CON S T A N T I NS
PULCHiRIïj* Héraclius.
Ah l vous êtes mon frere.
HÉRACLIUS, à Pulchérie *
Et c’est heureusement
Que le trouble éclairci vous rend à votre amant.
Léontine, à Héraclius.
Vous en saviez assez pour éviter l’inceste ,
Et non pas pour vous rendre un tel secret funeste... ( A Martian. )
Mais pardonnez , Seigneur, à mon zele parfait ,
Ce que j'ai voulu faire et ce qu’un autre a fait.. Martian.
Je ne m’oppose point à la commune joie ;
Mais souffrez des soupirs que la nature envoie. Quoique jamais Phocas n’ait mérité d’amour ,
Un fils ne peut moins rendre à qui l’a mis au jour ; Ce n’est pas tout d’un coup qu’à ce titre on renonce.
HÉRACLIUS
Donc, pour mieux l’oublier, soyez encor Léonce ;
Sous ce nom glorieux aimez ses ennemis ,
Et meure du Tyran jusqu’au nom de son fils...
( A F.udoxe. )
Vous, Madame , acceptez et ma main et l’Empite , En échange d’un cœur pour qui le mien soupire.
Eudoxï, à Hdraclius.
Seigneur , vous agissez en Prince généreux.
HÉRACUVS, à Exupere et à Amintat,
Et vous , dont la vertu me rend ce trouble heureux, Attendant les eftets de ma reconnoissancc , Reconnoissons , amis , la céleste puissance :
Allons lui rendre hommage; et, d’un esprit content , Montrer Héraciius au Peuple qui l’attend.
EXAMEN
D’HÉRACLIUS
C3etti Tragédie a encore plus d’effort d’invention que celle de Rodogunc, et je puis dire que c’est un heureux original , dont il s’est fait beaucoup de belles copies , si-tôt qu’il a paru. Sa conduite diffère de celle-là, en ce que les narrations qui lui donnent jour sont pratiquées par occasion , «n divers lieux avec adresse , et toujours dites et écoutées avec intérêt, sans qu’il y en ait pas une de sang froid , comme celle de Laonice. Elles sont éparses ici dans tout le Pocme , et ne font connoître à la fois que ce qu’il est besoin qu’on sache pour l’intelligence de la Scène qui suit. Ainsi, dès la première , Phocas alarmé du bruit qui court qu’Héraclius est vivant, récite les particularités de sa mort, pour montrer la fausseté de ce bruit , et Crispe , son gendre , en lui proposant un remede aux troubles qu’il appréhende, fait connoître comme, en perdant toute la famille de Maurice , il a réservé Pulchéric pour la faire épouser à son fils Martian, et le pousse d’autant plus à presser ce mariage, que ce Prince court chaque jour de grands périls à la guerre, et que sans Léonceil fût demeuré sans vie au dernier combat. C’est par-là qu’il instruit les auditeurs de l’obligation qu’a le vrai Héraclius , qui passe
EXAMEN D’HÉRACLIUS. jç
pour Martian, au vrai Martian qui passe pour Léonce, et cela sert de fondement à l’offre volontaire qu’il fait de sa vie au quatrième Acte, pour le sauver du péril où l’expose cette erreur des noms. Sur cette proposition, Phocas, se plaignant de l’aversion que les deux parties témoignent à ce mariage , impute celle de Pulchérie à l’instruction qu’elle a reçue de samere , et apprend ainsi aux spectateurs, comme en passant, qu’il l’a laissée trop vivre apres la mort de l'Empereur Maurice, son mari. Il faiioit tout cela pour faire entendre la Scene qui suit, entre Pulchérie et lui ; mais je n’ai pu avoir assez d’adresse pour faire entendre les équivoques ingénieux , dont est rempli tout ce que dit Héraclius à la fin de ce premier Aéfc ; et on ne les peut comprendre que par une réflexion, après que la Pièce est finie, et qu’il est entièrement reconnu , ou dans une seconde représentation.
Sur- tout , la maniéré dont Eudoxe fait connoître au second Acte les deux échanges que sa mere a faits des deux Princes , est une des choses les plus spirituelles qui soient sorties de ma plume. Léontine l’accuse d’avoir révélé le secret d’Héraclius, et d’être cause du bruit qui court, qui les met en péril de sa vie; pour s’en justifier, elle explique tout ce qu’elle en sait, et conclut que puisqu’on n’en publie pas tant , il faut que ce bruit ait pour auteur quelqu’un qui n’en sache pas tant qu’elle. Il est vrai que cette narration est si courte , qu’elle laisserait beaucoup d’obscurité , si Héraclius ne l’expliquoit plus au long au quatrième Acte, quand il est besoin que cette vérité fasse son plein effet \ mais
f s EXAMEN
elle n’en pouvoit pas dire davantage à une personne qui savoit cette histoire mieux qu’elle , et ce peu qu’elle en dit suffit à jeter une lumière imparfaite de ces échanges , qu’il n’est pas besoin alors d’éclaircir plus entièrement.
L’artifice delà derniere Scene de ce quatrième Acte passe encore celui-ci. Exupcre y fait connoître tout son dessein à Léontine; mais d’une façon qui n’ empcche point cette femme avisée de le soupçonner de fourberie , et de n’avoir autre dessein que de tirer d’elle le secret d’Héraclius pour le perdre. L’auditeur , lui-même , en demeure dans la défiance, et ne sait qu’en juger. Mais apres que la conspiration a eu son effet par la mort de Phocas , cette confidence anticipée exempte Exupere de se purger de tous les justes soupçons qu’on avoit eus de lui, et délivre l’auditeur d’un récit qui lui auroit été fort ennuyeux apres le dénouement de la Pièce, où toute la patience que peut avoir sa curiosité se borne à savoir qui est le vrai Héraclius, des deux qui prétendent l’être.
Le stratagème, avec toute son industrie, a quelque chose d’un peu délicat, et d’une nature à ne se faire qu’auThéatre, où l’auteur est maître des événemens qu’il tient dans sa main, et non pas dans la vie civile où les hommes en disposent, selon leurs intérêts et leur pouvoir. Quand il découvre Héraclius à Phocas, et le fait arrêter prisonnier , son intention est fort bonne „ et lui réussit ; mais il n’y avoit que moiqui lui pusse répondre du succès. Il acquiert la confiance du Tyran par-là , ei se fait remettre entre les ipains la garde d’Hc-
raclius ,
D’HÉRACLIUS, 97
Vaclius , et sa conduite au supplice ; mais le contraire pouvoit arriver, et Phocas , au lieu de déférer k ses avis qui le résolvent à faire couper la tête à ce Prince en place publique, pouvoit s’ en défaire sur l’heure, et se défier de lui et de scs amis , comme de gens qu’il avoit offensés, et dont il ne devoit jamais espérer un zele bien sinccre à le servir. La mutinerie qu’il excite, dont il lui amène les chefs comme prisonniers pour le poignarder, est imaginée avec justesse; mais jusques-Ià toute sa conduite est de ces choses qu’il faut souffrit au Théâtre, parce qu’elles ont un éclat dont la surprise éblouit , et qu’il ne feroit pas bon tirer en exemple pour conduire une action véritable sur leur plan.
Je ne sais si on voudra me pardonner d’avoir fait une Pièce d’invention sous des noms véritables i mais je ne crois pas qu’ Aristote le défende , et j’en trouve assez d’exemples chez les Anciens. Les deux Electres de Sophocle et d’Euripide aboutissent à la meme action par des moyens si divers, qu’il faut de nécessité que l’une des deux soit entièrement inventée. L’Iphigénie in Tqpris a la mine d’être de meme nature; et l’Hélene, ou Euripide suppose qu’elle n’a jamais été à Troycs , et que Pâris n’y a enlevé qu’un fantôme qui lui ressembloit, ne peut avoir aucune action épisodique, ni principale, qui ne parte de la seule imagination de son auteur.
Je n’ai conservé ici pour toute vérité historique que l’ordre de la succession des Empereurs Tibere , Maurice, l’hocas et Héraclius. J’ai falsifié la naissance de ce dernier , pour lui en donner une plus illustre , en le
EXAMEN
faisant fils de Maurice , bien qu’il ne le fût que d*uH Préteur d’Afrique, qui portoit meme nom que lui. J’ai prolonge de douze ans la durée de l’empire de Phocas , «t lui ai donné Martian pour fils, quoique l’histoire ne parle que d’une fille nommée Domitia, qu’il maria à Crispe , dont je fais un de mes personnages. Ce fils et Héraclius, qui sont confondus l’un avec l’autre par les échanges de Léontine , n’auroient pas été en état d’agir , si je ne l’eusse fait régner que les huit ans qu’il régna , puisque pour faire ces échanges il falioit qu’ils fussent tous deux au berceau , quand il commença de régner. C’est par cette même raison que j’ai prolongé la vie de l’Impératrice Constantine , que je n’ai fait mourir qu’en la quinzième année de sa tyrannie, bien qu’il l’eût immolée à sa sûreté, dès ia cinquième; et je l’ai fait , afin qu’elle pût avoir une fille capable de recevoir scs instructions en mourant, et d’un £gc proportionné à celui du Prince qu’on vouloit lui faire épouser.
La supposition que fait Léontine d’un de scs fils pour mourir au lieu d’Héraclius n’est point vraisemblable, mais elle est historique , et n’a point besoin de vraisemblance, puisqu’elle a l’appui de la vérité qui la rend croyable, quelque répugnance qu’y veuillent apporter les difficiles. Baronius attribue cette action à une nourrice , et je l’ai trouvée assez généreuse, pour la faire produire à une personne plus illustre , et qui soutînt mieux ta dignité du Théâtre. L’Empereur Maurice reconnut cette supposition , et l’empécha d’avoir son effet , pour ne s’opposer pas au jugement de Dieu qui
Youloit exterminer toute sa fanv'ie; mais quant à ce qui estdelamere, elle avoit surmonté l’affection maternelle en faveur de son Prince, et comme on ne pouvoit dire que son fils étoit mort pour son regard , je me suis cru assez autorisé, par ce qu’elle avoit voulu faire, à rendre cet échange effectif, et à le faire servir de fondement aux nouveautés surprenantes de ce sujet.
Il lui faut la même indulgence pour l’unité de lieu, qu’à Rodogune. Tous les Pocmes qui suivent en ont besoin , et je me dispenserai de le répéter en les examinant. L’unité de jour n’a rien de violenté , et l’action se pourrait passer en cinq ou six heures ; mais le Poème est si embarrasse, qu’il demande une merveilleuse attention. J’ai vu de fort bons esprits, et des personnes des plus qualifiées de la Cour , se plaindre de ce que sa représentation fatiguoit autant l’esprit qu’une étude sérieuse. Elle n’a pas laissé de plaire; mais je crois qu’il l’a fallu voir plus d’une fois pour en remporter une entière intelligence.
De l’Imprimerie de la Veüyi