‹ Pompee, tragedie de P. CorneilleChapitre 23 sur 122 · CHARMION, ACHORÉE · texte numérisé non relu

CHARMION, ACHORÉE

O v i , tandis que le Roi va lui-même en personne Jusqu’aux pieds de César prosterner sa couronne , Cléopâtre s’enferme en son appartement ,

Et sans s’eti émouvoir attend son compliment. Comment nommerez-vous une humeur si hautaine?

Un orgueil noble et juste, et digne d’une Reine ,

Qui soutient avec cœur et magnanimité L’honneur de sa naissance et de sa dignité.

Lui pourrai-je parler i

Chàrmion. *•

Non; mais elle m’envoié Savoir à cet abord ce qu’on a vu de joie ,

Ce qu’à ce beau présent César a témoigné;

S’il a paru content, où s’il l’a dédaigné ;

S’il traite avec douceur , s’il traite avec empire i Ce qu’à nos assassins enfin il a pu dire.

Ackokéi.

La tête de Pompée a produit des effets Dont ils n’ont pas sujet d’être fort satisfaits.

Je ne sais si César prendroit plaisir à feindre,

Mais pour eux jusqu’ici je trouve lieu de craindre $

S’ils aimoient Ptolomée, ils l’ont fort mal servi.

Vous l’avez vu partir , et moi je l’ai suivi.

Ses vaisseaux en bon ordre ont éloigné la ville.

Et pour joindre César n’ont avancé qu’un mille.

II venoit à plein voile; et si dans les hasards Il éprouva toujours pleine faveur de Mars,

Sa flotte , qu’à l’envi favorisoit Neptune ,

Avoit le vent en pouppe ainsi que sa fortune.

Dès le premier abord notre Prince étonné Ne s’est plus souvenu de son front couronné*

Sa frayeur a paru sous sa fausse alégresse ,

Toutes ses actions ont senti la bassesse:

J’en ai rougi moi-meme , et me suis plaint à moi De voir là Ptolomée , et n’y voir point de Roi*

Et César qui lisoit sa peur sur son visage Le flattoit par pitié pour lui donner courage.

Lui d’une voix tombante , offrant ce don fatal :

»? Seigneur, vous n’avez plus , lui dit-il, de rival, ai Ce que n’ont pu les Dieux dans votre Thessalie ,

»> Je vais mettre en vos mains Pompée et Cornéliet » En voici déjà l’un , et pour l’autre elle fuit;

»> Mais avec six vaisseaux un des miens la poursuit. i» A ces mots Achillas découvre cette t8tc:

Il semble qu’à parler encore elle s’apprête ,

Qu’à ce nouvel affront un reste de chalcus

3* POMPÉ E

En sanglots mal formés exhale sa douleur.

Sa bouche encore ouverte et sa vue égarée Rappellent sa grande amc à peine séparée ;

Et son courroux mourant fait un dernier effort Pour reprocher aux Dieux sa défaite et sa mort.

César à cet aspect comme frappé du foudre ,

Et comme ne sachant que croire ou que résoudre , Immobile, et les yeux sur l’objet attachés.

Nous tient assez Iong-tems scs sentimens cachés?

Et je dirai , si j’ose en faire conjecture.

Que par un mouvement commun à la nature.

Quelque maligne joie en son ccrur s’élevoit,

Dont sa gloire indignée à peine le sauvoit.

L’aise de voir la terre à son pouvoir soumise Chatouilloit malgré lui son amc avec surprise ;

Et de cette doqccur son esprit combattu Avec un peu d’effort rassuroit sa vertu.

S’il aime sa grandeur, il hait la perfidie r Il se juge en autrui, se tâte, s’étudie.

Examine en secret sa joie et ses douleurs.

Les balance, choisit, laisse couler des pleurs;

Et, forçant sa vertu d’etre encor la maîtresse ,

Se montre généreux par un trait de foiblessc.

Ensuite il fait ôter ce présent de ses yeux ,

Levé les mains ensemble et les regards aux Cicux ;

Lâche deux ou trois mots contre cette insolence ,

Puis, tout triste et pensif , il s’obstine au silence ,

Et m8me à scs Romains ne daigne repartir Que d’un regard farouche et d’un profond soupir.

Enfin, ayant pris terre avec trente cohortes ,

îl se saisit du port , il se saisit des portes,

. Met des gardes par-tout et des ordres secrets, fait voir sa défiance ainsi que ses regrets,

Parle d’Egypte en maître , et de son adversaire ,

Non plus comme ennemi , mais comme son bcau-pere. Voilà ce que j’ai vu.

Voilà ce qu’attendoit ,

Ce qu’au juste Osiris la Reine demandoit.

Je vais bien la ravir avec cette nouvelle...

Vous , continuez-lui ce service fidele.

Page 1