SCENE II
CÉSAR, PTOLOMÉE , LÉPIDE, PHOT1N , ACHORÉE, Soldats Romains , Soldats Égyptiens.
Ptolomée.
Seigneur, montez au trône et commandez Ici.
CÉSAR
Connoisscz-vous César de lui parler ainsi ?
Quç m’offriroit de pis la fortune ennemie ,
,S POMPÉE
A moi qui tiens le trône égal à l’infamie ?
Certes, Rome à ce coup pourroit bien se vanter D’avoir eu juste lieu de me persécuter ,
Elle qui d’un même oeil les donne et les dédaigne , Qui ne voit rien aux Rois qu’elle aime ou qu’elle craigne. Et qui verse en nos coeurs , avec l’ame et le sang ,
1 1 la haine du nom , et le mépris du rang.
C’est ce que de Pompée il vous falloir apprendre :
S’il en eût aimé l’offre , il eût su s’en défendre ;
Et le trône et le Roi se scroient ennoblis A soutenir la main qui les a rétablis.
Vous eussiez pu tomber; mais tout couvert de gloire , Votre chute eût valu la plus haute victoire i Et si votre destin n’eût pu vous en sauver.
César eût pris plaisir à vous en relever.
Vous n’avez pu former une si noble envie ;
Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie ?
Que vous devoit sons ang pour y tremper vos mains. Vous qui devez respect au moindre des Romains ?
Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale î Et par une victoire aux Vaincus trop fatale ,
Vous ai-je acquis sur eux , en ce dernier effort,
La puissance absolue et de vie et de mort ?
Moi qui n’ai jamais pu la souffrir à Pompée ,
La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée.
Et que de mon bonheur vous ayiez abusé Jusqu’à plus attenter que je n’aurois osé ?
De quel nom apres tout pensez-vous que je nomme Ce coup où vous tranchez du Souverain d; Rome ?
Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d’affront ,
Que sur tant de milliers ne fit le Roi de Pont? Pensez-vous que j’ignore , ou que je dissimule Que vous n’auriez pas eu pour moi plys de scrupule ,
Et que s’il m’eût vaincu , votre esprit complaisant Lui faisoit de ma tctc un semblable présent ?
Grâces à ma victoire on me rend des hommages ,
Où ma fuite eut reçu toutes sortes d’outrages ;
Au vainqueur , non à moi , vous faites tout l’honneur; Si César en jouit , ce n’est que par bonheur.
Amitié dangereuse et redoutable zcle ,
Que réglé la fortune et qui tourne avec elle !
Mais parlez , c’est trop être interdit et confus.
Je le suis, il est vrai , si jamais je le fus ;
Et vous-même avouerez que j’ai sujet de l’ctre.
Etant né Souverain , je vois ici mon maître ;
Ici , dis-je, où ma Cour tremble en me regardant,
Où je n’ai point encore agi qu’en commandant.
Je vois une autre Cour sous une autre puissance ,
Et ne puis plus agir qu’avec obéissance.
De votre seul aspect je me suis vu surpris ;
Jugez si vos discours rassurent mes esprits;
Jugez par quels moyens je puis sortir d’un trouble Que forme le respect, que la crainte redouble ,
Et ce que vous peut dire un Prince épouvanté De voir tant de colcrc et tant de majesté.
Dans ces étonnemens dont mon amc est frappée De rencontrer en vous le vengeur de Pompée ,
Il me souvient pourtant que s’il fut notre appui ,
Nous vous dûmes dès-lors autant et plus qu’à lui,
Dij
Votre faveur pour nous éclata la première ;
Tout ce qu’il fir après fut à votre prière :
Il émut le Sénat pour des Rois outragés ,
Que , sans cette piiere , il auroit négligés.
Mais de ce grand Sénat les saintes ordonnances Eussent peu fait pour nous. Seigneur, sans vos finances: Par-là de nos mutins le feu Roi vint à bout;
Et , pour en bien parler, nous vous devons le tout. Nous avons honoré votre ami, votre gendre.
Jusqu’à ce qu’à vous-même il ait osé se prendre *,
Mais voyant son pouvoir de vos succès jaloux Passer en tyrannie , et s’armer contre vous...
CÉSAR
Tout beau ! que votre haine , en son sang assouvie N’aille point à sa gloire ; il suffit de sa vie.
N’avancez rien ici que Rome ose nier ,
Et justifiez-vous sans le calomnier.
Ptoloméî.
Je laisse donc aux Dieux à juger scs pensées ,
Et dirai seulement qu’en vos guerres passées ,
Où vous fûtes forcé par tant d’indignités.
Tous nos vœux ont été pour vos prospérités ;
Que , comme il vous traitoiten mortel adversaire, j’ai cru sa mort pour vous un malheur nécessaire.
Et que sa haine injuste, augmentant tous les jours , Jusqucs dans les enfers cherchcroit du secours.
Ou qu’enfin , s’il tomboit dessous votre puissance ,
I! nous falloit pour vous craindre votre clémence ,
F.t que le sentiment d’un cœur trop généreux ,
Vsant mal de vos droits, vous rendît malheureux.
J’ai donc considéré qu’cn ce péril extrême
Nous vous devions. Seigneur, servir malgré vous-même |
Et , sans attendre d’ordre en cette occasion »
Mon zcle ardent l’a prise à ma confusion.
Vous m’en désavouez , vous l’imputez à crime i Mais pour servir César rien n’est illégitime :
J’en ai souillé mes mains pour vous en préserver. Vous pouvez en jouir et le désapprouver ;
Et j’ai plus fait pour vous , plus l’action est noire» Puisque c’est d’autant plus vous immoler ma gloire» Et que ce sacrifice , offert par mon devoir »
Vous assure la vôtre avec votre pouvoir.
CÉSAR
Vous cherchez , Ptoloméc , avecque trop de ruses De mauvaises couleurs et de froides excuses.
Votre zelc étoit faux, si seul il redoutoit Ce que le monde entier à pleins voeux souhaitoit»
Et s’il vous a donné ces craintes trop subtiles Qui m’ôtent tout le fruit de nos guerres civiles ,
Où l’honneur seul m’engage , et que , pour terminer», Je ne veux que celui de vaincre et pardonner ,
Où mes plus dangereux et plus grands adversaires , Si-tôt qu’ils sont vaincus , ne sont plus que mes freres» Et mon ambition ne va qu’à les forcer ,
Ayant dompté leur haine , à vivre et m’embrasser.
O combien d’alégresse une si triste guerre Auroit-elle laissé dessus toute la terre ,
Si Rome avoir pu voir marcher en même char , Vainqueurs de leur discorde , et Pompée et César ! v Voilà ces grands malheurs que craignoit votre zele^
D iij
POMPÉE
O crainte ridicule autant que criminelle !
Vous craigniez ma clémence ? Ah ! n’ayez plus ce soi*. Souhaitez-la plutôt , vous en avez besoin.
Si je n’avois égard qu’aux loix de la justice ,
Je m’apaiserois Borne avec votre supplice ,
Sans que ni vos respects , ni votre repentir ,
Ni votre dignité vous pussent garantir ;
Votre trône lui-même en seioit le théâtre.
Mais , voulant épargner le sang de Cléopâtre , J’impute à vos flatteurs toute la trahison ,
Et je veux voir comment vous m’en ferez raison. Suivant les sentimens dont vous serez capable ,
Je saurai vous tenir innocent ou coupable.
Cependant à Pompée élevez des autels,
Rendez-lui les honneurs qu’on rend aux Immortels : Par un prompt sacrifice expiez tous vos crimes.
Et sur tout pensez bien au choix de vos victimes. Allez-y donner ordre , ec me laissez ici Entretenir les miens sur quelque autre souci.
( Ptolome'e j Photin et Achortfe sortent.}