CLÉOPÂTRE, ANTIOCHUS, SÉLEUCUS,, LAONICE
Cléopâtre.
Mb s enfans , prenez place. Enfin , voici le jour Si doux à mes souhaits , si cher à mon amour >
Où je puis voir briller sur une de vos têtes Ce que j’ai conservé parmi tant de tempêtes ,
Et vous remettre un bien , après tant de malheurs » Qui m’a coûté pour vous tant de soins et de pleurs.
Il peut vous souvenir quelles furent mes larmes »
Quand Tryphon me donna de si rudes alarmes *
Que pour ne vous pas voir exposés à ses coups y Il fallut me résoudre à me priver de vous.
Quelles peines depuis , grands Dieux i n’ai-jc soufferte*? Chaque jour redoubla mes douleurs et mes pertes -,
Je vis votre Royaume entre ces murs réduit ,
Je crus mort votre pcrc , et , sur un si faux bruit».
Le peuple mutiné voulut avoir un maître.
J’eus beau le nommer lâche , ingrat, parjure , traîtrci
C ij.
i8 RODOGUNE,
Il fallut satisfaire à son btutal désir ,
pt , de peur qu’il en prît , il m’en fallut choisir.
Pour vous sauver l’État que n’eussai-je pu faire ?
Je choisis un époux avec des yeux de raere ,
Votre oncle Antiochus ; et j’espérai q-u’en lui Votre trône tombant trouveroit un appui- Mais à peine son bras en rcleve la chute ,
Que par lui de nouveau le sort me persécute»
Maître de votre État, par sa valeur sauvé, Hs!obstine à remplir ce trône relevé :
Qui lui parle de vous , attire sa menace.
Il n’a défait Tryphon que pour prendre sa place} Et, de dépositaire et de libérateur,
Il s’érige en Tyran et lâche Usurpateur.
Sa main l’en a puni ; pardonnons A son ombre : Aussi-bien en un seul voici des maux sans nombre.
Nicanor votre pere et mon premier époux...
Mais pourquoi lui donner encor des noms si doux , Puisque, l’ayant cru mort, il sembla ne revivre Que pour s’en dépouiller afin de nous poursuivre ? Passons. Je ne me puis souvenir sans trembler Du coup dont j’empêchai qu’il nous pût accabler : Je ne sais s’il est digne ou d’horreur ou d’estime , S’il plut aux Dieux ou non , s’il fut justice ou crime ; Mais soit crime ou justice , il est certain , me* fils » Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis :
Ni celui des grandeurs, ni celui de la vie.
Ne jerta dans mon coeur cette aveugle furie.
J’étois lasse d’un trône , où d’éternels malheurs Mo combloient chaque jour de nouvelles douleur**
TRAGÉDIE. ry
Ma vie est presque usée , et ce reste inutile Chez mon frere , avec vous, trouvoit un sûr asyle. Mais voir, après douze ans et de soins et de maux* Un pcrc vous ôter le fruit de mes travaux 1 Mais voir votre couronne après lui destinée.
Aux enfans qui naîtroient d’un second hyménéc i A cette indignité je ne connus plus rien ,
Je me crus tout permis pour garder votre bien.
Recevez donc , mes fils , de la main d’une mere,.
Un trône racheté par le malheur d’un pere ;
Je crus qu’il fit lui-mcme un crime en vous l’ ôtant*.
Et si j’en ai fait un en vous le rachetant Daigne du juste Ciel la bonté souveraine ,
Vous en laissant le fruit, m’en réserver la peine.
Ne lancer que sur moi les foudres mérités ,
Et n’épandre sur vous que des prospérités !
Jusqucs ici , Madame, aucun ne met en doute Les longs et grands travaux que notre amour vousCoûte Et nous croyons tenir des soins de cet amour ,
Ce doux espoir du trône aussi-bien que le jour.
Le récit nous en charme, et nous fait mieux comprendra Quelles grâces tous deux nous vous en devons rendre > Mais afin qu’à jamais nous les puissions b6iir > Epargnez le dernier à notre souvenir i Ce sont fatalités dont l’amc embarrassée A plus qu’elle ne veut se voit souvent forcée.
Sur les noires couleurs d’un si triste tableau >
11 faut passer l’éponge, ou tirer le rideau :
Un fils est criminel quand il les examine ,
C iij
RODOGUNE
Et, quelque suite enfin que le Ciel y destine,.
J’en rejette l’idée, et crois qu’en ces malheurs Le silence ou l’oubli nous sied mieux que les pleurs. Nous attendons le sceptre avec meme espérance ; Mais, si nous l’attendons, c’est sans impatience. Nous, pouvons sans régner vivre tous doux contcns r C’est le fruit de vos soins ; jouissez-en long-tems.
Il tombera sur nous quand vous en serez lasse ;
Nous le recevrons lors de bien meilleure grâce ,
Et l’accepter si-tôt semble nous reprocher De n’etre revenus que pour vous l’arracher.
„ St LEUCUS.
J’ajouterai , Madame , à ce qu’a dit mon frere , Que bien qu’avec plaisir et l’un et l’autre espere» L’ambition n’est pas notre plus grand désir :
Régnez , nous le verrons tous deux avec plaisir ;
Et c’est bien la raison que, pour tant de puissance. Nous vous rendions du moins un peu d’obéissance , Et que celui de nous dont le Ciel a fait choix ,
Sous votre illustre excmpfc apprenne l’art des Rois. Cléopâtre.
Dites tout, mes enfans: vous fuyez la couronne. Non que son trop d’éclat ou son poids vous étonne; L’unique fondcmentdc cette aversion ,
C’est la honte attachée à sa possession ?
Elle passe à vos yeux pour la meme infamie,
S’il faut la partager avec votre ennemie ,
Et qu’un indigne hymen la fasse retomber Sur celle qui venoit pour vous la dérober ?
O nobles sentimens d’une amc généreuse!
O fils vraiment mes fils 1 o mère trop heureuse 1 le sort de votre père est enfin éclairci »
Il étoit innocent, et je puis l’être aussi :
Il vous aima toujours, et ne fut mauvais pere.
Que charmé par la sœur , ou forcé par le frère ;
Et, dans cette embuscade où son effort fut vain , Rodogune, mes fils, le tua par ma main.
Ainsi de cet amour la fatale puissance Vous coûte votre pere , à moi mon innocence’,
Et si sa main pour vous n’avoit tout attenté ,
L’effet de cet amour vous auroit tout coûté.
Ainsi vous me rendrez l’innocence et l’estime ,
Lorsque, vous punirez la cause de mon crime.
De cette même main qui vous a tout sauvé ,
Daps son sang odieux je l’aurois bien lavé ;
Mais, comme vous aviez votre part aux offenses,
Je vous ai réservé votre part aux vengeances;
Et, pour ne tenir plus en suspens vos esprits ,
Si vous voulez régner , le trône est à ce prix.
Entre deux fils que j’aime avec meme tendresse , Embrasser ma querelle est le seul droit d’aînesse « la mort de Rodogune en nommera l’aîné....
Quoi ! vous montrez tous deux un visage étonné! Redoutez-vous son frere ? Après la paix infâme Que même en la jurant je détestois dans l’ame ,
J’ai fait lever des gens par des ordres secrets ,
Qu’à vous suivre en tous lieux vous trouverez tout prêts ; Et , tandis qu’il fait tête aux Princes d’Arménie ,
Nous pouvons , sans péril , briser sa tyrannie.
Qui vous fait donc pâlir à cette juste loi?
RODOGUNE
Est-cc pitié pour clic ? cst-cc haine pour moi ? Voulez-vous l’épouser afin qu’elle me brave ,
Et mettre mon destin aux mains de mon esclave f...* Vous ne répondez point i Allez , enfans ingrats , Pour qui je crus en vain conserver ces États i J’ai fait votre oncle Roi , j’en ferai bien un autre ;
Et mon nom peut encore ici plus que le vôtre.
Séleucus.
Mais , Madame, voyez que pour premier exploit..... Cléopâtre.
Mais que chacun de vous pense à ce qu’il me doit.
3c sais bien que le sang qu’à vos mains je demande N’est pas le digne essai d’une valeur bien grande; Mais si vous me devez et le sceptre et le jour.
Ce doit être envers moi le sceau de votre amour, * Sans ce gage ma haine à jamais s’en défie:
Ce n’est qu’en m’imitant que l’on me justifie.
Rien ne vous sert ici de faire les surpris :
* Je vous le dis encor , le trône est à ce prix.
Je puis en disposer comme de ma conquête:
Point d’aîné, point de Roi qu’en m’apportant sa tête; Et , puisque mon seul choix vous y peut élever ,
Pour jouir de mon crime, il le faut achever.
( Elle sort avec Laoaice. )
Digiti;