‹ Pompee, tragedie de P. CorneilleChapitre 62 sur 122 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

ANTIOCEÜS , SÉLEUCÜS , RODOGUNE, Antiochus.

N E vous offensez pas , Princesse , de nous voir De vos yeux à vous-rnême expliquer le pouvoir ;

Ce n’est pas d’aujourd’hui que nos coeurs en soupirent : ’A vos premiers regards tous deux ils se rendirent; Mais un profond respect nous fit taire et brûler ,

Et ce même respect nous force de parler.

I.’heurcux moment approche où votre destinée Semble être aucunement à la nôtre enchaînée ,

Puisque d’un droit d’aînesse , incertain parmi nous , La nôtre attend un sceptre , et la vôtre un époux. C’est trop d’indignité que notre Souveraine De l’un de ses captifs tienne le nom de Reine ;

Notre amour s’en offense, et, changeant cette loi , Remet à notre Reine à nous choisir un Roi.

Ne vous abaissez plus à suivre la couronne ,

Donnez-la sans souffrir qu’avec elle on vous donne , Réglez notre destin qu’ont mal réglé les Dieux ;

Notre seul droit d’aînesse est de plaire à vos yeux. L’ardeur qu’allume en nous une flamme si pure. Préfère votre choix au choix de la nature ,

Et vient sacrifier à votre élection Toute notre espérance et notre ambition.

Prononcez donc. Madame , et faites un Monarque :

A4 RODOGUNE

Nous céderons sans honte à cette illustre marque ;

Et celui qui perdra votre divin objet

Demeurera du moins votre premier sujet.

Son amour immortel saura toujours lui dire

Que ce rang pi cs de vous vaut ailleurs un Empire :

Il y mettra sa gloire; et, dans un tel malheur.

L’heur de vous obéir flattera sa douleur.

Rodogune.

Princes , je dois beaucoup à cette déférence De votre ambition et de votre espérance ,

Etj’cn reccvrois l’offre avec quelque plaisir.

Si celles démon rang avoient droit de choisir. Comme sans leurs avis les Rois disposent d’elles Pour affermir leur trône ou finir leurs querelles , Le destin des États est arbitre du leur ,

Et l’ordre des Traités réglé tout dans leur coeur. C’est lui que suit le mien, et non pas la couronne: J’aimerai l’un de vous parce qu’il me l’ordonne ;

Du secret révélé j’en prendrai le pouvoir ,

Et mon amour pour naître attendra mon devoir. N’attendez rien de plus, ou votre attente est vainc. Le choix que vous m’offrez appartient à la Reine : J’entreptcndrois sur elle à l’accepter de vous. Peut-Stre on vous a tu jusqu’où va son courroux ; Mais je dois , par épreuve , assez bien le connoître Pour fuir l’occasion de le faire renaître.

Que n’en ai-je souffert , et que n’a-t-elle osé!

Je veux croire avec vous que tout est apaisé ;

Mais craignez avec moi que ce choix ne ranime Çette haine mourante à quelque nouveau crime.

Pardonnez-moi ce mot qui viole un oubli Que la paix entre nous doit avoir «Établi.

Le feu qui semble éteint souvent dort sous la cendre : Qui l’ose réveiller peut s’en laisser surprendre»

Et je mériterais qu’il me pût consumer ,

Si je lui fournissois de quoi se rallumer.

SÉnucus.

Pouvez-vous redouter sa haine renaissante.

S’il est en votre main de la rendre impuissante ï Faites un Roi , Madame , et régnez avec lui ,

Son courroux désarmé demeure sans appui ;

Et toutes ses fureurs, sans effet rallumées ,

Ne pousseront en l’air que de vaines fumées.

Mais a-t-ellc intérêt au choix que vous ferez ,

Pour en craindre les maux que vous vous figurez?

La couronne est à nous ; et, sans lui faire injure ,

Sans manquer de respect aux droits de la natute ,

Chacun de nous à l’autre en peut céder sa part »

Et rendre à votre choix ce qu’il doit au hasard. Qu’un si foible scrupule en notre faveur cesse :

Votre inclination vaut bien un droit d’aînesse ,

Dont vous seriez traitée avec trop de rigueur,

S'il se trouvoit contraire aux vœux de votre cœur.

On vous applaudirait quand vous seriez à plaindre î P our vous faire régner ce serait vous contraindre , Vous donner la couronne en vous tyrannisant ,

Et verser du poison sur ce noble présent.

Au nom de ce beau feu qui tous deux nous consume , Princesse , à notre espoir ôtez cette amertume ,

4» RODOGUNE

Et permettez que l’heur qui suivra votre époux Se puisse redoublera le tenir de vous!

Rodogune.

Ce beau feu vous aveugle autant comme il vous brûle. Et , tâchant d’avancer , son effort vous recule.

Vous croyez que ce choix , que l’un et l’autre attend , Pourra faire un heureux sans faire un mécontent;

Et moi , quelque vertu que votre coeur prépare ,

Je crains d’en faire deux , si le mien se déclare.

Non que de l’un et l’autre il dédaigne les voeux:

Je tiendrois à bonheur d’être à l’un de vous deuxï Mais souffrez que je suive enfin ce qu’on m’otd«nne : Je me mettrai trop haut s’il faut que je me donne. Quoiqu’aisément je cede aux ordres de mon Roi ,

Il n’est pas bien aisé de m’obtenir de moi.

Savez-vous quels devoirs , quels travaux , quels services Voudront de mon orgueil exiger les caprices ?

Par quels dégrés de gloire on me peut mériter ?

En quels affreux périls il faudra vous jeter ?

Ce coeur vous est acquis après le diadème ,

Princes; mais gardez-vous de le rendre à lui-même : Vous y renoncerez peut-être pour jamais ,

Quand je vous aurai dit à quel prix je le mets. Séleu eus.

Quels seront les devoirs, quels travaux , quels services Dont nous ne vous fassions d’amoureux sacrifices ?

Et quels affreux périls pourrons-nous redouter ,

Si c’est par ces degrés qu’on peut vous mériter? Antiochus.

Princesse , ouvrez ce cœur et jugez mieux du nôtre ;

Jugez mieux du beau feu qui brûle l’un et l’autre , Et dites hautement à quel prix votre choix Veut faire l’un de nous le plus heureux des Rois.

Rodogune.

Princes , le voulez-vous ?

Antiochus.

C’est notre unique envie.

Rodogune.

Je verrai cette ardeur d’un repentir suivie.

SÉLEUCÜS,

Avant ce repentir tous deux nous périrons.

; Rodogune.

Enfin , vous le voulez ?

Séleucus.

Nous vous en conjurons.

Rodogune.

Eh ! bien donc , il est tems de me faire connoître : J’obéis à mon Roi , puisqu’un de vous doit l'être ; Mais quand j’aurai parlé , si vous vous en plaignez , J’atteste tous les Dieux que vous m’y contraignez , Et que c’est malgré moi qu’à moi-même rendue > J’écoute une chaleur qui m’étoit défendue;

Qu’un devoir rappellé me rend un souvenir Que la foi des traités ne doit plus retenir.

Tremblez, Princes , tremblez au nom de votre pere 1 Il est mort , et pour moi, par les mains d’une mere. Je Pavois oublié sujette à d’autres loix ;

Mais libre, je lui rends enfin ce que je dois.

C’est à vous de choisir mon amour ou ma haine. J’ainoc les fils du Roi , je hais ceux de la Reine:

RODOGUNE

.Reglez-vous là-dessus; et, sans plus me presser , Voyez auquel des deux vous voulez renoncer.

Il faut prendre parti ; mon choix suivra le vôtre.

Je respecte autant l’un que je déteste l’autre ;

Mais ce que j’aime en vous du sang de ce grand Roi , S’il n’est digne de lui, n’est pas digne de moi.

Ce sang que vous portez , ce trône qu’il vous laisse Valent bien que pour lui votre cœur s’intéresse : Votre gloire le veut , l’amour vous le prescrit ;

Qui peut contre elle et lui soulever votre esprit ?

Si vous leur préférez une mere cruelle ,

Soyez cruels, ingrats, parricides comme elle.

Vous devez la punir , si vous la condamnez ;

Vous devez l’imiter , si vous la soutenez....

Quoi ! cette ardeur s’éteint J l’un et l’autre soupire î J’avoissu le prévoir, j’avois su le prédire.

Princesse

Antiochus.

Rodogune.

Il n’est plus tems , le mot en est lâché; Quand j’ai voulu me taire, en vain je l’ai taché. Appeliez ce devoir haine , rigueur , colere ,

Pour gagner Rodogune il faut venger un pere :

Je me donne à ce prix. Osez me mériter ,

Et voyez qui de vous daignera m’accepter.

Adieu , Princes.

( Elle sort. )

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