‹ Pompee, tragedie de P. CorneilleChapitre 63 sur 122 · A N T I O C H US · texte numérisé non relu

A N T I O C H US

H É l a s ! c'est donc ainsi qu’on traite tes plus profonds respects d’une amour si par laite i - Séleucus.

Elle nous fuit , mon frere , après cette rigueur. Antiochus.

Elle fuit; mais en Parthc, en nous perçant le coeur. Séleucus.

Que le Ciel est injuste 1 une ame si cruelle Méritoit notre mere et devoir naître d’elle.

ANTIOCHUS

Plaignons-nous sans blasphème.

» Séleucus.

Ah ! que vous me gênes Par cette retenue où vous vous obstinez !

Faut-il encor régner, faut-il l’aimer encore ?

Antiochus.

Il faut plus de respect pour celle qu’on adore.

Séleucus.

C’est ou d’elle ou du trône être ardemment épris.

Que vouloir ou l’aimer , ou régner à ce prix. u Antiochus.

C’est et d’elle et de lui tenir bien peu de compte ,

Que faire une révolte et si pleine et si prompte.

RODOGUNE

SiSleïïcuj.

Lorsque l’obéissance a tant d’impiété ,

La révolte devient une nécessité.

Antiochus.

La révolte, monfrere, est bien précipitée ,

Quand la loi qu’elle rompt peut être rétractée;

Et c’est à nos désirs trop de témérité De vouloir de tels biens avec facilité.

Le CieJ par les travaux veut qu’on monte à la gloire : Pour gagner un triomphe il faut une victoire.... Mais que je tâche en vain de flatter nos tourmens 1 Nos malheurs sont plus forts que ces déguisemens: Leur excès à mes yeux paroît un noir abyme Où la haine s’apprête à couronner le crime.

Où la gloire est sans nom , la vertu sans honneur , Où sans un parricide il n’est point de bonheur ;

Et, voyant de ces maux l’épouvantable image ,

Je me sens affoiblir quand je vous encourage ;

Je frémis , je chancelle, et mon cœur abattu Suit tantôt sa douleur, et tantôt sa vertu....

Mon frere, pardonnez à des discours sans suite Qui font trop voir le trouble où mon ame est réduite. Séleucus.

J’en ferois comme vous , si mon esprit troublé Ne secouoit le joug dont il est accablé.

Dans mon ambition , dans l’ardeur de ma flamme Je vois ce qu’est un trône, et ce qu’est une femme; Et , jugeant par leur prix de leur possession ,

J’éteins enfin ma flamme et mon ambition ;

Et je vous céderois l’un et l’autre avec joie»

SI , dans la liberté que le Ciel me renvoie,

La crainte de vous faire un funeste présent Ne me jettoit dans l’ame un remords trop cuisant. Dérobons-nous , mon frere , à ces âmes cruelles.

Et laissons-les sans nous achever leurs querelles. Antiochus.

Comme j’aime beaucoup, j’espere encore un peu - : L’espoir ne peut s’éteindre où brûle tant de feu ,

Et son reste confus me rend quelques lumières Pour juger mieux que vous de ces âmes si fiercs. Croyez-moi, l’une et l’autre a redouté nos pleurs: Leur fuite à nos soupirs a dérobé leurs coeurs ;

Et si tantôt leur haine eût attendu nos larmes.

Leur haine à nos douleurs auroit rendu les armes.

Pleurez donc à leurs yeux , gémissez, soupirez ,

Et je craindrai pour vous ce que vous espérez.

Quoi qu’en votre faveur vos pleurs obtiennent d’elles. Il vous faudra parer leurs haines mutuelles ,

Sauver l’une de l’autre ; et peut-être leurs coups ,

Vous trouvant au milieu , ne perceront que vous.

C’est ce qu’il faut pleurer. Ni maîtresse, ni mere N’ont plus de choix ici , ni de loix à nous faire ;

Quoi que leur rage exige ou de vous ou de moi , Rodogunc est à vous , puisque je vous fais Roi. Épargnez vos soupirs près de l’une et de l’autre :

J’ai trouvé mon bonheur, saisissez-vous du vôtre >

Je n’en suis point jaloux , et ma triste amitié Ne le verra jamais que d’un œil de pitié.

( Il tort. )

Eij

RODOGUNE

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