‹ Pompee, tragedie de P. CorneilleChapitre 71 sur 122 · CLÉO PATRE · texte numérisé non relu

CLÉO PATRE

C’est de vous t

Ingrat! qui n’aspirez qu’à vous voir son époux ; De vous, qui l’adorez , en dépit d’une mere;

De vous , qui dédaignez de servir ma colere ; De vous, de qui l’amour , rebelle à mes désirs « S’oppose à ma vengeance et détruit mes plaisirs.

De moi?

Séleucus.

Cléopâtre.

De toi, perfide! ignore , dissimule Le mal que tu dois craindre et le feu qui te brûle ;

Et si pour l’ignorer tu crois t’en garantir ,

Du moins en l’apprenant commence à le sentir.

Le trône étoit à toi par le droit de naissance , Rodogunc avec lui tomboit en ta puissance ,

Tu devois l’épouser, tu devois être Roi ;

Mais , comme ce secret n’est connu que de moi ,

Je puis , comme je veux , tourner le droit d’aînesse , Et donne à ton rival ton sceptre et ta maîtresse.

Sélevcus.

A mon frere!

Cléopâtre.

C’est lui que j’ai nommé l’aîné.

TRAGÉDIE. cj

SÉLEUCUS

Vous ne m’affligez point de l’avoir couronné.

Et par une raison qui vous est inconnue ,

Mes propres sentimens vousavoient prévenue.

Lesbiens que vous m’ôtez n’ont point d'attraits si doux » Que mon coeur n’ait donnés à ce frère avant vous >

Et si vous bornez-là toute votre vengeance.

Vos désirs et les miens seront d’intelligence.

ClÉO PATRE.

C’est ainsi qu’on déguise un violent dépit.

C’est ainsi qu’une feinte au dehors l’assoupit ,

Et qu’on croit amuser de fausses patiences Ceux dont en l’ame on craint les justes4éfiances.

Séleucus.

Quoi ! je conserverois quelque courroux secret ? Cléopâtre.

Quoi 1 lâche ! tu pourrois la perdre sans regret ?

Elle, de qui les Dieux te donnoient l’hyménéeï Elle , dont tu plaignois la perte imaginée ?

Séleucus.

Considérer sa perte avec compassion ,

Ce n’est pas aspirer à sa possession.

Cléopâtre.

Que la mort la ravisse , ou qu’un rival l’emporte»

La douleur d’un amant est également forte ;

Et tel qui se console après l’instant fatal,

Ne sauroit voir son bien aux mains de son rival : Piqué jusques au vif il tâche à le reprendre ,

11 fait de l’insensible, afin de mieux surprendre ,

RODOGUNE

D’autant plus animé, que ce qu’il a perdu Par rang ou par mérite à sa flamme étoit dû.

SÉLEOCVS.

Peut-être ; mâîs enfin par quel amour de mere Pressez-vous tellement ma douleur contre un frere Prenez-vous intérêt à la faire éclater î

Cléopatrx.

J’en prends à la connoître et la faire avorter;

J’en prends à conserver, malgré toi , mon ouvrage Des jaloux attentats de ta secretc rage.

Je le veux croire ainsi ; mais quel autre intérêt Nous fait tous deux aînés quand et comme il vous plaîtî Qui des deux vous doit croire ? et par quelle justice Paut-il que sur moi seul tombe tout le supplice,

Pt que du même amour dont nous sommes blessés*

Il soit récompensé , quand vous m’en punissez ?

ClÉOFATRï.

Comme Reine à 'mon choix je fais justice ou gracé f Et je m’étonne fort d’où vous vient cette audace , D’où vient qu’un fils , vers moi noirci de trahison , Ose de mes faveurs me demander raison.

SÉLIVCU J.

Vous pardonnerez donc ces chaleurs indiscrètes.

Je ne suis point jaloux du bien que vous lui faites ,

Et je vois quel amour vous avez pour tous deux ,

Plus que vous ne pensez et plus que je ne veux.

Le respect me défend d’en dire davantage.

Je n’ai ni faute d'yeux , ni faute de courage , Madame ; mais enfin n’cspércz voir en moi Qu’amitié pour mon frere et zele pour mon RoL Adieu.

( Il sort. )

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