SUR
«Il s’est élevé , depuis long-tems , une dispute assez vive, pour savoir quel etoit 1 original, ou l’Héraclius de Corneille , ou celui de Calderon. N’ayant rien vu de satisfaisant dans les raisons que chaque parti alléguoit , j’ai fait venir d’Espagne l’Héraclius de Caldéron , intitulé : En esta vida todo esverdady todo mentira.... J’ai traduit cet Ouvrage , et l’on peut voir aisément quelle est la différence du genre employé par Corneille et de celui de Caldéron. On découvre au premier coup-d’œil quel est l’original. » Voltaire , Préface de sa Traduction de l’Héraclius Espagnol : La Comédie fameuse , dans cette vie tout est vérité , et tout est mensonge .
« L’Héraclius de Caldéron est un Roman
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moins vraisemblable que tous les Contes des Mille et une Nuits , fondé sut l’ignorance la plus crasse de l'Histoire , et rempli de tout ce que l’imagination effrénée peut concevoir de plus absurde.... Il y a aussi des traits sublimes dans Caldéron ; mais presque jamais de vérité. Nous avons beaucoup de Pièces ennuyeuses dans notre Langue , ce qui est encore pis ; mais nous n’avons rien qui ressemble à cette démence barbare. Il faudroit avoir les yeux de l’entendement bien bouchés , pour ne pas appercevoir dans ce fameux Caldéron la nature abandonnée à.elle même. Une imagination aussi déréglée ne peut être copiste ; et sûrement il n’a rien pris , ni pu prendre de personne. On assure d’ailleurs que Caldéron ne savoir pas le François , et qu’il n’avoit même aucune connoissance du Latin , ni de l’Histoire. Son ignorance paroît assez quand il suppose une Reine de Sicile du tems de Phocas „ un Duc de Calabre , des fiefs de l’Empire , et sur-tout quand il fait tirer du canon. Un homme qui n’avoit lu aucun Auteur dans une langue étrangère, auroitil imité l’Héraclius de Corneille pour le traves-
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tir d’une maniéré si horrible ? Aucun Ecrivain Espagnol ne traduisit , n’imita jamais un Auteur François jusqu'au régné de Philippe V j et ce n'est même que vers l’année 171? qu’on a commencé en Espagne à traduire quelques-uns de nos Livres de Physique. Nous , au contraire , nous prîmes plus de quarante Pièces Dramatiques des Espagnols , du tems de Louis XIII et de Louis XIV. P. Corneille commença par traduire tous les beaux endroits du Cid : il traduisit le Menteur , la Suite du Menteur ; il imita D. S anche d' Aragon. N’est il pas bien vraisemblable qu’ayant vu quelques morceaux de la Piece de Caldéron , il les ait insérés dans son. Héraclius, et qu’il ait embelli le fonds du sujet? Moliere 11e prit-il pas deux scenes du Pédant joué de Cirano de Bergerac , son compatriote et son contemporain î II est bien naturel que Corneille ait tiré un peu d’or du fumier de Caldéron ; mais il ne l’est pas que Caldéron ait déterré l’or de Corneille pour le changer en fumier. L’Héra* clius Espagnol étoit très fameux en Espagne; mais très-inconnu à Paris. Les troubles qui furent suivis de la guerre de la fronde coinmcn-
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ccrent en i6'4f. La guerre des Auteurs se faisoit quand tout retentissoit des cris : Point de Ma.T'arin ! Pouvoit-on s’aviser de faire venir une Tragédie de Madrid pour faire de la peine à Corneille ? Et quelle mortification lui auroit-on donnée ? Ï 1 auroit été avéré qu ? il avoit imité sept ou huit vers d’un Ouvrage Espagnol. Il Peut avoué alors , comme il avoit avoué ses Traductions de Guillen de Castro , quand on les lui eut injustement reprochées , et comme il avoit avoué la Traduction du Menteur . C’est rendre service à sa Patrie , que de faire passer dans sa langue les beautés d’une langue étrangère. S’il ne parle pas de Caldéron dans son Examen , c’est que le peu de vers traduits de Caldéron ne valoit pas la peine qu’il en parlât. Il dit , dans cet Examen , que son Héraclius est un original dont il s'est fait depuis de belles copies. Il entend toutes nos Pièces d’intrigues où les Héros sont méconnus. S’il avoit eu Caldéron en vue , n’auroit-il pas dit que les Espagnols commençoient enfin à imiter les François , et leur faisoient le même honneur qu’ils en avoient reçu ? Auroit- il , sur- tout , appellé l’Héraclius de Caldéron une belle copie?,
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On ne sait pas précisément en quelle année lx j Famosa Comidia fut jouée } mais on est sûr que ce ne put être plus tôt qu’en 1637 , et plus tard qu’en 1640. Elle se trouve citée dans des Romances de 164t. Ce qui esteertain , c’est que le Docteur Emanuel de Guera , Juge Ecclésiastique, chargé de revoir tous les Ouvrages de Caldéron , après sa mort , parle ainsi de lui en 1 6Kz. Lo que mas admira y admire en este raro ingenio fuè cht a ninguno imito. Maître Emanuel auroit-il dit que Caldéron n’imita jamais personne , s’il avoit pris le sujet d’Héraclius dans Corneille ? Ce Docteur étoit très - instruit de tout ce qui regardoit Caldéron : il avoit travaillé à quelques-unes de ses Comédies.... Au reste , il est inutile au progrès des Arts de savoir qui est l’Auteur original d'une douzaine de vers. Ce qui est utile , c’est de savoir ce qui est bon ou mauvais , ce qui est bien ou mal conduit , bien ou mal exprimé, et de se faire des idées justes d’un Art si long-tems barbare , cultivé aujourd’hui dans toute l’Europe , et presque perfectionné en France. » Idem , Dissertation sur l’Héxaclius de Caldéron.
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Voici l’Extrait que Joly , Editeur de Corneille , donne , en partie , de l’Héraclius de Caldéron.
« La scene est en Sicile , sur des Montagnes où Phocas , accompagné d’une troupe de chasseurs , raconte à la Reine Cinthia, comment de simple chef de bandits , et sorti d’une famille obscure, il est parvenu à l’Empire d’Orient. Il joint à ce récit deux faits particuliers j l’un est la naissance d’Héraclius , fils de l’Empereur Maurice , dont il occupe la place , et dont Eudoxe ( que Caldéron fait Impératrice ) est accouçhee , après la perte de la bataille oit ce Prince fut tué $ l’autre fait est qu’avant son avènement à l’Empire , il avoit eu d’une jeune paysanne , nommée Eriphile , un fils qui lui est cher , qu’il revient dans sa Patrie à dessein d’y chercher ce fils et de faire périr Héraclius , ajoutant que ces deux enfans ont été reçus et enlevés par Astolphe , montagnard de Sicile , attaché à Maurice , et que depuis ce moment il n’en a point entendu parler. A peine a-t-il achevé de parler , qu’une femme appellée Libia , fille du Sorcier Lisippo , accourt effrayée , en disant
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qu’elle vient de voit un spectre qui n’est ni homme , ni brute , et qui ne paroic plus qu’un cadavre. C’est précisément Astolphe , que suivent Héraclius et Léonidc , fils de Phocas. Le bruit des instrumens de chasse , qui a pénétre jusqu’à eux , les a fait sortir de leur caverne. Héraclius et Léonide, qui n’ont jamais vu de femmes , rencontrent la Reine de Sicile et la fille du Sorcier : ils en deviennent subitement amoureux ; le premier de Cinthia , et l’autre de Libia. Ces deux Dames sont aussi flattées que surprises de trouver tant de galanterie en des hommes qui paroissoient si sauvages , couverts de peaux de bêtes , et dont l’abord les avoit effrayées. Phocas , plein du soin qui l’occupe , ne doute pas que l’un des deux ne soit Héraclius. II leur fait plusieurs questions , sans en pouvoir tirer aucun éclaircissement. Tous deux persistent à dire qu’ils ignorent qui ils sont , depuis quand et pourquoi ils habitent ces lieux cham- » pêtres. Phocas ordonne leur mort j mais Astolphe dit que c’est à lui qu’il faut ôter la vie , puisque lui seul est instruit de leur sort , et qu’il ne veut pas le déclarer. Il déclare seulement qua
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l’un des deux est Héraclius , et n’en dit pas davantage. Phocas ordonne de nouveau qu’on les fasse mourir. Astolohe suspend encore l’exécu» tion de cet ordre , en assurant Phocas que l’un de ces deux jeunes hommes est son fils , et , pour l’en convaincre , il lui montre un bijou qu’Eriphile lui a donné en lui confiant l’enfant dont elle venoit d’accoucher. j>
« Tout ce qui suit, ajoute Joly , a les mêmes beautés que nous admirons dans Corneille.
Rien n’est au-dessus de la noblesse et de la fermeté que ces deux hommes font paroîtrc à soutenir l’honneur d’être fils de Maurice , quoiqu’ils sachent l’un et l’autre que cet honneur doit leur coûter la vie. » »
Cependant Léonide montre un caractère féroce , et veut contraindre Astolphc , par violence , à leur dévoiler le mystère de leur naissance. Héraclius , plus généreux , prend la défense d’Astolphe contre Léonide. Phocas et Cinthia les séparent. Libia , dont le pere a deviné le secret , par son pouvoir magique , apprend enfin à Héraclius qu’il est fils de Maurice. Léonide , à cette nouvelle , qui l’éloigne
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du trône , se livre à toute sa fureur ; et espérant en tirer quelqu’avanfage après la mort de Phocas son pere , il se détcrrïûne à l’assassiner. Héradius leve le poignard pour l’empêcher , et est lui-même accusé par Phocas , qui le fait porter'avec Astoîphe sur un batteau percé , que la mer doit engloutir. Au moment où ils sont près de périr , Frédéric , grand Duc de Calabre , et qui se dit neveu de Maurice , vient , d’après les prédictions du Sorcier Lisippo , pour venger sur Phocas l’usurpation de l’Empire. Il voit Héraclius et Astoîphe , qui se font reconnoître à lui ,* et , renonçant aussi- tôt à ses prétentions personnelles , il jure de servir le fils de Maurice. Le combat s’engage entre Phocas et Frédéric f aidé d’Héraclius. Le Tyran est tué, et Héraclius proclamé Empereur. Il s’unit à la Reine Cinrhia , et Léonide , qui a perdu toute espérance de régner , prête serment de fidelité à Hcraclius , qui lui donne Libia.
Cette Piece est divisée en trois Journées , entremêlée de divertissemens et de magie , ce qui ne convient pas beaucoup au fonds du sujet, et cc qui ne ressemble guercs à l’ouvrage du créateur
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teur de notre Théâtre , sur lequel Parfaict s’exprime ainsi , ( Histoire du Théâtre François , tome septième , page #r et suivantes ). «Voici encore un nouveau chef-d’œuvre de Corneille , et en même tems de l’esprit humain , par l’effort de l’imagination. C’est un modèle inimitable pour les Poèmes Dramatiques dont l’intrigue est extrêmement chargée d’incidens , et qu’en termes de l’Art , on nomme implexes. Ici nonseulement chaque acte , mais chaque scene change la situation et l’état des personnages. Il faut avouer que tout autre que l’Auteur auroit. succombé dans cette entreprise , et qu’il falloit un génie aussi sublime que le sien pour concevoir et exécuter un tel plan , avec cet Art qui remplit d’admiration tous les connoisseurs. C’est à la Tragédie dont nous parlons qu’on peut appliquer particuliérement ce que La Bruyère a dit , en général , de Corneille , qu’il aimoit à charger la scène d’événemens , dont il est presque toujours sorti avec succès. Rodogune , il est vrai , l’emporte par la force de la versification , les caractères et ces beautés qui frappent et qui étonnent; mais celle-ci est supérieure du
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côte del’exposttion : elle ne s’y développe que peu-à-peu. Le Spectateur instruit seulement de ce qu’il est nécessaire qu’il sache pour l’intelligence de ce qui se passe , ne peut porter sa vue plus loin. Incertain de ce qui résultera de tant d’événemens , et sans avoir le loisir de s’abandonner à des conjectures inutiles , il ne peut comprendre quel en sera le dénouement ; et, quoique prévenu de l’habileté de l’Auteur, il craint toujours qu’il ne puisse sortir de l'embarras multiplié ou il s’est engagé. Cette attention continuelle qu’on est oblige d’avoir , si Ton ne veut pas perdre la suite de cette Tragédie , empêche , malgré l’art du Poëte , qu’on puisse en remarquer toutes les beautés dans une première représentation. »
« Ce qui a le plus nui parmi nous aux Pièces d’intrigues , dit Fontenelle , ( Réflexions sur la Poétique , Paragraphe trentième ) c’est que nous en avons vu d’aussi diversifiées , et , en même *cms , de moins embarrassées. Comparez Héraclius et Horace : il y a dans l’un et dans l’autre beaucoup de diversité et d’evénemens ; à peine les personnages sont-ils deux scènes dans la même
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situation : tout est toujours en mouvement. Mais comment parvient-on à tout le jeu d’Héraclius ? par une longue suite d’histoire de choses passées avant la Piece ; histoire assez difficile à bien retenir et toujours un peu obscure , quoique démêlée avec un art merveilleux. Au contraire , tous les divers événemens d’Horace naissent les uns des autres facilement et sous les yeux du Spectateur. Héraclius est à l’Espagnole , trop intrigué , trop embarrassé , fatigant ; Horace est, si je l’ose dire, à la Françoise, très-diversifié , sans nul embarras. »
« L’exposition trop compliquée répand son obscurité sur tout l’Ouvrage. Il faut le voir ou le lire plus d’une fois pour le bien saisir. Mais alors que de beautés n’y découvre-t-on pas ! que d’invention dans la conduite ! que d’heureux détails I que de situations encore plus heureuses! L’intrigue de cette Piece est un effort digne de tout le génie de Corneille ; et peut-être lui seul ctoit-il capable d’un tel effort. Rien n’est comparable à la situation de Phocas , réduit à choisir entre Héraclius et son fils , et à frapper Tua des Jeux , sans connoître ni l’un , ni l’autre. Il
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est d’ailleurs peu d’embarras mieux exprimés que le sien ; c’est ce qu’il faut lire dans la quatrième scene du quatrième acte. Peut être le dénouement n’est-il pas assez préparé ; peut-être Exupere , à qui seul on en est redevable , est-il un personnage trop subalterne. s> Dictionnaire Dra-; manque , tome second , page 30.
« L’Abbé Peîlegrin disoit qu’Héraclius étoit le désespoir de tous les Auteurs Tragiques; et Despréaux appelloit cette Tragédie un Logogryphe. Ce fut elle qu’il eut en vue , lorsqu’il dît, dans le troisième Chant de son Art Poétique :
cc Je me ris d’un Auteur qui , lent à s’exprimer , sï De ce qu’il veut d’abord ne sait pas m’informer , a* Et qui , débrouillant mal une pénible intrigue , aï D’un divertissement me fait une fatigue. î>
« On a poussé la plaisanterie jusqu’à dire que Corneille , assistant à la reprise de cet Ouvrage , quelques années après qu’il l’eut composé , n’y entendit rien lui-même. j> Anecdotes Dramatiques , tome premier, page 412.
EMPEREUR