‹ Pompei et les PoméiensChapitre 4 sur 5 · POMPÉ · texte numérisé non relu

POMPÉ

que restomac, et celle-là est la meilleure, la plus exacte pour avertir à propos, à moins qu'il n'y ait rien à manger. Maintenant, quoique le buffet soit plein, on ne sert que lorsqu'il plaît au soleil. Aussi, depuis que U ville est remplie de cadrans solaires, on voit presque tout le monde se traîner amaigri et afTamé. »

Les autres thermes pompéiens sontbeaucoup plus petits, mais mieux décorés, mieuxconservés surtout Voulez- vous y prendre un bain complet à la manière antique? On entre maintenant par une petite porte de derrière et Ton traverse un couloir où furent trouvées cinq cents lampes, preuve éclatante que les Pompéiens passaient aux bains au moins une partie de la nuit. Le couloir vous conduit à l'apodytère ou spoliatoire : c'est l'endroit où on se déshabille. A première vue, vous êtes un peu surpris d'ôter vos vêtements dans une pièce percée de six portes, mais les anciens, mieux trempés que nous, ne craignaient pas les courants d'air. Pendant qu'un esclave prend vos habits et vos sandales, et qu*un autre, le capsarius^ vous débarrasse de vos bijoux qu'il ira déposer dans un cabinet voisin, regardez la salle ; la corniche ornée de lyres et de griffons au-dessus de laquelle sont rangées des lampes, la voûte en plein cintre partagée en panneaux blancs

ourlés de rouge, et la mosaïque blanche du pavé bordée de noir. Voici des bancs de pierre pour vous reposer et des chevilles fichées dans le mur où l'esclave suspend votre toge en laine blanche et votre tunique. Là-haut un vasistas formé d'une seule vitre fort épaisse et enfermée dans un châssis de fer tourne sur deux pivots ; la vitre est dépolie d*un côté pour défendre contre les curieux la salle où nous sommes. Des deux côtés de la fenêtre, des reliefs aujourd'hui fort endommagés représentent des combats de géants.

Vous voilà nu comme une statue antique. Si vous étiez un vrai Romain, vous passeriez maintenant dans un cabinet voisin, qui était l'onctuaire (elœothmum) où Ton se faisait oindre d'huile, après quoi vous iriez jouer à la paume dans la cour où menait un couloir aujourd'hui muré. La voûte bleue en était parsemée d'étoiles d'or. Mais vous n'êtes pas un vrai Romain, vous venez ici tout simplement pour prendre un bain froid ou un bain chaud ; si c'est un bain froid, passez dans la petite pièce qui s'ouvre au fond : c'est le frigidaire.

Ce frigidarium ou natatio est une pièce ronde qui frappe tout d'abord par sa conservation. Au milieu se creuse un vaste bassin rond en marbre blanc (quatre mètres 50 cent, de diamètre sur un mètre

17 cent, de profondeur) ; il pourrait servir encor il n'y manque que Teau; dit Overbeck. Un gradin j térieur et circulaire permettait aux Pompéiens dei baigner assis . Quatre niches pratiquées aux eridrc où seraient les angles si la pièce était carrée,, tenaient des bancs où se reposaient les baigneii Les murspeints en jaune étaient ornés de raméa verts; le socle et la frisé décorée de bàs-rel blancs étaient rouges ; la voûte bleue et ouverte] en haut figurait un cône tronqué. C'étâitu clair/ -1 et gai comme la vie antique.- - .,:-'; i -

Préférez-vous un bain chaud?Revénez sur vos j etde Tapodytère, où vous avez'làfesé vos vêtëmëi passez dans le tépidaire. Cette salle, la plus rici des Thermes, est pavée en mosaïque blanche à boi noirs, la voûte est richement décorée de stu^ature i de peintures blanches se détabhant d'un fond roi et bleu ; ces reliefs en stuc représentent des amoi des chimères, des dauphins, des biches poursuivie par des lions, etc. Les murs rouges sont ornés dé* casiers (peut-être destinés aux lingè&4os baigneurs), sur lesquels s'avançait une corniche routenuepar d^5 Atlas ou des Télamonsen terre cuite revêtue de stuc; Rrie^jolie bordure formée d'arabe|ques sépare la-corniche deda voûte. Une grande fenêtre au fond flanquée de deux figures en stuc, éclairait le tépi-

(lâîre; des conduits souterrains et un grand brasier de bronze lui conservaient cette température tiède {tepida)^ qui lui a valu son nom.

Ce brasier de bronze existe encore, ainsi que trois bancs du même métal retrouvés dans le même endroit; une inscription : M, Nigidius Vaccula, P. S. {pecunia sua) nous désigne le donateur qui, équivoquant sur son nom de Vaccula, avait fait sculpter sur le brasier une petite vache ; et aux pieds des bancs les sabots de cette béte placide. Le fond de ce réchaud précieux lormait un gril monstre à barres de bronze, sur lequel étaient posées des briques; sur ces briques s'étendait une couche de piferres ponces, et sur les pierres ponces le charbon allumé.

A quoi servait donc ce beau tépidaire? Â bien des usages que vous apprendrez plus tard, mais, pour le moment, à vous préparer par une douce chaleur à la température de Tétuve où vous allez entrer par une porte qui se refermait d'elle-même, ramenée par son propre poids, comme la forme des gonds l'indique.

Ce caldarium est une longue salle aux extrémités de laquelle se dresse d'un côté comme la margelle d'un puits, et se creuse de l'autre un bassin carré. Le milieu de la salle est l'étuve proprement dite.

La vapeur ne circulait pas dans des tuyaux, maii s'exhalait du mur même et du plafond creux , ei émanations chaudes. La décoration des parois sa composait de simples cannelure^. Le bassin carré (alveus ou baptisieriym), qui servait aux bains chauds, était en marbre : on y montait par trois degrés et l'on y descendait par un gradin intérieur, sur lequel dix baigneurs pouvaient-être' assis ensemble. Enfin de l'autre côté de la* salle, dans une niche semi-circulaire , s'élevait cette margelle de puits dont j'ai parlé : c'était un laWum construit avec les deniers publics. Une inscriptiîon nous apprend qu'il avait coûté sept cent cinquàncte sesterces, c'est-àdire un peu plus de cent d«iquante francs. Or, ce labrum est une grande vasque de marbre mesurant deux mètres 34 cent, dé^dfifeimètre. Le marbre a renchéri depuis lors.

En quittant l'étuve ou'le bain chaud, les Pompéiens se trempaientla tête dans cette vaste cuvette où jaillissait d'un tuyau de bronze encore visible une eau tiède qui devait paraître froide. D'autres, plus courageux, allaient se jeter dans l'eau glacée du frigidaire; ils en sortaient, disaient-ils, plus souples et plus forts. J'aime mieux les en croire que les y suivre.

En avez-vous assez ? Voulez-vous quitter l'étuve?

nTous appartenez aux esclaves qui vous attendent fet ne vous lâcheront plus. Vous êtes baigné de sueur, le tractatovy armé du strigile, va vous ratisser le corps. Vous vous sauvez dans le tépidaire; mais c'est là que vous attendent les plus cruelles ropérations. Vous appartenez, vous ai-je dit, aux esclaves : Tun vous taille les ongles, l'autre vous ; épile, un troisième veut vous masser encore et vous racler la peau, un quatrième vous prépare des fric- I tions terribles, d'autres vous inondent d'huiles et i d'essences, ou vous graissent d'onguents parfumés. Vous demandiez tout à l'heure à anoi servait le tépidaire, vous le savez maintenant, vous connaissez les bains romains.

Un mot sur les onguents dont vous venez de subir la Iriction. Il en existait de toutes sortes ; vous avei vu les boutiques où ils se débitaient. Ils étaient parfumés de myrrhe, de nard, de cinname, il y avait l'onguent égyptien pour les pieds et les jambes, le phénicien pour les joues et la poitrine, le sisymbre pour les deux bras, l'essence de marjolaine pour les sourcils et les cheveux, celle de serpolet pour la nuque et les genoux. Ces onguents coûtaient fort cher, mais ils maintenaient la jeunesse et la santé. « Comment as-tu pu te conserver si longtemps et si bien? » demandait Auguste à

PoUion. Le vieillard répondit : avec du vin au dedans, de l'huile au dehors.

Quant aux ustensiles de bains (on en conserve une collection au musée de Naples, réunis dans un anneau de fer), ils se composaient du strigile d'abord, puis de l'ampoule ou fiole d'huile et d'une sorte de poêle qu'on appelait le scaphium. Tout cela, joint aux pantoufles, au peignoir et à la bourse, composait le bagage qu'on apportait aux thermes.

Le plus curieux de ces instruments était le strigile ou racloir recourbé eh faucille et creusé en gouttière, dont l'esclave vous étrillait tout le corps. Les pauvres de ce pays qui se baignaient du teinps des Romains (ils n'ont pas gardé cette habitude) et qui n'avaient pas de strigilaires à leur disposition, se frottaient contre la muraille. Un jour l'empereur Adrien, avisant un de ses vétérans occupé à cet exercice, lui donna de l'argent et des esclaves pour le strigiler. Quelques jours après, Adrien, retournant aux bains publics, y vit une cohue de vieux pauvres, qui, dès son arrivée, se mirent à racler vigoureusement de leurs dos tous les murs. Il leur dit alors : « Frottez -vous les uns contre les autres. »

Aux salies que j'ai désignées en attenaient d'autres à peu près pareilles, mais beaucoup plus sun-

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plcb et plus nues. Ces modestes bains servaient aux esclaves, selon les uns, aux femmes, selon les autres: celte dernière opinion manque d'urbanité. Devant cet édifice, à l'entrée principale des Thermes, s'ouvrait une cour destinée au jeu de paume, entourée de colonnes et flanquée d'une crypte et d'un salon. Beaucoup d'inscriptions en. couvraient les murs, entre autres l'annonce d'un spectacle avec chasse, tentes et aspersions d'eau parfumée. C'était là que les Pompéiens venaient se renseigner sur les spectacles et sur les nouvelles du jour. Ils lisaient les gazettes de Rome. Ceci n'est point un anachronisme, ami lecteur, les papiers publics étaient connus des anciens (voir le livre de Le Clerc), on les nommait les actes diurnes du peuple romain; diurnes ou journaux sont deux mots de même famille. Ces feuilles antiques valaient les nôtres ; on y parlait d'acteurs siffles, de cérémonies lunèbres, d'une pluie de lait et de sang tombée sous le consulat de M. Acilius et de C. Porcins; d'un serpent de mer.... mais non, le serpent de mer est moderne. On y lisait des faits divers comme celui-ci, qui se passa vingt-huit ans après Jésus-Christ, et qui dut donc parvenir aux Pompéiens réunis dans les Thermes : « Lorsque Titus SabinuS, pour avoir été l'ami de Germanicus, fut condamné avec ses esclaves, le

chien d'un de ceux-ci ne put être écarté de la prison, et il accompagna le corps aux gémonies, poussant des hurlements lamentables en présence d'une foule de peuple. On lui avait jeté un morceau de pain, il le porta à la bouche de son mattre. Et quand le cadavre fut précipité dans le Tibre, le chien s'y élança lui-même, essayant de le soutenir sur l'eau, tandis qu'on venait admirer de toutes parts cet animal fidèle. »

Rien ne nous dit que les journaux romains fussent soumis au timbre et au cautionnement, mais ils n'étaient guère plus libres que les nôtres. Voici, à ce sujet, une anecdote rapportée par Dion : « On sait, dit-il, qu'un architecte redressa un grand portique de Rome qui s'écroulait, affermissant d'abord sur tous les points les fondements du portique pour qu'ils ne se pussent ébranler; il revêtît ensuite les murs de toisons et de matelas épais, et après avoir attaché des cordes à tout l'édifice, il parvint, à force de bras et de cabestans, à lui rendre son ancienne position. Mais Tibère, par envie, ne permit pas que le nom de cet artiste fût mis dans les journaux. »

Maintenant que vous voilà renseigné sur les actes du peuple romain, vous pouvez quitter les Thermes, non sans jeter un regard sur les appareils de chauffage encore visibles dans une petite cour contiguë;

on y va de Tapodytère par un long couloir. C'est là que règne Thypocauste, grand foyer rond qui, par des conduits inférieurs, envoyait Tair chaud dans Tétuve et qui chauffait deux chaudières engagées dans la maçonnerie et alimentées par un réservoir. Du réservoir l'eau tombait froide dans la première chaudière qui la renvoyait tiède dans la seconde, et celle-ci, plus rapprochée du feu, la rendait bouillante. Un conduit portait l'eau bouillante de la seconde chaudière au bassin carré du calidaire, un autre conduit portait l'eau tiède de' la première chaudière à la grande vasque du labrum. On a trouvé dans le foyer quantité de résine, les Pompéiens s'en servaient pour aviver le feu. Tels étaient les Thermes d'une petite ville romaine.

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Paratus et Pansa. -^ L'atrinm et le péristyle. ~ La maison remeublée et repeuplée. — Les esclaves, la cuisine, la table. — La matinée d*un Pompéien. — La toilette d*une F»ompéienne. — Un souper bourgeois, le menu, les convives. — La maison du pauvre et les palais de Rome.

Pour étudier maintenant la Maison antique, on n'a que la rue des Thermes à traverser obliquement. On arrive ainsi dans l'habitation de l'édile Pansa, c'est du moins le propriétaire désigné par l'opinion commune qui se trompe en ceci, selon moi. Une inscription peinte sur le pilier de la porte a donné lieu à cette erreur. L'inscription disait : Pansam xdUem Paratus rogat. Les premiers antiquaires ont traduit : Paratus invoque l'édile Pansa. Les premiers antiquaires se sont trompés. Il aurait fallu traduire : Paratus demande Pansa pour édile. Ce n'était point une invocation, mais un bulletin de vote. Nous avons déjà déchiffré bien des inscriptions pareilles : le suffrage universel s'affichait chez les anciens comme parmi nous. *

. Ainsi l'habitation dans laquelle je vais entrer ne fut point celle de Pansa, dont le nom, proposé pour Tédilité, se trouve en beaucoup d'autres endroits, mais bien plutôt celle de Paratus, qui, pour désigner le candidat de son choix, l'inscrivait sur le pilier de sa porte. Ceci est mon opinion, mais comme on risque de brouiller tout en changeant les noms acceptés, je n'insiste pas ; entrons chez Pansa Fédile.

Sa maison n'est pas la plus ornée, mais la plus régulière de Pompéi, la moins compliquée, la plus simplement complète. Aussi tous les guides la montrent-ils comme la maison modèle ; ayant reconnu qu'ils font bien, je ferai comme eux.

En quoi différait l'habitation d'un Pompéien d'iin petit hôtel ou d'un pavillon moderne? En mille et un points que nous découvrirons pas à pas,, mais surtout en celui-ci, qu'elle était tournée en dedans et comme repliée sur elle-même. Ce n'est pas qu'elle fût, comme on l'a dit, tout à fait étrangère à la rue et qu'elle ne lui présentât qu'un grand mur peint, une sorte de haut paravent. Les étages supérieurs des maisons pompéiennes ayant croulé presque tout à fait, nous ne pouvons affirmer qu'ils n'eurent pas de fenêtres ouvertes sur la voie publique. Je vous ai déjà montré des mœniana, balcons suspen-

dus, d'où les belles allés de l'endroit pouvaient regarder les passants. Mais il est certain que le rez-de-chaussée, les appartements les plus nobles et les mieux habités groupaient leurs pièces autour de deux cours intérieures et tournaient le dos à la rue. Or, ces deux cours s'ouvrant Tune derrière l'autre, le développement de la façade était fort peu de chose,comparativementàlaprofondeurdelamaison.

Les cours portaient les noms d'atrium et de péristyle. On peut dire que l'atrium était la partie publique et le péristyle la partie privée du logis, que le premier appartenait au monde et le second à la famille. Cette disposition répondait à peu près à la division de la maison grecque en andronitis et gynaikotis, côté des hommes et côté des femmes. Autour de l'atrium se rangeaient en général (il ne faut pas mettre dans ces distinctions une extrême rigueur) les pièces destinées aux hôtes et aux clients. Autour du péristyle, les chambres réservées à la vie intime.

Je commence par l'atrium. On y arrivait de la rue par une allée étroite, le prothyrum, ouvrant sur le trottoir une porte à deux battants. Les portes ont été brûlées, mais on peut se les figurer, d'après les peintures, en bois de chêne, à maigres panneaux ornés de clous dorés, garnies d'un anneau qui série

valt à les tirer, et surmontées dune petite fenêtre éclairant l'allée ; elles s'ouvraient en dedans et se fermaient au moyen d'un verrou qui ne les barrait pas en travers, mais qui descendait verticalement et s'enfonçait dans le seuil.

J'entre du pied droit, selon la coutume romaine (entrer du pied gauche était de mauvais augure), je salue d'abord l'inscription du seuil (salve) qui me dit la bienvenue La loge du portier {cella ostiarii) se creusait ordinairement dans l'allée, et cet esclave était enchaîné quelquefois, précaution qui le retenait sans doute à son poste, niais qui devait l'empêcher de courir après les voleurs. A sa place veillait souvent un simple chien ou même une image de chien en mosaïque : il en est une au musée de Naples fort bien conservée et munie de Tinscription célèbre : gare le chien ! (cave canem).

L'atrium n'était pas tout à fait une cour, mais plutôt une grande salle couverte d'un toit au centre duquel s' ouvrait une large baie carrée. AinsiTairet le jour se répandaient librement dans cette vaste pièce, et la pluie y tombait du ciel ou s'égouttait des quatre toits en appentis dans un bassin de marbre, appelé rimpluvium, qui la renvoyait dans une citerne dont l'embouchure estencore visible. Les toits s'appuyaient ordinairement sur de grandes poutres

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tranversales fichées dans les murs : en ce cas. Tatrium était toscan, à la vieille mode. Quelquefois les toits reposaient sur des colonnes plantées aux quatre coins de l'impluvium : l'ouverture s'élargissait alors, et Fatrium devenait tétrastyle. Les auteurs citent encore d'autres espèces à'atria : le corinthien richement décoré; le dipluviatum où le toit, au lieu d'être penché en dedans, Tétait en dehors et rejetait l'eau de pluie dans la rue; le ustudinatum où le toit figurait une énorme carapace de tortue, etc. Mais ces formes de toits, la dernière surtout, étaient rares, et l'atrium toscan régnait presque partout, notamment chez Pansa.

Placez- vous au bout de l'allée, le dos tourné à la rue, vous embrassez cette petite cour et ses dépendances. U va sans dire que le toit a disparu : l'éruption a brûlé les poutres, les tuiles en tombant se sont brisées, et non-seulement les tuiles, mais les anté6xes taillés en palmettes ou en têtes de lion qui crachaient l'eau pluviale dans l'impluvium. Il ne reste plus que le bassin et les murs de refend qui marquaient les divisions du rez-de-chaussée. On découvre d'abord une pièce assez grande, au fond, entre une pièce plus petite et un corridor, plus, huit cabines latérales. De ces huit cabines, les six premières, trois à droite et trois à gauche, étaient

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des chambres à coucher, cubicibla. Ce qui frappe d'abord, c'est leur petitesse. Il n'y avait guère place que pour le lit, souvent indiqué par un exhaussement en maçonnerie sur lequel on étendait des matelas ou des peaux de mouton. Souventaussi les lits étaient en bronze ou en bois, assez pareils aux nôtres. Ces cubicula recevaient l'air et le jour de la porte, que les Pompéiens laissaient probablement ouverte en été.

Après les cubicula viennent latéralement les ate, les ailes, où Pansa (si ce n'est Paratus) recevait le matin ses visiteurs : amis, clients, parasites. Ces salons devaient être riches, pavés de losanges de marbre, entourés de sièges ou de divans. La grande pièce du fond était le tablinum qui séparait ou plutôt qui reliait les deux cours et montait par deux marches au péristyle. Dans ce tablinum^ salle d'apparat, se conservaient les archives de famille et se rangeaient les imagines majorum^ images des ancêtres, figures en cire exaltées par de magnifiques inscriptions. Vous avez vu qu'elles suivaient pompeusement les funérailles. Les Romains ne dédaignaient pas ces exhibitions vaniteuses. Ils tenaient d'autant plus à leurs aïeux, qu'ils s'en éloignaient davantage par la succession des siècles et par la dégradation des mœurs.

A gauche du tablinum^ s'ouvrait la bibliothèque, où Ton a retrouvé des volumes, malheureusement presque détruits ; à droite du tablinum glissaient les faucesy étroit corridor conduisant au péristyle.

Ainsi, un salon d'apparat, deux salons de réception, une bibliothèque, sixchambres àcoucherpour les esclaves ou pour les hôtes : tout cela rangé autour d'une salle éclairée par en haut, pavée en mosaïque blanche à filets noirs et ornée d'un bassin de marbre : voilà l'atrium de Pansa.

Je vais maintenant m'engager dans les fauces. Une pièce donne dans ce corridor et sertde pendant à la bibliothèque : c'est une chambre à coucher, comme l'indique un enfoncement pratiqué pour le dossier du lit dans l'épaisseur du mur. Encore un pas et j'arrive dans le péristyle.

Le péristyle était une vraie cour ou un jardin entouré de colonnes formant un portique. Dans la maison de Pansa, les seize colonnes, primitivement doriques, avaient été rhabillées à la corinthienne au moyen d'un replâtrage de stuc. Dans quelques maisons, elles étaient reliées par des balustrades ou des murs à hauteur d'appui, sur lesquels on posait des vases de fleurs, quelquefois par des jardinières en marbre et dans une maison pompéienne (celle de Polybe) rar un châssis vitré. Au milieu de

la cour, se creusait un vaste bassin (piscina), quelquefois remplacé par un parterre, d'où l'eau jaillissait gaiement. Dans le péristyle de Pansa, ron voit encore dans un entrecolonnement la bouche d'une citerne. Nous sommes dans la partie la plus riche et la plus heureuse de la maison.

Au fond s'ouvre l'œcus, la plus vaste salle, entourée, chez les Romains opulents, de colonnes et de galeries, décorée de marbres précieux, se développant eïi basilique. Mais chez Pansa, n'allez point chercher de pareilles magnificences. Son œcus n'était qu'une grande chambre entre le péristyle et un jardin.

A droite de Yœcus^ au fond de la cour, se cache presque un salon plus petit plus discret, probal)lementun exèdre, A l'aile droite du péristyle, au dernier plan, s'enfonce le triclinium. Le mot signifie triple lit : trois lits, en effet disposés en fer à cheval, régnaient dans cette pièce, qui servait de salle à manger. On sait que les anciens dtnaient couchés et appuyés sur le coude : cet usage carthaginois, importé par les guerres puniques, s'était établi partout, même à Pompéi. Les anciens disaient : « dresser les lits, » pour « mettre la table. »

A droite du péristyle, au premier plan, glisse un

corridor fuyant vers une porte de dégagement qui donne dans une petite rue ; c'était le posticum par où le mattre échappait aux fâcheux qui remplissaient V atrium. On appelait cette façon de s'esquiver postùo f aller eclientem. C'était une habitude qui devait être familière aux gens riches assaillis tous les matins par une nuée de solliciteurs et de para-

Le côté gauche du péristyle était occupé par trois chambres à coucher et par la cuisine qui se cachait au fond, à gauche de Yœcus, Cette cuisine, comme la plupartdes autres, montre ses fourneaux encore debout; ils contenaient de la cendre et même du charbon quand on les a découverts, sans compter les ustensiles en terre cuite et en bronze. Sur les murs étaient peints deux énormes serpents, reptiles sacrés qui protégeaient Tautel de Fornax, la divinité cuisinière. D'autres peintures (un lièvre, un porc, une hure de sanglier, des poissons, etc.) décoraient cette pièce, à laquelle attenait autrefois, chez les Pompéiens (comme de nos jours chez les Napolitains), le réduit le plus ignoble delà maison. Un cabinet voisin servait d'offlce : on y a trouvé une grande table et des jarres d'huile rangées sur un banc.

Ainsi un grand portique à colonnes entourant

une cour ornée d'un bassin de marbre (piscinà); — autour du portique, à gauche, trois chambres à coucher (cubicula), — à droite, une porte de derrière {posticum) et une salle à manger {triclinium)y — au fond, le grand salon (œcus) entre un exèdre et la cuisine, — voilà le péristyle de Pansa.

Cette habitation, relativement vaste, avaitencore un troisième fond (permettez-moi le mot) derrière le péristyle : c'était le xyste ou le jardin partagé en plates-bandes, dont les divisions, quand on Ta découvert, étaient encore marquées sur la cendre. Quelques antiquaires estiment que le xyste de Pansa n'était qu'un jardin potager. Entre le xyste et le péristyle régnait la pei^la, galerie couverte à deux étages, abri contre le soleil et la pluie. Les habitants, dans leur fuite, y laissèrent un beau candélabre en bronze.

Tel était le rez -dé-chaussée d'une riche habitation pompéienne. Quant aux étages supérieurs, on n'en peut rien dire ; le feu et le temps les ont dévorés. C'étaient probablement des constructions trèslégères; les murs inférieurs n'en auraient pu supporter d'autres : la plupart des cloisons devaient être en bois. On sait parles livres que les femmes, des esclaves, les locataires perchaient dans ces pigeonniers, qui, privés de l'espace réservé aux vastes

cours et aux grandes salles inférieures, devaient " être assez étroits et déplaisants. D'autres maisons plus opulentes comptaient quelques pièces qui manquent dans celle de Pansa : des bains d'abord, puis un sphéristère pour le jeu de paume, une pinacothèque ou galerie de tableaux, un sacellum ou chapelle de famille ; que sais-je encore? L'exiguïté de ces cabines permettait de les multiplier à Tinfini.

Je n'ai pas tout dit. La maison de Pansa formait une île {insula) tout entourée de rues, sur trois desquelles elle ouvrait des boutiques qu'il me reste à parcourir. D'abord, à l'angle gauche, une boulangerie, moins complète que les fours publics où je vous ai conduit deux chapitres plus haut. On y trouva des ornements singulièrement disparates : des inscriptions toutes païennes qui rappelaient Épicure, et une croix latine en relief très-nettement marquée sur un mur. Ce signe chrétien permet à l'imagination d'ouvrir ses ailes. Le romancier Bulv^er en a largement profité.

Une boutique de la façade, la seconde à gauche de la porte d'entrée, communiquait avec la maison; le propriétaire était donc un marchand, ou du moins il faisait vendre chez lui, comme font encore les gentilshommes vignerons de Florence, les pro-

duits de ses vignes ou de ses vergers. Un esclave, appelé le dispensator^ était préposé à ce com-( merce.

Quelques-unes de ces boutiques, donnant sur une rue latérale, composaient de petits appartements tout à fait indépendants de la maison et probablement habités par des trîçm/ini, locataires; gens trèsméprisés chez les anciens, qui tenaient fort au « chez moi^. » Un Romain qui ne vivait j)as sous son propre toit faisait aussi pauvre figure qu'un Parisien qui ne serait pas dans ses meub es, ou un Napolitain qui irait à pied. Aussi, les petits bourgeois se cotisaient-ils pour bâtir ou pour acheter une maison qu'ils possédaient en commun, préfé • rant les inconvénients d'une propriété partagée à ceux d'une possession temporaire. Ils ont bien changé dans ce pays, ils déménagent maintenant tous les ans.

Je n'ai fait jusqu'ici que tracer le plan de la maison. Voulez-vous la remeubler? pillez le musée de Naples qui Ta dépouillée. Vous trouverez dans la collection des bronzes assez de lits pour les cuhicula, assez de bancs sculptés, de tables, de consoles,

1. Ils y tenaient tellement que le nom même à'inqw'linus (locataire) était une insulte. Cicéron n'étant pas né dans Rome y Catilina l'appelait injurieusement civis inquilintu (Salluste).

Candélabres , bijoux , et ustensiles de cuisiae trouvés à Pomp'

de vases précieux pour Yœcus, rexèdre et les ailes, assez de lampes à suspendre, assez de candélabres à poser dans les salons. Étendez des tapis sur les pavés précieux en mosaïque et même sur le simple opus dgninum (mélange de chaux et de briques broyées) qui couvrait d'une croûte solide le plancher des chambres sans prétention. Replacez avant tout les plafonds et les toits, puis les portes et les draperies; ravivez enfin sur tous les murs, du plus humble au plus glorieux, les claires et vives peintures maintenant effacées. Quelle lumière et quelle joie ! Gomme toutes ces couleurs franches éclatent au soleil, qui, du ciel libre, descend à flots dans le péristyle et dansTatrium ! Mais ce n'est pas tout, il faut évoquer les morts : accourez donc, jeunes Pompéiens du premier siècle ! Je demande Pansa, Paratus, leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves : l'ostiarius qui gardait la porte, Tatriensis qui administrait Tatrium, le scoparius armé de son balai de bouleau, les cubicularii qui étaient les valets de chambre; le pédagogue, mon confrère, esclave comme les autres, bien qu'il soit maître absolu dans la bibliothèque, où seul peut-être il comprend les secrets des papyrus. Je cours à la cuisine ; je veux la voir telle qu'elle était autrefois : le camarium, muni de crocs et de clous pour les provisions

de bouche, est suspendu au plafond ; les fourneaux sont garnis de casseroles et de chaudrons ciselés, de grands seaux de bronze aux anses luxueuses sont rangés à terre ; les murs sont couverts d'ustensiles luisants : cuillers aux longs manches recourbés en col et en têtes de cygne , poêlons et poules, la broche et son chenet, les grils, les moules à pâtisserie, le moule à poissons {formella)^ qui n'est pas le moins curieux, Yapalare, la tnuiy cuillères plates et percées de trous, soit pour frire les œufs, soit pour écumer les liquides; enfin les entonnoirs, les passoires, les couloirs, lecolum vinarium^ qu'on couvrait de neige, sur laquelle on versait le vin qui s'égouttait rafraîchi dans les coupes : autant d'objets précieux conservés par le Vésuve et qui montrent jusqu'où l'art et l'élégance allaient se nicher, comme eût dit Molière, chez les Romains de Tancien temps.

Dans cette cuisine n'entraient que les hommes : le cuisinier (coquus) et son subalterne, l'esclave de l'esclave, le focarius. — Le repas est prêt, surviennent d'autres esclaves préposés à la table : le tricliniarches, chef de tous les autres ; le lectisterniator, qui dresse les lits; le prxgustatory qui goûte les mets pour rassurer son maître; le structory qui dispose les plats sur les plateaux; le scissor^ qui

eu

découpe les viandes, et le jeune pocillator ou pincerna, qui verse le vin dans des coupes (quelquefois en dansant, comme dans Molière), avec des grâces de femmes ou d'enfant trop aimé.

C'est fête aujourd'hui : Paratus soupe chez Pansa, ou plutôt Pansa chez Paratus, car je m'obtine à croire que nous sommes chez l'électeur et non chez le futur édile. Si le maître du logis est un pur Romain, comme Çic(^ron, il s'est levé ce matin de bonne heure et il a commencé par recevoir ses visites. II est riche, il a donc beaucoup d'amis, et il en a de trois espèces : les salutatores, les ductores et les assectatores. Les premiers viennent le visiter chez lui, les seconds raccompagnent aux assemblées, les troisièmes ne le quittent jamais en public. Il a, de plus, nombre de clients qu'il protège et qu'il appelle « mon père, » s'ils sont vieux, « mon frère,» s'ils sont jeunes. Il en a d'autres qui viennent humblement lui tendre un petit panier (sportula) qu'ils remportent plein d'argent ou de provisions. Ce matin, Paratus a vite expédié ses visiteurs; puis, comme il doit être un homme pieux, il a fait ses dévotions devant l'autel domestique où sont rangés ses dieux lares. Nous savons qu'il rendait un culte particulier à Bacchus, dont il possédait une statuette en bronze, aux yeux

d'argent ; ce petit dieu a été retrouvé, je crois, à l'entrée de son jardin, dans une chaudière où, enveloppé d'un linge, il était emballé avec d'autres objets. Paratus voulut donc sauver ce trésor le jour de l'éruption^ mais il dut y renoncer pour se sauver lui-même.

Je continue à raconter la journée de ce Pompéien. Les dévotions faites, il s'est promené au Forum, à la Bourse, à la Basilique, où il a défendu la candidature de Pansa. De là, sans doute, il n'a pas manqué de se rendre aux Thermes, étape hygiénique ; il vient enfin de rentrer dans sa maison. Durant son absence, grâce aux esclaves, les marbres ontété nettoyés, les sLucs lavés, les pavés couverts de sciure de bois et, si nous sommes en hiver, les grands brasiers de bronze allumés en plein airet transportés dans les salles, car il n'y a ici de cheminées nulle part. L'hôte attendu se montre enfin ; salut à Pansa, le futur édile !

Cependant Sabina, femme de Paratus, n'est pas restée inactive. Elle a passé toute la matinée à sa toilette, car la toilette d'une Sabina, Pompéienne ou Romaine, est une aff*aire d'État (voir le livre de Bôttger). En s'éveillant, elle afait claquer ses doigts pour appeler ses esclaves ; les pauvres filles sont accourues pour accomplir ce prodigieux travail^;

D'abord la cosmète a effacé les rides, puis, avec sa salive, préparé le fard; puis, avec une aiguille, elle a peint les cils et les sourcils de sa maîtresse en formant deux arcades bien noires et bien touffues qui se rejoignent à la racine du nez. La peinture achevée, elle a nettoyé les dents de Sabine avec de la résinf^ de Scio, ou plud simplement avec de la pierre ponce pilée; enfin sur tout le visage elle a répandu du blanc de céruse, déjà fort employé par les anciens Romains.

Puis venait Tornatrix, la coiffeuse. Les Romaines teignaient leurs cheveux en blond ; quand la teinture ne suffisait pas, elles portaient des perruques. L'exemple fut suivi par les artistes, qui mirent des perruques à leurs statues ; en France, ils leur mettront des crinolines. Les coiffures antiques formaient des monuments formidables soutenus par des épingles de sept ou huit pouces de longueur. L'une de ces épingles, retrouvée à Herculanum, est surmontée d'un chapiteau corinthien sur lequel une Vénus sculptée tord ses cheveux de ses deux mains, en se regardant dans un miroir que FAmour tient levé devant elle. Les miroirs antiques (épuisons ce sujet) étaient en métal poli; les plus riches se composaient d'une plaque d'argent appliquée sur une plaque d'or et sup-

166 POMPI^I.

portée par un manche sculpté, en bois ou en ivoire. Et Sénèque s'écrie, en sa bilieuse indignation : « La dot que le sénai donna jadis à la fille de Scipion ne suffirait plus: pour payer le miroir d'une affranchie ! »

Enfin Sabine est coiffée : Dieu veuille qu'elle se plaise et qu'elle ne plonge pas, dans son humeur, une de ses longues épingles dans l'épaule uue de l'ornatrix. Survient maintenant l'esclave qui taille les ongles, car jamais une Romaine, ni même un Romain qui se respectait, n'eût fait cette opération de ses propres mains. C'était le tonsor (le barbier) à qui Ton comniettait l'office et, en général, toute la toilette masculine : il vous rasait, vous tondait, vous épilait, vous lavait .même, vous frottait la peau; vous parfumait d'onguents; vous ratissait à coups de strigile, à moins que les esclaves des bains ne l'eussent déjà fait. Horace se moque fort d'un original qui se faisait les ongles luimême.

Sabine a donc livré ses mains à l'esclave qui, munie de petites pinces et d'un canif (les anciens ne connaissaientpas les ciseaux), s'acquittait adroitement de l'opération délicate. Grave affaire et tâche ardue : les Romaines ne portaient pas de gants. Pour elles le geste était une science doc-

tement appelée la chironomie. Comme un instrument habile^ la pantomime acconipagnait harmonieusement la voix. De là toutes ces mièvres expressions qu'on trouve chez les auteurs, les « ar- ^ guties des doigts » de Gicéron; là « main loquace » de Pétrone. Rappelez-vous les belles mains de Diane et de Minerve, et ces deux vers d'Ovide qui viennent naturellement ici :

Exiguo signet gestu quodcumque loquetur Gui digiti pingues, cui scaber unguis erit'.

Les ongles taillés , reste Thabillement confié à d'autres esclaves. Les couturières (carcinatrices) appartenaient à la classe la plus infime ; au reste, il n'y avait rien ou presque rien à coudre dans les vêtements anciens. Depuis bien des siècles Lucrèce était morte et les matrones de l'empire ne perdaient pas leur temps à filer de la laine. Lorsque Livia voulut confectionner de ses mains les habits d'Auguste, on trouva que cette fantaisie de l'impératrice était une affectation de mauvais goût. Une longue suite d'esclaves (tailleuses, repasseuses, plisseuses , etc.) concouraient à l'habillement des femmes, le plus simple pourtantqui ait jamais été

1. Que les doigts .trop forts et les ongles mal faits ne se permettent pas de gestes trop visibles.

Ib8 POMPÉl.

porté depuis la chaste, nudité des premiers jours. Sur Técharpe qu'elles appelaient strophium, et qui suffisait pour soutenir le sein, les Romaines passaient une subucula à longues manches et en laine très-fine, au-dessus de laquelle, dans leurs maisons , elles ne portaient que la tunique. Chez les libertines ou simples bourgeoises, cette robe était courte et descendait à peine au-dessus du genou , laissant voir les riches bracelets qui s'enroulaient autour de la jambe. Mais les matrones, au moyen d'un falbala plissé (instita), bordé quelquefois de fils d'or ou de pourpre , allongeaient la tunique ordinaire qui, prenant le non de stolu, leur descendait jusqu'aux pieds. Elles la nouaient à leur taille au moyen d'une ceinture artistement cachée sous un pli du vêtement retroussé. Au-dessous de la tunique, dans la rue, les femmes portaient enfin leur toge, une ample mante entourant le sein droit et rejetée sur l'gpaule gauche , elles marchaient ainsi, fièrement drapées dans la laine blanche.

La femme de Paratus est donc complètement vêtue; elle a chaussé les bottines blanches des matrones ; à moins qu'elle n'ait préféré les sandales portées par les libertines (on nommait ainsi les affranchies) et qui laissaient découverts ces grands beaux pieds romains que nous aimerions plus pe-

Collier, bague, bracelet et boucles d'oreille trouvés à Pompéi.

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tits. Reste à choisir les bijoux ; Sabine en possédait de curieux qu'on a retrouvés -dans les ruines de sa maison. Les Latins avaient un mot discourtois pour désigner cet ensemble de précieux colifichets : ils rappelaient le monde féjninin comme si c'était le inonde entier pour les femmes. Une salle du musée de Naples est remplie de cette bijouterie déterrée ; ce ne sont que serpents recourbés en bagues et en bracelets, anneaux d'or enchâssant des pierres gravées, pendants d'oreille figurant des balances, des grappes de perles , fils d'or soigneusement tressés en collier, chapelets où pendaient toutes les amulettes plus ou moins décentes qui servaient à conjurer le mauvais sort, épingles à la tête sculptée, riches agrafes qui retenaient les manches de la tunique ou les groupes de plis du manteau , camées d'un magnifique relief et d'un travail exquis digne de la Grèce ; enfin tout ce que le luxe et l'art, soutenus l'un par l'autre, pouvaient inventer de plus merveilleux. Les Pompéiennes, en leur qualité de provinciales , devaient pousser à l'extrême le goût de ces babioles qui coûtaient si cher; aussi en portaient-elles dans les cheveux, aux oreilles, au cou, sur les épaules, sur la poitrine, aux bras, aux poignets, aux jambes, aux chevilles même, aux pieds, mais surtout aux mains, dont tous les doigts, sauf

celui du milieu, étaient couverts de bagues jusqu'aux troisièmes phalanges où les amants passaient les anneaux qu'ils voulaient échanger.

Sa toilette achevée , Sabine est descendue de" Tétage supérieur qu'elle habite. Les convives ordinaires, l'ami de la maison, les clients et les ombres (on nommait ainsi les surnuméraires, les humbles doublures qu'amenaient avec eux les invités) l'attendent dans le péristyle. Neuf convives en tout, le nombre des Muses ; il est défendu de le dépasser dans les soupers du triclinium. Jamais plus de neuf ni moins de trois, nombre des Gj'âces. Quand un grand seigneurappelait à sa table six mille Romains, les lits étaient dressés dans l'atrium. Mais il n'est pas d'atrium à Pompéi qui ait pu contenir la centième partie de cette foule.

La neuvième heure du jour a sonné (la troisième ou la quatrième après midi) ; c'est celle où, chez les honnêtes gens, le souper commence. De légères collations (le matin et à midi) rfont fait qu'aiguiser l'appétit des conviés. Tous sont réunis maintenant; ils se lavent les mains et les pieds , laissent leurs sandales à la porte et sont introduits dans le triclinium.

Les trois lits de bronze sont couverts de coussins et de draperies ; celui du fond (le médius) offre daqs

un coin, la place d'honneur réservf^e à l'hôte important, au personnage consulaire. Sur le lit à gauche, s'étendent le maftre , la maîtresse et l'ami de la maison. Les autres convives prennent les autres places. Arrivent les esclaves chargés de plateaux qu'ils déposent un à un sur la petite table en bronze à plaque de marbre qui se dresse entre les trois lits comme un trépied. Ah ! que de belles descriptions j'aurais à vous faire , si j'étais chez Trimalcion ou chez LucuUus î Je vous peindrais les lièvres ailés, les poulets et les poissons taillés dans de la viande de porc ; le sanglier tout entier servi sur un plat énorijae et farci de grives vivantes qui s'envolent en tous sens quand on Téventre ; les entremets de langues d'oiseaux, les murènes démesurées, les barbeaux péchés dans l'océan Occidental et tués dans la saumure , les surprises ménagées aux conviés , les services tombant du plafond , les apparitions fantastiques, les danseuses, les mimes, les gladiateurs, les gladiatrices nues, toutes les orgies du bon vieux temps. — Mais n'oublions pas en quel endroit nous sommes. Paratus n'est point un empereur, il donne un simple souper bourgeois , tranquille et modeste. Le menu d'un de ces soupers nous a été conservé ; le voici :

Premier service : Les oursins de mer, — les huî-

très fraîches à discrétion, — les palourdes {pelori' des) — les huîtres épineuses, — les mauviettes , — la poularde aux asperges, — les huîtres et les moules à la sauce, — les tulipes de mer noires et blanches.

Deuxième service : Les spondyles, — les moules douces, — les orties de mer, — les bec-figues, les côtelettes de chevreuil et de sanglier, — le pâté de poulets, — encore les bec -figues, mais apprêtées différemment, avec une sauce aux asperges, — les murex et les pourpres.

Troisième service : Les tétines de truie au naturel (on les coupait aussitôt que la béte avait mis bas),

— la hure de sanglier (c'était la pièce capitale) ,

— les tétines de truie au ragoût, —les poitrines et les cols de canards rôtis — les canards sauvages fricassés, — le rôti de lièvre très-recherché, — le rôti de poulets de Phrygie, — la crème d'amidon,

— les gâteaux de Vicence.

Le tout arrosé du petit vin de Pompéi, qui n'était pas méchant et qu'on pouvait garder dix ans quand on l'avait fait cuire. Le vin du Vésuve, autrefois fort estimable, a perdu sa réputation grâce aux préparations qu'on vend aux voyageurs sous l'étiquette de lacryma-christi. Les vignobles du volcan devaient être exploités plus honnêtement du temps

qu'ils furent chantés par Martial. On trouve chaque jour, dans les caves de Pompéi , quelque amphore au goulot court, à la panse allongée et se terminant en pointe pour être fiché dans le sol : presque toutes sont marquées d'une inscription indiquant l'âge et l'origine de la liqueur qu'elles contenaient; c'est le nom des consuls qui désigne ordinairement l'année de la vendange. Plus le consul était ancien, plus le vin respectable; un Romain de l'empire interrogé sur le consulat duquel datait son vin, répondit hardiment : « D'aucun ! » proclamant par là que sa cave avait été garnie sous les premiers rois de Rome,

Ces inscriptions des amphores nous font connaître un vieux vin du Vésuve picatum, c'est-à-dire ayant un goût de poix ; le fundanum ou vin de Fondi, fort honorable, et beaucoup d'autres. Enfin n'oublions pas que les fameux crus de Falerne, * chantés par les poètes, ne disparurent que sous Théodoric.

Mais, outre les amphores, que de témoignages/ nous restent des anciennes libations I Ces riches cratères en bronze damasquiné d'argent, ces coupes si finement ciselées, ces verres et ces flacons que le Vésuve nous a conservés, cette aiguière dont Tanse est formée d'un sylvain se courbant en

176 POMPÈI.

arrière pour se frotter le dos contre le bord du vase, ces pots de toute forme où se posent des aigles, où se replient des cygnes ou des serpents ; ces tasses de terre cuite ornées de tant îi'arabesques et d'alléchantes inscriptions (ami)^ dit Tune d'elles {bois du mien), que de curio>ités et de richesses ! A quoi bon fouiller dans les livres ? Avec les muses dé Naples on regarnit d'un coup d'oeil tous les triclinia de Pompéi.

Les convives sont donc là, joyeux, tranquilles, étendus et accoudés sur les trois lits ; la table est devant eux, mais seulement pour la vue. Les esclaves, sans cesse en mouvement, vont de Tun à l'autre et servent à chacun de chaque plat sur une tranche de pain. Pansa porte délicatement à sa bouche, avec ses doigts, le friand morceau qui lui est offert, puis il jette le pain sous la table, où un esclave accroupi ramasse tous les débris du repas. Ici, pas de fourchette : les anciens en ignoraient l'usage ; tout au plus connaissaient-ils la cuillère (cochlea), qui leur servait à manger les œufs. Après chaque plat, ils trempaient leurs doigts dans un bassin qui leur était pressente, puis les essuyaient à une serviette qu'ils apportaient avec eux, comme nous apportons nos mouchoirs. Les plus riches en avaient de très-rares qu'ils jetaient au feu quand

elles étaient maculées ; le feu les lavait sans les brûler* Les raffinés essuyaient leurs mains aux cheveux des échansons, encore un usage oriental: rappelez-vous Jésus et Madeleine.

Enfin, le repas achevé, les invités ôtkient leurs couronnes qu'ils effeuillaient dans une coupe où tous buvaient à la ronde, et c'était la dernière libation.

J'ai tâché dç décrire le souper d'un riche Pompéien et de montrer sa maison reconstruite et repeuplée. En la resserrant et en la simplifiant le plus possible par la suppression du péristyle, des colonnes et des peintures, du tablinum, de l'exèdre et de toutes les pièces consacrées au plaisir ou à la vanité, vous aurez la maison d'un pauvre. En la développant, au contraire, et en l'enrichissant outre mesure, vous pourrez bâtir dans votre imagination un de ces riches palais de Rome dont le luxe exorbitant s'accrut de jour en jour sous les empereurs. Lucius Crassus, qui le premier avait introduit chez lui des colonnes en marbre étranger, n'en érigea que six, hautes de douze pieds. Plus tard, Marcus Scaurus entoura son atrium d'une colonnade en marbre noir, s'élevant à trente-huit pieds au-dessus du sol. Mamurra ne s'en tint pas là ; ce chevalier romain revêtit de marbre sa maison tout entière.

Celle de Lépidus était la plus belle de Kome, soixan^ te-dix-huit ans avant Jésus-Christ. Trente-cinq ans après, elle n'était que la centième. Malgré quelques essais de réaction tentés par Auguste, cette magnificence devînt insensée ; un affranchi, sous Claude, décora son triclinium de trente-deux colonnes d'onyx. Je ne dis rien des esclaves qui se comptaient par milliers dans les anciens palais, et par centaines rien qu'à la cuisine et q^ii triclinium. * dieux bons, que d'hommes employés pour un seul ventre 1 » criait Sénèque, qui passait, de son temps, pour un rhéteur. Il passerait aujourd'hui pour un socialiste.

Les maisons riches. — le Forum triangulaire et les temples. -^ L'architecture pompéienne; ses mérites et ses défauts. — Les artistes de la petite ville. — Les peintures : paysages, figures, funambules , danseuses, centaures, les dieux, les héros, VIliade illustrée. — Les mosaïques. — Les statues et les statuettes. — L'orfèvrerie. ~ Le verre ciselé. — L'art et la vie.

La maison de Pansa était grande » mais peu décorée. Il en est d'autres qu'on montre plus volontiers aux voyageurs. Indiquons-les sommairement en style d'inventaire et de catalogue :

La maison du Faune. — Belles mosaïques, chefd'œuvre en bronze, le Faune dansant; nous en parlerons plus loin. — Outre l'atrium et le péristyle, une troisième cour, le xyste, entouré de quarante-quatre colonnes qui se répétaient à l'étage supérieur. — On y a retrouvé, devant le fils de Gœthe, des trésors innombrables. — Le propriétaire était un marchand de vins (?).

La maison du Questeur ou de Castor et PoUux.

— Gros coffres-forts en bois très- épais et très-dur, doublés de cuivre et ornés d'arabasques : peut-être

caisses publiques, donc résidence du questeur, préposé à la garde du trésor. — Atrium corinthien. — Belles peintures (la Bacchante, la. Médée, les Niobidesy etc , etc.). — Riche développement des deux cours.

La maison du Poëte. — Peintures homériques, mosaïques célèbres (le chien du seuil, avec l'inscription : Cave canem, le Chorége faisant répéter une pièce, tout cela est au musée).

La maison de Salluste. — Beau groupe eu bronze {Hercule poursuivant une biche, transporté au musée de Palerme).— Joli relief en stuc dans une chambre à coucher. Trois lits en maçonnerie dans le triclinium. — Venereum honnête et modeste : les femmes peuvent entrer. On y voit un Actéon qui surprend Diane au bain, le bois de cerf lui pousse au front, et les chiens le dévorent ; les deux scènes se touchent dans le même tableau, comme dans les peintures du moyen âge. Était-ce un avis aux indiscrets I Ce Venereum contenait une chambre à coucher, un triclinium et un laraire, c'est-àdire la petite niche en marbre où régnait le dieu de la maison.

La maison deMarcus Lucrétius.—lYès-curieuse.

Péristyle formant comme une estrade, peuplée de babioles qu'on a eu le bon esprit d'y laisser : mi-

l«fl'

l'art. 185

niaturede fontaine, petits gradins, petit canal, diminutif de piscine, bestioles en bronze, statuettes de toute sorte : Bacchus et Bacchantes, Faunes et Satyres, dont l'un, qui lève le bras par-dessus sa tête, est charmant. Un autre, en forme d'hermès, tient un chevreau dans ses bras ; la chèvre, qui veut ravoir son petit, lève les pattes de devant, comme pour grimper sur le ravisseur. Tout cela forme un joli musée de brimborions, un rayon d'étagère antique.

Voir aussi Y Adonis etV Hermaphrodite de lamaison d'Adonis ; le sacrarium (chapelle domestique) de la maison des Colonnes de mosaïque; les bêtes fauves décorant la maison de la Chasse ; voir surtout les nouvelles fouilles où les peintures ont encore tout leur éclat. Mais si toutes ces habitations sont à visiter, elles ne sont point à décrire. Les antiquaires se jettent sur cette proie avec fureur, mesurant la moindre pierre, discutant le moindre tableau, ne laissant pas une frise ni un panneau sans commentaire. Si bien qu'après les avoir lus, on se figure que tout est précieux dans ce musée exhumé. Ils se trompent et nous trompent ; leur vi rtuosité s'épuise en variations inutiles sur un thème très-joli, trèscurieux, mais qui demande une orchestration moins savante, d'autant plus qu'à Pompéi rien n'est grand

«au 5 VOIP

Ïb6 POMPÉÎ.

ni massif, ni difficile à comprendre, tout saute t yeux et s'eixplique de soi, clair et vif commele je

D'ailleurs, ces maisons sont dépouillées. Je ^ annoncerais dans telle pièce une jolie peinture, i|0^ riche mosaïque ; vous iriez la chercher sur plajce et vous ne la trouveriez point; elle est au musée de Naples ; et si elle n*est pas au musée, ellen'iest plus nulle part. — Le temps, Tair et le soleil l'ont détruite. Ceux donc qui inventorient ces maisons vous préparent de tristes mécomptes. Le seul moyen de se faire une idée de Fart pompéien n'est pas d'examiner un à un tous les monuments, mais de les grouper dans sa tête et de visiter attentivement le musée; on recompose ainsi comme une petite ville idéale, un Pompéi artistique que nous allons essq^yer de parcourir.

Pompéi avait deux Forums et même trois. Le troi- • sième était un marché; le premier que vous connaissez était une place publique ; l'autre, que nous allons visiter, était une sorte d'acropole, fermée comme celle d'Athènes etplacée sur le point le plus élevé de la ville. D'un banc encore en place à l'extrémité de ce Forum, on découvre la vallée du Sarno, les montagnes ombreuses qui l'arrêtent, le damier cultivé de la campagne, les touffes vertes des bois; puis la côte mollement recourbée où ser-

pentait Stables, les hauteurs pittoresques dé Sorrente, le bleu foncé de la mer, le bleu transparent du ciel, rinfînie limpidité des horizons lointains, la clarté, la couleur antique. Ceux qui n'ont pas vu cette nature ne peuvent comprendre qu'à moitié ces monuments, toujours dépaysés sous un autre soleil- Dans cette lumière s'élevaitl'acropole de Pompéi, le Forum triangulaire. Huit colonnes ioniques en décoraient l'entrée et soutenaient un portiqued'une pure élégance, d'où s'éloignaient et s'écartaient Tune de l'autre, en formant un angle aigu, deux sveltes colonnades encore surmontées de l'architrave qu'elles supportaient légèrement. La terrasse qui regardait la campagne et la mer marquait le troisième côté du triangle au milieu duquel se dressaient quelques autels, l'ustrine où l'on brûlait les morts, un petit temple rond couvrant un puits sacré, enfin le temple grec, dominant tout du haut de son soubassement, et dessinant dans l'air ses colonnes libres. Ce plateau s'appuyant sur de fortes assises et couvert de monuments d'un beau style était la page la mieux réussie, la plus solidement correcte de Pompéi. Par malheur le stuc, ici comme partout, avait revêtu la pierre. Les colonnes étaient peintes. Nulle part une façade en marbre clair, — le blanc dans le bleu ! — n'interrompait le ciel.

190 POMPÉl.

Lesautres temples nous fournissent peu de documents sur Tarchitecture. Vous connaissez ceux du Forum. Celui de la Fortune, aujourd'hui fort délabré, devait rassembler à celui de Jupiter. Élevé par un Marcus TuUius, parent putatif de Ciçéron, il ne nous a guère donné que des statues médiocres et des inscriptions pleines de fautes, prouvant que les prêtres de l'endroit, fort peu cicéroniens, ne savaient pas leur langue. Le temple d'Ësculape, outre son autel, a gardé un chapiteau bizarre, corinthien, si Ton veut, où des feuilles de chou, remplaçant les feuilles d'acanthe, enveloppent une tétede Neptune. Le temple d'Isis, encore debout, est plus curieux que beau : il démontre que cette déesse égyptienne était vénérée à Pompéi *, mais il ne nous apprend

1. Une inscription mal interprétée de la porte de Nola avait fait croire un instant que l'importation de ce culte singulier remontait aux premiers temps de la petite ville; mais on sait qu'il fut introduit par Sylla dans le monde romain. Isis, c'était la Nature, patronne des Pompéiens, qui la vénéraient également dans leur Vénus physique. Cette religion, mystérieuse, symbolique, pleine de secrets cachés au peuple ; ces déesses à tète â» cfaien, de loup, de boeruf, d'épervier; le dieu Oignon, le dieu Ail, le dieu Poireau, tout ce qu'en raconte Apxilée, outre les documents fournis per les fouilles pompéiennes, les goupillons retrouvés, les bassins, les couteaux, les trépieds, les cymbales, les sistres, tout cela valait la peine d'être étudié.

Sur la porte du temple, une étrange inscription annonçait que Numérius Popidius, fils de Numérius, avait relevé à. ses frais le temple d'isis, renversé par un tremblement de terre, et qu'en

rien sur l'art antique. On entre de côté, par une

sorte de couloir, dans Tenceinte sacrée ; le temple

est à droite, les colonnes l'entourent, une niche

voûtée se creuse sous Tautel et servait de cachette

aux prêtres, à ce que disent les romanciers ; par

malheur la porte delà niche sautait et saute encore

auxyeûx, ce qui rendait la supercherie impossible.

Derrière la cella, une autre niche contenait une

statue deBacchus, qui était peut*étre le même dieu

qu'Osiris. Un purgatoire, destiné aux purifications

et aux ablutions, et descendant dans un réservoir

souterrain, occupait un angle de la cour. Devant ce

purgatoire se dresse un autel sur lequel on a trouvé

des restes de sacrifices. Isis fut donc la seule divinité

invoquée au moment de l'éruption. Sa statue peinte

tenait la croix ansée d'une main, le sistre de l'autre,

et ses cheveux lui tombaient sur les épaules en

longs anneaux très-fins et très-soigneusement

bouclés.

récompense de sa libéralité, les décurions l'avaient gratuitement adjoint à leur collège , à l'âge de six ans. Les antiquaires, quelques-uns du moins, trouvant cet âge invraisemblable, ont lu soixante ans au lieu de six , oubliant qu'il existait autrefois deux sortes de décurions, les ornamerUarii et les prastextati : ceux d^onneur et ceux d'office. Les premiers pouvaient être agrégés au sénat pompéien en récompense des services rendus par leurs pères. Une inscription trouvée à Misène confirme le fait. (Voir les Memorie de TAcademia Ercolanese, anno 1833.)

192 POMFÉI.

Voilà tout ce que les temples nous donnent ; artistiquement, c'est peu. Les autres monuments ne sont pas beaucoup plus riches en renseignements sur Tarchitecture antique. Us nous apprennent que les matériaux employés étaient surtout la lave, le tuf, les briques excellement préparées, ayant plus de surface et moins d'épaisseur que les nôtres, le pépérin, la pierre de Sarno, que le temps rend très-dure, quelquefois le travertin, même le marbre dans les ornements; puis le mortier romain, d'une solidité célèbre , moins parfait cependant à Pompéi qu'à Rome, enfin le stuc dont la croûte unie et polie revêt la ville entière, comme d'un manteau bariolé. Mais ces édifices ne nous disent rien de particulier ; il n'y a ni style pompéien, ni artistes de l'endroit portant un nom connu, ni singularité de goût et de mode ; en revanche un éclectisme facile, adoptant volontiers toutes les formes et trahissant la décadence oula stérilité du temps. Je rappelle que la ville était en reconstruction lorsqu'elle fut détruite; les restaurations maladroites accusent un certain penchant à ce luxe à bon marché qui, chez nous, a remplacé l'art. Le stuc enjolive et défigure tout, l'être est sacrifié au paraître, l'élégance à cette avarice fastueuse qui se donne un faux air de profusion. Dans bien des endroits, les

cannelures sont économiquement préservées par des baguettes qui les remplissent dans la partie inférieure des colonnes. La peinture se substitue à la sculpture, partout où elle peut la remplacer. Les chapiteauxaffectentdesformesbizarres,quelquefois réussies, mais tout à fait étrangères à la simplicité du grand art. Ajoutez des fautes qui choquent le premier regard (par exemple la décoration du temple de Mercure, où les panneaux se terminent alternativement en frontons et en arcades; la façade du purgatoire, dans le temple d'Isis, où Tarcade ellemême, en coupant la corniche, s'engage hideusement dans le fronton). Je ne veux rien dire des fontaines, ni des colonnes, hélas 1 formées de coquillages et de mosaïque.

De pareilles fautes choquent l'œil des puristes; n'oublions jamais cependant que nous sommes dans une petite ville dont la plus belle maison appartient à un marchand de vins. On n'y peut sincèrement chercher le Parthénon, ni même le Panthéon de Rome. Les architectes pompéiens travaillaient pour de simples bourgeois qui tenaient à posséder de jolies maisons, pas trop grandes ni trop chères, mais d'une riche apparence et d'une gaieté qui réjouit les yeux. Ces commerçants furent servis à souhait par d'habiles gens qui tiraient parti de tout,

taillant des pièces par vingtaines dans un espace qui ne suffirait pas pour une grande salle de nos palais, profitant des inégalités, de tous les accidents du terrain pour étager leurs maisons en amphithéâtres, se multipliant en ingénieux subterfuges pour masquer le défaut d'alignement, et, somme toute, avec de faibles ressources et de petits moyens si Ton veut, réalisant pourtant ce que rêvaient les anciens, Tart dans la vie.

J'en atteste leurs peintures couvrant ces belles parois de stuc si soigneusement préparées, si fréquemment enduites du mortier le plus fin, si ingénieusement saupoudrées de poussière luisante, enfin tant de fois remaniées, repolies, rebattues avec des rouleaux de bois, qu'elles finissaient par imiter et par valoir le marbre. Peintes à fresque ou à secy à Tencaustique ou par d'autres procédés, peu importe : c'est affaire aux techniciens de le décider*.

1. Le docte Minervini a remarqué certaines différences dans les enduits qui couvrent les murs pompéiens. Il en a signalé de plus fins, où, selon lui, les anciens peignaient à fresque les compositions soignées, les paysages et les figures , tandis que les simples décorations étaient peintes à sec par des peintres inférieurs. Je rappelle en passant que plusieurs peintures, surtout les plus importantes, étaient rapportées et fixées aux parois par des crampons de fer ; on a même observé que le dos de ces tableaux n'adhérait point aux murs, excellente précaution contre rbumidité. Cet usage de scier et de déplacer les peintures mu-

Toujours est-il que ces décorations murales étaient une fête pour les yeux et le sont encore. Elles partageaieiit les murs en trois ou cinq panneaux, se développant entre un socle et une frise; le socle étant plus foncé, la frise plus claire, Tentre-deux plus vif (rouge et jaune, par exemple, la frise étant blanche et le socle noir). Dans les maisons simples, ces panneaux unis étaient partagés par de simples lignes ; puis, peu à peu, la maison s'enrichissant, ces lignes devenaient des cadres ornés, des guirlandes, des pilastres, bientôt des pavillons fantastiques où rimagination du décorateur s'ébattait librement. Cependantles socles se couvraient de feuillages, les frises d*ajabesques et les panneaux de peintures, simples d'abord :" une fleur, un fruit, un paysage, bientôt une figure, puis un groupe, enfin de grands sujets historiques ou religieuxquicouvraientparfois tout un pan de muraille etauxquels le socle et lafrise servaient de pompeux encadrement. Ainsi la fantaisie du décorateur pouvait s'élever jusqu'à Tépopée.

raies était fort ancien ; on sait que les riches Romains ornèrent leurs maisons d'œuvres d'art achetées ou volées en Grèce, et l'on connaît le fameux contrat de Mummius qui, s'arrangeant avec des marchands pour transporter à Rome les chefs-d'œuvre de Zeuxis et d'Apelles, stipula que s'ils se perdaient ou s'endommageaient en route, les. marchands les remplaceraient par d'autres à leurs frais.

Ces peintures serontéternellementétudiées ; elles nous donnent des documents précieux non-seulement sur Fart, mais sur tout ce qui regarde l'antiquité, les mœurs, les usages, les cérémonies, les costumes, la maison, les éléments, la nature. Pompéi n'est pas une galerie de tableaux, c'est plutôt un journal illustré du premier siècle. On y voit des paysages singuliers : une petite île au bord de Teau, — un rivage du Nil, où un âne qui veut boire se penche vers la gueule d'un crocodile qu'il n'aperçoit pas, tandis que son maître s'efforce en vain de le tirer par la queue. Ce sont presque toujours des rochers au bord de l'eau, tantôt parsemés d'arbres, tantôt couverts de temples échelonnés, tantôt se dressant en âpres solitudes où se perd quelque pâtre avec son troupeau, quelquefois animés par une scène historique (Andromède et Persée). Viennent après les petitstableaux de nature morte : corbeilles de fruits, vases de fleurs, ustensiles de ménage, bottes de légumes, la collection de fournitures de bureau peinte dans la maison de Lucrétius (l'encrier, le stylet, le couteau à papier, les tablettes et une lettre pliée en forme de serviette avec l'adresse : à Marcus Lucrétius, flamine de mars, décurion de Pompéi). Parfois ces peintures ont quelque velléité d'humour : il en est deux qui font pendant sur un

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mur et dont Tune montre un coq et une poule se prélassant en pleine vie, tandis que sur l'autre, le coq est attaché tristement; son jour est venu.

Je ne dis rien des bouquets où les lis, les iris et les roses prédominent, ni des festons, ni des guirlandes, ni des bosquets entiers décorant les murs du jardin de Salluste. Je me borne à indiquer les peintures d'animaux, les chasses, les combats de bêtes fauves traités avec une vigueur, une pétulance étonnantes. Il en est un surtout, encore tout frais, encore en place dans une des maisons récemment découvertes ; un sanglier s'y rue sur un ours en présence d'un lion magnifiquement tranquille qui regarde. C'est devine, comme disent les Napolitains.

Et j'aborde la figure. Ici , variété infinie ; tous les genres, de la caricature à l'épopée, sont essayés, épuisés. Le chariot chargé d'une outre énorme et remplie de vin que des esclaves' sont occupés à mettre en amphores; l'enfant qui fait danser un singe; le peintre qui copie un hermès de Bacchus; la rêveuse probablement sur le point d'envoyer un message secret qu'attend une servante égrillarde; le marchand d'amours ouvrant sa cage pleine de petits dieux ailés qui , en s'échappant, lutinent de mille façons une femme pensive et triste ; que de sujets différents 1 — Mais je n'ai encore rien dit. Les

Pompéiens excellaient surtout dans la peinture de fantaisie. Tout le monde connaît ces nuées de petits génies qui, s*abattant sur les murs de leurs maisons, tressaient des couronnes ou des guirlandes, péchaient à la ligne, chassaient des oiseaux, sciaient des planches, rabotaient des tables, couraient dans des chars, ou dansaient sur la corde en. portant des thyrsespour balancier : Tun accroupi, l'autre agenouillé, l'autre faisant jaillir un flot de vin d'une corne dans un vase, un quatrième jouant de la lyre, un cinquième de la double flûte, sans quitter la corde tendue qui fléchit sous leurs pieds adroits. Mais plus belles que ces funambules divins flottaient les danseuses, merveilles de nonchalance et de légèreté, soulevées d'elles-mêmes et soutenues sans effort dans Tair voluptueux qui les berce. Voyezles toutes au musée de Naples, celle qui heurte des cymbales, celle qui frappe le tambourin, celle qui tient un ranaeau de cèàre et un sceptre d'or, celle qui tend un plat de figues, celle qui porte une corbeille sur la tête et un thyrse à la main. Une autre, en dansant, découvre le haut de son corps; une autre, la tête repliée en arrière, les yeux levés au ciel, enfle son voile comme pour s'envoler; celle-ci enferme des toufles de fleurs dans un pli de sa robe, celle-làqui, d'une main, tient un plat d'or,

couvre sa tête avec un pallium ondoyant, comme l'oiseau qui met son cou sous son aile; il en est qui sont presque nues, il en est qui se drapent de tissus transparents et « tiamés d'air, — quelques-unes s'enveloppent d'épais manteaux qui les couvrent toutes, mais qui vont tomber; deux d'entre elles, se tenant par la main, s'enlèvent ensemble : autant de danseuses, autant de danses différentes, autant d'attitudes, de mouvements, d'ondulations, d'attributs divers^ de voiles autrement écartés ou ramenés : variations infinies sur deux notes qui vibrent de mille façons la volupté, la grâce.

Continuons : nous entrons en pleine mythologie. Toutes les divinités antiques passeront devant nous, tantôt isolées (comme la belle Gérés, vraiment imposante de la maison de Castor et de PoUux), tantôt groupées en scènes connues dont quelques-unes reviennent souvent sur les murs pompéiens. Ainsi l'éducation de Bacchus, ses rapports avec Silène, le roman d'Ariane, les amours de Jupiter, Apollon et Daphné, Mars et Vénus, Adonis mourant, Zéphire et Flore, les héros surtout : Thésée et Andromède, Méléagre, Jason, Hercule en tête, ses douze travaux, son combat avec le lion Némée, ses tendresses, ses faiblesses (voir dans les nouvelles fouilles, maison de Siricus, la grande peinture où, vaincu par

rameur et Tivresse, il succombe en présence d*Omphale et de Bacchus triomphant) : voilà les épisodes préférés par les décorateurs de la petite ville. Ils empruntaient quelquefois leurs sujets aux poëmes de Virgile, plus souvent à ceux d'Homère; je pourrais citer toute une maison (celle du Poète, appelée aussi maison homérique) dont la cour intérieure était une Iliade illustrée. On y voyait la séparation d'Agamemnon et de Ghryséis, puis celle de Briséis et d'Achille qui, assis sur un trône, avec une exr pression de soumission irritée, invitait la jeunç hlle à retourner chez Agamemnon : beau tableau justement célèbre. Là régnait aussi la jolie Vénus* que Gell n'a pas craint de comparer pour la forme . à celle de Médicis et pour la couleur à celle du Titien : on sait qu'elle joue un grand rôle dans le poëme. Plus loin, Junonet Jupiter se rencontrent sur le mont Ida. « Ënûn, dit Niccolini dans son luxueux ouvrage sur Pompéi, comme conséquence de ces épisodes variés, apparaît Thétis, couchée sur le Triton, et tendant à son lils affligé les armes que Vulcain forgea pour lui devant elle. »

C'est dans le péristyle de cette maison que fut retrouvée la copie du fameux tableau de Timanthe, le sacrifice d'Iphigénie. « L'ayant représentée debout près de Tauteloù elle va périr, l'artiste peignit

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la tristesse sur le visage des assistants et surtout de Ménélas ; puis, ayant épuisé tous les caractères de la douleur, il voila le visage du père, ne trouvant plus possible de lui donner l'expression convenable. • Elle était, selon Pline, Tœuvre de Timanthe, et telle est exactement la reproduction qu'on en a trouvée dans la maison du Poète, à Pompéi.

Cette Iphigénie et la Médée de la maison de Castor et PoUux, rappelant le chef-d'œuvre du Byzantin Timomachos, sont les deux seules peintures pompéiennes qui reproduisent des tableaux connus ; n'en concluons pas cependant que les autres soient originales. Les peintres de la petite ville n'étaient ni des créateurs, ni des copistes, mais des imitateurs très-libres, brodant à leur tête sur des thèmes connus. De là cette variété qui nous surprend chez eux dans la reproduction du même sujet. J'ai bien vu dix Arianes surprises par Bacchus ; il n'en est pas deux qui se ressemblent. De là aussi cette aisance et cette liberté de main montrant des décorateurs qui prenaient leurs aises. Certes, leurs œuvres, d'un mérite fort inégal, ne sont pas des modèles de correction ; les fautes de dessin et de proportion, les maladresses et les étourderies y pullulent : mais qu'on choisisse en France une souspréfecture de trente mille âmes et qu'dn dise aux

peintres de l'endroit : « Mes amis, vous allez cher partout, dans les appartements, ces grand feuilles de papier de couleur collées sur les murs| et vous peindrez à la place des socles et des frise des images de dévotion, des tableaux de genre d'histoire qui résument les idées, les croyances, mœurs et le goût de notre temps, de telle so.rte qu6 si demain les Pyrénées, les Gévennes, ou le Jurai croulent sur vous, les générations futures, qui dé^j terreront yos maisons et vos chefs-d'œuvre, puis sent étudier ici notre siècle qui sera pour eux Tan-" tiquité....» que feraient les peintres de cettre petite, ville? Je puis. affirmer, je crois, sans leur manquer de respect, qu'ils seraient fort embarrassés.

Les Pompéiens, en revanche, ne le furent nullement pour repeindre leur ville entière à neuf. Voulez-vous apprécier nettement leur mérite réel et leur incontestable valeur? Faites- vous conduire dans les maisons récemment découvertes et regardez les peintures qu'on a laissées en place, dans tout l'éclat que leur a conservé le Vésuve et que leur enlèvera bientôt le soleil. Voyez dans le salon de Proculus les deux sujets qui se répon-. dent : Narcisse et le Triomphe de Bacchus, la langueur impuissante et l'activité victorieuse. L'intention est évidente, simplement, vivement rendue :

Exèdre de la maison (Je biricus (Voy. p. lV)i)j.

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les anciens n'avaient jamais besoin d'être commentés. Du premier regard, vous comprenez leur idée et leur sujet; les plus ignprants, les moins païens les eijtendent à demi-mot et mettent un titre à leurs œuvres. Ici point d'ambages, ni de circonlocution, ni d'arrière-pensée, ni de confusion ; le peintre dit ce qu'il veut et le dit vite et bien, sans exagérer l'expression ni encombrer la scène ; les personnages principaux ressortent franchement ; l'accessoire ne crie pas : Regardez-moi ! — Le tableau de Narcisse [ représente Narcisse d'abord, puis une solitude et une source. La couleur est d'un éclat et d'une harmonie qui nous surprend, mais sans effets inutiles ; dans presque toutes ces fresques (sauf dans le Mariage de Zéphire et de Flore), la lumière se répand égale et blanche (aucuns disent monotone et froide) car elle est chargée non-seulement d'éclairer la peinture, mais d'éclaircir la paroi. Les pièces étroites et basses, n'ayant pour fenêtres qu'une porte ouverte sur la cour, avaient besoin de ce jour peint que leur donnaientdespinceauxhabiles.Etquelmouvementdans toutes ces figures, quelle souplesse et quelle vérité^'

1. « Et comme les anciens, même les plus maladroits, comprenaient et traitaient le nu l » me dit un jour un critique éminent, en admirant avec moi ces peintures. Et il ajouta : «c Nous n'y entendons plus rien maintenant ; nos statues ne sont pas nues, mais déshabillées. >»

Rien ne se tord, mais rien ne pose. Ariane dort réellement, Hercule ivre s'affaisse, la danseuse flotte dans Tair comme dans son élément, le centaure galope sans efTort : c'est la réalité simple (tout le contraire du Réalisme), la nature telle qu'elle est quand elle est belle, dans la pleine effusion de sa grâce, marchant en reine parce qu'elle est reine et qu'elle ne saurait marcher autrement. EnGn ces peintres subalternes, vils barbouilleurs de parois, avaient, à défaut de science et de correction, le génie perdu, l'instinct de l'art, la spontanéité, la liberté, la vie.

Tels étaient les murs de Pompéi ; regardons les pavés, ils nous étonneront drtvantage encore. Au commencement, le pavage était simple : on formait une pâte avec une sorte de mortier, on le saupoudrait de poussière de briques pilées et l'on en Élisait une composition qui, durcie, ressemblait à du granit rouge. Plusieurs chambres et plusieurs cours de Pompéi sont pavées de cette composition qu'on appelait opus signmum. Puis, dans cette croûte, on aligna d'abord de petits cubes de marbre, de verre, de pierre calcaire, d'émaux colorés formant des j carrés ou des bandes, puis d'autres compliquant les lignes ou variant les couleurs et d'autres encore traçant des dessins réguliers, des méandres, des |

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arabesques, si bien que les cailloux découpés finirent par couvrir complètement la pâte rougeâtre, et Ton eut ainsi les mosaïques, ces tapisseries de pierre qui acquirent bientôt la valeur et l'importance des grandes œuvres d'art.

La maison du Faune, à Pompéi, la plus richement pavée, était un musée de mosaïques. Il y en avait une devant la porte, sur le trottoir, inscrite du salut antique : Hâve ! Une autre , au bout du prothyr um, figurait artistement des masques. D'autres, dans les ailes de l'atrium, composaient une petite ménagerie : deux canards, des oiseaux morts, des coquillages et des poissons, des colombes tirant des perles d'une cassette, enfin un chat dévorant une caille, chef-d'œuvre de mouvement et de précision. Pline parle d'une maison dont le pavé représentait des restes de repas : on l'appelait la maison mal balayée. Mais, ne quittons pas celle du Faune où les mosaïstes avaient encore brodé dans l'œcus un superbe lion, en raccourci, fort dégradé malheureusement, mais merveilleux de force et d'audace. Dans le triclinium, une autre mosaïque montrait Âcratus, le génie bachique, à cheval sur une panthère ; enfin, celle de l'exèdre, la plus belle qui existe, compte parmi les plus précieux monuments de l'art ancien. C'est la fameuse bataille d'Arbelles ou d'Issus. Un

escadron de Grecs déjà vainqueurs fond sur les Perses ; Alexandre galope à la tête de ses cavaliers, il a perdu son casque dans la mêlée, ses cheveux se dressent en crinière, sa longue lance a percé le général ennemi ; les Perses culbutés se retournent et fuient; ceux qui entourent Darius, le roi vaincu, ne songent qu'à le sauver ; mais Darius s'oublie ; la main tendue vers son général mort, il tourne le dos à la déroute et au salut : on dirait qu'il veut mourir. Toute la scène : l'élan des uns, la confusion des autres, le char retourné du roi, la colère, l'épouvante, la pitié, tout cela profondément senti, clairement rendu, frappe le premier regard et s'y grave, en y laissant l'impérissable impression des chefs-d'œuvre. Et cette merveille n'était que le pavé d'un salon ! Les anciens mettaient les pieds où nous mettons les mains, dit un Anglais qui dit la vérité pure. Les plus belles tables des palais de Naples ont été coupées dans les planchers de Pompéi.

C'est dans la même maison qu'on a déterré le fameux Faune dansant, statuette en bronze. Il a la tête et les bras levés, les épaules rejetées en arrière, la poitriile saillante, dhaque muscle est en mouvement, tout son corps danse. Il manquait un pendant à ce petit dieu plein de force et d'élan, les der-

nières fouilles l'ont trouvé dans une maison assez pauvre : c'est un frêle jeune homme plein de nonchalance et de grâce, le Narcisse qui entend au loin la nymphe Écho ; sa tête est penchée, son oreille tendue, son doigt tourné vers l'endroit d'où vient le bruit; tout son corps écoute. Placés l'un près de l'autre, au musée, ces deux bronzes nous rendraient païens, si la religion n'était qu'une affaire d'art*.

Donc les marchands de vins d'une petite ville antique décoraient leurs fontaines avec de pareils trésors ! On en a recueilli d'autres moins parfaits peutêtre, mais charmants (le Pêcheur assis de la petite fontaine en mosaïque, le groupe d'Hercule tenant un cerf accroupi sous son genou, un petit Apollon accoudé, lyre en main sur un pilier, un vieux Silène portant une outre, une jolie Vénus arrangeant ses cheveux mouillés, une Diane chasseresse, etc. — sans compter les Hermès et les doubles bustes, un, entre autres, accouplant deux têtes de Faune et de Faunesse pleines d'intempérance et de grasse gaieté). Certes, tout n'est pas parfait dans ces sculptures, surtout dans les marbres ; les statues de Livie,

1. Tout récemmeDt, M. Fiorelli a trouvé une autre statuette en bronee un Silène trapu et courbé, qui vaut les deux autres.

de Drusus et d'Êuraachia sont médiocres; celles qu'on a découvertes dans les temples (Isis, Bacchus et Vénus, etc.) ne descendent pas du Parthénon. La dégradation du goût se fait sentir dans les derniers enjolivements des tombeaux et des édifices ; Tome- | mentation des maisons, les agréments en marbre j et surtout ceux en stuc deviennent chargés et léchés, 1 lourds et mièvres. Encore montrent-ils, sinon un grand sens esthétique, au moins ce besoin d'élégance qui entrait si profondément dans les mœurs des anciens. Chez nous, en effet, l'art n'est jamais que le superflu, quelque chose d'insolite et d'apporté qui nous vient du dehors, quand nous sommes riches : nos peintures, nos sculptures ne font pas partie de nos maisons. Si nous avons une Vénus de Miio sur la pendule de notre cheminée, ce n'est pas que nous adorions la Beauté, ni qu'à notre sens il y ait le moindre rapport entre la Mère des grâces et l'heure qu'il est : Vénus se trouve fort dépaysée, elle s'ennuie. Tandis qu'à Pompéi, elle était chez elle, comme sainte Geneviève fut autrelois à Paris, comme saint Janvier est encore à Naples : elle était la patronne vénérée dont on invoquait la protection, dont on redoutait la colère : « Qu'il ait contre lui Vénus Pompéienne irritée I » disait-on, en manière d'imprécation. Toutes ces

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histoires connues de dieux et de demi-dieux qui régnaient sur les parois étaient des contes de fées, les saintes légendes, les récits mille fois entendus qui faisaient les délices des Pompéiens. Ils n'avaient pas besoin de livrets pour entrer dans leurs musées domestiques. Pour trouver quelque chose de pareil il faut aller dans nos campagnes où règne encore une divinité d'autrefois, la Gloire, et admirer avec quelle religion Ton y conserve les lithographies grossières du Vieux drapeau et du Petit Caporal. Là seulement, Fart moderne est entré dans les mœurs : vaut-il l'antique?

Que si de la peinture et de la sculpture nous descendons aux genres inférieurs; si, comme nous avons essayé de le faire dans la maison de Pansa, nous dépouillons le musée pour repeupler les habitations pompéiennes et que nous remettions à leur place le beau candélabre avec la panthère sculptée qui emporte, en courant, l'enfant Bacchus ; le scyphus précieux où deux centaures prennent en croupe des petits amours ; l'autre vase où Pallas se tient debout sur un char, appuyée sur sa lance ; la casserole d'argent (il y avait des casseroles d'argent!) dont le manche est attaché par deux têtes d'oiseaux; la simple balance (on sculptait des balances!) où Ton voit un demi-buste de guerrier coiffé

d'un casque splendide ; enfin les plus humbles objets^ les plus ignobles ustensiles, la simple poterie couverte d'ornements gracieux, quelquefois exquis; si nous allons demander au musée de Naples ce qui remplaçait chez les anciens les affreuses bottes où nous renfermons nos morts et qu'on nous montre ce beau vase qui paraît incrusté d'ivoire et qui présente en bas-reliefs des masques enveloppés de pampres compliqués, tortueux, chargés de grappes, entremêlés d'autres feuillages, s'enchevétrant de folles arabesques, formant des rosettes oii perchent des oiseaux et ne laissant que deux espaces libres où des enfants chers à Bacchus cueillent ou foulent des raisins, touchent des lyres, soufflent dans la double flûte ou tombent en faisant claquer leurs doigts ; — (or le vase est en verre bleu , les reliefs en verre blanc : les anciens ciselaient le verre I ) — ah I sans doute, en voyant toutes ces merveilles, vous serez forcé de reconnaître que les bourgeois de l'ancien temps étaient, pour le moins, aussi artistes que nous. C'est que, dans l'ancien temps, aucun mur ne se dressait entre le bourgeois et l'artiste. E n'y avait pas deux camps opposés, d'un côté les Philistins, de l'autre le peuple de Dieu. Il n'y avait pas de distinction entre le nécessaire et le superflu, entre le positif et l'idéal. L'art était le pain quotidien et

non le gâteau des dimanches ; il entrait partout, éclairait égayait, parfumait tout. Il ne flottait pas en dehors ni au-dessus de la vie, il en était l'âme et la joie, il la pénétrait enfin et il en était pénétré lui-même — il vivait. Voilà ce que nous ont appris ces modestes ruines.

os^

Distribution des salles de spectacle. — Les billets d'entrée. — Le velarium, rorcbestre, la scène. — L'Odéon. — Les Holconius.

— Les coulisses, les masques. — Les farces atellanes. — Les mimes, jongleurs, etc. — Un mot de Cicéron sur les mélodrames. — La Caserne des Gladiateurs : inscriptions à la pointe , instruments de torture. — Les gladiateurs pompéiens.

— L'Amphithéâtre : chasses, combats, boucheries, etc.

Nous allons maintenant nous reposer au théâtre. Pompéi en a deux, l'un tragique, l'autre comique : ou plutôt, l'un assez grand, et l'autre plus petit : c'est la seule différence positive qui existe entre eux; tout ce qu'on y ajoute est pure hypothèse. Disons donc le grand et le petit théâtre, nous serons sûrs de ne pas nous tromper.

La salle du grand théâtre formait un hémicycle adossé contre une butte, si bien que les gradins montaient du parterre au paradis sans s'appuyer sur de massives substructions. C'était, en ceci, une construction grecque. Lesquatre gradins supérieurs appuyés sur un corridor voûté à la romaine domi-

naient seuls la hauteur où régnent le Forum triangulaire et le temple grec. Vous allez donc de plainpîed de la rue aux dernières galeries, d'où vos yeux, < par-dessus la scène, peuvent embrasser la campagne et la mer et plonger au-dessous de vous dans ce ravin régulier, ou s'assirent autrefois cinq mille Pompéiens affamés de spectacles.

A première vue, trois grandes divisions vous apparaissent; ce sont les ordres de gradins, les caveae. Il y a trois cavex : l'infime, la moyenne et la supérieure. L'infime est la plus noble ; elle ne comprend que les quatre gradins inférieurs, plus larges et moins hauts que les autres. C'étaient les stalles réservées aux magistrats et aux notables; ils y faisaient porter leurs sièges et les bancs à deux places (les biseUia), où ils avaient le droit de s'asseoir tout seuls. Un petit mur élevé derrière le quatrième gradin et surmonté d'un appui de marbre qui a disparu séparait l'infime cavée des autres. Les duumvirs, les décurions, les augustals, les édiles, Holconius, Cornélius Rufus, Pansa, s'il fut élu, siégeaient là majestueusement, distingués du commun des mortels.

La cavée moyenne était pour nous autres. Partagée en coins (ctmei), par des escaliers qui la coupaient en six endroits, elle contenait un nombre limité de places, marquées par des lignes légères et

encore visibles. Un billet de spectacle (tessera^ tessère) en os, en terre cuite ou en bronze, sorte de jeton taillé en amande ou en pigeon, quelquefois en bague, indiquait exactement la cavée, le coin, le gradin et la stalle qui vous appartenait. On a retrouvé de ces tessères, avec des chiffres grecs et romains (preuve que des chiffres grecs n'auraient pas été compris sans traduction). Sur Tune d'elles, est inscrit le nom d'Eschyle au génitif; on en a conclu que le Prométhée ou les Perses auraient été représentés sur le théâtre pompéien, à moins que • ce génitif ne désignât un des coins distingué par le nom ou par la statue du tragique. D'autres ont parlé d'un de ces jetons annonçantla représentation d'une pièce de Plaute (la CoA-ina), je puis vous assurer que ce jeton est faux, s'il a jamais existé.

Vous deviez donc, avant tout, vous munir d'une vraie tessère qjie vous achetiez pour très-peu d'argent. Plaute demandait qu'on payât un as par tête, « que ceux qui ne l'ont pas, dit-il, s'en retournent chez eux. » C'était un hérault qui réclamait le prix des places, à moins que le spectacle ne fût offert au peuple par un magistrat qui tenait à conserver la faveur publique ou par un candidat qui tenait à l'obtenir. Vous donniez votre billet à une sorte d'huissier, nommé le designalor ou le locarius^ qui

VOUS indiquait votre place et vous y conduisait, au besoin; vous pouviez alors vous installer dans la cavée moyenne, au sommet de laquelle s'élevait ia statue de Marcus Holconius Rufus, duumvir, tribun militaire et patron de la colonie ; cette statue avait été élevée par l'ordre des décurions. On voit encore sur la base les trous creusés par les clous qui fixaient ses pieds de marbre.

Enfin, tout au haut de l'hémicycle, régnait la cavée supérieure, ou étaient relégués les plébéiens — et les femmes. En fait de chevalerie, nous sommes pourtant plus avancés que les romains. Des grilles séparaient cette cavée de la nôtre pour empêcher « la vile multitude » d'envahir nos bancs d'honnêtes bourgeois. Sur le mur de la galerie populaire, on voit encore l'anneau qui retenait le mât du velarium. Ce velarium était une tente qu'on déployait sur les spectateurs pour les garantir du soleil. Dans les premiers temps, les Romains avaient protesté contre cette innovation, qu'ils appelaient une mollesse campanienne. Mais peu à peu, le luxe envahissant fit taire les puritains de Rome, qui acceptèrent volontiers un velarium de soie, hommage de César. Néron, excessif en tout, alla plus loin ; il fit broder d'or un velarium de pourpre : Caligula s'amusait à retirer tout à coup cet abri mobile pour

livrer les têtes nues des spectateurs aux coups de soleil. Mais il semble qu'à Pompéi, le vent empêchait souvent de déployer les tentes; aussi le poète Martial annonce-t-il qu'il y gardera son chapeau.

Telle était la distribution de la salle. Descendons maintenant à Torchestre qui, dans les théâtres grecs, était destiné aux danses des chœurs, mais dans les théâtres romains, réservé aux grands dignitaires : à Rome, au prince, aux vestales, aux sénateurs. J'ai lu que dans la grande ville, les ambassadeurs étrangers furent exclus de ces places d'honneur, parce qu'il se trouvait parmi eux des fils d'affranchis.

Voulez-vous monter sur la scène ? Élevée d'un mètre et demi au-dessus de l'orchestre, elle était plus large et moins profonde que les nôtres : les personnages du répertoire antique ne se multipliaient pas comme ceux de nos féeries, bien loin de là. La scène s'étendaient entre un proscenium ou avant-scène, se prolongeant sur l'orchestre au moyen d'une estrade en bois qui a disparu et le postscenium ou les coulisses. Il y avait aussi Yhyposceniym ou le théâtre souterrain qui servait aux machinistes. Le rideau {siparium, invention romaine) ne montait pas au plafond, comme chez nous ; mais au contraire il en descendait pour découvrir la

scène et s'enroulait sous terre, au moyen dlngénieux procédés qui nous sont expliqués par Mazois. Ainsi, la toile tombait^au commencement et se relevait à la fin de la pièce.

Vous savez que dans le drame antique, la question des tableaux était fort simplifiée par la règle de Tunité du lieu. La scène représentait le palais d'un prince ; on ne peignait donc pas la toile du fond, on la bâtissait; ce décor immobile appelé la scenastoh bilis^ et s'élevant à la hauteur du plus haut gradin de la salle était en pierre et en marbre dans le grand théâtre de Pompéi. Il représentait une magnifique muraille percée de trois portes : au milieu la porte royale, entrée des princes, à droite, entrée des gens de la maison et des femmes; à gauche, entrée des hôtes et des étrangers. (Indications prises du spectateur). Entre les portes, niches rondes et carrées pour des statues. Dans les coulisses, décor mobile (scena ductilis) glissé devant le mur du fond, en cas de changement à vue (par exemple, quand on jouait VAjax de Sophocle, où la scène, passe du camp des Grecs aux bords de l'Hellespont). Décors latéraux peu importants, faute d'espace ; de chaque côté, coulisse tournante à trois pans (scena versilis) représentant trois sujets différents. Niches carrées dans le mur de Tavant-scène, soit pour les statues,

soit pour les commissaires de police qui surveillent les spectateurs. En quelques lignes et en style de libretto, voilà la scène antique.

Je confesse que j'ai une prédilection pour le petit théâtre, qu'on a nommé TOdéon. Est-ce parce qu'on n'y jouait probablement pas de tragédies? Est-ce parce que cette salle de spectacle parait plus complète et mieux conservée, grâce aux intelligentes restaurations de l'architecte La Vega? Elle était couverte (deux inscriptions retrouvées le déclarent nettement) probablement d'une toiture en bois, les murs n'étant pas assez forts pour soutenirune voûte. On y arrivait en traversant un passage tout bordé d'inscriptions, tracéespar le peuplv3 qui faisait queue. Une longue file de gladiateurs avaient gravé leur nom sur le mur, avec le nombre de leurs victoires ; des barbares, des esclaves, quelques affranchis y, avait également apposé leurs griffes. C'était probablement là le pubUc des plus hauts gradins, où l'on arrivait par des vomitoires supérieurs. En revanche, il n'y avait pas de vomitoires latéraux; on entrait par de grandes portes droit à l'orchestre, d'où l'on montait aux quatre gradins de l'infime cavée, recourbés en crocs à leurs extrémités et séparés de la cavée moyenne par un parapet en marbre qui se terminait en pattes de lion sculptées

avec vigueur. Notons parmi les sculptures un Atlas accroupi, ramassé, trapu, soutenant sur ses épaules et sur ses bras repliés en arrière une plaque de marbre, appui d'un vase ou d'un candélabre :

athlétique effort violemment rendu. Au-dessus de Torchestre, régnaient les tribunaliay rappelant nos loges d'avant-scène, c'étaient à Rome les places des Vestales ; à Pompéi, très-probablement, celles des prétresses publiques, d'Eumachia dont nous connaissons la statue, ou de Mamia, dont nous avons vu le tombeau. Les gradins des trois cavées étaient en blocs de lave ; on y voit encore les enfoncements où vous auriez dû poser vos pieds pour épargner le spectateur assis au-dessous de vous. Rappelonsnous que les manteaux romains étaient en laine blanche et que les sandales antiques se crottaient comme nos souliers. Les bourgeois de la cavée moyenne apportaient avec eux leurs coussins ou pliaient sur leurs bancs, avant de s'asseoir, leurs . toges immaculées. Il était donc nécessaire de les protéger contre la boue et la poussière, dans laquelle avaient marché les piétons installés sur le gradin supérieur.

Le nombre des gradins était de dix-sept, partagés en coins par six escaliers, et en stalles par des lignes encore marquées sur la ipierre. Aux gradins supé-

rieurs, on arrivait par des vomitoires et par un corridor souterrain. L'orchestre formait un arc, dont la corde était indiquée par une bande de marbre portant cette inscription :

M. OLCONIVS M. F. VERVS PRO LVDIS.

Cet Olconius ou Holconius était le marquis de Carabas de Pompéi. Son nom se lit partout, dans les rues, sur les monuments, sur les parois des maisons. Nous avons déjà vu que les marchands de fruits le demandaient pour édile. Nous avons signalé la place de sa statue dans le théâtre. Nous savons par des inscriptions qu'il n'était pas le seul membre illustre de sa famille, il y avait encore un Marcus Holconius Celer, un Marcus Holconius Rufus, etc. Si cette petite aristocratie municipale valait la peine d'être recherchée, on la retrouverait aisément dans les programmes électoraux en recueillant les noms qui s'y affichent d'ordinaire. Mais Holconius est de tous le plus en vue; donc chapeau bas devant Holconius !

Je reviens au théâtre. Deux grandes fenêtres latérales éclairaient la scène qui, étant couverte, avait besoin de lumière. Le décor du fond n'était pas sculpté, mais peint et percé de cinq portes au lieu de trois : celles des extrémités, masquées par des

coulisses mobiles, servaient peut-être d'entrée aux tribunes des prêtresses.

Voulez-vous pénétrer dans les coulisses? On arrivaity par la caserne des gladiateurs, dans une salle à colonnes qui servait probablement de foyer et de vestiaire aux comédiens. Une mosaïque célèbre de la maison du poète (ou du joaillier) nous montre une répétition scénîque; on y voit le chorége* entouré de masques et d'autres accessoires (le chorége était Fimpresario et le régisseur), il fait répéter leurs rôles à deux acteurs grimés en satyres; derrière eux un autre comédien, aidé d'un costumier quelconque, s'eflForce d'endosser un vêtement jaune qui parait être trop étroit pour lui. Nous pouvons ainsi repeupler l'antichambre de la scène; nous voyons déjà ces masques comiques, principal accoutrement dès anciens histrions. II y en avait de typiques; celui de la vierge jeune aux cheveux partagés sur le front et bien peignés ; celui de l'esclaveconducteur (hégémone) reconnaissable aux paupières tirées en haut, au front ridé et aux spirales de cheveux relevés en perruque ; celui de la sorcière aux grands yeux sortant de tête, à la peau ravagée, verruqueuse, aux grandes oreilles, aux cheveux courts et frisés en serpents; celui du vieillard barbu, furibond, écarquillé, sinistre, et surtout

ceux des farces atellanes qui, nées dans la Campanie, y vivent encore et devaient assurément divertir la petite ville que nous parcourons. Ateila, patrie de Maccus, n'était éloignée de Pompéi que de sept à huit lieues, ^t beaucoup d'intérêts, de relations d'affaires unissaient les habitants de ces deux endroits. J'ai déjà souvent répété que la langue osque, dans laquelle ces farces furent écrites, avait été la langue unique et était restée la langue popu • lairè des Pompéiens. Le latin s immisça peu à peu dans ces pièces, et la confusion des deux idiomes fut une source intarissable de lazzis, de calembours et de calembredaines dont les plébéiens de Pompéi devaient se divertir homériquement. Les cabotins actuels à Naple& cherchent dans le mélange de l'italien et du patois des effets exactement pareils. On sait les titres de quelques farces atellanes : le Médecin Pappm éconduity Maccus marié ^ Maccus dépositaire, etc. Ce sont à peu près les sujets traités encore de nos- jours sur les tréteaux de Naples : mêmes pastiches à moitié improvisés, même gaieté franchement indécente et grossière : TOdéon où nous sommes était le San Carlino pompéien. Bucco, bouffon stupide et moqueur, le vieux Pappus qui rappelle le vénitien Pantalon, le Manducus qui e.4 le Guappo napolitain, le croquemitaine ; le Casnar

osque, première édition de Cassandre, enfin Maccus, j le roi de la bande, le Pulcinella qui vit toujours: j tels étaient les masques anciens, tels sont les modernes Ils durent passer tous sur la petite scène | de rOdéon, et les esclaves, les affranchis amassés I là-haut sur les gradins supérieurs, les bourgeois rangés dans la cavée moyenne, les duumvirs, les ' décurions, les augustals, les édiles, assis majestueusement dans les bisellia de l'orchestre, même les prétresses de Tavant-scène, la mélancolique Eumachia dont la statue confesse je ne sais quelles peines de cœur : tous devaient éclater d'un rire | bruyant aux brusques et folles saillies de ces his- i trions de bas étage^ qui cependant, plus estimés que les autres, pouvaient seuls, par un privilège exclusif, porter le titre de citoyens romains.

Maintenant, si ces trivialités offusquent votre goût, vous pouvez vous figurer à FOdéon de Pompéi quelque représentation d'une comédie de Plante, en admettant qu'il existe dans Plante une comédie qui ne choque en rien nos susceptibilités. Vous pouvez aussi remplir la scène de mimes et de pantomimes, car on sait la faveur obtenue par ce genre d'histrions, sous les empereurs. Les Césars (je parle des Romains) craignaient un peu la comédie parlée à laquelle ils attribuaient des vel-

léités d'opposition politique ; aussi encourageaientils de tout leur pouvoir cette comédie muette qui, en même temps, dans la Babel impériale, avait l'avantage d'être comprise par tous les peuples conquis. Dans les provinces, cet art suprême de la gesticulation, « ces âoigts parlants, ces mains bavardes, ce silence criard, cette exposition tacite, » comme on disait précieusement, servaient au grand travail de Tunité romaine. « La substitution des ballets - pantomimes aux comédies et aux tragédies eut pour résullat de faire négliger les an- ! ciens chefs-d'œuvre, d'affaiblir ainsi le culte des I idiomes nationaux et de seconder la propagation, sinon de la langue, au moins des mœurs et des idées romaines. » (Charles Magnin.)

Si les mimes ne vous suffisent pas, amenez à rOdéon des funambules, des acrobates, des jongleurs, des ventriloques (tous ces histrions infimes existaient chez les anciens et fourmillent dans les peintures de Pompéi), ou encore des joueurs de flûte égayant les entr'actes et accompagnant la voix des acteurs dans les moments dramatiques. « Puisqu'il récite de si beaux vers en s'accompagnant de la flûte, comment peut-il avoir peur? » demande à ce propos Cicéron. Qu'eût dit le grand orateur en assistant à nos mélodrames?

n est donc permis d'imaginer le spectacle qu'on voudra sur le petit théâtre pompéien. Moi, je suis pour les atellanes. C'étaient les farces indigènes, la grosse gaieté du cru, l'hilarité vigneronne et campagnarde, la fantaisie exubérante sincèrement grotesque, le rire idéal en un mot, sans le moindre souci de la réalité : la comédie de Polichinelle. Nous préférons Molière, mais que de choses dans Molière qui vinrent tout droit du campanien Maccus I

il est temps de quitter le théâtre. J'ai dit que rOdéon donnait dans la caserne des gladiateurs. Cette caserne est unevaste cour(une sorte de cloître), entourée de soixante -quatorze colonnes, malheureusement gâtées par les Pompéiens de la restauration. Ils les coiffèrent de nouveaux chapiteaux en stuc, avec une maladresse notoire. Cette galerie était entourée d'habitations curieuses, parmi lesquelles une prison où Ton trouva trois squelettes dont les jambes étaient engagées dans des fers ingénieusement cruels. Onpeut voir au musée cet instrument de torture qui ressemble à une échelle couchée, les jambes des prisonniers étaient serrées entre les échelons étroits et courts : quatre barres de fer. Ces malheureux devaient rester assis ou couchés, ils périrent ainsi, sans pouvoir se lever ni se

retourner, le jour où le Vésuve engloutit la ville.

On a cru longtemps que cette caserne était le quartier des soldats, parce qu'on y avait trouvé des armes ; mais trop ornées pour appartenir à des gens de guerre, ces armes même ont inspiré au P. Garnicci ridée maintenant établie que les habitations qui entouraient la galerie devaient être occupées par des gladiateurs. Ces habitations se composent d'une soixantaine de cellules : or, il y avait bien soixante gladiateurs à Pompéi, puisqu'un pro- ^amme d'album en promettait trente paires qui devaient se battre à l'amphithéâtre.

Les colonnes de la galerie étaient couvertes d'inscriptions à la pointe. Plusieurs de ces graphites formaient de simples noms grecs (Pompaios, Arpokrates, Celsa, etc.), ou des noms latins, ou des bouts de phrase (curate pecunias' — fur es^ Torque — Rustico féliciter! — etc.). D'autres prouvaient clairement que l'endroit était habité par des gladiateurs, inlvdus Velius (c'est-à-dire hors des jeux, hors des concours), — bis victor liber tus — leonibus — Victor Veneri parmam feret. — D'autres inscriptions désignent des familles ou troupes de gladiateurs, il en est deux que nous connaissons déjà (celle de N. Festus Ampliatus et ceUe de N. Popidius Rufus) et

une troisième que nous ne connaissons pas, celle de Pomponius Paustinus.

Que n'a-t-on pas écrit sur les gladiateurs? On sait l'origine de leurs jeux sanglants : les immolations volontaires et bientôt forcées honorant les cendres des guerriers morts, puis les combats autour des bûchers, bientôt l'introduction de ces spectacles funèbres dans les fêtes publiques, surtout dans les triomphes des conquérants, puis dans les fêtes privées, dans les petits soupers des tyrans qui se faisaient apporter à table la tête des proscrits. On vantait tel artiste en décollation (decollandi ariifex) : c'étaient les grands siècles I

On sait aussi que les gladiateurs furent d'abord des prisonniers de guerre, des barbares; puis les prisonniers ne suffisant pas, des condamnés, des esclaves, bientôt assez nombreux pour se soulever en Campanie, au cri de guerre jeté par Spartacus. Des armées consulaires furent vaincues et les prisonniers romains, gladiateurs à leur tour, forcés de s'entre-tuer autour des bûchers de leurs chefs. Cependant ces combats avaient cessé peu à peu d'être des supplices et des châtiments, et ne furent bientôt plus que des spectacles barbares, des pantomimes violentes, pareilles à celles que l'Angleterre et l'Espagne ne sont point encore parvenues à supprimer.

Les troupes de mercenaires s'égorgeaient dans les cirques pour égayer les Romains (aucuns disent pour les aguerrir), des citoyens prirent part à ces tournois, même des chevaliers, même des empereurs, même des femmes, et les Samnites, les Gaulois, les Thraces qui descendaient dans l'arène ne furent plus que des Romains déguisés. Ces spectacles devinrent de plus en plus variés : ils se compliquèrent de chasses (venationes) où des bêtes fauves se battaient entre elles, ou contre des bestiaires, ou contre des chrétiens ; les cirques changés en lacs offrirent ,au spectateur enchanté de vraies batailles navales, et dix mille gladiateurs furent lancés les uns contre les autres par la fantaisie impériale de Trajan : les jeux durèrent cent vingt-trois jours- Figurez-vous le massacre.

Les gladiateurs de Pompéi étaient en partie des Grecs et de vrais barbares ; les traces qu'ils ont laissées dans la petite ville montrent qu'ils s'y comportaient fort joyeusement. Certes, ils n'y pouvaient vivre comme à Rome dans l'intimité des empereurs et des impératrices ; ils n'en étaient pas moins les enfants gâtés de la population. Logés dans une caserne somptueuse, ils devaient faire envie à bien des gens ; les murs sont pleins d'inscriptions qui les regardent; les thermopoles, les auberges et les

mauvais lieux transmettent leurs noms à la postérité. Les bourgeois, les femmes, même les enfants les admiraient ; dans un couloir de la maison de ProGulus, on voit encore, pas très-haut au-dessus du sol, une image de gladiateur qui dut être barbouillé par le jeune fils du maître. Le gladiateur dont l'image figurait sur cette paroi demeurait dans la maison, on y a retrouvé son casque. Il était donc l'hôte de la famille. Dieu sait si on le fêtait, si on le caressait, si on Técoutait !

Pour voir les gladiateurs sous lies armes, il faut passer pardessus la partie de la ville qui n'est pas encore découverte, à travers des vignes et des vergers, et dans un coin de Pompéi, au sud-est, comme au fond d'un ravin, l'on découvre l'amphithéâtre. C'est un cirque entouré de gradins et adossé aux remparts de la ville ; le mur extérieur est peu élevé, parce que l'arène dut être creusée dans le sol : on dirait un immense vaisseau profondément engravé. De ce mur extérieur, il reste deux grandes arcades et quatre escaliers montant au sommet de l'édifice. L'arène était ainsi nommée à cause de la couche de sable qui la couvrait et qui buvait le sang.

On y arrive par deux grands corridors voûtés et pavés, d'une pente assez forte ; l'un d'eux est ren-

l'amphithéâtre. 241

forcé par sept arcs qui portent le poids des gradins. L'un et l'autre coupent un couloir transversal ël circulaire, au delà duquel ils s'élargissent : c'est par là que les gladiateurs armés, à pied et à cheval, au bruit des fanfares, débouchaient dans l'arène dont ils faisaient le tour avant d'entrer en lice ; ils revenaient après sur leurs pas et rentraient deux à deux en suivant Tordre du combat.

A droite de la principale entrée, une porte s'ouvrait sur deux chambres cadrées et grillées où l'on enfermait probablement les bêtes. Un autre couloir très-étroit glissait de la rue à Tarène près de laquelle, par un petit escalier, il montait à une petite pièce ronde, apparemment le spoliatoHwn où l'on dépouillait les gladiateurs morts.

L'arène formait un ovale de soixante-huit mètres sur trente-six. Elle était entourée d'un mur de deux mètres au-dessus duquel on voit encore les trous où s'enfonçaient des grilles et des filets en fer épais, précautions contre les bonds des panthères. Dans les grands amphithéâtres, autour de ce rempart, se creusait un fossé qu'on remplissait d'eau pour faire peur aux éléphants. On les croyait hydrophobes.

Des peintures et des inscriptions couvraient le mur ou le podium de l'arène. Ces inscriptions nous apprennent les noms des duumvirs (N. Istacidius,

A. Audius, 0. Gaesetîus Sextus GapitO; M. Gantrius \ Marcellus), qui, au lieu des jeux et de rillumination ! qu'ils, auraient dû payer en entrant en charge, ', avaient fait construire trois coins (cunei) sur l'ordre j des décurions. Une autre inscription nous fait savoir que deux autres duumvirs, Caïus Quinctius Valgus et Marcus Portius, duumvirs quinquennals, avaient institué à leurs frais les premiers jeux, pour l'honneur de la colonie, et avaient concédé l'emplacement de l'amphithéâtre à | erpétuité. Ces deux magistrats devaient être des hommes fort généreux et grands amateurs de spectacles. Nous savons qu'ils contribuèrent également à la construction de | FOdéon.

Veut-on maintenant parcourir l'ensemble des gradins, le visorium ? Trois cavées comme au théâtre ; l'infime, partagée par des entrées et des escaliers particuliers en dix-huit loges ; la moyenne et la supérieure partagées en coins : la première par vingt escaliers, la seconde par quarante ; autour de celle-ci un mur d'enceinte, coupé par des vomitoires, et formant une plate-forme où pouvaient encore se tenir debout nombre de retardataires, et d'où Ton opérait les manœuvres nécessaires pour tendre le velarium : tout cela formant un ensemble de trentequatre gradins sur lesquels s'amassaient peut-être

vingt mille spectateurs : voilà pour le public. Rien de plus simple et de plus ingénieux que le système de dégagements qui rendait possible et facile la circulation de cette foule immense, le corridor circulaire et voûté qui, sous les gradins, faisait le tour de l'arène et conduisait par un grand nombre d'escaliers distincts aux gradins de la cavée infime et de la moyenne, tandis que des escaliers supérieurs hissaient le peuple à l'étage suprême qui lui était destiné.

On s'étonne de voir un amphithéâtre si grand dans une ville si petite. Mais n'oublions pas que Pompéi attirait à ses fêtes les habitants des villes voisines : l'histoire nous apprend même à ce sujet une anecdote qui n'est pas sans enseignement.

Le sénateur Livenéius Régulus, chassé de Rome et réfugié à Pompéi, avait offert à cette petite ville hospitalière-un spectacle de gladiateurs. Force gens de Nocera s'étaient rendus à la fête, une querelle s'ensuivit (probablement provoquée par l^s rivalités municipales, étemelle plaie de l'Italie), etdes paroles on en vint aux coups de pierre, même aux coups d'épée ; il y eut des blessés et des morts. Moins nombreux, les gens de Nocera furent battus et allèrent se plaindre à Rome. L'affaire fut soumise à l'empereur qui la renvoya au Sénat, qui la renvoya aux

consuls, qui la renvoyèrent au Sénat. Vint enfin la sentence : les spectacles furent interdits à Pompéi pour dix ans. Une caricature qui rappelle ce châtiment a été retrouvée dans la rue de Mercure; on y voit un gladiateur qui descend armé dans l'amphithéâtre une palme à la main ; à gauche un deuxième personnage en attire un troisième à lui sur un gradin ; ce troisième a les bras liés : c'est un prisonnier sans doute. Le tout accompagné de cette inscription : • Campaniens, votre victoire vous a été aussi fatale qu'aux habitants de Nocera*. » — La main de Rome, toujours la main de Rome!

Au reste, les ordonnances concernant les amphithéâtres étaient appliquées dans tout l'empire. Une des inscriptions pompéiennes annonce que le duumvir G. Cuspius Pansa avait été désigné pour surveiller les jeux et pour y faire observer la loi Pétronia. Cette loi était celle qui prohibait aux sénateurs de combattre dans l'arène et même d y envoyer des esclaves non condamnés. Pareilles choses avaient donc besoin d'être interdites I

Tai décrit l'arène et les gradins, je passe au spectacle. Veut-on une chasse ou un combat de gladiateurs? Ici je n'invente rien : j'ai des documents re-

1 . M. Ghampfleury a reproduit ce dessin dans son livre trèscurieux sur la Caricature antiqtie.

trouvés à Pompéi (les peintures de Tamphithéâtre et les bas-reliefs du tombeau de Scaurus) qui reproduisent des scènes que je n'ai qu'à traduire en prose. Représentons-nous donc les vingt mille spectateurs étages sur trente-quatre lignes autour de l'arène, asseyons-nous parmi eux et regardons.

Voici d'abord une chasse. Une panthère, attachée par une longue corde au cou d'un taureau libre, est lancée contre un jeune bestiaire qui tient à la main deux javelots. Un homme armé d'une longue lance excite le taureau, pour qu'il remue et seconde Télan de la panthère attachée. Le garçon aux javelots, bestiaire novice, en est encore à son coup d'essai; si le taureau ne bouge pas, il ne court aucun danger, mais je ne voudrais pas être à sa place.

Suit un combat plus sérieux entre un ours et un homme qui l'excite en lui tendant un linge, comme font les matadors. Un autre groupe nous montre un tigre et un lion fuyant dans des directions opposées. Un homme sans arme et nu poursuit le tigre qui ne devait pas être bien méchant. Mais voici une venatio plus dramatique. Le bestiaire nu vient de percer de part en part un loup qui se sauve, emportant la lance plantée dans son corps, mais l'homme chancelle, et un sanglier fond sur lui. En même temps un cerf, renversé par un lacet

qui pend encore à son bois, attend la curée ; des chiens se lancent, « et les abois féroces roulent de vallons en vallons. » Ce n'est pas tout, regardez ce groupe de vainqueurs : un vrai matador a plongé sa lance dans la poitrine d'un taureau, d'un coup si violent, que le fer sort par le dos de l'animal ; un autre vient d'abattre et d'embrocher un ours ; un chien saute au cou d'un sanglier fuyard et le mord, et dans cette ménagerie féroce, peuplée de panthères et de lions, courent piteusement deux lapins qui devaient amuser la foule. Les Rqmains aimaient ces contrastes qui fournirent à Galien l'occasion de se montrer plaisamment généreux. « Un lapidaire, dit M. Magnin, avait vendu à sa femme des pierreries qu'on reconnut pour fausses ; l'empereur fit arrêter ce marchand malhonnête et le condamna aux lions, mais il ne fit lâcher contre lui qu'un chapon. Et comme chacuns'étonnaitetcherchaitle sens decette énigme, il fit dire par le curion (héraut) : « Cet homme a voulu tromper, il est attrapé à son tour. » J'ai décrit les chasses de Pompéi, c'était peu de chose en comparaison de celles de Rome. On sait que Titus, qui acheva le Colysée, y fit tuer en un seul jour cinq mille bêtes devant quatre-vingt mille spectateurs. Confessons pourtant qu'avec cette exhibition de tigres, de panthères, de lions et de san-

glierSy les chasses de province étaient encore assez dramatiques.

J'arrive aux duels de gladiateurs. On commence par les préliminaires du combat. Un ordonnateur, son long bâton à la main, trace le cercle où doivent s'enfermer les adversaires. L'un de ceux-ci, à moitié armé, souffle dans sa trompette ; deux garçons derrière lui tiennent son casque et son bouclier. L'autre n'a encore à la main que le bouclier ; deux esclaves lui apportent le casque et l'épée. La trompette a sonné, l'ordonnateur et les esclaves ont disparu : les gladiateurs sont aux prises. L'un d'eux a du malheur, la pointe de son épée s'est courbée, il vient de jeter son bouclier; le sang coule de son bras qu'il tend au peuple en levant le pouce de la main : c'est le signe que font les vaincus en demandant grâce. Mais la grâce n'est point accordée par le peuple qui, en signe de refus, a retourné les pouces de ses vingt mille mains droites. L'homme doit mourir ; le vainqueur marche sur lui pour l'égorger.

Voulez- vous un combat équestre? Deux cavaliers courent l'un sur l'autre ; ils portent le casque à visière, lalanceetlebouclierrond{parma),maisils sont armés à la légère ; un seul de leurs bras, celui qui tient la lance, est couvert de bandes ou de brassards en métal. On sait leurs noms et le nombre des vie-

toires qu'ils ont déjà remportées (quinze le premier, Bébrix, un barbare ; onze le second, Nobilior, un Romain). Le combat est encore indécis; Nobilior porte un coiip de lance vigoureusement paré par Bébrix.

Préférez-vous un duel plus singulier entre un sécutor et un rétiaire? Le rétiaire ne porte ni casque ni cuirasse, mais dans la main gauche un javelot à trois pointes appelé trident, et dans la droite un filet qu'il cherche à jeter sur la tête de son adversaire. S'il le manque, il est perdu ; le sécutor le poursuit alors, l'épée à la main et le tue. Mais dans le duel auquel nous assistons, le sécutor vaincu est tombé sur un genou : le rétiaire Nepimus, déjà cinq fois vainqueur. Ta saisi par la ceinture et lui a mis un pied sur la jambe, mais le trident ne suffisant pas pour l'achever, survient un second sécutor, Hippolytus qui, lui aussi, remporta déjà cinq victoires. Hippolytus appuie une main sur le casque du vaincu qui lui embrasse en vain les genoux, de l'autre main il lui coupe la gorge.

La mort, toujours la mort ! Dans les peintures, dans les bas-reliefs que je décris, dans les scènes qu'ils reproduisent, dans l'arène où ces combats durent se livrer, je ne vois que des malheureux qu'on assassine. L'un, tenant son bouclier derrière lui, ne songe qu'à tomber avec grâce; l'autre, agenouillé.

L'AMPHITHÉATHB. 249

serre d'uDe main sa blessure et tend l'autre au peuple; ceux-ci paraissent suppliants, d'autres stoïques, mais tous vont rouler dans l'arène, condamnés par l'inexorable caprice d'un peuple affamé de sang. « La vierge modeste, dit Juvénal, retournant son pouce, ordonne qu'on ouvre la poitrine à cet homme couché dans la poussière. « Et tous, le Samnite^ pesamment armé, le Gaulois, le Thrace,le sécutor, le dimachère, armé de deux épées,le mirmillon coiffé d'un casque surmonté d'un poisson, (celui que le rétiaire poursuivait avec son filet, en lui chantant cette ritournelle : « Ce n'est pas à toi que j'en veux, mais à ton poisson, pourquoi me fuis -tu? » —tous devaient tomber tôt ou tard, fût-ce après la centième victoire, dans cette arène où un employé du théâtre, habillé en Mercure, venait les tâter avec un fer chaud, pour s'assurer qu'ils étaient bien morts. Remuaient-ils encore, on les achevait; restaient-ils glacés, immobiles, un esclave les harponnait avec un croc et les traînait dans cette boue, faite de sable et de sang, jusqu'à l'étroit couloir, \a porta libitinemiSy la porte funèbre, d'où on les jetait dans le spoliaire, pour sauver au moins leurs armes et leurs vêtements ! — Tels étaient les jeux de l'amphithéâtre.

JX

Le déluge de cendres. — Le déluge de feu. — La fuite des Pompéiens. — Les préoccupations des Pompéiennes. — Les victimes : la famille de Diomède, la sentinelle ^ la femme murée dans un tombeau, le prêtre d'Isis, les amants enlacéS; etc. — Les squelettes. — Les cadavres moulés par le Vésuve.

Ce fut pendant une de ces fêtes,le 23 novembre 79, qu'éclata la terrible éruption qui engloutit la ville. Le témoignage des anciens, les ruines de Pompéi, les couches superposées de cendres et de pierres ponces qui Font couverte, les squelettes surpris dans Tattitude de Tagonie ou de la mort, tout cela nous raconte la catastrophe ; Timagination n'y peut rien ajouter, le tableau est là, sous nos yeux, nous y assistons, nous en sommes. Assis à l'amphithéâtre, nous fuyons nous-mêmes aux premières commotions, aux premiers éclairs qui annoncent l'incendie et l'écroulement. Le sol s'est ébranlé plusieurs fois, et .quelque chose comme une trombe

de poussière, toujours plus épaisse, a tourbillonné dans le ciel. Depuis quelques jours, on entendait parler de géants qui, tantôt dans la montagne, tantôt dans la plaine, passaient dans l'air; ils ressuscitent maintenant et se dressent de toute leur hauteur dans les tourbillons de fumée, où Ton entend un bruit étrange, un formidable mugissement, puis des coups de tonnerre éclatant Fun sur l'autre et la nuit est venue, une nuit d'horreur : de larges flammes embrasent les ténèbres On crie dans les rues ' « C'est le Vésuve qui a pris feu ! » — Aussitôt les Pompéiens effarés, éperdus, quittent l'amphithéâtre, heureux de trouver devant eux tant d'issues pour en sortir pêle-mêle sans s'écraser, et quelques pas plus loin, les portes de la ville et la campagne ouverte. Cependant, après la première explosion, après le déluge de cendres, tombe le déluge de feu, des pierres ardentes et légères poussées par le vent — on dirait une neige enflammée — descendant lentement, fatalement, sans répit ni relâche, avec une implacable continuité; cette flamiie solide encombre les rues, s'amoncelle sur les toits, et s'affaisse dans les maisons avec les tuiles qui se brisent et les poutres qui flambent; l'incendie croule ainsi d'étage en étage sur le pavé des cours où s'accumulent, comme la terre comblant une fosse ouverte,

ces flocons rouges ou brûlants, qui, lentement, fatalement, descendent loujours.

Les habitants se sauvent dans tous les sens ; les . hardis, les jeunes, ceux qui ne tiennent qu'à leur vie, parviennent à s'échapper. L'amphithéâtre s'est dépeuplé dans un clin d'œil, il n'y reste que les gladiateurs morts. Mais malheur à ceux qui se mettent à l'abri dans les boutiques, sous les arcades du théâtre ou dans les souterrains, la cendre les enveloppe et les étouffe ! Malheur surtout à ceux que retient l'avarice ou la cupidité, à la femme de Proculus, à la favorite de Salluste, aux filles de la maison du Poète qui se sont attardées pour recueillir leurs bijoux : elles tomberont asphyxiées parmi ces ornements qui, dispersés autour d'elles, raconteront au monde à venir la vanité de leurs inquiétudes suprêmes. Une femme, dans l'atrium attenant à la maison de Faune, courait au hasard chargée de joyaux; ne pouvant plus respirer, elle s'était réfugiée dans le tablinum : elle tâcha, mais en vain, de retenir avec ses bras le plafond croulant sur elle. Elle périt broyée; on n'a pas retrouvé sa tête.

Dans la rue des Tombeaux, une foule épaisse dut se heurter : les uns venant de la campagne pour se réfugier dans la ville, les autres fuyant les maisons incendiées pour chercher leur salut sous le ciel

ouvert. Un des premiers tomba en avant les pieds | tournés vers la porte d'Herculanum; un autre sur ' le dos, les bras levés : il portait à la main cent ; vingt-sept monnaies d'argent et soixante-neuf pièces d'or. Un autre, également sur le dos, — fait étrange I — ils moururent tous en regardant le Vésuve. Une femme, tenant un enfant dans ses bras, s'était abritée dans une tombe que l'éruption mura sur elle; un soldat, fidèle au devoir, était resté de- ' bout à son poste devant la porte d'Herculanum, une main sur sa bouche, l'autre sur sa lance : il périt ainsi bravement. La famille dé Diomède s'était réunie dans la cave où dix-sept victimes, des femmes, des enfants et la jeune fille dont la gorge s'incrusta dans la cendre, furent ensevelies vivantes, serrées les unes contre les autres, tuées violemment par l'asphyxie , ou peut-être lentement par la faim » Arrius Diomède s'était sauvé seul, abandonnant sa maison et n'emmenant avec lui qu'un esclave qui portait sa bourse : il tomba foudroyé devant son jardin. Que de malheureux encore dont nous savons la dernière heure : le prêtre d'Isis, qui, enveloppé par les flammes et ne pouvant se sauver dans la rue incendiée, perça deux murs avec sa hache, et devant le troisième, exténué sans doute ou terrassé par le déluge, jeta son dernier râle en te-

nant toujours sa hache à la main. Et ces pauvres bêtes attachées, qui ne purent échapper : le mulet de la boulangerie, les chevaux de l'auberge d'Albinus, la chèvre de Siricus, qui alla se blottir dans le four de la cuisine, où on l'a retrouvée récemment sa clochette au cou I Et les prisonniers de la caserne des gladiateurs, rivés au râtelier de fer qui leur étreignait les jambes ! Et les deux amants qu'on a surpris dans une boutique, près des Thermes : tous deux étaient jeunes et ils se tenaient étroitement embrassés....

Quelle nuit terrible et quel lendemain! Le jour est venu, mais les ténèbres demeurent : non Celles d'une nuit sans lune, mais celles d'une chambre fermée et sans flambeau. A Misène, où était Pline le jeune quia décrit la catastrophe, on n'entendait que des voix d'enfants, d'hommes et de femmes, s'appelant, se cherchant, ne se reconnaissant qu'à la voix, invoquant la mort, éclatant en pleurs ou en cris d'angoisse, et croyant que c'était l'éternelle nuit où les hommes et les dieux allaient s'anéantir. Puis tomba une pluie de cendres si épaisse, qu'à sept lieues du volcan il fallait se secouer sans relâche pour n'en être pas étouffé. Cette cendre, alla, dit-on, jusqu'en Afrique, et, en tout cas, jusqu'à Rome, où elle remplit l'air et cacha le jour, si bien que les

Romains étaient à se dire : « C'est le monde qui se retourne ; le soleil va tomber sur la terre pour s'y éteindre, ou la terre monter au ciel pour s'y embraser. « Enfin, écrit Pline, la lumière revint peu à peu, l'astre qui la répand reparut, mais pâle comme dans une éclipse. Tout était changé autour de nous; la cendre, comme une neige épaisse, avait tout couvert. »

On n'a soulevé qu'au siècle dernier ce linceul immense, et les fouilles ont raconté le désastre avec une éloquence que Pline lui-môme, malgré les ressources de son style et l'autorité de son témoignage, ne pouvait obtenir. On a surpris, comme en flagrant délit, le terrible exterminateur dans les ruines qu'il avait faites. Ces maisons sans toit, restées à la hauteur du premier étage, et laissant leurs murs au soleil ; ces colonnades qui ne supportent plus rien ; ces temples ouverts de tous côtés, sans fronton ni portique; cet isolement silencieux; cet air de désolation, de détresse et de dénùment qui ressemble au lendemain d'un incendie, tout cela suffirait pour serrer le cœur. Mais il y a plus encore, il y a les squelettes qu'on retrouve à chaque pas dans ce voyage de découverte au milieu des morts, et qui trahissent les angoisses et les épouvantes de la dernière heure. On en a déjà relevé six cents, peut-être

davantage dont chacun rapporte un poignant épisode de la catastrophe immense où ils furent foudroyés I

L'an dernier, dans une petite rue, sous des tas de débris, les ouvriers des fouilles aperçurent un espace vide au fond duquel apparaissaient des osBements. Ils appelèrent aussitôt M. Fiorelli, qui eut une idée lumineuse. Il fit délayer du plâtre qu'on versa aussitôt dans le creux, et la même opération fut renouvelée sur d*autres points où Ton avait cru voir des ossements semblables. Après quoi Ton enleva soigneusement la croûte de pierres ponces et cendre durcie qui avait enveloppé, comme dans des chapes, ce quelque chose qu'on cherchait à découvrir. Et, ces matières enlevées, on eut sous les yeux quatre cadavres.

Tout le monde peut les voir maintenant dans le musée de Pompéi; rien de plus saisissant que ce spectacle. Ce ne sont pas des statues, mais des corps humains moulés par le Vésuve ; les squelettes sont encore là, dans ces enveloppes de plâtre qui reproduisent ce que le temps aurait détruit, ce que la cendre humide a gardé, les vêtements et la chair, je dirais presque la vie. Les os percent çà et là certains endroits où la coulée n'a pu parvenir. Il n'existe nulle part rien de pareil. Les momies égyptiennes sont nues, noires, hideuses ; elles n'ont plus

rien.de commun avec nous; elles sont arrangées pour le repos éternel dans une attitude consacrée. Mais les Pompéiens exhumés sont des êtres .humains qu'on voit mourir.

L'un de ces corps est celui d'une femme auprès de laquelle on a relevé quatre-vingt-onze pièces de monnaie, deux vases d'argent, des clefs et des bijoux. Elle fuyait donc emportant ces objets précieux, quand elle tomba dans la petite rue. On la voit encore couchée sur le côté gauche : on distingue fort bien sa coiffure, le tissu de. ses vêtements, deux anneaux d'argent qu'elle porte encore au doigt; Tune de ses mains est cassée, on voit là structure cellulaire de Tos; le bras gauche se lève et se tord; la main délicate est crispée, on dirait que les ongles sont entrés dans la chair ; tout le corps paraît enflé, contracté; les jambes seules très-fines, demeurent étendues; on sent qu'elle s' est. débattue longtemps dans d'horribles souffrances : son attitude est celle de l'agonie, non celle de la mort.

Derrière elle étaient tombées une femme et une -jeune fille : la plus Agée, la mère, peut-être, était d'humble naissance, à en juger par l'ampleur dé ses oreilles; elle ne portait au doigt qu'un anneau de fer ; sa jambe gauche, levée et ployée, montrée qu'elle aussi a souffert, moins cependant que la non

ble dame ; les pauvres perdent moins à mourir. Tout près d'elle, comme sur un même lit, est couchée la jeune fille : l'une à la tête, et Tautre aux pieds; leurs jambes se croisent. Cette jeune fille, presque une enfant, produit une étrange impression ; on voit très-exactement le tissu, les mailles de ses vêtements, les manches qui lui couvraient le bras jusqu'au poignet, quelques déchirures çà et là qui laissaient la chair nue, et la broderie des petits souliers dans lesquels elle marchait; on voit surtout sa dernière heure comme si on était là, sous la colère du Vésuve ; elle avait relevé sa robe sur sa tête, comme la fille de Diomede, parce qu'elle avait peur; elle était tombée en courant, la face contre terre, et, ne pouvant se relever, elle avait appuyé sur un de ses bras sa tête frêle et jeune. L'une de ses mains est entr'ouverte comme si elle y avait tenu quelque chose, peut-être le voile qui la couvrait. On voit les os de ses doigts perçant le plâtre. Le crâne est luisant et poli, les jambes sont relevées en arrière et posées l'une sur l'autre ; elle n'a pas souffert longtemps, la pauvre fille, mais c'est elle qui fait le plus de peine à voir : elle n'avait pas quinze ans.

Le quatrième corps est celui d'un homme, une sorte de colosse. Il s'était couché sur son dos pour

mourir bravement : ses bras et ses jambes sont droits, immobiles. Ses vêtements sont très-néttement marqués, les braies visibles et collantes, les sandales lacées au pieds, et Tune d'elles percée par l'orteil, les clous des semelles apparents, le ventre nu et gonflé comme ceux des autres corps, peut-être sous l'influence de l'eau qui a pétri la. cendre. Il porte, à l'os d'un doigt, un anneau de fer; sa bouche est ouverte, il lui manque quelques dents ; son nez et ses joues se dessinent vigoureusement; les yeux et les cheveux ont disparu, mais la moustache persiste. 11 y a quelque chose de martial et de résolu dans ce beau cadavre. Après les femmes, qui ne voulaient pas mourir, on voit l'homme intrépide au milieu des ruines qui l'écrasent : impavidum ferlent ruinœ. Je m'arrête ici, car Pompéi même ne peut rien nous offrir qui approche de ce drame encore palpitant. C'est la mort violente avec ses tortures suprêmes, la mort qui souffre et se débat, prise sur le fait après dix-huit siècles.

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