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monie ; derrière lui, l'enfant porte dans un vase Teau consacrée ; le victimaire, armé d'une hache, conduit le taureau qui va être égorgé. Derrière les sacrificateurs, se tiennent des joueurs de flûte. Des deux côtés de l'autel, d'autres bas-reliefs figurent les instruments qui servaient aux sacrifices : le lituus, ou bâton recourbé de laugure; Vacerra, cassolette de parfums ; le 'mantile, c'est-à-dire le lin consacré qui..., disons tout simplement la serviette; enfin les vases particuliers à ces cérémonies, la patère, le simpulum, le prefericulum. / Cet autel est la seule curiosité du temple. Le reste ne vaut pas la peine d'être étudié ni reconstruit. Les peintures murales forment une décoration d'un goût discutable. Une porte de derrière met le temple en communication avec le Senaculum ou siège du Sénat (c'est ainsi qu'on désigne l'édifice voisin; mais les sénateurs pompéiens n'étant que des décurions, la dénomination est ambitieuse). Un vestibule qui s'avance jusqu'à la colonnade du Forum, puis une grande salle, une abside au fond avec une large base où étaient peut-être les sièges des duumvirs : enfin les murs construits en moellons disposés en filets (opùs reticulalum) ; quelques niches sans statues, voilà tout ce qui en reste. Mais plafonnée en bois peint de couleurs éclatantes (les
murs n'auraient pu supporter une voûte) et toute pavée, toute revêtue de marbre, comme l'attestent quelques dalles et d'autres débris, cette salle ne devait pas être sans richesse. Ceux qui siégeaient là n'étaient que les magistrats d'une petite ville; mais, derrière eux, se dressait Rome, dont l'ombre immense couvrait et grandissait tout.
Enfin, voici le Panthéon, le plus étrange et le moins facile à nommer des édifices de Pompéi. Il n'est pas parallèle au Forum; mais son obliquité fut adroitement masquée par des boutiques où l'on a trouvé beaucoup de pièces d'argent : on en a conclu que c'étaient des bureaux de banquiers (tabemx argentarix)^ je ne saurais prouver le contraire. Les deux portes d'entrée sont séparées par deux colonnes corinthiennes, entre lesquelles se creuse une niche sans statue. Les chapiteaux de ces colonnes portent des aigles césariens : ce Panthéon serait-il le temple d'Auguste?— Les portes franchies, on arrive dans une aire où se promenait en long et en large un vaste portique autour d'une cour, au milieu de laquelle restent douze bases qui, rangées en rond, portèrent peut-être autrefois les colonnes d'un temple circulaire ou les statues des douze dieux : c'était donc un Panthéon. — Cependant, au fond du monument, en face de l'entrée, s'ouvrent
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trois pièces. Celle du milieu formait une chapelle ? on y a retrouvé deux statues représentant Drusus Livie, épouse d'Auguste, outre un bras portant un| globe et appartenant sans doute à la statue con sacrée qui devait régner sur la base du fond, statue d'empereur : c'était donc un temple d'Auguste.
La pièce à gauche montre une niche et un autel et servait peut-être aux sacrifices, la pièce à droite offre un banc de pierre disposé en fer à cheval. Ce ne pouvait être un de ces triples lits (triclinia) que nous trouverons dans les salles à manger des maisons privées, car la pente de ces bancs aurait forcé les convives étendus d'avoir la tête tournée contre le mur, ou les pieds plus élevés que la tête. D'ailleurs, dans l'intérieur de ce banc, court un canal évidemment destiné à l'écoulement de certains hquides, peut-être du sang des bestiaux qu'on égorgeait en cet endroit : ce n'était donc ni un Panthéon, ni un temple d'Auguste, mais un abattoir (macellum). Dans ce cas, les onze pièces appuyées, à droite, au long mur de l'édifice, auraient été des étables. — Mais ces pièces, où des trous réguliers pratiqués dans le mur devaient contenir des poutres soutenant un second étage, étaient décorées de peintures qui subsistent et qui auraient été bien luxueuses pour ces pauvres bœufs. Interrogeons ces peintures
3t celles de toutes ces murailles, elles nous renseigneront peut-être sur la destination du monument. Il en est de mythologiques et d'épiques, reproduisant certains sujets consacrés, dont nous aurons à parler plus tard. D'autres nous montrent des enfants iilés, de petits amours tressant des guirlandes que les anciens aimaient tant : quelques-uns de ces génies buveurs, célébrant la fête des moulins, couronnent de fleurs l'âne patient qui tournait la meule. Des fleurs partout, c'était la folie antique. Des fleurs dans les banquets insensés, dans les cérémonies augustes, dans les sacrifices et dans les fêtes; des fleurs ail cou des victimes et des convives, au front des femmes et des dieux. Mais le plus grand nombre de ces peintures paraissent destinées à des salles de festins; la nature morte y prédomine : ce ne sont que poulets, oies, canards, perdrix, volaille et gibier de toute espèce; des fruits et des œufs, des amphores, des pains et des gâteaux, des jambons, que sais-je encore? Dans les boutiques attenant à ce palais, entre toutes sortes d'objets précieux : vases, lampes, statuettes, bijoux, une belle tasse d'albâtre, on a trouvé cinq cent cinquante petites bouteilles, sans compter les coupes, et dans des vases de verre, des raisins, des ligues, des marrons, des lentilles, des balances, des moules de boulanger et de pâtissier.
Le Panthéon serait-il donc une auberge, un hospi {hospitium)y où les étrangers étaient accueillis soi la protection des dieux? En ce cas, Tabattoir auraftj été une sorte d'office, et le triclinium un lavoir* Que»! qu'il en soit, la table et l'autel, la cuisine et la rel gion se coudoient en ce palais étrange.
Vous venez de parcourir toute la partie orientale du Forum. Passez maintenant devant le temple Jupiter et gagnez la partie occidentale. En red cendant du nord au midi, le premier monumeit^ qui frappe est un portique assez long, tourné fct Torient sur le Forum. On y a cru voir un pœcile, ui^musée, un divan, un cercle, un grenier à blé; toutes ces opinions sont également bonnes.
Derrière le pœcile s'ouvrent de petites chambres* dont quelques-unes sont voûtées ; on y a ramassé des squelettes, on en a conclu que c'étaient des prisons. Plus bas s'étend, le long du Forum, le mur latéral du temple de Vénus. Dans ce mur s'enfonce une petite niche carrée où s'élevait, à un mètre eiH viron du sol, une sorte de table en tuf creusée àir* cavités régulières qui s'alignent par ordre de capii^' cité ; ce sont des mesures publiques. Une inscription nous donne les noms des duumvirs qui les avaient jaugées sur Tordre des décurions. Comme le dit fort bien M. [Breton, c'étaient des étalons de me-
Le Forum.
LE FOROM. 51
sures. De ces cinq cavités, les deux plus petites étaient destinées aux liquides; on voit encore les trous par lesquels ces liquides s'écoulaient, une fois mesurés. La table en tuf a été transportée au musée ; on y a substitué sur place une imitation grossière, qui donne une idée suffisante de ce curieux monument.
On entre au temple de Vénus par la rue voisine que nous avons déjà traversée. Belles ruines, les plus belles peut-être de Pompéi : une vaste enceinte (ou péribole), encadrant un portique de quarantehuit colonnes, dont plusieurs sont encore debout, et le portique, entourant lui-même le podium, où s'élevait le temple proprement dit, la maison de la déesse. En face de l'entrée, au pied du perron qui monte au podium, s'élève l'autel, mal fait pour des sacrifices sanglants, et destiné, paraît-il, aux simples offrandes de fruits, de gâteaux et d'encens que l'on consacrait à Vénus. Outre la forme de l'autel, une inscription retrouvée et une statue de la déesse, dont l'attitude pudique rappelle le chefd'œuvre de Florence, autorisent suffisamment, à défaut de renseignements plus précis, le nom qu'on a donné à cet édifice. D'autres cependant l'ont attribué au culte de Bacchus, d'autres à celui de Diane, et la question n'est point encore vidée entre
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les savants; mais Vénus, étmtla patronne de Pompéi, méritait le plus beau temple de la petite ville.
Les colonnes du péribole ou de Tenceinte portent les traces des restaurations maladroites opérées entre le tremblement de terre de 63 et l'éruption de 79. Elles étaient doriques, on les a voulu rendre corinthiennes, et, à cet effet, recouvertes de stuc et coiffées de chapiteaux qui ne leur vont pas. A Tune de ces colonnes est encore adossée une statue en forme d'Hermès. Autour de la cour se creuse un petit canal où courait l'eau de pluie, qui se versait dans des réservoirs. Le mur qui longeait le Forum était gaiement décoré de jolies peintures; Tune d'elles, probablement sur bois, a été brûlée par l'éruption : on voit la place où elle manque. Derrière le temple s'ouvrent des pièces destinées autrefois aux prêtres; on y a découvert de belles peintures, entre autres un Bacchus accoudé sur l'épaule du vieux Silène jouant de la lyre. Absorbé dans cette musique, il oublie le vin de sa coupe et le laisse tomber sur une panthère assise à ses pieds.
Il ne nous reste à visiter que le temple même, la maison delà déesse. Les marcnes qui gravissaient le soubassement étaient au nombre de treize, nombre impair, afin qu'en montant du nied droit le premier degré, on arrivât également du pied droit au niveau
du sanctuaire. Le temple était périptère, c'est-à-dire tout entouré de colonnes libres, à chapiteaux corinthiens ; le portique se développait largement, et une mosaïque de marbres agréablement agencés formait le pavé de la cella, dont les murs peints figuraient de simples panneaux séparés çà et là par de simples pilastres, La patronne de Pompéi résidait là.
Le dernier monument du Forum, au sud-ouest, est la Basilique; la rue par laquelle nous sommes entrés la sépare du temple de Vénus. La structure de l'édifice ne laisse aucun doute sur sa destination, confirmé d'ailleurs par le mot de Basilica ou Bas^ sUîca marqué çà et là par les oisifs, à la pointe d'un couteau, sur les murs. Basilique, venant d'un mot grec qui signifie roi, pourrait se traduire assez exactement par Cour royale. Au commencement, à Rome, ces édifices furent de simples halles couvertes, abritées contre la pluie et le soleil. Plus tard des colonnades les partagèrent en trois, même en cinq nefs, et la simple niche qui, destinée aux sièges des juges, se creusait au fond de ces monuments, finit par se développer en abside. Enfin , les premiers chrétiens, se trouvant à l'étroit dans les anciens temples, choisirent les hautes cours de justice pour y célébrer le culte du nouveau Dieu, et la Basilique
romaine imposa son architecture et ses proportions à la cathédrale catholique. Dans l'abside où résidait la magistrature antique s'éleva le maftre-autel et l'image sacrée du Dieu crucifié.
La Basilique de Pompéi présente au Forum six piliers entre lesquels glissaient cinq portes par des rainures encore visibles. Un vestibule, sorte de chaicidique, s'étend entre ces cinq entrées et cinq autres indiquées par deux colonnes et quatre piliers. Le vestibule franchi, l'édifice apparaît dans sa grandeur vraiment romaine ; du premier regard l'œil reconstruit les larges colonnes en briques, régulièrement tronquées (on les dirait inachevées), qui sont encore debout sur leurs bases et qui couronnées de volutes ioniques, devaient former, aux quatre côtés de cette aire grandiose et dallée de marbre, un portique monuçiental. Des demi-co- 1 onnes engagées dans les murs latéraux sup portaient la galerie; elles s'accouplaient dans les angles : l'espace du milieu devait être découvert. Des fragments de statues, et même de statues équestres, proclament la magnificence de ce monument, au fond duquel, au lieu d'abside, s'élevait à deux mètres audessus du sol une tribune ornée de six colonnes Tîoriuthiennes et probablement destinée aux duumvirs. Les colonnes du milieu s'écartaient pour que
ces magistrats pussent de leurs sièges embrasser toute la Basilique. Sous cette tribune, se cachait un caveau mystérieux à fenêtres grillées, quelques antiquaires affirment que c'était l'endroit où Ton donnait la torture aux prisonniers. Ils oublient que dans Rome, autrefois, les causes se jugeaient publiquement devant le peuple libre.
Quelques murs de la Basilique étaient couverts de graphites (j'invente ce mot pour traduire l'italien 5fra//îfi), c'est-à-dire d'inscriptions marquées à la pointe d'un clou ou d'un couteau par les passants. En général, je ne transcris point ici les mille et une inscriptions insignifiantes que je trouve sur mon chemin. Elles ne nous apprendraient guère que le nom des magistrats pompéiens qui avaient construit ou reconstruit à leurs frais ou avec les deniers publics tel monument ou telle partie d'édifice. Mais les graphites de la Basilique méritent un moment d'attention. Ce sont tantôt des vers d'Ovide ou de Virgile, ou de Properce, jamais d'Horace ; le fait est singulier et confirme cette opinion de M. Sainte-Beuve, ingénieusement soutenue par cet écrivain dans son livre sur Virgile, qu'Horace n'obtint toute sa gloire que longtemps après sa mort.
Veut-on quelque échantillon de cette poésie in-
scrite sur les murs par Toisiveté des passants? Voici un distique dont on ignore Fauteur :
Scribenti mî dicUt Amor monstratquf^ Cupido Ah ! peream sine te à Deus esse velim.
Le premier vers se retrouve dans la Divnne Comédie de Dante qui n'avait cependant jamais mis le pied à Pompéi :
lo Yo scrivendo corne amor mi fpira.
Le second vers a été souvent reproduit par nos élégiaques, plagiaires sans le vouloir. Il signifie :
Ah! que je périsse, si je voudrais être Ûieu sans toi.
C'est encore la chanson du bon roi Henri :
Si le roi m'avait donné
Paris sa grand'ville Et qu'il me fallût quitter
L'amour de ma mie, Je dirais au roi Henri Reprenez votre Paris!
J'aime mieux ma mie
gué, J'aime mieux ma mie.
Certes l'auteur de cette vieille chanson ne se doutait pas qu'un Pompéien, sans doute un esclave, avait inscrit avec un clou la même idée, quinze siècles avant lui, sur les murs du Palais de justice.
LE FORUM. bl
Outre des vers, parmi ces inscriptions, on a retrouvé toutes sortes de petites phrases, souvent très-incorrectes, contenant des complaintes d'amoureux, des épigrammes contre les juges (celleci , par exemple : Quod pretium legi? Combien la loi?) ou de simples drôleries comme celle-ci :
« Suavis la cantinière a soif, je souhaite qu'elle ait grand'soif (pour boire tout son vin). »
Ou encore des imprécations contre celui-ci ou celui-là, assez pareilles au Crédeville voleur qui a si longtemps amusé nos pères, ou contre un certain • Épaphras, esclave, qu'on accusait de ne rien entendre au jeu de paume et de n'avoir pas de poil au menton. Notons en passant que ces dernières inscriptions ont été retrouvées biffées, très-probablement par cet Épaphras qui avait son amourpropre.
C'est ainsi que les pierres de Pompéi sont pleines de révélations, sur les hommes. La Basilique est facile à reconstruire et à repeupler. Là-haut les duumvirs, entre les colonnes corinthiennes; devant eux les accusés, ici la foule, les amants confiant leurs secrets aux murailles, les penseurs y inscrivant leurs maximes, les railleurs y marquant leurs facéties, les esclaves enfin, les pauvres, annonçant h la postérité] la plus reculée qu'ils avaient au
moins le jeu de paume pour se consoler de leur abjection 1
Encore trois petites salles dont le fond s'arrondissait en absides (probablement des tribunaux inférieurs où siégeaient des magistrats subalternes, commissaires ou juges de paix), puis l'école de Verna, cruellement délabrée; enfin un petit arc de triomphe où s'élevait peut-être un quadrige, quelques piédestaux de statues érigées à d'illustres Pompéiens, à Pansa, à Salluste, àMarcus Lucrétius, Decidamius Rufus, quelques inscriptions à Thonneur de celui-ci ou de celui-là, du grand Romulus, du vieux Énée : tout cela visité, entrevu du moins, vous aurez fait le tour du Forum.
Vous savez maintenant ce qu'était la place publique dans une ville romaine : une vaste cour entourée des monuments les plus importants (trois temples, la Bourse, les tribunaux, les prisons, etc.), fermée de tous côtés (on voit encore aux issues des traces de portes grillées), décorée enfin de statues, d'arcs de triomphe, de colonnades : un centre d'affaires et de plaisirs, un lieu de promenade et de réunion, le Corso, le boulevard antique, ou pour mieux dire, le cœur de la cité. Sans grand effort d'imagination, tout cela se relève et se remplit d'une foule vivante et bariolée ; le portique et ses deux étages de
colonnes bordent les monuments reconstruits, les femmes inondent les galeries supérieures, les oisifs laissent traîner leurs pas sur les dalles, les longues robes se retroussent en plis harmonieux; les marchands afifairés se pressent au Chalcidique, les statues triomphent sur leurs piédestaux repeuplés, la belle langue des Romains retentit, scandée et sonore; et le temple de Jupiter assis au fond comme sur un trône , et richement orné d'une élégance corinthienne, resplendit dans toute sa pompe en plein soleil.
Un air de faste et de grandeur, un souffle de Rome a passé dans cet ensemble d'édifices publics. Descendons de ces hauteurs et promenons-nous dans la petite ville.
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m LA RUE
Le plan de Pompéi. — Les noms princiers des maisons. — Aspect des rues : pavés, trottoirs^ etc. — Les boutiques et les enseignes. — Le parfumeur, le chirurgien , etc. — Une manufacture antique. — Thermopoles, cabarets. — Balcons suspendus, fontaines.— Les affiches : Nommons Battur! — Commit no nuisance! — La religion dans la rue.
Vous n'avez pas besoin de moi pour cette excursion. Jetez un regard sur le plan, et vous pourrez vous orienter vous-même. Vous y voyez une enceinte ovale, un mur percé de plusieurs portes désignées par les noms des routes gui devaient en sortir ou plutôt des villes où devaient aboutir ces routes : Herculanum, Nola, Stables, etc. Les deux tiers deTœuf sont encore immaculés : vous n'y découvrez qu'un cercle noir à l'extrémité droite désignant l'Amphithéâtre. Joute cette place blanche nous montre la partie de Pompéi qui n*a pas encore été déblayée, c'est un coteau couvert de vignes, de jardins et de vergers. C'est à gauche seulement que vous trouverez des lignes figurant des rues, des maisons, dies monuments, des places publiques. La
légende nous donne les noms de fantaisie attribués aux rues : rue de l'Abondance, rue des Douze- Dieuii» rue de Mercure, rue de la Fortune, rue de Fortunata, rue de Modeste, etc. Pour les maisons, les désignations sont e*ncore plus arbitraires ; la plupart d'entre elles furent baptisées sous Tancien régime, par le personnage auguste ou illustre devant lequel elles furent fouillées pour la première • fois. C'est ainsi que nous avons à Pompéi la maison de François II, celle de Ghampionnet, celle de Joseph II, celles de la reine d'Angleterre, du roi de Prusse, du grand-duc de Toscane, celle de l'Empereur, celle de l'Impératrice et celle des princes de Russie, celle de Gœthe, celle de la duchesse de Berry, celle du duc d'Aumale ; j'en saute des vingtaines : tout l'Almanach de Gotha y passerait. Cela posé, parcourez les rues que vou3 voudrez, sans vous inquiéter de leurs noms qui changent souvent, au caprice des révolutions des antiquaires et des guides.
Ces rues vous étonneront par leur petitesse; si vous êtes venu chercher ici le boulevard de Gand, vous auriez mieux fait de rester à Paris. Ce que nous appelons chez nous grandes artères était parfaitement inconnu des Pompéiens, qui ne perçaient entre leurs maisons que de minces sentiers dallés
(pour cause de salubrité, disaient-ils : nous avons changé d'avis sur cette question d'hygiène publique). La plus grande largeur d'une rue pompéienne est de sept mètres; il en est qui tiennent avec leurs trottoirs dans un espace de deux mètres et demi. Ces trottoirs sont élevés et fort étroits, pavés trèsdiversement selon la richesse ou la fantaisie des propriétaires qui étaient chargés de leur entretien : ici en belles dalles, un peu plus loin en terre battue; devant la maison suivante en plaques de marbre, çà et là en opus signinuniy mosaïque rudimentaire sur laquelle nous reviendrons plus tard. Ces trottoirs étaient coupés par des bornes souvent percées de trous (devant les boutiques, par exemple), peut-être pour attacher les ânes et les vaches des paysans, qui apportaient chaque matin dans la ville, jusqu'à la porte des citadins, leur lait ou leurs paniers de légumes. Entre les trottoirs passait la rue, pavée de gros blocs de lave que le temps n'a pas dégradés; quand Pansa se rendait chez Paratus, ses sandales battaient les mêmes pierres que foulent nos bottes. Les jours de pluie cette rue devait être un lit de torrent comme le sont encore les ruelles de Naples : aussi avait-on posé de loin en loin une ou trois grosses pierres qui permettaient aux piétons de passer d'un trottoir à l'autre à pied
sec. Ces petites piles de pont devaient rendre le passage des voitures difficile; aussi les ornières qu'on trouve encore marquées sur tes pavés sontelles des traces de chariots traînés lentement par des bœufs et non de ces chars légers que lancent si lestement les romanciers dans la petite ville antique. On sait d'ailleurs que les Pompéiens allaient à pied^ les notables seuls se faisaient voiturer dans les campagnes. Où trouver place pour des remises et des écuries, dans ces maisons grandes comme la main? C'est dans le faubourg seulement, dans la banlieue que l'ampleur des habitations rendait ce luxe possible. Rayons donc les chars de notre imagination, si nous voulons voir les rues de Pompéi comme elles étaient.
Après Taverse, l'eau de pluie descendait peu à peu dans les rigoles, qui couraient le long des trottoirs, et de ces rigoles, par des trous encore visibles, dans un canal souterrain qui l'emportait hors de la ville. Un de ces conduits est encore ouvert dans la rue de Stables, non loin du temple d'Isis.
Quant à l'aspect général de ces voies antiques, il paraît triste, si l'on se représente les maisons fermées, les fenêtres absentes, les maisons n'ayant qu'un mur nu pour façade et ne recevant le jour et l'air que des deux cours. Mais il n'en était pas ainsi :
tout le prouve. D'abord les boutiques s'ouvraient sur la rue, et s^y ouvraient presque entièrement, comme les nôtres, présentant aux passants un large comptoir qui ne laissait qu'un petit espace libre à droite ou à gauche pour permettre aux marchands d'entrer et de sortir. Dans ces comptoirs ordinairement revêtus d'une plaque de marbre se creusaient les bassins où les épiciers, les cantiniers gardaient leurs liquides et leurs comestibles. Derrière les comptoirs, le long du mur, s'élevaient des gradins en piene sur lesquels étaient rangées les provisions. A rétalage, d'un pilier à l'autre, pendaient en festons les comestibles; les étoffes ornaient probablement les devantures, et les chalands qui faisaient leurs emplettes du trottoir de la rue devaient former partout des groupes bruyants et très-animés. Le méridional gesticule beaucoup, marchande volontiers, discute vivement, il parle vite et haut, avec une volubilité sonore : allez le voir maintenant encore dans les bas quartiers de Naples qui rappellent en plus d'un point les ruelles de Pompéi. Ces boutiques sont maintenant dépouillées, on n'y.voit plus rien que les comptoirs vides, et çà et là les rainures où glissaient les portes formées de plusieurs volets s'embottant l'un dans l'autre. Mais les peintures ou les sculptures qui existent encore sur
quelques piliers latéraux sont de vieilles enseignes qui nous apprennent ce qu'on vendait sur le comptoir voisin. Ainsi une chèvre en terre cuite annonce une laiterie, un moulin tourné par un âne désigne le magasin d'un meunier, deux hommes marchant Tun devant l'autre, chacun portant Textrémité d'un bâton au milieu duquel pend une amphore, trahissent le voisinage d'un marchand de vin. Sur d'autres piliers sont marqués d'autres objets moins explicables ; ici une ancre, ailleurs un navire, ailleurs un échiquier. Connaissait-on a Pompéi le jeu de Palamède? Une boutique près des Thermes est ornée sur sa façade d'un combat de gladiateurs : l'auteur de cette peinture tenait à son œuvre, qu'il protégea par cette inscription :
Abiat (kabeat) Venerem Pompeianam iradam (iratant) qui hoc Issserit. (Que celui qui dégradera cette peinture encoure la colère de la Vénus Pompéienne.)
D'autres boutiques ont été commentées par les objets qu'elles contenaient lorsqu'elles furent découvertes. Ainsi quand on trouva dans une suite de pièces donnant sur la rue d'Herculanum divers leviers dont l'un se terminait en pied de porc, des marteaux, des tenailles, des cercles en fer, un essieu de voiture^ la jante d'une roue, on se dit avec jus-
tesse : Ceci est un atelier de charron ou de forgeron. La forge n'occupait qu'une pièce, derrière laquelle s^ouvraient une chambre de bain et un cellier. Non loin de là une boutique de potier a été dénoncée par un four très-curieux dont la voûte est formée de quilles creuses en terre cuite emboîtées les unes dans les autres. Ailleurs on a découvert la boutique du barbier qui lavait, brossait, rasait, tondait, peignait, épilait, parfumait les Pompéiens habitant près du Forum ; on y voit encore le siège en maçonnerie où s'asseyaient les pratiques. Quant aux marchands de savon, d'onguents et d'essences, ils devaient être nombreux : leurs produits ne servaient pas seulement à la toilette des femmes, mais aux cérémonies religieuses ou funèbres, et, après avoir parfumé les vivants, ils embaumaient les morts. C'est ainsi qu'outre les boutiques où les fouilles ont surpris une provision de matières grasses et pâteuses qui étaient peut-être du savon, on en pourrait citer une sur le pilier de laquelle trois peintures, maintenant effacées, représentaient un sacrificateur r»onduisant un taureau à l'autel, quatre hommes portant une caisse énorme autour de laquelle pendaient quelques vaçes; enfin un corps lavé et pommadé pour l'embaumement :
comprenez-vous cette enseigne lugubre? L'onguen-
taire, comme on l'appelait, faisait aussi le cadavre et l'affichait publiquement.
Du parfumeur au chimiste il n'y a qu'un pas : l'atelier de ce dernier industriel a été retrouvé,» on l'a cru du moins, en déblayant un triple fourneau avec des chaudières murée». Deux pharmacies (l'une dans la rue d'Herculanum, l'autre en face du Chalcidique) ont été désignées plus nettement, non-seulement par une enseigne où Ton voyait un serpent (attribut d'Esculape) mangeant une pomme de pin, mais par des tablettes, des pilules, des vases et des fioles contenant des liquides desséchés, enfin une botte en bronze à compartiments qui devait renfermer des drogues : une coulisse pour la spatule avait été ménagée dans ce petit meuble assez curieux. Non loin de l'apothicairç vivait le médecin, apothicaire lui-même, de plus chirurgien; c'est chez lui qu'on a recueilli les fameux instruments de chirurgie qui sont au Musée et qui ont soulevé de si orageux débats entre le docteur Purgon et le docteur Pancrace. Le premier, étant médecin, avait cru pouvoir donner son avis sur ces instruments, de quoi le second, étant antiquaire, s'irrita fort, vu que la Faculté, selon lui, n'avait point à s'occuper d'archéologie. Quoi qu'il en soit, les pièces sont au Musée, ou tout le monde peut les voir ; il y a un
forceps pour arracher les dents selon les uns, pour saisir et serrer les artères selon les autres; il y a un specillum en bronze, une sonde contournée en forme d'S , des lancettes, des pinces , des spatules, des hameçons, un trident, des aiguilles de toute espèce, des bistouris de toute forme, des cautères, des ventouses, que sais-je? en tout, plus de trois cents objets divers. Cette riche collection prouve que les anciens étaient assez habiles en chirurgie et avaient inventé bien des instruments qu'on croyait modernes. C'est lout ce qu'il nous importe de savoir. Pour de plus amples renseignements, voir le septième volume des Mémoires de V Académie d'Herculanum.
D'autres boutiques ( celle du marchand de couleurs, celledes orfèvres, l'atelier du statuaire, etc.), nous ont révélé quelques procédés des anciens artistes; nous savons, par exemple, que ceux de Pompéi employaient presque exclusivement, dans la préparation de leurs couleurs, des substances minérales , telles que la craie , l'ocre, le minium , le cinabre, etc. Le règne végétal ne fournissait guère que le noir de charbon , et le règne animal que la pourpre. Les couleurs mélangées de résine ont fait croire que l'encaustique était le procédé dont se servaient les anciens dans les peintures murales, opi-
7 à POMPÉI.
nion vivement combattue par d'autres hypothèses non moins discutables : il ne nous appartient pas d'entrer dans ce débat. Quoi qu'il en soit, le marchand de couleurs eut une famille affreusement décimée par l'éruption ; quatorze squelettes ont été relevés dans sa boutique.
Quant au sculpteur, il était fort occupé lors de la catastrophe : on a trouvé chez lui nombre de statues de marbre ébauchées ou inachevées, de plus, les instruments de son art, le ciseau, le poinçon, les limes, etc. Tout cela est au Musée de Naples.
Il y avait donc des artistes à Pompéi, mais il y avait surtout des artisans; les foulons, souvent désignés dans les inscriptions, devaient être les plus nombreux ; ils formaient une corporation respectable. On a découvert leur manufacture (la Fullonica), péristyle entouré de chambres dont les unes servaient d'ateliers, les autres d'habitations. Une inscription peinte dans la rue, annonce que les teinturiers (o^ec«orc5) votent pour Posthumius Proculus. Ces o/fectores étaient ceux qui reteignaient les laines ; ceux qui les teignaient s'appelaient infectores. Infectores qui alienum colorera in lanam conjidunty offectores qui proprio colori novum officiunt. Dans la fabrique s'étageaient quatre grands bassins; l'eau descendait de l'un à l'autre, un cinquième bassin
s'enfonçait dans le sol. Le long des quatre bassins régnait une estrade à l'extrémité de laquelle étaient rangés six ou sept bassins plus petits où les étoffes étaient empilées et foulées. A l'autre extrémité de la cour, une petite vasque de marbre servait probablement de cuvette aux ouvriers. Mais ce qu'il y avait de plus curieux dans ces ruines, c'étaient les peintures, aujourd'hui transportées au Musée de Naples, qui décoraient un des piliers de la cour. On y voyait très-distinctement un ouvrier frottant avec une sorte de brosse ou de carde une pièce d'étoffe blanche, bordée de rouge, tandis qu'un autre vient à lui coiffé d'une de ces grandes cages d'osier sur ■ lesquelles les filles de ce pays font encore sécher leurs nippes. Ces cages ressemblent aux cloches d'acier que nos femmes passent sur leurs jupes : aussi, dans le patois napolitain, l'un et l'autre instrument portent-ils le nom de séchoir (asduttapanni). Sur le séchoir de la peinture pompéienne est posé l'oiseau de Minerve, protectrice des foulons, déesse du travail. A gauche des ouvriers, une jeune fille présente des étoffes à une femme assise et vêtue richement, probablement une acheteuse. Une autre peinture représente des ouvriers pressant et foulant des mains et des pieds toutes sortes de tissus dans des cuves exactement pareilles aux petits bassins
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que nous avons vus dans la cour. Une troisième peinture montre la maîtresse delà maison donnant des ordres à ses esclaves; une quatrième enfin figure une presse à fouler qu'on dirait moderne, tant elle ressemble à celles qu'on emploie encore de nos jours. L'importance de cet édifice, aujourd'hui fort dépouillé, confirme ce que les auteurs nous ont appris sur les foulons pompéiens et sur leur industrie autrefois célèbre.
Cependant le plus grand nombre des boutiques dont on n'a pu préciser la destination étaient des dépôts et des débits de comestibles. Le marchand d'huile de la rue qui mène à l'Odéon se faisait remarquer entre tous par la beauté de son comptoir ^ couvert d'une table de cipollin et de marbre gris, revêtue extérieurement d'une plaque ronde de porphyre entre deux rosettes. Huit vases d'argile contenant encore des olives* et de l'huile épaissie ont été retrouvés chez ce luxueux épicier.
Les thermopoles étaient aussi très-nombreux.
C'étaient les cafés de l'ancien monde : on y vendait
1. Ces olives, molles encore et pâteuses, avaient une odeur rance, une saveur grasse et piquante; les noyaux, moins allongés, plus enflés que ceux des olives napolitaines, étaient trèsdurs et contenaient encore quelques bribes de leur amende : enfin parfaitement conservées, bien qu'elles eussent dix-huit-siècles, on les eût dit cueillies depuis quelques mois.
des boissons chaudes, du vin cuit et parfumé, toutes sortes de mélanges qui devaient être détestables, mais pour lesquels les anciens paraissaient avoir un goût particulier. « Mille et mille fois plus estimables que les cabarets de nos jours, ces thermopoles des siècles passés, où Ton n'allait pas honteusement prostituer son bien et sa vie en se gorgeant de vin, ^ mais où l'on s'assemblait po:ir s'amuser honnêtement et sans risque à boire de l'eau chaude....» Le Sage qui a écrit cela n'était pas exactement renseigné. Les liqueurs qu'on vendait dans les thermopoles pompéiens étaient très-fortes, en plus d'un endroit elles avaient jauni le pavé sur lequel reposaient les pointes des amphores. On a trouvé du vinaigre dans la plupart de ces boissons Dans la taverne de Fortunata, le marbre du comptoir est encore maculé par l'empreinte des anciennes coupes.
Les boulangeries ne manquent pas h Pompéi, la plus complète est dans larued'Herculanum, où elle remplit toute une maison dont la cour intérieure est occupée par quatre moulins. Rien de plus élémentaire que ces meules. Qu'on se figure deux grosses pierres figurant deux cftnes dont le supérieur, renversé sur l'autre, donne à chaque moulin l'apparence d'un sablier. La pierre inférieure de-
meurait immobile, l'autre tournait au moyen d'un appareil en bois mû par un homme ou par un âne ; le grain s'écrasait entre les deux pierres, patriarcalement. L'âne condamné à faire ce métier devait être une bête bien patiente ; mais que dire des esclaves appelés souvent à les remplacer t Pour ces pauvres diables, c'était d'ordinaire un châtiment, on leur crevait les yeux et on les envoyait à la meule On les en menaçait quand ils se conduisaient mal Pour d'autres, c'était un simple office, que remplirent même des hommes d'esprit (Plante, dit-on, et Térence). Pour quelques-uns, ce fut plus tard une façon de payer leurs vices ; les meuniers manquant de bras établirent des thermopoles autour des moulins; les passants, pris au piège, étaient attachés à la meule.
Hâtons-nous d'ajouter que le service du moulin que nous visitons n'était pas fait par un chrétien, comme on dirait à Naples, mais par un mulet dont on a retrouvé les os dans une pièce voisine; probablement une écurie dont les mangeoires s'élevaient à quatre-vingts centimètres au-dessus du sol; dans une cloison, l'abreuvoir est encore visible. Enfin, la religion, qui entre partout dans les anciennes mœurs de l'Italie, comme dans les nouvelles, se montre aussi dans les peintures du pistri-
num; on y voit les sacrifices à Fornax, la patronne <3es fourneaux, la sainte des cuisines.
Mais revenons à nos moulins. Ceux que tournait le vent n'étaient pas connus des anciens ; ceux que tournait Teau manquaient dansPompéi, faute d'eau courante. De là ces moulins à bras, vieux système déjà employé du temps d'Homère. En revanche, l'institution de la boulangerie complète, avec toutes ses dépendances, ne remontait pas si haut. Les premiers Romains faisaient leur pain chez eux. Rome avait déjà presque cinq cents ans quand les premiers boulangers établirent des moulins fixes où les propriétaires envoyèrent leurs grains, comme ils font encore dans les provinces napolitaines ; on les leur rendait changés en pains, c'est-à-dire moulus, pétris et cuits. L'établissement pompéien que nous visitons était une de ces boulangeries complètes.
On y reconnaît encore les bassins qui servaient à la manipulation du pain et le four dont la voûte est intacte avec la cavité qui conservait les cendres, le vase plein d'eau qui servait à asperger la croûte et à la rendre luisante, enfin le tuyau à triple canal par où s'échappait la fumée : excellent système révélé par les fouilles pompéiennes et imité depuis lors avec succès. Le four donnait dans deux petites
pièces, par deux ouvertures; il entrait par Fui en pâte et sortait par l'autre quand il était cui Tout cela est d'une si parfaite conservation, qu'oi serait tenté d'employer encore au même usage cesvieilles briques inoccupées depuis dix-huit siècles. Les pains mêmes ont survécu : dans la boulange: dont je parle, on en trouva plusieurs portant marques d'ordonnance (siligo cjraniy farine de fi ment; ou bien e cicera, farine de pois chiches)^ sage précaution contre la mauvaise foi des marchands. Récemment encore, dans les dernières fouilles, M. Fiorelli rencontra un four si hermétiquement fermé, qu^il n'y était pas entré un grain de cendre; en revanche, quatre-vingt-un pains un peu rassis, mais entiers, durs et noirs, s'y trouvaient rangés dans l'ordre où ils avaient été placés le 23 novembre 79. Ravi de cette trouvaille, il entra lui-même dans le four et sortit de sa main les précieuses reliques. Les pains pèsent, pour la plupart, une livre environ (le plus Icurd 1204 grammes); ils sont ronds, déprimés au centre, relevés au bord et partagés en huit lobes; on en pétrit encore en Sicile d'exactement pareils ; le professeur de Luca les a pesés et analysés minutieusement dans une lettre adressée à notre Académie des sciences. Figurons-nous maintenant toutes ces boutiques,
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tous ces ateliers, ouverts et garnis, les étalages, les acheteurs, les marchands, les passants, le tapage méridional, la rue n'est plus sj morte. Ajoutons que les portes des nq^isons ne se fermaient que le soir ; les promeneurs pouvaient donc glis«er un regard dans chaque allée et s'égayer en apercevant les claires décorations de Tatrium. Ce n'est pas tout; les étages supérieurs, aujourd'hui croules, étaient en communication avec la rue; des fenêtres s'y ouvraient discrètement, qui devaient encadrer çà et là* quelque tête brune jalouse de voir et d'être vue; les dernières fouilles ont révélé Texisteoce ie balcons suspendus et couverts, longs corridors extérieurs percés de croisées qui reparaissent souvent dans les peintures; la Pompéienne devait s'y installer souvent pour prendre part à la vie du dehors. La ménagère d'autrefois, comme celle d'aujourd'hui, tendait de làhaut son panier au marchand ambulant qui promenait sa boutique portative, tt plus d'une belle fille y dut porter ses doi'^^ts à ses lèvres comme pour y cueillir (usage antique) le baiser qu'elle lançait au jeune Pompéien caché là-bas à l'angle du mur. Ainsi repeuplée, la ruelle d'autrefois était pluspraie que les nôtres, et les maisons peintes, les murs bariolés, les monuments, les fon-
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taines animaieut vivement le tableau, trop éclatant pour nos yeux.
Ces fontaines, fort simples, se composaient de grands bassins carrés, formés de cinq pierres, une pour le fond, quatre pour les rebords, tenant Tune à l'autre par des crampons de fer. L'eau y tombai^ de cippes plus ou moins ornés qui figuraient orisl nairement un mufle d'animal, des têtes de lioo, des masques , un aigle tenant dans ses serres ue lièvre qui crachait l'eau dans un bassin. Une de ces fontaines est protégée par un garde-fou en fer qui devait empêcher les passants d'y tomber. Une autr« est flanquée d'un grand réservoir voûté (casiellum) et fermé par une porte. Ceux qui ont vu Rome savent à quel point les anciens tenaient à l'eau qu'ils amenaient de loin par des aqueducs prodigieux dont les débris couvrent encore tout l'ancien territoire de l'empire. L'eau courait partout , abondante et claire, et ne manquait jamais dans les villes des Romains. On n'a pu découvrir cependant par quels moyens s'abreuvait Pompéi dépourvue de sources, fort élevée au-dessus de la rivière et ne recevant dans les citernes que l'eau de pluie avaremenl répandue par l'implacable sérénité du ciel. Les innombrables conduits retrouvés, en plomb, en maçonnerie, en terre cuite, et surtout l^s jets d'eau
qui j aillissaient dans les bassins des riches maisons, font croire à l'existence d'un aqueduc aujourd'hui disparu, qui alimentait toute cette partie de la Campanie.
Outre les fontaines, les affiches égayaient les rues ; les murs en étaient couverts, et çà et là quelques parois blanchies servaient aux avis qu'on prodiguait au public. Ces panneaux, consacrés aux annonces, portaient le nom d'aUmm : y peignait qui voulait en lettres rouges, effilées et maigres, tout ce que nous imprimons aujourd'hui à la quatrième etmémeaux autres pages de nos journaux. Rien de plus curieux que ces mscriptions qui nous montrent toutes les préocupations de la petite ville, non-seulement ses préoccupations mais sa langue, l'ancienne et la moderne, la savante et la vulgaire : Tosque, le grec, le latin et le patois* Si nous étions érudits, ou si nous voulions le paraître, nous pourrions, avec les travaux des doctes (Piorelli, Garrucci, Mommsen, etc.), compiler un chapitre d'une science effrayante sur les monuments épigraphiques de Pompéi. Nous montrerions par quelles gradations la langue osque, celle de l'autonomie, céda petit à petit à la langue romaine, celle de l'unité; dans quelle mesure Pompéi, qui ne fut jamais une ville grecque, employa ridiome sacré du divin Platon;
nous pourrions même ajouter quelques observations personnelles sur l'accent et le dialecte des Pompéiens, qui prononçaient le latin comme les Napolitains prononçaient le toscan, avec des altérations singulièrement analogues. Mais ce que vous cherchez ici, lecteur pressé, ce n'est pas l'érudition, c'est la vie. Choisissez donc dans ces inscriptions celles qui nous apprennent quelque chose sur les coutumes de ce peuple mort, — mort et enterré — et exhumé.
.f La plupart de ces annonces ne sont autre chose que des candidatures proclamées. Évidemment Pompéi fut engloutie au moment des élections. C'est tantôt un électeur, tantôt un groupe de citoyens, une corporation d'artisans ou de marchands, qui recommandent pour l'édilité, pour le duumvirat, le candidat qu'ils préfèrent. Ainsi Paratus nomme Pansa, Philippe choisit Caius Aprasius Félix; Valentin avec ses élèves élit Sabinus et Rufus. Quelquefois l'électeur est pressé : il demande que son candidat soit vite élu. Les fruitiers, les portefaix, les muletiers, les ouvriers des salines, les charpentiers, les charrons, se réunissent encore pour pousser l'édile qui a leur confiance. Souvent, pour donner plus de poids à son vote, la corporation se déclare unanime : c'est ainsi que tous les
orfèvres veulent pour édile un certain Photinus (marchand de poisson, pense Overbeck)- N'oublions pas les dormeurs qui se déclarent pour Vatia : Qu'étaient-ce donc que ces amis du sommeil? Peut- être des bourgeois qui craignaient le bruit; peut-être aussi, masquée par un nom ironique et rassurant, quelque association de tapageurs nocturnes.
Quelquefois le candidat est recommandé par une épithète élogieuser indiquée par des sigles, abréviations fort usitées chez les anciens. Le recommandé est toujours un bon homme, un homme probe, un excellent citoyen, un garçon très-moral. Il arrive même qu'on promet en son nom des merveilles ; ainsi, après avoir désigné pour Tédilité Jules Polybe, un électeur annonce qu'il apportera de bon pain. L'intrigue électorale allait plus loin ; nous sommes fort avancés en ceci, mais je crois que les anciens étaient nos inattres. J'ai lu sur un mur cette insinuation effrontée : Sa6invm aedUemy Procuky foc et ille te faciet. — (0 Proculus, nomme Sabinus édile et il te nommera I) C'est franc et net, il me semble.
Assez sur les élections, il ne manque pas d'annonces d'un autre genre. Quelques-unes nous donnent le programme des spectacles de l'amphithéA-
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tre : Telle troupe de gladiateurs combattra tel jour ; il y aura des chasses et des tentes, voire des aspersions d'eau parfumée pour rafratchir les spectateurs {venatio, vêla, sparsiones). Trente paires de gladiateurs ensanglanteront l'amphithéâtre. Ou bien les affiches indiquaient des appartements à louer.
Quelques inscriptions peintes ou marquées à la pointe étaient des boutades ou des exclamations de passants facétieux. L'un disait : < Oppius, le portefaix, est un voleur, un filou 1 » Quelquefois des déclarations amoureuses < Âugé aime Arabienus. » Sur un mur de la rue de Mercure, une feuille de lierre, formant un cœur, enfermait le doux nom de Psyché. Ailleurs, un plaisant avait annoncé, parodiant le style lapidaire, que sous le consulat de L. Monius Asprenas et d'A. Plotius, il lui était né un ânon. m Un pot à vins a été perdu, celui qui le rapportera aura telle récompense de la part de Varius ; mais celui qui ramènera le voleur aura le double. »
Enfin, d'autres inscriptions étaient des avertissements donnés aux passants pour la propreté des rues, et rappelant en termes plus précis le commit no nuisance que les Anglais affichent dans la même intention. On trouve sur plus d'un mur, àPompéi, des serpents fort bien peints qui suffisaient pour prévenir toute incongruité ; le serpent était sacré
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dans rancienne Rome. Étrange intervention de la religion dans les plus infimes détails de la vie ! Il y a quelques années à peine, les Napolitains suivaient encore l'exemple de leurs ancêtres ; ils protégeaient les murs extérieurs de leurs maisons
par des peintures symboliques, ils barbouillaient
non des serpents, mais des croix.
I.a douane. — Les fortifications et les portes — Les routes romaines. — Le cimetière de Pompéi. — Les funérailles : le cortège, le bûcher, le jour des morts. — Les tombeaux et les inscriptions. — Concessions à perpétuité. — Sépulture des riches, des bestiaux, des pauvres. — Les villas de Diomède et de Cicéron.
Ce qu'on trouve aux abords d'une grande cité, Ce sont des abattoirs, des murs, des cimetières; C'est ainsi qu'en entrant dans la société, On trouve ses égouts.
Alfred de Musset aurait peint exactement dans ces vers les quartiers suburbains de Pompéi, s'il avait ajouté à son énumération les cabarets et la douane. Ce dernier établissement ne manquait pas chez les anciens, et ne pouvait être oublié dans notre petite ville très-commerçante. Aussi a-t-on retrouvé l'endroit où le percepteur devait attendre au passage les chariots qui venaient des campagnes et des villages voisins. Il ne reste absolument rien à voir dans cette grande salle pavée en mosaïque ; on y trouva des balances, des romaines et quantité de
poids en pierre ou en métal, marqués d'inscriptions quelquefois singulières, celle-ci, par exemple : Eme et habbebis (avec un b de trop, redoublement trèsfréquent dans le patois de Naples), ce qui veut dire en français : Achète et tu auras. Une des balances porte une inscription déclarant qu'elle avait été vérifiée ou contrôlée au Capitole, sous tels consuls ou tels empereurs. La main de Rome !
Outre la douane, cette entrée de la ville contenait force remises, écurieS; tavernes, thermopoles, auberges suspectes et autres mauvais lieux. Les maisons même du quartier ont un air louche. On suit une longue rue, et Ton a devant soi la porte d'Herculanum et les murailles. *
Ces murailles sont à voir, elles tiennent encore. Certes elles ne résisteraient pas à nos canons, car si les anciens construisaient mieux que nous, nous détruisons mieux qu'eux ; c'est une justice à nous rendre. On ne peut qu'admirer cependant ces morceaux de péperin dont les joints montent en biais et qui tiennent l'un à l'autre sans mortier. Aussi anciens que la ville, ces remparts furent détruits en partie sous Sylla et réparés en opus incertum^ c'està-dire en petites pierres de toute forme et de diverse grandeur, adaptées l'une à l'autre sans ordre ni rang d'assises, comme par hasard. L'ancienne
construction datait probablement de rautonomie pompéienne ; les Osques y ont mis la main. Le mur d'enceinte, au pied duquel ne se creusaient pas de fossés, formerait une ligne ovale de deux kilomètres et demi, s'il n'était pas interrompu du côté des montagnes et de la mer, entre la porte de Stables et celle d'Herculanum. Ces remparts se composaient de deux murs (escarpe et contre-escarpe), entre lesquels régnait un terre-plein terrassé ; le mur extérieur, légèrement incliné, était armé de créneaux entre lesquels Farcher pouvait se mettre à l'abri dans un angle de pierre, aussitôt qu'il avait tiré sa flèche. Le mur intérieur, dominant l'autre et moins ancien, était également couronné de créneaux. Le rempart curviligne ne présentait pas d'angles avancés, dont la saillie n'eut pu résister, dit Vitruve, aux coups répétés des machines de siège : il était coupé par neuf tours à trois étages voûtés, inégale • ment distancées, selon que le terrain exigeait plus ou moins de défense, percées de meurtrières et peu solides (Vitruve les aurait voulues rondes et en pierres de taille; celles de Pompéi sont carrées et en petits moellons reliés avecdu mortier). Le troisième étage de chaque tour atteignait le terre-plein du rempart, auquel il communiquait par deux portes. Malgré tout ce qu'il en reste, les murs de Pompéi
ne servaient plus guère au moment de réruption. Démolis par Sylla, puis par Auguste, ébranlés par le tremblement de terre et interrompus, comme je l'ai dit, ils laissaient la ville ouverte. Ils devaient servir de promenade, comme les bastions genevois.
Huit portes s'ouvraient autour de la ville (peutêtre aussi une neuvième, aujourd'hui disparue, donnant sur la mer). La plus curieuse de toutes ek celle de Nola, dont la construction paraît fort ancienne. On y retrouve ces belles pierres de taillé qui portent la griffe des premiers temps. Une tête assez fruste et ravagée, dominant l'arcade, était accompagnée d'une inscription osque qui, mal lue par un savant, fit croire un instant que les Campaniens du sixième siècle avant Jésus -Christ adoraient l'Éi^yptienne Isis. Le docte déchiffreur avait lu : Isù propheta (je traduis en latin , supposant que vous entendez aussi peu que moi la langue osque). L'inscription portait : idem probavit.
Il est bon de franchir la porte pour admirer l'angle que forment sur cet unique point les remparts. Je doute que la ville ait jamais été attaquée de ce côté-là. Avant d'atteindre la porte, les assaillants auraient dû serpenter au fond d'un étroit couloir où les archers, postés sur les murs et armés de flèches et de pierres , les eussent écrasés tous.
La porte d'Herculanum est moins ancienne et pourtant plus ravagée que celle-ci. L'arcade a croulé; il faut quelque attention pour la rétablir. Cette porte formait trois entrées : les deux latérales étaient probablement destinées aux piétons; celle du milieu se fermait au moyen d'une herse glissant dans une rainure encore visible, mais j^evêtue de stuc. Or la herse aurait fait tomber cet enduit; il f mt donc croire qu'au moment de l'éruption elle ne servait plus depuis longtemps, Pompéi ayant cessé d'être une place forte.
La porte d'Herculanum était découverte intérieurement, afin que les archers, debout sur les terrasses qui couvraient les entrées latérales, pussent tirer sur les assiégeants, môme après la herse forcée. Nous savons qu'une des ruses des assiégés consistait à laisser entrer l'ennemi, puis à refermer aussitôt sur lui cette cataracta formidable, suspendue avec des chaînes de fer. On le massacrait alors aveuglément et l'on se couvrait de gloire.
La porte franchie, on se trouve sur une de ces belles routes pavées qui, partant de Rome dans toutes les directions, ont laissé partout des traces très-visibles et, dans bien des endroits, servent encore. Les Grecs avaient la grAce, les Romains la grandeur; rien ne le montre mieux que leurs ma-
gnifiques voies perçant les montagnes, comblant les ravins, exhaussant les plaines, traversant les marais, enjambant les fleuves, même les vallées, et courant ainsi du Tibre à l'Euphra e. Pour les construire, on traçait d'abord deux sillons parallèles, entre lesquels on enlevait tout le terrain meub)e, qu'on remplaçait par des matériaux choisis, fortement serrés, massés et battus. Sur cette base (}e pammentum), on posait une couche de moellons (le statumen), puis un blocage de gravier mêlé de chaux (le rudus) ; enfin un troisième lit formé de craie, de brique, de chaux, de terre, de sable pétris, battus ensemble en croûte solide : c'était le nucleus. Enfin, sur le tout, on posait ces gros blocs de lave que vous trouvez partout aux environs de Naples. Je l'ai dit, ces routes ont vingt siècles et elles servent toujours.
Celle d'Herculanum formait une promenade charmante aux portes de Pompéi ; une rue bordée d'arbres et de villas, comme nos Champs-Elysées, et descendant de la ville dans la campagne, entre deux rangées de monuments coquets, joliment décorés, de niches, de kiosques, de belvédères très-gais d'où la vue était admirable. Cette promenade était le cimetière de Pompéi. Qu'une pareille indication ne vous afflige pas : rien n'était moins triste autrefois
qu'un cimetière. Les anciens n'aimaient pas la mort, ils évitaient d'en prononcer le nom; ils recouraient à toutes sortes de faux- fuyants pour éviter ce mot lugubre. Ils disaient des trépassés : « ceux qui furent, » ou « ceux qui s'en sont allés. » Trèsexpansifs aux premiers moments, ils poussaient de hauts cris; leur douleur jetait sa gourme. Mais, la première explosion passée, il n'en restait pas cette mélancolie tenace ou cette impression sérieuse qui persiste dans nos pays chrétiens. Les méridionaux sont des épicuriens, en religion comme dans la vie. Leurs cimetières étaient de vastes allées ; les enfants jouaient aux osselets sur les tombeaux.
Voulez -vous quelques détails sur les enterrements des anciens? « L'usance était telle, dit Claude Guichard, docteur en droit; en son livre des Funèrailles y imprimé à Lyon par Jean de Tournes, en 1 58 1 . Quand le malade se trouvait en extrême danger, ses parents le venaient visiter, s'asseyaient sur son lit et lui tenaient compagnie jusqu'à tant qu'il commençait à râler et à tirer les traits de la mort. Alors le plus proche d'entre eux, tout éploré, s'avançait du patient et l'embrassait fort étroitement, poitrine contre poitrine, visage contre visage, afin de recueillir son âme, et recevait bouche à bouche le dernier hoquet. Quoi fait, lui serrait les lèvres et
les paupières, les accommodant proprement, de peur que les assistants n'aperçussent les yeux du défunt ouverts. Car, selon leurs coutumes, n'était loisible aux vivants de voir les yeux des trépassés. . . . Puis, on ouvrait la chambre de toutes parts, on y laissait entrer ceux qui voulaient de la famille ou du voisinage : là où ils se mettaient trois ou quatre à crier le défunt plusieurs fois — et voyant qu'il ne disait mot, sortaient et divulgaient le trépas.... Alors, le proche parent allait donner au lit le dernier baiser au décédé, puis le remettait aux chambrières du logis, si c'était personne de basse étoflfe. S'il était des apparents et principaux, il le consignait entre les mains des personnes commisesàcet office, pour le laver, oindre et accoutrer selon la coutume et ce qui était requis, en égard à la qualité, grandeur et rang du personnage. »
Or il y avait à Rome plusieur s ministres, serviteurs publics et officiers qui avaient charge de tout ce qui apparter ait aux funérailles, comme étaient les liLitinaires, désignateurs et autres pareils : « Ce qui fut sagement institué par Numa Pompilie, tant pour apprendre aux Romains de n'avoir point en horreur les choses mortuaires, ni ne les fuir point comme contaminantes la personne, que pour leur réduire en mémoire que tout ce qui a eu coni-
mencement de naissance doit semblablement avoir fin de mort, étant le naître et le mourir sous le gouvernement et puissance d'une môme déité. Car ils estimaient que Libitine fut la même que Vénus, déesse de génération. » Or doncits susdits ofticiei s avaient sous leurs ordres diverses classes de serfs, qu'ils appelaient en leur langue les pollinciores^ les oespUlqi^eSy les sandapilariiy les ustoreSy les cadave^ mm cuslodesy chargés qui d'oindre les cadavres, qui de les porter en terre, qui de les brûler, qui de les garder. « Après que les pollinctores avaient lavé, oint et embaumé soigneusement le corps, selon la coutume et la dépense que Ton voulait faire, ils l'enveloppaient d'un drap blanc de lin, à la mode des Égyptiens, et en cet équipage le posaient sur un lit bien paré, au plus iionorable membre de la maison, puis devant icelui élevaient un petit dressoir en forme d'autel sur lequel on mettait brûler les odeurs et encensements ordinaires avec des cierges et chandelles allumées.... Or, si la personne décédée était de marque, on gardait le corps ainsi accoutré l'espace de sept jours continuels dedans la maison, lesquels pendant les proches parents revêtus de certaines robes longues ou manteaux fort larges et plantureux appelés riciniay avec les chambrières et autres femmes prises pour pleurer, ne
cessaient de se plaindre ettourmenter, renouvelant le deuil à chaque fois que quelque notable personne entrait dans la chambre, et disait-on que pendant ce temps le trépassé était sur terre, c'est- ':-dire réservé pour quelques jours encore au logis, cependant qu'on dépêchait les préparatifs de la pompe et magnificence des funérailles.... Le huitième jour, afin d'assembler plus aisément les parents, alliés et amis du défunt, avertir le peuple et convoquer ceux qui auraient envie de s'y trouver, le convoi, qu'ils appelaient exeguix^ était crié et publié à son de trompe par tous les carrefours et places notables de la ville par le crieur des trépassés en la forme qui s'ensuit: Un tel citoyen est allé de vie à trépas, ceux qui auront loisir d'aller aux obsèques, qu'ils s'apprêtent, il en est temps, on le va emporter du logis. »
Écartons-nous maintenant, voici un convoi qui passe. Qui donc est mort? Probablement un personnage consulaire, unduumvir, puisque des licteurs ouvrent le cortège. Derrière eux marchent les joueurs de flûte, les mimes et les saltimbanques, les trompettes, les tambourinsetlespleureuses(pf«fic3s)y payées pour jeter des cris, s'arracher les cheveux, chanter des complaintes, exalter le défunt, jouer le désespoir, « et enseigner aux chambrières
comment elles se porteraient en lamentations ; car sans pleurs ne se devaif^nt passer les funérailles. » Tout cela forme un charivari plaintif et burlesque qui attire la foule et grossit le cortège, au grand hon- ^ neurdu trépassé. Viennent après les magistrats, les décurions en robe de deuil, puis le brancard orné d'ivoire ; le duumvir Lucius Labeo (c'est lui qu'on enterre) est « couché de long et paré de linceuls blancs et de riches couvertures de pourpre, la tête un peu relevée et attournée d une belle couronne, s'il la mérite. » Parmi les esclaves qui portent le brancard marche un homme dont la tête est couverte de laine blanclie « ou d'un bonnet en signe de liberté; » c'est l'affranchi Menoraachus, qui est devenu riche et qui mène le deuil de son maître. Puis viennent les lits vides, « couchettes assorties des mêmes parements que celle où reposait le corps du défunt; » il est écrit que Sylla le dictateur en eut six mille à ses funérailles ; — puis la longue file des images en cire des ancêtres : les anciens morts enterraient ainsi les nouveaux ; puis les parents vêtus de deuil, les. amis, les bourgeois, enfin le peuple en foule ; la multitude est d'autant plus grande que le défunt est plus honoré. Enfin d'autres trompettes et d'autres sauteurs dansant, grimaçant, cabriolant, singeant le duumvir qu'ils vont inhumer, ferment
le cortège. Cette foule interminable débouche dans la rue des Tombeaux par la porte d'Herculanum.
L'ustrinum est ouvert, c'est la salle où Ton va brûler le cadavre. Vous connaissez cet usage romain : selon les uns, c'était une façon de hâter le dégagement de 1 âme et son affranchissement de la matière ou sa fusion dans le grand tout ; selon les autres, c'était une mesure d'hygiène publique. Quoi qu'il en soit, les corps pouvaient être enterrés ou brùl( s, pourvu que l'inhumation des cadavres ou des cendres eût lieu hors des villes. Une partie du cortège entre dans l'ustrine ; on va donc brûler le duumvir Lucius Labeo.
Le bûcher est formé de sapins, de sarments ou d'autres bois faciles à s'enflammer. Les proches parents et l'affranchi prennent le brancard et le posent commodément sur la pile, puis l'homme qui ferme les yeux du mort les lui rouvre, lui faisant regarder le ciel, et lui donne le dernier baiser. Alors on couvre le bûcher de parfums et d'essences, on y rassemble tous les meubles, vêtements, objets précieux qu'on veut brûler. Les trompettes sonnent, et l'affranchi, prenant une torche et détournant les yeux, met le feu à l'échafaudage. Aussitôt commencent les sacritices aux mânes, les formalités, les simagrées, les hurlements des pleureuses, les com-
bats de gladiateurs, « pour satisfaire h la cérémonie étroitement d'eux observée, qui portait devoir être répandu du sang humain devant le bûcher allumé ; » si bien qu'à défaut de gladiateurs, les femmes « s'arrachaient les cheveux, s'égratignaient les paupîères,^ frisaient et déchiraient les joues à belles ongles jusques au sang, cuidant par ce moyen contenter et propicier les déités infernales, lesquelles ils pensaient s'irriter contre Târae du défunt et la traiter rudement, cette maupiteuse cérémonie étant omise et méprisée.... Brûlé qu'était le corps, la mère, femme ou autre proche parente du mort, ceinte et revêtue d'un accoutrement noir, se préparait pour recueillir les reliques, c'est-à-dire les ossements qui restaient et n'avaient été du tout consumés par le feu : et premier que de ne rien faire, se mettait à invoquer les dieux mânes et l'Ame du trépassé, les priant de prendre sa dévotion en bonne part et de ne trouver point mauvais son service ; puis, après s'être bien lavé les mains et avoir éteint le brasier avec du vin et du lait, commençait à les trier (les ossements) parmi les cendres et les amassait dedans son sein ou dedans les pans de sa robe. Les enfants les recueillaient aussi, et les héritiers, et nous trouvons que les prêtres qui assistaient aux funérailles pouvaient servir à cela. Mais si c'était
quelque bien grand seigneur, les magistrats les plus apparents de la ville, tous en saye, déceints et nupieds et les mains lavées comme nous avons dit, faisaient eux-mêmes cet office. » Puis on mettait ces reliques dans des urnes de terre, ou de verre, ou de pierre, ou de métal, on les aspergeait d'Huile ou d'autres liqueurs, on jetait quelquefois dans le vase une pièce de monnaie, que divers antiquaires ont prise pour Tobole à Caron, oubliant que le corps brûlé n'eût plus eu de main pour la tendre ; enfin Ton posait Turne dans une niche ou sur un banc pratiqué dans l'intérieur du tombeau. Le neuvième jour, la famille revenait banqueter auprès du défunt et lui disait trois fois adieu : Vaie, vaky vale! — puis elle ajoutait : Que la terre te soit légère ! — Après quoi Ton s'occupait du monument; celui du duumvir Labeo, fort laid, en opus incertum, revêtu de stuc et orné de reliefs et de portraits d'un goût douteux, fut bâti aux frais de son affranchi Menomachus. La cérémonie accomplie, la vanité satisfaite, le mort était oublié ; l'on ne songeait plus à lui qu'aux ferales et aux lemurales, fêtes conservées par les Cdtholiques, qui font encore une promenade au cimetière le jour des Morts. La rue des Tombeaux, un moment attristée, reprenait son air d'insouciance et de gaieté, les enfants
recommençaient à jouer aux osselets sur les sépultures.
Il y a des monuments de toute espèce dans cette voie suburbaine de Pompéi. Plusieurs sont de simples cippes en forme d'hermès. Il en est un assez bien conservé qui se fermait par une porte en marbre ; l'intérieur, percé d'une fenêtre, conservait dans une niche un vase d'albâtre contenant des ossements. Un autre, sur un emplacement concédé par la ville, fut érigé par une prêtresse de Gérés à son mari H. Alleius Luceius Libella, édile, duumvir et préfet quinquennal, et à son fils, décurion de Pompéi, mort à dix-septans.Décurionàdix-septans,cejeune homme allait vite. Cicéronditqu'ilétaitplusfaciled'être sénateur à Rome que décurion à Pompéi. Le tombeau est joli, fort élégant, mais il ne contenait ni urnes, ni sarcophages; ce n'était probablement pas une sépulture, maisunsimplecénotaphe,unmonumentd'honneur.
On en peut dire autant du plus beau mausolée de la rue, celui de l'augustal Calventius : un autel en marbre gracieusement décoré d'arabesques et de reliefs (OEdipe en méditation, Thésée au repos, une Jeune tille allumant un bûcher). Sur le tombeau sont sculptés encore les insignes d'honneur de Calventius, les couronnes de chêne, le bisellium (siégea deux places), le tabouret et les trois lettres
(0. C. S., ob civem servatvm) indiquant qu'on devait à l'illustre défunt le salut d'un citoyen de Rome. La rue des Tombeaux, comme on voit, était une sorte de panthéon. Une inscription retrouvée et souvent citée (celle qui la première, sous Charles III, révéla l'existence de Pompéi) nous apprend que sur l'ordre de Vespasien le tribun Suedius Clemens avait rendu à la commune de Pompéi les places occupées par les particuliers ; ce qui signifiait que les nota blés seuls, autorisés par les décurions, auraient le droit de reposer dans cette allée triomphale, tandis que les autres devaient être expropriés.... Toujours la main de Rome.
Un autre monument, celui qu'on attribue à Seau- | rus, était fort curieux à cause des scènes de gladiateurs qui s'y trouvaient sculptées et aui reproduisaient, selon Fusage, des combats réels. Chac[ue figure était surmontée d'une inscription indiquant le nom du gladiateur et le nombre de ses victoires. On sait que ces jeux sanglants faisaient partie des funérailles ; les héritiers du mort les donnaient en spectacle au peuple, soit autour des tombeaux, soit à l'amphithéâtre, où nous irons à la tin de notre tournée et où nous décrirons les sculptures du prétendu monument de Scaurus.
Le tombeau de Névoléia Tyché, beaucoup trop
orné, chargé d'arabesques et de reliefs représentant le portrait de cette dame ; un Sacrifice, un Navire (image de la vie, disent les antiquaires au cœur sensible), est couvert d'une inscription curieuse que je traduis littéralement.
« Névoléia Tyché, affranchie de Julie, pour elle et pour Caïus Munatius Paustus, chevalier et maire du faubourg, à qui les décurions, avec le consentement du peuple, ont décerné, pour ses mérites, l'honneur du bisellium. Ce monument a été offert de son vivant par Névoléia Tyché à ses affranchis et à ceux de C. Munatius Paustus. »
Certes, après la lecture de cette inscription, on ne saurait reprocher aux Pompéiennes de cacher leurs affections au public. Névoléia n'était assurément pas la femme de Munatius ; elle l'aimait pourtant bien, puisqu'elle lui donnait rendez-vous jusque dans la tombe. Ce fut la reine Caroline Murât qui, la première, accompagnée du sculpteur Canova, pénétra dans l'intérieur de ce colombaire (14 janvier 1813). On ouvrit devant elle plusieurs urnes de verre à enveloppes de plomb, au fond desquelles flottaient des cendres dans un liquide non encore desséché, mélange d'eau, devin et d'huile D'autres unies ne contenaient que des ossements et le petit sou qu'on a pris pour l'obole destinée à Caron.
J'ai bien des tombeaux à signaler encore. Il en est trois qui sont des sarcophages encore entiers, jamais ouverts, et prouvant que les anciens inhumaient leurs morts, même avant que le christianisme eût interdit les bûchers. Les familles avaient le choix entre ces deux systèmes, et ne brûlaient cependant ni les hommes frappés de la foudre (on croyait leurs corps incorruptibles), ni les nouveaunés qui n'avaient pas encore fait leurs dents ; aussi ne put-on découvrir les cendres des plus jeunes enfants de Diomède, tandis que celles du plus âgé étaient conservées dans une urne en verre contenue dans un vase de plomb.
Un tombeau qui ressemble à une guérite et qui se tient comme en faction devant la porte d'Herculanum avait été, pendant l'éruption, le refuge d'un soldat dont on a retrouvé le squelette. Un autre monument bizarrement orné forme un hémicycle couvert et tourné au midi, en face de la mer, comme pour offrir un abri aux passants échauffés et fatigués. Un autre, de forme ronde, présente à l'intérieur une voûte parsemée de petites fleurs et décorée de bas-reliefs dont l'un figure une femme déposant une bandelette sur les ossements de son enfant. D'autres monuments sont ornés de guirlandes; l'un des moins curieux contenait le magni-
fiqae vase en verre bleu et blanc dont j'aurai à parler plus tard; celui de la prétresse Mamia, orné d'une superbe inscription, forme un large banc circulaire se terminant par une griffe de lion; les voyageurs s'y reposent volontiers en regardant le paysage et la marine. N'oublions pas le Triclinium funèbre, salle à manger simplement décorée où Ton voit encore les trois lits en maçonnerie qui servaient aux banquets à l'honneur des trépassés. Ces banquets, où l'on ne mangeait guère que des coquillages (maigre chère, dit Juvénal), se célébraient neuf jours après la mort : d'où \enait leur nom de novendialia. On les appelait aussi sUicerniay et Ton s'y entretenait des exploits et des bienfaits de rhonune qui avait vécu. Polybe vante fort ces honneurs suprêmes rendus aux illustres citoyens : c'est de là , dit-il , que naquit la grandeur romaine.
Et en effet, même à Pompéi, dans cet humble campo santo de petite ville, nous vo}ons à chaque pas la vertu récompensée après la mort par quelque muniflcence des décurions. Tantôt c'est une concession à perpétuité (faveur ditficile à obtenir) , indiquée par les lettres suivantes : H. M. H. N. S. [titc monumentum hœredes non sequiiuv), et assurant aux morts la perpétuité de leur sépulcre , dont leurs
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héritiers ne pouvaient disposer *. Quelquefois Fespace concédé était indiqué sur la tombe. On lit par exemple dans la sépulture de famille des Nistacidius ; « A Nistacidius Helenus, maire du faubourg Augusto-Pélix. — A Nistacidius Januarius et à Mér sionia SatuUa. — Quinze pieds en profondeur, quinze pieds en façade. »
Ce banc de la prétresse Mamîa et celui d'Aulus Vétius (tribun militaire et duumvir rendant la justice) furent également construits avec le consentement du peuple, sur des terrains concédés par les décurions. Enfin, et c'est là le plus curieux, les bêtes elles-mêmes avaient leurs monuments. C'est du moins ce que vous diront les guides en vous montrant un grand tombeau dans une rue du faubourg. On rapi)elle le sepolcro deibestiami^ parce qu'on y a trouvé des squelettes de taureaux. Les antiquaires s'insurgent contre cette opinion ; les uns, sur la foi de masques sculptés, affirment que c'était un cimetière de comédiens; les autres, en notant que le mur d'enceinte enfermait un temple assez grand, insinuent que c'était un cimetière de prêtres. Pour moi, je n'ai rien contre l'opinion des guides. Les Égyptiens, dontRome adoptaitles dieux, enterraient
1. Je cite cette interprétation acceptée par plusieurs antiliquaires, mais elle ne me satisfait pas complètement.
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magnifiquement le bœuf Apis. Les animaux pouvaient donc avoir leur sépulture dans le noble faubourg de Pompéi. Quant au menu peuple, il gisait où il pouvait, peut-être dans la fosse commune, * commune sepiUcrum y » barbarie ancienne et qui s'est maintenue jusqu'à nos jours,— peut-être dans ces colombaires publics où Ton pouvait acheter une simple niche (olla) pour son urne. — Ces niches étaient quelquefois d'humbles et touchants cadeaux que se faisaient entre eux les pauvres gens.
Et dans cette rue où la mort est si gaie, si vaniteuse, si richement décorée, où les monuments se dressaient dans les feuillées d'arbres toujours verts, qu'on a essayé, mais en vain, de rendre sérieux et sombres, où les mausolées sont des belvédères, des salles à manger, où les inscriptions rappellent des histoires, même des intrigues d amour, s'élevaient de vastes auberges, des villas somptueuses, notamment celle d'Arrius Diomède et de Cicéron. Cet Arrius Diomède était un des affranchis de Julie et maire du faubourg : riche bourgeois, mais mauvais cœur, il laissa périr pendant l'éruption sa femme et ses erifants dans sa cave, et s'enfuit seul avec un esclave et tout ce qu'il put emporter d'argent. Il périt suffoqué devant la porte, de son jardin; que la terre lui soit lourde I Sa villa, qui se
composait de trois étagesnon superposés, mais descendant en gradins du haut de la colline, mérite une viFite ou deux : vous y verrez une jolie cour entourée de colonnes et de chambrettes, l'une desquelles, déforme elliptique, donnant sur un jardin, éclairée de Taube du soir, mais protégée contre le soleil par des fenêtres dont'on a retrouvé les vitres, et par des rideaux dont on a retrouvé les anneaux, est le plus aimable réduit qu'on ait déblayé dans ces ruines. On vous montrera aussi les bains, les salons, les chambres à coucher, le jardin, une foule . de petites pièces- vivement décorées, des bassins de marbre, enfin la cave encore intacte, avec les amphores où restaient quelques gouttes de vin non desséché, et la place où gisait la pauvre famille asphyxiée, dix-sept squelettes qu'on a surpris ensemble réunis dans la mort. La cendre fine qui les suffoqua s' étant durcie avec le temps, a gardé l'empreinte du sein d'une jeune fille; c'est ce moule étrange, conservé au |musée , qui a inspiré YArria Marcella de Théophile Gautier, son chef-d'œuvre peut-être, et, en tout cas, un chef-d'œuvre.
Quant à Cicéron, faites-vous montrer sa villa si vous voulez, vous n'y verrez absolument rien, elle a été remblayée. On y recueillit autrefois de belles peintures, de superbes mosaïques, et une riche col-
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lection d'objets précieux; je n'en copierai certes pas l'inventaire. Était-ce réellement la maison de Gicéron? Qui le sait? Les antiquaires le veulent. Ainsi soit-il I Je ne nie pas que Gicéron n'ait eu une campagne à Pompéi, il en parle souvent dans ses lettres ; mais quelle fût ici ou là, nul ne peut le prouver. Il aurait pu la voir de Baïa ou de Misène, écrit-il quelque part, s'il avait eu la vue plus longue; mais avec une vue plus longue, il aurait vu tout le côté de Pompéi qui regarde la mer. J'écarte donc ces discussions oiseuses et je reprends notre excursion méthodique. Je vous ai montré les anciens dans leur vie publique : au Forum et dans la rue, dans les temples et dans les cabarets, dans les promenades et dans les cimetières; je vais maintenant tâcher de les surprendre dans leur vie privée, et à cet effet, les épier d'abord dans un endroit qui était comme un entre-deux entre la rue et la maison : — je veux parler des thermes.
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Les thermes de Rome. — Les thermes stabiftng. — Boutade contre les cadrans solaires. — Un bain complet chez les anciens: les salles, les esclaves, les onguents, les strigiles. — Un mot de Tempereur Adrien. ~ Les bains des femmes. — Le cabinet de lecture; les journaux romains. — Les appareils de chauffage.
Les Romains étaient presque amphibies. Ils se baignaient jusqu'à sept fois par jour ; les jeunes gens qui savaient vivre passaient une partie de la journée et souvent même une partie delà nuit dans les thermes. De là l'importance que prirent dans Tantiquité ces établissements. Il y eut huit cent cinquante-six bains publics à Rome sous Auguste. Trois mille baigneurs pouvaient se réunir dans les thermes de Caracalla, qui offraient seize cents sièges de marbre ou de porphyre. Les thermes de Septimè- Sévère, situés dans un parc, couvraient un espace de cent mille pieds carrés et renfermaient des salles de toute espèce : gymnases, académies où les poètes lisaient leurs vers , arènes pour les gladiateurs, même des théâtres. N'oublions pas que le Taureau
et l'Hercule Parnèse qu'on admire à Naples, et les chefs-d'œuvre du Vatican, le Torse du Belvédère et le Laocoon furent retrouvés dans les thermes.
Ces immenses palais étaient accessibles à tout le monde. L'entrée coûtait un quadrans, le quadrans était le quart de l'as ; l'as, du temps de Cicéron, valait six centimes. Encore cette rétribution fut-elle abolie plus tard. Dès l'aurore, le son d'une cloche • annonçait l'ouverture des bains. Les riches y allaient surtout entre le milieu du jour et le coucher du soleil; les débauchés après souper, malgré les prescriptions de l'hygiène. Je tiens pourtant de Juvénal qu'on en mourait quelquefois. Néron n'en restait pas moins à table de midi jusqu'à minuit, sur quoi il prenait des bains chauds en hiver et en été des bains à la neige.
Aux premiers temps de la république , il y avait séparation d'heures pour les sexes : les thermes appartenaient successivement aux hommes et aux femmes, qui nes'y rencontraient jamais. La pudeur était poussée si loin qu'un fils ne s'y serait pas baigné avec son père, ni même avec son beau-père. Plus tard, hommes, femmes, enfants, vieillards, se trouvèrent ensemble et pêle-mêle dans les bains publics ; l'empereur Adrien, reconnaissant l'abus, le réprima.
Pompéi, OU du mois la partie de Pompéi qui est découverte, possédait deux maisons de bains publics. La plus importante (les thermes stabiens) était très- vaste et contenait toutes sortes de pièces, de cabinets, de bassins ronds et carrés, d'étuves, de couloirs, de portiques, etc., sans compter une palestre où les jeunes Pompéiens venaient faire de la gymnastique : c'était, comme on voit, un établis^sèment complet d'hydrothérapie. Ce que les fouilles ont recueilli de plus curieux dans ces ruines, c'est un cadran solaire bérosien marqué d'une inscription osque annonçant que N. Atinius, fils de Marins le questeur, l'avait fait exécuter, sur Tordre des décurions, avec Pargent des amendes. Les cadrans solaires n'étaient pas rares à Pompéi, on en trouve de toute forme et de tout prix (un entre autres élevé sur une colonne ionique en marbre cipolin). Ces horloges primitives étaient fréquemment offertes par les magistrats romains pour la décoration des monuments, ce qui déplaisait fort à certain parasite de Plante :
« Que les dieux exterminent le premier qui inventa les heures, le premier qui plaça un cadran solaire dans cette ville 1 le traître qui m'a coupé le jour par morceaux pour mon malheur 1 Dans mon enfance il n'y avait pas d'autre horloge