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Le paysage antique. — Histoire de Pompéi avant et après sa mort. — Comment elle fut enterrée et déterrée. — Winckelmann prophète. — Les fouilles sous Charles 111, sous Murât, sous Ferdinand. — Les fouilles actuelles: M. Fiorelli. — Aspect des ruines. — Ce qu'on y trouve et ce qu'on n'y trouve pas.
Un chemin de fer va maintenant de Naples à Pompéi. Êtes -vous seul? Le trajet dure une licure; vous avez juste le temps de lire ce qui va suivre en interrompant votre lecture pour regarder de loin en loin le Yésuve ou la marine , l'eau claire enlacée par la courbe molle des promontoires, une côte bleue qui s'approche et devient verte, une côte verte qui s'éloigne et devient bleue, Castellamare qui pointe et Naples qui fuit. Toutes ces lignes et ces couleurs existaient déjà du temps que Pompéi fut détruite : l'île de Prochyta, les villes de Bajœ, de Bauli , de Neapolis et de Surrentum portaient le nom qu'elles ont gardé; Portici s'appelait Herculanum ; Torre Annunziata s'appelait Oplonte ; Cas-
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tellamare, Stables ; Misène et Minerve désignaient les deux extrémités du golfe. Cependant le Vésuve n'était pas ce qu'il est devenu ; fertile et boisé presque jusqu'au sommet, couvert de vergers et de vignes, il devait ressembler aux pittoresques hauteurs de Mont Sant'Angelo, vers lesquelles nous roulons ; la cime seule, trouée de cavernes et remplie de pierres noires, dénonçait aux savants un volcan « depuis longtemps éteint. » Il devait se rallumer dans une éruption terrible, et depuis lors, il fume ou flambe sans relâche, menaçant les ruines qu'il a faites et les villes nouvelles qui le bravent , couchées à ses pieds.
Que vous attendez-vous à trouver dans Pompéi? A distance, l'antiquité paraît énorme; ce mot de ruines éveille des idées colossales dans l'imagination surexcitée du voyageur. Qu'on ne se crée pas de déceptions : c'est la première règle en courant le monde. Pompéi fut une petite ville de trente mille âmes : à peu près ce qu'était Genève il y a trente ans. Comme Genève aussi, merveilleusement située au fond d'une vallée pittoresque, entre des montagnes fermant d'un côté l'horizon, à quelques pas de la mer et d'un ruisseau, fleuve autrefois, qui s'y jette, elle attirait
des personnages de distinction, mais elle était peuplée surtout de commerçants, gens fort aisés, sensés, prudents et probablement honnêtes. Les étymologistes, après avoir épuisé, dans leurs dictionnaires, tous les mots qui consonnent à Pompéi, se sont accordés à faire dériver ce nom d'un verbe grec qui signifie envoyer, transporter; d'où ils concluent que nombre de Pompéiens faisaient l'exportation, ou peut-être étaient des émigrants envoyés de loin pour former une colonie; Toutes ces opinions sont des conjectures, il est inutile de s'y arrêter.
Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que la ville était l'entrepôt du commerce de Nola, deNocera, d'Atella. Son port, qui pouvait recevoir une armée navale, abrita la flotte de P. Cornélius. Ce port, cité par quelques auteurs, a fait penser que la mer venait baigner les murs de Pompéi ; quelques guides ont même cru découvrir les anneaux qui retenaient fes câbles des galères. Par malheur, à la place que l'imagination des contemporains couvrait d'eau salée, on surprit un jour des vestiges d'anciennes constructions ; il est donc reconnu maintenant que Pompéi, comme beaucoup d'autres endroits riverains, tenait son port à distance.
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. Notre petite ville fit peu de bruit dans l'histoire. Tacite et Sénèque la proclament célèbre, mais les Italiens de tous temps ont aimé les superlatifs. Vous y trouverez de très-vieilles constructions proclamant une origine ancienne, et des inscriptions osques rappelant l'ancienne langue du pays. Quand les Samnites envahirent toute laCampanie, comme pour la livrer plus facilement à Rome, ils occupèrent probablement Pompéi qui figura dans la seconde guerre samnite (310 ans avant Jésus- Christ), et qui, se soulevant avec toute la vallée du Sarno, de Nocera jusqu'à Stables, repoussa une incursion de Romains et les refoula sur leurs vaisseaux. La troisième guerre samnite fut , comme on sait, une sanglante revanche, et Pompéi devint romaine. Bien que le joug des conquérants ne fût pas très-lourd (les municipes gardaient leur sénat, leurs magistrats, leurs comices et ne payaient qu'un tribut d'hommes en cas de guerre), les populations samnites, attachées à leur autonomie, se soulevèrent deux fois encore : d'abord après la bataille de Cannes (elles se jetèrent alors dans les bras d'Annibal), puis contre Sylla, 124 ans après : ce qui montre la ténacité de la résistance. L'une et l'autre fois Pompéi fut reprise, la seconde fois en partie démantelée et occupée par
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un détachement de soldats qui n'y restèrent pas longtemps. Voilà toute l'histoire de cette petite ville. Les Romains l'habitaient volontiers, Cicéron y possédait une maison dont il parle dans ses lettres. Auguste y envoya une colonie qui fonda le faubourg d'Auguste-Félix , administré par un maire. L'empereur Claude eut une villa dans Pompéi : il y perdit un de ses enfants qui périt d'un accident singulier. Cet impérial gamin s'amusait, comme font encore ceux de Naples, à lancer des poires en l'air et à les happer lorsqu'elles retombaient ; l'un de ces fruits l'étouffa en s'enfonçant dans sa bouche. Mais les marmots de Naples font ce tour d'adresse avec des figues, ce qui le rend infiniment moins dangereux.
Nous allons donc visiter une petite ville soumise à Rome, beaucoup moins que Marseille ne l'est à Paris, un peu plus que Genève ne l'est à Berne. Pompéi n'avait presque point affaire au sénat ni à l'empereur. La vieille langue, la langue osque, avait cessé d'être officielle, les autorités commandaient en latin. Les bourgeois de l'endroit étaient citoyens romains, Rome étant reconnue comme capitale et comme patrie. La législation locale était subordonnée à la législation romaine. Mais, sauf ces réserves, Pompéi formait
un petit monde à part, indépendant et complet. Elle avait un diminutif du sénat, composé de décurions, un abrégé d'aristocratie représentée par ses Augustales répondant aux chevaliers, enfin la plèbe ou le peuple. Elle nommait ses prêtres, convoquait ses comices, promulguait les lois municipales, réglait les levées fnilitaires, percevait les impôts, choisissait enfin ses gouvernants, ses consuls (les duumvirs rendant la justice), ses édiles, son questeur, etc. Ce n'est donc pas une ville de province que nous allons parcourir, mais un petit État qui avait gardé son chez soi dans l'unité de l'empire, et, comme on l'a dit galamment, une miniature de Rome.
Une autre circonstance donne un intérêt particulier à Pompéi. Cette cité, qui n'eut pas de bonheur, avait été rudement secouée, en l'an 63 avant Jésus-Christ, par un tremblement de terre. Plusieurs temples croulèrent, outre la colonnade du Forum, la Basilique, les théâtres, sans compter les tombeaux et les maisons. Presque toutes les familles s'enfuirent, emportant leurs meubles et leurs marbres; le sénat hésita longtemps avant de permettre que la ville fût rebâtie et le désert repeuplé. Les Pompéiens revinrent ; mais les décurions voulurent que la restauration
fût un rajeunissement. Les colonnes du Forum se relevèrent aussitôt avec des chapiteaux à la mode; l'ordre corinthien-romain, adopté presque partout, changea le style des monuments ; les vieux fûts recouverts de stuc furent rhabillés à la diable pour la coiffure nouvelle qu'on leur voulut imposer, les inscriptions osques disparurent. Il en résulta de lourdes bévues au point de vue de l'art, mais un accord qui réjouit ceux qui aiment les monuments et les villes d'une seule venue. Le goût y perd, mais l'harmonie y gagne ; vous allez parcourir un ensemble de constructions qui portent leur âge et donnent une idée très-nette et très-vive de ce que devait être un municipe, une colonie romaine, au temps de Vespasien.
On s'était donc mis à rebâtir la ville, et la reconstruction était poussée assez activement, en grande partie grâce aux dons des Pompéiens, notamment des fonctionnaires; les- temples de Jupiter et de Vénus (nous adoptons les noms consacrés), ceux d'Isis et de la Fortune étaient déjà debout, les théâtres se relevaient, les jolies colonnes du Forum s'alignaient sous les portiques, les maisons repeuplées s'égayaient de vives peintures, le travail et le plaisir s'étaient rani-
mes, la vie circulait, la foule se pressait à l'amphithéâtre, quand éclata tout à coup la terrible éruption de 79. Je la décrirai plus tard ; je rappelle seulement ici qu'elle ensevelit Pompéi sous une grêle de pierres et un déluge de cendres. Ce formidable réveil du volcan détruisit trois villes sans compter les villages, et dépeupla le pays en un clin d'œil.
Après la catastrophe, les' habitants revinrent cependant ; ils pratiquèrent de premières fouilles pour déterrer leurs objets précieux : nombre de voleurs s'insinuèrent aussi (nous les surprendrons comme sur le fait) dans la cité souterraine. On sait que l'empereur Titus eut un moment l'idée de la déblayer et de la relever : il envoya sur les lieux, à cet effet, deux sénateurs chargés des premières études ; mais il semble que le travail ait effrayé ces dignitaires, et que la restauration soit restée à l'état de projet. Rome eut bientôt des soucis plus sérieux que celui d'une petite ville perdue qui disparut bientôt sous les vignes, les vergers, les jardins et sous un bois touffu (notez cette dernière circonstance), enfin les siècles s'accumulèrent, et avec eux l'oubli qui couvre tout. Pompéi fut donc comme perdue. Les rares savants qui la connaissaient de nom ne sa-
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vaienl où la prendre. Lorsqu'à la fin du seizième siècle l'architecte Fontana construisit un canal souterrain pour conduire les eaux du Sarno à Torre Annunziata, le conduit traversa Pompéi d'un bout à l'autre, perçant des murs, suivant d'anciennes rues, rencontrant des substructions et des inscriptions ; mais nul ne se douta qu'on eût retrouvé la ville engloutie. Cependant l'amphithéâtre qui, recouvert d'une croûte de terre, formait un fossé régulier, dénonçait une construction antique ; et les paysans, mieux informés que les doctes, désignaient d'un nom mi-latin, la Civita, conservé par une tradition confuse, les terrains qui s'étaient accumulés sur Pompéi.
Ce ne fut qu'en 1748, sous le règne de Charles III, lorsque la découverte récente d'Herculanum eut attiré l'attention du monde sur les antiquités enfouies, que des vignerons ayant heurté de vieilles constructions avec leurs pioches et déterré des statues, un colonel du génie nommé don Rocco Alcubierre demanda au roi la permission de pratiquer quelques fouilles de ce côtélà. Le roi y consentit et donna douze forçats au colonel. Ce fut ainsi que, par un heureux hasard, un ingénieur militaire découvrit la ville que nous allons visiter. Il fallut huit années encore avant
qu'on se doutât qu'on exhumait Pompéi ; les savants croyaient avoir affaire à Stabies.
Dirai-je l'histoire des fouilles « mal conduiles, souvent abandonnées et reprises par le même caprice qui les avait fait abandonner? » Cette opinion est de Barthélémy écrivant, en 1755, au comte de Caylus. Winkelmann, qui assista quelques années après à ces travaux, critiqua fort la lenteur des galériens auxquels ils étaient confiés. « Si l'on y va de ce train, écrivit-il, nos descendants à la quatrième génération trouveront encore à fouiller dans ces ruines. « L'illustre Allemand ne croyait pas prédire si juste. Les descendants à la quatrième génération seraient nos contemporains, et le tiers de Pompéi n'est pas encore découvert.
L'empereur Joseph II visita les excavations le 6 avril 1796 et se plaignit vivement au roi Ferdinand IV du peu de zèle et d'argent qu'on y employait ; le roi promit de mieux faire et ne tint pas parole. Il n'y eut d'intelligence et d'activité, dans cet immense travail, que pendant l'occupation française ; l'État alors réalisa l'idée de l'ingénieur Francesco la Vega, homme de sens et de capacité, et acheta tous les terrains qui couvraient Pompéi ; la reine Caroline, sdeur de Bonaparte et
femme de Murât, prit goût aux fouilles et les poussa vigoureusement; elle y accourait souvent de Naples, à travers six lieues de poussière. En 1813, il y eut jusqu'à quatre cent soixante-seize ouvriers occupés à Pompéi. Les Bourbons revinrent et commencèrent par revendre les terrains achetés sous Murât ; puis, peu à peu, les travaux continués d'abord assez vivement, se ralentirent, se relâchèrent ; de plus en plus négligés, enfin abandonnés tout à fait, on ne les reprit que de temps en temps, devant les têtes couronnées. On les préparait comme les surprises du jour de l'an : on éparpillait tout ce qu'on avait sous la main sur des couches de cendre et de pierre ponce soigneusement recouvertes ; puis, à l'arrivée de telle majesté ou de telle altesse, la baguette magique du directeur ou de l'inspecteur faisait sortir de terre tous ces trésors. Je pourrais nommer un à un les augustes personnages qui furent trompés de la sorte, à commencer par les rois des Deux-Siciles et de Jérusalem.
Ce n'est pas tout. Non-seulement on ne découvrait plus rien à Pompéi, mais on n'y conservait même pas les monuments découverts. Le roi Ferdinand trouva bientôt que les 25000 francs consacrés aux fouilles étaient mal employés ; il
les réduisit à dix mille, et cet argent s'égrenait en route, en passant par beaucoup de mains. Pompéi retombait peu à peu, n'offrant plus que des ruines de ruines.
Par bonheur, le gouvernement italien établi par la révolution de 1860 vint mettre ordre à toutes ces négligences et à toutes ces iniquités. M. Fiorelli, qui est l'intelligence, l'activité même (je ne dis rien de son érudition, prouvée par de nombreux écrits), fut nommé inspecteur des fouilles. Sous son administration , les travaux, vigoureusement repris et employant à la fois jusqu'à sept cents ouvriers, ont déterré en trois ans plus de trésors qu'ils n'avaient fait dans les trente années précédentes. Tout a été réformé, moralisé dans la ville morte ; le visiteur donne deux francs à la porte et n'a plus à payer l'amas de guides, de porte-clefs, de gamins et de mendiants qui le dévalisaient autrefois. Un petit musée, établi depuis peu, fournit aux étrangers l'occasion d'examiner sur place les curiosités découvertes : une bibliothèque contenant déjà les beaux livres de Mazois, de Raoul-Rochette, de Gell, de Zahn, d'Overbeck, de Breton, etc., etc., publiés sur Pompéi, permet aux studieux de les consulter dans Pompéi même; des ateliers ré*
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cemment ouverts travaillent continuellement à la restauration des murs lézardés, des marbres et et des bronzes; on peut y surprendre à l'œuvre l'artiste Bramante, le plus ingénieux restaurateur d'antiquité qui soit au monde ; on y rencontrait autrefois mon pauvre ami Padiglione qui, avec une une admirable patience et une fidélité minutieuse, découpait un petit modèle en liège des ruines déblayées, scrupuleusement exact. Enfin (et c'est le grand point), on ne travaille plus aux excavations de temps en temps, devant quelques privilégiés, mais devant le premier venu et tous les jours, à moins que l'argent ne manque. J'ai assisté bien de? fois pendant de longues heures, assis sur un banc de gravier qui cachait peut-être des merveilles, à ce rude et intéressant labeur dont je ne pouvais détacher mes yeux. Je suis donc en mesure de parler sciemment. Je ne dis pas ce que j'ai lu, mais ce que j'ai vu. Trois systèmes, à ma connaissance, ont été employés pour les fouilles. Le premier, inauguré sous Charles III, était le plus simple ; il consistait à creuser le sol, à déterrer les objets précieux et à recombler les fosses : excellent moyen de former un musée en détruisant Pompéi. Ce procédé fut abandonné, dès qu'on s'aperçut qu'on 'avait affaire à une ville. Le second système perfectionné
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peu à peu dans le dernier siècle, fut vivement poursuivi sous Murât. On se mit à l'œuvre sur plusieurs points à la fois, et les ouvriers, marchant les uns vers les autres, perçant et coupant la colline, suivaient les rues quïls frayaient pas à pas devant, eux. C'était déjà procéder mieux; mais on pouvait beaucoup mieux faire encore. En suivant les rues au ras du sol, on attaquait par le bas le coteau de cendre et de pierre ponce qui les obstruait, et il en résultait des éboulements regrettables. Toute la partie supérieure des maisons, à commencer par les toits, s'écroulait dans les décombres, outre mille objets fragiles qui se brisaient et se perdaient, sans qu'on pût déterminer l'endroit d'où ils étaient tombés. Pour obvier à cet inconvénient, M. Fiorelli vient d'inaugurer un troisième système. Il ne suit pas les rues au ras du sol, mais il les marque pardessus la colline, et trace ainsi, parmi les arbres et les terres cultivées, de vastes carrés indiquant les îles souterraines. Nul n'ignore que ces îles {isole, insulx), dans la langue moderne de l'Italie comme dans l'ancienne, désignent des pâtés de maisons.
L'île tracée, M. Fiorolli rachète le terrain. qui avait été vendu par le roi Ferdinand I",
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et cède les arbres qu'il y trouve*.... Le terrain étant donc acheté et la végétation écartée, les travaux commencent. On enlève la terre au sommet de la colline, et on la transporte sur un chemin de fer qui, du milieu de Pompéi, par une pente qui épargne les frais de machine et de charbon, descend déjà bien loin au delà de l'amphithéâtre et de la ville. Ainsi se résout la question la plus grave, celle des déblais. On en recouvrait autrefois les ruines, on en forma plus tard une montagne, on en construit maintenant le chemin de fer qui les emporte, et qui peut-être un jour les jettera dans la mer.
Rien de plus vivant que le travail des fouilles. Les hommes bêchent la terre, et des nuées de jeunes filles, alertes campagnardes racolées dans les villages voisins, accourent sans interruption, à la file; elles remplissent leurs paniers de terre, de cendre et de lapillo, puis les chargent sur leur tête, avec l'aide des iiommes, d'un seul mouvement vif et prompt, et s'en vont ainsi, par groupes incessamment renouvelés, vers le chemin de fer, en se croisant
1. L'argent qu'il en retire sert à former la bibliothèque pompéienne dont j'ai parlé plus haut.
avec leurs compagnes qui en reviennent. Trèspittoresques dans leurs haillons troués aux vives couleurs, elles marchent à grands pas dans de longues jupes qui dessinent les mouvements de leurs jambes nues et qui tremblent au vent derrière elles, tandis que leurs bras, avec des gestes de canéphores, soutiennent sur leur tête la lourde charge qui ne les fait pas fléchir. Tout cela n'est point en désaccord avec les monuments qui apparaissent peu à peu sous la terre, à mesure que le sol s'abaisse. Si les visiteurs étrangers ne troublaient pas de loin en loin cette harmonie, on se demanderait volontiers, au milieu de ce paysage virgilien, parmi les festons de vignes, en face du Vésuve fumant, sous le ciel antique, si toutes ces filles laborieuses qui vont et viennent ne sont pas les esclaves de Pansa l'édile ou du duumvir Holconius.
Nous venons de parcourir l'histoire de Pompéi, avant et après sa mort. Nous allons maintenant entrer dans la ville. Mais, avant tout, un avertissement. Ne vous attendez pas à trouver des maisons ou des monuments qui soient debout et couverts, comme le Panthéon de Rome ou la Maison carrée de Nîmes. Vous seriez tristement dé-
Travail des fouilles dans une ruelle de Pompéi.
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eus. Figurez-vous plutôt une petite ville à constructions basses , à rues étroites , qui aurait brûlé tout entière dans une nuit. Vous allez la visiter le lendemain de l'incendie. Les étages supérieurs ont disparu, les plafonds ont croulé; tout ce qui était en bois, planches et poutres, est en cendres ; tout est découvert, plus de toitures ; dans ces bâtisses qui furent autrefois des habitations privées ou des édifices publics, vous vous promenez partout sous le ciel. Si une pluie survenait, vous ne sauriez où vous mettre à l'abri. C'est comme une ville en construction dont on n'aurait encore élevé sur le sol que le rez-dechaussée. Voici une maison : il n'en reste que les murs inférieurs sur lesquels rien ne pose : vous diriez de loin un assemblage de paravents disposés pour une comédie de salon. Voici une place publique, vous n'y trouvez que des bases, des appuis qui ne portent rien, des fûts de colonnes sans galeries, des piédestaux sans statues, des pierres muettes : le vide et le néant. Je vous conduirai dans plus d'un temple; vous n'y verrez qu'un tertre en maçonnerie, les murs latéraux et le mur du fond ; mais pas de portique , plus de façade : où est l'art, où est le dieu? Les ruines de votre écurie, dans mille ans d'ici, ne seraient pas
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plus nues. Des pierres partout, du tuf, des brques, de la lave, çà et là quelques plaques de marbre et de travertin, puis des traces de destruction, peintures effacées, pavés disjoints, crevasses et lézardes ; puis des traces de pillage, car tous les objets précieux ont été transportés au musée de Naples et je ne pourrai vous montrer que la place où furent le Faune, le Narcisse, la mosaïque d'Arbelles et le fameux vase bleu. Voilà Pompéi pour le voyageur impatient qui vient y chercher Paris, ou du moins des ruines arrangées à l'instar de Paris , la tour Saint-Jacques, par exemple.
Vous direz, ami lecteur, que je vous désenchante. Au contraire , je préviens votre désenchantement. Ne vous préparez pas des déceptions par des espérances intempérantes, ou par des prévisions mal fondées : voilà tout ce que je demande à votre jugement. Ne venez pas chercher ici les fastes de la grandeur romaine. Ce sont d'autres impressions qui vous attendent à Pompéi. Ce que vous allez voir, c'est une ville entière, ou du moins un tiers de ville ancienne éloignée, détachée de toute ville moderne et formant quelque chose de complet et d'isolé que vous ne trouverez nulle autre part. Ici, pas de
Capitule rebâti, ni de Panthéon consacré au Dieu catholique, ni d'Acropole couronnant une cité bavaroise pu danoise, ni de Maison carrée transformée en salon de peinture et décorant un boulevard contemporain. A Pompéi, tout est antique et vieux au moins de dix-huit siècles : le ciel d'abord, le paysage, la marine, puis l'œuvre de l'homme, ravagée sans doute, mais non transformée par le temps. Les rues ne sont pas repavées, les hauts trottoirs qui les bordent n'ont pas été abaissés pour les piétons de notre temps, nous marchons sur les pierres que foulèrent jadis le marchand Sericus et l'esclave Épaphras. En entrant dans ces ruelles , nous quittons forcément l'année où nous sommes et le quartier que nous habitons : nous voilà transportés dans un autre âge et dans un autre monde. L'antiquité nous envahit, nous absorbe, et, ne fût-ce qu'une heure, nous revivons Romains. Ce n'est pas tout. Je l'ai déjà dit souvent, le Vésuve n'a pas détruit Pompéi , il l'a conservée. Les constructions exhumées se dégradent à l'air en quelques mois plus qu'elles n'avaient fait sous la cendre en dix-huit siècles. En sortant de terre, les murs peints reparaissent vifs et frais, comme si leurs peintures dataient d'hier. Chaque paroi devient ainsi
comme une page d'archéologie illustrée, nous dévoilant quelque point ignoré des mœurs, des costumes, des habitudes intimes, des croyances et des traditions , et , pour tout dire en un mot, de la vie antique. Les meubles qu'on retrouve, les objets d'art ou les ustensiles de ménage nous confient les secrets de la maison ; il n'est pas un panneau vu de près qui ne nous dise quelque chose. Tel pilier a conservé l'inscription marquée a la pointe d'un couteau par un Pompéien qui n'avait rien à faire ; tel pan de muraille, dans la rue, destiné aux affiches, exhibe en grosses lettres l'annonce d'un spectacle, ou proclame la candidature d'un citoyen aux charges disputées de l'État. Je ne dis rien des squelettes, dont les attitudes racontent d'une façon saisissante les horreurs de la catastrophe et les luttes acharnées du dernier moment. Enfin, pour qui sait voir, chaque pas est une surprise, une découverte, une confidence obtenue sur la vie publique et sur la vie privée des anciens. Muettes au premier regard, toutes ces pierres consultées parlent bientôt , se confessent à la science , k l'imagination qui les comprend à demi-mot ; elles disent peu à ï>eU tout ce qu'elles savent et tout Ce qui se passait de mystérieux et d'étrange sUr cds mêmes
pavés, sous ce même ciel, dans un temps miraculeux, le plus beau peut-être de l'histoire, le huitième siècle de Rome et le premier de Jésus- Christ.
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L'auberge de Diomède. — La niche de Minerve. — Aspect et monuments du Forum. — Le temple antique. — Les ex-voto des païens. — La Bourse et la petite Bourse. — Le Panthéon: temple, abattoir ou auberge? — La cuisine et la religion. — Le temple de Vénus. — La Basilique. — Inscriptions des passants sur les murs. — Le Forum reconstruit.
En débarquant à la station, déjeunez d'abord à la popina de Diomède : c'est une auberge contemporaine qui a pris un nom antique pour faire plaisir aux voyageurs. Vos forces restaurées, vous gravirez le coteau de cendres et de déblais qui vous cache les ruines; vous donnerez vos deux francs au bureau et vous passerez par le tourniquet du contrôle, assez étonné de se trouver là. Ces formalités accomplies, vous n'avez plus rien de moderne à subir, si ce n'est la compagnie d'un guide en uniforme militaire, qui vous escorte pour vous surveiller (surtout si Vous appartenez au pays de lord Ëlgin) , mais nulle ment pour vous rançonner. Des écriteaux voua
défendent, dans toutes les langues connues, de lui offrir une obole. Vous entrez en pleine vie antique ; vous êtes libre comme un Pompéien.
La première chose qu'on aperçoit est une arcade et une niche de madone. Sous l'arcade, s'ouvrent de vastes magasins qui servaient probablement d'entrepôt. On entre dans une rue montante et pavée, on passe entre le temple de Vénus et la Basilique et l'on arrive au Forum. C'est ici qu'il faut s'arrêter.
A première vue, l'on n'y distingue qu'un carré long, fermé au fond par un tertre régulier qui s'élève entre deux arcades; des allées latérales s'allongent à droite et à gauche, entre des fûts de colonnes et des édifices délabrés. Çà et là, quelques pâtés de pierres indiquent des autels ou des bases de statues absentes. Le Vésuve, toujours menaçant, fume au fond du tableau.
Regardez mieux, les colonnes cannelées sont en pierre de Caserte, en tuf ou en briques , revêtues de stuc, et élevées de deux marches au-dessus de la place. Sous le degré inférieur, court le canal. Ces colonnes supportaient une galerie sur laquelle on montait par des escaliers étroits et roides que le temps a conservés ; cette galerie supérieure devait être couverte. Les femmes s'y
promenaient. Un second étage de colonnes, probablement interrompu devant les monuments, reposait sur l'autre. Mazois a reconstruit cette colonnade à deux ordres superposés, dorique en bas, ionique en haut, avec une exquise élégance. Le pavé de la place sur lequel on marche encore était en travertin. Voici déjà le Forum qui se relève* Voyons les ruines qui l'entourent. Ce tertre au fond était le soubassement d'un temple, dont la petitesse frappe au premier coup d'œil le nouveau venu. Tout le monde ne sait pas que le temple, chez les anciens, loin d'être un lieu de réunion pour les pieuses multitudes , n'était en réalité qu'une niche agrandie , renfermant la statue qu'on adorait. La maison sainte n'accueillait qu'un petit nombre d'élus convena,blemcnt purifiés, la foule restait dehors. Ce n'était pas le palais, mais la cellule du dieu. Cette cellule [cella] fut d'abord tout le temple ; elle était juste assez grande pour contenir la statue et l'autel. Peu à peu, elle s'orna d'un portique antérieur, puis d'un portique postérieur, puis de colonnades latérales, arrivant ainsi , d'embellissement en embellissement, aux riches élégances de notre Madeleine. Mais jamais les proportions de nos cathédrales ne furent adoptées par les anciens.
Aussi le christianisme s'appropria-t-il rarement les temples grecs ou romains pour son culte. Il préféra les vastes basiliques, dont le nom royal prit un sens religieux.
Voici comment les Romains bâtissaient leurs temples. L'augure, c'est-à-dire le prêtre qui lisait l'avenir dans le vol des oiseaux, traçait dans le le ciel, avec son bâton court, un vaste carré qu'il marquait ensuite sur le sol. Aussitôt des pieux étaient fichés sur les quatre lignes, et des draperies tendues entre les pieux. Au milieu de cet espace (l'area, l'enceinte du temple) , l'augure dessinait une croix, la croix augurale, désignant les quatre points cardinaux : la ligne transversale fixait la limite de la cella; le point où les deux branches se rencontraient était la place de la porte; la première pierre se posait sous le seuil. Nombre de lampes allumées éclairaient ces cérémonies. Après quoi , le prêtre suprême, le Pontifex maximus, consacrait Varea, qui dès lors devenait immuable ; si elle croulait, il fallait la reconstruire à la même place ; le moindre changement, fût-ce pour l'agrandir, eût été regardé comme une profanation. Ainsi avait été consacrée la maison du dieu qui se dresse devant nous, au fond du Forum.
Comme la plupart des temples romains, cet édifice est élevé sur un soubassement [podium] et tourné au nord. On y monte par un perron que coupe, au centre, une plate-forme où se dressait peut-être l'autel*. Sur le podium, il reste des vestiges de douze colonnes qui formaient le portique antérieur ou le pronaos : douze colonnes , ai-je dit; trois de chaque côté; six de face (toujours un nombre pair aux façades, afin qu'une colonne centrale ne masque pas la porte et qu'on puisse arriver librement au temple par l'entrecolonnement du milieu). A droite et à gauche du perron, des piédestaux portaient autrefois des statues probablement colossales. Derrière le pronaos on reconnaît la place où fut la cella; il n'en reste que le pavé en mosaïque et les murs. Des traces de colonnes permettent de reconstruire richement ce sanctuaire. On y peut élever (et on l'a fait sur le papier) deux colonnades : la première d'ordre ionique supportant une galerie ; la seconde d'ordre corinthien soutenant le plafond léger en bois peint qui n'existe plus. Les murs,
1. D'autres, croyant que cet édifice était un senaculum, supposent que cette plate-forme servait de tribune aux harangues Une fois pour toutes, ce n'est point ici le lieu de discuter ; j'admets, sur la destination des monuments, l'opinion commune.
revêtus de stuc, offrent encore de jolies peintures décoratives. Trois petites chambres souterraines, de construction très-solide, contenaient peut-être les archives et les caisses de l'État, ou toute autre chose.
De quel dieu visitons-nous maintenant la maison? De Jupiter, dit l'opinion commune, sur la foi d'une statue colossale dont on a trouvé des fragments qui pouvaient convenir à l'image du roi des dieux. De Vénus , pensent les autres, car Vénus était la patronne de Pompéi. Nous retrouverons souvent le nom de cette déesse. Divers membres détachés en pierre et en bronze, qui ne sont pas brisés à l'extrémité, comme s'ils appartenaient à quelque statue, mais polis sur toutes les faces et taillés de manière à pouvoir être suspendus, ont été retrouvés dans ces débris : c'étaient des offrandes votives.
Des deux côtés du temple de Jupiter (c'est le nom généralement accepté) s'élèvent, comme j'ai dit, des arcades. Celle à gauche est une porte voûtée qui, trop avancée et trop basse, ne répond pas à l'autre et dérange, on ne sait trop pourquoi, la symétrie de cette partie du Forum. L'autre arcade est évidemment une porte triomphale ; il n'en reste que la carcasse en briques, des ni-
elles et des traces de demi-colonnes ; mais il est facile d'y replacer les marbres et les statues qui devaient décorer ce monument d'assez mauvais goût. Tel était le fond du Forum.
Quatre édifices considérables se suivent sur le côté oriental de cette place publique : ce sont, en allant du sud au nord, le palais d'Eumachia, le temple de Mercure, la salle du Sénat et le Panthéon.
Qu'est-ce que le palais d'Eumachia? Une inscription trouvée en cet endroit dit ceci : <; Eumachia, prêtresse publique, en son nom et au nom de son fils , a érigé à la Concorde et à la Piété auguste, un Chalcidique, une crypte et des portiques. »
Qu'est-ce qu'un Chalcidique? Graves et longues discussions à ce sujet parmi les savants. Ils se sont accordés cependant sur un point, que ce devait être une sorte de construction inventée à Chalcis, ville d'Eubée.
Quoi qu'il en soit, ce palais très-dépouillé offre une vaste galerie ouverte, qui était assurément le portique annoncé plus haut. Autour du portique, régnait sur trois côtés une galerie fermée qui devait être la crypte. Sur le quatrième côté, c'est-à-dire devant l'entrée qui fait face au Forum, s'avançait une sorte de porche, un large
vestibule extérieur : c'était là probablement le Chalcidique.
L'édifice est curieux. Derrière le vestibule, se présentent deux murs non parallèles, dont l'un suit l'alignement du Forum, et l'autre celui du portique intérieur. L'espace entre ce double mur est utilisé ; quelques magasins s'y cachent. Ainsi l'irrégularité du plan est non-seulement corrigée, mais exploitée; les anciens étaient d'habiles gens. Ce portique s'appuyait sur cinquante-huit colonnes entourant une cour. Dans la cour, une grande pierre mobile, conservée avec l'anneau qui devait la soulever, couvrait une citerne. Au fond du portique, dans un hémicycle, se tenait une statue sans tête : peut-être la Piété ou la Concorde, à laquelle était consacré tout l'édifice. Derrière l'hémicycle s'enfonçait comme une niche carrée entre deux portes dont l'une, peinte sur le mur pour la symétrie, est un document utile et curieux. Elle est partagée en trois panneaux étroits et longs et munie de l'anneau qui aurait dû servir à la tirer. Les portes manquent partout à Pompéi, parce qu'elles étaient en bois, et qu'elles furent conséquemment consumées par le feu; aussi, cette peinture a-t-elle comblé de joie les savants : ils savent maintenant que
les anciens s'enfermaient chez eux par des procédés exactement pareils aux nôtres.
Entre les deux portes, dans la niche carrée, la statue d'Eumachia (ou du moins une reproduction de cette statue) est encore debout sur son piédestal. C'est une femme de haute taille qui paraît triste et malade. Une inscription nous apprend que la statue fut érigée en son honneur par les foulons. Ces artisans formaient 'à Pompéi une corporation respectable, et nous irons visiter la manufacture où ils travaillaient. Tout s'explique maintenant': l'édifice d'Eumachia devait être le palais de l'Industrie. C'est ici la Bourse pompéienne qui se tenait en été dans le portique, en hiver dans la crypte; le tribunal de commerce siégeait dans l'hémicycle, au pied de la statue de la Concorde, élevée là pour apaiser les querelles entre les négociants. Dans la cour, les gros blocs de pierre encore debout étaient les tables où reposaient leurs étoffes. La citerne et les cuves servaient à les laver. Enfin le Chalcidique était la petite Bourse, et les niches qui s'y voient encore devaient être les tribunes des jurés crieurs. Mais qu'y avait-il de commun entre ce marché, ce comptoir de foulons et la mélancolique prêtresse?
La religion entrait partout, même dans l'industrie et le commerce. Une porte secrète mettait en communication l'édifice d'Eumachia avec le temple voisin. Ce temple, celui de Mercure (pourquoi de Mercure?) ou de Quirinus (pourquoi pas de Mercure?) forme aujourd'hui un petit musée de débris précieux, l'entrée en est fermée par une grille , à travers laquelle on voit suffisamment le bas-relief de l'autel, représentant un sacrifice. Un personnage, dont la tête est à moitié voilée, préside à la cérémonie; derrière lui, l'enfant porte dans un vase l'eau consacrée; le victimaire, armé d'une hache, conduit le taureau qui va être égorgé. Derrière les sacrificateurs se tiennent des joueurs de flûte. Des deux côtés de l'autel, d'autres bas-reliefs figurent les instruments qui servent aux sacrifices : le lituus, ou bâton recourbé de l'augure; ïacerra, cassolette de parfums ; le mantile, c'est-à-dire le lin consacré qui... , disons tout simplement la serviette ; enfin les vases particuliers à ces cérémonies, la patère, le simpulum, le prœfericulum.
Cet autel est la seule curiosité du temple. Le reste ne vaut pas la peine d'être étudié ni reconstruit. Les peintures murales forment Une décoration d'un goût discutable. Une porte de
derrière met le temple en communication avec le Senaculum ou siège du Sénat (c'est ainsi qu'on désigne l'édifice voisin ; mais les sénateurs pompéiens n'étant que. des décurions, la dénomination est ambitieuse). Un vestibule qui s'avance jusqu'à la colonnade du Forum, puis une grande salle, une abside au fond avec une large base où étaient peut-être les sièges des duumvirs : enfin les murs construits en moellons disposés en filets {opus reLiculatum) ; quelques niches sans statues, voilà tout ce qui en reste. Mais plafonnée en bois peint de couleurs éclatantes (les murs n'auraient pu supporter une voûte) et toute pavée, toute revêtue de marbre, comme l'attestent quelques dalles et d'autres débris, cette salle ne devait pas être sans richesse. Ceux qui siégeaient là n'étaient que les magistrats d'une petite ville ; mais, derrière eux, se dressait Rome, dont l'ombre inmiense couvrait et grandissait tout.
Enfin, voici le Panthéon, le plus étrange et le moins facile à nommer des édifices de Pompéi. Il n'est pas parallèle au Forum; mais son obliquité fut adroitement masquée par des boutiques où l'on a trouvé beaucoup de pièces d'argent : on en a conclu que c'étaient des bureaux de banquiers [tabernx argentariœ), je ne saurais prouver
le contraire. Les deux portes d'entrée sont séparées par deux colonnes corinthiennes, entre lesquelles se creuse une niche sans statue. Les chapiteaux de ces colonnes portent des. aigles césariens : ce Panthéon serait-il le temple d'Auguste? — Les portes franchies, on arrive dans une aire où se promenait en long et en large un vaste portique autour d'une cour, au milieu de laquelle restent douze bases qui, rangées en rond, portèrent peut-être autrefois les colonnes d'un temple circulaire ou les statues des douze dieux: c'était donc un Panthéon. — Cependant, au fond du monument, en face de l'entrée, s'ouvrent trois pièces. Celle du milieu formait une chapelle : on y a retrouvé deux satues représentant Drusus et Livie, épouse d'Auguste, outre un bras portant un globe et appartenant sans doute à la statue consacrée qui devait régner sur la base du fond, statue d'empereur : c'était donc un temple d'Auguste.
La pièce à gauche montre une niche et un autel et servait peut-être aux sacrifices, la pièce à droite offre un banc de pierre disposé en fer à cheval. Ce ne pourrait être un de ces triples lits [iriclinia) que nous trouverons dans les salles à manger des maisons privées, car la pente de ces
bancs aurait forcé les convives étendus d'avoir la tête tournée contre le mur, ou les pieds plus élevés que la tête. D'ailleurs, dans l'intérieur de ce banc, court un canal évidemment destiné à l'écoulement de certains liquides, peut-être du sang des bestiaux qu'on égorgeait en cet endroit : ce n'était donc ni un Panthéon, ni un temple d'Auguste, mais un abattoir [macellum). Dans ce cas, les onze pièces appuyées, à droite, au long mur de l'édifice, auraient été des étables. — Mais ces pièces, où des trous réguliers pratiqués dans le mur devaient contenir des poutres soutenant un second étage , étaient décorées de peintures qui subsistent et qui auraient été bien luxueuses pour ces pauvres bœufs. Interrogeons ces peintures et celles de toutes ces murailles, elles nous renseigneront peut-être sur la destination du monument. Il en est de mythologiques et d'épiques reproduisant certains sujets consacrés dont nous aurons à parler plus tard. D'autres nous montrent des enfants ailés, de petits amours tressant des guirlandes que les anciens aimaient tant : quelques-uns de ces génies buveurs, célébrant la fête des moulins, couronnent de fleurs l'âne patient qui tournait la meule. Des fleurs partout, c'était la folie anti-
que. Des fleurs dans les banquets insensés, dans les cérémonies augustes, dans les sacrifiées et dans les fêtes ; des fleurs au cou des victimes et des convives, au front des femmes et des dieux. Mais le plus grand nombre de ces peintures paraissent destinées à des salles de festins; la nature morte y prédomine : ce ne sont que poulets, oies, canards, perdrix, volaille et gibier de toute espèce; des fruits et des œufs, des amphores, des pains et des gâteaux, des jambons, que saisje encore? Dans les boutiques attenant à ce palais , entre toutes sortes d'objets précieux : vases, lampes, statuettes, bijoux, une belle tasse d'albâtre, on a trouvé cinq cent cinquante petites bouteilles , sans compter les coupes , et dans des vases de verre, des raisins, des figueg, des marrons , des lentilles , des balances, des moules de boulanger et de pâtissier. Le Panthéon serait -il donc une auberge, un hospice [hospitium], où les étrangers étaient accueillis sous la protection des dieux? En ce cas, l'abattoir aurait été une sorte d'office, et le triclinium un lavoir. Quoi qu'il en soit, la table et l'autel, la cuisine et la religion se coudoient en ce palais étrange.
Vous venez de parcourir toute la partie orien-
Le Forum.
taie du Forum. Passez maintenant devant le temple de Jupiter et gagnez la partie occidentale. En redescendant du nord au midi , le premier monument qui frappe est un portique assez long, tourné à l'orient sur le Forum. On y a cru voir un pœcile, un musée, un divan, un cercle, un grenier à blé ; toutes ces opinions sont également bonnes.
Derrière le pœcile s'ouvrent de petites chambres dont quelques-unes sont voûtées ; on y a ramassé des squelettes, on en a conclu que c'étaient des prisons. Plus bas s'étend, le long du Forum, le mur latéral du temple de Vénus. Dans ce mur s'enfonce une petite niche carrée où s'élevait, à un mètre environ du sol, une sorte de table en tuf creusée de cavités régulières qui s'alignent par ordre de capacité; ce sont des mesures publiques. Une inscription nous donne les moms des duumvirs qui les avaient jaugées sur l'ordre des décurions. Comme le dit fort bien M, Breton, c'étaient des étalons de mesures. De ces cinq cavités, les deux plus petites étaient destinées aux liquides ; on voit encore les trous par lesquels ces liquides s'écoulaient, une fois mesurés. La table en tuf a été transportée au musée ; on y a substitué sur place une imita-
tion grossière, qui donne une idée suffisanle de ce curieux monument.
On entre au temple de Vénus par la rue voisine que nous avons déjà traversée. Belles ruines, les plus belles peut-être de Pompéi : une vaste enceinte (ou péribole), encadrant un portique de quarante-huit colonnes, dont plusieurs sont encore debout et le portique , entourant lui-même le podium, où s'élevait le temple proprement dit, la maison de la déesse. En face de l'entrée , au pied du perron qui monte au podium, s'élève l'autel mal fait pour des sacrifices sanglants, et destiné, paraît-il, aux simples offrandes de fruits, de gàteaiix et d'encens que l'on consacrait à Venus. Outre la forme de l'autel, une inscription retrouvée et une statue de la déesse, dont l'attitude pudique rappelle le chefd'œuvre de Florence, autorisent suffisamment, à défaut de renseignements plus précis, le nom qu'on a donné à cet édifice. D'autres cependant l'ont attribué au culte de Bacchus, d'autres à celui de Diane, et la question n'est point encore vidée entre les savants ; mais Vénus étant la patronne de Pompéi méritait le plus beau temple de la petite ville.
Les colonnes du péribole ou de l'enceinte por-
tent les traces des restaurations maladroites opérées entre le tremblement de terre de 63 et l'éruption de 79. Elles étaient doriques, on les a voulu rendre corinthiennes, et, à cet effet, recouvertes de stuc et coiffées de chapiteaux qui ne leur vont pas. A l'une de ces colonnes est encore adossée une statue en forme d'Hermès. Autour de la cour se creuse un petit canal où courait l'eau de pluie, qui se versait dans des réservoirs. Le mur qui longeait le Forum était gaiement décoré de jolies peintures ; l'une d'elles, probablement sur bois, a été brûlée par l'éruption : on voit la place où elle manque. Derrière le temple s'ouvrent des pièces destinées autrefois aux prêtres ; on y a découvert de belles peintures, entre autres un Bacchus accoudé sur l'épaule du vieux Silène jouant de la lyre. Absorbé dans cette musique, il oublie le vin de sa coupe et le laisse tomber sur une panthère assise à ses pieds.
Il ne nous reste à visiter que le temple môme, la maison de la déesse. Les marches qui gravissaient le soubassement étaient au nombre de treize, nombre impair, afin qu'en montant du pied droit le premier degré, on arrivât également du pied droit au niveau du sanctuaire. Le
temple était périptère, c'est-à-dire tout entouré de colonnes libres, à chapiteaux corinthiens ; le portique se développait largement, et une mosaïque de marbres agréablement agencés formait le pavé de la cella, dont les murs peints figuraient de simples panneaux séparés çà et là par de simples pilastres. La patronne de Pompéi résidait là. Le dernier monument du Forum, au sud-ouest, est la Basilique; la rue par laquelle nous sommes entrés la sépare du temple de Vénus. La structure de l'édifice ne laisse aucun doute sur sa destination, confirmée d'ailleurs par le mot de Basilica ou Bassilica marqué çà et là par les oisifs, à la pointe d'un couteau, sur les murs. Basilique, venant d'un mot grec qui signifie roi, pourrait se traduire assez exactement par Cour royale. Au commencement, à Rome, ces édifices furent de simples halles couvertes , abritées contre la pluie et le soleil. Plus tard des colonnades les partagèrent en trois, même en cinq nefs, et la simple niche qui, destinée aux sièges des juges, se creusait au fond de ces monuments, finit par se développer en abside. Enfin, les premiers chrétiens, se trouvant à l'étroit dans les anciens temples, choisirent les hautes cours de justice pour y célébrer le culte du nouveau Dieu, et la
Basilique romaine imposa son architecture et ses proportions à la cathédrale catholique. Dans l'ahside où résidait la magistrature antique s'éleva le maître-autel et l'image sacrée de Dieu crucifié.
La Basilique de Pompéi présente au Forum six piliers entre lesquels glissaient cinq portes par des rainures encore visibles. Un vestibule, sorte de chalcidiqu€, s'étend entre ces cinq entrées et cinq autres indiquées par deux colonnes et quatre piliers. Le vestibule franchi, l'édifice apparaît dans sa grandeur vraiment romaine ; du premier regard l'œil reconstruit les larges colonnes en briques, régulièrement tronquées (on les dirait inachevées), qui sont encore debout sur leurs bases et qui, couronnées de volutes ioniques, devaient former, aux quatre côtés de cette aire grandiose et dallée de marbre, un portique monumental. Des demi-colonnes engagées dans les murs latéraux supportaient la galerie ; elles s'accouplaient dans les angles : l'espace du milieu devait être découvert. Des fragments de statues, et même de statues équestres, proclament la magnificence de ce monument, au fond duquel, au lieu d'abside, s'élevait à deux mètres au-dessus du sol une tribune ornée de six co-
lonnes corinthiennes et probablement destinée aux duumvirs. Les colonnes du milieu s'écartaient pour que ces magistrats pussent de leurs sièges embrasser toute la Basilique. Sous cette tribune, se cachait un caveau mystérieux à fenêtres grillées, quelques antiquaires affirment que c'était l'endroit où l'on donnait la torture aux prisonniers. Ils oublient que dans Rome, autrefois, les causes se jugeaient publiquement devant le peuple libre.
Quelques murs de la Basilique étaient couverts de graphites (j'invente ce mot pour traduire l'italien ^ro^/i), c'est-à-dire d'inscriptions marquées à la pointe d'un clou ou d'un couteau par les passants. En général, je ne transcris point ici les mille et une inscriptions insignifiantes que je trouve sur mon chemin. Elles ne nous apprendraient guère que le nom des magistrats pompéiens qui avaient construit ou reconstruit à leurs frais ou avec les deniers publics tel monument ou telle partie d'édifice. Mais les graphites de la Basilique méritent un moment d'attention. Ce sont tantôt des vers d'Ovide ou de Virgile, ou de Properce, jamais d'Horace ; le fait est singulier et confirme cette opinion de M. Sainte-Beuve, ingénieusement soutenue par cet écrivain dans son
livre sur Virgile, qu'Horace n'obtint toute sa gloire que longtemps après sa mort.
Veut-on quelque échantillon de cette poésie inscrite sur les murs par l'oisiveté des passants ? Voici un distique dont on ignore l'auteur :
Scribenti mî dictât Amor monslratque Cupido. Ah l peream siue te si Deus esse velim.
Le premier vers se retrouve dans la Divine Comédie de Dante qui n'avait cependant jamais mis le pied à Pompéi :
lo vo scrivendo corne amor mi spira.
Le second vers a été souvent reproduit par nos élégiaques, plagiaires sans le vouloir. Il signifie :
Ah! que je périsse, si je voudrais être Dieu sans toi.
C'est en(îore la chanson du bon roi Henri :
Si le roi m'avait donné
Paris sa grand'ville Et qu'il me fallût quitter
L'amour de ma mie, Je dirais au roi Henri :
Reprenez votre Paris !
J'aime mieux ma mie
0 gué.
J'aime mieux ma mie.
Certes l'auteur de cette vieille chanson ne se doutait pas qu'un Pompéien , sans doute un esclave, avait inscrit avec un clou la même idée,
quinze siècles avant lui , sur les murs du Palais de justice.
Outre des vers, parmi ces inscriptions, on a retrouvé toutes sortes de petites phrases, souvent très-incorrectes, contenant des complaintes d'amoureux, des épigrammes contre les juges (celle-ci, par exemple : Quod pretîum legi? Combien la loi?) ou de simples drôleries comme celles-ci :
« Suavis la cantinière a soif, je souhaite qu'elle ait grand'soif (pour boire tout son vin). »
Ou encore des imprécations contre celui-ci ou celui-là, assez pareilles au Crédeville voleur qui a si longtemps amusé nos pères, ou contre un certain Épaphras, esclave, qu'on accusait de ne rien entendre au jeu de paume et de n'avoir pas de poil au menton. Notons en passant que ces dernières inscriptions ont été retrouvées biffées, très-probablement par cet Épaphras qui avait son amour-propre.
C'est ainsi que les pierres de Pompéi sont pleines de révélations sur les hommes. La Basilique est facile à reconstruire et à repeupler. Là-haut les duumvirs, entre les colonnes corinthiennes ; devant eux les accusés, ici la foule, les amants confiant leurs secrets aux murailles, les penseurs y inscrivant leurs maximes, les railleurs y mar-
quant leurs facéties, les esclaves enfin, les pauvres , annonçant à la postérité la plus reculée qu'ils avaient au moins le jeu de paume pour se consoler de leur abjection !
Encore trois petites salles dont le fond s'arrondissait en absides (probablement des tribunaux inférieurs où siégeaient des magistrats subalternes, commissaires ou juges de paix), puis l'école de Verna, cruellement délabrée; enfin un petit arc de triomphe où s'élevait peut-être un quadrige, quelques piédestaux de statues érigées à d'illustres Pompéiens, à Pansa, à Salluste, àMarcus Lucrétius, Decidamius Rufus, quelques inscriptions à l'honneur de celui-ci ou de celui-là, du grand Romulus, du vieux Énée : tout cela visité, entrevu du moins, vous aurez fait le tour du Forum.
Yous savez maintenant ce qu'était la place publique dans une ville romaine : une vaste cour entourée des monuments les plus importants (trois temples, la Bourse, les tribunaux, les prisons, etc.), fermée de tous côtés (on voit encore aux issues des traces de portes grillées), décorée enfin de statues, d'arcs de triomphe, de colonnades : un centre d'affaires et de plaisirs, un lieu de promenade et de réunion, le Corso, le boulevayd
antique, ou pour mieux dire, le cœur de la cité. Sans grand effort d'imagination, tout cela se relève et se remplit d'une foule vivante et bariolée ; le portique et ses deux étages de colonnes bordent les monuments reconstruits, les femmes inondent les galeries supérieures, les oisifs laissent traîner leurs pas sur les dalles, les longues robes se retroussent en plis harmonieux; les marchands affairés se pressent au Chalcidique, les statues triomphent sur leurs piédestaux repeuplés , la belle langue des Romains retentit, scandée et sonore ; et le temple de Jupiter assis au fond comme sur un trône , et richement orné d'une élégance corinthienne, resplendit dans toute sa pompe en plein soleil.
Un air de faste et de grandeur, un souffle de Rome a passé dans cet ensemble d'édifices publics. Descendons de ces hauteurs et promenonsnous dans la petite ville.
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Lo plan de Pompéi. — Les noms princiers des maisons. — Aspect des rues : pavés, trottoirs, etc. — Les boutiques et les enseignes. — Le parfumeur, le chirurgien, etc. — Une manufacture antique. — Thermopoies, cabarets. — Balcons suspendus, fontaines. — Les affiches. — Commit no nuisance! — La religion dans la rue.
Vous n'avez pas besoin de moi pour cette excursion. Jetez un regard sur le plan, et vous pourrez vous orienter vous-même. Vous y voyez uiie enceinte ovale, un mur percé de plusieurs portes désignées par les noms de routes qui devaient en sortir ou plutôt des villes où devaient aboutir ces routes : Herculanum, Nola, Stables, etc. Les deux tiers de l'œuf sont encore immaculés : vous n'y découvrez qu'un cercle noir à l'extrémité droite désignant l'Amphithéâtre. Toute cette place blanche nous montre la partie de Pompéi qui n'a pas encore été déblayée, c'est un coteau couvert de vignes, de jardins et de vergers. C'est à gauche seulement que vous
trouverez des lignes figurant des rues, des maisons, des monuments, des places publiques. La légende nous donne les noms de fantaisie attribués aux rues : rue de l'Abondance, rue des Douze-Dieux, rue de Mercure, rue de la Fortune, rue de Fortunata, rue de Modeste, etc. Pour les maisons, les désignations sont encore plus arbitraires ; la plupart d'entre elles furent baptisées sous l'ancien régime, par le personnage auguste ou illustre devant lequel elles furent fouillées pour la première fois. C'est ainsi que nous avons à Pompéi la maison de François II , celle de Championnet, celle de Joseph II, celles de la reine d'Angleterre, du roi de Prusse, du grandduc de Toscane, celle de l'Empereur, celle de l'Impératrice et celle des princes de Russie, celle de Goethe, celle de la duchesse de Berry, celle du duc d'Aumale; j'en saute des vingtaines : tout l'Almanach de Gotha y passerait. Cela posé, parcourez les rues que vous voudrez, sans vous inquiéter de leurs noms qui changent souvent, au caprice des révolutions, des antiquaires et des guides.
Ces rues vous étonneront par leur petitesse; si vous êtes venu chercher ici le boulevard de Gand vous auriez mieux fait de rester à Paris. Ce que
nous appelons chez nous grandes artères était parfaitement inconnu des Pompéiens, qui ne perçaient entre leurs maisons que de minces sentiers dallés (pour cause de salubrité, disaient-ils : nous avons changé d'avis sur cette question d'hygiène publique). La plus grande largeur d'une rue pompéienne est de sept mètres; il en est qui tiennent avec leurs trottoirs dans un espace de deux mètres et demi. Ces trottoirs sont élevés et fort étroits, pavés très-diversement selon la richesse ou la fantaisie des propriétaires qui étaient chargés de leur entretien : ici en belles dalles, un peu plus loin en terre battue; devant la maison suivante en plaques de marbre, çà et là en oous signinum, mosaïque rudimentaire sur laquelle nous reviendrons plus tard. Ces trottoirs étaient coupés par des bornes souvent percées de trous (devant les boutiques, par exemple), peut-être pour attacher les ânes et les vaches des paysans, qui apportaient chaque matin dans la ville, jusqu'à la porte des citadins, leur lait ou leurs paniers de légumes. Entre les trottoirs passait la rue, pavée de gros blocs de lave que le temps n'a pas dégradés ; quand Pansa se rendait chez Paratus, ses sandales battaient les mêmes pierres que foulent nos bottes.
Les jours de pluie cette rue devait être un lit de torrent comme le sont encore les ruelles de Naples : aussi avait-on posé de loin en loin une ou trois grosses pierres qui permettaient aux piétons de passer d'un trottoir à l'autre à pied sec. Ces petites piles de pont devaient rendre le passage des voitures difficile ; aussi les ornières qu'on trouve encore marquées sur les pavés sont-elles des traces de chariots traînés lentement par des bœufs et non de ces chars légers que lancent si lestement les romanciers dans la petite ville antique. On sait d'ailleurs que les Pompéiens allaient à pied ; les notables seuls se faisaient voiturer dans les campagnes. Où trouver place pour des remises et des écuries, dans ces maisons grandes comme la main? C'est dans le faubourg seulement, dans la banlieue que l'ampleur des habitations rendait ce luxe possible. Rayons donc les chars de notre imagination , si nous voulons voir les rues de Pompéi comme elles étaient.
Après l'averse, l'eau de pluie descendait peu à peu dans les rigoles, qui couraient le long des trottoirs, et de ces rigoles, par des trous encore visibles, dans un canal souterrain qui l'emportait hors de la ville. Un de ces conduits est encore
ouvert dans la rue de Stables, non loin du temple d'Isis.
Quant à l'aspect général de ces voies antiques, il paraît triste, si l'on se représente les maisons fermées , les fenêtres absentes , les portes n'ayant qu'un mur nu pour façade et ne recevant le jour et l'air que de deux cours. Mais il n'en était pas ainsi : tout le prouve. D'abord les boutique s'ouvraient sur la rue, et s'y ouvraient presque entièrement, comme les nôtres, présentant aux passants un large comptoir qui ne laissait qu'un petit espace libre à droite ou à gauche pour permettre aux marchands d'entrer et de sortir. Dans ces comptoirs ordinairement revêtus d'une plaque de marbre se creusaient les bassins où les épiciers, les cantiniers gardaient leurs liquides et leurs comestibles. Derrière les comptoirs, le long du mur, s'élevaient des gradins en pierre sur lesquels étaient rangées les provisions. A l'étalage, d'un pilier à l'autre, pendaient en festons les comestibles; les étoffes ornaient probablement les devantures, et les chalands qui faisaient leurs emplettes du trottoir de la rue devaient former partout des groupes bruyants et très-animés^ Le méridional gesticule beaucoup, marchande volontiers, discute vivement, il parle
vite et haut, avec une volubilité sonore : allez le voir maintenant encore dans les bas. quartiers de Naples, qui rappellent en plus d'un point les ruelles de Pompéi.
Ces boutiques sont maintenant dépouillées, on n'y voit plus rien que les comptoirs vides, et çà et là les rainures où glissaient les portes formées de plusieurs volets s'emboîtant l'un dans l'autre. Mais les peintures ou les sculptures qui existent encore sur quelques piliers latéraux sont de vieilles enseignes qui nous apprennent ce qu'on vendait sur le comptoir voisin. Ainsi une chèvre en terre cuite annonce une laiterie, un moulin tourné par un âne désigne le magasin d'un meunier, deux hommes qui marchent l'un devant l'autre, chacun portant l'extrémité d'un bâton au milieu duquel pend une amphore, trahissent le voisinage d'un marchand de vin. Sur d'autres piliers sont marqués d'autres objets moins explicables ; ici une ancre, ailleurs un navire, ailleurs un échiquier. Connaissait-on à Pompéi le jeu de Palamède? Une boutique près des Thermes est ornée sur sa façade d'un combat de gladiateurs : l'auteur de cette peinture tenait à son œuvre, qu'il protégea par cette inscription :
Abiat [habêat] Venerem Pompeianam iradam [ira-
tam) qui hoc Ixserit. (Que celui qui dégradera cette peinture encoure la colère de la Vénus Pompéienne.)
D'autres boutiques ont été commentées par les objets qu'elles contenaient lorsqu'elles furent découvertes. Ainsi quand on trouva dans une suite de pièces donnant sur la rue d'Herculanum divers leviers dont l'un se terminait en pied de porc, des marteaux, des tenailles, des cercles en en fer, un essieu de voiture, la jante d'une roue, on se dit avec justesse : Ceci est un atelier de charron ou de forgeron. La forge n'occupait qu'une pièce derrière laquelle s'ouvraient une chambre de bain et un ceUier. Non loin de là une boutique de potier a été dénoncée par un four très-curieux dont la voûte est formée de quilles creuses en terre cuite emboîtées les unes dans les autres. Ailleurs on a découvert la boutique du barbier qui lavait, brossait, rasait, tondait peignait, épilait, parfumait les Pompéiens habitant près du Forum ; on y voit encore le siège en maçonnerie où s'asseyaient les pratiques. Quant aux marchands de savon, d'onguents et d'essences, ils devaient être nombreux : leurs produits ne servaient pas seulement à la toilette des femmes, mais aux cérémonies religieuses ou funè-
1î POMPÉÎ,
bres, et, après avoir parfumé les vivants, ils embaumaient les morts. C'est ainsi qu'outre les boutiques où les fouilles ont surpris une provision de matières grasses et pâteuses qui étaient peut-être du savon, on en pourrait citer une sur le pilier de laquelle trois peintures, maintenant effacées, représentaient un sacrificateur conduisant un taureau à l'autel, quatre hommes portant une caisse énorme autour de laquelle pendaient quelques vases ; enfin un corps lavé et pommadé pour l'embaumement : comprenez-vous cette enseigne lugubre? L'onguentaire, comme on l'appelait, faisait aussi le cadavre et l'affichait publi- (juement.
Du parfumeur au chimiste il n'y a qu'un pas : l'atelier de ce dernier industriel a été retrouvé, on l'a cru du moins, en déblayant un triple fourneau avec des chaudières murées. Deux pharmacies (l'une dans la rue d'Herculanum, l'autre en
■9 face du Chalcidique) ont été désignées plus nettement, non-seulement par une enseigne où l'on voyait un serpent (attribut d'Esculape) mangeant une pomme de pin,' mais par des tablettes, des pilules, des vases et des fioles contenant des liquides desséchés, enfin une boîte en bronze à compartiments qui devait renfermer des dro-
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gués : Une coulisse pour la spatule avait été ménagée dans ce petit meuble assez curieux. Non loin de l'apothicaire vivait le médecin , apothicaire lui-même, de plus chirurgien ; c'est chez lui qu'on a recueilli les fameux instruments de chirurgie qui sont au Musée et qui ont soulevé de si orageux débats entre le docteur Purgon et le docteur Pancrace. Le premier, étant médecin , avait cru pouvoir donner son avis sur ces instruments, de quoi le second, étant antiquaire, s'irrita fort, vu que la Faculté, selon lui, n'avait point à s'occuper d'archéologie. Quoi qu'il en soit, les pièces sont au Musée, où tout le monde peut les voir; il y a un forceps pour arracher les dents selon les uns, pour saisir et serrer les artères selon les autres; il y a un specillum en bronze, une sonde contournée en forme d'S, des lancettes, des pinces, des spatules, des hameçons, un trident, des aiguilles de toute espèce, des bistouris de toute forme, des cautères, des ventouses, que sais-je? en tout, plus de trois cents objets divers. Cette riche production prouve que les anciens étaient assez habiles en chirurgie et avaient inventé bien des instruments qu'on croyait modernes. C'est tout ce qu'il nous importo de savoir. Pour de plus amples renseigne-
ments, voir le septième volume des Mémoires de l'Académie d'Herculanum.
D'autres boutiques (celle du marchand de couleurs, celle des orfèvres, l'atelier du statuaire, etc.) nous ont révélé quelques procédés des anciens artistes; nous savons, par exemple, que ceux de Pompéi employaient presque exclusivement, dans la préparation de leurs couleurs, des substances minérales, telles que la craie, l'ocre, le minium, le cinabre, etc. Le règne végétal ne fournissait guère que le noir de charbon, et le règne animal que la pourpre. Les couleurs mélangées de résine ont fait croire que l'encaustique était le procédé dont se servaient les anciens dans les peintures murales , opinion vivement combattue par d'autres hypothèses non moins discutables : il ne nous appartient pas d'entrer dans ce débat. Quoi qu'il en soit, le marchand de couleurs eut une famille affreusement décimée par l'éruption ; quatorze squelettes ont été relevés dans sa boutique.
Quant au sculpteur, il était fort occupé lors de la catastrophe : on a trouvé chez lui nombre de statues de marbre ébauchées ou inachevées, de plus, les instruments de son art, le ciseau, le poinçon, les limes, de. Tout cela est au Musée de INaples.
11 y avait donc des artistes à Pompéi, mais il y avait surtout des artisans ; les foulons , souvent désignés dans les inscriptions , devaient être les plus nombreux; ils formaient une corporation respectable. On a découvert leur manufacture (la Fullonica], péristyle entouré de chambres dont les unes servaient d'ateliers, les autres d'habitations. Une inscription peinte dans la rue, annonce que les teinturiers [offectores) votent pour Posthumius Proculus. Ces offectores étaient ceux qui reteignaient les laines; ceux qui les teignaient s'appelaient infectorcs. Dans la fabrique s'étageaient quatre grands bassins; l'eau descendait de l'un à l'autre, un cinquième bassin s'enfonçait dans le sol. Le long des quatre bassins régnait une estrade à l'extrémité de laquelle étaitînt rangés six ou sept bassins plus petits où les étoffes étaient empilées et foulées. A l'autre extrémité de la cour, une petite vasque de marbre servait probablement de cuvette aux ouvriers. Mais ce qu'il y avait de plus curieux dans ces ruines, c'étaient les peintures, aujourd'hui transportées au Musée de Naples, qui décoraient un des piliers de la cour. On y voyait très-distinctement un ouvrier frottant avec une sorte de brosse ou de carde une pièce
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d'étoffe blanche bordée de rouge, tandis qu'un autre vient à lui coiffé d'une de ces grandes cages d'osier sur lesquelles les fdles de ce pays font encore sécher leurs nippes. Ces cages ressemblent aux cloches d'acier que nos femmes passaient autrefois sur leurs jupes : aussi, dans le patois napolitain, l'un et l'autre instrument portent-ils le nom de séchoir {asciuttapanni) . Sur le séchoir de la peinture pompéienne est posé l'oiseau de Minerve, protectrice des foulons, déesse du travail. A gauche des ouvriers, une jeune fille présente des étoffes à une femme assise et vêtue richement, probablement une acheteuse. Une autre peinture représente des ouvriers pressant et foulant des mains et des pieds toutes sortes de tissus dans des cuves exactement pareilles aux petits bassins que nous avons vus dans la cour. Une troisième peinture montre la maîtresse de la maison donnant des ordres à ses esclaves ; une quatrième enfin figure une presse à fouler qu'on dirait moderne, tant elle ressemble à celles qu'on emploie encore de nos jours. L'importance de cet édifice, aujourd'hui fort dépouillé , confirme ce que les auteurs nous ont appris sur les foulons pompéiens et sur leur industrie autrefois célèbre.
Cependant le plus grand nombre des boutiques dont on n'a pu préciser la destination étaient des dépôts et des débits de comestibles. Le marchand d'huile de la rue qui mène à l'Odéon se faisait remarquer entre tous parla beauté de son comptoir couvert d'une table de cipollin et de marbre gris, revêtue extérieurement d'une plaque ronde de porphyre entre deux rosettes. Huit vases d'argile contenant encore des olives* et de l'huile épaissie ont été retrouvés chez ce luxueux épicier.
Les thermopoles étaient aussi très-nombreux. C'étaient les cafés de l'ancien monde : on y vendait des boissons chaudes, du vin cuit et parfumé, toutes sortes de mélanges qui devaient être détestables, mais pour lesquels les anciens paraissaient avoir un goût particulier. « Mille et mille fois plus estimables que les cabarets de nos jours, ces thermopoles des siècles passés, où Ton n'allait pas honteusement prostituer son bien et sa vie en se gorgeant de vin, mais où l'on s'assemblait pour s'amuser honnêtement et sans ris-
1. Ces olives, molles encore et pûteuses, avaient une odeur rance, une saveur grasse et piquante; les noyaux, moins allongés, plus enflés que ceux des olives napolitaines, étaient trèsdurs et contenaient encore quelques bribes de leur amande : enfin parfaitement conservées, bien qu'elles eussent dix-huit siècles, on les eiit dit cueillies depuis quelques mois.
que à boire de l'eau chaude.... » Le Sage qui a écrit cela n'était pas exactement renseigné. Les liqueurs qu'on vendait dans les thermopoles pompéiens étaient très-fortes, en plus d'un endroit elles avaient jauni le pavé sur lequel reposaient les pointes des amphores. On a trouvé du vinaigre dans la plupart de ces boissons. Dans la taverne de Fortunata, le marbre du comptoir est encore maculé par l'empreinte des anciennes coupes.
Les boulangeries ne manquent pas à Pompéi ; la plus complète est dans la rue d'Herculanum, où elle remplit toute une maison dont la cour intérieure est occupée par quatre moulins. Rien de plus élémentaire que ces meules. Qu'on se figure deux grosses pierres figurant deux cônes dont le supérieur, renversé sur Tautre, donne à chaque moulin l'apparence d'un sablier. La pierre inférieure demeurait immobile, l'autre tournait au moyen d'un appareil en bois mû par un homme ou par un âne; le grain s'écrasait entre les deux pierres, patriarcalement. L'âne condamné à faire ce métier devait être une bête bien patiente; mais que dire des esclaves appelés souvent h le remplacer? Pour ces pauvres diables, c'était d'ordinaire un châtiment, on leur crevait les yeux
et on les envoyait à la meule. On les en menaçait quand ils se conduisaient mal. Pour d'autres, c'était un simple office, que remplirent même des hommes d'esprit (Plante, dit-on, etTérence). Pour quelques-uns, ce fut plus tard une façon de de payer leurs vices ; les meuniers manquant de bras établirent des thermopoles autour des moulins; les passants, pris au piège, étaient attachés à la meule.
Hâtons-nous d'ajouter que le service du moulin que nous visitons n'était pas fait par un chrétien, comme ondiraitàNaples, mais par un mulet dont on a retrouvé les os dans une pièce voisine; probablement une écurie dont les mangeoires s'élevaient à quatre-vingts centimètres au-dessus du sol ; dans une cloison, l'abreuvoir est encore visible. Enfin, la religion, qui entre partout dans les anciennes mœurs de l'Italie, comme dans les nouvelles, se montre aussi dans les peintures du pistrinum ; on y voit les sacrifices à Fornax, la patronne des fourneaux, la sainte des cuisines.
Mais revenons k nos moulins. Ceux que tournait le vent n'étaient pas connus des anciens : ceux que tournait l'eau manquaient dans Pompéi, faute d'eau courante. De là ces moulins à bras, vieux système déjà employé du temps d'Homère.
En revanche, l'institution de la boulangerie complète, avec toutes ses dépendances, ne remontait pas si haut. Les premiers Romains faisaient leur pain chez eux. Rome avait déjà presque cinq cents ans quand les premiers boulangers établirent des moulins fixes où les propriétaires envoyèrent leurs grains, comme ils font encore dans les provinces napolitaines ; on les leur rendait changés en pains, c'est-à-dire moulus, pétris et cuits. L'établissement pompéien que nous visitons était une de ces boulangeries complètes.
On y reconnaît encore les bassins qui servaient à la manipulation du pain et le four dont la voûte est intacte avec la cavité qui conservait les cendres, le vase plein d'eau qui servait à asperger la croûte et à la rendre luisante, enfin le tuyau à triple canal par où s'échappait la fumée : excellent système révélé par les fouilles pompéiennes et imité depuis lors avec succès. Le four donnait dans deux petites pièces par deux ouvertures ; le pain entrait par l'une en pdte et sortait par l'autre quand il était cuit. Tout cela est d'une si parfaite conservation, qu'on serait tenté d'employer encore au même usage ces vieilles briques inoccupées depuis dix-huit siècles. Les pains mêmes ont survécu : dans la boulangerie dont je parle,
on en trouva plusieurs portant les marques d'ordonnance [siligo graniy farine de froment ; ou bien e cicera^ farine de pois chiches), sage précaution contre la mauvaise foi des marchands. Récemment encore, dans les dernières fouilles, M. Fiorelli rencontra un four si hermétiquement fermé, quMl n'y était pas entré un grain de cendre; en revanche, quatre-vingt-un pains un peu rassis, mais entiers, durs et noirs, s'y trouvaient rangés dans l'ordre où ils avaient été placés le 23 novembre 79. Ravi de cette trouvaille, il entra lui-même dans le four et sortit de sa main les précieuses reliques. Les pains pèsent, pour la plupart, une livre environ (le plus lourd 1204 grammes); ils sont ronds, déprimés au centre, relevés au bord et partagés en huit lobes ; on en pétrit encore en Sicile d'exactement pareils ; le professeur de Luca les a pesés et analysés minutieusement dans une lettre adressée à notre Académie des sciences.
Figurons-nous maintenant toutes ces boutiques, tous ces ateliers, ouverts et garnis, les étalages, les acheteurs, les marchands, les passants, le tapage méridional, la rue n'est plus si morte. Ajoutons que les portes des maisons ne se fermaient que le soir; les promeneurs pouvaient
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donc glisser un regard dans chaque allée et s'égayer en apercevant les claires décorations de l'atrium. Ce n'est pas tout; les étages supérieurs, aujourd'hui croules, étaient en communication avec la rue; des fenêtres s'y ouvraient discrètement, qui devaient encadrer çà et là quelque tête brune, jalouse de voir et d'être vue; les dernières fouilles ont révélé l'existence de balcons suspendus et couverts, longs corridors extérieurs percés de croisées qui reparaissent souvent dans les peintures ; la Pompéienne devait s'y installer souvent pour prendre part à la vie du dehors. La ménagère d'autrefois, comme celle d'aujourd'hui, tendait de là-haut son panier au marchand ambulant qui promenait sa boutique portative, et plus d'une belle fille y dut porter ses doigts à ses lèvres comme pour y cueillir (usage antique) le baiser qu'elle lançait au jeune Pompéien caché là-bas à l'angle du mur. Ainsi repeuplée, la ruelle d'autrefois était plus gaie que les nôtres, et les maisons peintes, les murs bariolés, les monuments, les fontaines animaient vivement le tableau, trop éclatant pour nos yeux.
Ces fontaines, fort simples, se composaient de grands bassins carrés, formes de cinq pierres, u.ic pour le fond, quatre pour les rebords, tenant
l'une à l'autre par des crampons de fer. L'eau y tombait de cippes plus ou moins ornés qui figuraient ordinairement un mufle d'animal, des têtes de lion, des masques, un aigle tenant dans ses serres un lièvre qui crachait l'eau dans un bassin. Une de ces fontaines est protégée par un garde-fou en fer qui devait empêcher les passants d'y tomber. Une autre est flanquée d'un grand réservoir voûté [caslellum] et fermé par une porte. Ceux qui ont vu Rome savent à quel point les anciens tenaient à l'eau qu'ils amenaient de loin par des aqueducs prodigieux dont les débris couvrent encore tout l'ancien territoire de l'empire. L'eau courait partout, abondante et claire, et ne manquait jamais dans les villes des Romains. On n'a pu découvrir cependant par quels moyens s'abreuvait Pompéi dépourvue de sources, fort élevée au-dessus de la rivière et ne recevant dans les citernes que l'eau de pluie avarement répandue par l'implacable sérénité du ciel. Les innombrables conduits retrouvés, en plomb, en maçonnerie, en terre cuite, et surtout les jets d'eau qui jaillissaient dans les bassins des riches maisons, font croire à l'existence d'un aqueduc aujourd'hui disparu, qui alimentait toute cette partie de la Campanic.
Outre les fontaines, les affiches égayaienl les rues; les murs en étaient couverts, et çâ et là quelques parois blanchies servaient aux avis qu'on prodiguait au public. Ces panneaux, consacrés aux annonces, portaient le nom d'album : y peignait qui voulait en lettres rouges, effilées et maigres, tout ce que nous imprimons aujourd'hui à la quatrième et même aux autres pages de nos journaux. Rien de plus curieux que ces inscriptions qui nous montrent non-seulement toutes les préoccupations de la petite ville, mais sa langue, l'ancienne et la moderne , la savante et la vulgaire : l'osque , le grec , le latin et le patois. Si nous étions érudits, ou si nous voulions le paraître, nous pourrions, avec les travaux des doctes (Fiorelli, Garrucci, Mommsen, etc.), compiler un chapitre d'une science effrayante sur les monuments épigraphiques de Pompéi. Nous montrerions par quelles gradations la langue osque, celle de l'autonomie, céda petit à petit à la langue' romaine, celle de l'unité ; dans quelle mesure Pompéi, qui ne fut jamais une ville grecque, employa l'idiome sacré du divin Platon; nous pourrions même ajouter quelques observations i)ersonnelles sur l'accent et'le dialecte des Pompéiens, qui pronon-
çaient le latin comme les Napolitains prononcent le toscan, avec des altérations singulièrement analogues. Mais ce que vous cherchez ici, lecteur pressé, ce n'est pas l'érudition, c'est la vie. Choisissez donc dans ces inscriptions celles qui nous apprennent quelque chose sur les coutumes de ce peuple mort, — mort et enterré — et exhumé.
La plupart de ces annonces ne sont autre chose que des candidatures proclamées. Évidemment Pompéi fut engloutie au moment des élections. C'est tantôt un électeur, tantôt un groupe de citoyens, une corporation d'artisans ou de marchands, qui recommandent pour l'édilité, pour le duumvirat, le candidat qu'ils préfèrent. Ainsi Paratus nomme Pansa, Philippe choisit Caius Aprasius Félix; Valentin avec ses élèves élit Sabinus et Rufus. Quelquefois l'électeur est pressé : il demande que son candidat soit vite élu. Les fruitiers, les portefaix, le muletiers, les ouvriers des salines, les charpentiers, les charrons, se réunissent encore pour pousser l'édile qui a leur confiance. Souvent, pour donner plus de poids à son vote, la corporation se déclare unanime : c'est ainsi que tous les orfèvres veulent pour édile un certain Photinus (marchand de poisson, pense
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Overbeck). N'oublions pas les dormeurs qui se déclarent pour Vatia. Qu'étaient-ce donc que ces amis du sommeil? Peut-être des bourgeois qui craignaient le bruit; peut-être aussi, masquée par un nom ironique et rassurant, quelque association de tapageurs nocturnes.
Quelquefois le candidat est recommandé par une épithète élogieuse, indiquée par des sigles, abréviations fort usitées chez les anciens. Le recommandé est toujours un bon homme, un homme probe, un excellent citoyen, un gazTon très-moral. Il arrive môme qu'on promet en son nom des merveilles; ainsi, après avoir désigné pour l'édilité Jules Polybe, un électeur annonce qu'il apportera de bon pain. L'intrigue électorale allait plus loin; nous sommes fort avancés en ceci, mais je crois que les anciens étaient nos maîtres. J'ai lu sur un mur cette insinuation effrontée : Sahinum sodilem, Procule, fac et ille te faciet. — (0 Proculus, nomme Sabinus édile et il te nommera!) C'est franc et net, il me semble.
Assez sur les élections, il ne manque pas d'annonces d'un autre genre. Quelques-unes nous donnent le programme des spectacles de l'amphithéâtre : Telle troupe de gladiateurs combattra tel jour; il y aura des chasses et des tentes.
voire des aspersions d'eau parfumée pour rafraî-, chir les spectateurs [venatio, vêla, sparsiones). Trente paires de gladiateurs ensanglanteront l'amphilliéâtre. Ou bien les affiches indiquaient des appartements à louer.
Quelques inscriptions peintes ou marquées à la pointe étaient des boutades ou des exclamations de passants facétieux. L'un disait ': « Oppius, le portefaix, est un voleur, un filou! » Quelquefois des déclarations amoureuses : « Auge aime Arahienus. » Sur un mur de la rue de Mercure, une feuille de lierre, formant un cœur, enfermait le doux nom de Psyché. Ailleurs, un plaisant avait annoncé, parodiant le style lapidaire, que sous le consulat dé L. Monius Asprenas et d'A. Plotius, il lui était né un ânon. « Un pot à vins a été perdu, celui qui le rapportera aura telle récompense de la part de Varius ; mais celui qui ramènera le voleur aura le double. »
Enfin, d'autres inscriptions étaient des avertissements donnés aux passants pour la propreté des rues, et rappelant en termes plus précis le commit no nuisance que les Anglais affichent dans la même intention. On trouve sur plus d'un mur, à Pompéi, des serpents fort bien peints qui suffisaient pour prévenir toute incongruité; le ser-
pent était sacré dans l'ancienne Rome. Étrange intervention de la religion dans les plus infimes détails de la vie! Il y a quelques années à peine, les Napolitains suivaient encore l'exemple de leurs ancêtres; ils protégeaient les murs extérieurs de leurs maisons par des peintures symboliques, ils barbouillaient non des serpents, mais des croix.
La douane. — Les fortifications et les portes. — Les routes romaines. — Le cimetière de Pompéi. — Les funérailles: le cortège, le bûcher, le jour des morts — Les tombeaux et les inscriptions. — Concessions à perpétuité. — Sépulture des riches, des bestiaux, des pauvres. — Les villas de Diomède et de Cicéron.
Ce qu'on trouve aux abords d'une grande cité, Ce sont des abattoirs, des murs, des cimetières ; C'est ainsi qu'en entrant dans la société, On trouve ses égouts.
Alfred de Musset aurait peint exactement dans CCS vers les quartiers suburbains de Pompéi, s'il avait ajouté à son énumération les cabarets et la douane. Ce dernier établissement ne manquait pas chez les anciens, et ne pouvait être oublié dans notre petite ville très-commerçante. Aussi a-t-on retrouvé l'endroit où le percepteur devait attendre au passage les chariots qui venaient des campagnes et des villages voisins. Il ne reste absolument rien à voir dans cette grande salle pavée en mosaïque; on y trouva des balances,
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des romaines et quantité de poids en pierre ou en métal, marqués d'inscriptions quelquefois singulières, celle-ci, par exemple : Eme et habbebis (avec un b de trop, redoublement très-fréquent dans le patois de Naples), ce qui veut dire en français : Achète et tu auras. Une des balances porte une inscription déclarant qu'elle avait été vérifiée ou contrôlée au Capitole, sous tels consuls ou tels empereurs. La main de Rome!
Outre la douane, cette entrée de la ville contenait force remises, écuries, tavernes, thermopoles, auberges suspectes et autres mauvais lieux. Les maisons même du quartier ont un air louche. On suit une longue rue, et l'on a devant soi la porte d'Herculanum et les murailles.
■ Ces murailles sont à voir, elles tiennent encore. Certes elles ne résisteraient pas à nos canons, car si les anciens construisaient mieux que nous, nous détruisons mieux qu'eux; c'est une justice à nous rendre. On ne peut qu'admirer cependant ces morceaux de péperin dont les joints montent en biais et qui tiennent l'un à l'autre sans mortier. Aussi anciens que la ville, ces remparts furent détruits en partie sous Sylla et réparés en opus incertum, c'est-à-dire en petites pierres de toute forme et de diverse grandeur,
adaptées l'une à l'autre sans ordpe ni rang d'assises, comme par hasard. L'ancienne construction datait probablement de l'autonomie pompéienne; les Osques y ont mis la main. Le mur d'enceinte, au pied duquel ne se creusaient pas de fossés, formerait une ligne ovale dô deux kilomètres et demi, s'il n'était pas interrompu du côté des montagnes et de la mer, entre la porte de Stables et celle d'Hcrculanum. Ces remparts se composaient de deux murs (escarpe et contreescarpe), entre lesquels régnait un terre-plein terrassé ; le mur extérieur, légèrement incliné, était armé de créneaux entre lesquels l'archer pouvait se mettre à l'abri dans un angle de pierre, aussitôt qu'il avait tiré sa|Ièche. Le mur intérieur, dominant l'autre et moins ancien, était également couronné de créneaux. Le rempart curviligne ne présentait pas d'angles avancés, dont la saillie n'eût pu résister, dit Vitruve, aux coups répétés des machines de siège : il était coupé par neuf tours à trois étages voûtés, inégalement distancées, selon que le terrain exigeait plus ou moins de défense, percées de meurtrières et peu solides (Vitruve les aurah voulues rondes et en pierre de taille; celles de Pompéi sont carrées et en petits moellons reliés
avec du mortier). Le troisième étage de chaque tour atteignait le terre-plein du rempart, auquel il communiquait par deux portes.
Malgré tout ce qu'il en reste, les murs de Pompéi ne servaient plus guère au moment de l'éruption. Démolis par Sylla, puis par Auguste, ébranlés par le tremblement de terre et interrompus, comme je l'ai dit, ils laissaient la ville ouverte. Ils devaient servir de promenade, comme les bastions genevois.
Huit portes s'ouvraient autour de la ville (peutêtre aussi une neuvième, aujourd'hui disparue, donnant sur la mer). La plus curieuse de toutes est celle de Nola, dont la construction paraît fort ancienne. On y retrouve ces belles pierres de taille qui portent la griffe des premiers temps. Une tête assez fruste el ravagée, dominant l'arcade, était accompagnée d'une inscription osque qui, mal lue par un savant, fit croire un instant que les Campaniens du sixième siècle avant Jésus-Christ adoraient l'Égyptienne Isis. Le docte déchiffreur avait lu : Isis prophela (je traduis en latin, supposant que vous entendez aussi peu que moi la langue osque). L'inscription portait : idem probavit.
Il est bon de franchir la porte pour admirer
l'angle que forment sur cet unique point les remparts. Je doute que la ville ait jamais été attaquée de ce côté-là. Avant d'atteindre la porte, les assaillants auraient dû serpenter au fond d'un étroit couloir où les archers, postés sur les murs et armés de flèches et de pierres, les eussent écrasés tous.
La porte d'Herculanum est moins ancienne et pourtant plus ravagée que celle-ci. L'arcade a croulé ; il faut quelque attention pour la rétablir. Cette porte formait trois entrées : les deux latérales étaient probablement destinées aux piétons ; celle du milieu se fermait au moyen d'une herse glissant dans une rainure encore visible, mais revêtue de stuc. Or la herse aurait fait tomber cet enduit ; il faut donc croire qu'au moment de l'éruption elle ne servait plus depuis longtemps, Pompéi ayant cessé d'être un place forte.
La porte d'Herculanum était découverte intérieurement, afin que les archers, debout sur les terrasses qui couvraient les entrées latérales, pussent tirer sur les assiégeants, même après la herse forcée. Nous savons qu'une des ruses des assiégés consistait à laisser entrer l'ennemi, puis à refermer aussitôt sur lui cette cataracta formidable, suspendue avec des chaînes de fer.
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On le massacrait alors aveuglément et l'on se couvrait de gloire.
La porte franchie, on se trouve sur une de ces belles routes pavées qui, partant de Rome dans toutes les directions, ont laissé partout des traces très-visibles et, dans bien des endroits, servent encore. Les Grecs avaient la grâce, les Romains la grandeur; rien ne le montre mieux que leurs magnifiques voies perçant les montagnes, comblant les ravins, exhaussant les plaines, traversant les marais, enjambant les fleuves, même les vallées, et courant ainsi du Tibre à l'Euphrate. Pour les construire, on traçait d'abord deux sillons parallèles, entre lesquels on enlevait tout le terrain meuble, qu'on remplaçait par des matériaux choisis, fortement serrés, massés et battus. Sur cette base (le pavimentum)^ on posait une couche de moellons (le slatumen), puis un blocage de gravier mêlé de chaux (le rudus] ; enfin un troisième lit formé de craie, de brique, de chaux, de terre, de sable pétris, battus ensemble en croûte solide : c'était le nucleus. Enfin, sur le tout, on posait ces gros blocs de lave que vous Irouyez partout aux environs de Naples. Je l'ai dit, ces routes ont vingt siècles et elles servent toujours.
Celle d'Herculanum formait une promenade charmante aux portes de Pompéi ; une rue bordée d'arbres et de villas, comme nos Champs-Elysées, et descendant de la ville dans la campagne, entre deux rangées de monuments coquets, joliment décorés, de niches, de kiosques, de belvédères très-gais d'où la vue était admirable. Cette promenade était le cimetière de Pompéi. Qu'une pareille indication ne vous afflige pas : rien n'était moins triste autrefois qu'un cimetière. Les anciens n'aimaient pas la mort, ils évitaient d'en prononcer le nom ; ils recouraient à toutes sortes de faux-fuyants pour éviter ce mot lugubre. Ils disaient des trépassés : « ceux qui furent, j) ou « ceux qui s'en sont allés. » Très-expansifs aux premiers moments, ils poussaient de hauts cris ; leur douleur jetait sa gourme. Mais, la première explosion passée, il n'en restait pas cette mélancolie tenace ou cette impression sérieuse qui persiste dans nos pays chrétiens. Les méridionaux sont des épicuriens, en religion comme dans la vie. Leurs cimetières étaient de vastes allées; les enfants jouaient aux osselets sur les tombeaux.
Voulez-vous quelques détails sur les enterrements des anciens? « L'usance étoit telle, dit Claude Guichard, docteur en droit, en son livre
des Funérailles, imprimé à Lyon par Jean de Tournes, en 1581. Quand le malade se trouvoil en extrême danger, ses parents le venoient visiter, s'asseyoient sur son lit et lui tenoient compagnie jusqu'à tant qu'il commenroit à râler et à tirer les traits de la mort. Alors le plus proche d'entre eux, tout éploré, s'avançoit près du patient et l'embrassoit fort étroitement, poitrine contre poitrine, visage contre visage, afin de recueillir son âme, et recevoit bouche à bouche le dernier hoquet. Quoi, fait, lui serroit les lèvres et les paupières, les accommodant proprement de peur que les assistants n'aperçussent les yeux du défunt ouverts. Car, selon leurs coutumes, n'étoit loisible aux vivants de voir les yeux des trépassés.... Puis, on ouvroit la chambre de toutes parts, on y laissoit entrer ceux qui vouloient de la famille ou du voisinage : là ou ils se mettoient trois ou quatre à crier le défunt plusieurs fois — et voyant qu'il ne disoit mot, sortoient et divulguoient le trépas.... ^lors, le proche parent alloit donner au lit le dernier baiser au décédé, puis le remettoit aux chambrières du logis, si c'étoit personne de basse étoffe. S'il étoit des apparents et principaux, il le consignoit entre les mains des personnes commises à cetoflice, pour le laver, oindre et accoutrer selon
la coutume et ce qui étoit requis, en égard à la qualité, grandeur et rang du personnage. »
Or il y avait à Rome plusieilrs ministres, serviteurs publics et officiers qui avaient charge de tout ce qui appartenait aux funérailles, comme étaient les libitinaires, désignateurs et autres pareils : « Ce qui fut sagement institué par Numa Pompilie, tant pour apprendre aux Romains de n'avoir point en horreur les choses mortuaires, ni ne les fuir point comme contaminantes la personne, que pour leur réduire en mémoire que tout ce qui a eu commencement de naissance doit semblablement avoir fin de mort, étant le naître et le mourir sous le gouvernement et puissance d'une même déité. Car ils estimoient que Libitine fût la même que Vénus, déesse de génération. « Or donc les susdits officiers avaient sous leurs ordres diverses classes de serfs, qu'ils appelaient en leur langue les jjollinclores, les vespillones^ les sandapilarii ^ les ustores , les cadaverum custodes, chargés qui d'oindre les cadavres, qui de les porter en terre, qui de les brûler, qui de les garder. « Après que les pollinctores avoient lavé, oint et embaumé soigneusement le corps, selon la coutume et la dépense que l'on vouloit faire, ilsl'cnveloppoient d'un drap blanc de lin, à la mode des
Égyptiens, et en cet équipage le posoient sur un lit bien paré, au plus honorable membre de la maison, puis devant iceluiélevoient un petit dressoir en forme d'autel sur lequel on mettoit brûler les odeurs et encensements ordinaires avec des cierges et chandelles allumées.... Or, si la personne décédée étoit de marque, on gardoitlecorps ainsi accoutré l'espace de sept jours continuels dedans la maison, lesquels pendant les proches parents revêtus de certaines robes longues ou manteaux fort larges et plantureux appelés ricinia, avec les chambrières et autres femmes prises pour pleurer, ne cessoient de se plaindre et tourmenter, renouvelant le deuil à chaque fois que quelque notable personne cntroit dans la cham bre, et disoit-on que pendant ce temps le trépassé étoit sur terre, c'est-à-dire réservé pour quelques jours encore au logis, cependant qu'on dépêchoit les préparatifs de la pompe et magnificence des funérailles.... Le huitième jour, afin d'assembler plus aisément les parents, alliés et amis du défunt, avertir le peuple et convoquer ceux qui auroient envie de s'y trouver, le convoi, qu'ils appeloient exequîœ , étoit crié et publié à son de trompe par tous les carrefours et places notables de la ville par le crieurdes trépassés en la forme
qui s'ensuit : Un tel citoyen est allé de vie à trépas, ceux qui auront loisir d'aller aux obsèques, qu'ils s'apprêtent, il en est temps, on le va emporter du logis. »
Écartons-nous maintenant, voici un convoi qui passe. Qui donc est mort? Probablement un personnage consulaire, unduumvir, puisque des licteurs ouvrent le cortège. Derrière eux marchent les joueurs de flûte, les mimes et les saltimbanques, les trompettes, les tambourins et les pleureuses [prœficx], payées pour jeter des cris, s'arracher les cheveux, chanter des complaintes, exalter le défunt, jouer le désespoir, « et enseigner aux chambrières comment elles se porteroient en lamentations; car sans pleurs ne se dévoient passer les funérailles. » Tout cela forme un charivari plaintif et burlesque qui attire la foule et grossit le cortège, au grand honneur du trépassé. Viennent après les magistrats, les décurions en robe de deuil, puis le brancard orné d'ivoire ; le duumvir Lucius Labeo (c'est lui qu'on enterre^ est « couché de long et paré de linceuls blancs et de riches couvertures de pourpre, la tête un peu relevée etattournée d'une belle couronne, s'il la mérite. « Parmi les esclaves qui portent le brancard marche un homme dont la tête est cou-
verte de laine blanche « ou d'un bonnet en signe de liberté ; » c'est l'affranchi Menomachus, qui est devenu riche et qui mène le deuil de son maître. Puis viennent les lits vides, « couchettes assorties des mêmes parements que celle où reposoit le corps du défunt ; » il est écrit que Sylla le dictateur en eut six mille à ses funérailles ; — puis la longue fde des images en cire des ancêtres: les anciens morts enterraient ainsi les nouveaux ; puis les parents vêtus de deuil, les amis, les bourgeois enfin le peuple en foule ; la multitude est d'autant plus grande que le défunt est plus honoré. Enfin d'autres trompettes et d'autres sauteurs dansant, grimaçant, cabriolant, singeant le duumvir qu'ils vont inhumer, ferment le cortège. Cette foule interminable débouche dans la rue des Tombeaux par la porte d'Herculanum.
L'ustrinum est ouvert, c'est la salle où l'on va brûler le cadavre. Vous connaissez cet usage romain : selon les uns, c'était une faconde hâter le dégagement de l'àme et son affranchissement de la matière ou sa fusion dans le grand tout ; selon les autres, c'étaitune mesure d'hygiène publique. Quoi qu'il en soit, les corps pouvaient être enterrés ou brûlés, pourvu que l'inhumation des cadavres ou des cendres eût lieu hors des villes. Une
partie du cortège entre dans l'ustrinc ; on va donc brûler le duumvirLucius Labeo.
Le bûcher est formé de sapins, de sarments ou d'autres bois faciles à s'enflammer. Les proches parents et l'affranchi prennent le brancard et le posent commodément sur la pile, puis l'homme qui ferme les yeux du mort les lui rouvre, lui faisant regarder le ciel, et lui donne le dernier baiser. Alors on couvre le bûcher de parfums et d'essences, on y rassemble tous les meubles, vêtements, objets précieux qu'on veut brûler. Les trompettes sonnent, et l'affranchi, prenant une torche et détournant les yeux, met le feu à l'échafaudage. Aussitôt commencent les sacrifices aux mânes, les formalités , les simagrées, les hurlements des pleureuses, les combats do gladiateurs , ce pour satisfaire à la cérémonie étroitement d'eux observée, qui portoit devoir être répandu du sang humain devant le bûcher allumé ; » si bien qu'à défaut de gladiateurs, les femmes « s'arrachoicnt les cheveux, s'égratignoient les paupières , frisoient et déchiroient les joues à heVes ongles jusques au sang, cuidant par ce moyen contenter et propicier les déités infernales, lesquelles ils pensoicnl s'irriter contre l'âme du défunt et la traiter rudement, cette maupiteuse cérémonie étant omise
et méprisée.... Brûlé qu'étoit le corps, la mère, femme ou autre proche parente du mort, ceinte et revêtue d'un accoutrement noir, se préparoit pour recueillir les reliques, c'est-à-dire les ossements qui restoient et n'avoient été du tout consumés par le feu : et premier que de ne rien faire, se mettoit à invoquer les dieux mânes et l'âme du trépassé, les priant de prendre sa dévotion en bonne part et de ne trouver point mauvais son service ; puis, après s'être bien lavé les mains et avoir éteint le brasier avec du vin et du lait, commençoit à les trier (les ossements) parmi les cendres et les amassoit dedans son sein ou dedans les pans de sa robe. Les enfants les recueilloient aussi, et les héritiers, et nous trouvons que les prêtres qui assistoient aux funérailles pouvoient servir à cela. Mais si c'étoit quelque bien grand seigneur, les magistrats les plus apparents de la ville, tous en saye, déceinls et nu-pieds et les mains lavées comme nous avons dit, faisoient eux-mêmes cet office. » Puis on mettait^es reliques dans des urnes de terre, ou de verre, ou de pierre, ou de métal, on les aspergeaitd'huileou d'autres liqueurs, on jetait quelquefois dans le vase une pièce de monnaie, que divers antiquaires ont prise pour l'obole à Caron, oubliant que le corps brûlé n'eût
plus eu de main pour la tendre ; enfin l'on posait l'urne dans une niche ou sur un banc pratiqué dans l'intérieur du tombeau. Le neuvième jour, la famille revenait banqueter auprès du défunt et lui disait trois fois adieu : Yale, vale, vale! — puis elle ajoutait : Que la terre te soit légère!
Après quoi l'on s'occupait du monument; celui du duumvirLabeo, fort laid, en opus tncerfum, revêtu de stuc et orné de reliefs et de portraits d'un goût douteux, fut bâti aux frais de son affranchi Menomachus. La cérémonie accomplie, la vanité satisfaite, le mort était oublié ; l'on ne songeait plus à lui qu'aux fcrales et aux lemurales, fêtes conservées par les catholiques, qui font encore une promenade au cimetière le jour des Morts. La rue des Tombeaux, un moment attristée, reprenait son air d'insouciance et de gaieté, les enfants recommençaient à jouer aux osselets sur les sépultures.
Il y a des monuments de toute espèce dans cette voie suburbaine de Pompéi. Plusieurs sont de simples cippes en forme d'hermès. Il en est un assez bien conservé qui se fermait par une porte en marbre ; l'intérieur, percé d'une fenêtre, conservait dans une niche un vase d'albdtre contenant des ossements. Un autre, sur un emplacc-
ment concédé par la ville, fut érigé par une prêtresse de Cérès à son mari H. Alleius Luceius Libella, édile, duumvir et préfet quinquennal, et à son fils, décurion de Pompéi, mort à dix-sept ans. Décurion à dix-sept ans, ce jeune homme allait vite. Cicéron dit qu'il était plus facile d'être sénateur à Rome que décurion à Pompéi. Le tombeau est joli, fort élégant, mais il ne contenait ni urnes, ni sarcophages ; ce n'était probablement pas une sépulture, mais un simple cénotaphe, un monument d'honneur.
On en peut dire autant du plus beau mausolée de la rue, celui de l'augustal Calventius : un autel en marbre gracieusement décoré d'arabesques et de rehefs ((Edipe en méditation, Thésée au repos, une Jeune fille allumant un bûcher). Sur le tombeau sont sculptés encore les insignes d'honneur de Calventius, les couronnes de chêne, le bisellium (siège à deux places) , le tabouret et les trois lettres 0. G. S. [ob civem servatum) indiquant qu'on devait à l'illustre défunt le salut d'un citoyen de Rome. La rue des Tombeaux, comme on voit, était une sorte de panthéon. Une inscription retrouvée et souvent citée (celle qui la première, sous Charles m, révéla l'existence de Pompéi) nous apprend que sur l'ordre de Vespasien le tribun Suc-
dius Clemeris avait rendu à la commune de Pompéi les places occupées par les particuliers ; ce qui signifiait que les notables seuls, autorisés par les décurions, auraient le droit de reposer dans cette allée triomphale, tandis que les autres devaient être expropriés.... Toujours la main de Rome.
Un autre monument, celui qu'on attribue à Scaurus, était fort curieux à cause des scènes de gladiateurs qui s'y trouvaient sculptées et qui reproduisaient, selon l'usage, des combats réels. Chaque figure était surmontée d'une inscription indiquant le nom du gladiateur et le nombre de ses victoires. On sait que ces jeux sanglants faisaient partie des funérailles ; les héritiers du mort les donnaient en spectacle au peuple, soit autour des tombeaux , soit à l'amphithéâtre, où nous irons à la fin de notre tournée et où nous décrirons les sculptures du prétendu monument de Scaurus.
Le tombeau de Névoléia Tyché, beaucoup trop orné, chargé d'arabesques et de reliefs représentant le portrait de cette dame ; un Sacrifice, un Navire (image de la vie, disent lès antiquaires au cœur sensible), est couvert d'une inscription curieuse que je traduis littéralement :
« Névoléia Tyché, affranchie de Julie, pour
elle et pour Caïus Munatius Faustus, chevalier et maire du faubourg, à qui les décurions, avec le consentement du peuple, ont décerné, pour ses mérites, l'honneur du bisellium. Ce monument a été offert de son vivant par Névoléia Tyché à ses affranchis et à ceux de C. Munatius Faustus. »
Certes, après la lecture de cette inscription, on ne saurait reprocher aux Pompéiennes de cacher leurs affections au public. Névoléia n'était assurément pas la femme de Munatius ; elle l'ai: niait pourtant bien, puisqu'elle lui donnait rendez-vous jusque dans la tombe. Ce fut la reine Caroline Murât qui, la première, accompagnée du sculpteur Canova, pénétra dans l'intérieur de ce colombairc (14 janvier 1813). On ouvrit devant elle plusieurs urnes de verre à enveloi)pe de l)lomb, au fond desquelles flottaient des cendres dans un liquide non encore desséché, mélange d'eau, de vin et d'huile. D'autres urnes ne contenaient que des ossements et le j^etit sou qu'on a pris pour l'obole destinée h Caron.
J'ai bien dos tombeaux j\ signaler encore. Il en est trois (pii sont des sarcoj)hagcs encore entiers, jamais ouverts, et prouvant que les anciens inhumaient leurs morts, même avant que le christianisme eût inlordit les bûchers. Les familles
avaient le choix entre ces deux systèmes , et ne brûlaient cependant ni les hommes frappés de la foudre (on croyait leurs corps incorruptibles^, ni les nouveau-nés qui n'avaient pas encore fait leurs dents; aussi ne put-on découvrir les cendres des plus jeunes enfants de Diomède, tandis quecellesdu plus âgé étaient conservées dans une urne en verre contenue dans un vase de plomb. Un tombeau qui ressemble à une guérite et qui se tient comme en faction devant la porte d'Hcrculanum avait été, pendant l'éruption, le refuge d'un soldat dont on a retrouvé le squelette. Un autre monument bizarrement orné forme un hémicycle couvert et tourné au midi, en face de la mer, comme pour offrir un abri aux passants échauffés et fatigués. Un autre , de forme ronde, présente à l'intérieur une voûte parsemée de petites fleurs et décorée de bas-reliefs dont l'un figure une femme déposant une bandelette sur les ossements de son enfant. D'autres monuments sont ornés de guirlandes; l'un des moins curieux contenait le magnifique vase en verre bleu et blanc dont j'aurai à parler plus tard ; celui de la prêtresse Mamia, orné d'une superbe inscription, forme un large banc circulaire se terminant 'par une griffe de lion; les
voyageurs s'y reposent volontiers en regardant le paysage et la marine. N'oublions pas le Triclinium funèbre, salle à manger simplement décorée où l'on voit encore les trois lits en maçonnerie qui servaient aux banquets, à l'honneur des trépassés. Ces banquets, où l'on ne mangeait guère que des coquillages ( maigre chère, dit Juvénal) , se célébraient neuf jours après la mort : d'où venait leur nom de novendialia. On les appelait aussi silicernia, et l'on s'y entretenait des exploits et des bienfaits de l'homme qui avait vécu. Polybe vante fort ces honneurs suprêmes rendus aux illustres citoyens : c'est de là, dit-il, que naquit la grandeur romaine. Et en effet, même à Pompéi, dans cet humble campo santo de petite ville, nous voyons à chaque pas la vertu récompensée après la mort par quelque munificence des décurions. Tantôt c'est une concession à perpétuité (faveur difficile à obtenir), indiquée par les lettres suivantes : H. M. H. N. S. [hoc monumentum hxredes non sequitur), et assurant aux morts la perpétuité de leur sépulcre, dont leurs héritiers ne pouvaient disposer'. Quelquefois l'espace concédé était in-
1. Je cite cette interprétation acceptée par plusieurs antiquaires, mais elle ne me satisfait pas complètement.
cliqué sur la tombe. On lit par exemple dans la sépulture de famille des Nistacidius : « A Nistacidius Helenus, maire du faubourg Augusto-Félix. —A Nistacidius Januarius et à Mesiona Satulla. — Quinze pieds en profondeur, cfuinze pieds en façade. »
Ce banc de la prêtresse Mamia et celui d'Aulus Vetius (tribun militaire et duumvir rendant la justice) furent également construits avec le consentement du peuple, sur des terrains concédés parles décurions. Enfin, et c'est là le plus curieux, les bêtes elles-mêmes avaient leurs monuments. C'est du moins ce que vous diront les guides en vous montrant un grand tombeau dans une rue du faubourg. On l'appelle le sepolcro dei bestiami, parce qu'on y a trouvé des squelettes de taureaux. Les antiquaires s'insurgent contre cette opinion ; les uns , sur la foi de masques sculptés, affirment que c'était un cimetière de comédiens; les autres, en notant que le mur d'enceinte enfermait un temple assez grand , insinuent que c'était un cimetière de prêtres. Pour moi, je n'ai rien contre l'opinion des guides. Les Égyptiens, dont Rome adoptait les dieux, enterraient magnifiquement le bœuf Apis. Les animaux pouvaient donc avoir leur sépul-
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ture dans le noble faubourg de Pompéi. Quanl au menu peuple, il gisait où il pouvait, peut-être dans la fosse commune, commune sepulchrum, barbarie ancienne et qui s'est maintenue jusqu'à nos jours, — peut-être dans ces colombaires publics où l'on pouvait acheter une simple niche [olla). Ces niches ou l'urne qu'on y devait déposer étaient quelquefois d'humbles et touchants cadeaux que se faisaient entre eux les pauvres gens.
Et dans cette rue où la mort est si gaie, si vaniteuse, si richement décorée, où les monuments se dressaient dans les feuillages d'arbres toujours verts, qu'on a essayé, mais en vain, de rendre sérieux et sombres, où les mausolées sont des belvédèces, des salles à manger, où les inscriptions rappellent des histoires, même des intrigues d'amour, s'élevaient de vastes auberges, des villas somptueuses, notamment colle d'Arrius Dioméde et de Cicéron. Cet Arrius Dioniède était un des affranchis de Julie et maire du faubourg : riche bourgeois, mais mauvais cœur, il laissa périr ])endant l'éruption sa femme et ses enfants dans sa cave, et s'enfuit seul avec un esclave et tout ce (ju'il put emporter d'argent. Il périt suffoqué devant la porte de son jardin ; que la terre lui soit lourde ! Sa villa, qui se compo-
sait de trois étages superposés, mais descendant en gradins du haut de la colline, mérite une visite ou deux : vous y verrez une jolie cour entourée de colonnes et de chambrettes, l'une desquelles , de forme elliptique , donnant sur un jardin, éclairée de l'aube du soir, mais protégée contre le soleil par des fenêtres dont on a retrouvé les vitres, et par des rideaux dont on a retrouvé les anneaux, est le plus aimable réduit qu'on ait déblayé dans ces ruines. On vous montrera aussi les bains, les salons, les chambres à coucher, le jardin, une foule de petites pièces vivement décorées, des bassins de marbre, enfin la cave encore intacte, avec les amphores où restaient quelques gouttes de vin non desséché, et la place où gisait la pauvre famille asphyxiée, dix -sept squelettes qu'on a surpris ensemble réunis dans la mort. La cendre fine qui les suffoqua s'étant durcie avec le temps, a gardé l'empreinte du sein d'une jeune fille; c'est ce moule étrange, conservé au musée, qui a inspiré VArria Marcella de Théophile Gautier, son chef-d'œuvre peut-être, et, en tout cas, un chef-d'œuvre.
Quant à Gicéron, faites-vous montrer sa villa si vous voulez, vous n'y verrez absolument rien, elle a été remblayée. On y recueillit autrefois de
belles pointures, de superbes mosaïques, et une riche collection d'objets précieux; je n'en copierai certes pas l'inventaire. Était-ce réellement la maison de Cicéron? Qui le sait? les antiquaires le veulent. Ainsi soit-il ! Je ne nie pas que Cicéron n'ait eu une campagne à Pompéi, il en parle souvent dans ses lettres ; mais qu'elle fût ici ou là, nul ne peut leprouver* Il aurait pu la voir de Baïa ou de Misène, écrit-il quelque part, s'il avait eu la vue plus longue, mais avec une vue plus longue , il aurait vu tout le côté de Pompéi qui regarde la mer. J'écarte donc ces discussions oiseuses et je reprends notre excursion méthodique. Je vous ai montré les anciens dans leur vie publique : au Forum et dans la rue, dans les temples et dans les cabarets, dans les promenades et dans les cimetières; je vais maintenant tilcher de les surprendre dans leur vie privée, et à cet efTct, les épier d'abord dans un endroit qui était comme un entre-deux entre la rue et la maison : — je veux parler des thermes.
Les thermes de Rome. — Les termes stabiens. — Boutades contre les cadrans solaires. — Un bain complet chez les anciens : les salles, les esclaves, les onguents, les strigiles. — Un mot de l'empereur Adrien. — Les bains des femmes. — Le cabinet de lecture; les journaux romains. — Les appareils de chauffage.
Les Romains étaient presque ampliibie.«. Ils se baignaient jusqu'à sept fois par jour; es jeunes gens qui savaient vivre passaient une partie de la journée et souvent môme une partie de la nuit dans les thermes. De là l'importance que prirent dans l'antiquité ces établissements. Il y eut huit cent cinquante-six bains publics à Rome sous Auguste. Trois mille baigneurs pouvaient se réunir dans les thermes de Caracalla, qui offraient seize cents sièges de marbre ou de porphyre. Les thermes de Septime-Sévère, situés dans un parc, couvraient une espace de cent mille pieds carrés et renfermaient des salles de toute espèce: gymnases, académies où les poètes
lisaient leurs vers, arènes pour les gladiateurs, môme des théâtres. N'oublions pas que le Taureau et l'Hercule Farnèse qu'on admire à Naples, et les chefs-d'œuvre du Vatican, le Torse du Belvédère et le Laocoon furent retrouvés dans ks thermes.
Ces immenses palais étaient accessibles à tout le monde. L'entrée coûtait un quadrans, le quadrans était le quart de l'as ; l'as du temps de Gicéron, valait six centimes. Encore cette rétribution fut-elle abolie plus tard. Dès l'aurore, le son d'une cloche annonçait l'ouverture des bains. Les riches y allaient surtout entre le milieu du jour et iO coucher du soleil ; les débauchés après souper, malgré les prescriptions de l'hygiène. Je tiens pourtant de Juvénal qu'on en mourait quelquefois. Néron n'en restait pas moins à table de midi jusqu'à minuit, sur quoi il prenait des bains chauds en hiver et en été des bains à la neige.
Aux i)remiers temps de la république, il y avait séparation d'heures pour les sexes ; les thermes ap[>artenaient successivement aux hommes et aux femmes, qui nc's'y rencontraient jamais. La i)udeur était poussée si loin qu'un tils ne s'y serait pas baigné avec son père, ni mémo
avec son beau-père. Plus tard, hommes, femmes, enfants, vieillards, se trouvèrent ensemble et pêle-mêle dans les bassins publics; l'empereur Adrien, reconnaissant l'abus, le réprima.
Pompéi, ou du moins la partie de Pompéi qui est découverte, possédait deux maisons de bains publics. La plus importante (les thermes stabiens) était très-vaste et contenait toutes sortes de pièces, de cabinets, de bassins ronds et carrés, d'étuves,, de couloirs, de portiques, etc., sans compter une palestre où les jeunes Pompéiens venaient faire de la gymnastique : c'était, comme on voit, un établissement complet d'hydrothérapie. Ce que les fouilles ont recueilli de plus curieux dans ces ruines, c'est un cadran solaire bérosien marqué d'une inscription osque annonçant que N. Atinius , fils de Marins le questeur, l'avait fait exécuter, sur l'ordre des décurions, avec l'argent des amendes. Les cadrans solaires n'étaient pas rares à Pompéi, on en trouve de toute forme et de tout prix (un entre autres élevé sur une colonne ionique en marbre cipolin). Ces horloges primitives étaient fréquemment offertes par les magistrats romains pour la décoration des monuments, ce qui déplaisait fort à certain parasite de Piaule :
« Que les dieux exterminent le premier qui inventa les heures, le premier qui plaça un cadran solaire dans cette ville! le traître qui m'a coupe le jour par morceaux pour mon malheur ! Dans mon enfance il n'y avait pas d'autre horloge que l'estomac, et celle-là est la meilleure, la plus exacte pour avertir à propos, à moins qu'il n'y ait rien à manger. Maintenant, quoique le buffet soit plein, on ne sert que lorsqu'il plait au soleil. Aussi, depuis que la ville est remplie de cadrans solaires, on voit presque tout le monde se traîner amaigri et affamé. »
Los autres thermes pompéiens sont beaucoup plus petits, mais mieux décorés, mieux conservés surtout. Voulez-vous y prendre un bain complet à la manière antique? On entre maintenant par une petite porte de derrière et l'on traverse un couloir où furent trouvées cinqcents lampes, preuve éclatante que les Pompéiens passaient aux bains au moins une partie de la nuit. Le couloir vous conduit à l'apodytèreou spoliatoire : c'est l'endroit où on se déshabille. A première vue, vous êtes un peu surpris d'ôtcr vos vêtements dans une pièce percée de six portes, mais les anciens, mieux trcmi)és que nous, ne craignaient pas les courants d'air. Pendant (pi'un esclave prend vos
habits et vos sandales, et qu'un autre, le capsarim, vous débarrasse de vos bijoux qu'il ira déposer dans un cabinet voisin, regardez la salle; la corniche ornée de lyres et de griffons au-dessus de laquelle sont rangées des lampes, la voûte en plein cintre partagée en panneaux blancs ourlés de rouge, et la mosaïque blanche du pavé bordée de noir. Yoici des bancs de pierre pou. vous reposer et des chevilles fichées dans le mur où Tesclavc suspend votre toge en laine blanche et votre tunique. Là-haut un vasistas formé d'une seule vitre fort épaisse et enfermée dans un châssis de fer tourne sur deux pivots ; la vitre est dépolie d'un côté pour défendre contre les curieux la salle où nous sommes. Des deux côtés de la fenêtre, des reliefs aujourd'hui fort endommagés représentent des coinbats de géants.
Vous voilà nu comme une statue antique. Si vous étiez un vrai Romain, vous passeriez maintenant dans un cabinet voisin, qui était l'onctuaire ( elœolhesium ) où l'on se faisait oindre d'huile, après quoi vous iriez jouer à la paume dans la cour où menait un couloir aujourd'hui muré. La voûte bleue en était parsemée d'étoiles d'or. Mais vous n'êtes pas un vrai Romain, vous venez ici tout simplement pour prendre im bain
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froid ou un bain cliaud ; si c'est un bain froid, passez dans la petite pièce qui s'ouvre au fond : c'est le frigidaire.
Ce frigidarium ou natatio est une pièce ronde qui frappe tout d'abord par sa conservation. Au milieu se creuse un vaste bassin rond en marbre blanc (quatre mètres 50 cent, de diamètre sur un mètre 17 cent, de profondeur) ; il pourrait servir encore : il n'y manque que l'eau, dit Ovcrbeck. Un gradin intérieur et circulaire permettait aux Pompéiens de s'y baigner assis. Quatre niches pratiquées aux endroits où seraient les angles hi la pièce était carrée, contenaient des bancs où se rej)osaient les baigneurs. Les murs peints en jaune étaient ornés de rameaux verts ; le socle et la frise décorée de bas-reliefs blancs étaient rouges; la voûte bleue et ouverte par en haut ligurait un cône tronqué. C'était clair, vif et gai comme la vie antique.
Préférez-vous un bain chaud? Revenez sur vos pas, et de l'apodytère, où vous avez laissé vos vètemciiis, passez dans le lépidaire. Celle salle, la i»his riirlic des Thermes, est pavée cfi mosaïque blanche à bords noirs, la voûte est richement décorée (h; slucalure et de; peintures blanrlies se détachant dim fond rouge et bleu: ces
reliefs en stuc représentent des amours , des chimères, des dauphins, des biches poursuivies par des Hons, etc. Les murs rouges sont ornés de casiers (peut-être destinés aux linges des baigneurs), sur lesquels s'avançait une corniche soutenue par des Atlas ou des Télamons en terre cuite revêtue de stuc. Une jolie bordure formée d'arabesques sépare la corniche de la voûte. Une grande fenêtre au fond flanquée de deux figures en stuc, éclairait le tépidaire; des conduits souterrains et un grand brasier de bronze lui conservaient cette température tiède [tepida), qui lui a valu son nom.
Ce brasier de bronze existe encore, ainsi que trois bancs du même métal retrouvés dans le même endroit ; une inscription : M. Nigidius Vaccula P. S. {pecunia sua) nous désigne le donateur qui, équiroquant sur son nom de Vaccula, avait fait sculpter sur le brasier une petite vache; et aux pieds des bancs les sabots de cette bête placide. Le fond de ce réchaud précieux formait un gril monstre à barres de bronze, sur lequel étaient posées des briques ; sur ces briques s'étendait une couche de pierres ponces, et sur les pierres ponces le charbon allumé.
A quoi servait donc ce beau tépidaire? A bien
des usages que vous apprendrez plus tard, mais, pour le moment, à vous préparer par une douce chaleur à la température de l'étuve où vous allez entrer par une porte qui se refermait d'ellemême, ramenée par son propre pc4ds, comme la forme des gonds l'indique.
Ce Caldarinm est une longue salle aux extrémités de laquelle se dresse d'un côté comme la margelle d'un puits, et se creuse de l'autre un bassin carré. Le milieu de la salle est l'étuve proprement dite. La vapeur ne circulait pas dans des tuyaux, mais s'exhalait du mur môme et du plafond creux, en émanations chaudes. La décoration des parois se composait de simples cannelures. Le bassin carré [alveus ou baptisterium), qui servait aux bains chauds, était en marbre : on y montait par trois degrés et l'on y descendait par un gradin intérieur, sur lequel dix baigneurs pouvaient être assis ensemble. Enfin de l'autre côté de la salle, dans une niche semi-circulaire, s'élevait cette margelle de puits dont j'ai parlé : c'était \m labrum construit avec les doniors publics. Une inscription nous ap- ])rend qu'il avait coûté sept cent cinquante seslor^ls, c'csl-à-dire un peu plus de cent cinquante francs. Or, ce labrum est une grande vasque de
marbre mesurant deux mètres 34 cent, de diamètre. Le marbre a rencbéri depuis lors.
En quittant l'étuve ou le bain chaud, les Pompéiens se trempaient la tête dans cette vaste cuvette où jaillissait d'un tuyau de bronze encore visible une eau tiède qui devait paraître froide. D'autres, plus courageux, allaient se jeter dans l'eau glacée du frigidaire ; ils en sortaient, disaient-ils, plus souples et plus forts. J'aime mieux les en croire' que les y suivre.
En avez -vous assez? Voulez -vous quitter l'étuve? Vous appartenez aux esclaves qui vous attendent et ne vous lâcheront plus. Vous êtes baigné de sueur, le tractator, armé du strigile, va vous ratisser le corps. Vous vous sauvez dans le tépidaire; mais c'est là que vous attendent les plus cruelles opérations. Vous appartenez, vous ai-je dit, aux esclaves : l'un vous taille les ongles, l'autre vous épile, un troisième veut vous masser encore et vous racler la peau, un quatrième vous prépare des frictions terribles, d'autres vous inondent d'huiles et d'essences, et vous graissent d'onguents parfumés. Vous demandiez tout à l'heure à quoi servait le tépidaire, Vous le savez maintenant, vous connaissez les bains romains. Un mot sur les onguents dont vous venez de
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subir la friction. Il en existait de toutes sortes; vous avez vu les boutiques où ils se débitaient. Ils étaient parfumés de myrrhe, de nard, de cinname; il y avait l'onguent égyptien pour les pieds et les jambes, le phénicien pour les joues et la poitrine, le sisymbre pour les deux bras, l'essence de marjolaine pour les sourcils et les cheveux, celle de serpolet pour la nuque et les genoux. Ces Onguents coûtaient fort cher, mais ils maintenaient la jeunesse et la santé. « Comment as-tu pu te conserver si longtemps et si bien?» demandait Auguste à Pollion. Le vieillard répondit : « Avec du vin au-dedans, de l'huile au dehors. »
Quant aux ustensiles de bains (on en conserve une collection au musée de Naplcs, réunis dans un anneau de fer), ils se composaient du strigile d'abord, puis de l'ampoule ou fiole d'huile et d'une sorte de poêle qu'on appelait le scaphium. Tout cela, joint aux pantoufles, au peignoir et h la bourse, composait le bagage qu'on apportait aux thermes.
Le plus curieux de ces instruments était le strigile ou racloir recourbé en faucille et creusé en gouttière, dont l'esclave vous étrillait tout le corps. Les pauvres de ce pays qui se baignaient du temps des Romains (ils n'ont pas gardé cette habitude)
et qui n'avaient pas de strigilaires à leur disposition, se frottaient contre la muraille. Un jour l'empereur Adrien, avisant un de ses vétérans occupé à cet exercice, lui donna de l'argent et des ' esclaves pour le strigiler. Quelques jours après, Adrien, retournant aux bains publics, y vit une cohue de vieux pauvres, qui, dès son arrivée^ se mirent à racler vigoureusement de leurs dos tous les murs. Il leur dit alors: «Frottez-vous les\ins contre les autres. » ' ■#
Aux salles que j 'ai désignées en attcnaient d'autres à peu près pareilles, mais beaucoup plus simples et plus nues. Ces modestes bains servaient aux esclaves, selon les uns, aux femmes, selon les autres: cette dernière opinion manque d'urbanité. Devant cet édifice, à l'entrée principale des Thermes, s'ouvrait une cour destinée au jeu de paume, entourée de colonnes et flanquée d'une crypte et d'un salon. Beaucoup d'inscriptions en couvraient les murs, entre autres l'annonce d'un spectacle avec chasse, tentes et aspersions d'eau parfumée. C'était là que les Pompéiens venaient se renseigner sur les spectacles et sur les nouvelles du jour. Ils lisaient les gazettes de Rome. Ceci n'est point un anachronisme, ami lecteur, les {papiers publics étaient connus des anciens
(voir le livre de Le Clerc), on les nommait les actes diurnes du ipeuiple romain ; diurnes ou journaux sont deux mots de même famille. Ces feuilles antiques valaient les nôtres ; on y parlait d'acteurs siffles, de cérémonies funèbres, d'une pluie de lait et de sang tombée sous le consulat de M. Acilius et de C. Porcins ; d'un serpent de mer.... mais non, le serpent de mer est moderne. On y lisait des faits divers comme celui-ci, qui se passa vingt-huit ans après Jésus-Christ, et qui dut donc parvenir aux Pompéiens réunis dans les Thermes : «Lorsque Titus Sabinus, pour avoir été l'ami de Germanicus, fut condamné avec ses esclaves, le chien d'un de ceux-ci ne put être écarté de la prison, et il accompagna le corps aux gémonies, poussant des hurlements lamentables en présence d'une foule de peuple. On lui avait jeté un morceau de pain, il le porta à la bouche de son maître. Et quand le cadavre fut précipité dans le Tibre, le chien s'y élança lui-même, essayant de le soutenir sur l'eau, tandis qu'on venait admirer de toutes parts cet animal fidèle. »
Rien ne nous dit que les journaux romains fussent soumis à la censure, au timbre et au cautionnement, mais ils n'étaient guère libres. Voici, à ce sujet, une anecdote rapportée par
Dion: « On sait, dit-il, qu'un architecte redressa un grand portique de Rome qui s'écroulait, affermissant d'abord sur tous les points les fondements du portique pour qu'ils ne se pussent ébranler ; il revêtit ensuite les murs de toisons et de matelas épais, et après avoir attaché des cordes à tout l'édifice, il parvint, à force de bras et de cabestans, à lui rendre son ancienne position. Mais Tibère, par envie, ne permit pas que le nom de cet artiste fût mis dans les journaux. »
Maintenant que vous voilà renseigné sur les actes du peuple romain, vous pouvez quitter les Thermes, non sans jeter un regard sur les [appareils de chauffage encore visibles dans une petite cour contiguë ; on y va de l'apodytère par un long couloir. C'est là que règne l'hypocauste, grand foyer rond qui, par des conduits inférieurs, envoyait l'air chaud dans l'étuve et qui chauffait deux chaudières engagées dans la maçonnerie et alimentées par un réservoir. Du réservoir l'eau tombait froide dans la première chaudière qui la renvoyait tiède dans la seconde, et celle-ci, plus rapprochée du feu, la rendait bouillante. Un conduit portait l'eau bouillante de la seconde chaudière au bassin carré du calidaire, un autre conduit portait l'eau tiède de la première chaudière à
la grande vasque du labruni. On a trouvé dans le foyer quantité de résine, les Pompéiens s'en servaient pour aviver le feu. Tels étaient les Thermes d'une petite ville romaine.
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Paratus et Pansa. — L'atrium et le péristyle. — La maison remeublée et repeuplée. — Les esclaves, la cuisine, la table. — La matinée d'un Pompéien. — La toilette d'une Pompéienne. — Un souper bourgeois, le menu, les convives. — La maison du pauvre et les palais de Rome.
Pour étudier maintenant la Maison antique, on n'a que la rue des Thermes à traverser obliquement. On arrive ainsi dans l'habitation de l'édile Pansa, c'est du itioins le propriétaire désigné par l'opinion commune qui se trompe en ceci, selon moi. Une inscription peinte sur le pilier de la porte a donné lieu à cette erreur. L'inscription disait : Pansam «dilem Paratus rogat. Les premiers antiquaires ont traduit : Paratus invoque l'édile Pansa. Les premiers antiquaires se sont trompés. Il aurait fallu traduire : Paratus demande Pansa pour édile. Ce n'élait point une invocation, mais un bulletin de vote. Nous avons déjà déchiffré bien des inscriptions pareilles : le suf-
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frage universel s'affichait chez les anciens comme parmi nous.
Ainsi l'habitation dans laquelle je vais entrer ne fut point celle de Pansa, dont le nom, pro- •posc pour l'édilité, se trouve en beaucoup d'autres endroits, Aiais Jbien plutôt celle de Paratus, qui, pour désigner le candidat de son choix, l'inscrivait sur le pilier de sa porte. Ceci est mon opinion, mais comme on risque de brouiller tout en changeant les noms acceptés, je ne discute plus ; entrons chez Pansa l'édile.
Sa maison n'est pas la plus ornée, mais la plus régfulière de Pompéi, la moins compliquée, la plus simplement complète. Aussi tous les guides la montrent-ils comme la maison modèle ; ayant reconnu qu'ils font bien, je ferai comme eux.
En quoi différait l'habitation d'un Pompéien d'un petit hôtel ou d'un pavillon moderne? En mille et un points que nous découvrirons pas à pas, mais surtout en celui-ci, qu'elle élait tournée en dedans et comme repliée sur cllc-môme. | Ce n'est pas qu'elle fût, comme on l'a dit, tout à fait étrangère à Içi rue et qu'elle ne lui présentât qu'un grand mur peint, unoisiOrte de haut paravent. Les étages 5Ui)érieurs des maisons pom- |)éiennes ayant croulé i)resquc tout à fait, nous
ne pouvons affirmer qu'ils n'eurent pas de fenêtres ouvertes sur la voie publique. Je vous ai déjà montré des mœniana, balcons suspendus, d'où les belles filles de l'endroit pouvaient regarder les passants. Mais il est certain que le rez-de-chaussée, les appartements les plus nobles et les mieux habités groupaient leurs pièces autour de deux cours intérieures et tournaient le dos à la rue. Or, ces deux cours s'ouvrant l'une derrière l'autre, le développement de la façade était fort peu de chose, comparativement à la profondeur de la maison.
Les cours portaient les noms d'atrium et de péristyle. On peut dire que l'atrium était la partie publique et le péristyle la partie privée du logis, que le premier appartenait au monde et le second à la famille. Cette disposition répondait à peu près à la division de la maison grecque en andronitisetgynarkotis, côté des hommes et côté des femmes. Autour de l'atrium se rangeaient en général (il ne faut pas mettre dans ces distinctions une extrême rigueur) les pièces destinées aux hôtes et aux clients. Autour du péristyle, les chambres réservées à la vie intime.
Je commence par l'atrium. On y arrivait de la rue par une allée étroite, le prothyrum, ouvrant
sur le trottoir une porte à deux battants. Les portes ont été brûlées, mais on peut se les figurer, d'après les peintures, en bois de chêne, à maigres panneaux ornés de clous dorés, garnies d'un anneau qui servait à les tirer, et surmontées d'une petite fenêtre éclairant l'allée; elles s'ouvraient en dedans et se fermaient au moyen d'un verrou qui ne les barrait pas en travers, mais qui descendait verticalement et s'enfonçait dans le seuil.
J'entre du pied droit, selon la coutume romaine (entrer du pied gauche était de mauvais augure), je salue d'abord l'inscription du seuil [salve] qui me dit la bienvenue. La loge du portier [cella ostiarii) était ordinairement dans l'allée , et on enchaînait quelquefois cet esclave , précaution qui le retenait sans doute à son poste, mais qui devait l'empêcher de courir après les voleurs. A sa place veillait souvent un simple chien ou même une image de chien en mosaïque: il en est une au musée de Naples fort bien conservée et munie de l'inscription célèbre: gare le chien ! [cave canem).
L'atrium n'était pas tout A fait une cour, mais plutôt une grande salle couverle d'un toit au .centre duciucl s'ouvrait une large baie carrée.
Ainsi l'air et le jour se répandaient librement dans cette vaste pièce, et la pluie y tombait du ciel ou s'égouttait des quatre toits en appentis dans un bassin de marbre, appelé l'impluvium, qui la renvoyait dans une citerne dont l'embouchure est encore visible. Les toits s'appuyaient ordinairement sur de grandes poutres transversales fichées dans les murs : en ce cas, l'atrium était toscan, à la vieille mode. Quelquefois les toits reposaient sur des colonnes plantées aux quatre coins de l'impluvium : l'ouverture s'élargissait alors, et l'atrium devenait tétrastyle. Les auteurs citent encore d'autres espèces d'atria : le corinthien richement décoré ; le dipluvialum où le toit, au lieu d'être penché en dedans, l'était en dehors et rejetait la pluie dans la rue ; le testucitnalum où le toit figurait une énorme carapace de tortue, etc. Mais ces formes de toit, la dernière surtout, étaient rares, et l'atrium toscan régnait presque partout, notamment chez Pansa.
Placez-vous au bout de l'allée, le dos tourné à la rue, vous embrassez cette petite cour et ses dépendances. Il va sans dire que le toit a disparu : l'éruption a brûlé les poutres, les tuiles en tombant se sont brisées, et non-seulement les tuiles, mais les antéfixes taillés en palmettes ou
en têtes de lion qui crachaient l'eau pluviale dans l'impluvium. Il ne reste plus que le bassin et les murs de refend qui marquaient les divisions du rez-de-chaussée. On découvre d'abord une pièce assez grande, au fond, entre une pièce plus petite et un corridor, plus huit cabines latérales. De ces huit cabines, les six premières, trois à droite et trois à gauche, étaient des chambres à coucher, cubicula. Ce qui frappe d'abord, c'est leur petitesse. Il n'y avait guère place que pour le lit, souvent indiqué par un exhaussement en maçonnerie sur lequel on étendait des matelas ou des peaux de mouton. Souvent aussi les lits étaient en bronze ou en bois, assez pareils aux nôtres ^ Ces cubicula recevaient l'air et le jour de la porte, que les Pompéiens laissaient probablement ouverte en été.
Après les cubicula viennent latéralement les alx, les ailes, où Pansa ^si ce n'est Paralus) recevait le matin ses visiteurs : amis, clients, parasites. Ces salons devaient être riches, pavés de losanges de marbre, entourés de sièges ou de divans. La grande pièce du fond était le tablinum
1. A notre dernière visite à Pompéi, en 18()8, Bramante était, en train de restaurer un grand lit en bronze, à deux places, ré» cemmcnt retrouvé.
qui séparait ou plutôt qui reliait les deux cours et montait par deux marches au péristyle. Dans ce tablinum, salle d'apparat, se conservaient les archives de famille et se rangeaient les imagines majorum^ images des ancêtres, figures en cire exaltées par de magnifiques inscriptions. Vous avez vu qu'elles suivaient pompeusement les funérailles. Les Romains ne dédaignaient pas ces exhibitions vaniteuses. Ils tenaient d'autant plus à leurs aïeux, qu'ils s'en éloignaient davantage par la succession des siècles et par la dégradation des mœurs.
A gauche du tablinum, s'ouvrait la bibliothèque, où l'on a retrouvé des volumes, malheureusement presque détruits ; à droite du tablinum glissaient les fauces, étroit corridor conduisant au péristyle.
Ainsi, un salon d'apparat, deux salons de réception, une bibliothèque, six chambres à coucher pour les esclaves ou pour les hôtes : tout cela rangé autour d'une salle éclairée par en haut, pavée en mosaïque blanche à filets noirs et ornée d'un bassin de marbre : voilà l'atrium de Pansa.
Je vais maintenant m'engager dans les fauces. Une pièce donne dans ce corridor et sert de pendant à la bibliothèque : c'est une chambre à cou-
cher, comme l'indique un enfoncement pratiqué pour le dossier du lit dans l'épaisseur du mur. Encore un pas, et j'arrive dans le péristyle.
Le péristyle était une vraie cour ou un jardin entouré de colonnes formant un portique. Dans la maison de Pansa, les seize colonnes, primitivement doriques, avaient été rhabillées à la corinthienne au moyen d'un replâtrage de stuc. Dans quelques maisons, elles étaient reliées par des balustrades ou des murs à hauteur d'appui, sur lesquels on posait des vases de fleurs, quelquefois par des jardinières en marbre et dans une maison pompéienne (celle de Polybe) par un châssis vitré. Au milieu de la cour, se creusait un vaste bassin [piscina] d'où l'eau jaillissait gaiement. Dans le péristyle de Pansa, l'on voit encore entre deux colonnes la bouche d'une citerne. Nous sommes dans la partie la plus riche et la plus heureuse.de la maison.
Au fond s'ouvre Vœcus^ la plus vaste salle, entourée, chez les Romains opulents, de colonnes et de galeries, décorée de marbres précieux, et se développant en basilique. Mais chez Pansa, n'allez point chercher de pareilles magnificences. Son (Bcus n'était qu'une grande chand^re entre le péristyle et un jardin.
A droite de 1 œcus, au fond* de la cour, se cache presque un salon plus petit, plus discret, probablement un exèdre. A l'aile droite du péristyle, au dernier plan, s'enfonce le triclinium. Le mot signifie triple lit : trois lits, en effet, disposés en fer à cheval, régnaient dans cette pièce, qui servait de salle à manger. On sait que les anciens dînaient couchés et appuyés sur le coude : cet usage carthaginois, importé par les guerres puniques, s'était établi partout, même à Pompéi. Les anciens disaient : « dresser les lits, » pour « mettre la table. »
A droite du péristyle, au premier plan, glisse un corridor fuyant vers une porte de dégagement qui donne dans une petite rue ; c'était le posticum par où le maître échappait aux fâcheux qui remplissaient V atrium. On appelait cette façon de s'esquiver poslico fallere dientem. C'était une habitude qui devait être familière aux gens riches assaiUis tous les matins par une nuée de solliciteurs et de parasites.
Le côté gauche du péristyle était occupé par trois chambres à coucher et par la cuisine qui se cachait au fond, à gauche de Vœcus. Cette cuisine, comme la plupart des autres, montre ses fourneaux encore debout; ils contenaient de la cendre
et même du charbon quand on les a découverts, sans compter les ustensiles en terre cuite et en bronze. Sur les murs étaient peints deux énormes serpents, reptiles sacrés qui protégeaient l'autel de Fornax, la divinité cuisinière. D'autres peintures (un lièvre, un porc, une hure de sanglier, des poissons, etc.) décoraient cette pièce, à laquelle attenait autrefois, chez les Pompéiens (comme de nos jours chez les Napolitains), le réduit le plus ignoble de la maison. Un cabinet voisin servait d'office : on y a trouvé une grande table et des jarres d'huile rangées sur un banc.
Ainsi un grand portique à colonnes entourant une cour ornée d'un bassin de marbre [piscina] ; — autour du portique, à gauche, trois chambres à coucher [cubicula), — à droite, une porte de derrière [posticum] et une salle à manger {irlclinium), — au fond, le grand salon [œcus] entre un exèdreet la cuisine, — voilà le péristyle de Pansa.
Cette habitation, relativement vaste, avait encore un troisième fond (permettez-moi le mot) derrière le péristyle : c'était le xyste ou le jardin partagé en plates-bandes, dont les divisions, quand on l'a découvert, étaient encore marquées sur la cendre. Quehiucs antiijuaires estiment que le xysto de Pansa n'était qu'un jardin jjotager.
Entre le xyste et le péristyle régnait la pergula, galerie couverte à deux étages, abri contre le soleil et la pluie. Les habitants, dans leur fuite, y laissèrent un beau candélabre en bronze.
Tel était le rez-de-chaussée dune riche habitation pompéienne. Quant aux étages supérieurs, on n'en peut rien dire ; le feu et le temps les ont dévorés. C'étaient probablement des constructions très-légères; les murs inférieurs n'en auraient pu supporter d'autres : la plupart des cloisons devaient être en bois. On sait par les livres que les femmes, les esclaves, les locataires perchaient dans ces pigeonniers, qui, privés de l'espace réservé aux vastes cours et aux grandes salles inférieures, devaient être assez étroits et déplaisants. D'autres maisons plus opulentes comptaient quelques pièces qui manquent dans celle de Pansa : des bains d'abord, puis un sphéristère pour le jeu de paume, une pinacothèque ou galerie de tableaux, un sacellum ou chapelle de famille; que sais-je encore ? L'exiguïté de ces cabines permettait de les multiplier à l'infini.
Je n'ai pas tout dit. La maison de Pansa formait une île [insula] tout entourée de rues, sur trois desquelles elle ouvrait des boutiques qu'il me reste à parcourir. D'abord, à l'angle gauche,
une boulangerie, moins complète que les fours publics où je vous ai conduit deux chapitres plus haut. On y trouva des ornements singulièrement disparates : des inscriptions toutes païennes qui rappelaient Épicure, et une croix latine en relief très-nettement marquée sur un mur. Ce signe chrétien permet à l'imagination d'ouvrir ses ailes. Le romancier Buhver en a largement profilé.
Une boutique de la façade, la seconde à gauche de la porte d'entrée, communiquait avec la maison ; le propriétaire était donc un marchand, ou du moins il faisait vendre chez lui, comme font encore les gentilshommes vignerons de Florence, les produits de ses vignes ou de ses vergers. Un esclave, api)elé le dispensator, était préposé à ce commerce.
Quelques-unes deces boutiques, donnantsur une rue latérale, composaient de petits appartements tout à fait indépendants de la maison et probablement habités par des inquUini, locataires ; gens Irès-méprisés chez les anciens, qui tenaient fort au « chez moiK « Un Romain (pii ne vivait pas
1. Ils y tenaient tellement que le nom même d'inquilinus ( locataire) était une insulte. Ciccron n'étant pas né dans Rome, Catilina l'appelait injurieusement chù inquilinus (Salluslc).
Candélabres, bijoux et ustensiles de cuisinj trouvés à Pompci.
SOUS son propre toit faisait aussi pauvre figure qu'un Parisien qui ne serait pas dans ses meubles, ou un Napolitain qui irait à pied. Aussi, les petits bourgeois se cotisaient-ils pour bâtir ou pour acheter une maison qu'ils possédaient en commun, préférant les inconvénients d'une propriété partagée à ceux d'une possession temporaire. Ils ont bien changé dans ce pays, ils déménagent maintenant tous les ans.
Je n'ai fait jusqu'ici que tracer le plan de la maison. Voulez-vous la remeubler? pillez le musée de Naples qui l'a dépouillée. Vous trouverez dans la collection des bronzes assez de lits pour les cubicula, assez de bancs sculptés, de tables, de consoles, de vases précieux pour Vœcus, l'exèdre et les ailes, assez de lampes à suspendre, assez de candélabres à poser dans les salons. Étendez des tapis sur les pavés précieux en mosaïques et môme sur le simple opus signinum (mélange de chaux et de briques broyées) qui couvrait d'une croûte solide le plancher des chambres sans prétention. Replacez avant tout les plafonds et les toits, puis les portes et les draperies ; ravivez enfin sur tous les murs, du plus humble au plus glorieux, les claires et vives peintures maintenant effacées. Quelle lumière et quelle joie ! Comme
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toutes ces couleurs franches éclatent au soleil, qui, du ciel libre, descend à flots dans le péristyle et dans l'atrium ! Mais ce n'est pas tout, il faut évoquer les morts : accourez donc, jeunes Pompéiens du premier siècle ! Je demande Pansa, Paratus, leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves : l'ostiarius qui gardait la porte, l'atriensis qui administrait l'atrium, le scoparius armé de son balai de bouleau, les cubicularii qui étaient les valets de chambre ; le pédagogue, mon confrère, esclave comme les autres, bien qu'il soit maître absolu dans la bibliothèque, où seul peutêtre il comprend les secrets des papyrus. Je cours à la cuisine; je veux la voir telle qu'elle était autrefois : le carnarium, muni de crocs et de clous pour les provisions de bouche, est suspendu au plafond ; les fourneaux sont garnis de casseroles et de chaudrons ciselés, de grands seaux de bronze aux anses luxueuses sont rangés à terre; les murs sont couverts d'ustensiles luisants : cuillers aux longs manches recourbés en col et en tôles de cygne, poêlons et poêles, la broche et son chenet, les grils, les moules h pâtisserie, le moule ;\ poissons [formella] , qui n'est pas le moins curieux, Vapalarc, la trua, enillères plates et percées de trous, soit pour frii'c Ivs œufs, soit
pour écumer les liquides; enfin les entonnoirs, les passoires, les couloirs, le colum vinarium, qu'on couvrait de neige, sur laquelle on versait le vin qui s'égouttait rafraîchi dans les coupes : autant d'objets précieux conservés par le Yésuve et qui montrent jusqu'où l'art et l'élégance allaient se nicher, comme eût dit Molière, chez les Romains de l'ancien temps.
Dans cette cuisine n'entraient que les hommes : le cuisinier [coquus] et son subalterne, l'esclave de l'esclave, le focarius. — Le repas est prêt, surviennent d'autres esclaves préposés à la table : le tricliniarches^ chef de tous les autres ; le lectisterniator, qui dresse les lits ; le prxgustator, qui goûte les mets pour rassurer son maître; le stmctor, qui dispose les plats sur les plateaux ; le scissoj-, qui découpe les viandes, et le jeune pocillator ou pincerna, qui verse le vin dans des coupes (quelquefois en dansant, comme dans Molière), avec des grâces de femmes ou d'enfant trop aimé.
C'est fête aujourd'hui : Paratus soupe chez Pansa, ou plutôt Pansa chez Paratus, car je m'obstine à croire que nous sommes chez l'électeur et non chez le futur édile. Si le maître du logis est un pur Romain, comme Cicéron, il s'est levé ce matin de bonne heure, et il a commencé
par recevoir ses visites. Il est riche, il a donc beaucoup d'amis, et il en a de trois espèces : les salutatores^ les ductores et les assectatores. Les premiers viennent le visiter chez lui, les seconds l'accompagnent aux assemblées, les troisièmes ne le quittent jamais en public. Il a, de plus, nombre de clients qu'il protège et qu'il appelle « mon père , » s'ils sont vieux , « mon frère , » s'ils sont jeunes. Il en a d'autres qui viennent humblement lui tendre un petit panier [sporiula] qu'ils remportent plein d'argent ou de provisions. Ce matin, Paratus a vite expédié ses visiteurs; puis, comme il doit être un homme pieux,
a fait ses dévotions devant l'autel domestique où sont rangés ses dieux lares. Nous savons qu'il rendait un culte particulier à Bacchus,dont il possédait une statuette en bronze, aux yeux d'argent; ce petit dieu a été retrouvé, je crois, à l'entrée de son jardin, dans une chaudière où, enveloppé d'un linge, il était emballé avec d'autres objets. Paratus voulut sauver ce trésor le jour de l'éruption, mais il dut y renoncer pour se sauver lui-même.
Je continue; à raconter la journée de ce Pompéien. Les dévotions faites, il s'est promené au Forum, k la Bourse, k la Basilique, où il a dé-
fendu la candidature de Pansa. De là, sans douté, il n'a pas manqué de se rendre aux ThermeSj étape hygiénique ; il vient enfin de rentrer dans sa maison. Durant son absence, grâce aux esclaves, les marbres ont été nettoyés, les stucs lavés, les pavés couverts de sciure de bois et, si nous sommes en hiver, les grands brasiers de bronze allumés en plein air et transportés dans les salles, car il n'y a ici de cheminées nulle part. L'hôte attendu se montre enfin; salut à Pansa, le futur édile!
Cependant Sabina, femme de Paratus, n'est pas restée inactive. Elle a passé toute la matinée à sa toilette, car la toilette d'une Sabina, Pompéienne ou Romaine, est une affaire d'État (voir le livre de Bôtiger). En s'éveillant, elle a fait claquer ses doigts pour appeler ses esclaves; les pauvres filles sont accourues pour accomplir ce prodigieux travail. D'abord la cosmète a effacé les rides, puis, avec sa salive, préparé le fard; puis, avec une aiguille, elle a peint les cils et les sourcils de sa maîtresse en formant deux arcades bien noires et bien touffues qui se rejoignent à la racine du nez. La peinture achevée, elle a nettoyé les dents de Sabine avec de la résine de Scio, ou plus simplement avec de la pierre ponce
pilée; enfin sur tout le visage elle a répandu du blanc.de céruse, déjà fort employé par les anciens Romains.
I Puis venait l'ornatrix, la coiffeuse. Les Romaines teignaient leurs cheveux en blond ; quand la teinture ne suffisait pas , elles portaient des perruques. L'exemple fut suivi par les artistes, qui mirent des perruques à leurs statues. Les coiffures antiques formaient des monuments formidables soutenus par des épingles de sept à huit pouces de longueur. L'une de ces épingles, retrouvée à Herculanum, est surmontée d'un chapiteau corinthien sur lequel une Vénus sculptée tord ses cheveux de ses deux mains, en se regardant dans un miro^ que l'Amourtient levé devant elle. Les miroirs antiques (épuisons ce sujet) étaient en métal poli; les phis riches se composaient d'une plaque d'argent appliquée sur une plaque d'or et supportée par un manche sculpté, en bois ou en ivoire. EtiSénôque s'écrie, en sa bilieuse indignation : « La dot que le Sénat donna jadis à la iille de Scipion ne suffirait plus pour payer le miroir d'une affranchie! »
Enfin Sabine est coiffée : veuillent les dieux qu'elle se trouve jolie et ({u'clle ne plonge pas,
dans son humeur, une de ces longues épingles dans l'épaule nue de l'ornatrix. Survient maintenant l'esclave qui taille les ongles , car jamais une Romaine, ni même un Romain qui se respectait, n'eût fait cette opération de ses propres mains. C'était le tonsor (barbier) à qui on commettait l'office et, en général, toute la toilette masculine : il vous rasait, vous tondait, vous épilait, vous lavait môme, vous frottait la peau; vous parfumait d'onguents ; vous ratissait à coups de strigile, à moins que les esclaves des bains ne l'eussent déjà fait. Horace se moque fort d'un original qui se faisait les ongles luimême.
Sabine a donc livré ses mains à l'esclave qui, munie de petites pinces et d'un canif (les anciens ne connaissaient pas les ciseaux) , s'acquittait adroitement de l'opération délicate. Grave affaire et tâche ardue : les Romaines ne portaient pas de gants. Pour elles le geste était une science doctement appelée la chironomie. Comme un instrument habile, la pantomime accompagnait harmonieusement la voix. De là toutes ces mièvres expressions qu'on trouve chez les auteurs, les « arguties des doigts « de Cicéron ; la « main loquace » de Pétrone. Rappelez-vous les belles
mains de Diane et de Minerve, et ces deux vers d'Ovide qui viennent naturellement ici :
Exiguo signet gestu quodcumque loquetur Cui digiti pingues, cui scaber unguis erit'.
Les ongles taillés, reste l'habillement confié à d'autres esclaves. Les couturières [sarcinalrices) appartenaient à la classe la plus infime ; au reste, il n'y avait rien ou presque rien à coudre dans les vêtements anciens. Depuis bien des siècles Lucrèce était morte et les matrones de l'empire ne perdaient pas leur temps à filer de la laine. Lorsque Livia voulut confectionner de ses mains les habits d'Auguste, on trouva que cette fantaisie de l'impératrice était une alTcctation de mauvais goût. Une longue suite d'esclaves (taillcuses, repasseuses, plisseuses, etc.) concouraient i\ l'habillement des fennïies, le plus simple pourtant qui ait jamais été porté depuis la chaste nudité des premiers jours. Sur l'écharpc qu'elles appelaient slrophium, et (jui suffisait pour soutenir le sein, les Romaines passaient une subucula à longues manches et en laine très-fine, au-dessus de laquelle, dans leurs maisons, elles ne por-
1 . Que les doigts trop forts ot les ongles mal faits no se permettent pas de gestes trop visibles.
Collier, bague, bracelet et boucles d'oreille trouvés à Pompéi.
laient que la tunique. Chez les libertines ou simples bourgeoises, cette robe était courte et descendait à peine au-dessus du genou, laissant voir les riches bracelets qui s'enroulaient autour de la jambe. Mais les matrones, au moyen d'un falbala plissé [instita], brodé quelquefois de fils d'or ou de pourpre, allongeaient la tunique ordinaire qui, prenant le nom de stola, leur descendait jusqu'aux pieds. Elles la nouaient à leur taille au moyen d'une ceinture artistement cachée sous un pli du vêtement retroussé. Au-dessous de la tunique, dans la rue, les femmes portaient enfin leur toge, une ample mante entourant le sein droit et rejetée sur l'épaule gauche, elles marchaient ainsi fièrement drapées dans la laine blanche.
La femme de Paratus est donc complètement vêtue; elle a chaussé les bottines blanches des matrones; à moins qu'elle n'ait préféré les sandales portées par les libertines (on nommait ainsi les affranchies) et qui laissaient découverts ces grands beaux pieds romains que nous aimerions plus petits. Reste à choisir les bijoux; Sabine en possédait de curieux qu'on a retrouvés dans les ruines de sa maison. Les Latins avaient un mot discourtois pour désigner cet ensemble
de précieux colifichets : ils l'appelaient le monde féminin comme si c'était le monde entier pour les femmes. Une salle du musée de Naples est remplie de cette bijouterie déterrée; ce ne sont que serpents recourbés en bagues et en bracelets, anneaux d'or enchâssant des pierres gravées, pendants d'oreille figurant des balances, des grappes de perles, fils d'or soigneusement tressés en collier, chapelets où pendaient toutes ■ les amulettes plus ou moins décentes qui servaient à conjurer le mauvais sort, épingles à la tête sculptée, riches agrafes qui retenaient les manches de la tunique ou les groupes de plis du manteau, camées d'un magnifique relief et d'un travail exquis digne de la Grèce; enfin tout ce que le luxe et l'art, soutenus l'un par l'autre, pouvaient inventer de plus merveilleux. Les Pompéiennes, en leur qualité de provinciales, devaient pousser à l'extrême le goût de ces babioles qui coûtaient si cher; aussi en portaientelles dans les cheveux, aux oreilles, au cou, sur les épaules, sur la poitrine, aux bras, aux poignets, aux jambes, aux chevilles môme, aux pieds, mais surtout, aux mains, dont tous les doigts, sauf celui du milieu, étaient couverts de bagues jusqu'aux troisiômea phalanges où les
amants passaient les anneaux qu'ils voulaient échanger.
Sa toilette achevée, Sabine est descendue de l'étage supérieur qu'elle habite. Les convives ordinaires, l'ami de la maison, les clients et les ombres (on nommait ainsi les surnuméraires, les humbles doublures qu'amenaient avec eux les invités) l'attendent dans le péristyle. Neuf convives en tout, le nombre des Muses ; il est défendu de le dépasser dans les soupers du triclinium. Jamais plus de neuf ni moins de trois, nombre des Grâces. Quand un grand seigneur appelait à sa table six mille Romains, les lits étaient dressés dans l'atrium. Mais il n'est pas d'atrium à Pompéi qui ait pu contenir la centième partie de cette foule.
La neuvième heure du jour a sonné (la troisième ou la quatrième après midi) ; c'est celle où, chez les honnêtes gens, le souper commence. De légères collations (le matin et à midi) n'ont fait qu'aiguiser l'appétit des conviés. Tous sont réunis maintenant; ils se lavent les mains et les pieds, laissent leurs sandales à la porte et sont introduits dans le triclinium.
Les trois lits de bronze sont couverts de coussins et de draperies; celui du fond (le médius)
olîre dans un coin la place d'honneur réservée à l'hôte important, au personnage consulaire. Sur le lit à gauche, s'étendent le maître, la maîtresse et l'ami de la maison. Les autres convives prennent les autres places. Arrivent les esclaves chargés de plateaux qu'ils déposent un à un sur la petite table en bronze à plaque de marbre qui se dresse entre les trois lits comme un trépied. Ah! que de belles descriptions j'aurais à vous faire, si j'étais chez Trimalcion ou chez Lucullus! Je vous peindrais les lièvres ailés, les poulets et les poissons taillés dans de la viande de porc; le sanglier tout entier servi sur un plat énorme et farci de grives vivantes qui s'envolent en tous sens quand on l'éventre ; les entremets de langues d'oiseaux, les murènes démesurées, les barbeaux péchés dans l'océan Occidental et tués dans la saumure, les surprises ménagées aux conviés, les services tombant du plafond, les apparitions fantastiques, les danseuses, les mimes, les gladiateurs, les gladiatrices- nues, toutes les orgies du bon vieux temps. — Mais n oublions pas dans (juel endroit nous sommes.
Paralus n'est point un empereur, il donne un simple souper bourgeois, trancjuille et modeste.
Le menu d'un de ces soupers nous a été conservé ; le voici :
Premier service : Les oursins de mer, — les huîtres fraîches à discrétion, — les palourdes [pelorides) — les huîtres épineuses, — les mauviettes,
— la poularde aux asperges, — les huîtres et les moules à la sauce, — les tulipes de mer noires et blanches.
Deuxième service: Les spondiles, — les moules douces, — les orties de mer, — les bec-figues, les côtelettes de chevreuil et de sanglier, — le pâté de poulets, — encore les bec-figues, mais apprêtés différemment, avec une sauce aux asperges,
— les murex et les pourpres.
Troisième service : Les tétines de truie au naturel (on les coupait aussitôt que la bête avait mis bas), — la hure de sanglier (c'était la pièce principale), — les tétines de truie au ragoût, — les poitrines et les cols de canards rôtis — les canards sauvages fricassés, — le rôti de lièvre (très-recherché), — le rôti de poulets de Phrygie,
— la crème d'amidon, — les gâteaux de Vicence. Le tout arrosé du petit vin de Pompéi, qui
n'était pas méchant et qu'on pouvait garder dix ans quand on l'avait fait cuire. Le vin du Vésuve, autrefois fort estimable, a perdu sa répu-
178 • POMPKI.
tation grâce aux préparations qu'on vend aux voyageurs sous l'étiquette de lacryma-christi. Les vignobles du volcan devaient ôtre exploités plus honnêtement du temps qu'ils furent chantés par Martial. On trouve chaque jour, dans les caves de Pompéi , quelque amphore au goulot court, à la panse allongée et se terminant en pointe pour ôtre fichée dans le sol : presque toutes sont marquées d'une inscription indiquant l'âge et l'origine de la liqueur qu'elles contenaient; c'est le nom des consuls qui désigne ordinairement l'année de la vendange. Plus le consul était ancien, plus le vin respectable. Un Romain de l'empire interrogé sur le consulat duquel datait son vin, répondit hardiment : « D!aucun ! » proclamant par 1;\ que sa cave avait été garnie sous les premiers rois de Rome.
Ces inscriptions des amphores nous font connaître un vieux vin du Vésuve picatum, c'est-àdire ayant un goût de poix; le fundanum ou vin de Fondi, fort honorable, et beaucoup d'autres. Enfin n'oublions pas (pie les fameux crus de Faleme, chantés par les poètes, ne disparurent qtie sous Théodoric.
Mais, outre les amphores, que de témoignages nous restent des anciennes libations ! Ces riches
cratères en bronze damasquiné d'argent, ces coupes si finement ciselées, ces verres et ces flacons que le Vésuve nous a conservés, cette aiguière dont l'anse est formée d'un Sylvain se courbant en arrière pour se frotter le dos contre le bord du vase, ces pots de toute forme où se posent des aigles, où se replient des cygnes ou des serpents ; ces tasses de terre cuite ornées de tant d'arabesques et d'alléchantes inscriptions : {ami, dit l'une d'elles, bois du mien), que de curiosités et de richesses! A quoi bon fouiller dans les livres? Avec les musées de Naples on regareit d'un coup d'œil tous les triclinia de Pompéi.
Les convives sont donc là, joyeux, tranquilles, étendus et accoudés sur les trois lits ; la table est devant eux, mais seulement pour la vue. Les esclaves, sans cesse en mouvement, vont de l'un à l'autre et servent à chacun de chaque plat sur une tranche de pain. Pansa porte délicatement à sa bouche, avec ses doigts, le friand morceau qui lui est offert, puis il jette le pain sous la table, où un esclave accroupi ramasse tous les débris du repas. Ici, pas de fourchette: les anciens en ignoraient l'usage; tout au plus connaissaient-ils la cuillère [cochlea], qui leur servait à manger les œufs. Après chaque plat, ils
trempaient leurs doigts dans un bassin qui leur était présenté, puis les essuyaient à une serviette qu'ils apportaient avec eux, comme nous apportons nos mouchoirs. Les plus riches en avaient de très-rares qu'ils jetaient au feu quand elles étaient maculées ; le feu les lavait sans les brûler. Les raffinés essuyaient leurs mains aux cheveux des échansons, encore un usage oriental : rappelez-vous Jésus et Madeleine.
Enfin, le repas achevé, les invités ô talent leurs couronnes qu'ils effeuillaient dans une coupe où tous buvaient à la ronde, et c'était la dernière libation.
J'ai tilché de décrire le sou[)er d'un riche Pompéien et de montrer sa maison reconstruite et repeuplée. En la resserrant et en la simplifiant le plus possible par la suppression du péristyle, des colonnes et des peintures, du tablinum, de l'exèdre et de toutes les pièces consacrées au plaisir ou à la vanité, vous aurez la maison d'un pauvre. En la développant, au contraire, et en l'enrichissant outre mesure, vous pourrez bâtir dans votre imagination un de ces riches palais de Rome dont le luxe exorbitant s'accrut de jouren jour sous les empereurs. Lucius Crassus, qui leîpremier avait introduit chez lui des colonnes
de marbre étrang'er, n'en érigea que six, hautes de douze pieds. Plus tard, Marcus Scaurus entoure son atrium d'une colonnade en marbre noir, s'élevant à trente-huit pieds au-dessus du sol. Mamurra ne s'en tint pas là; ce chevalier romain revêtit de marbre sa maison tout entière. Celle de Lépidus était la plus belle de Rome, soixante-dix-huit ans avant Jésus-Christ. Trentecinq ans après, elle n'était que la centième. Malgré quelques essais de réaction tentés par Auguste, cette magnificence devint insensée ; un affranchi, sous Claude, décora son triclinium de trente-deux colonnes d'onyx. Je ne dis rien des esclaves qui se comptaient par milliers dans les anciens palais, et par centaines à la cuisine seule et au triclinium. « 0 dieux bons, que d'hommes employés pour un seul ventre ! » s'écriait Sénèque, qui ne laissait pourtant pas d'en employer quelques-uns pour le sien.
Les maisons riches. — Le Forum triangulaire et les temples.
— L'architecture pompéienne : ses mérites et ses défauts.
— Les artistes de la petite ville. — Les peintures : paysages, figures, funambules, danseuses, centaures, les dieux, les héros, VIliade illustrée. — Les mosaïques. — Les statues et les statuettes. — L'orfèvrerie. — Le verre ciselé. — L'art et la vie.
La maison de Pansa était grande, mais peu décorée. Il en est d'autres qu'on montre plus volontiers aux voyageurs. Indiquons-les sommairement en style d'inventaire et de catalogue :
La maison du Faune. — Belles mosaïques, chef-d'œuvre en bronze, le Faune dansant; nous en parlerons plus loin. — Outre l'atrium et le péristyle, une troisième cour, le xyste, entourée de quarante-quatre colonnes qui se répétaient à l'étage supérieur. — On y a retrouvé, devant le fils de Gœthe, des trésors innombrables. — Le propriétaire était un marchand de vins (?).
La maison du Questeur ou de Castor et Pollux.
— Gros coffres -forts en bois Irès-épais et tr^sdur, doublés de cuivre et ornés d'arabesques : peut-être caisses publiques, donc résidence du questeur, préposé à la garde du trésor. — Atrium corinthien. — Belles peintures (la Bacchante, la Médée, la Niubides, etc., etc.). — Riche développement des deux cours.
La maison du Poëte. — Peintures homériques, mosaïques célèbres (le chien du seuil, avec Tinscription : Cavecanem, le Chorége faisant répéter une pièce, tout cela est au musée).
La maison de Salluste. — Beau groupe en bronze [Hercvle poursuivant une biche, transporté au musée de Palermc). — Joli relief en stuc dans une chambre à coucher. Trois lits en maçonnerie dans le triclinium. — Vencreum honnête et modeste : les femmes peuvent entrer. On y voit un Acléon qui surprend Diane au bain, le bois de cerf lui pousse au front, elles chiens le dévorent; les deux scènes se touchent dans le même tableau, comme dans les peintures du moyen dge. Élait-cc un avis aux indiscrets? Ce Venereum contenait une chambre j\ coucher, un triclinium et un laraire, c'est-à-dire la petite niche en marbic (III régnait k dieu de la maison.
La maison de Marcus Lucrétius. — Très-cu-
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rieuse. Péristyle formant comme une estrade, peuplée de babioles qu'on a eu le bon esprit d'y laisser : miniature de fontaine, petits gradins, petit canal, diminutif de piscine , bestioles en bronze, statuettes de toute sorte : Bacchus et Bacchantes, Faunes et Satyres, dont l'un, qui lève le bras par-dessus sa tête, est charmant. Un autre, en forme d'hermès , tient un chevreau dans ses bras ; la chèvre, qui veut ravoir son petit, lève les pattes de devant, comme pour grimper sur le ravisseur, Tout cela forme un joli musée de brimborions, un rayon d'étagère antique.
Voir aussi V Adonis et V Hermaphrodite de la maison d'Adonis; le sacrarium (chapelle domestique) de la maison des Colonnes de mosaïque ; les bêtes fauves décorant la maison de la Chasse ; voir surtout les nouvelles fouilles où les peintures ont encore tout leur éclat. Mais si toutes ces habitations sont à visiter, elles ne sont point à décrire. Les antiquaires se jettent sur cette proie avec fureur, mesurant la moindre pierre, discutant le moindre tableau, ne laissant pas une frise ni un panneau sans commentaire. Si bien qu'après les avoir lus, on se figure que tout est précieux dans ce musée exhumé. Ils se trompent et nous
trompent ; leur virtuosité s'épuise en variations inutiles sur un thème très-joli, très-curieux, mais qui demande une orchestration moins savante, d'autant plus qu'à Pompéi rien n'est grand ni massif, ni difficile à comprendre, tout saute aux yeux et s'explique de soi, clair et vif comme le jour.
D'ailleurs, ces maisons sont dépouillées. Je vous annoncerais dans telle pièce une jolie peinsture, une riche mosaïque ; vous iriez la chercher sur place et vous ne la trouveriez point ; elle est au musée de Naples; et si elle n'est pas au musée, elle n'est plus nulle part. — Le temps, l'air et le soleil l'ont détruite. Ceux donc qui inventorient ces maisons vous préparent de tristes mécomptes. Le seul moyen de se Aiire une idée de l'art pompéien n'est pas d'examiner un à un tous les monuments, mais de les groui)cr dans sa léle et de visiter attentivement le musée; on recompose ainsi comme une petite ville idéale, un Pompéi artistique (pie nous allons essayer de parcourir.
Pompéi avait deux Forum et même trois. Le troisième était un marché ; le premier que vous connaissez était une place publi(iue ; l'autre, que nous allons visiter, élail une sorle d'acropole, fermée comme celle dAllirnes et placée sur le
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point le plus élevé de la ville. D'un banc encore en place à l'extrémité de ce Forum, on découvre la vallée du Sarno,les montagnes ombreuses qui l'arrêtent, le damier cultivé de la campagne, les toufles vertes des bois ; puis la côte mollement recourbée où serpentait Stables , les hauteurs pittoresques de Sorrente, le bleu foncé de la mer, le bleu transparent du ciel, l'infinie limpidité des horizons lointains, la clarté, la couleur antique. Ceux qui n'ont pas vu cette nature ne peuvent comprendre qu'à moitié ces monuments, toujours dépaysés sous un autre soleil.
Dans cette lumière s'élevait l'acropole de Pompéi, le Forum triangulaire. Huit colonnes ioniques en décoraient l'entrée et soutenaient un portique d'une pure élég-ance, d'où s'éloignaient et s'écartaient l'une de l'autre, en formant un angle aigu, deux sveltes colonnades encore surmontées de l'architrave qu'elles supportaient légèrement. La terrasse qui regardait la campagne et la mer marquait le troisième côté du triangle au milieu duquel se dressaient quelques autels, l'ustrine où l'on brûlait les morts, un petit temple rond couvrant un puits sacré, enfin le temple grec, dominant tout du haut de son soubassement, et dessinant dans l'air ses colonnes libres,
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Ce plateau s'appuyant sur de fortes assises et couvert de monuments d'un beau style était la page ta mieux réussie, la plus solidement correcte de Pompéi. Par malheur le stuc, ici comme partout, avait revêtu la pierre. Les colonnes étaient peintes. Nulle part une colonne en marbre clair, —le blanc dans le bleu ! — n'interrompait le ciel.
Les autres temples nous fournissent peu de documents sur l'architecture. Vous connaissez ceux du Forum. Celui de la Fortune, aujourd'hui fort délabré, devait ressembler à celui de Jupiter. Élevé par un Marcus Tullius, parent putatif de Cicéron, il ne nous a ^uére donné que des 'stafues médiocres et des inscriptions pleines de fautes, prouvant que les prêtres de l'endroit, fori peu cicéroniens, ne savaioni pas leur langue. Le temple d'Esculape, outre son aulel, a gardé un cha^iileau bizarre, corinlhien si l'on veut, où des feuilles de chou, remphicant les feuilles d'acanthe, enveloppent une tête de Neptune, Le temple d'isis, encore debout, est plus curieux (jue beau : il démontre ((ue celte déesse ég\ pi ienne était vénérée à Pompéi ', mais il ne nous apprend rien
1. Une inscription mal intcrprcHt^e de la porte de Noia avait fait croire un instant que rimportation de ce culte singulier remontait aux premiers temps de la petite ville; maison sait qu'il
sur l'art antique. On entre de côté, par une sorte de couloir, dans l'enceinte sacrée ; le temple est adroite, les colonnes l'entourent, une niche voûtée se creuse sous l'autel et servait de cachette aux prêtres, à ce que disent les romanciers; par malheur la porte de la niche sautait et saute encore aux yeux, ce qui rendait la supercherie impossible.
Derrière la cella, une autre niche contenait une statue deBacchus, qui était peut-être le môme
fut introduit par Sylla dans le monde romain. Isis, c'était la Nature, patronne des Pompéiens, qui la vénéraient également dans leur Vénus physique. Cette religion mystérieuse, symbolique, pleine de secrets cachés au peuple ; ces déesses à tête de chien, de loup, de bœuf, d'cpervier; le dieu Oignon, le dieu Ail, le dieu Poireau, tout ce qu'en raconte Apulée, outre lesdocumeuts fournis par les fouilles pompéiennes, les goupillons retrouvés, les bassins, les couteaux, les trépieds, les cymbales, les sistres, tout cela vaudrait la peine d'être étudié.
Sur la porte du temple, une étrange inscription annonçait que Numérius Popidius, fils de Numérius, avait relevé à ses frais le temple d'Isis, renversé par un tremblement de terre, et qu'en récompense de sa libéralité, les décurions l'avaient gratuitement adjoint à leur collège, à l'âge de six ans. Les antiquaires, quelques-uns du moins, trouvant cet âge invraisemblable, ont lu soixante ans au lieu de six, oubliant qu'il existait autrefois deux sortes de décurions, les ornamentarii et les prœtextati: ceux d'honneur et ceux d'office. Les premiers pouvaient être agrégés au sénat pompéien en récompense des services rendus par leui's pères. Une inscription trouvée à Misène confirme le fait. (Voiries Memorie deU'AcademiaErcolanese, anno 1833).
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dieu qu'Osiris. Un purgatoire, destiné au\ purifications et aux ablutions, et descendant dans un réserroir souterrain, occupait un angle de la cour. Devant ce purgatoire se dresse un autel sur lequel on a trouvé des restes de sacrifices. Isis fut donc la seule divinité invoquée au moment de l'éruption. Sa statue peinte tenait la croix ansée d'une main, le sistre de l'autre, et ses cheveux lui tombaient sur les épaules en longs anneaux très-fins et très-soigneusement bouclés.
Yoilà tout ce que les temples nous donnent; artistiquement, c'est peu. Les autres monuments ne sont pas beaucoup plus riches en renseignements sur l'architecture antique. Ils nous* apprennent que les matériaux employés étaient surtout la lave, le tuf, les briques excollenunont préparées, ayant plus de surfjice et moins d'épaisseur que les nôtres, le pépérin, la pierre de de Sarno, que le temps rend très-dure, quelquefois le travertin, même le marbre dans les ornements; puis le mortier romain, d'une solidité célèbre, moins parfait cependant à Pompéi qu'à Home, enfin le stuc dont la croiMe unie et polie revêt la ville entière connue d'un manleau bariolé. Mais ces éditiccs n(> nous disent rien de
l'art. 197
particulier; il n'y a ni style pompéien, ni artistes de l'endroit portant un nom connu, ni singularité de goût et de mode; en revanche un éclectisme facile, adoptant volontiers toutes les formes et trahissant la décadence ou la stérilité du temps. Je rappelle que la ville était en reconstruction lorsqu'elle fut détruite; les restaurations maladroites accusent un certain penchant à ce luxe à bon marché qui, chez nous, a remplacé l'art. Le stuc enjolive et défigure tout, l'être est sacrifié au paraître, l'élégance à cette avarice fastueuse qui se donne un faux air de profusion. Dans bien des endroits, les cannelures sont économiquement préservées par des baguettes qui les remplissent dans la partie inférieure des colonnes. La peinture se substitue à la sculpture, partout où elle peut la remplacer. Les chapiteaux affectent des formes bizarres,, quelquefois réussies, mais tout à fait étrangères à la simplicité du grand art. Ajoutez des fautes qui choquent le premier regard (par exemple la décoration du temple de Mercure, où les panneaux se terminent alternativement en frontons et en arcades; la façade du purgatoire, dans le temple d'Isis, où l'arcade elle-même, en coupant la corniche, s'engage hideusement dans le fronton). Je ne veux
rien dire des fontaines, ni des colonnes, hélas ! formées de coquilkif^es et de mosaïque.
De pareilles fautes choquent l'œil des puristes; n'ouhlions jamais cependant que nous sommes dans une petite ville dont la plus helle maison appartient à un marchand de vins. On n'y peut sincèrement chercher le Parthénon, ni môme le Panthéon de Rome. Les architectes pompéiens travaillaient pour de simples bourgeois qui tenaient à posséder de jolies maisons, pas trop grandes ni trop chères, mais d'une riche apparence et d'une gaieté (jui réjouît les yeux. Ces commerçants furent servis à souhait par d'habiles gens qui tiraient parti de tout, taillant des pièces par vingtaines dans un espace qui ne suffirait pas pour une grande salle de nos i)alais, j)rolilant des inégalités, de tous les accidents du terrain pour étager leurs maisons en amphithéûlres, imaginant mille ingénieux suhh'rfuges pour masquer le défaut d'alignement, et, sonnne toute, avec de faibles ressources et de j)etits moyens si l'on veut, réalisant pourtant ce que rêvaient les anciens, l'art dans la vie.
J'en atteste leurs i)eintures couvrant ces belles parois de stuc si soigneusement préparées, si fréquemment enduites du mortier le plus lin, si
ingénieusement saupoudrées de poussière luisante, enfin tant de fois remaniées, repolies, rebattues avec des rouleaux de bois, qu'elles finissaient par imiter et par valoir le marbre. Peintes à fresque ou à sec, à l'encaustique ou par d'autres procédés, peu importe : c'est affaire aux techniciens de le décider', toujours est-il que ces décorations murales étaient une fête pour les yeux et le sont encore. Elles partageaient les murs en trois ou cinq panneaux, se développant entre un socle et une frise ; le socle étant plus foncé, la frise plus claire, l'entre-deux plus vif (rouge et jaune, par exemple, la frise étant blanche et le
1 . Le docte Minervini a remarqué certaines différences dans les enduits qui couvrent les murs pompéiens. Il en a signalé de plus fins, où selon lui, les anciens peignaient à fresque les compositions soignées, les paysages et les figures, tandis que les simples décorations étaient peintes à sec par des peintres inférieurs. Je rappelle en passant que plusieurs peintures, surtout les plus importantes, étaient rapportées et fixées aux parois par des crampons de fer ; on a même observé que le dos de ces tableaux n'adhérait point aux murs, excellente précaution contre l'humidité. Cet usage de scier et de déplacer les peintures murales était fort ancien; on sait que les riches Romains ornèrent leurs maisons d'œuvres d'art achetées ou volées en Grèce, et l'on connaît le fameux contrat de Mummius qui, s'arrangcant avec des marchands pour transporter à Rome les chefs-d'œuvre déjà anciens de Zeuxis et d'Apelles, stipula que s'ils se perdaient ou s'endommageaient en roule, les marchands seraient tenus de les remplacer.
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socle noir). Dans les maisons simples, ces i)anneaux unis étaient partagés par de simples lignes; puis, peu à peu, la maison s'enrichissant. ces lignes devenaient des cadres ornés, des guirlandes, des pilastres, bientôt des pavillons fantastiques où l'imagination du décorateur s'ébattait librement. Cependant les socles se couvraient de feuillages, les frisés d'arabesques et les panneaux de peintures, sim[)les d'abord : une fleur, un fruit, un paysage, bientôt une figure, puis un groupe, enfin de grands sujets historiipies ou religieux qui couvraient parfois tout un pan de muraille et auxfjfuels le socle et la frise servaient de pompeux encadrement. Ainsi la fantaisie du décorateur pouvait s élever jusqu'à l'épopée.
Ces jjcintui'cs seront éternellement étudiées; elles nous donnentdes documents précieux nousculentient sur l'art, mais sur tout ce qui regarde l'antiquité, les mœurs, les usages, les cérémonies, les costumes, la maison, la nature. Pompéi n'est pas une galerie de tal)leaux, c'est plutôt un journal illustré du premier siècle. On y voit dos paysages singuliers : une petite île au bcycd de l'eau, — un rivage du Nil, où un Ane qui veut boire se penche vers la gueule d'un crocodile (]u'il n'a])crç()il j»as, tandis que son