‹ Pompéi et les pompéiensChapitre 4 sur 7 · I/ART · texte numérisé non relu

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maître s'ellbrce on vain de le tirer par la queue. Ce sont presque toujours des rochers au bord de l'eau, tantôt parsemés d'arbres, tantôt couverts de temples échelonnés, tantôt se dressant en clpres solitudes où se perd quelque pâtre avec son troupeau, quelquefois animés par une scène historique (Andromède et Persée). Viennent après les petits tableaux de nature morte : corbeilles de fruits, vases de fleurs, ustensiles de ménage, bottes de légumes, la collection de fournitures de bureau peinte dans la maison de Lucrétius (l'encrier, le stylet, le couteau à papier, les tablettes et une lettre pliée en forme de serviette avec l'adresse à Marcus Lucrétius, flamine de mars, décurion de Pompéi). Parfois ces peintures ont quelques velléités d'humour : il en est deux qui font pendant sur un mur et dont l'une montre un coq et une poule se prélassant en pleine vie, tandis que sur l'autre, le coq est attaché tristement ; son jour est venu.

Je ne dis rien des bouquets où les lis, les iris et les roses prédominent, ni des festons, ni des guirlandes, ni des bosquets entiers décorant les murs du jardin de Salluste. Je me borne à indiquer les peintures d'animaux, les chasses, les combats de bêtes fauves traités avec une vigueur,

une pétulance étonnantes. Il en est un surtout, encore tout frais, encore en place dans une des maisons récemment découvertes ; un sanglier s'y rue sur un ours en présence d'un lion magnifiquement tranquille qui regarde. C'est deviné, comme disent les Napolitains.

Et j'aborde la figure. Ici, variété infinie; tous les genres, de la caricature à l'épopée, sont essayés, épuisés. Le chariot chargé d'une outre énorme et remplie de vin que des esclaves sont occupés à mettre en amphores ; l'enfant qui fait danser un singe ; le peintre qui copie un hermès de Bacchus ; la rêveuse probablement sur le point d'envoyer un message secret qu'attend une servante égrillarde ; le marchand d'amours ouvrant sa cage pleine de petits dieux ailés qui, en s'échappant, Iulincnt de mille façons une fenmic pensive et triste ; (jue de sujets différents ! — Mais je n'ai encore rien dit. Les Pompéiens excellaient surtout dans la peinttire de fantaisie. Tout le monde connaît ces nuées de petits génies qui, s'aballant sur les nmrs de lein>' maisons, tressaient des couronnes ou dos guirlandes, péchaient à la ligne, ciuissaient des oiseaux, sciaient des planches, ral)olaicnt des tables, couraient dans des chars, ou dansaient sur la corde

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en portant des thyrses pour balancier : l'un accroupi, l'autre agenouillé, l'autre faisant jaillir un flot de vin d'une corne dans un vase, un quatrième jouant de la lyre, un cinquième de la double flûte, sans quitter la corde tendue qui fléchit sous leurs pieds adroits. Mais plus belles que ces funambules divins flottaient les danseuses, merveilles de nonchalance et de légèreté, soulevées d'elles-mêmes et soutenues sans effort dans l'air voluptueux qui les berce. Yoycz-les toutes au Musée de Naples, celle qui heurte des cymbales, celle qui frappe le tambourin, celle qui tient un rameau de cèdre et un sceptre d'or, celle qui tend un plat de figues, celle qui porte une corbeille sur la tète et un thyrsc à la main. Une autre, en dansant, découvre le haut de son corps ; une autre, la tête repliée en arrière, les yeux levés au ciel, enfle son voile comme pour s'envoler ; celle-ci enferme des touffes de fleurs dans un pli de sa robe, celle-là qui, d'une main, tient un plat d'or, couvre sa tôte avec un pallium ondoyant, comme l'oiseau qui met son cou sous son aile; il en est qui sont presque nues, il en est qui se drapent de tissus transparents et « tramés d'air, » — quelques-unes s'enveloppent d'épais manteaux qui les couvrent toutes, mais qui vont

tomber ; deux d'entre elles, se tenant par lu main, s'enlèvent ensemble : autant de danseuses, autant de danses diiïérentes, autant d'attitudes, de mouvements, d'ondulations, d'attributs divers, de voiles autrement écartés ou ramenés : variations infinies sur deux notes qui vibrent de mille façons : la volupté, la grâce.

Continuons : nous entrons en pleine mythologie. Toutes les divinités antiques passeront devant nous, tantôt isolées (comme la belle Cérès, vraiment imposante de la maison de Castor et de Pollux), tantôt groupées en scènes connues dont (|uelques-unes reviennent souvent sur les murs pompéiens. Ainsi l'éducation de Bacchus , ses rapports avec Silène, le roman d'Ariane, les amours de Jupiter, Apollon et Daphné, Mars et Vénus, Adonis mourant, Zéjjliirc et Flore, les les héros surtout : Thésée et Andromède, Méléagre, Jason, Hercule en tète, ses douze travaux, son combat avec le lion Néméc, ses tendresses, ses faiblesses (voir dans les nouvelles fouilles, maison de Siricus, la grande peinture où, vaincu par l'amour et l'ivresse, il succombe en i)résencc d'Omphalc et de Bacchus triomphant) : voilà les épisodes préférés par les décorateurs de la petite ville. Ils empruntaient (luchpiefois leurs sujets

I xedie de la maison de Siiiciis

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aux poëmes de Virgile, plus souvent à ceux d'Homère ; je pourrais citer toute une maison (celle du Poète, appelée aussi maison homérique) dont la cour intérieure était une Iliade illustrée. On y voyait la séparation d'Agamemnon et de Chryséis, puis celle de de Briséis et d'Achille qui, assis sur un trône , avec une expression de soumission irritée, invitait la jeune fdle à retourner chez Agamemnon : beau tableau justement célèbre. Là régnait aussi la jolie Vénus que Gell n'a pas craint de comparer pour la forme à celle de Médicis et pour la couleur à celle du Titien : on sait qu'elle joue un grand rôle dans le poëme. Plus loin, Junon et Jupiter se rencontrent sur le mont Ida. « Enfin, dit Niccohni dans son luxueux ouvrage surPompéi, comme conséquence de ces épisodes variés , apparaît Thétis , couchée sur le Triton, et tendant à son fds affligé les armes que Vulcain forgea pour lui devant elle. «

C'est dans le péristyle de cette maison que fut retrouvée la copie du fameux tableau de Timanthe, le sacrifice d'Iphigénie. « L'ayant représentée debout près de l'autel où elle va périr, l'artiste peignit la tristesse sur le visage des assistants et surtout de Ménélas ; puis, ayant épuisé tous les caractères de la douleur, il voila le vi-

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sage du père, ne trouvant plus possible de lui donner l'expression convenable. » Elle était, selon Pline, l'œuvre de Timanthe, et telle est exactement la reproduction qu'on en a trouvée dans la maison du Poëte, à Ponipéi.

Cette Iphigénie et la Médée de la maison de Castor et Pollux, rappelant le chef-d'œuvre du Byzantin Timomiachos, sont les deux seules peintures pompéiennes qui reproduisent des tableaux connus; n'en concluons pas cependant que les autres soient originales. Les peintres de la petite ville n'étaient ni des créateurs, ni des copistes, mais des imitateurs très-libres, brodant à leur télé sur des thèmes connus. De h\ cette variété qui nous surprend chez eux dans la reproduction du même sujet. J'ai bien vu dix Arianes surprises par Racchus; il n'en est pas deux qui se ressemblent. De là aussi cette aisance et cette liberté de main montrant des décorateurs qui prenaient leurs aises. Certes, leurs (euvres, d'un mérite fort inégal, ne sont pas des nuxlèles de correction ; les fautes de dessin et de proportion, les maladresses et les étourdcries y pullul(>nl : mais (|u'on choisisse en France une sous-préfeclure de trente mille Ames et qu'on dise aux pcintn's de IVndroil :

« Mes amis, vous allez arracher partout, dans les appartements, ces grandes feuilles de papier collées sur les murs et vous peindrez à la })lace des sQcles et des frises, des images de dévotion, des tableaux de genre et d'histoire qui résument les idées, les croyances, les mœurs et le goût de notre temps, de telle sorte que si demain les Pyrénées, les Cévennes, ou le Jura croulent sur vous, les générations futures, qui déterreront vos maisons et vos chefs-d'œuvre, puissent étudier ici notre siècle qui sera pour eux l'antiquité.... » , que feraient les peintres de cette petite ville? Je puis affirmer, je crois, sans leur manquer de respect, qu'ils seraient fort embarrassés.

Les Pompéiens, en revanche, ne le furent nullement pour repeindre leur ville entière à neuf. Voulez-vous apprécier nettement leur mérite réel et leur incontestable valeur? Faites-vous conduire dans les maisons récemment découvertes et regardez les peintures qu'on a laissées en place dans tout l'éclat que leur a conservé le Vésuve et que leur enlèvera bientôt le soleil. Voyez dans le salon de Proculus les deux sujets qui se répondent : Narcisse et le trioitïphe de Bacchus, la langueur impuissante et l'activité

victorieuse. L'intention est évidente, simplement, vivement rendue : les anciens n'avaient jamais besoin d'être commentés. Du premier regard, vous comprenez leur idée et leur sujet ; les plus ignorants, les moins païens les entendent à demimot et mettent un titre à leurs œuvres. Ici point d'ambages, ni de circonlocutions, ni d'arriérepensée, ni de confusion ; le peintre dit ce qu'il veut et le dit vite et bien, sans exagérer l'expression ni encombrer la scène; les personnages principaux ressortent franchement ; l'accessoire ne cric pas : Regardez-moi ! — Le tableau de Narcisse représente Narcisse d'abord , puis une solitude et une source. La couleur est d'un éclat et d'une harmonie ({ui nous surprend, mais sans effets inutiles ; dans presque toutes ces fres(iucs (sauf dans le Mana(,c de Zéphire et de Flore), la lumière se répand égale cl blanche (aucuns diseni monotone et froide) car elle est chargée non-seulement d'éclairer la peinture, mais d'ôclaircir la paroi. Les pièces étroites et basses, n'ayant pour fenêtres (pi'uiie porleouverte sur la cour, avaient besoin de ce jour peint que leur donnaient des pinceaux habiles. Et (juel mouvement dans toutes ces ligures', (pielle souplesse et quelle 1. — • Et cumme les aacicns, mOiuo les plus nialadruits, com-

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iimmsiMi

Exèdre de la miisoii do Siricus.

vérité! Rien ne se lord, mais rien no pose. Ariane dort réellement, Hercule ivre s'affaisse, la danseuse flotte dans l'air comme dans son élément, le centaure galope sans effort, c'est la réalité simple (tout le contraire du réalisme), la nature telle qu'elle est quand elle est belle, dans la pleine effusion de sa grâce, marchant en reine parce qu'elle est reine et qu'elle ne saurait marcher autrement. Enfin ces peintres subalternes, vils barbouilleurs de parois, avaient, à défaut de science et de correction, le génie perdu, l'instinct de l'art, la spontanéité, la liberté, la vie.

Tels étaient les murs de Pompéi ; regardons les pavés, ils nous étonneront davantage encore. Au commencement, le pavage était simple : on formait une pâte avec une sorte de mortier, on le saupoudrait de poussière de briques pilécs et l'on en faisait une composition qui, durcie, ressemblait à du granit rouge. Plusieurs chambres et plusieurs cours de Pompéi sont pavées de cette composition qu'on appelait opu5 s/g'mnuT??.

prenaient et traitaient le nu ! » me dit un jour un critique éminent, en admirant avec moi ces peintures. Et il ajouta : « Nous n'y entendons plus rien maintenant ; nos statues ne sont pas nues, mais désliabillées. »

Puis, dans ccUc croiilc, on aligna d'abord de petits cubes de marbre, de verre, de pierre calcaire, d'émaux colorés formant des carrés ou des bandes, puis d'autres compliquant les lignes ou variant les couleurs et d'autres encore traçant des dessins réguliers, des méandres, des arabesques, si bien que les cailloux découpés finirent par couvrir complètement la pâte rougedtre, et l'on eut ainsi les mosaïques, ces tapisseries de pierre qui acquirent bientôt la valeur^ et l'importance des grandes œuvres

La maison du Faune, à Pompéi, la plus ricbemcnt pavée, était un musée de mosaïques. Il y en avait une devant la porte, sur le trottoir, inscrite du salut antique : Hâve ! Une autre, au bout du protbyrum, figurait artislement des masques. D'autres, dans les ailes de l'atrium, composaient une petite ménagerie : deux canards, des oiseaux morts, des coquillages et des poissons, des colombes tirant des perles d'une cassette, enfin un chat dévorant une caille, chefd'œuvre de mouvement et de précision. Pline parle d'une maison dont le pavé représentait dce restes de repas : on l'appelait la maivson mal balayée. Mais no (piiltonspas colle dn Fauno où los

mosaïstes avaient encore brodé dans l'œcus un superbe lion, en raccourci, fort dégradé malheureusement, mais merveilleux de force et d'audace. Dans le triclinium, une autre mosaïque montrait Acratus, le génie bachique, à cheval sur une panthère; enfin, celle de l'exèdre, la plus belle qui existe, compte parmi les plus précieux monuments de l'art ancien. C'est la fameuse bataille d'Arbelles ou d'Issus. Un escadron de Grecs déjà vainqueurs fond sur les Perses ; Alexandre galope à la tête de ses cavaliers, il a perdu son casque dans la mêlée, ses cheveux se dressent en crinière, sa longue lance a percé le général ennemi ; les Perses culbutés se retournent et fuient; ceux qui entourent Darius, le roi vaincu, ne songent qu'à le sauver; mais Darius s'oublie; la main tendue vers son général mort, il tourne le dos à la déroute et au salut; on dirait qu'il veut mourir. Toute la scène : l'élan des uns, la confusion des autres, le char retourné du roi, la colère, l'épouvante, la pitié, tout cela profondément senti, clairement rendu, frappe le premier regard et s'y grave, en y laissant l'impérissable impression des chefs-d'œuvre. Et cette merveille n'était que le pavé d'un salon! Les anciens mettaient les pieds où nous

mettons le# mains, dit un Anp:lais qui dit la vérité pure. Les plus belles tables des palais de Naples ont été côlipées dans les i)lanchers de Pompéi. ,

C'est dans la même maison qu'on a déterré le fameux Faune dansant, statuette en bronze. Il a la tête et les bras levés, les épaules rejetées en arrière, la poitrine saillante, chaque muscle est en mouvement, tout son corps danse. Il manquait un pendant à ce petit dieu plein de force et d'élan, les dernières fouilles l'ont trouvé dans une maison assez pauvre : c'est un frôle jeune homme plein de nonchalance et de ^rdce, le Narcisse qui entend au loin la nymphe Écho ; sa tête est penchée, son oreille tendue, son doi^4 tourné vers l'endroit d'où vient le bruit : tout son corps écoute. Placés Tun près de l'autre, au musée, ces deux bronzes nous rendraient païens, si la religion n'était (prune affaire d'art*.

Donc les marchands de vins d'une petite ville antique décoraient leurs fontaines av(>r de pareils trésors ! On en a recueilli d'autres moins

1. Tout récemment, M. Fiorelli' a trouvé une autre statuette en bronze, un Silène trapu et courbé, qui vaut les deux autres.

parfaits peut-être, mais charmants (le Pôcheur assis de la petite fontaine en mosaïque, le groupe d'Hercule tenant un cerf accroupi sous son genou, un petit Apollon accoudé, lyre en main sur un pilier, urt vieux Silène portant une outre, une jolie Vénus arrangeant ses cheveux mouillés, une Diane chasseresse, etc. — sans compter les Hermès et les doubles bustes, un, entre autres, accouplant deux têtes de Faune et de Faunesse pleines d'intempérance et de grasse gaieté). Certes, tout n'est pcis parfait dans ces sculptures, surtout dans les marbres ; les staffues de Livie, de Drusus et d'Eumachia sont médiocres ; celles qu'on a découvertes dans les temples (Isis, Bacchus et Vénus, etc.) ne descendent pas du Parthénon. La dégradation du goût se fait sentir dans les derniers enjolivements des tombeaux et des édifices ; l'ornementation des maisons, les agréments en marbre et surtout ceux en stuc deviennent chargés et léchés, lourds et mièvres. Encore montrent-ils, sinon un grand sens esthétique, au moins ce besoin d'élégance qui entrait si profondément dans les mœurs des anciens. Chez nous, en effet, l'art n'est jamais que le superflu, quelque chose d'insolite et d'apporté qui nousvientdudehors, quand nous sommes riches:

nos peintures, nos sculptures ne font pas partie de nos maisons. Si nous avons une Venus de Milo sur la pendule de notre cheminée, ce n'est pas que nous adorions la Beauté, ni qu'à notre sens il y ait le moindre rapport entre la mère des Grâces et l'heure qu'il est : Vénus se trouve fort dépaysée, elle s'ennuie. Tandis qu'à Pompéi, elle était chez elle, comme sainte Geneviève fut autrefois à Paris, comme saint Janvier est encore à Naples : elle élait la patronne vénérée dont on invoquait la protection, dont on redoutait la colère : « Qu'il ait contre lui Vénus Pompéienne irritée!» disait-on, en manière d'imprécation. Toutes ces histoires connues de dieux et de demidieux qui régnaient sur les parois étaient des contes de fées, les saintes légendes, les récits mille fois entendus qui faisaient les délices des Pompéiens. Ils n'avaient pas hosoin de livrets pour entrer dans leurs nuisées domesti(iues. Pour trouver quelque chose de pareil il faut aller dans nos campagnes où règne encore une divinité d'autrefois, la Gloire, et admirer avec quelle religion l'on y conserve les lithographies grossières du Vieux drapeau el du Pelit cajmral. Là seulement, l'art moderne est entré dans les mcrurs : vaut-il l'anlique?

Que si de la peinture et de la sculpture nous descendons aux genres inférieurs; si, comme nous avons essayé de le faire dans la maison de Pansa, nous dépouillons le musée pour repeupler les habitations pompéiennes et que nous remettions à leur place le beau candélabre avec la panthère sculptée qui emporte, en courant, l'enfant Bacchus ; le scyplius précieux où deux centaures prennent en croupe des petits amours; l'autre vase où Pallas se tient debout sur un char, appuyée sur sa lance ; la casserole d'argent (il y avait des casseroles d'argent !) dont le manche est attaché par deux têtes d'oiseaux; la simple balance (on sculptait des balances !) où l'on voit un demi-buste de guerrier coiffé d'un casque splendide; enfin les plus humbles objets, les plus ignobles ustensiles, la simple poterie couverte d'ornements gracieux, quelquefois exquis; si nous allons demander au musée de Naples ce qui remplaçait chez les anciens les affreuses boîtes où nous renfermons nos morts et qu'on nous montre ce beau vase qui paraît incrusté d'ivoire et qui présente en bas-reliefs des masques enveloppés de pampres compliqués, tortueux, chargés de grappes, entremêlés d'autres feuillages, s'enchevêtrant de folles arabesques, formant des

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rosettes où perchent des oiseaux et ne laissant que deux espaces libres où des enfants chers à Bacchus cueillent ou foulent des raisins, touchent des lyres, soufflent dans la double flûte ou tombent en faisant claquer leurs doigts ; — or lo vase est en verre bleu, les reliefs en verre blanc (les anciens ciselaient le verre !) — ah ! sans doute, en voyant toutes ces merveilles, vous serez forcé de reconnaître que les bourgeois de l'ancien temps étaient, pour le moins, aussi artistes que nous. C'est que, dans l'ancien temps, aucun mur ne se dressait entre le bourgeois et l'artiste. Il n'y avait pas deux camps opposés, d'un côté les Philistins, de l'autre le peuple de Dieu. Il n'y avait pas de distinction entre le nécessaire et le superflu, entre le positif et l'idéal. L'art était lo pain quotidien et non le giUeau des dimanches; il entrait partout, éclairait, égayait, parfumait tout. Il ne flottait pas en dehors ni au-dessus de la vie, il on était l'dme et la joie, il la pénétrait enfin, et il on était pénétré lui-même — il vivait. Voilà ce (puî nous ont appris ces modestes ruines.

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Distribution des salles de spectacle. — Les billets d'entrée. — Le velarium, l'orcheslre, la scène. — L'Odéon. — Les Holconius. — Les coulisses, les masques. — Les farces atellanes. — Les mimes, jongleurs, etc. — Un mol de Cicéron sur les mélodrames. — La caserne des Gladiateurs : inscriptions à la pointe, instruments de torture. — Les gladiateurs pompéiens. — L'amphithéâtre: chasses, combats, boucheries, etc.

Nous allons maintenant nous reposer au théâtre. Pompéi en a deux, l'un tragique, l'autre comique : ou plutôt, l'un assez grand, et l'autre plus petit : c'est la seule difïérence positive qui existe entre eux; tout ce qu'on y ajoute est pure hypothèse. Disons donc le grand et le petit théâtre, nous serons sûrs de ne pas nous tromper.

La salle du grand théâtre formait un hémicycle adossé contre une butte, si bien que les gradins montaient du parterre au paradis sans s'appuyer sur de massives substructions. C'était, en ceci, une construction grecque. Les quatre gradins supérieurs appuyés sur un corridor voûté

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à la romaine doniinaient seuls la hauteur où régnent le Forum triangulaire et le temple grée. Vous allez donc de plain-pied de la rue aux dernières galeries, d'où vos yeux, i)ar-dessus la scène, peuvent embrasser la campagne et la mer et plonger au-dessous de vous dans ce ravin régulier, où s'assirent autrefois cinq mille Pompéiens affamés de spectacles.

A première vue, trois grandes divisions vous apparaissent; ce sont les ordres de gradins, les caveœ. Il y a trois cavese : l'infime, la moyenne et la supérieure. L'infime est la plus noble; elle ijc comprend que les quatre gradins inférieurs, plus larges et moins hauts que les autres. C'étaient les stalles réservées aux magistrats et aux notables ; ils y faisaient porter leurs sièges et les bancs à deux i)laccs (les bisclUa)^ où ils avaient le droit de s'asseoir tout seuls. Un petit nmr élevé derrière le quatrième gradin et surmonté d'un appui de marbre qui a disparu séparait lïniime cavée des autres. Les duumvirs, les décurions, les auguîjlals, les édiles, Holconius, Cornélius Uufus, Pansa, s'il fut élu, siégeaient là majestueusement, distingués du connnun des mortels.

La cavée moyenne él^it pour nous autres. Partagée en coins {cunei).\nir des escaliers (pii la cou-

paient en six endroits, elle contenait un nombre limité de places, marquées par des lignes légères et encore visibles. Un billet de spectacle [tessera, tessère) en os, en terre cuite ou en bronze, sorte de jeton taillé en amande ou en pigeon, quelquefois en bague, indiquait exactement la cavée, le coin, le gradin et la stalle qui vous appartenait. On a retrouvé de ces tessères, ^vec des chiffres grecs et romains (preuve que des chiffres grecs n'auraient pas été compris sans traduction). Sur Tune d'elles, est inscrit le nom d'Eschyle au génitif; on en a conclu que le Proméihée ou les Perses auraient été représentés sur le théâtre pompéien, à moins que ce génitif ne désignât un des coins distingué par le nom ou par la statue du tragique. D'autres ont parlé d'un de ces jetons annon- ^*<ant la représentation d'une pièce de Plante (la Casîna), je puis vous assurer que ce jeton est faux, s'il a jamais existé.

Vous deviez donc, avant tout, vous munir d'une vraie tessère que vous achetiez pour trèspeu d'argent. Plante demandait qu'on payât un as par tête, « que ceux qui ne l'ont pas, dit-il, s'en retournent chez eux. » C'était un héraut qui réclamait le prix des places, à moins que le spectacle ne fût offert au peuple par un magistrat

qui tenait à conserver la faveur publique ou par un candidat qui tenait à l'obtenir. Vous donniez votre billet à une sorte d'huissier, nommé le designator ou le locarius qui vous indiquait votre place et vous y conduisait au besoin; vous pouviez alors vous installer dans la cavée moyenne, au sommet de laquelle s'élevait la statue de Marcus Holconius Rufus, duumvir, tribun militaire et })atron de la colonie ; cette statue avait été élevée })ar l'ordre des décurions. On voit encore sur la base les trous creusés par les, clous qui fixaient ses pieds de marbre.

Enfin, tout au haut de l'hémicycle, rég-nait la cavée supérieure où étaient relégués les plébéiens — et les femmes. En farit de chevalerie, nous sonmies pourtant plus avancés (jue les Romains. Des grilles séi)araient cette cavée de la nôtre pour empêcher « la vile multitude » d'envahir nos bancs d'honnêtes bourgeois. Sur le nuir de la galerie populaire, on voit encore l'anneau (pii retenait le m<\t (hi velarium. Ce velanum était une tente qu'on déployait sur les s^jcctaicurs pour les garantir du soleil. Djtns les premiers temps, les Romains avaient protesté' contre cette innovation, ((u'ils appelaient une

mollesse campanienne. Mais peu à peu, le luxe envahissant fit taire les puritains de Rome, qui acceptèrent volontiers un velarium de soie, hommage de César. Néron, excessif en tout, alla plus loin ; il fît broder d'or un velarium de pourpre Caligula s'amusait à retirer tout à coup cet abri mobile pour livrer les tètes nues des spectateurs aux coups de soleil. Mais il semble qu'à Pompéi le vent empêchait souvent de déployer les tentes ; aussi le poëte Martial annonce-t-il qu'il y gardera son chapeau.

Telle était la distribution de la salle. Descendons maintenant à l'orchestre qui, dans les théâtres grecs, était destiné aux danses des chœurs, mais, dans les théâtres romains, était destiné aux grands dignitaires : au prince, aux vestales, aux sénateurs. J'ai lu que dans la grande ville, les ambassadeurs étrangers furent exclus de ces places d'honneur, parce qu'il se trouvait parmi eux des hls d'affranchis.

Voulez-vous monter sur la scène? Élevée d'un mètre et demi au-dessus de l'orchestre, elle était plus large et moins profonde que les nôtres : les personnages du répertoire antique ne se multipliaient pas comme ceux de nos féeries, bien loin de là. La scène s'étendait entre un proscenium

OU avant-scène, se prolongeant sur l'orchestre au moyen d'une estrade en bois qui a disparu et le postscenium ou les coulisses. Il y avait aussi Vhyposcenium ou le théâtre souterrain qui servait aux machinistes. Le rideau [siparium, invention romaine) ne montait pas au plafond, comme chez nous, mais au contraire il en descendait pour découvrir la scène et s'enroulait sous terre, au moyen d'ingénieux procédés qui nous sont expliqués par Mazois. Ainsi, la toile tombait au commencement et se relevait à la fin de la pièce.

Vous savez que dans le drame antique la question des tableaux était fort simplifiée par la règle de l'unité du lieu. La scène représentait le palais d'un prince; on ne peignait donc pas la toile du fond, on la bâtissait; ce décor immobile appelé la scena slabilis, et s'élevant i\ la haulcur du plus haut gradin de la salle, était en pierre et en marbre dans le grand théâtre de Pomjjéi. Il représentait une magnifique muraille percée de trois portos : au milieu, la porte royale, entrée des princes ; à droite, entrée des gens de la maison et des fennncs ; à gauche, entrée des hôtes et des étrangers. ^Indications prises (hi spectateur). Knlrc les portes, nielles rondes et carrées pour

les statues. Dans les coulisses, décor mobile [scena ductilis) glissé devant le mur du fond, en cas de changement à vue (par exemple, quand on jouait VAjax de Sophocle, où la scène passe du camp des Grecs aux bords de l'Hellespont). Décors latéraux peu importants, faute d'espace; de chaque côté coulisse tournante à trois pans [scena versilis) représentant trois sujets différents. Niches carrées dans le mur de l'avant-scène, soit pour les statues, soit pour les commissaires de police qui surveillent les spectateurs. En quelques lignes et en style de libretto, voilà la scène antique.

Je confesse que j'ai une prédilection pour le petit théâtre, qu'on a nommé l'Odéon. Est-ce parce qu'on n'y jouait probablement pas de tragédies? Est-ce parce que cette salle de spectacle paraît plus complète et mieux conservée, grâce aux intelligentes restaurations de l'architecte La Vega? Elle était couverte (deux inscriptions- retrouvées le déclarent nettement) probablement d'une toiture en bois, les murs n'étant pas assez forts pour soutenir une voûte. On y arrivait en traversL'nt un passage tout bordé d'inscriptions, tracées par le peuple qui faisait queue. Une longue file de gladiateurs avaient gravé leur nom

sur le mur, avec le nombre de leurs victoires; des barbares, des esclaves, quelques affranchis y avaient également apposé leurs griffes. C'était probablement \k le public des plus hauts gradins, où l'on arrivait pardesvomitoires supérieurs. En revanche, il n'y avait pas de vomitoires latéraux; on entrait par de grandes portes droit à l'orchestre, d'où l'on montait aux quatre gradins de l'infime cavée, recourbés en crocs à leurs extrémités et séparés de la cavée moyenne par un parapet en marbre qui se terminait en pattes de lion sculptées avec vigueur. Notons parmi les sculptures un Atlas accroupi, ramassé, trapu, soutenant sur ses épaules et sur ses bras repliés en arrière une plaque en marbre, appui d'un vase ou d'un candélabre; athlétique effort violemment rendu. Au-dessus de l'orchestre, régnaient les tribunalia, rappelant nos loges d'avant-scène; c'étaient à Rome les places des Vestales ; à Pompéi, très-probablement, celles des prétresses publiques, d'Eumachia dont nous connaissons la statue, ou de Mamia, dont nous avons vu le tombccau. Les gradins des trois cuvées élaienl en blocs de lave, on y voit encore les enfoncements où vous auriez dû poser vos pieds pour épargner le spectateur assis au-dessous de

LES THIÎATRES. 233

^iis. Rappelons -nous que les manteaux romains étaient en laine blanche et que les sandales antiques se croltaient comme nos souliers. Les bourgeois de la cavée moyenne apportaient avec eu^ leurs coussins ou pliaient sur le banc, avant de s'asseoir, leurs toges immaculées. Il était donc nécessaire de les protéger contre 1% boue, et la poussière, dans laquelle avaient marché les piétons installés sur le gradin supérieur.

Le nombre des gradins était de dix-sept, partagés en coins par six escaliers, et en stalles par des lignes encore marquées sur la pierre. Aux gradins supérieurs, on arrivait par des vomitoircs et par un corridor souterrain. L'orchestre formait un arc, dont la corde était indiquée par une bande de marbre portant cette inscription :

M. OLCONIVS M. F. VERVS PRO LVDIS.

Cet Olcoaius ou Holconius était le marquis de Carabas de Pompéi. Son nom se lit partout, dans les rues, sur les monuments, sur les parois des maisons. Nous avons déjà vu que les marchands de fruits le demandaient pour édile. Nous avons

si<^nalé la place de sa statue dans le thcîltpe. Nous savons par des inscriptions qu'il n'était pas le seul membre illustre de sa famille, il y avait encore un Marcus Holconius Celer, un Marcus Holconius Rufus, etc. Si cette petite aristocratie municipale valait la peine d'être recherchée, on la retrouverait aisément dans les programmes électoraux en recueillant les noms qui s'y affichent d'ordinaire. Mais Holconius est de tous le plus en vue ; donc chapeau bas devant Holconius!

Je reviens au théâtre. Deux grandes fenêtres latérales éclairaient la scène qui, étant couverte, avait besoin de lumière. Le décor du fond n'était pas sculpté, mais. peint et percé de cinq portes au lieu de trois : celles des extrémités, masquées par des coulisses mobiles, servaient peut-être d'entrée aux tribunes des prêtresses.

Voulez-vous pénétrer dans les coulisses? On arrivait, par la casorncdos gladiat(Mirs, dans une salle à colonnes (pii servait probablement de foyer et de vestiaire aux comédiens. Une mosaïque célèbre de la maison du Poète (ou du Joaillier) nous montre une réi)élition scéni(jue; on y voit le chorégc entouré de masjjuos et d'autres

accessoires [\q chorège était l'imprésario et le régisseur); il fait répéter leurs rôles à deux acteurs grimés en satyres ; derrière eux un autre comédien, aidé d'un costumier quelconque, s'efforce d'endosser un vêtement jaune qui paraît trop étroit pour lui. Nous pouvons ainsi repeupler l'antichambre de la scène; nous voyons déjà CCS masques comiques, principal accoutrement des anciens histrions. Il y en avait de typiques ; celui de la vierge jeune aux cheveux partagés sur le front et bien peignés ; celui de l'esclave-conducteur (hégémone) reconnaissable aux paupières tirées en haut, au front ridé et aux spirales de cheveux relevés en perruque ; celui de la sorcière aux grands yeux sortant de tête, à la peau ravagée, verruqueuse, aux grandes oreilles, aux cheveux courts et frisés en serpents ; celui du vieillard barbu, furibond, écarquillé, sinistre, et surtout ceux des farces atellanes qui, nées dans la Campanie, y vivent encore et devaient assurément divertir la petite ville que nous parcourons. Atella, patrie de Maccus, n'était éloignée de Pompéi que de sept à huit lieues, et beaucoup d'intérêts, de relations d'affaires unissaient les habitants de ces deux endroits. J'ai déjà souvent répété que lalanqueosque,dans laquelle ces farces

furent écrites, avait été la langue unique et était restée la langue populaire des Pompéiens. Le latin s'immisça peu à peu dans ces pièces, et la confusion des deux idiomes fut une source intarissable de lazzis, de calembours et de calembredaines dont les plébéiens de Pompéi devaient se divertir bomériquement. Les cabotins actuels à Naples cherchent dans le mélange de l'italien et du patois des effets exactement pareils. On sait les titres de quelques farces atellanes : médecin Pappus èconduit, Maccus marié, ilaccus dépositaire, etc. Ce sont à peu près les sujets traités encore de nos jours sur les tréteaux de Naples : mêmes pastiches à moitié improvisés, même gaieté franchement indécente et grossière : l'Odéon où nous sommes était le San Garlino pompéien. Bucco, bouffon stupide et mocpieur, le vieux Pappusqui rappelle le vénitien Pantalon, le Manducus qui est le Guappo napolitain, le croquemilaine; le Casnar osque, première édition de Cassandre, enfin Maccus, le roi de la bande, le Pulcinella qui vit toujours : tels élai(!nt les masqjies anciens, tels sont les modernes. Ils durent passer tous sur la petite scène de l'Odéon, et les esclaves, les affranchis amassés là-haut sur les gradins supérieurs, les bourgeois rangés dans la ravée

moyenne, les duumvirs, les décurions, les auguslals, les édiles, assis majestueusement dans les bisellia de l'orchestre, môme les prêtresses de l'avant-scène, la mélancolique Eumachia dont la statue confesse je ne sais quelles peines de cœur : tous devaient éclater d'un rire bruyant aux brusques et folles saillies de ces histrions de bas étage, qui cependant, plus estimés que les autres, pouvaient seuls, par un privilège exclusif, porter le titre de citoyens romains.

Maintenant, si ces trivialités offusquent votre goût, vous pouvez vous figurer à l'Odéon dePompéi quelque représentation d'une comédie de Plaute, en admettant qu'il existe dans Plante une comédie qui ne choque en rien nos susceptibilités. Vous pouvez aussi remplir la scène de mimes et de pantomimes, car on sait la faveur obtenue par ce genre d'histrions, sous les empereurs. Les Césars (je parle des romains) craignaient un peu la comédie parlée à laquelle ils attribuaient des velléités d'opposition politique; aussi encourageaient-ils de tout leur pouvoir cette comédie muette qui, en même temps, dans la Babel impériale, avait l'avantage d'être comprise par tous les peuples conquis. Dans les provinces, cet art suprême de la gesticulation, <■< ces doigts parlants.

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ces mains bavardes, ce silence criard , cette exposition tacite, « comme on disait précieusement, servaient au grand travail de l'unité romaine. « La substitution des ballets-pantomimes aux comédies et aux tragédies eut i)our résultat de faire négliger les anciens chefs-d'œuvre , d'aifaiblir ainsi le culte des idiomes nationaux et de seconder la propagation, sinon de la langue, au moins des mœurs et des idées romaines. ^ (Charles Magnin.)

Si les mimes ne vous suffisent pas, amenez à rOdéon des funambules, des acrobates, des jongleurs, des ventriloques (tous ces histrions infimes existaient chez les anciens et fourmillent dans les peintures de Pompéi), ou encore des joueurs de flûte égayant les entr'actes et accompagnant la voix des acteurs dans les moments dramatiques. « Puisqu'il récite de si beaux vers en s'accompagnant de la llùte, comment peut-il avoir peur? « demande à ce proi)os Cicéron. Qu'eût dit le grand orateur, en assistaiit à nos mélodrames?

Il est donc permis dimaginer le spectafclc(|u'on voudra sur le petit théiUre pompéien. Moi, je suis pour les aiellanes. C'étaient les farces indigènes, la grosse gaieté du cru , l'hilarité vigneronne et

campagnarde, la fantaisie exubérante sincèrement grotesque, le rire idéal en un mot, sans le moindre souci de la réalité : la comédie de Polichinelle. Nous préférons Molière, mais que de choses dans Molière qui vinrent tout droit du campanien Maccus !

Il est temps de quitter le théâtre. J'ai dit que rOdéon donnait dans la caserne des gladiateurs. Cette caserne est une vaste cour (une sorte de cloître), entourée de soixante-quatorze colonnes, malheureusement gâtées par les Pompéiens de la restauration. Ils les coiffèrent de nouveaux chapiteaux en stuc, avec une maladresse notoire. Cette galerie était entourée d'habitations curieuses, parmi lesquelles une maison où l'on trouva trois squelettes dont les jambes étaient engagées dans des fers ingénieusement cruels. On peut voir au musée cet instrument de torture qui ressemble à une échelle couchée, les jambes des prisonniers étaient serrées entre les échelons étroits et courts : quatre barres de fer. Ces malheureux devaient rester assis ou couchés; ils périrent ainsi, sans pouvoir se lever ni se retourner, le jour où le Vésuve engloutit la ville.

On a cru longtemps que celte caserne était le

quartier des soldats, parce qu'on y ^ait trouvé des armes ; mais trop ornées pour appartenir à des gens de guerre, ces armes môme ont inspiré au P. Garrucci Tidée maintenant établie que les habitations qui entouraient la galerie devaient être occupées par des gladiateurs. Ces habitations se composent d'une soixantaine de cellules : or, il y avait bien soixante gladiateurs à Pompéi, puisqu'un programme d'album en promettait trente paires qui devaient se battre à l'amphithédtre.

Que n'a-t-on pas écrit sur ces héros des anciennes fêtes? On sait l'origine de leurs jeux sanglants : les immolations volontaires et bientôt forcées honorant les cendres des guerriers morts, puis les combats autour des bûchers, bientôt l'introduction de ces spectacles funèbres dans les fêtes publicjues, surtout dans les triomphes des conquérants, i)uis . dans les fôtes privées, dans les petits soupers des tyrans (jui se faisaient apporter à table la tête des proscrits. On vantait tel artiste en décollation [decollandi arlifcx) : c'étaient les grands siècles !

On sait aussi (pie Icsgladialeurs furent d'abord des prisonniers de guerre, des barbqfcs; i)uis les

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prisonniers ne suffisant pas, des condamnés, des esclaves, bientôt assez nombreux pour se soulever en Campanie au cri de guerre jeté par Spartacus. Des armées consulaires furent vaincues et les prisonniers romains, gladiateurs à leur tour, forcés de s'entrc-tuer autour des bûchers de leurs chefs. Cependant ces combats avaient cessé peu à peu d'être des supplices et des châtiments, et ne furent bientôt plus que des spectacles barbares, des pantomimes violentes, pareilles à celles que l'Angleterre et l'Espagne ne sont point encore parvenues à supprimer. Les troupes de mercenaires s'égorgeaient dans les cirques pour égayer les Romains (aucuns disent pour les aguerrir), des citoyens prirent place à ces tournois, même des chevaliers, même des empereurs, même des femmes, et les Sarnnites, les Gaulois, les Thraces qui descendaient dans l'arène ne furent plus que des Romains déguisés. Ces spectacles devinrent de plus en plus variés : ils se compliquèrent de chasses [venationes) où des bêtes fauves se battaient entre elles, ou contre des bestiaires, ou contre des chrétiens; les cirques changés en lacs offrirent au spectateur enchanté de vraies batailles navales, et dix mille gladiateurs furent lancés les uns contre les autres par

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la fantaisie impériale de Trajan : les jeux durèrent cent vingt-trois jours. Figurez-vous le massacre.

Les gladiateurs de Pompéi étaient en partie des Grecs et de vrais barbares ; les traces qu'ils ont laissées dans la petite ville montrent qu'ils s'y comportaient fort joyeusement. Certes, ils n'y pouvaient vivre comme à Rome dans l'intimité des empereurs et des impératrices; ils n'en étaient pas meins les enfants gâtés de la population. Logés dans une caserne somptueuse, ils devaient faire envie à bien des gens; les murs sont pleins d'inscriptions qui les regardent ; les thermopoles, les auberges et les mauvais lieux transmettent leurs noms h la postérité. Les bourgeois, les femmes, même les enfants, les admiraient; dans un couloir de la maison de Proculus, on voit encore, pas très-haut au-dessus du sol, une image de gladiateur qui dut élre barbouillée par le jeune fils du maître. Le gladiateur dont Timage figurait sur celte paroi demeurait dans la maison, on y a retrouvé son casque. Il était donc l'hôte de la famille. Dieu sait si on le fêlait, si on le caressait, si on lécoutait !

Pour voir les gladiateurs sous les armes, il faut passer par'-dcssus la partie de la ville qui

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n'est pas encore découverte, à travers des vignes et des vergers, et dans un coin de Pompéi, au sud-est, comme au fond d'un ravin, l'on découvre l'ampliithéâtre. C'est un cirque entouré de gradins et adossé aux remparîs de la ville; le mur extérieur est peu élevé, parce que l'arène dut être creusée dans le sol : on dirait un immense vaisseau profondément engravé. De ce mur extérieur, il reste deux grandes arcades et quatre escaliers montant au sommet de l'édifice. L'arène était ainsi nommée à cause de la couche de sable qui la couvrait et qui buvait le sang.

On y arrive par deux grands corridors voûtés et pavés, d'une pente assez forte; l'un d'eux est renforcé par sept arcs qui portent le poids des gradins. L'un et l'autre coupent un couloir transversal et circulaire, au delà duquel ils s'élargissent : c'est par là que les gladiateurs armés, à pied et à cheval , au bruit des fanfares, débouchaient dans l'arène dont ils faisaient le tour avant d'entrer en lice ; ils revenaient après sur leurs pas et rentraient deux à deux en suivant l'ordre du combat.

A droite de la principale entrée, une porte s'ouvrait sur deux chambres carrées et gril-

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lées où l'on enfermait probablement les bêtes. Un autre couloir très-étroit glissait de la rue à l'arène près de laquelle, par un petit escalier, il montait à une pièce ronde, apparemment le spoliatorum où l'on dépouillait les gladiateurs morts.

L'arène formait un ovale de soixante-huit mètres sur trente-six. Elle était entourée d'un mur de deux mètres au-dessus duquel on voit encore les trous où s'eii fonçaient des grilles et des filets en fer épais, précautions contre les bonds des panthères. Dans les grands amphithéâtres, autour de ce rempart, se creusait un fossé qu'on remplissait d'eau pour faire peur aux éléphants. On les croyait hydrophobes.

Des peintures et des inscriptions couvraient le mur ou le podium de l'arène. Ces inscriptions nous apprennent les noms des duunivirs (N. Isiacidius, A. Audius, 0. Cicsctius Sextus Capito, M. Ganlrius Marccllus), qui, au lieu dos jeux et de l'illumination qu'ils auraient dû payer en entrant en charge, avaient fait construire trois coins [cunei] sur l'ordre des dérurions. Une autre inscription nous fait savoir que deux autres duunivirs, Caïus Quinctius Valgus et Marcus Portius, duunivirs quin(|uennaux, avaient institué ù leurs

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