CHAPITRE IX
LES THÉATRES ET LEURS PORTIQUES.— LE FORUM"ERIAN- GULAIRE. — LA CASERNE DES GLADIATEURS
Pompéi avait deux théâtres. Un grand théâtre construit pendant la période du tuf et très remanié par les Romains; puis, suivant le précepte de Vitruve, un petit théâtre ou Odéon couvert et construit à l'époque romaine.
Les théâtres antiques, grecs ou romains, se composaient de plusieurs parties : :
1° La cavea ou hémicycle contenant les gradins sur lesquels prenaient place les spectateurs.
Dans les théâtres grecs, l'hémicycle de la cavea formait une section de cercle dépassant la moitié de la circonférence ; la cavea romaine était un demi-cercle. Un coup d'œil jeté sur les vues des deux théâtres (fig. 42, p. 79 et fig. 43, p. 83) suffit pour se convaincre que le grand théâtre de Pompèéi est grec et le petit romain.
2° L'orchestre. On appelait ainsi l’espace renfermé entre les bras de la cavea, au niveau du sol, devant la scène. La cavea étant plus grande chez les Grecs que chez les Romains, il s'ensuit que, en tenant compte des proportions, l'orchestre des Romains était plus grand que l'orchestre des Grecs. C'est ce que l’on peut constater aux théâtres de Pompéi.
3° La scène.
4° Enfin aux théâtres attenaient des portiques où les spectateurs pouvaient se promener en attendant l'ouverture des portes et, en cas d'orage ou d’averse pendant la représentation, chercher un refuge momentané.
Le gsrandithéâtre (IT, 7; fig 42, 0p 70) = Ta cavealdu trand théâtre de Pompéi a 68 mètres de diamètre ; sa partie supérieure est au niveau du Forum triangulaire tandis que l'orchestre est à un niveau très inférieur. Les gradins s’adossaient donc d’un côté à la montagne et de l’autre côté, à droite, ils s'appuyaient en partie sur la haute muraille circulaire qui dominait le temple d’Isis.
La cavea se composait de trois parties : l’ma cavea, partie basse qui entourait immédiatement l'orchestre. Elle comprenait cinq marches, larges, peu élevées, sur lesquelles on plaçait des sièges pour les décurions, les magistrats, les personnages de distinction afin qu'ils fussent aux premiers rangs et bien assis. Cette partie est très bien conservée dans les deux théâtres (voy. les fig. 42, 43, p. 79, 83).
La media cavea s'élevait au-dessus de l’ma cavea dont elle était séparée sur toute sa longueur par un petit parapet (voy. fig. 42) et un pas-
Fig. 42. — Le grand théâtre (p. 78-79-80-81).
sage (praecinctio). Vingt degrés, les uns au-dessus des autres, y servaient de sièges aux spectateurs. Six escaliers verticaux, formant des rayons à la circonférence et s’arrêtant à l'ima cavea, divisaient la cavea media en cinq parties égales appelées, à cause de leur forme, CUILEL: ce qui signifie coins. On voit sur notre figure 42, la place de ces escaliers mieux conservés au Petit théâtre (fig. 43, p. 83).
Plus haut encore, au-dessus d’un corridor voûté et percé de portes correspondant à ces escaliers, quatre gradins constituaient la partie la plus élevée, la summa cavea (vOY. fig. 42,p.79). De chaque côté de l'orchestre, à l'extrémité du fer à cheval, à l'angle de la scène, un passage voûté, servant d'entrée à l'orchestre (fig. 42, 43, p. 79, 83), supportait une plate-forme appelée {ribunal; là siégeaient à des places réservées les
plus hauts personnages. Entre chaque cavea, un passage appelé praecinctio, parallèle aux gradins, permettait aux spectateurs de gagner les escaliers des cunei et, par là, leurs places respectives.
En haut du mur le plus élevé qui domine la smma cavea, on voit sur notre dessin (fig. 42, p. 70) une série de pierres avancées dont l'ombre, claire au centre, montre qu'elles sont percées d’un trou. Ce sont les anneaux de pierre destinés à retenir les mâts auxquels on fixait les cordages du voile que l’on étendait sur le théâtre pour garantir du soleil les spectateurs.
Au centre du premier degré de la cavea media, une inscription en lettres de bronze incrustées marquait la place où le conseil des décurions reconnaissant avait voté à M. Holconius Rufus, deux fois duumvir, quinquennalis, flamen d’Auguste et patron de la colonie, un bisellium, siège à deux places. Cet Holconius Rufus vivait au commencement du premier siècle de notre ère. Il avait rendu de grands services à ses concitoyens et s'était montré fort généreux. Une autre inscription, également trouvée au grand théâtre, nous apprend que les deux Holconius, Rufus et Celer, ont reconstruit à leurs frais, pour l'embellissement de la colonie (ad decus coloniae), le corridor voûté sur lequel repose la summa cavea, et les passages sous les tribunaux. Ce sont eux aussi qui remplacèrent par des degrés en marbre les anciens degrés en lave. Il n’est pas étonnant que, à tout moment, sur les murs de Pompéi, on lise les noms des membres de cette famille et que, sur une des places de la ville, ils aient eu des statues.
I1 est difficile de savoir si l'orchestre du grand théâtre servait aux musiciens et aux chœurs. Il est plus probable qu'on l'utilisait pour augmenter le nombre des personnages bien placés. Les deux petits escaliers reliant l'orchestre à la scène se prêtent peu, avec leurs marches étroites et raides, aux évolutions d'un chœur (voy. fig. 42, p. 70).
MM. Mau et Dorpfeld ont fait au grand théâtre des fouilles dont les résultats sont intéressants. Ils ont constaté que la scène, dont le niveau primitif était le même que celui de la caserne des gladiateurs, avait, à des époques différentes, subi plusieurs modifications jusqu’au jour où on la suréleva. A leur grande surprise, ils trouvèrent, à vingt centimètres environ du sol actuel, dans l'orchestre et devant la partie centrale de la scène, un bassin circulaire de plus d'un mètre de diamètre: puis, inscrit dans celui-là, un second bassin de près de six mètres: enfin, successivement, quatre autres bassins rectangulaires. L’enduit bleu qui recouvrait leurs parois intérieures indique bien que c'était des bassins à eau. Leur construction fut successive. À une époque ancienne, sans doute au temps où on releva le niveau de la scène, le dernier de ces bassins fut
comblé et recouvert d'un dallage. On ignore l'usage de ces bassins entretenus sans doute par le réservoir qui s'élevait à côté de la summa cavea.
La scène, telle qu'on la voit aujourd'hui, profonde de 24 mètres, s'élève d'un mètre environ au-dessus de l'orchestre et de son niveau primitif. Le plancher en bois qui la recouvrait a complètement disparu. Des avancés et des retraits, deux escaliers rompent l'uniformité du petit mur qui supportait l'avant-scène. Dans le sous-sol, les chambres aujourd'hui à découvert contenaient la machinerie dont nous n'avons pas encore saisi tous les secrets. Chez les anciens, pour découvrir la scène, le rideau descendait au lieu de monter ; on voit très bien, en avant de la scène, l’ouverture et les trous ménagés à cet effet (fig. 42, p. 79).
Le fond de la scène, construit en briques destinées à être revêtues de marbre, est d'époque romaine. Suivant l'usage antique il représentait la façade d’un palais percée de trois portes, ornée de niches garnies de statues, de colonnes en marbre, de piédestaux qui portaient aussi des statues (voy. fig. 42,p.79). Quand il y avait lieu, la machinerie permettait d'élever devant cette façade immuable un décor nouveau.
Derrière la scène un espace appelé post-scenium servait aux acteurs pour revêtir leurs costumes, se retirer quand ils devaient disparaître ou attendre le moment de rentrer en scène.
A l'angle nord-ouest, là où le niveau du sol est plus élevé, une tour carrée à l'extérieur, ronde à l'intérieur (IT, 7 entre a et b), haute de 4 mètres et large de 6 mètres 70, servait de réservoir. Sans doute elle entretenait le bassin de l'orchestre et fournissait l’eau que, pendant les grandes chaleurs, on répandait dans l’atmosphère surchauffée du théâtre en vapeurs parfumées. C’est ce que les Romains appelaient sparsiones. On en faisait sur les affiches la promesse ainsi formulée : Shparsiones, vela erunt, il y aura des aspersions (d’eau parfumée) et des voiles (pour abriter du soleil).
De nombreuses entrées facilitaient la circulation. Du Forum triangulaire, on pouvait entrer de plain-pied dans la partie supérieure de la media cavea (II, 7, b, c), monter à la summa cavea (11,7, b, d) ou descendre derrière la scène (voir ces entrées, fig. 4, p. 8). De la rue de Stabies, une pente douce et quelques marches (IT, 7,21) montent au sommet de la media cavea accessible aussi par l'orchestre et par les deux passages voûtés qui y conduisent ; de cette rue aussi on entrait dans le théâtre et dans les portiques attenant (II, 7, 20). Ces passages, où la foule séjournait en attendant l'ouverture des portes et s’écoulait lentement, sont couverts de graffites.
Une inscription nous a conservé le nom de l’architecte romain qui a restauré le grand théâtre : M. Artorius Primus.