‹ Pompéi (volume 4)Chapitre 1 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

A l'ouest, la Campanie présente à la mer Tyrrhénienne une longue côte légèrement infléchie, que trois caps, Gaëte, Misène, le promontoire de Minerve, divisent en deux baies. Au nord, ce sont, au-dessous du fleuve Liris, la plaine et les coteaux célèbres dont les vignes produisaient le Falerne et le Massique chantés par Horace. A l'est, les montagnes du Samnium contrastent vigoureusement par leur âpreté avec la grâce des collines et la fertilité des plaines qui s'étendent à leur pied, jusqu'à la côte. Au sud, le Silarus, non loin des temples antiques de Paestum, se jette dans la mer. Telles sont les frontières de la Campanie heureuse, jardin de l'Italie, dont, plusieurs fois l'an, les riches récoltes récompensaient le labeur de l'homme, terre du soleil et des fleurs habitée par une population dont les influences grecques avaient affiné le goût, dont l'oisiveté, le climat ensoleillé, la douceur de se laisser vivre avaient amolli les énergies, tandis que, dans les montagnes voisines, une race rude et guerrière guettait d'un œil envieux cette riche proie offerte à son ambition.

Plus profond que l'autre, le golfe emprisonné entre le cap de Misène et le promontoire de Minerve arrondissait, comme les lèvres pures d'un vase modelé par un Grec, ses rives harmonieuses. Est-ce pour ce motif que les anciens l'ont nommé le Cratère? Cicéron l'appelait delicatum. Les deux caps prolongés par des îles, celui de Misène par Procida, Vivara et Ischia, celui de Sorrente par Capri, l'abritaient contre les vents du large. Dans un coin, près de l'active Pouzzoles, Naples, oisive et I. I

bruyante, s'étageait sur les collines, en pleine lumière. Au centre, le Vésuve dominait au loin la plaine et la mer, portant sur les dernières pentes de ses laves refroidies les riches cités d'Herculanum et de Pompéi ; plus bas, un repli de la côte abritait Stabies. Le Vésuve n'avait pas alors le même aspect qu'aujourd'hui (fig. i, p. 2), ses deux sommets, sa cime et ses flancs désolés, son nuage éternel que, pendant la nuit, le feu intérieur colore de ses rouges reflets. Du nord de l'Italie à la Sicile, une série de

Fig. I. — Le Vésuve, vu du rempart, au-dessus de l'Amphithéâtre (p. 2).

sommets volcaniques endormis depuis des siècles avaient, aux temps préhistoriques, couvert la péninsule de leurs débris et modifié les lignes de ses paysages. La mémoire des hommes avait presque oublié leur antique activité. La tradition, qui plaçait sur les côtes riantes de la Campanie les bouches de l'enfer, les champs Phlégréens et la lutte des Titans contre l'Olympe, en gardait quelque souvenir inconscient. Aucune crainte n'avait donc écarté du Vésuve les populations confiantes. De riantes villas, ouvertes au soleil et aux brises marines, gravissaient ses pentes ou s'abritaient dans ses replis. Les pampres le revêtaient d'un manteau de verdure aux tons chauds et son sommet seul, par ses pierres calcinées, rappelait les drames du passé (fig. 2, p. 3). Dans son cratère éteint Spartacus et ses révoltés avaient autrefois trouvé un abri d'où ils étaient sortis pour surprendre le consul Romain. Des tremblements de

terre fréquents auraient pu, il est vrai, présager le désastre qui fermait l'avenir ; mais, jusqu'à celui de l'an 63 avant J.-C, les villes n'y avaient

Fig. 2, — Le sommet du Vésuve et la personnification de ses vignes célèbres (p. 2).

pas péri et, comme le fait observer Pline le Jeune, à ce mal chronique on s'était depuis longtemps habitué.

Et puis, comment serait-il venu à la pensée que Pompéi et Herculanum, si vivantes depuis tant de siècles, auraient pu périr ainsi? Leurs origines étaient mythologiques. Hercule, qui avec les bœufs de Géryon avait traversé toute l'Italie, était le fondateur éponyme d'Herculanum. Autour des origines de Pompéi, son souvenir flottait aussi dans les traditions. A combien de guerres, de désastres, ces villes n'avaient-elles pas

échappé pendant leur longue histoire. La beauté du ciel et de la terre, la fertilité du sol, leur prospérité en un mot, avaient causé leurs malheurs. Toujours convoitées, elles avaient eu successivement comme maîtres les Osques, puis, dès le commencement du iv° siècle avant J-C, les Samnites descendus de leurs montagnes, enfin, au commencement du i''' siècle avant notre ère, les Romains.

Pompéi s'élevait sur les bords du Sarno, ruisseau aujourd'hui, autrefois fleuve navigable dont l'embouchure lui servait de port ainsi qu'à Nola Nocéra et Acerra. De là, par le fleuve, les marchandises apportées d'outre-mer remontaient vers l'intérieur.

C'est par la mer que les Pompéiens eurent le premier contact avec Rome. En l'an 310 avant J.-C, au temps de la première guerre Samnite, la flotte romaine envoyée pour saccager le territoire de Nocéra débarqua des troupes qui, s'étant trop avancées, durent regagner précipitamment leurs vaisseaux après avoir essuyé de grandes pertes. Dès lors, Pompéi participa à toutes les vicissitudes des guerres des Samnites contre Rome ; elle fut, avec Capoue et les autres villes de la Campanie, l'alliée d'Hannibal ; pendant la guerre sociale, elle fit cause commune avec les villes d'Italie, et, même après leur soumission, unie aux Samnites prolongea la lutte ; elle vit, autour d'elle, des villes samnites prises, ruinées, réduites à l'état de bourgades ; du haut de leur rempart, ses habitants purent assister à la destruction de Stabies qui, renversée par Sylla, n'était plus, au temps de Pline, qu'une réunion de villas.

Elle-même fut, en l'an 90, inutilement assiégée par Sylla. Il nous reste, de ce siège, un bien curieux témoignage. Un soldat, de garde aux remparts, grava sur le mur, près de la meurtrière par laquelle il surveillait le fossé, un nom qui préoccupait tous les Pompéiens, le nom du général en chef qui assiégeait la ville, le nom de Sylla. Ce graffite se lit encore aujourd'hui (fig. 3, p. 5). Plus tard, au retour de son expédition en Asie, Sylla occupa la Campanie, et, en l'année 80, envoya à Pompéi des colons que conduisit son neveu P. Sylla. La jeune colonie de Pompéi emprunta son premier nom à Vénus, la déesse préférée de Sylla, son second à la famille Cornélia à laquelle appartenait son vainqueur ; elle s'appela donc : Colonia Veneria Cqrnelia Ponipeianorum . Vénus devint sa protectrice et Sylla, qui d'ailleurs s'était montré clément, reçut le titre de patron de la colonie. L'introduction forcée des colons Romains, les partages de terres, les préséances, les droits politiques plus largement accordés aux colons qu'aux anciens habitants, causèrent quelques-uns de ces dissentiments habituels aux villes transformées en colonies. Ces difFé-

rends furent, au bout d'un certain temps, tranchés par Sylla que Cicéron dut défendre d'avoir voulu en profiter pour dominer la ville et la jeter dans le parti de Catilina.

Au commencement de la guerre civile, pendant quelque temps, les troupes du parti de Pompée occupèrent Pompéi.

Fig. 3. — Le nom de L. Sylla sur un mur de Pompéi (p. 4).

En l'année 59 après J-C, sous le règne de Néron, Livineius Regulus, autrefois chassé du Sénat de Rome, donnait des jeux à Pompéi. Pendant un combat de gladiateurs, une cause futile mit aux prises des Pompéiens et des habitants de Nocéra ; aux plaisanteries, aux reproches mutuels succédèrent les pierres, puis les armes. Les Pompéiens, qui étaient chez eux, eurent le dessus. Beaucoup des habitants de Nocéra tombèrent couverts de blessures ; la plupart pleuraient ou leurs enfants ou leurs parents. L'affaire fut portée devant l'empereur qui la renvoya au Sénat. Celui-ci chargea les consuls de l'instruire et, quand elle lui revint, il porta contre les Pompéiens interdiction de célébrer, pendant dix ans, des jeux ;

tous les collèges qui s'étaient établis contrairement aux lois furent dissous, Livineius et les auteurs de la sédition exilés. Une peinture de Pompéi où, sous sa forme sommaire, on reconnaît très bien l'amphithéâtre tel qu'il est encore aujourd'hui, représente cet épisode (fîg. 4, p. 7). On se bat dans l'arène et sur les gradins ; même au dehors, les Pompéiens donnent la chasse à leurs voisins de Nocéra.

A la suite de ces événements qui avaient échauffé les imaginations, on ne manqua pas de graver sur les murs des inscriptions contradictoires, suivant les opinions, comme on le fait encore de nos jours : « A bas les Nocériens; vivent tous les Nocériens, mort aux Pompéiens » tandis que, sur le mur d'une maison de la rue de Mercure, un philosophe tirait la morale de l'incident : « Campaniens, votre victoire vous a été aussi funeste qu'aux Nocériens. »

La ville de Pompéi semble, pendant la domination des Samnites, avoir été administrée par des questeurs, des édiles et un conseil ou assemblée. Mais les documents contemporains font défaut et on ne peut se faire de cette administration qu'une idée approximative, par comparaison avec les institutions analogues de Rome.

Plus tard, après la transformation en colonie, Pompéi eut des duumvirs, des édiles et un conseil de décurions ou sénat. Les premiers, appelés dutimviri jtiridiciindOj avaient la juridiction civile et criminelle et, s'il y avait lieu, le commandement des troupes municipales; ils convoquaient et présidaient les comices électoraux et le conseil des décurions qui, pour les actes administratifs importants, devait être consulté ; ils avaient l'administration générale de la cité, l'adjudication et la surveillance des travaux publics.

Dans certaines circonstances, quand les élections n'avaient pas donné de résultat, quand un duumvir était absent, quand les électeurs élisaient duumvir honoraire Tempereur ou un membre de la famille impériale, un magistrat spécial, avec le titre de praefectus, exerçait les fonctions du duumvir honoraire. Ce préfet était nommé soit par l'empereur, soit par le décurion élu qu'il devait remplacer, soit par le décurion en charge mais empêché, soit enfin par le conseil des décurions en vertu d'une loi spéciale, la lex Petronia. Des inscriptions de Pompéi mentionnent, entre autres praefectus, un praefectus élu par les décurions en vertu de cette loi Petronia.

Tous les cinq ans, les duumvirs recevaient le titre de quinquennales et ajoutaient à leurs fonctions habituelles le contrôle de l'adminis-

tration financière, la revision des listes des citoyens et du conseil des décurions. Il était plus- honorable d'être élu duumvir cette année-là et on en faisait mention dans les inscriptions.

Aux édiles, magistrats du second degré, appartenait la surveillance des routes, des édifices, du marché, des jeux, la police et une juridiction

Pig. 4. — Combat à l'amphithéâtre entre les habitants de Pompéi et ceux de Nocéra (p. 5-6).

civile restreinte. Ils pouvaient, en en référant aux duumvirs, infliger des amendes.

Pour délibérer sur certaines affaires, les duumvirs et les édiles se réunissaient en un seul collège et les uns et les autres portaient alors le nom de quatuorvirs.

Les duumvirs et les édiles étaient élus dans les comices.

Le nombre des décurions variait suivant les municipes ou colonies. On ne sait pas combien Pompéi en comptait. La loi, malheureusement inconnue, qui établit la colonie de Pompéi pourvut sans doute à la formation de la première assemblée, puis, tous les cinq ans, les duumvirs quinquennales comblèrent les vides et, quand il y eut lieu, exclurent, pour les remplacer, les indignes. A Pompéi, comme ailleurs, le conseil

des décurions se composait sans doute des anciens duumvirs, des anciens édiles, et, si c'était le cas, de ceux qui, sans avoir exercé ces magistratures, avaient été promus à la dignité ; enfin, si les anciens magistrats n'étaient pas assez nombreux pour combler les vides, les quinquennales nommaient de simples particuliers. Aussitôt sortis de charge, les anciens magistrats entraient au conseil avec voix consultative jusqu'au jour où leur situation était régularisée par les quinquennales .

La loi déterminait rigoureusement la compétence du conseil des décurions, de telle sorte qu'il était impossible aux duumvirs de s'en affranchir. Cette compétence s'étendait à tout ce qui intéressait la cité en matière financière : édifices, achat ou aliénation du terrain communal, travaux publics, eaux, contrôle des finances ; en ce qui concerne le culte : fixation des fêtes régulières et des dépenses ; pour la juridiction : affranchissement et tutelle, jugement en appel sur les amendes infligées par les duumvirs et les édiles. S'agissait-il de nommer un patron de la colonie, le conseil émettait un vote qui devait être, en comice, ratifié par le peuple. Les décurions votaient soit de vive voix, soit par des bulletins écrits.

Comme les décurions et les édiles, les prêtres tenaient leur charge de l'élection populaire. On trouve à Pompéi le pontife et l'augure spécialement investis, par élection à vie, du culte officiel de l'État, du culte national romain. Le culte des empereurs était très observé à Pompéi ; on y connaît des prêtres de César, d'Auguste et de Néron institués du vivant de ces deux empereurs, du divin Auguste, de Julia Augusta ; une prêtresse publique.

Les autres dieux ont, attachés à leurs temples, des prêtres particuliers appelés : ministri, flamines, sacerdotes ; on relève à Pompéi des flamines de Mars, des ministri de la Fortune Auguste, de Mercure, de Maia, des prêtresses de Cérès et de Vénus.

Un faubourg de Pompéi, bien connu par les inscriptions et peut être découvert en 1902 près de la porte du Vésuve, le pagiis Augustus felix suburbanus, avait des inagistri pagi qui semblent avoir été des prêtres plutôt que des magistrats.

Enfin Pompéi possédait un collège d'Angiistales. Les Augustales, créés au commencement de l'Empire, avaient pour mission de veiller au culte de l'empereur et à la célébration de certains jeux. L'ordre des Augustales se recrutait parmi les affranchis ; très rarement on y voyait des ingénus. C'était un ordre intermédiaire entre les décurions et la plebs.

Les comices, assemblée où le peuple procédait à l'élection de ses magistrats et de ses prêtres et votait sur les décisions soumises à son

approbation, étaient convoqués et présidés par le plus âgé des deux duumvirs.

Les murs de Pompéi ont conservé jusqu'à nos jours de curieux témoignages des luttes électorales. Ce sont des affiches peintes en rouge pendant la période qui précède les élections ; les élections faites, on ne les effaçait pas; mais, quand venait une élection nouvelle, un ouvrier couvrait les caractères anciens d'une couche de blanc sur laquelle on peignait la nouvelle affiche. Nous avons ainsi retrouvé, outre les inscriptions apparentes au moment où Pompéi fut enfouie, des inscriptions plus anciennes sous les couches superposées, quelquesunes peintes sur le tuf même. Certains de ces programmes sont certainement antérieurs à l'Empire. On les reconnaît à la forme de leurs lettres plus massives, à la simplicité et à la concision des formules.

Ce ne sont pas comme chez nous, les candidats qui exposent leurs titres ou étalent leurs promesses, de se louer eux-mêmes

Fig. ). — Affiche électorale, près de la maison de Lucretius Fronto (p. lo).

Leurs amis, leurs partisans leur évitent la peine ils le font toutefois, dans les temps anciens, avec sobriété et ne signent pas « Nommez édile M. Pomponius, homme de bien ; faites un tel édile, il vous aime ; je vous demande de nommer Veius édile » ; celui qui demande ne donne pas son nom.

A une époque postérieure, les inscriptions plus longues portent les noms des patrons de la candidature avec la formule : oro vos faciatis (je vous prie d'élire}, le plus souvent indiquée seulement par les premières lettres de chaque mot OVF disposées en monogramme. Telle est l'inscription électorale suivante : « Gaviuni aed(ilem) o[ro) v(os) f(aciatis)\ vicini rogant. — Je vous prie d'élire Gavius édile; ses voisins le demandent (v. Vie publique, fig. 68, p. 125)». Pour rendre l'inscription plus visible, on l'a inscrite dans un cadre muni de deux ailerons. Ici ce sont ses voisins qui recommandent le candidat ; mieux que personne ils le connaissent et savent les services qu'il pourra rendre à leur quartier.

Malgré la désignation des patrons de la candidature, l'inscription tient encore de l'ancienne mode ; elle ne fait pas l'éloge du candidat. Celle que nous reproduisons (fig. 5, p. 9), présente aussi un candidat patronné par ses voisins : « M. Samellium Modestum aed(ilenî) v[iis), a[edibus) s[acris), p[ublicis) p[rocurandis), d{ignum) r{e)p[iiblica) vicini rogant. — Ses voisins demandent comme édile préposé aux rues et aux édifices sacrés et publics, M. Samellius Modestus, homme digne de la république » — Cette affiche est intéressante ; elle donne en entier le titre officiel de l'édile. Dans beaucoup de textes, on ne se fait pas faute de louer le candidat : il est bon, honnête, modeste, digne de la république, apte à la servir, remarquable, d'une loyauté éprouvée; il aime ses concitoyens ; il ne gaspillera pas le trésor ; ce sera un grand donneur de jeux [inagmis munerarius) .'Les femmes même s'en mêlent et elles y vont avec entrain : « Statia et Petronia recommandent M. Casellius et L. Albucius ; puisse la colonie avoir toujours des citoyens pareils ! » On promet, à qui votera bien, la protection de la patronne de Pompéi, de Vénus Pompeiana ; bien plus, on a signé une affiche électorale du nom de la déesse : Scripsit Venus Pompeiana. Quant à celui qui votera mal, c'est un âne. Parfois on ajoute un conseil au candidat : « Veille », ou un reproche: « Tu dors ».

Les affiches sont signées par des individus ou par des collectivités ; la liste en est intéressante parce qu'elle fait passer sous nos yeux tous les corps de métiers de Ppmpéi : les orfèvres, les boulangers, les pâtissiers, les parfumeurs, les barbiers, les charpentiers, les maçons, les charrons, les teinturiers, les aubergistes, les cabaretiers, les cuisiniers, les agricul teurs, les marchands de fruits, les marchands de volailles, les pêcheurs, les marchands de sayons, les cultivateurs, les vendangeurs^ les muletiers, les portefaix, les apprentis ; Phœbus et ceux qui se fournissent chez lui : Phœbus cum emptoribus suis!

D'autres collèges ou associations, qui ne sont pas des corporations de métiers, poussent aussi leurs candidats : les Venerii, les fidèles au culte de Vénus, patronne de la cité ; les Isiaci, ceux qui ont été gagnés au culte d'Isis ; les forenscs^ ceux qui habitent le quartier du Forum ; les pilicrepi, les joueurs de balle. On voit même entrer en ligne des collèges qui semblent bien peu sérieux : ceux qui dorment : dormientes omnes \ ceux qui boivent tard, scribibi; les petits \zixrons ^ furunculi. Une petite amie (aninittla) espère bien qu'on ne lui refusera pas de voter pour son Claudius. L'affiche suivante est-elle sérieuse ou satyrique : « Proculus soutiens Sabinus et, à son tour, il te soutiendra » ? Faut-il

AVANT LA CATASTROPHE ii

attribuer à un électeur bien récompensé ce graffite ? : « Il n'y a que M. Terentius Eudoxus pour toujours soutenir ses amis ; et il les tient, les protège, les soutient de toute manière (v. Vie publ., fig. 76, p. 133) ». En 1902, un peu plus haut que la curieuse et intéressante maison de Lucretius Fronto, on a mis au jour une inscription électorale en vers. Ce n'était guère l'habitude des muses d'intervenir dans ces sortes d'affaires ; d'ailleurs l'auteur du distique ne les a pas trop compromises :

Si piidor in vita quicquavi prodesse putatiir Lucretius hic Fronto digntts honore bono est.

« Si une vie vertueuse doit être récompensée, Lucretius Fronto est bien digne de l'honneur qu'il brigue, »

Dans la même rue, une inscription recommandant sous la forme habituelle la candidature de Lucretius, caractérise bien la tendance des vers.

Souvent les peintres qui traçaient en lettres rouges la réclame électorale signaient leur œuvre : « Protogenes a écrit ; ceci a été écrit par Infantio avecFIorus, Fructus et Sabinus, ici et partout», partout sans doute où le même candidat est recommandé. Il serait difficile d'expliquer par une réclame industrielle ce grand nombre de noms au bas d'une inscription. Je crois que ces peintres participaient ainsi au patronage du candidat. On voit, d'ailleurs, par ces inscriptions, que de très petits personnages se mettaient ainsi en avant : un peintre d'affiches le dit bien clairement : « Je vous demande de nommer édile A. Suettius Certus; Paris a écrit cela et s'associe à la demande ».

Mais souvent on devait peindre l'affiche par-dessus une autre, sur une pierre rugueuse ou sur un crépi en mauvais état. Il fallait alors polir ou blanchir la partie du mur destinée à recevoir la nouvelle inscription électorale. L'opération s'appelait ^e^Z^^r^, blanchir, l'ouvrier qui la faisait, dealbator ; celui-ci quelquefois inscrivait aussi son nom : « Sossius a écrit, Onesimus avait blanchi la pierre. »

Une peinture de Pompéi représente un ouvrier perché, avec ses deux pots, sur un échafaudage volant (fig. 6, p. 12). A coup sûr, ce n'est pas un artiste ; les planches légères sur lesquelles il est monté, son attirail, ne permettent guère de supposer qu'il est là pour un long travail. Il n'a pas de pinceau et l'instrument dont il se sert n'est pas celui d'un peintre. Sans doute il est occupé à blanchir ou à polir le mur sur lequel le peintre, après lui, viendra écrire l'affiche ; c'est un dealbator.

Il est probable que, pour peindre ces affiches électorales, il fallait obtenir le consentement du propriétaire ou louer la place ; c'est sans doute pourquoi il est des maisons plus chargées que beaucoup d'autres. Certains propriétaires écrivaient sur leurs murs : « Défense d'afficher » ou tout au moins l'équivalent; à Rome, on a relevé l'inscription suivante : « Peintre (inscriptor), tu es prié de ne pas t' arrêter devant cette maison; si tu y inscris le nom d'un candidat, qu'il échoue et n'exerce jamais

aucune fonction, » On n'a pas trouvé à Pompéi de mentions analogues, mais il y en avait très probablement et on en connaît dans plusieurs villes d'Italie, celle-ci, entre autres, à Forum Popilii : « Puisse ton candidat réussir et ton inunerarius donner un spectacle qui plaise au peuple. Pour toi, sois heureux, peintre, mais à condition que tu n'écriras rien sur ce mur. »

Les élections de Pompéi n'avaient aucun caractère politique et ne pouvaient pas en avoir ; seul l'intérêt de la ville était en jeu. Les commerçants ou artisans d'une même industrie, les habitants d'un même pagus, d'une même région, d'un même quartier : les Campanienses, les Salinienses, les Foreuses, par exemple, les voisins qui connaissaient bien le candidat de leur choix et les besoins de leurs quartiers, vicini, se réunissaient pour appuyer sa candidature. Si on ajoute que celui-là était proclamé élu qui avait été désigné, non par la majorité des électeurs, en général, mais par le plus grand nombre des sections de vote, on comprend toutes les intrigues qui devaient se nouer entre les personnages influents dans les sections en faveur de tel candidat ou contre lui. Il y en eut un une fois, un boulanger nommé Paquius Proculus, qui eut la bonne fortune d'être désigné par tous les électeurs de Pompéi. C'était un fait rare; aussi, il s'empressa de le faire peindre sur un mur.

Fig. 6. — Un deaJbalor préparant la muraille avant qu'elle reçoive une affiche. Peinture de Pompéi (p. ").

Les campagnes électorales à Pompéi étaient donc, pour les candidats, laborieuses. Il fallait s'assurer l'aide de patrons appartenant à toutes les classes de la société, conquérir les voix des électeurs et, comme nous venons de le dire, surveiller le mouvement électoral dans toutes les sections pour y maintenir son influence. Cicéron qui connaissait bien Pompéi puisque, comme d'autres Romains de Rome, il y avait une villa qui lui plaisait beaucoup disait déjà au temps de César : « Il est plus facile d'être sénateur à Rome que décurion à Pompéi » ; boutade certainement, mais où il faut retenir une part de vérité.

Telle était sous l'administration municipale la colonie romaine de Pompéi. Il n'existait sans doute plus, sous l'empire, de distinction entre les descendants des anciens habitants et ceux des colons ; tous alors devaient jouir indistinctement des mêmes droits politiques : électeurs en qualité de citoyens, éligibles s'ils étaient dans les conditions requises. Aussi les habitants de Pompéi étaient très impérialistes. Nous avons vu le culte des empereurs, même vivants, parfaitement organisé. Sur les murs on rencontre, gravés à la pointe par les passants, les noms de tous les empereurs ayant régné, ceux de l'impératrice Augusta, de Poppée qui semble avoir été populaire car son nom se rencontre souvent, de princes de la famille impériale, Néron jeune, Germanicus. On lit, deux fois répété dans le Vicolo Storto, le graffite : « Vivent les jugements de l'empereur » et, dans une boutique de la rue de Stabies : « Vivent les jugements de l'empereur et de l'impératrice ; soyez saufs et nous serons heureux toujours. » Claude avait sans doute une villa à Pompéi, car un de ses fils, le jeune Drusus, s'amusant à jeter des poires en l'air pour les recevoir dans la bouche, y mourut étouffé par un de ces fruits.

Assise sur la pente d'une coulée de lave qui, descendue du Vésuve aux temps préhistoriques, s'était brusquement arrêtée à une hauteur moyenne, la ville de Pompéi, abritée au nord par le volcan éteint et sa riante frondaison, se terminait vers le sud par des maisons et des jardins en terrasse (fig. 7, p. 14) d'où la vue embrassait la plaine qu'arrose le Sarno, le port et cette baie charmante dont parle Sénèque, où le rivage d'Herculanum se continue par ceux de Stabies et de Sorrente. La mer était fermée à droite par l'île d'Ischia, à gauche par le cap bleu de Sorrente qui, vu de cet endroit, semble toucher de son éperon l'île rocheuse de Capri ; au centre, comme un navire sur les flots, le rocher d'Hercule, l'île charmante, l'isoletta di Rivigliano fait une tache sombre sur la mer bleue. Tout autour, fermant au loin l'horizon terrestre,

le cirque grandiose des monts qui, dominés par le Vésuve, enserrent la plaine féconde, se termine au sant'Angelo dont les aspects changent avec les heures du jour et les jeux de la lumière. En face, à l'autre extrémité du cirque, d'étage en étage, de terrasse en terrasse, s'accrochant aux aspérités et aux retraits de la roche volcanique, les dernières maisons de Pompéi dévalent vers le Sarno (fig. 8, p. 15).

Fig. 7. — Les maisons en terrasse au sud de Pompéi (p. 13).

La colonie Vénéria Cornélia, après les invasions successives, les sièges, les pillages et les changements de maîtres, entra, lorsque, avec l'Empire, la paix romaine s'étendit sur elle et la protégea, dans une période heureuse. La distinction des droits civils entre les anciens Pompéiens et les nouveaux colons ayant été abolie, les discordes, les vieilles haines s'étaient éteintes ; le commerce et les affaires prospéraient; la terre féconde, les vignes renommées, sous la caresse du soleil, donnaient, presque d'elles-mêmes, leurs moissons et leurs fruits. Comme les Osques, comme les rudes Samnites, comme les soldats d'IIannibal, les colons romains avaient subi le charme de cette nature riante, s'étaient amollis au contact de la civilisation grecque. Des statues inspirées par les chefs-

d'œuvre de la Grèce ornaient leurs places et leurs jardins ; les subtils artistes de l'école d'Alexandrie couvraient les murs intérieurs de leurs habitations, même modestes, de peintures douces à l'œil. Le soleil, la lumière, la beauté de ce pays enchanteur qui demandait peu d'effort au labeur humain, les peintures proposant comme exemples les amours des dieux et la vie exubérante des divinités champêtres, tout poussait à

Fig. 8. — Les dernières maisons de Pompéi (p. 14).

la joie de vivre, à la volupté. Pendant un siècle de prospérité et de paix, jusqu'au terrible réveil, les Pompéiens s'y endormirent.

Est-ce un chrétien contemporain de saint Pierre et de saint Paul, égaré dans cette ville où son culte n'était pas encore établi, est-ce un juif attiré à Pompéi par le négoce comme beaucoup de ses compatriotes, qui, sur le mur d'une maison (Région IX, île i, n° 26), écrivit, peu de temps avant la catastrophe, peut-être même au moment où le feu du ciel lui semblait tomber sur la ville condamnée, ces deux mots : Sodoma, Gomora ? .

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