CHAPITRE II
Le 5 février de l'an 63 avant J.-C, Pompéi fut presque entièrement détruite par un tremblement de terre, Sénèque raconte ainsi cet événement précurseur de la catastrophe finale de l'année 79.
« Pompéi, ville célèbre de la Campanie devant laquelle d'un côté le rivage de Stabies et de Sorrente, de l'autre celui d'Herculanum se rejoignent pour former, en face de la grande mer, un golfe charmant, vient d'être renversée par un tremblement de terre dont ont souffert toutes les contrées voisines ; et cela, pendant l'hiver, saison que nos ancêtres croyaient à l'abri de ce danger. C'est le jour des nones de février, sous le consulat de Régulus et de Virginius qu'eut lieu cette catastrophe. La Campanie, toujours exposée à ce fléau et qui, tant de fois déjà, sans autre dommage que la peur, y avait échappé, est aujourd'hui couverte de morts et de ruines. Herculanum aussi s'est en partie écroulé et ce qui reste debout n'est pas sans inquiéter. La colonie de Nocéra, moins gravement atteinte, cependant n'est pas indemne. Naples, légèrement touchée par la terrible catastrophe, a beaucoup souffert dans les maisons particulières, moins dans les édifices publics. Des villas situées sur des sommets ont tremblé sans éprouver de dégâts. Ajoutez à cela un troupeau de 600 brebis tuées, des statues fendues et, après le désastre, des hommes privés de raison et hors d'eux-mêmes errant au hasard.
« D'autres secousses suivirent, plus bénignes, à la vérité, funestes cependant, parce qu'elles s'attaquaient à des édifices éprouvés et disjoints, qui, déjà chancelants, attendaient pour s'écrouler, non pas un choc, mais un simple ébranlement. »
Nous avons un autre témoignage contemporain de ce désastre. Ce sont deux bas-reliefs votifs. Sur le premier (fig. 9, p. 17), figure le côté
Fig. 9. — Le côté nord du Forum pendant le tremblement de terre de l'an 63 (p. 16).
Nord du Forum, c'est-à-dire le temple de Jupiter flanqué de ses deux statues équestres et l'arc de triomphe voisin, inclinés vers le sol. Le second
représente la chute de la porte du Vésuve près d'un château d'eau (fig. 10, p. 17) retrouvé en 1902. Dans la rue, une voiture est renversée par la secousse. Il suffit de comparer le château d'eau {fig. 1 1 , p. i g) , auquel était en effet appU3^ée la porte du Vésuve, avec le monument du bas-relief pour être frappé de la ressemblance.
C'est Pompéi qui, de toutes les villes, fut le plus atteint. Malgré la nature volcanique de son sol, malgré de fréquentes alertes, la Campanie, depuis l'époque historique, avait toujours été plus ou moins épargnée. Calme jusque-là comme nos volcans d'Auvergne, le Vésuve commençait à peine à secouer son sommeil séculaire. Aussi la sécurité, dès que cessèrent les secousses, rre tarda pas à renaître. On se mit à réparer et à reconstruire avec une extraordinaire activité. Le destin n'accorda aux Pompéiens qu'un sursis de seize ans pour accomplir ce travail inutile et, en ce court espace, on vit la ville renaître presqu'entièrement de ses ruines. Faut-il nous en féliciter?
Ce tremblement de terre, qui livre à nos recherches une ville reconstruite au premier siècle de notre ère, fut-il, comme on l'a dit, un événement favorable pour les études archéologiques?
Je ne le crois pas. Nous avons, pour l'étude des monuments de
l'Empire, des documents assez nombreux. Beaucoup, plus rares sont les édifices des époques antérieures. Certainement Pompéi engloutie avant le tremblement de terre nous aurait donné des maisons et quelques édifices de l'époque impériale et des derniers temps de la république; mais, nous aurions trouvé aussi, encore debout, des maisons et des édifices de la ville samnite et de la ville osque, qui auraient été du plus haut intérêt. Quoi qu'il en soit, il faut en prendre notre parti ; c'est une ville I. 2
Fig. 10. — La porte du Vésuve pendant le tremblement de terre de l'an 63 et le château d'eau (P- 17)-
i8 POMPEI
reconstruite au premier siècle de notre ère qui fut complètement engloutie par la catastrophe de l'an 79 après J.-C.
Nous avons le récit d'un témoin oculaire ; il raconte à l'historien Tacite les évéments qui se sont passés et lui fait part aussi de ses impressions. Mieux vaut reproduire en entier les deux lettres de Pline le Jeune. Aucun récit ne saurait être aussi vivant ni aussi vécu.
« Vous me demandez, afin d'en pouvoir transmettre à la postérité un récit plus fidèle, que je vous raconte la mort de mon oncle ; je vous en remercie, et je sais que, divulguée par vous, sa mort fera sa mémoire immortelle...
« Il était à Misène où il exerçait le commandement de la flotte. Le neuvième jour avant les calendes de septembre (24 août 79), vers la septième heure, ma mère l'avertit qu'on voit une nuée de dimensions et d'aspect extraordinaires. Il avait pris son bain de soleil puis d'eau froide et, après avoir mangé étendu, s'était mis au travail. Il demande ses sandales et monte en un lieu d'où il pourrait mieux observer ce phénomène prodigieux. La nuée s'élevait; les spectateurs ne purent pas, de si loin, distinguer de quelle montagne, on sut plus tard que c'était du Vésuve. Plus que tout autre arbre, le pin peut donner une- idée de la forme et de l'apparence de cette nuée. En effet, projetée en l'air comme un tronc immense, elle s'épanouissait en rameaux. Je crois que, élevée par un souffle subit qui ensuite s'affaiblissait et l'abandonnait, ou vaincue par son propre poids, elle se dispersait en largeur; tantôt blanche, tantôt sombre et tachetée, suivant qu'elle entraînait de la terre ou des cendres.
« Spectacle grandiose, digne, pour un savant, d'être examiné de plus près. Mon oncle fait appareiller un des vaisseaux légers et m'offre, si je le désire, de l'accompagner. Je réponds que je préfère travailler ; il se trouvait que lui-même m'avait donné quelque chose à rédiger. En sortant de chez lui il reçoit un billet de Rectina, femme de Caesius Bassus, qui, effrayée par l'imminence du danger (car sa villa était au pied de la montagne et la retraite n'était possible que par les vaisseaux), le suppliait de l'arracher à un si grand péril. Il change d'avis et, ce qu'il avait commencé par amour de la science, il le fera par dévouement. Il fait amener des quadrirèmes et y monte pour secourir Rectina et beaucoup d'autres aussi, car cette côte charmante était très peuplée. Il se hâte aux lieux d'où fuient les autres ; il oriente le gouvernail, dirige la course droit vers le danger, tellement libre de crainte que toutes les phases du fléau, tous les aspects changeants qu'il observe, il les dicte ou les note.
LA CATASTROPHE ig
Déjà les cendres tombaient sur le vaisseau, plus chaudes et plus denses à mesure qu'on approchait et, avec elles, des pierres ponces, des cailloux noirs, calcinés, éclatés sous l'action du feu. La mer retirée n'avait plus assez de profondeur ; les débris de la montagne faisaient le rivage inaccessible. Mon oncle songea un moment à retourner en arrière et son pilote l'y engageait. « La fortune, lui dit-il enfin, favorise les braves. Dirige vers Pomponianus. »
« Pomponianus habitait Stables, ville isolée par une anse là où peu à peu la mer s'enfonce dans la courbe que décrit le rivage. A cet endroit
Fig. II. — Le château d'eau représenté sur le bas-reliet précédent (p. 17).
le péril n'était pas encore imminent, redoutable cependant et, en somme, prochain, puisqu'il avançait sans cesse. Pomponianus avait chargé tous ses meubles sur des vaisseaux, décidé à fuir dès que le vent contraire se calmerait. Favorisé par ce même vent, mon oncle le trouve tremblant, l'embrasse, le console, l'encourage et, pour le raffermir par sa sécurité, se fait porter au bain. Ensuite il se met à table et mange avec gaieté, ou, ce qui n'est pas moins grand, avec l'apparence de la gaieté.
(c Cependant sur plusieurs points du mont Vésuve on voyait luire de larges flammes et de vastes embrasements dont la nuit augmentait encore l'éclat et les clartés. Et mon oncle, pour calmer les craintes de ses compagnons, leur répétait que c'étaient des maisons de campagne désertées par les paysans épouvantés et abandonnées au feu qui les consumait dans la solitude. Alors il se coucha et s'endormit d'un vrai sommeil, car ceux qui se tenaient près de la porte entendaient le bruit de sa
respiration forte et sonore parce qu'il était gros. Cependant la cour par laquelle on abordait sa chambre s'emplissait de cendres et de pierres ponces qui montaient tellement que la sortie, s'il avait attendu plus longtemps, fut devenue impossible. On l'éveille, il sort pour rejoindre Pomponianus et les autres qui ne s'étaient pas couchés. On tient conseil : faut-il rester dans la maison ou errer dans la campagne ? Les maisons, agitées par de fréquentes et longues secousses et comme arrachées de leurs fondements, s'inclinaient à droite, à gauche, puis revenaient à leur situation première. En plein air, on avait à redouter la chute des pierres ponces, légères il est vrai et calcinées. Entre les deux périls, c'est ce dernier qu'on choisit, mon oncle cédant à la raison la meilleure, ses compagnons remplaçant une crainte par une autre crainte . Avec des serviettes ils attachent sur leur tète des oreillers, protection contre les pierres qui tombent.
« Ailleurs le jour était levé, mais ici c'était la nuit, la plus noire, la plus épaisse des nuits, combattue cependant par des torches nombreuses et des lumières de toute espèce. On retourne vers le rivage pour voir de plus près si la mer permettrait quelque tentative ; elle était encore agitée et contraire. Là, mon oncle se couche sur un drap étendu, puis, à deux reprises, demande de l'eau froide et en boit. Bientôt des flammes et l'odeur sulfureuse qui en annonce l'approche mettent tout le monde en fuite, contraignent mon oncle à se lever. Appuyé sur deux jeunes esclaves, il se dresse et, aussitôt, tombe mort. Je suppose que cette fumée épaisse intercepta son souffle et ferma les voies respiratoires qui, chez lui, étaient naturellement faibles, étroites, souvent haletantes. Quand la lumière reparut, trois jours après que mon oncle l'avait vue pour la dernière fois, on retrouva son corps intact, sans blessure ; rien n'était dérangé dans ses vêtements ; il ressemblait à un homme endormi bien plus qu'à un mort. »
Dans une seconde lettre Pline raconte à Tacite encore ses émotions et celles de la population de Misène. pendant ces heures sinistres. N'estce pas, en le citant, raconter ce qui se passa aussi à Pompéi et dans toutes les villes du littoral ?
« Mon oncle parti, je continue le travail pour lequel j'étais resté à la maison ; ensuite, le bain, le repas, un sommeil court et inquiet. Depuis bon nombre de jours, la terre tremblait mais sans nous effrayer beaucoup car, en Campanie, on en a l'habitude. Pendant cette nuit les
secousses redoublèrent de violence, au point que tout semblait non agité, mais renversé. Ma mère se précipite dans ma chambre au moment où moi-même je me levais pour aller l'éveiller si, par hasard, elle dormait. Nous nous asseyons dans la cour, espace étroit qui seul sépare la m.aison de la mer. Est-ce courage ou imprudence, je ne sais — je n'avais alors que dix-huit ans — mais je demande un volume de Tite-Live et, comme dans les moments de loisir, je le lis, prenant même, suivant mon habitude, des extraits. Un ami de mon oncle, récemment venu d'Espagne pour le voir, nous apercevant tous les deux assis et moi occupé à ma lecture, reproche à ma mère sa résignation, à moi ma sécurité. Je n'en restai pas moins attentif à mon livre.
« C'était la première heure du jour et cependant la lumière était faible encore et douteuse. Les bâtiments autour de nous étaient tellement ébranlés, que, dans ce lieu, découvert il est vrai mais étroit, la chute des murs qui semblait certaine devenait un grand danger. Nous nous décidons à quitter la ville. La foule épouvantée nous suit, obéissant à cet instinct de la peur de regarder comme prudence la soumission à l'avis des autres; à flots longs et serrés elle nous presse, elle nous pousse. Une fois hors des maisons, nous nous arrêtons ; et là, encore des prodiges, encore des frayeurs. Les voitures que nous avions fait amener, quoique sur un terrain plat, étaient ballotées en tous sens et, même avec des pierres, on ne pouvait les maintenir en place (v. fig. 10, p. 17). La mer semblait rentrer en elle-même, comme repoussée par les secousses de la terre. En tout cas le rivage s'était élargi et beaucoup d'animaux marins restaient à sec sur le sable. De l'autre côté, une nuée noire, horrible, déchirée par l'éclat soudain de feux qui jaillissaient en serpentant, s'entr'ouvrait, laissant voir de longues flammes semblables à des éclairs et plus grandes.
. « Et alors cet ami d'Espagne nous interpelle avec plus de vivacité et d'insistance : « Si votre frère, si votre oncle vit, il veut votre salut ; s'il est mort, il a voulu que vous lui surviviez. Qu'attendez-vous donc pour fuir? » Nous répondons que tant que nous serons incertains sur son sort nous ne saurions penser à notre sûreté. Sans tarder davantage il nous quitte et, par une course rapide, s'éloigne du danger. Peu après, la nuée descend sur la terre, couvre la mer ; elle entoure l'île de Capri et la dérobe aux regards ; elle nous cache le promontoire de Misène. Ma mère alors me prie, me presse, m'ordonne de fuir de quelque manière que ce soit ; jeune, je le puis ; quant à elle, appesantie, affaiblie par les années, elle mourra heureuse si elle n'est pas cause de ma mort. Mais moi je lui réponds que si je dois être sauvé ce ne sera qu'avec elle. Je lui prends les
mains, je la contrains à hâter le pas. Elle obéit à regret, se reprochant de me retarder.
(( Voici les cendres, rares encore cependant. Je me retourne. Derrière nous, menaçante, une fumée épaisse, répandue sur la terre comme un torrent, nous suivait. « Entrons dans les champs, pendant que nous y voyons encore, dis-je à ma mère, de peur que, sur la route, nous ne soyons, au milieu des ténèbres, écrasés par la foule qui nous accompagne. » A peine arrêtés, nous sommes enveloppés par la nuit, non une nuit sans lune ou obscurcie par les nuages, mais l'obscurité d'une chambre close, sans lumière. On n'entend que les cris perçants des femmes, les plaintes des enfants, les clameurs des hommes. Les uns appelaient leurs parents, d'autres leurs enfants, d'autres leur femme, ne se reconnaissant qu'à la voix. Ceux-ci pleuraient sur eux-mêmes, ceux-là sur les leurs. Certains, par crainte de la mort, appelaient la mort. Beaucoup élevaient les mains vers les dieux ; un grand nombre croyaient qu'il n'y avait plus de dieux et que cette nuit était pour le monde la dernière, l'éternelle nuit. On en vit qui, par des terreurs fausses et mensongères, ajoutaient au danger réel : à Misène, disaient-ils, tel monument s'est écroulé, tel autre est en flammes; ce n'était pas vrai, mais on le croyait.
« Un peu de clarté se fit, qui nous parût être non le jour mais l'indice que le feu approchait. Il s'arrêta loin de nous cependant. De nouveau les ténèbres et les cendres aussi, abondantes et lourdes. Il fallait, de temps en temps, nous lever et les secouer sous peine d'être ensevelis, écrasés même sous ce poids. Je pourrais me vanter de n'avoir, dans un si grand danger, proféré aucune plainte, aucune parole qui fût un indice de faiblesse. Je me figurais que moi avec tout et tout avec moi nous allions périr, misérable mais grande consolation de ma mort. Mais cette nuée s'éclaircit, puis, comme une fumée ou un nuage, se dissipa. Enfin le vrai jour revint; le soleil même brilla, mais livide, comme dans une éclipse. Et alors, à nos regards encore pleins d'épouvante, tout parut changé, et, comme d'une neige abondante, recouvert d'une épaisse couche de cendres.
« Rentrés à Misène, après nous être tant bien que mal remis en état, nous passons une nuit incertaine et suspendue entre la crainte et l'espérance ; la crainte l'emportait. Les secousses continuaient ; beaucoup, exaltés par des prédictions sinistres, se jouaient de leurs propres terreurs et de celles des autres. Quant à nous, malgré les dangers courus et ceux que nous attendions encore, nous n'eûmes pas la pensée de nous éloigner avant d'avoir reçu des nouvelles de mon oncle. »
Ce tableau que Pline vient de nous tracer, cet exode de toute une population dans la campagne au milieu des ténèbres, dans la terreur d'un cataclysme que l'imagination saurait à peine se représenter, est une image adoucie de ce qui se passa à Pompéi, plus éprouvée, ensevelie sous une couche trop profonde pour que les habitants pussent, comme leurs concitoyens plus heureux de Misène, rentrer dans leurs demeures. A Pompéi aussi, toute la population effrayée par les oscillations des édifices, s'enfuit dans les champs. Dans les rues, dans les maisons de la ville, on trouva relativement peu de cadavres ; il y en eut davantage dans la campagne, du côté de Stabies, où périt Pline, sur les bords du Sarno dont les eaux débordées mirent obstacle à la marche des fugitifs, au port où on les rencontre encore en grand nombre. Pline raconte les événements en homme éclairé, soucieux d'observer les choses avec un esprit calme et de les raconter sans exagération. Il se place en dehors de la foule et, à côté des légitimes motifs de terreur, nous parle peu des craintes superstitieuses qui s'emparèrent du peuple. Plus d'un siècle après, Dion Cassius en a recueilli quelques échos. On s'imagina avoir vu, pendant les jours qui précédèrent le désastre, des hommes d'une taille bien supérieure à celle que comporte la nature humaine paraître, le jour et la nuit, sur la montagne, dans la région environnante, dans les villes voisines et circuler dans les airs ; quelques-uns crurent que les géants, dont ils voyaient les formes au milieu de la fumée de l'éruption, se révoltaient de nouveau et entendirent les éclats dés trompettes. On se figura que le soleil tombait, en s'éteignant, sur la terre, ou que la terre montait vers le ciel. Tous, et Pline parmi eux, ignorant les limites étroites de la région dévastée, furent persuadés que tout l'univers rentrait dans le chaos ou s'abîmait dans les flammes. Quelques milliers d'hommes perdirent la vie ; plusieurs villes dont les principales sont Herculanum et Pompéi, périrent, et, sur leur tombe, Martial déposa de jolis vers :
« Voilà ce Vésuve hier encore ombragé de pampres verts ; ses grappes renommées se pressaient dans les cuves humides ; voilà ces coteaux, plus que les collines de Nysa, chers à Bacchus. Naguère, sur ce mont, les satyres ont mené des chœurs. Ce fut une demeure plus douce à Vénus que Lacédémone ; ce lieu fut illustré par le nom d'Hercule. Tout s'est abîmé dans les flammes, tout est recouvert d'une cendre grise et les dieux voudraient n'avoir pas eu une telle puissance. »
Nous avons vu, par le récit de Pline le Jeune, les habitants de
31isène fuyant devant le nuage d'ombre et de fumée asphyxiante, traversé par des éclairs, qui les poursuivait et, pour leur salut, s'arrêta avant de les atteindre. Les habitants de Pompéi, au contraire, n'y échappèrent pas. Soit dans la ville, soit dans la campagne, il en périt beaucoup sans aucun doute. Dans la ville même, on a trouvé leurs cadavres dispersés un peu partout. Les uns, subitement asphyxiés, semblent paisiblement endormis ; on peut s'en rendre compte, grâce aux cendres humides qui ont fidèlement conservé leurs empreintes (v. plus loin, p. 35-36} ; d'autres, au contraire, ont énergiquement lutté contre la mort qui les a surpris au milieu des convulsions d'une cruelle agonie. Telle était, dans le Vicolo degli Scheletri (région VII), une jeune fille morte
Fig. 12. — Moulage d'un des cadavres trouvés à Pompéi (p. 24).
à côté de' sa mère paisiblement endormie; elle portait aux pieds des sandales brodées ; près de là, une femme enceinte tenait le trousseau de ses clefs et deux vases en argent qu'elle avait voulu emporter ; dans la même rue gisait un soldat; enfermés dans leurs maisons où ils espéraient attendre la fin du cataclysme, ces malheureux s'étaient décidés, trop tard, à en sortir, sans doute par une fenêtre car la rue étroite où gisaient leurs cadavres était déjà encombrée de débris volcaniques à la hauteur de plusieurs mètres. Cette septième région a d'ailleurs fourni de nombreux cadavres : dans la maison de M. Gavius Rufus (2,16), sept corps dont l'un semblait faire un suprême effort pour respirer; dans l'île 11, une jeune femme avec une bague d'or au doigt et un cothurne au pied; dans une maison de l'île 14 (n° 9), on a laissé en place le squelette d'un homme mort dans un cellier où il s'était réfugié. Dans la VI" région, sur le pavé de la rue de Stabies, était étendue à plat ventre une jeune femme, le front appuyé sur l'avant-bras, les cheveux noués sur la nuque; sans doute, pour mieux fuir, elle avait relevé sa robe (fig. 12, p. 24);
près de là, gisait un homme enveloppé dans un manteau, chaussé de sandales. A la caserne des gladiateurs, région VIII, deux prisonniers enfermés dans un cachot n'avaient pas pu fuir. Une chambre de cette même caserne conservait pêle-mêle des squelettes, entre autres celui d'une femme couverte de riches bijoux. Deux femmes, l'une jeune, l'autre âgée, sans doute la mère et la fille, avaient expiré ensemble dans l'île 11 de la même région.
Fig. 13. — Moulage du cadavre d'un chien resté à l'attache (p. 25),
Devant la belle maison de l'île 14 de la région VI, appelée la maison d'Orphée, un malheureux chien qu'on n'avait pas songé à détacher, périt en se débattant dans des efforts désespérés; aussi longtemps que le lui avait permis la longueur de sa chaîne, secouant les cendres, il était monté avec elles (fig. 13, p. 25). .
Dans une maison dite maison des Vestales (région VI, i, 7), un chien et son maître se trouvèrent enfermés ensemble. Quand le maître fut mort, le chien, poussé par la faim, le dévora, et, à côté du chien intact, restèrent les os rongés de l'homme.
Les malheureux qui fuyaient emportaient leur argent et des objets précieux. Quelques-uns mêmes périrent pour s'être attardés à les cher-
cher. A peu près en face du temple d'Isis, un homme expira suffoqué par les cendres, n'ayant essayé de s'enfuir que lorsque les pierres et les cendres avaient atteint déjà une hauteur de près de 4 mètres ; il emportait, dans un morceau de grosse toile de lin plusieurs fois repliée, 42 pièces de bronze, 360 deniers en argent, 8 pièces en or à fleur de coin dont quelques-unes tout récemment frappées, puisqu'elles étaient à l'effigie de Domitien César. Le 12 mai de l'année 181 2, sous le grand portique que l'on rencontre à droite, au milieu de la voie des tombeaux, en allant vers la villa de Diomède, on trouva une jeune femme portant des bagues en or dont l'une ornée d'un grenat sur lequel était gravé un foudre et de charmantes boucles d'oreilles garnies de perles ; elle tenait un enfant pressé contre son sein; deux jeunes filles reposaient à ses côtés. Près de là avaient péri deux autres personnes, avec de l'argent et des bijoux.
Devant la porte de la maison de Diomède, un homme gisait, étendu à côté d'une brebis portant une sonnette au cou. Dans l'intérieur delà villa, le drame était poignant. Un homme portant un anneau d'or au doigt, sans doute le maître de la maison, avait mis à l'abri, dans un cryptoportique ménagé sous le portique qui entoure son jardin, toute sa famille, des jeunes femmes, des jeunes filles, des enfants; en tout vingt personnes. Lui-même, suivi d'un esclave portant une lanterne et, dans un sac de toile, l'argenterie de la maison composée de vases ornés de basreliefs, avec des monnaies d'or, d'argent et de bronze, se dirigeait vers la porte qui donne sur la campagne, dans la direction de la mer. Il tomba sans avoir pu l'atteindre, tenant à la main la clef argentée. Sa famille périt aussi dans le souterrain où elle attendait son retour; les cendres avaient pénétré par les nombreux soupiraux qui éclairaient le cryptoportique. On les trouva tous réunis, la tète enveloppée pour se garantir du contact des cendres brûlantes. Pêle-mêle avec les ossements, on recueillit des colliers et des bijoux en or, des anneaux. Quel drame, dans l'obscurité de ce souterrain! Mais en voilà assez, secouons ce cauchemar.
On a calculé, si la proportion est la même dans la partie non encore découverte que dans l'autre, que la ville de Pompéi, dont la population montait à environ 25000 habitants, dut garder environ 200 cadavres, nombre relativement peu considérable dans une telle catastrophe.
Beaucoup plus durent périr dans la campagne où ils avaient fui, cherchant à gagner le port. Aller vers le nord ou vers l'est, c'était courir au-devant de la mort. Seule la route de la mer paraissait offrir quelque chance de salut, mais, dans le port même, la mort guettait ses victimes. En 1881, pendant des fouilles qui mirent au jour des magasins apparte-
nant au port, on trouva de nombreux squelettes et les bijoux en or dont ils étaient chargés. Nous savons, en effet, par le récit de Pline, que le vent était contraire et la mer non moins agitée que la terre était ébranlée. La vallée du Sarno devint donc le tombeau d'un grand nombre de Pompéiens; les éléments font défaut pour en apprécier le nombre ; mais, chaque fois qu'on y fait des fouilles, on trouve des squelettes.