CHAPITRE IV
A VOL D'OISEAU
Celui qui monte sur les remparts de Pompéi entre la porte d'Herculanum et la porte du Vésuve domine tout le côté nord de la ville jusqu'au Forum, tout le côté ouest, jusqu'à la mer. En face, la grande rue de Mercure offre à droite et à gauche ses façades sans fenêtres, en belles pierres du Sarno ou de tuf gris bien appareillées, ses maisons sans toiture dont les peintures rouges reluisent au soleil, puis son arc de triomphe. Au delà du Forum, fermant l'horizon, les montagnes vertes de Sant'Angelo, dont les dernières pentes sont semées de maisons blanches, abritent dans leurs replis des villages posés comme des nids (fig. 15, p. 38).
Si au contraire on s'arrête sur les limites de la partie non explorée encore, en haut du petit escalier qui, au bout de la via dei Diadumeni, du côté de l'amphithéâtre, donne entrée dans Pompéi, la ville en ruines apparaît sous un tout autre aspect. Là aussi, des constructions découronnées, des murs et des colonnes rouges occupent le premier plan. Mais un peu plus loin les maisons gravissent une pente douce. Ainsi disposées, s'étageant sur la colline jusqu'à l'horizon, elles adoucissent dans la perspective, dans la couleur uniforme des maisons plus haut placées auxquelles elles semblent s'appuyer, les déchirures de leur sommet. Bien plus de cet endroit que de la partie nord du rempart, le spectateur a l'illusion d'une ville encore vivante (fig. 16, p. 39), surtout si quelques touristes, dont la distance atténue les allures modernes, circulent dans la rue de l'Abondance.
Il n'est pas d'autre lieu d'où l'on puisse avoir une meilleure vue de Pompéi, et cependant aucun de ces deux aspects ne nous donne une idée exacte de ses divisions, de ses grands édifices. Il faudra donc supposer que nous sommes beaucoup plus haut, que nous dominons complètement la ville, comme on en a l'illusion en face du beau plan en relief du Musée
de Naples (v. fig. 122, p. 158). De trois côtés son rempart l'enferme; du quatrième côté, là où cesse la colline sur laquelle elle est assise, une ligne de maisons a remplacé le rempart moins utile en cet endroit escarpé. La forme générale est celle d'une ellipse irrégulière, dont le plus long diamètre mesure environ 1200 mètres, le plus court 700, le circuit 2600. Huit portes dont les noms anciens sont inconnus perçaient l'enceinte. On leur a donné des noms correspondant aux localités vers lesquelles se
Fig. 15. — Pompéi vu du rempart nord (p. 37).
dirigent les routes qui en sortent. En commençant par l'angle nord-ouest, pour continuer vers l'est (v. fig. 122, p. 158) : la porte d'Herculanum, la porte du Vésuve, la porte de Capoue, la porte de Nola, la porte de Sarno, la porte de Nocéra, la porte de Stabies, et enfin la porte de la Mer ou porte Marine, par où sortaient ceux qui se dirigeaient vers le port.
• A ces portes aboutissent les principales rues sur lesquelles s'embranchent les autres. Dans l'état actuel des fouilles, on reconnaît trois artères principales aujourd'hui déblayées : la rue de Stabies qui, de la porte de Stabies monte en ligne droite, c'est-à-dire du sud au nord, vers la porte du Vésuve ; enfin la rue de Nola prolongée jusqu'à la porte d'Herculanum par la rue Consulaire et la rue de l'Abondance continuée au delà du Forum
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par la rue de la Marine, qui traversaient la ville de l'est à l'ouest. Les parties déblayées des régions I et IX, la région V, la région VI sont traversées par des rues à peu près droites. Il y a plus d'enchevêtrement dans le centre de la région VII et dans la région VIII.
Depuis les temps les plus anciens auxquels il nous est permis de remonter jusqu'à l'époque de la catastrophe, il ne semble pas que, dans son ensemble, la ville se soit beaucoup modifiée. Elle a de suite et, avec à peu près les mêmes rues, rempli son enceinte dont la construction pre-
Fig. i6, — La ville de Pompéi vue de l'est (p. 37).
mière paraît contemporaine des plus anciennes maisons. Probablement, les grandes et belles maisons eurent à l'origine des jardins plus vastes, occupant des îles entières dont, peu à peu, les contours furent loués pour bâtir à mesure que la population devint plus dense et, par suite, le terrain plus rare et plus cher. A l'arrivée des colons de Sylla, on dût beaucoup construire et combler les vides ; cela ne suffit pas car Sylla créa, pour les Pompéiens chassés de leurs demeures, un faubourg qui, de son nom, s'appela Félix: Quand Auguste envoya de nouveaux colons, ce pagus reçut sans doute un accroissement de population et à son nom Félix ajouta le nom Augustus : pagus August us Félix.
Il est difficile de savoir si Pompéi fut fondée d'après les rites des villes étrusques et latines avec les deux voies; le cardo et le decumanus se
coupant à angle droit là où devait être le Forum. Aucune des rues de Pompéi ne répond à cette conception et, pour y trouver les deux voies rituelles, il a fallu imaginer un cardo, la rue de Stables, qui ne passe pas au forum et un double decumanus, la rue de Nola et la rue de l'Abondance. Quoique ces indications cardo et decumanus nous semblent ici arbitraires, nous les avons maintenues dans notre plan parce qu'elles sont gravées sur les murs de la ville et adoptées par les auteurs qui se sont occupés de Pompéi. Nous en dirons autant de la division de la ville en régions et du numérotage des rues. Ces divisions, quoique ne correspondant à aucune division antique, sont cependant commodes pour circuler dans la ville et, à mesure que s'étend la partie mise au jour, deviennent de plus en plus nécessaires. La division en îles [insulae] exista de tout temps. Les Romains donnaient ce nom aux pâtés de maisons circonscrits de tous côtés par des rues. La forme des insulae de Pompéi est généralement rectangulaire ; ce qui explique le grand nombre des rues se coupant à angle droit. Dans chaque région, chaque île porte un numéro et chaque maison dans chaque île. De telle sorte que, avec trois chiffres, on peut désigner et facilement reconnaître toutes les maisons. De cette régularité dans le plan et de l'âge des maisons qui toutes, même les plus anciennes, y sont conformes, oh peut conclure, comme nous l'avons fait remarquer, que, dans le cours des siècles, le plan de Pompéi n'a subi que des modifications partielles.
Les deux grandes voies commerciales, celles par où se faisait le transport des marchandises, étaient, du nord au sud, la voie de Stabies, de l'est à l'ouest, la voie de Nola continuée par la voie consulaire qui lui donnait accès à la porte d'Herculanum. On pourrait, en regardant le plan, se persuader facilement que la rue de l'Abondance continuée par la rue de la Marine devait être aussi une rue de grande circulation ; mais il n'en fut pas ainsi, au moins depuis la création du Forum des Romains: la plus grande partie de son parcours était inaccessible aux voitures ; elle aboutissait au Forum où ne pénétraient pas les voitures auxquelles, d'ailleurs, de l'autre côté du Forum, la rue de la Marine n'était pas praticable à cause de sa pente rapide. Il est probable que, avant la création du Forum romain, les deux rues n'en faisaient qu'une et que la porte de la Marine, complètement refaite par les Romains, était, avant eux, plus accessible. Cette supposition est confirmée par l'aspect des trottoirs et des murs qui bordent la rue dont le niveau fut certainement modifié.
Tel est, à vol d'oiseau, l'aspect de Pompéi. On retrouve la ville entière
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avec ses édifices, ses rues et ses places, toute la scène en un mot sur laquelle les habitants de Pompéi ont joué les rôles divers de leurs existences jusqu'au jour où, brusquement, le Vésuve mit fin à la représentation, drame ou comédie.
Après avoir étudié la ville dans son ensemble et en détail, le voyageur assez intelligent, assez épris du passé pour s'y être intéressé, fera bien de se réserver un peu de temps pour errer sans but, à l'aventure, et surtout sans guide imprimé ou vivant, s'abandonnant à ses impressions, laissant à la folle du logis la. bride sur le cou. Dans les grandes rues où le sommet des murs découronnés frappe aussitôt les yeux, où, par les larges portes béantes, apparaissent les intérieurs ruinés, dépouillés de tout ce qui les faisait vivants, souvent réduits, si l'on peu s'exprimer ainsi, à l'état de squelettes désarticulés, qu'il passe vite; la mort trop présente ne lui permettrait pas d'évoquer la vie. Qu'il s'attarde au contraire, qu'il circule à pas lents dans ces ruelles où les hautes murailles grises, sans autres ouvertures que les petites portes percées de loin en loin, enserrent dans un espace resserré l'étroitesse de la chaussée et des trottoirs minuscules : la rue troisième de la huitième région, par exemple, la rue du Balcon dans la septième région, les rues quatrième des régions septième et neuvième. Avec un peu de bonne volonté et d'imagination, il oubliera vite, sans que rien de ce qui frappera ses yeux puisse le rappeler à la réalité, et le temps présent et que, depuis la mort de Pompéi, près de vingt siècles se sont écoulés. Et, derrière les murs intacts de ces ruelles autrefois sans doute aussi peu fréquentées qu'elles le sont aujourd'hui, il imaginera facilement nos ancêtres latins pensant, agissant et vivant encore ; il se figurera sans peine que, au détour d'une rue, il va surprendre un gamin écrivant sur le mur quelque sottise, des citojens allant à leurs affaires, une femme venant puiser à la fontaine l'eau que crache dans la vasque carrée une tête d'animal ou de divinité.