CHAPITRE PREMIER
L'ARCHITECTURE
Les plus anciennes maisons de Pompéi furent édifiées avec une pierre formée par les dépôts calcaires du Sarno et appelée pour cette raison pierre du Sarno. On la distingue au premier coup d'œil des autres pierres employées à Pompéi, à son grain fin, à sa couleur jaune, aux nombreux débris végétaux qu'elle a emprisonnés. Depuis l'époque la plus ancienne à laquelle il nous soit possible de remonter, jusqu'au il" siècle avant J.-C, ce fut la pierre employée par les Pompéiens.
Les blocs, soigneusement taillés et bien ajustés étaient disposés par assises. Ils ne portaient pas les marques d'ouvriers qui apparurent à une époque plus tardive.
Les maisons en pierre du Sarno sont nombreuses à Pompéi. On retrouve cette pierre un peu partout, sous les reconstructions et les restaurations si fréquentes dans une ville sans cesse éprouvée par les tremblements de terre. Il n'est guère de rue à l'alignement de laquelle ne concourent des maisons en pierre du Sarno. Et comme dans l'histoire des maisons de Pompéi la période de la pierre du Sarno est la plus ancienne à laquelle nous puissions remonter, il s'ensuit que, dès ces temps anciens, la ville apparaît, comme nous l'avons déjà fait observçr, avec la même étendue et à peu près la même voirie qu'elle avait encore en l'année 79 de notre ère.
Parmi les nombreuses maisons construites en pierre du Sarno, une seule, bien conservée et- non défigurée, quoique restaurée, nous offre un type complet d'une maison de cette période. C'est la maison du Chirurgien (VI, I, lo. — Fig. 17, p. 44) avec sa façade en beaux blocs de pierre du Sarno que cimente la terre glaise, maison latine, sans addi-
Fig. 17. — La maison du Chirurgien, maison en pierre du Sarno, la plus ancienne de Pompéi (p. 44).
tien des parties inspirées plus tard par les Grecs, uniquement composée d'un atrium autour duquel rayonnent les pièces habituelles (V. le chapitre II, p. 51); en arrière, un petit jardin bordé par un portique, occupait toute la largeur. Vers la fin de l'existence de Pompéi, toute la maison fut repeinte ; on prit aussi sur le jardin la place nécessaire pour reconstruire la cuisine et différentes pièces surmontées d'un premier étage ; une des deux chambres voisines de l'entrée avait été transformée en
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boutique ouvrant sur la rue. Mais, malgré ces changements dont il est facile de faire abstraction, nous avons là un exemple bien conservé d'une maison de la plus ancienne période. Les portes et les pièces sont hautes et laissent déjà entrevoir la majesté des belles maisons de la période suivante, la période du tuf.
Des peintures intéressantes ornaient une des pièces nouvelles construites dans le jardin : une jeune femme peignant un Hermès pendant que deux de ses compagnes l'observent ; une Vénus à sa toilette ; un
Fig. i8. — Chapiteau ionique de l'époque Samnite (p. /\6).
tableau rentrant dans la série des groupes analogues à celui de Paquius Proculus et de sa femme (v. plus loin, fig. 78, p. 118). Mais la plus intéressante découverte qui ait été faite dans cette maison et à laquelle elle doit son nom consiste en une série d'instruments de chirurgie conservés au musée de Naples : des spatules, des scalpels, des lancettes, des pinces, des ciseaux, des ventouses, des spéculums avec des perfectionnements une seconde fois inventés de nos jours. D'autres maisons de Pompéi ont d'ailleurs fourni aussi des instruments de chirurgie, des boîtes de médecins divisées en compartiments pour divers médicaments, des trousses, etc.
Au second siècle avant notre ère, les beaux blocs de tuf bien appareillés, remplacent, dans la construction des murs extérieurs et des
façades, la pierre du Samo (v. fig. 21, p. 49)? désormais reléguée dans l'intérieur des édifices est employée surtout pour les montants des portes et des fenêtres.
Le tuf représente la belle époque de l'art architectural à Pompéi, le temps où l'influence grecque apporte sous ce beau ciel la grâce et la pureté des formes. Plus habiles, les ouvriers, les artistes mettent en œuvre une matière docile. Les colonnes montent, élancées, légères, et se couronnent d'élégants chapiteaux doriques, ioniques (fig. 18,
Fig. 19. — Chapiteau corinthien de l'époque Samnite. Acanthus mollis (p. 46).
p. 45) ou corinthiens. Un corinthien spécial, aux acanthes ondulées et retombantes, moins vigoureux, moins puissant peut-être que le corinthien des Grecs, mais plus tendre et plus gracieux, est une des caractéristiques de l'art des Samnites (fig. ig, p. 46).
Les belles maisons ont l'allure de vrais palais imposants, aux portes et aux plafonds élevés. De hauts pilastres encadrent les portes d'entrée, surmontés de chapiteaux sculptés où, parfois, au milieu de l'acanthe retombante ou des volutes de l'ordre ionique apparaissent des personnages bien traités. Telles sont les façades des maisons de Pansa (VI, 6, i. — Fig. 20, p. 47), du Faune (VI, 12, 2), d'Epidius Rufus (IX, i, 20), des Capitelli colorati (VII, 4, 51, 32) appelée aussi maison d'Ariane), des Capitelli figurati (VII, 4, 57), etc. La couleur noire de la pierre et ses irrégularités se dissimulent sous une blanche couche de stuc. Les
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murs des façades se présentent avec de belles et larges pierres bien taillées, bien jointes. Il en existe un très beau modèle dans la rue de Mercure (fig. 21, p. 49). -
Des peintures sévères, imitant les plaques de marbre qui autrefois recouvraient les murs des palais, s'associent aux lignes de l'architecture. On n'emploie pas encore le marbre, ni pour l'architecture ni même pour la sculpture ; mais, sous une couche légère d'un stuc très fin, la pierre du Sarno et le tuf en prennent l'apparence avec je ne sais quoi de plus moelleux, de plus obéissant à la pensée de l'artiste.
Toutes les lignes ont plus d'élégance, s'affinent, jusqu'au jour où le génie romain viendra les alourdir.
Cette période dura depuis le commencement du second siècle avant J.-C. jusqu'au siège de la ville par Sylla (89 avant J.-C).
Les murs intérieurs remontant à l'époque de la pierre du Sarno étaient construits avec des morceaux de cette même pierre liés au moyen de la terre glaise.
De distance en distance, des
chaînes formées de grandes pierres du Sarno, alternativement horizontales et verticales, maintenaient le mur.
Au temps de l'époque du tuf, la structure des murs intérieurs est Vopus incertmn. Ce mode de construction consistait à noyer dans du mortier des pierres de petites dimensions non taillées. En usage pendant les périodes de la pierre du Sarno et du tuf, il persista pendant toute la durée de la domination romaine. Il ne peut donc pas servir d'indice chronologique. Toutefois le choix des pierres employées, leur qualité meilleure pendant les belles époques peuvent fournir quelques renseignements aux observateurs attentifs.
Fig. 20. — Façade de la maison de Pansa. Période du tuf, époque Samnite (p. 46).
En même temps que l'emploi de matériaux nouveaux, les Romains introduisirent à Pompéi de nouveaux modes de construction. Comme pierre, ils apportèrent un calcaire blanc auquel les archéologues ont improprement donné le nom de travertin. Imitant assez bien le marbre, cette pierre servait aux mêmes usages et il n'était pas nécessaire de la revêtir de stuc ; elle remplaça le tuf. Les murs intérieurs étaient construits avec de petites pierres de tuf dont la surface, taillée en losange, restait seule visible. Serrés les uns contre les autres, tous ces losanges donnaient au mur l'apparence d'un filet tendu, de là le nom d'opns reticulatnm (travail en forme de filet) donné à cet appareil. Pendant la première partie de cette période, les losanges moins bien ajustés n'offrent pas au regard cette régularité qui, un peu plus tard, au temps d'Auguste, caractérisera ce mode de construction. Aussi, on ne lui donne pas encore le nom 6.\ipus rcticiilattim^ mais ôiOptis quasi reticnlatuni (travail presqu'en forme de filet).
Les tours des fenêtres, les montants des portes sont construits avec des pierres taillées en forme de briques auxquelles commencent à se mêler de véritables briques.
Peu à peu, l'alternance de la brique avec les pierres taillées en forme de briques se généralise dans la construction des angles, des montants de portes et de fenêtres. La brique des montants mord dans la maçonnerie du mur sous la forme de dentelures triangulaires ou rectangulaires. Ces dentelures, générales pendant les derniers temps, avaient apparu cependant, quoique rares, à une époque plus ancienne, dès les premiers temps de la colonie. Il est donc difficile d'établir une date sur le fait seul de leur présence. Les dentelures triangulaires ou rectangulaires pénétrant dans Voptis reticulatuni du mur sont d'un usage constant après le tremblement de terre de l'an 63 ; on les trouve dans les thermes centraux, encore en construction quand survint la catastrophe finale. Au i*' siècle après notre ère aussi, s'élèvent les murs en briques destinés à recevoir un revêtement de pierre ou de marbre.
On voit que si l'on peut reconnaître dans l'architecture de Pompéi plusieurs périodes caractérisées par le choix des matériaux et le mode de construction, il est difficile, souvent impossible, de fixer, dans ces différentes périodes, des dates précises. Il est non moins impossible de marquer, entre les différentes périodes, des limites bien nettes. Il y eut forcément pénétration de la période ancienne dans la nouvelle période qui s'annonça par des faits d'abord exceptionnels. Les changements ne sont pas brusques et radicaux dans les évolutions de la civilisation, même après
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une conquête. Les Romains construisirent encore leur premier édifice, le temple de Jupiter sur le Forum, à la manière samnite.
Souvent, à Pompéi, dans une même construction, des parties conservées, appartenant aux anciens styles, contrastent avec des morceaux d'une facture négligée et hâtive datant certainement des derniers temps de Pompéi. Ce fait tient au tremblement de terre de l'an 63 avant J.-C. qui, dans Pompéi comme dans les villes voisines, accumula les ruines et soumit la cité entière aux reconstructions totales ou partielles des Romains.
Fig. 21. — Façade de la période du tuf, époque Samnite (p. 47).
Il fallut bien se hâter de relever, de remettre en état les maisons détruites ou maltraitées. Les ouvriers réclamés de tous côtés ne savaient sans doute auquel entendre. Il est bien naturel que le travail s'en soit ressenti et cette précipitation ne fut pas étrangère à la décadence de l'art qui marqua les derniers temps de Pompéi non seulement dans la peinture mais aussi dans l'architecture. On franchit le seuil d'une maison qui a conservé sa belle porte d'entrée entre les deux hauts pilastres de tuf; mais tout l'atrium a. été reconstruit ; les portes des chambres sont basses, et les plafonds peu élevés ; le contraste entre la grandeur des débris en pierre du Sarno ou en tuf et la partie restaurée est saisissant (voir entre autres la maison VII, 2, 51). Les colonnes des péristyles et des atriums ont été souvent, sinon refaites entièrement, du moins rac- I- 4
commodées ; la brique ronde y continue parfois le tuf antique et une couche de stuc épaisse et lourde dissimule toutes ces blessures. Les chapiteaux, également couverts de stuc, sont sculptés de nouveau et toute la grâce de leur style ancien s'évanouit.