II
Un coup d'œil sur ce nouvel édifice suffit pour faire comprendre qu'il a été construit dans un tout autre esprit que les bains de l'époque samnite et des premiers te"mps de l'occupation romaine à Pompéi. Dans ces deux derniers'bains la lumière descendait, très rare, par d'étroites ouvertures, du haut des murailles ou de la voûte. Les bains anciens, a écrit Sénèque, « étaient étroits et obscurs ; nos ancêtres croyaient n'avoir chaud que là où il ne faisait pas clair. » Tels étaient les thermes de Stables et du Forum... « Aujourd'hui, ajoute plus loin le philosophe, nous appelons bains où l'on moisit les bains qui ne sont pas disposés de telle sorte que, d'un bout à l'autre du jour, par de larges fenêtres, le soleil les inonde ; il faut être, en même temps que lavé, hâlé par le soleil et, de la baignoire, voir au loin les campagnes et la mer. »
Aux nouveaux bains de Pompéi l'apodyterium, le tepidarium et le caldarium, par des fenêtres vitrées aussi larges que la pièce elle-même et ouvertes vers le sud-ouest, recevaient, dès que le soleil montait dans le ciel, jusqu'au soir, la chaleur et la lumière. Ils sont conformes à ceux dont parle Sénèque et aux bains d'Hippias décrits par Lucien.
De la palestre on pénétrait dans un vestibule sur lequel ouvraient plusieurs pièces et le jardin. A côté, un escalier conduisait aux étages supérieurs. Les pièces peu nombreuses du rez-de-chaussée devaient être affectées à la palestre et aux bureaux de l'administration. A droite, dans le vestibule, on trouvait la double entrée de l'apodyterium au fond duquel une grande piscine tenait lieu de frigidarium ; des tuyaux amenaient l'eau dans la piscine, d'autres la conduisaient de la piscine à l'extérieur, dans un petit bassin d'où, par un canal, elle s'écoulait dans la rue.
Le tepidarium, communiquant par deux portes avec l'apodyterium, n'était pas suspendu sur un hypocauste. Le soleil qui entrait à flots par ses larges fenêtres, deux portes ouvrant sur le caldarium, les murs surchauffés qui le séparaient du laconicum et du caldarium^ peut-être aussi quelques brasiers devaient y entretenir la température requise.
Deux piscines d'eau chaude reposant chacune sur un foyer occupaient les deux extrémités du caldarium. De même que cette pièce contenait deux piscines, peut-être avait-elle aussi deux labrums; deux absidioles symétriquement disposées semblent en effet réservées à cet usage. Le sol reposait sur un hypocauste qui envoyait l'air chaud dans l'épaisseur des murs par des tuyaux rectangulaires en terre cuite. Des niches pratiquées dans le mur chauffé intérieurement recevaient les baigneurs et les enveloppaient de trois côtés, faisant rayonner autour d'eux la chaleur. Des ouvertures permettaient d'atténuer, quand il y avait lieu, la haute
température et de dégager la vapeur d'eau ; par des tuyaux amenant l'eau froide dans les piscines on pouvait tempérer la chaleur du bain.
Ces thermes ^.valent une pièce qui manquait aux deux autres établissements de Pompéi : c'est le laconicuni ; la pièce ainsi nommée dans l'inscription des thermes de Stabies n'est autre que le caldariuni. On appelait laconicuni une petite pièce surchauffée par un hypocauste qui, en communication immédiate avec le foyer, entretenait une chaleur intense dans le sous-sol et dans l'épaisseur du mur. C'était une étuve sèche dont l'usage ne se rattachait pas à la série des différents exercices qui constituaient le bain, une importation grecque introduite à Rome vers la fin de la république. On y cherchait surtout un soulagement contre les suites des excès de table et les digestions pénibles. Celui qui se soumettait à ce traitement entrait dans le laconicum sans s'attarder au caldarium et de là se rendait directement au frigidarium ou à la douche froide afin de produire une réaction violente. Le laconicum des thermes centraux est, conformément à un précepte de Vitruve, mitoyen avec le tepidarium. Il formait une pièce carrée dont chaque angle s'arrondissait en une absidiole éclairée par un œil-de-bœuf que fermait sans doute un verre. La voûte, de forme conique, devait être tronquée au sommet par une ouverture qu'un disque en métal, suspendu à des chaînes, permettait de maintenir ouverte ou fermée.
Pas plus que la palestre, aucune de ces pièces n'était achevée en l'an 79 ; mais le gros œuvre assez avancé nous permet de constater que ces bains, destinés à éclipser complètement les deux autres, devaient recevoir tous les raffinements du luxe le plus moderne. La bibliothèque, les salles de lecture et de conversation, le restaurant, les cabines où l'on pouvait se baigner seul, les salles de repos avec lits et divans, les salles de jeu devaient occuper le premier étage auquel conduisait un escalier situé près de l'entrée de la rue de Nola. Cet établissement, une fois achevé, aurait eu, sans aucun doute, toute la clientèle riche de Pompéi. Ce n'était pas seulement le bain qu'on venait demander à ces riches établissements mais avant tout le cercle, la société, le jeu et les distractions. Les propriétaires des belles maisons de Pompéi n'avaient nul besoin d'aller chercher leur bain aux thermes des rues de Stabies, du Forum ou de Nola; dans leurs propres maisons ils avaient des bains particuliers très bien organisés où rien ne manquait. C'est sans doute pour attirer cette clientèle que furent construits les bains centraux avec toutes leurs attractions. Il faut, pour s'en faire une juste idée, lire dans Lucien la description des bains d'Hippias.
ii6 POMPEI
Les bains dont nous venons de nous occuper étaient des établissements publics appartenant à la cité et construits par elle. Pour les bains de la rue de Stabies et du Forum, c'est un fait certain ; il en est sans doute de même pour les bains centraux dont les constructeurs ont pu, sinon supprimer complètement une rue, tout au moins la rendre impraticable aux voitures. Mais il y avait aussi des bains construits par des particuliers qui en faisaient une industrie. Tels devaient être les bains de la rue délie Scuole (VIII, 2, 17 . Plus spacieux que ne le sont les bains des maisons privées, ornés avec un grand luxe de peintures dont on a pu sauver quelques débris, ces bains s'élevaient sur les pentes de ces terrains qui, au sud-ouest de Pompéi, descendent du sommet de la ville vers la vallée du Sarno.
Une curieuse inscription trouvée sur la voie des tombeaux servait d'annonce à d'autres bains, propriété d'un personnage historique, M. Licinius Crassus Frugi, consul en l'an 64 après J.-C. Néron le fit mettre à mort pour s'emparer de ses biens. Il possédait une source chaude qui jaillissait dans la mer et l'avait utilisée pour faire un bain administré par un de ses affranchis nommé Januarius, dont le rapport augmentait son revenu. Voici ce qu'on lisait sur la pierre indicatrice, à l'endroit où, de la voie des tombeaux, se détachait la route qui y conduisait :
Thermes de M. Crassus Frugi. Eau de mer et bains d'eau douce. Januarius affranchi.
Une affiche de Pompéi mettait en location un établissement de bain appelé Bains de Vénus, balneum venerium.
Sénèque qui habitait au-dessus d'un établissement de bains nous a laissé un curieux tableau du tapage qui s'y faisait. Il est probable qu'il s'agissait là non d'un grand établissement public, mais d'un bain d'industrie privée.
« Que je meure si le silence est, autant qu'on le prétend, indispensable au travail du cabinet. De tous côtés des cris de toutes sortes résonnent autour de moi car j'habite au-dessus d'un bain. Figurezvous donc toute espèce de bruits, de ces bruits qui sont le plus odieux à l'oreille. Sont-ce des athlètes qui s'exercent, qui balancent leurs bras chargés de masses de plomb : pour peu qu'ils soient fatigués ou feignent de l'être, j'entends des gémissements; chaque fois que. après avoir retenu leur souffle, ils le laissent échapper, ce sont des sifflements, des respirations déchirantes. Si je tombe sur un masseur inhabile qui ne connaît que les frictions les plus communes, sa main masse les épaules avec un bruit différent suivant qu'elle frappe du plat ou du creux.
Mais si des joueurs de balle surviennent qui se mettent à compter leurs points, je suis perdu. Ajoutez les querelles, les voleurs pris sur le fait, celui-là aussi qui, au bain, aime s'entpndre chanter; puis ceux qui, avec un grand tapage d'eau qui rejaillit, sautent dans la. piscine. Ceux-là ont tout au moins des voix naturelles; mais représentez-vous l'épilateur qui, pour attirer davantage l'attention, crie d'une voix aiguë et perçante et ne cesse que si, épilant des aisselles, il fait crier un patient à sa place, les pâtissiers, les charcutiers, les confiseurs, les cabaretiers, annonçant chacun sa marchandise avec une modulation qui lui est personnelle. »
Sénèque aurait pu ajouter aussi le disque en bronze sur lequel on frappait avec un lourd battant pour annoncer l'ouverture ou la fermeture des bains. On en a trouvé un à Pompéi avec son battant retenu par une chaîne.