‹ Pompéi (volume 5)Chapitre 15 sur 25 · LES RUES · texte numérisé non relu

LES RUES

Pompéi avait, comme toutes villes, ses quartiers solitaires et ses quartiers animés. La VI" région semble avoir été particulièrement paisible. Sauf la rue consulaire qui aboutissait à la porte d'Herculanum, ses rues étaient peu fréquentées. On y circule devant de grandes murailles de façade derrière lesquels se dissimulent les maisons et au pied de murs qui entourent des jardins. Les boutiques y sont rares et aussi les cabarets si nombreux ailleurs. Rue de Mercure il n'existait qu'un seul cabaret (VII, lo, i), mais c'est le plus intéressant de Pompéi. A son comptoir revêtu de marbre on vendait des boissons chaudes conservées dans des vases en terre. Les bouteilles, les verres, les flacons de différentes formes reposaient sur des gradins appuyés au mur à l'extrémité du comptoir. Dans un autre coin, un fourneau servait à cuisiner. Une petite salle, ouvrant derrière le comptoir, recevait les clients qui prenaient un repas ou buvaient plus longuement. Sur ses murs, peut être pour acquitter ses notes, un artiste a peint les scènes de toute sorte qui d'habitude se passent dans les cabarets de ce genre : gens attablés et buvant et, écrits à côté d'eux, les ordres qu'ils donnent : « un peu d'eau froide » ; « encore un verre de vin de Setinum ». En haut, à des crochets, sont suspendues des victuailles : du jambon, des saucisses, du boudin, etc.; d'autres consommateurs jouent, trichent et se fâchent; puis des scènes de débauche. Sur le mur d'une pièce voisine on débarque la provision de vin apportée dans un char en forme d'outre qu'on vide dans des amphores. Le cabaret communique avec une grande maison pourvue d'une salle à manger, d'une cuisine au vaste fourneau, de nombreuses chambres.

Ce n'est pas le seul cabaret orné de peintures ou de légendes gravées

sur les murs; dans un autre, deux joueurs se disputent sur un coup : — « ce n'est pas trois^ mais deux » — et se battent; le cabaretier les pousse vers la porte, leur disant en mauvais latin : « Vous vous batte:^, sorte^ ! » ; ailleurs on donne cet avis : « il y a des juges à Pompéi. » Sur un mur du cabaret tenu par Edone (VII, 2, 44) on lit : « Edone dit : ici, on boit pour un as; pour deux, on boit du meilleur; pour quatre, tu

Fig. 61. — Cabaret de la maison de Sallus (p. 119).

auras du Falerne. » C'est sur les murs de ce cabaret qu'on peignit l'affiche électorale signée par les seribibi, ceux qui boivent tard.

Les cabarets ouvraient largement sur la rue comme une boutique. Un comptoir en maçonnerie, revêtu généralement de plaques de marbre irrégulièrement cassées, formait la devanture (fig. 61, p. 119; VI, 2, 4) ; des vases en terre y étaient encastrés dans lesquels on tenait à la disposition des acheteurs ou des consommateurs certaines denrées : des olives, de la saumure, de l'huile, des légumes secs, etc. Un petit foyer ménagé sous quelques-uns de ces vases permettait de conserver et de verser au consommateur des boissons chaudes ; ces cabarets s'appellent pour cette raison thermopolium. Quelquefois, mais rarement, le devant

du comptoir était orné de plaques de marbre bien taillées et symétriques ou de peintures. Plusieurs gradins appuyés au mur portaient les verres et les bouteilles. Notre figure 62 (p. 120) donne à peu près une idée de l'aspect que devaient présenter ces établissements, à la fois boutiques de comestibles et cabarets.

Les comptoirs qui n'avaient que des vases, sans appareil pour les chaufter, étaient des boutiques, sans doute des épiceries, mais probablement pas des cabarets.

Les comptoirs sans vases appartenaient certainement à des bou-

Fig, 62 — Restitution d'un cabaret (p. 120)

tiques ; on ne peut pas spécifier ce qui s'y vendait. Dans le seuil on voit la rainure où glissaient les volets de clôture, avec une petite porte pour entrer dans la boutique quand les volets étaient fermés. Le musée de Pompéi conserve le moulage d'une de ces clôtures. La rainure usée ou brisée était racommodée avec une barre en fer.

Les auberges étaient assez nombreuses à Pompéi. Celle qui portait l'enseigne de l'éléphant avait un triclinium avec trois lits, et une installation commode, du moins l'affiche le disait (VII, i, 45). Non loin de là (VII, II, II) une autre auberge, beaucoup plus grande a, dans un vaste jardin, des cabinets particuliers. Dans une auberge de la même région

(VII^ 12, 35), des voyageurs ont écrit sur les murs la mention de leur passage et quelquefois aussi leurs impressions : un prétorien de la première cohorte y a passé la nuit et aussi un brave homme nommé Vibius Restitutus, désolé d'être séparé de sa femme Urbana; C. Julius Speratus souhaite toute sorte de prospérité à Pouzzole sa patrie.

Un foulon nommé Cresces fréquentait une auberge de la rue de Nola (V, 2, 4). Quand il avait bu, sa bienveillance universelle s'étalait sur les

Fig. 63. — Boulangerie avec le four et les moulins (p. 121-122, 123).

murs, sur toutes les colonnes de l'auberge. Vivent les Salinenses, écrivait-il, et les habitants de Nocera et les Campanienses; tous les faubourgs, toutes les villes voisines avaient leur tour. Il n'oubliait pas non plus ses concitoyens : Vivent les Pompéiens ; ni sa corporation : Vivent les Foulons, et il signait, afin que personne n'en ignore : Cresces foulon. Une des industries les plus fréquentes à Pompéi est celle de la boulangerie. Dans presque toutes les îles, il y a un ou plusieurs boulangers. Les moulins occupaient la cour. Un cône plein, debout, en pierre dure, fixé sur une base immobile en formait la partie inférieure. La partie supérieure composée de deux cônes creux réunis par leur sommet res-

semblait assez, à un sablier. Le cône inférieur s'emboîtait exactement sur le cône plein et, en tournant, écrasait par le frottement le grain que l'on versait par l'ouverture du cône renversé. Deux trous percés extérieurement à la jonction des deux cônes de la partie supérieure recevaient les barres qui mettaient le moulin en action (voy. fig. 63, p. 121). La farine retombait

Fig. 64. — La fournée trouvée dans un four (p. 123).

sur le bord de la base qui dépassait un peu (même fig). A côté, dans une salle, la table en pierre servait à façonner le pain. On peut voir, rue de Stables (IX, 3, 10) un moulin remis en état.

Fig. 65. — Quelques-unes des opérations du métier de foulon (p. 124).

Le sol du four, dallé de larges briques, était recouvert d'une calotte également en briques, sauf l'assise inférieure construite, ainsi que la bouche, en pierre dure pour mieux résister au choc de la pelle. Devant

la bouche, une longue table en pierre communiquait par une ouverture avec la chambre du pétrin. L'enfourneur n'avait qu'à y présenter sa pelle pour recevoir la pâte préparée ou pour donner le pain cuit qu'il venait de retirer du four. Dans les fours les mieux établis, une chambre de chaleur protégeait la calotte et, en avant de la bouche, une cheminée emportait la fumée (fig. 63, p. 121. — VII, 2, 22). Au pied du four un

Fig. 66. — Foulerie de la rue de Stables (p. 124).

récipient plein d'eau servait à éteindre, quand il prenait feu, le chiffon avec lequel on nettoyait le four.

Pendant la cuisson, les fours étaient fermés par une plaque en tôle munie d'une poignée. On en a trouvé plusieurs en place et, dans le four, les pains que l'on n'avait pas pu retirer, trop cuits, carbonisés même, mais ayant conservé leur forme (fig. 64, p. 122). Quelques-uns portaient le nom du boulanger marqué avec un sceau.

Les foulons formaient à Pompéi une puissante corporation. Plusieurs de leurs établissements ont été conservés ; on y peut suivre les diverses opérations de leur métier. Ils nettoyaient les étoffes en les foulant avec les pieds nus dans des cuves séparées par des petits murs sur le haut

desquels, pour sauter, ils appuyaient les mains. Une série de peintures provenant de la foulerie de la rue de Mercure représente cet exercice et les différentes manipulations. On soufrait les étoffes en les étendant sur une cage en claire-voie sous laquelle brûlait du soufre dans un réchaud, puis on les cardait (fig. 66. p. 122). On les mettait ensuite sous presse; dans une foulerie de la rue de Mercure (VI, 8, 20) on voit encore le corps de construction dans lequel la presse était renfermée. Dans cette foulerie et dans celle de la rue de Stabies on a trouvé un dépôt de la terre smec-

Fig. Sj. — Doliums de marchands d'huile et autres denrées (p. 125)

tique, savon naturel, avec laquelle les étoffes étaient nettoyées ; on se servait aussi, pour cet usage, d'urine ou de potasse. La foulerie que nous représentons ici ifig. 66, p. 123) est celle de la rue de Stabies; c'est une maison particulière transformée en foulerie. Après avoir traversé son joli atrium qui a conservé, dans l'impluvium, la vasque, la base de la statue-fontaine et le cartibulum, on rencontre au delà du tablinum, au lieu du jardin, les longues cuves et les endroits où on foulait. Sur le mur de gauche une peinture représente les foulons célébrant la fête de Minerve leur patronne. Ils banquettent et boivent tant, que le vin, mauvais conseiller, les met aux prises et la fête se termine devant le tribunal où comparaissent les accusés et le plaignant couvert des pieds à la tête de blessures.

On voit en grand nombre à Pompéi des établissements plus ou moins

importants où de grandes cuves en plomb ou en terre cuite reposent sur un foyer. Ce sont sans doute des teintureries.

Dans deux boutiques de la rue du Forum (VII, 4, 13-14) sont réunis de g-rands doliums en terre dans lesquels on vendait de l'huile, peut-être aussi des grains, des légumes secs, des olives (fig. 67, p. 124).

Parmi les industries pompéiennes il faut signaler aussi la tannerie. Il y en avait une derrière le monument d'Eumachia. On la reconnaît à ses tables en pierre sur lesquelles on raclait les peaux et aux cuves où on les laissait macérer entre deux couches de tan. La plus belle tannerie de Pompéi, la plus considérable et la mieux conservée, avec ses cuves, ses tables, ses distributions d'eau est située dans la première région (I, 2, 5). Celui qui est bien au courant des procédés de la tannerie

Fig.

Affiche électorale (p. 127).

peut en suivre là toutes les opérations qui n'ont guère changé depuis les temps anciens. On a trouvé dans cette tannerie des outils du métier, entre autres le tranchet et le racloir à deux mains.

C'était un usage chez les anciens de mettre des vases dans les sépultures, sans compter l'urne funéraire où étaient recueillis les ossements. Les familles qui venaient conduire le défunt à sa dernière demeure ou célébrer son anniversaire achetaient souvent, pour les déposer dans la tombe, des vases et des lampes. Aussi des ateliers de poteries s'étaient installés près des sépultures voisines de la porte d'Herculanum. Les fours se composaient d'un fo\^er sur lequel reposait une plate-forme perforée de petits trous par où passait la chaleur du foyer et recouverte d'une calotte; par une ouverture semblable à celle des fours du boulanger on y déposait, pour la cuisson, les vases modelés.

A l'angle de deux rues étaient la boutique et l'atelier d'un cordonnier (VII, 1,41). Un centurion en retraite, CaesiusBlandus, avait établi là, dans une boutique lui appartenant et communiquant avec sa maison (VII, i , 40) , un de ses anciens soldats qui exerçait ce métier. On a trouvé dans la boutique la table en pierre sur laquelle travaillait le cordonnier, les instru-

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ments de son métier. Lui-même avait gravé à la pointe sur le mur de sa boutique le détail d'un travail qu'il avait exécuté.

On a mis au jour un grand nombre d'instruments appartenant aux différents métiers : menuisiers, serruriers, maçons, etc. Ceux dont la provenance a été notée pourraient servir à reconnaître les industries exercées dans un certain nombre de boutiques. Nous avons aussi par les

Fig. 69. — Colonne d'ascension pour les eaux et fontaine au pied; rue de Stables (p. 128, 130).

affiches électorales la liste des métiers dePompéi [woy. Hist. Viepr., p. 10). Les rues de Pompéi offraient, dans les quartiers populaires, dans la rue de Stables par exemple, un spectacle animé : toutes les boutiques grandes ouvertes avec leurs marchandises exposées, les nombreux cabarets, la population très dense et habituée à vivre dehors, emplissant la ville de bruit et de cris. Tout le long des rues ouvertes aux voitures, comme la rue de Stabies et la rue de Nola, des trous traversant de part en part la bordure du trottoir servaient d'anneaux pour attacher les animaux. Les façades des maisons parfois étaient peintes, parfois ombragées d'une treille dont quatre briques en carré protégeaient les

racines (V, 4, 1). Çà et là quelques colonnes couvraient d'un portique un bout de trottoir, rues du Forum par exemple, de Stabies, de Nola.

Les affiches électorales anciennes et nouvelles, couvraient les murs de leurs grandes lettres rouges, (fig. 68, p. 125; voy. Hist. Vie pr., fig- 5j P* 9) ®t aussi des avis de location : A louer dans l'île Arriana, à dater du premier juillet, des boutiques avec les chambres audessus (pergula). — A louer dans la propriété de Julia Félix des

Fig. 70. — Une fontaine publique (p. 128).

boutiques avec les chambres au-dessus^ les bains de Vénus, un premier étage..

On affichait aussi des réclamations d'objets perdus ou volés avec promesse de récompense : Une m.armite en cuivre a disparu de la boutique. Celui qui la rapportera recevra quinze sesterces. Celui qui fera connaître le voleur recevra... la somme est effacée.

Les promeneurs pouvaient se distraire en lisant sur les albums dont nous avons parlé (p. 27-28), des communications, des avis, des annonces de jeux, de spectacles. Aux portes des boutiques les enseignes encastrées dans le mur représentaient des dessins géométriques, des instruments de métier, des images parlantes : deux hommes portant une amphore pour un marchand de vin, une chèvre pour une laiterie; une auberge avait comme enseigne un éléphant.

pompp:i

Autour des fontaines les ménagères se pressaient. Un aqueduc haut placé dans la montagne amenait à Pompéi par l'un de ses bras l'eau qui, grâce à la pression, montait dans des réservoirs placés de distance en distance sur des colonnes et de là se distribuait dans les quartiers environnants (vo}'. fig. 69, p. 126). Presque toujours, dans le voisinage de ces colonnes, étaient des fontaines d'un modèle uniforme : une vasque carrée dans laquelle l'eau tombait d'une colonne ornée d'un masque, d'une tête ou d'un animal (fig. 70, p. 127).

Fig. 71. — L'arc de la rue de Mercure avec les restes de ses fontaines (p. 128).

Les arcs de triomphe de Tibère au Forum et de la rue de Mercure ont été utilisés comme colonnes d'ascension pour les eaux. On voit même au pied de l'arc de Mercure (fig. 71, p. 128) l'arrachement des deux fon- 'taines enlevées probablement en même temps que les marbres du revêtement.

En haut de la ville, à la porte du Vésuve, un château alimenté par un aqueduc (fig. 72, p. 129, Rég. VI) desservait les quartiers bas.

Près du Forum, un réservoir (VII, 5, 17-18) était prêt, en cas d'accident ou de grosse réparation aux aqueducs, à fournir sa réserve.

Des autels permanents étaient dressés dans les rues aux Lares ou à d'autres divinités (fig. 73, p. 130). L'un d'entre eux (IX, 7, a) porte le nom de la déesse Salus.

La rue de l'Abondance se rattachait au Forum ; des gens riches y habi-

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