‹ Pompéi (volume 5)Chapitre 3 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Forum triangulaire et son temple. — Les remparts. — Les portes.

Le Forum triangulaire (VIII, 8) . — Ce n'est pas au Forum qu'il faut demander les plus antiques souvenirs de Pompéi. A l'extrémité sud de la coulée de lave sur laquelle la ville fut posée, une plate-forme se projetait en avant dans la plaine, comme un promontoire. Ce n'était pas le point le plus élevé du rocher mais c'en était le plus avancé. Il put, pour cette raison, être considéré par les premiers occupants de ce territoire comme un lieu plus facile à défendre, comme un poste derrière lequel une ville pouvait s'abriter, comme une acropole. Et, de fait, sur cette pointe on voit les restes d'un temple qui remonte au vi" siècle avant notre ère, une sépulture conservée à travers les siècles avec un soin pieux, un puits, sans doute contemporain du temple, entouré, à une époque plus tardive, d'une élégante colonnade et, sur le côté, trois autels d'aspect archaïque, qui ne purent être érigés, suivant l'usage, devant l'escalier du temple, la place étant occupée par la sépulture.

Quels furent les constructeurs de ces édifices? Est-ce une colonie grecque qui, au moment où s'élevaient les temples antiques de Pœstum et de Sicile, vint, sur cette côte, ériger le temple dont nous voyons les restes? Mais comment expliquer alors que l'on n'ait retrouvé de cette colonie grecque primitive aucune autre trace, ni maisons, ni inscriptions? Partout, il est vrai, à Pompéi, on rencontre l'influence des Grecs, mais nulle part on ne peut constater leur présence.

Une plate-forme factice surélevée de cinq degrés au-dessus du sol supportait le temple (fig. 2, p. 6). Hauts de 35 centimètres environ, ces degrés n'avaient pas pour but de faciliter l'accès du temple vers lequel on montait par un escalier de huit marches construit au milieu de la façade.

Le temple était périptère, c'est-à-dire complètement enveloppé d'un portique; octastyle, ce qui signifie que sa façade comptait huit colonnes. Les chapiteaux, d'ordre dorique, ressemblaient à ceux de Sélinunte ; les colonnes, cannelées avec diamètre décroissant de la base au sommet, unissaient à la puissance et à la solidité, la grâce. Au centre, au milieu d'un espace libre, plus large que n'en laisse d'habitude la colonnade des temples grecs, s'élevait la cclla. On appelle cella la partie essentielle du temple, le temple proprement dit, l'endroit où, sur un piédestal, se dres-

Fig. 2. — La platca du temple du Forum triangulaire avec ses cinq degrés (p. 3).

sait la statue de la divinité titulaire. La cella du temple du forum triangulaire se composait de deux pièces; dans la seconde se trouvait la statue de la divinité principale adorée dans ce sanctuaire.

Quatre chapiteaux mutilés, deux tronçons de colonnes, toute la plateforme avec ses cinq degrés, l'escalier, la sépulture et les trois autels, voilà ce qui reste de ce temple détruit avant l'an 79 et dont les anciens ont enlevé les matériaux (fig. 2, p. 6). Le tuf, dans sa construction, se mêlait à la pierre du Sarno. Une couche de stuc dissimulait, sous une surface douce et polie, les rugosités de la pierre et, sans aucun doute, avait reçu les vives couleurs de l'architecture polychrome de ces temps-là.

Quelle divinité vénéraient dans cet édifice les lointains ancêtres des Pompéiens dont nous avons retrouvé les squelettes? Un torse de statue

rapporté par les fouilles a posé la candidature d'Apollon ; une biche en terre cuite a fait penser à Artémis ; ces deux divinités peuvent très bien avoir eu un même temple. Mais une inscription osque, peinte sur un mur de l'île 5-6 de la huitième région, indique, précisément dans cette direction, un temple consacré à Minerve. Minerve, on le sait, était vénérée à Pompéi ; elle semble avoir eu, sous sa sauvegarde, les portes de la ville. Près de la porte Marine, en effet, on a trouvé, dans une niche, sa statue en terre cuite ; une tète de cette déesse en haut-relief orne la clef

Frg. 3. — Forum triangulaire : mur de la sépulture, à gauche; escalier et soubassement du temple; les trois autels (p. 8).

de voûte de la porte de Nola; une niche, vide aujourd'hui, dans le mur de la porte de Stabies, a sans doute donné, comme à la porte Marine, asile à une statue de la même divinité. Son image est peinte sur un mur de la neuvième région ; plus d'un laraire, celui entre autres de la villa de Diomède avaient reçu ses statuettes.

De tous côtés, le temple de Pompéi emplissait l'horizon. Pour ceux qui descendaient du nord sur les pentes du Vésuve, il projetait sa masse en avant de la ville qui, tout entière, se pressait derrière lui. Dans la vallée du Sarno, on le voyait d'en bas profiler sur le ciel bleu les lignes pures et sévères de son fronton polychrome. De la haute mer, soit en venant du large, soit après avoir doublé la pointe de Sorrente, les marins le saluaient avec joie, sachant qu'à ses pieds le port les attendait.

Devant l'escalier qui montait au centre de la façade du temple, à la place qu'aurait dû occuper l'autel principal de la divinité, un singulier monument attire l'attention. C'est une enceinte rectangulaire formée par un mur bas qu'entoure une autre muraille plus haute ; elle a été reconstruite au i^' siècle de notre ère, comme le prouvent sa maçonnerie, ses angles de tuf taillé en forme de briques. Cette reconstruction atteste son importance. A cette place, il n'est pas admissible qu'on ait élevé un monument secondaire et, étant donné qu'on y a trouvé des ossements

Fig. 4. — Le Forum triangulaire : le puits et sa colonnade ; le mur qui sépare l'aréa de la promenade; à droite, le grand théâtre (p. 8, 9).

humains et que son plan ne répugne pas à ce que ce petit édifice ait eu un caractère funéraire, je me range volontiers à l'avis de ceux qui y voient le tombeau du fondateur ou des fondateurs héroïsés de la cité.

Sur le côté où ils ont été rejetés, mais toujours devant le temple, se dressent, au lieu d'un, trois autels. Peut-être le temple était-il consacré à trois divinités (fig. 3, p. 7).

Un peu en avant du temple, un puits va chercher l'eau à une très grande profondeur, au delà des couches de lave. A l'époque samnite le questeur M. Trebius l'abrita sous une toiture ronde supportée par huit colonnes doriques, sans bases, dont il subsiste des tronçons (fig. 4, p. 8). Ce petit édifice n'était donc pas, comme on l'a cru, un bidental destiné à signaler au respect des passants un lieu frappé de la foudre.

Plus tard, quand, au IT siècle avant J.-C. au temps de la domination samnite, on construisit le grand théâtre dont les gradins sont taillés en partie dans le rocher qui porte le temple (voy. fig. 4, p. 8), cette place fut entourée d'un portique élégant et devint, pour les Pompéiens, un lieu charmant de promenade que les Romains devaient embellir encore. Nous en parlerons à propos du grand théâtre auquel se rattache ce beau portique (voy. p. 84, s.). -

Les remparts (fig. 77, p. 133). — Les remparts de Pompéi appartiennent, comme première origine, à une époque très ancienne. Ils furent, pendant les temps qui suivirent, exhaussés, modifiés dans leur structure, couronnés de créneaux, renforcés par des tours ; négligés pendant les longues périodes de paix, quand des guerres éclatèrent et des menaces soudaines de siège, on les restaura à la hâte là où ils étaient ruinés; les matériaux de ces réparations contrastent avec les belles pierres employées dans la construction première. Enfin, démantelés et mis par les Romains dans l'état où nous les avons retrouvés, ils servirent à la ville de clôture mais non

plus de défense. Les remparts devenaient en effet inutiles à Pompéi qui, au moment où elle fut ensevelie, avait devant elle plusieurs siècles de paix.

Voici comment, tels que nous les pouvons connaître aujourd'hui, étaient construits les remparts de Pompéi. Notre figure 5 (p. 9) en donne la coupe avec une tour et la vue de la façade extérieure qui regarde la campagne. On avait élevé à la distance de six mètres deux murs parallèles, plus épais à la base qu'au sommet, dont la maçonnerie se composait de gros blocs de pierre du Sarno, puis de tuf. L'intervalle entre les murs était, à la partie inférieure, rempli avec de la maçonnerie, au-dessus avec de la terre formant terre-plein à la hauteur des créneaux. Les mu-

Fig. 5. — Coupe des remparts (p. 9, 11, 12).

railles s'appuyaient à des contreforts recouverts de terre par le terre-plein à l'intérieur, par un talus du côté de la ville (fig. 6, p. lo). La hauteur du mur de devant couronné de créneaux variait de 8 à lo mètres, suivant les accidents du terrain sur lequel on l'avait assis. Derrière les créneaux, les défenseurs de la ville résistaient aux attaques de l'ennemi, protégés contre l'ouverture du créneau voisin par les sommets des contreforts émergeant du terre-plein (fig. 7, p. 11). L'eau se déversait à l'extérieur

Fig. 6. — Le rempart vu du côté de la ville avec ses contreforts autrefois recouverts de terre

et une tour (p. 10).

par des gargouilles (fig. 8, p. 12). La seconde muraille, celle de l'intérieur, élevée au-dessus du terre-plein et de la muraille extérieure de deux mètres soixante, arrêtait les projectiles lancés contre les défenseurs et les empêchait de tomber dans la ville, permettant aussi de les ramasser pour les renvoyer à l'ennemi (fig. 8, p. 12, fig. 10. p. 13). On montait de la ville sur les remparts par les tours et aussi par des escaliers placés jorès des portes (voy. fig. 11, p. 13). Le mur intérieur était encore renforcé du côté de la ville par un remblai en terre.

Dès une époque ancienne, des tours flanquaient le rempart. On sait que, au temps du siège de Sylla, il en existait douze. Des inscriptions en langue osque peintes sur les murs des maisons indiquaient aux troupes étrangères à la ville qui participaient à la défense la route à suivre pour

LES PLUS ANCIENNES CONSTRUCTIONS ii

aller à la section des fortifications oîi commandait leur chef. Une de ces inscriptions mentionne la douzième tour. C'est, d'après les indications, celle qui est voisine de la porte d'Herculanum (voy. fig. 77, p. 133).

Vitruve recommande de faire les tours rondes ou à pans coupés, les tours carrées donnant prise aux machines de guerre qui entament plus facilement les angles. Celles de Pompéi ne sont pas conformes à ce précepte. Plus récentes que les remparts elles furent sans doute élevées au moment où, aux approches de la guerre sociale, on restaura à la hâte les

Fig. 7. — Les créneaux des remparts de Pompéi (p. 10)

fortifications de Pompéi négligées pendant la paix. Nous avons vu qu'elles existaient au moment où Sylla assiégeait la ville et que l'une d'elles conserve, à côté d'une meurtrière, le nom du général romain gravé par un soldat [Hist. Vie priv., p. 5, fig. 3}. Elles ont trois étages. Au rez-de-chaussée une poterne ouvre au fond du fossé (voy. fig. 5, p. 9), pour faire des sorties dans le cas où l'ennemi aurait pu amener ses machines au pied du rempart. Au premier et au second étage, le mur est percé de meurtrières (fig. 9 c, p. 12). Un escalier intérieur, du côté de la ville, monte à ces deux étages (fig. 9 b, h', b")et à la terrasse supérieure entourée de créneaux. Le second étage est à la hauteur des créneaux du mur extérieur et du terre-plein ou chemin de ronde qui traverse toutes les tours, 3^ entrant et en sortant par une arche cintrée (fig. 9 d ; fig. 10, p. 13 ;

Fig. 8. — La seconde muraille était plus élevée que la muraille extérieure (p. lo).

voir aussi fig. 5, p. 9). Les tours faisaient, en dehors du rempart, une

saillie prononcée. Elles n'étaient pas distribuées également, mais, sans souci de la symétrie, conformément aux seuls besoins de la défense (voy. fig. 77, p. 133). Trois, entre la porte d'Herculanum et la porte du Vésuve, défendent la muraille plus accessible de ce côté. Il n'y en a pas entre la porte du Vésuve et celle de Capoue, mais les deux portes fortifiées valent bien des tours ; une seule s'élève entre la porte de Capoue et la porte de Nola, entre la porte de Nola et la porte de Sarno. Trois tours protègent l'angle dans lequel est construit l'amphithéâtre. De chaque côté de la porte de Nola, on en a élevé une ; ensuite la porte de Stables renforce seule le rempart jusqu'après le Forum triangulaire. Devant toute la partie de la ville qui s'étend entre le Forum triangulaire et la porte d'Herculanum, le rempart a disparu ; quelques débris encore visibles çà et là parmi les maisons permettent d'en suivre le tracé. Outre la porte 31arine, deux tours défendaient ce côté puisque, sur les douze mentionnées, nous n'en avons trouvé que dix entre les portes de Stabies et d'Herculanum. Mais quand, vers la fin de la république, les remparts de Pompéi furent remis en état, on négligea ce côté couvert de maisons descendant en terrasse sur la roche escarpée et facile à défendre.

Les portes. — Trois des huit portes dont la muraille est percée sont complètement déblayées; d'abord celle de la Marine, en partie refaite à l'époque romaine. Sous la grande voûte, la route monte très raide, trop raide même pour que les voitures aient pu beaucoup y circuler; mais à gauche, pour les piétons, on a ménagé un passage voûté qui compense par des marches la raideur de la pente ; ses murs en opus reticuîatum lui assignent une date (voy.

Coupe d'une tour (P- 11;

Hist.

Vie priv., p. 48). Un peu avant la voûte, à droite, dans une niche, la sta-

Fig. 10. — Le haut du rempart avec les créneaux, le second mur et une tour (p. 10)

Fig. II. — La porte de Stables vue de l'intérieur de la ville (p. 10, 14). tuette de Minerve veillait sur l'entrée de la ville. Également à droite, sous

la voûte, s'ouvrait une crypte qui aujourd'hui donne asile au musée de Pompéi. La crypte et le passage étaient fermés par des portes dont on voit encore des traces. Il est probable que, en avant de cette voûte, il en existait une autre également fermée; les ennemis, après l'avoir forcée, devaient, dans le passage découvert, essayer de renverser la seconde porte, tandis que, de chaque côté, du haut des remparts, les défenseurs les accablaient de projectiles. La niche de Minerve était entre les deux portes: on ne l'aurait pas placée en dehors des défenses.

Fig. 12. — La porte de Nola (p. 15).

La porte de Stabies, qui n'a pas été, comme celle de la Marine, refaite au commencement du i" siècle et surchargée de constructions modernes, nous renseignera sur les dispositions d'une porte fortifiée de l'antique Pompéi. Elle avait ses deux voûtes avec leurs portes dont la seconde a laissé trace de ses gonds, et, entre les deux, le passage découvert funeste aux assaillants. A l'intérieur de la ville, à gauche pour qui regarde la porte, un escalier monte au rempart, à droite, une fontaine ornée d'une tête de Méduse fournissait l'eau (fig. 1 1 , p. 1 3) . Dans le mur du passage découvert, une niche vide aujourd'hui renfermait peut-être, comme à la porte 31arine, une statuette de Minerve. Cette porte a encore son ancien aspect, ses pierres du Sarno et de tuf bien appareillées. Si elle se présente à nos regards telle que l'ont restaurée les Samnites au moment

de la guerre sociale, elle a cependant conservé assez de restes de son état primitif pour qu'il nous soit possible de le reconstituer. La premièrevoûte, du côté extérieur, a disparu, mais les deux murs solides qui la portaient existent encore. La pierre du Sarno dont ils sent faits attestent qu'ils datent de la première construction des remparts. On en peut dire autant des deux murs du passage découvert (fig. i, p. 3^.

Même disposition dans la porte de Nola qui, malgré quelques réparations où apparaît la brique, a conservé ses blocs posés sans ciment et une tète de ^linerve sculptée en haut-relief sur la clef de l'arc qui regarde

Fig. 13. — La porte d'Herculanum (p. 15)

la ville (fig. 12, p. 14). Une inscription osque apprend que le chef de la ville, C. Popidius, a donné en adjudication les travaux de construction de cette porte et les a acceptés.

La porte d'Herculanum a été reconstruite en entier vers la fin du i" siècle avant J.-C. La route passait sous la voûte centrale; à droite et à gauche, un passage également voûté était réservé aux piétons ^^fig. 13, p. 15}. Ce n'est plus une porte construite en vue de la défense; elle n'a d'autre but que de fermer la ville pendant la nuit et d'assurer le service de l'octi-oi.

La porte du Vésuve (fig. 14, p. 16) n'est déblayée qu'en partie.

Aux restes les plus anciens il faut ajouter une citerne profonde, dissimulée au milieu des murs d'une maison de la rue de la Maschera

t6 pompé I

(VII, 14, 19) et construite en blocs de pierre du Sarno et de tuf sans ornements.

Dans la maison 17-18 de l'île cinquième de la sixième région. M. Païs a fait dégager en 1901 une colonne engagée dans un mur. C'est le reste d'un monument, temple ou portique, qui paraît être le seul témoin d'une période ancienne.

Voilà tout ce que l'on connaît de la plus antique Pompéi : un temple grec qui remonte au vi" siècle avant J.-C. ; une colonne. Mais, autour de ce temple, aucune maison, aucun débris qui lui soit contemporain. La plus ancienne maison que nous puissions dater après ces restes vénérables paraît leur être postérieure d'environ trois siècles. A cette époque la ville s'est enfermée dans son enceinte de rempart; les maisons en pierre du Sarno sont disséminées sur toute sa superficie ; elle semble, dès ces temps reculés, avoir eu la même étendue et à peu près les mêmes rues qu'aujourd'hui. Mais, que voyait-on sur le site de Pompéi, au temps où fut construit le temple grec ?

Fig. 14. — La porte du Vésuve pendant le tremblement de terre; bas-relief antique (p. 15).

Page 1