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CHAPITRE III

Le Forum de Pompéi occupa toujours une partie de l'emplacement où nous le voyons aujourd'hui. Ce fut d'abord une simple place entre quatre rues. On peut encore reconnaître les limites de ce Forum primitif. La rue de l'Abondance et la rue délia Marina, à ce temps-là, ne formaient qu'une seule voie qui, sans doute, était la limite septentrionale de la place. A l'ouest, le Forum était borné par une rue qui descend entre la basilique et le temple de Vénus; au sud, par la rue qui passe devant la maison de Championnet et les Curies ; à l'est, par la rue délie Scuole. Ces rues n'ont pas dû changer car, parmi les maisons qui les bordent, il en est de très anciennes. A la fois marché et Forum, la place était plus longue que large; aussi, quand on construisit la basilique, c'est sur sa longueur qu'on prit le terrain nécessaire.

Au ir siècle avant notre ère, un questeur de Pompéi, Vibius Popidius, fit régulariser la place et l'entoura d'un portique à deux étages. Nous avons vu que, à l'époque samnite, la ville était administrée par des questeurs. Le forum de Popidius, remontant au temps de l'influence grecque, fut sans doute construit d'après les principes que Vitruve nous a conservés (voy . p. 23-24) . Le rectangle était dessiné par une double rangée de colonnes en tuf, un peu renflées à la partie supérieure, lisses et légèrement polygonales dans la partie inférieure. Les chapiteaux, d'ordre dorique, supportent une architrave ornée de triglyphes. L'ensemble a plus de légèreté que le dorique grec ; il y a, entre les colonnes, plus d'espace que ne le demande Vitruve pour les forums grecs où l'on ne donnait pas de combats de gladiateurs; mais l'influence grecque n'est pas la seule qui se soit exercée à Pompéi ; peut-être les Samnites avaient-ils emprunté aux Étrusques l'usage des jeux sanglants. Il subsiste encore sur le côté

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sud-est du Forum un fragment du portique de Vibus Popidius. Les colonnes étant assez espacées, l'entablement avait une longue portée et l'architecte, de crainte que le tuf, pierre peu solide, ne vint à céder sous le poids de la galerie supérieure, fit porter l'architrave sur une solide poutre en bois, apparente, posée sur les chapiteaux (voy. fig. i6 à g., p. 20). Vitruve signale ce mode de construction qui d'abord imposé par la nécessité devint bientôt un ornement; dans les maisons du Faune (VI, 12, 2) et de la Parete nera (VII, 4, 59), nous voyons, audessus des colonnes d'un portique engagé dans le mur, une ligne peinte en jaune qui figure la poutre et semble soutenir la fausse architrave en stuc.

La régularisation du Forum samnite dut être assez laborieuse. La rue délie Scuole qui ouvre sur le Forum à son angle sud-est n'était pas dans l'alignement. A cette extrémité, en face de la basilique, près du lieu où se réunissait le conseil, on construisit un édifice où M. Mau a reconnu le Comitium. Sous les transformations que lui firent subir les Romains, on voit encore ce qui appartient à l'époque samnite, entre autres, une tribune en tuf ouvrant sur le Forum et correspondant à une plate-forme qui existe encore derrière le mur ajouté postérieurement (fig. 15, p. 19^ on a utilisé, pour la construire ou la restaurer, une architrave. Cet édifice, en harmonie parfaite avec le Forum de Popidius et dans l'alignement de son portique, est peut-être du même temps.

On n'en peut pas dire autant de la basilique située en face, à l'autre extrémité du Forum samnite, antérieure au portique et en dehors de son alignement. Pour corriger cet inconvénient, on mit le vestibule de la basilique d'accord avec le portique en trichant sur sa largeur, lui donnant à l'extrémité nord une largeur plus grande qu'à l'extrémité sud.

Le Forum ainsi restreint et orné continua-t-il à servir de marché? Ce n'est guère probable. Il existe sur le Forum de Pompéi deux tables de mesures publiques dont les noms étaient gravés en langue osque. Nous ne savons pas quelle place elles occupaient à l'époque samnite car les Romains les ont déplacées ; sans aucun doute elles étaient alors voisines du marché qui peut-être se trouvait en ce temps-là derrière le temple d'Apollon. Peut-être aussi, là où les Romains construiront leur marché, y avait-il déjà un marché samnite, car c'est sur l'emplacement d'un édifice plus ancien que s'éleva le marché que l'on voit aujourd'hui. De même les trois salles de construction romaine qui limitent l'extrémité sud du Forum, les Curies, ont conservé des fragments de murailles d'une époque antérieure. Un grand et bel édifice, le temple d'Apollon, s'élevait au nord-ouest du Forum samnite mais il en était indépendant; sa

porte ouvrait sur la rue qui aboutissait à la porte Marine ; une autre rue, dont on voit encore l'amorce, longeait, à l'est, du côté du Forum, un de ses côtés longs.

Tel était l'état du Forum quand les Romains entrèrent à Pompéi. Ils y trouvèrent donc un forum grec. Pour qui connaît les usages des Romains, il est évident que le forum grec ne devait pas longtemps survivre à l'installation des colons envoyés par Sylla.

Quand ils conduisaient une colonie sur un terrain non encore occupé par une ville, les Romains faisaient déterminer par les agrimensores,

Fig. I). — Restes d"une ancienne tribune au Forum de Pompéi (p. 18).

d'après les rites auguraur, le plan de la ville et l'emplacement du Forum. Mais quand les colons se trouvaient en présence d'une ville déjà existante, de la place principale de cette ville ils faisaient leur Forum et, peu à peu, le transformaient à l'image des forums romains, d'après le plan officiel. Ce fut le cas de Pompéi.

Aussitôt la colonie établie, les Romains s'occupèrent donc de transformer en forum romain le forum grec des Samnites. La grande place rectangulaire fut jalonnée au milieu des rues et des maisons qui recouvraient l'emplacement qu'on lui destina ; on y fit entrer le Forum samnite ; le lieu choisi pour élever le temple de Jupiter occupait l'extrémité opposée ; de telle sorte que le forum romain ne fut qu'un prolongement vers le nord du forum grec (fig. 16, p. 20). Le premier édifice dont s'occupèrent les Ro-

mains fut en effet le temple de Jupiter. A une colonie romaine, il fallait le sanctuaire des trois divinités capitolines, Jupiter, Junonet Minerve.

Les Romains eurent beaucoup à faire pour opérer la transformation du Forum et il est difficile de dire à quelle époque ils l'achevèrent. Si nous prenons le Forum tel qu'il subsiste encore aujourd'hui (fig. i6, p. 20 et fig. 17, p. 21), nous voyons qu'il fallut supprimer plusieurs rues qui devinrent des impasses : la rue du Balcone pensile, fermée par le temple

Fig. 16. — Le Forum vu de l'extrémité sud (p. 18, 19, 20).

des dieux Lares ; la rue quatrième de la septième région, étranglée entre le temple deVespasien et le monument d'Eumachia; ces rues, avant l'achèvement du Forum de la colonie, aboutissaient sans doute à une autre rue dont nous avons déjà parlé, qui longeait, du côté du Forum, le temple d'Apollon. Enfin, d'une rue resserrée entre les salles 6 et 8 de la Curie, il ne resta plus qu'un étroit passage.

Pour donner au portique et à l'ensemble de la place la régularité et l'harmonie nécessaires, les Romains ne rencontrèrent pas moins de difficultés ; ils durent, comme l'avaient fait les Samnites pour la basilique, corriger l'alignement défectueux des édifices. Sur le côté est, la largeur du portique varie de quatre mètres à quatorze ; l'obliquité de la façade du marché a été corrigée par des boutiques dont la profondeur,

décroissant progressivement, descend de cinq à deux mètres. Le portique de l'aréa du temple d'Apollon présentait du côté du Forum une colonnade légèrement oblique ; on y remédia par un mur.

Le Forum ainsi délimité, on se préoccupa de l'orner. Deux arcs de triomphe érigés de chaque côté du temple de Jupiter lui firent une entrée monumentale. Comme le Forum magnum de Rome, peu à peu, il fut envahi par un peuple de statues.

Fig. 17. — Vue du Forum prise du sommet du temple de Jupiter (p. 20).

Auguste désirant que, après les dieux immortels, on honorât surtout les illustres généraux auxquels Rome devait sa grandeur, avait érigé, à Rome, sur son forum, leurs statues en appareil triomphal. Il voulait ainsi, son édit nous l'apprend, « proposer aux citoyens des modèles pour le juger lui-même de son vivant, puis les princes des âges suivants ». Au-dessous de chaque statue une pjaque de marbre présentait l'éloge. La statue d'Enée portant sur ses épaules son père Anchise commençait la série ; suivaient les rois d'Albe, ancêtres de la gens Julia, puis Romulus et, après lui, les grands généraux. Ce fut bientôt une mode de reproduire sur les forums provinciaux les statues du Forum d'Auguste et leurs inscriptions ; on en a trouvé sept à Arretium; Pompéi n'a donné que les inscriptions [elogia] des statues d'Enée et de Romulus.

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Enée, fils de Vénus et cf Anchise, qui, Troie prise et incendiée, amena en Italie les Troyens survivants, avec les choses sacrées et

les pénates du peuple troyen, fonda la ville de Lavinium oii il

régna trois ans. Une nuée s'éleva et on ne le vit plus. Il fut mis au nombre des dieux et appelé dieu de la patrie.

Romulus, fis de Mars, fonda la ville de Rome et y régna quarantehuit ans. Chef de son armée il tua le chef de V armée ennemie, Acr on, roi des Ceninenses et, le premier, consacra à Jupiter Feretrius les dépouilles opimes. Reçu au nombre des dieux, il fut appelé Qidrinus

Peut-être la série continuait-elle sur quelques-uns des quarante piédestaux qui ornaient le portique est du Forum.

Les Romains prodiguaient les statues; à Rome, le Forum étant par trop encombré, les censeurs procédèrent plusieurs fois à l'enlèvement de celles dont la situation n'était pas entièrement légale. En Afrique, le conseil d'un municipe dut prendre une mesure analogue, les statues étant si pressées sur le forum de cette ville qu'il était difficile aux vivants de se frayer un passage dans la forêt des illustres défunts, Pompéi n'en vint pas à une telle extrémité; la brièveté de son existence la protégea contre cette invasion. Mais, sans le Vésuve, le Forum de Pompéi, comme les autres, aurait été bientôt encombré. Nous sommes peu renseignés sur les statues du Forum pompéien ; elles furent enlevées après la catastrophe et, avec elles, les inscriptions gravées sur les plaques en marbre de leurs piédestaux; presque tout le marbre de Pompéi disparut ainsi. Les quelques inscriptions restées en place sont celles, à plusieurs exemplaires, de M. Holconius Rufus, cinq fois duumvir, quinquennalis et, au commencement du r' siècle après J.-C, un des citoyens les plus importants de la colonie dont il devint le patron ; il fit, avec son frère Celer, restaurer le théâtre. On lui avait aussi' érigé une statue en costume militaire, rue de l'Abondance, en face des thermes de Stabies. Un autre patron de la colonie, Q. Sallustius est connu aussi par l'inscription de sa statue. Tous les patrons de la colonie durent d'ailleurs avoir leurs statues au Forum : L. Cornélius wSylla qui fut le premier, M. Claudius Marcellus, neveu et gendre d'Auguste, pleuré en si beaux vers par Virgile qui eut aussi une statue au forum triangulaire. Les décurions votèrent encore des statues au Forum à des citoyens qui avaient bien mérité de la patrie, à des duumvirs, à C. Cuspius Pansa, par exemple, à Umbricius Scaurus à qui

après sa mort, une décision du conseil décréta l'emplacement d'un monument funéraire, une somme pour les funérailles et une statue équestre au Forum ; à M. Lucretius Decidianus Rufus furent érigées deux statues au Forum, l'une de son vivant, par M. Pilonius Rufus, dont il était le bienfaiteur ou le parent, l'autre, après sa mort, par le conseil des décurions. Nous voyons d'ailleurs, sur une des peintures représentant des scènes qui se passent devant les portiques du Forum , des statues équestres occupant bien les places où aujourd'hui se dressent encore leurs piédestaux dépouillés (voy. fig. 18, p. 28).

Les grands piédestaux qui, à l'extrémité sud du Forum, masquent la curie, étaient sans aucun doute réservés aux membres des familles impériales, d'Auguste à Vespasien. Sur le haut piédestal du centre percé d'une arche, se dressait une statue d'Auguste. Par des arguments que nous ne pouvons reproduire ici mais qui entraînent la conviction, M. Aug. Mau a restitué leurs piédestaux aux personnages impériaux. Le piédestal de droite supportait la statue équestre de Claude ; à gauche s'élevait la statue en pied d'Agrippine et, un peu en avant, sur un piédestal plus petit, la statue équestre de Néron, futur héritier du trône impérial.

Le terre-plein situé en avant du temple de Jupiter tenait sans doute lieu de tribune. Le grand escalier qui descendait de ce temple aboutissait, à mi-hauteur, à une large plate-forme qui ne communiquait avec le Forum que par deux petits escaliers étroits, placés à chaque extrémité. Le temple de Castor au Forum romain, que nous savons avoir été employé comme tribune, présente une disposition analogue.

Enfin, pour en finir avec l'aréa du Forum de Pompéi, revenons au piédestal de la statue d'Auguste placé devant les trois bâtiments municipaux, dans l'axe du temple de Jupiter et d'une rue à moitié condamnée qui sépare les bâtiments de la curie. C'était un arc en briques, haut de cinq mètres seulement et percé d'une arche unique, probablement un de ces arcs appelés Janus, comme on en voyait plusieurs sur le Forum romain. On connaît d'autres forums provinciaux qui, à l'imitation de celui de Rome, avaient leurs Janus. Celui de Pompéi faisait, comme nous l'avons vu, double emploi et servait de piédestal à la statue d'Auguste.

Les Romains entourèrent leur Forum d'un portique surmonté d'une galerie supérieure. « Les Forums, chez les Grecs, a écrit Vitruve, sont carrés, entourés de doubles et amples portiques dont les colonnes serrées soutiennent des architraves de pierre et de marbre que surmontent des galeries. Ce n'est pas ainsi que doivent être construits les forums des villes d'Italie parce que nos ancêtres nous ont transmis l'usage d'y

donner des combats de gladiateurs ; les colonnes doivent donc, pour qu'on puisse voir, être plus espacées. Sous les portiques, les boutiques des changeurs et, au-dessus, les tribunes seront disposées de la façon la plus commode pour les affaires qui s'y traitent et pour la perception des impôts. Il faut qu'il y ait proportion entre les dimensions du Forum et la population ; sans cela la place pourrait manquer ou le Forum, trop peu rempli, paraître vide. La largeur aura les deux tiers de la longueur; la forme sera donc celle d'un rectangle, dimension plus commode pour les spectacles. Les colonnes de l'étage supérieur seront d'un tiers moins hautes que celles du bas qui, étant plus chargées, doivent être plus fortes. »

Le Forum de Pompéi transformé correspond exactement à la description idéale donnée par Vitruve. Le portique dont les Romains l'entourèrent, de la même hauteur que le portique en tuf des Samnites, est cependant plus solide, la pierre employée par les Romains étant de meilleure qualité ; c'était un calcaire blanc, imitant de loin l'eff'et du marbre; il ne fut pas nécessaire de soutenir par une poutre la faiblesse de l'architrave. Comme le portique samnite, le portique romain était d'ordre dorique et la galerie supérieure d'ordre ionique. La grâce, la légèreté du premier portique font défaut à cette œuvre massive ; le génie romain l'a marquée de sa lourde empreinte.

Comme au Forum de Rome, de larges dalles recouvraient le sol. Le tremblement de terre de l'an 63 renversa le portique et l'éruption du Vésuve le surprit en pleine reconstruction. On poussait les travaux avec une grande activité : tout le côté ouest était sur le point d'être achevé, les colonnes debout, les architraves déjà prêtes à être posées. Du côté est il ne reste pas de colonnes, soit qu'on ne les eût pas encore taillées, soit que les matériaux aient été, comme beaucoup d'autres, enlevés après la catastrophe. Sur le bord de l'aréa, en avant du monument d'Eumachia, gisent les fragments de l'architrave sur laquelle est gravée, en belles lettres, l'inscription dédicatoire de cet édifice. Devant le marché les deux étages du portique, plus richement ornés que dans les autres endroits du Forum, sont construits en beau marbre de Carrare.

L'accès du Forum était interdit aux voitures. Du côté nord, à droite et à gauche du temple de Jupiter, des marches, des bornes en pierre ne laissaient le passage libre qu'aux piétons ; il en était de même rue de l'Abondance ; rue délie Scuole, un seuil élevé et, au beau milieu de la chaussée, une fontaine, arrêtaient les voitures; la rue de la Marine aboutissait au portique et à ses deux degrés. Le Forum pouvait aussi

être fermé aux piétons. De chaque côté du temple de Jupiter, rue de la Marine, rue délie Scuole et de l'Abondance, au pied du petit escalier qui monte à la tribune supérieure, on voit encore, conservés en partie ou entièrement, les seuils des portes avec les trous dans lesquels les gonds tournaient sur leurs pivots et ceux où entraient les verrous. Quant aux édifices qui, outre leur façade sur le Forum, avaient d'autres entrées par où on aurait pu pénétrer, le marché par exemple ou la basilique, ils devaient, par ordre des édiles, fermer les portes donnant sur le Forum ; devant d'autres édifices, comme le monument d'Eumachia et la Curie, le portique pouvait lui-même être fermé par une grille.

Trois escaliers donnaient accès à la galerie supérieure du Forum : l'un à l'angle sud-est de la basilique (VIII, i), un autre à l'angle nord-est de la Curie (VIII, 2, 10), le troisième, à l'extrémité nord du temple d'Apollon (VII, 7). De ces trois escaliers le dernier seul mettait le rez-de-chaussée du Forum en communication avec l'étage supérieur ; les deux autres ouvraient sur la rue et montaient directement à la galerie supérieure. Ce fait s'explique. Les jours de jeux ou de fêtes, surtout quand, avant et pendant la construction de l'amphithéâtre, peut-être aussi quelquefois après, on y donnait des combats de gladiateurs et des chasses d'animaux féroces, l'aréa du Forum devait être rigoureusement close. Il est même douteux que les spectateurs aient pu prendre place tout autour dans la galerie du rez-de-chaussée. Comment établir, en effet, une clôture provisoire assez solide pour écarter tout danger ? C'était donc par les deux escaliers extérieurs que les spectateurs montaient prendre leurs places dans les galeries supérieures. Cette disposition avait en outre l'avantage de rendre plus facile le contrôle. Quant à l'escalier intérieur, il servait les jours ordinaires pour monter aux boutiques de l'étage supérieur sans avoir à sortir du Forum ; les jours de jeux, il était utile pour le service et l'administration; peut-être aussi quelques privilégiés, des habitués, des magistrats, les décurions, ceux qui donnaient les jeux, les maîtres des esclaves qui combattaient, avaient-ils, à certains moments, pendant les entr'actes, le droit de descendre par là sur l'aréa et dans les endroits où les gladiateurs attendaient le moment de paraître ou se retiraient après avoir combattu.

Comme le Forum romain et comme les autres Forums formés à sa ressemblance, le Forum de Pompéi était entouré des monuments essentiels à la vie d'une cité. Il avait une Curie, image du sénat romain, des comices, une basilique où l'on rendait la justice, des temples et, sous l'un d'entre eux, comme au temple de Saturne à Rome, le trésor public, un marché. Des citoyens généreux y élevaient des monuments dont les inscriptions

devaient rendre leurs noms éternels. Les Pompéiens issus des anciennes familles, ceux qui exerçaient ou avaient exercé les hautes fonctions municipales, les bienfaiteurs insignes de la colonie étaient fiers de s'y promener à l'ombre des statues de leurs ancêtres et aussi des leurs.

La comparaison entre le Forum de Rome et le Forum de Pompéi révèle donc au point de vue monumental la plus grande analogie. 11 en sera de même si nous nous plaçons au point de vue moral. Nous savons peu de chose sur ce qui se passait au Forum de Pompéi au temps de l'autonomie osque ou samnite. Il y eut, sans aucun doute, comme à Rome, comme dans toute ville, les luttes électorales, les marchés, les fêtes ; mais il y eut aussi les discussions qui intéressaient, non pas comme plus tard sous les Romains, la seule administration municipale, mais le gouvernement même, la paix ou la guerre, les intérêts vitaux du peuple. Les circonstances prêtèrent souvent aux incertitudes et, par là même, aux âpres débats. L'alliance avec Hannibal, avec les villes d'Italie soulevées pour la guerre sociale dût avoir, en même temps que ses partisans, des adversaires convaincus de l'inutilité de la lutte et de ses dangers. Le dernier acte de la vie samnite au Forum, le premier de la vie romaine, fut la promulgation à la tribune de la lex coloniae Veneriae Corneliae PonipeianoruDi qui, malheureusement, n'est pas parvenue jusqu'à nous. Elle fixait la situation respective des anciens habitants et des nouveaux colons, l'organisation municipale, la loi électorale. En même temps, on affichait le plan de la colonie (forma coloniae) indiquant la nouvelle répartition des terres : veteres migrate coloni.

Dès lors le Forum se transforma et bientôt ne fut plus, comme nous l'avons vu, qu'un des nombreux Forums des villes romaines. Le théâtre était moins vaste qu'à Rome mais, comme les honneurs qu'on y briguait étaient, aussi bien qu'à Rome, les plus élevés auxquels les candidats pouvaient prétendre, la lutte n'était pas moins vive sur ce modeste Forum pompéien et les mêmes passions s'y agitaient. C'est, en effet, au Forum que se faisaient les élections et on voit la différence du droit entre les anciens habitants et les colons amenés par P. Sylla créer la lutte entre deux classes. Comme à Rome le Forum est le centre de la vie publique ; c'est là que les duumvirs président le conseil des décurions, font, du haut de la tribune, des communications au peuple. C'est au Forum que les praefecti temporaires nommés par l'empereur donnent les conclusions de leurs enquêtes ; tel T. Suedius Clemens, chargé de trancher un débat entre des particuliers et la commune : En vertu de rautorité déléguée par l'empereur César Vespasien Auguste, nous dit

rinscription qui a conservé le souvenir de cet événement, T. Suedius Clemens, tribun, ayant instruit la cause et pris les mesures, a restitué à la commune de Pompéi des terrains usurpés par des particuliers. »

A la tribune aussi on prononce des oraisons funèbres; en effet, avec l'autorisation des décurions ou en vertu d'un décret spontané, les restes des citoyens qui ont illustré ou enrichi leur cité peuvent reposer un instant au Forum et c'est de là que partira la pompe funéraire. C'est au Forum que les magistrats prêtent serment ; aux jours marqués dans le calendrier, aux anniversaires de la dédicace des temples, on y célèbre des sacrifices (voy. fig. 33, p. 55). On y met en adjudication les travaux publics et on les déclare approuvés ; on y paie les impôts ; on y distribue des sportules ; dans la basilique, on fait du commerce, des affaires d'argent, on juge des procès, on vient entendre les avocats célèbres et aussi les conférenciers de passage. Les élections des magistrats, les inaugurations des statues érigées par l'administration ou par des particuliers, les dédicaces des temples sont l'occasion de repas publics, de fêtes qui souvent se célèbrent au Forum. Nous avons le programme très attrayant et très varié de jeux donnés sur le Forum de Pompéi : les fêtes commencent par un défilé ou procession, puis viennent des courses de taureaux avec des tauréadors et leurs servants, des gladiateurs frappant d'estoc, des pugilistes combattant par troupe et isolément, des pantomimes parmi lesquelles le célèbre Pylade, de nombreux couples d'athlètes et de gladiateurs, une chasse avec taureaux, ours, sangliers, animaux variés, des distributions d'argent, des intermèdes de chant et de musique. C'est le résumé du programme des jeux donnés à trois reprises par A. Clodius Flaccus, duumvir Quinquennalis, pendant chacun de ses trois duumvirats, à l'occasion des fêtes d'Apollon ; le troisième duumvirat d'A. Clodius est de l'an 3 avant J.-C, la vingt-septième année du règne d'Auguste.

Outre la foule que ces grandes représentations attiraient au Forum, les citoyens qu'y amenaient leurs affaires, les désœuvrés aussi en faisaient leur promenade favorite. Désirait-on rencontrer quelqu'un, c'est là qu'on était certain de ne pas le manquer. En même temps que l'on apprenait les nouvelles peu sûres répandues par les flâneurs, on pouvait, sur les albums, trouver les moyens d'occuper son temps pour les jours suivants. Les albums étaient des tablettes, des pans de mur que l'on recouvrait d'un enduit blanc pour y peindre, en lettres rouges ou noires, les annonces que l'on avait intérêt à faire connaître au public. On n'y inscrivait que les choses d'actualité qui, une fois l'effet produit, devenaient inutiles : programmes de spectacles, annonces de vente de meubles.

d'immeubles, d'esclaves, avis au public, ordonnances de police de la part des édiles, adjudications, jugements, objets perdus, etc. Quand des circonstances nouvelles demandaient de nouvelles annonces, on passait une couche de blanc sur l'album et on peignait de nouveau. Il y avait des albums mobiles, consistant en simples tablettes ou planches suspendues au Forum. Une peinture de Pompéi représente, au pied des statues érigées en avant de la colonnade du Forum, des citoyens occupés à lire une longue affiche peinte sur un album qui, certainement, n'occupe pas cette place à titre définitif. Sur le long mur du monument d'Eumachia qui longe

Fig. i8. — Marchands de ferraille et cordonnier, au Forum (p. 23, 2i

la rue de l'Abondance, on a ménagé, dans un gracieux encadrement architectural en stuc, une série de panneaux formant, à proximité du Forum, un grand album. Au moment où on l'a découvert, cet album, mieux conservé qu'aujourd'hui, portait encore quelques-unes des dernières inscriptions qu'on y avait peintes.

La peinture représentant les citoyens de Pompéi occupés à lire une affiche appartient à une curieuse série qui fait saisir sur le vif des détails intéressants de la vie populaire sur le Forum de Pompéi. On y voit des marchands de drap et de toile, des boulangers et des pâtissiers, des fruitiers, des cordonniers prenant les mesures de leurs pratiques ou vantant leur marchandise (fig. 18, p. 28); un gargotier ambulant a allumé son fourneau portatif et sert ses clients ; un marchand de ferraille et de pots en métal a étalé sa marchandise sur une table démontable que portent des tréteaux (fig. 18, p. 28); un aveugle en haillons conduit par son chien

reçoit l'aumône ; un amateur dessine, d'après nature, une statue équestre; un chaudronnier couvre, avec le bruit de son marteau, les hurlements d'un écolier qui reçoit dans l'école voisine une correction peut-être méritée (fig. 19, p. 29) ; et, au milieu du tapage de ces industries diverses, une femme présente à des magistrats une petite fille qui porte une tablette sur la poitrine. Toutes ces scènes se passent sous les portiques du Forum dont, comme pour un jour de fête, les colonnes sont enguirlandées.

Fig. 19. — Une école sous les portiques du Forum (p. 29).

11 est à croire que, à certains jours seulement et à certaines heures, le Forum pouvait être ainsi encombré. Les édiles, à qui revenait la police de la ville et des marchés, veillaient certainement à ce que les règlements fussent observés et les permissions demandées.

Le Forum de Pompéi, une fois que la ville devint ane colonie romaine, n'eut donc plus aucune importance politique. Pas plus que les décurions dans leur curie, le peuple dans ses comices n'avait l'occasion ni le droit de s'occuper d'affaires autres que celles qui concernaient l'administration de la ville et ses intérêts. Mais l'étude n'en est pas moins intéressante et curieuse. Les luttes et les agitations du Forum de Rome appartiennent à l'histoire du monde, elles ont un intérêt général et les auteurs anciens nous les ont racontées. Sans la découverte des Forums de Pompéi, de Veleia,

de Timgad et de leurs inscriptions, il eût été difficile de pénétrer les secrets de la vie plus humble et plus cachée d'une petite ville de province, soumise à l'autorité romaine il est vrai, mais s'administrant elle-même et c'eût été une lacune grave dans l'étude des manifestations de la vie publique chez les anciens.

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