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CHAPITRE VIII

LES TEMPLES (Suite)

Le temple d'Isis.

Le temple d'Isis (VIII, 8, 28). — Le culte d'Isis n'eut que très tard droit de cité à Rome. Il avait, à cause des nombreux étrangers qui affluaient dans cette ville, des adeptes, mais isolés et ne pouvant pas former des associations autorisées. Ils l'essayèrent pour la première fois sous Sylla et, à dater de cette époque, ce fut une lutte perpétuelle contre la persécution. Tibère, le dernier, démolit leurs temples, proscrivit leurs prêtres et, par un sénatus-consulte, prohiba leur culte. Tolérés par Claude et par Caligula, ils obtinrent de Néron une existence légale.

Pompéi reçut ce culte, comme ses arts, par les Grecs d'Alexandrie et beaucoup plus tôt que Rome, car, après la conquête d'Alexandre, Isis fut acceptée par les Grecs. Dès le 11^ siècle avant J.-C, nous savons qu'Herculanum et probablement Pompéi avaient un temple d'Isis.

Les ruines originales et pittoresques du temple d'Isis appartiennent à un édifice relevé après le tremblement de terre de l'an 63, l'ancien n'ayant pas survécu à cette catastrophe. Indépendamment du monument lui-même, l'inscription gravée au-dessus de la porte d'entrée, dans la rue du Temple d'Isis, en fournit la preuve : « Nunterius Popidius Celsinus a relevé, de ses fondements , le temple d' Isis renversé par le tremblement de terre ; le conseil des dédirions, en reconnaissance de sa libéralité, l'a, à l'âge de six ans, inscrit sans frais dans son ordre. »

En réalité, ce ne fut pas l'enfant de six ans qui fit rebâtir le temple. Les décurions étaient sans doute tout disposés à inscrire dans leur ordre le riche bienfaiteur qui aurait cette générosité ; mais le père du jeune donateur ne pouvait pas, étant affranchi, prétendre à cet honneur; c'est pour-

quoi il fit construire le temple sous le nom de son fils. Les ruines ont été découvertes pendant les années 1 764-1 776.

Celui qui franchit la porte que surmonte l'inscription entre sur une aréa qui, y compris le portique dont elle est entourée, mesure 34 mètres sur 18 et demi (fig. 39, p. 71). A côté de la porte d'entrée on a trouvé un tronc pour recevoir les offrandes et deux vasques élégantes en marbre

t'g- 39- — Le temple d'Isis (p. 71]

blanc, de forme carrée. Il subsistait quelques débris de la porte en bois de châtaignier avec des garnitures en bronze et la ferrure.

Les colonnes du portique d'ordre dorique, sont faites de briques recouvertes de stuc, cannelées, peintes en rouge jusqu'au tiers de la hauteur. Sous le portique, un. banc en bois adossé au mur et, au-dessus, une niche ornée d'une image peinte d'Harpocrate, aujourd'hui conservée au musée de Naples, faisaient vis-à-vis à l'escalier du temple. Le fidèle assis sur le banc pouvait contempler, grâce à l'espace plus large ménagé en face du temple entre les deux piliers du portique, les statues d'Isis et d'Osiris dans leur cella. On sait que la méditation et la contemplation comptaient parmi les pratiques chères aux Isiaques. Le piédestal seul

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reste dans la cella; toutefois la statue a été retrouvée, au moins en partie : les pieds, les mains en bronze dont Tune tenait un sistre, la tète en marbre, gisaient sur le sol à leurs places respectives; le corps, qui était en bois, avait disparu.

Sous le portique encore, du côté nord, les fouilles ont mis au jour, sur un piédestal, une belle statue d'Isis (fig. 40, p. 73) enveloppée dans une tunique aux manches courtes, d'un tissu léger qui dessine ses formes. La main droite élevée à la hauteur de la poitrine tient un sistre ; la main gauche abaissée la croix ansée. Une couronne de fleurs ceint la tête ; les cheveux relevés en diadème sur le front retombent en fines tresses sur les épaules ; un collier descendait sur la poitrine. La pourpre légère de la robe se rehaussait de broderies dorées ; la chevelure autrefois dorée et d'autres parties conservent des traces de couleurs. Une ceinture haut placée fermée par une boucle, serre la taille. L'inscription du piédestal apprend que cette statue a été érigée par un affranchi nommé L. Caecilius Phoebus à l'endroit qu'avait concédé un décret des décurions. Ce fait et la récompense décernée par le conseil à celui qui avait reconstruit le temple prouvent bien que cet édifice était la propriété de la ville. En face d'Isis, à l'autre" extrémité du portique, se dressait une statue de Vénus les jambes enveloppées dans une draperie bleue et' tordant ses cheveux au sortir du bain.

Sous le portique sud, à côté de la statue de Vénus, un hermès en marbre cipollin nous a conservé les traits de l'acteur Gains Norbanus Sorex, en même temps tninister du pagus suburbain Augustus Félix. Les décurions ont aussi donné l'emplacement de ce petit monument destiné sans aucun doute à honorer un fervent adorateur d'Isis, bienfaiteur du temple.

Des peintures représentant des prêtres chargés de divers instruments du culte et des allégories relatives à la déesse Isis ornaient les murs du portique.

Dans le mur de fond de l'édifice, à l'extérieur, une niche cintrée, ornée de stucs délicats, abritait une statue polychrome en marbre : Bacchus jouant avec la panthère. De chaque côté, à la hauteur du cintre, une oreille de stuc, symbole de la prière écoutée, figurait en relief sur le mur. Celle de gauche est encore visible.

Un escalier de huit marches, n'occupant de la façade que la largeur de la porte de la cella, montait au portique ou pronaos soutenu par quatre colonnes de face et une de retour. A droite et à gauche de l'entrée de la cella, la façade se prolongeait par une construction sans profondeur,

offrant une niche couronnée d'un fronton soutenu par deux pilastres, dont les statues ont disparu (fig. 39, p. 71). Une large base creuse, percée de deux portes basses occupe en entier le fond de la cella. Sur les murs latéraux trois corbeaux ont sans doute servi de supports à des bustes. Au pied de l'escalier se dresse l'autel principal sur lequel on a

Fig. 40. — Statue d'Isis (p. 72).

trouvé les débris du dernier sacrifice ; d'autres autels existent çà et là sous le portique.

En arrière du grand autel, un petit édifice rectangulaire, dont le fronton triangulaire et la façade présentent encore des stucs d'une extrême élégance a vivement excité la curiosité. C'était peut-être un lieu destiné aux purifications où, dans un bassin, on venait puiser l'eau sainte et problématique du Nil ; peut-être aussi une salle souterraine où, pendant le sommeil, on recevait les communications de la divinité. Les stucs de la façade représentent des divinités, des cérémonies religieuses procédant du symbolisme égyptien. Sur les côtés, les sujets appartiennent à la

mythologie gréco-romaine : à droite, Mars et Vénus, à gauche, Andromède et Persée (fig. 41, p. 75). En haut du mur court une frise ornée de dauphins, de génies, de personnages divers. Le mur de fond n'a d'autre ornement que l'imitation dans le stuc des joints de la pierre.

Contre le mur extérieur du temple un petit escalier conduit à une porte qui ouvre sur la cella, près de l'ouverture ménagée sous la base du fond. On a cru que, par cette voie, les prêtres se glissaient sous l'autel pour répondre aux fidèles à la place de la divinité. M. Breton fait observer que l'entrée étant exposée à tous les regards, la supercherie aurait été de suite éventée. Il est bien évident que les prêtres n'allaient pas rendre les oracles dans cet endroit où, en vue des fidèles, ils n'auraient pu entrer qu'en se traînant sur les mains et sur les genoux ; c'était une vulgaire armoire. Mais le fait que le passage n'est pas dissimulé ne fait rien à l'affaire. Les prêtres païens ne pratiquaient pas une supercherie : ils croyaient, et avec eux ceux qui interrogeaient les dieux, que le prêtre consulté entrait en communication avec la divinité qui lui dictait la réponse. Ils ne cherchaient aucunement à faire croire que c'était la statue qui parlait, mais le dieu par leur bouche ; la statue pouvait parfois servir de canal, mais les paroles qui semblaient sortir de ses lèvres devaient avoir été inspirées par le dieu au prêtre qui les redisait.

En face du grand autel, un petit édifice dans lequel on a trouvé des débris et quelques statuettes a été complètement dénaturé ; il sert maintenant de regard au canal de Fontana dans lequel passe l'eau du Sarno.

Les mystères qui se célébraient, les cérémonies qui avaient lieu en dehors du temple, les séjours que venaient faire les initiés, les réunions nombreuses rendaient nécessaires des dépendances assez considérables. Sous le portique, à l'angle nord-ouest, cinq grandes arcades ménagées entre des piliers carrés ouvraient sur une vaste salle. La mosaïque qui en formait le sol portait les noms de P. Popidius Ampliatus, N. Popidius Celsinus, Cornelia Celsa, c'est-à-dire avec les noms de l'enfant qui avait fait reconstruire le temple, ceux de son père et de sa mère. Une table en marbre y était restée. Des peintures couvraient les murs : des paysages égyptiens, l'histoire d'Io en plusieurs tableaux, sujet fréquemment reproduit par les Alexandrins et en rapport avec le mythe d'Isis, des figures symboliques. Tout a été enlevé et transporté au musée de Naples.

A la suite ouvrent plusieurs pièces où l'on a trouvé, outre un très grand nombre de lampes, des peintures représentant Isis, Osiris et des figures symboliques et mystérieuses.

Cet ensemble de dépendances devait, sans aucun doute, servir à la célébration des mystères. La plus grande des trois salles semble bien appropriée à la représentation du mythe d'Isis et d'Osiris auquel devaient assister des adeptes nombreux. Là aussi pouvaient avoir lieu les réunions, les festins assez fréquents dans le culte d'Isis après les fêtes préparées par le jeûne et la prière.

Quelqu'une des pièces plus petites était sans doute réservée aux mystères de l'initiation. Les lampes nombreuses qu'on a trouvées

Fig. 41. — Andromède et Persée; stuc du temple d'Isis (p. 74).

indiquent qu'on célébrait des cérémonies nocturnes. C'est sans doute au sortir d'une chambre de ce genre qu'Apulée, après les cérémonies de l'initiation, s'exprimait en ces termes : « J'approchai des limites du trépas ; je foulai du pied le seuil de Proserpine et, à travers tous les éléments, je revins à la vie. Au milieu de la nuit je vis le soleil briller d'un éclat éblouissant; je vins en la présence immédiate des dieux d'en bas et des dieux d'en haut; je les vis, je les adorai face à face. »

Cette initiation expliquée par les prêtres à Apulée avait pour but d'amener l'initié, par l'image d'une mort volontaire, à recevoir de nouveau la vie comme un don de la divinité.

Il n'y avait pas tous les jours des fêtes et des initiations au temple d'Isis. Mais, tout différent des autres temples païens, celui d'Isis abri-

tait un culte quotidien. On y célébrait même deux offices par jour.

Le matin, avant le lever de l'aurore, le prêtre ouvrait les portes du temple où entraient les fidèles ; puis, il appelait le dieu, l'adorait, faisait des aspersions autour des autels et tous ensemble, par leurs chants, célébraient la naissance de la première heure du jour.

Dans l'après-midi, on offrait l'eau sacrée, principe de toutes choses, à l'adoration des fidèles. Une peinture d'Herculanum représente cette cérémonie. En haut des degrés du temple, le prêtre assisté de deux acolytes qui tiennent un sistre, élève le vase plein d'eau au-dessus de l'assistance. Au pied des degrés un ministre tient un fer de lance la pointe en l'air, tandis que, rangés à droite et à gauche sur deux lignes, les adorateurs agitent le sistre. Au milieu de l'espace libre, entre les deux rangs des fidèles, on brûle des offrandes sur un autel. . On célébrait aussi au temple d'Isis des fêtes qui revenaient chaque année, précédées souvent d'une retraite de dix jours passée dans le jeûne et la prière. Les deux principales étaient celle du vaisseau d'Isis et les Isia.

Apulée nous a laissé une longue description de la procession du vaisseau d'Isis. Elle avait lieu le 5 mars ; c'était la fin de la mauvaise saison pour la navigation et cette fête était très en honneur dans les régions maritimes. La longue procession, précédée de personnages déguisés, partait du temple emportant la statue d'Isis vêtue comme aux plus beaux jours de fête. On se rendait au bord de la mer et là, avec le cérémonial prescrit, on lançait, en grande pompe, un vaisseau neuf appelé L Isis. Et aussitôt tous les vaisseaux qui avaient été tirés à sec pour la saison d'hiver reprenaient la mer et la navigation recommençait.

La fête des Isia commençait le 12 novembre. Des cérémonies funèbres avec un appareil de deuil et des chants pleins de tristesse représentaient la douleur d'Isis à la recherche du corps de son époux Osiris. Le 14, Isis avait retrouvé Osiris et à la tristesse faisaient place une joie, des cris, dont le bruit emplissait toute la ville : « Nous l'avons retrouvé ! nous l'avons retrouvé ! » Puis des congratulations mutuelles, des jeux, des festins prolongeaient la fête.

Ce culte exerçait, grâce à ses origines lointaines, à l'ardeur de ses croyances, à son mysticisme envahissant un monde las du scepticisme religieux et philosophique, à son mystérieux symbolisme, à ses vues sur l'au-delà et aussi à l'habileté de la mise en scène, une grande puissance sur les cœurs et sur les imaginations, une grande force de séduction. Quoi qu'il ne se soit pas séparé du polythéisme et malgré les désordres

qui, au temps de la décadence, se glissèrent dans ses pratiques, sa doctrine était pure et tendait à rapprocher l'homme de la divinité par la contemplation et par l'amour. C'est ce qui explique son succès et que souvent, il ait pu être, par le côté élevé de sa doctrine, un obstacle à la diffusion du christianisme ; il faut reconnaître aussi qu'en répandant les idées de purification nécessaire il prépara certaines âmes à l'accueillir et fut pour elles une étape entre le paganisme qu'elles fuyaient et le christianisme encore inconnu.

A l'angle sud-est de l'aréa du temple trois portes cintrées ouvrant sous le portique donnent accès dans un appartement composé de plusieurs pièces et d'une cuisine. Là sans doute demeurait un gardien. Dans la cuisine restaient des œufs et des poissons. La pièce qui communiquait avec cette cuisine devait être la salle à manger ; sous la table en marbre traînaient des os de poulets. Les autres chambres servaient à l'habitation.

Les prêtres du temple d'Isis s'attardèrent trop à rechercher, pour les emporter, les choses précieuses de leur temple et la mortles surprit. On en trouva plusieurs tombés sur les degrés d'un escalier situé derrière la cuisine dont nous venons de parler. Dans une pièce voisine, un malheureux, enfermé, s'était armé d'une barre de fer pour percer la muraille. On retrouva son squelette étendu près de son outil et du mur entamé derrière lequel, s'il avait pu sortir, la mort sans doute le guettait encore. Un autre avait réussi à se sauver plus loin avec une partie des vases sacrés ; mais, arrivé au coin de la rue de l'Abondance, il était tombé tenant à la main un sac de toile contenant 6 monnaies d'or, 360 d'argent, 42 de bronze; près de lui avaient roulé des statuettes du culte d'Isis, une fourchette d'argent, des coupes, des patères en argent, un camée représentant un satyre jouant du tambourin, un anneau orné d'une pierre, des vases de cuivre et de bronze. Quelques-uns crurent mieux faire en fuyant par le forum triangulaire sur lequel les dépendances du temple avaient une isgue. Mais une secousse de tremblement de terre en renversa sur eux les colonnes. Autour d'eux gisaient 197 pièces de monnaie, une lame d'argent sur laquelle sont gravées les figures d'Isis et de Bacchus, des vases d'argent, un sistre et la célèbre situle en argent sur laquelle figurent des représentations relatives au culte d'Isis *.

I. Nous aurions à mentionner beaucoup d'autres objets trouvés dans le temple d'Isis : un magnifique trépied en bronze ; dans une caisse en bois, deux chandeliers de bronze et une tasse en or ; un autel portatif, des candélabres de bronze, une lampe en bronze à deux becs, un sistre en bronze.

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