‹ Pompéi, les catacombes, l'AlhambraChapitre 1 sur 40 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

LIBRAIRIK DE FIUMIN-DIDOT ET C"

IMPRIUEL-HS DE l'institut, RUE JACOB, S6

Tou* droiu réwnré*

-'""''-''" :.<^a<* vi./^

Ce livre a déjà paru il y a quelques années, mais à chaque édition, il s'enrichit des découvertes de savants, qui, en fait d'antiquités, trouvent tous les jours du nouveau i

La bienveillance avec laquelle Touvrage a été jugé m'obligeait à redoubler d'eCforts pour la mériter.

Qu'on m'excuse de citer parmi les encouragements que j'ai reçus un bref de S. S. le Pape Pie IX, qui me félicite d'avoir^ oi étudiant les monuments qui nous restent du passée rappelé en quelque sorte à une nouvelle vie rhistoire, le caractère, les mœurs des anciens qui ont co)istruit ou habité ces monuments.

C'est à Pompéi, à Rome, dans l'Andalousie, que nous sommes allé chercher des débris authentiques des siècles dont nous voulions réveiller la mémoire.

Qù l'histoire peut-elle recueillir plus de trésors que dans l'exhumation d'une ville antique saisie par le Vésuve, qui n'a paru la détruire que pour la réserver à la curiosité moderne? Où la religion du Christ peut-elle trouver de plus précieux enseignements que dans les sanctuaires des catacombes, témoins des vertus des premiers héros de la foi, dont le sang prépara le triomphe de la Croix sainte qui devait régénérer le monde? Où la poésie peulelle rencontrer de plus merveilleuses légendes que dans les féeriques palais des Maures d'Espagne?

C'est de nos jours surtout que Tintérêt historique de l'étude des civilisations disparues a été bien compris. Les auteurs classiques ont trop souvent sacrifié les petites particularités de mœurs au récit des grandes batailles, et notre curiosité n'est pas toujours satisfaite lorsqu'elle les interroge sur la vie intime des peuples. Il y a beaucoup à apprendre des ruines et des monuments anciens. Je ne me suis pas servi de l'archéologie comme architecte ou comme érudit pour mesurer un édifice et fixer son style, pour déchiffrer une inscription et déterminer son âge. Ce travail avait été déjà mieux fait que je n'aurais su le faire; mais jamais l'archéologie n'avait eu pour moi plus de charme et d'utilité. Je l'ai consultée comme le meilleur commentaire des documents écrits ; je l'ai prise pour guide dans la recherche des usages d'autrefois, et elle m'a aidé dans mon travail de reconstruction du passé.

Je me suis proposé d'étudier trois grandes civilisations : la civilisation païenne, la civilisation chrétienne, la civilisation musulmane, et cette étude m'a paru surtout intéressante à faire dans les lieux qui en conservent encore de visibles empreintes, au milieu des monuments contemporains que l'on peut interroger, et qui dans leur langage muet savent nous répondre. Un de nos savants, chargé d'une mission scientifique en Orient, disait dernièrement aux fellahs pour expliquer ses recherches : « Les hommes mentent, les pierres ne mentent pas. »

L'homme laisse quelque chose de lui-même dans le pays où il a vécu, dans la demeure qu'il a habitée; mais les traces de son passage dans le monde souvent lui survivent peu, et sont vite effacées par les traces des générations qui lui succèdent.

Pompéi a dormi des siècles, ensevelie dans un sépulcre de lave et sous une colline verdoyante. Si dans ses rues exhumées Cicéron se promenait encore, il pourrait s'y reconnaître. Le temps n'a pas marché pour cette ville, où des maisons bâties il y a

dix-huit siècles semblent neuves. Là, tout nous raconte la vie païenne pleine de grandeur, mais déjà à son déclin.

Les catacombes de Rome avaient été anciennement visitées; puis un profond oubli, plusieurs fois séculaire, s'était étendu sur elles. On les avait dépouillées, mais jamais réparation ou restauration faite par des ouvriers modernes n'avait changé la physionomie de la nécropole antique. Les plus précieuses reliques de Fart et des martyrs des premiers temps s'y retrouvent encore, et chaque jour amène la découverte d'antiquités nouvelles. Là tout nous raconte la vie chrétienne à son aurore.

L'Alhambra et ses tours vermeilles sont restés debout au soleil qui les a dorés de ses rayons; mais ces salles désertes, qui conservent leur aspect oriental, sont encore peuplées par les ombres des fiers enfants de Mahomet, et nul prince ne les a habitées depuis le départ de Boabdil, le dernier roi maure de Grenade. Là tout nous raconte la vie musulmane à son apogée.

Au milieu des enchantements de la cité antique consacrée à Vénus, au milieu dçs souvenirs pieux des tombes et des chapelles souterraines, au milieu des splendeurs de la cour des Lions et du Généralife, j'essayerai de faire revivre des hommes différents de race et d'idées, avec leurs costumes, leurs ornements, leurs objets d'affection, leurs meubles, et leurs propres pensées écrites de leur main sur la pierre ou sur le mur.

J'aime mieux raconter que disserter. Et mettant les mœurs des Pompéiens, des martyrs, des sultans en action, je m'efforcerai, à l'aide de documents contemporains, de les montrer peints par eux-mêmes.

Sous ce beau ciel d'Espagne et d'Italie, l'art païen, l'art chrétien, l'art musulman étaleront à chaque pas devant nous des merveilles qui solliciteront tour à tour notre admiration. Nous rencontrerons les monuments les plus célèbres , et sur ces pages

de pierre, sur ces inscriptions, sur ces peintures d'un autre âge, il nous sera facile de lire plus d'un détail du passé, plus d'un secret des générations écoulées.

La trilogie que nous avons entreprise abondera en contrastes : puisse-t-elle n'être pas dénuée d'enseignements !

Avant d'arriver à Pompéi, il faut s'arrêter à Naples, dont le musée, unique dans le monde, est dépositaire des trésors les plus précieux des villes antiques enfouies sous la lave du volcan.

Pour l'intelligence des mœurs d'un peuple, il n'est pas inutile de jeter un regard sur la physionomie des lieux où il a vécu. Nous examinerons donc les environs de Naples et de Pompéi, ces riches contrées que la nature a revêtues de magnificence, et que l'histoire, la fable et la religion ont à l'envi illustrées. Est-il rien de plus beau que le golfe napolitain, que ces rivages riants que la mer baigne de ses flots de saphir?

Dolce color d'oriental zaffiro,

(Dante. )

Qu'il nous soit permis de faire une excursion dans les champs phlégréens, de nous égarer à Patria avec Scipion, à Baïes avec Horace, aux Champs Élysées avec Virgile, à Pouzzoles avec saint Paul, à Cumes avec la Sibylle, à Misène avec Pline le Jeune, témoin et narrateur d'une des plus efi'royables catastrophes constatées par l'histoire, catastrophe qui fit disparaître trois villes importantes et fit périr Pline l'Ancien, l'illustre martyr de la science.

En passant près du Vésuve et d'Herculanum, nous raconterons l'histoire de l'éruption et des fouilles.

Nous voici à Pompéi , cette cité antique envahie un jour par le volcan, et qui s'est relevée à nos yeux étonnés comme une apparition d'un monde évanoui.

Digitizfed by

Si Texhumation s'opère lentement, n'est-ce pas un charme, lorsqu'on volt une maison se dégager peu à peu de son linceul de cendre et de verdure, de pouvoir se dire : Je suis le premier à y entrer depuis que son maître l'a abandonnée, il y a dix-huit siècles!

Les rues , animées jadis par une population de quarante mille âmes , sont aujourd'hui muettes et tristes comme le silence des ruines; mais le même soleil splendide les éclaire, et les souvenirs peuplent la solitude. Voici les traces des derniers chars qui roulèrent sur ce pavé ; voilà les fontaines , les arcs de triomphe qui embellissaient la ville de Vénus. Entrons dans ces boutiques où se vendaient les choses nécessaires à la vie. Prenons à la boulangerie du pain mis au four le 23 novembre de l'an 79! Étudions le mouvement commercial d'une ville de l'antiquité. Parcourons cette belle rue des Tombeaux , qui sied si bien à une cité jadis tout entière et tout à coup plongée dans une tombe immense !

En pénétrant dans une maison où je cherche à retrouver les choses telles que les avait commandées le dernier propriétaire , je m'occupe de reconstituer la vie des habitants antiques qui ont dû laisser un cachet de leur personnalité dans leur demeure, inhabitée depuis le départ. La manière dont les anciens étaient logés me donne des indices sur leur manière de vivre. L'atelier, plein d'œuvres inachevées et d'instruments curieux , m'apprend que nous devons rendre à l'antiquité l'honneur de plusieurs inventions que nous croyions modernes, nova inventa antiqua. L'ergastule, plus étroit et plus sombre que nos prisons, me raconte encore les misères de l'esclave. Les appartements somptueux du citoyen romain me prouvent qu'il entendait mieux que nous les douceurs de la vie. Mille bijoux, mille objets féminins me permettent de redire les détails de la toilette et des élégances

d une Pompéienne. Enfin, sur les lits du triclinium j'invite à se coucher de joyeux convives, et j'assiste aux somptueux repas des contemporains de LucuUus, qui se plaisait dans le voisinage de Pompéi. Je puis donner le menu d'un diner dont les restes sont conservés encore, dîner interrompu par le Vésuve!

Le forum, la basilique, les temples ont gardé assez de leurs formes architecturales pour que l'œil apprécie ce qu'ils étaient autrefois. Là nous pouvons comparer le style antique avec celui qu'on lui substituait dans les dernières réparations, et qui était déjà moins pur. Là surtout nous recueillerons sur la vie publique et sur la vie religieuse des anciens plusieurs détails qui confirment l'histoire ou qui en comblent les lacunes.

Sur Yalbum des rues et sur le marbre des tombeaux, sur les murs des maisons et sur ceux des édifices publics, nous lirons des vers d'Ovide et de Virgile, qui nous reporteront vers les classiques que l'on a connus autrefois, et avec lesquels on aime toujours à renouer connaissance. En lisant ces inscriptions si nombreuses et si diverses, ces affiches annonçant des fêtes, ces réclames de l'ambition, ces cris du cœur, ces plaintes de l'esclave, ces beaux vers des classiques, plus purement écrits que ceux qui nous sont parvenus, ces expressions du langage vulgaire avec ses fautes et son orthographe spéciales, tout nous impressionne, et l'on est tenté de chercher les hommes qui ont tracé des lignes que le temps semble n'avoir pas eu le pouvoir d'effacer. Hélas! le cœur qui avait inspiré ces vers d'amour, la main qui les avait écrits sont glacés par la mort depuis des siècles! Les Pompéiens se sont moulés eux-mêmes dans la lave durcie ; ils se dressent encore devant nous en blanches statues de plâtre, silencieux et dans la navrante attitude de leur agonie.

La poésie, la sculpture antique, avaient traversé les âges; mais les chefs-d'œuvre de la peinture avaient péri dans le naufrage du

INTRODUGTIOxN. 7

temps. Il ne restait d'Apelle et de Zeuxis que leur renommée. Si Pompéi n'a pas conservé les originaux de tableaux célèbres dans l'antiquité on en retrouve des copies dans les fresques et les mosaïques de Pompéi et d'HercuIanum : là du moins le pinceau, mieux que n'aurait su faire la plume, nous raconte mille détails de la vie domestique des anciens et de leur civilisation avancée.

J'ai cru qu'il ne serait pas sans intérêt de mettre en contraste trois légendes, l'une païenne, l'autre chrétienne, l'autre musulmane. La légende n'est souvent que le roman de la vie d'un personnage, mais c'est l'histoire des mœurs et des idées du temps où elle fut écrite. Ainsi je raconterai avec les auteurs latins l'histoire de Sophonisbe, qui vient de fournir à un poète étranger un sujet de tragédie.

Pompéi, dédiée à Vénus, était une ville de plaisir. Elle attirait par ses délices les personnages les plus illustres, qui, comme Cicéron, aimaient à y posséder une villa. Nous redirons les raffinements de jouissances que se donnaient les anciens; les splendeurs des thermes où ils passaient une grande partie du jour et de la nuit; les fêtes des théâtres et des amphithéâtres, où les affiches et les billets d'entrée nous apprennent les pièces que l'on jouait.

Comme ils appréciaient, ces Pompéiens, les nobles voluptés de l'intelligence! et comme ils applaudissaient Eschyle, Plante, et tous les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome ! Mais aussi comme les émotions violentes convenaient à ce peuple voluptueux et cruel, qui mettait son bonheur à assister au spectacle des agonies humaines, et qui, sourd aux prières du gladiateur vaincu, le condamnait sans pitié pour le voir mourir avec grâce!

En achevant ce premier tableau, je me suis demandé si la civilisation antique n'était pas aussi avancée sous bien des rapports que la civilisation moderne. Avons-nous des artistes supérieurs à Phidias et à Praxitèle, des orateurs plus éloquents que

Cicéron, des historiens plus profonds que Tacite, des poètes composant des vers avec plus de perfection et de grâce que Virgile et Ovide? Mais Textrême démoralisation ne touchait-elle pas à l'extrême civilisation? Il faut être familiarisé, comme nous l'avons été dès notre enfance, avec toutes les absurdités mythologiques pour n'être pas étonné de cette étrange aberration de l'esprit humain. Les philosophes les plus admirables par le génie n'ont jamais cherché à enlever au peuple ses faux dieux. Quelle moralité pouvait-on rencontrer parmi des hommes qui trouvaient au ciel l'apologie de tous les vices, et qui métamorphosaient en divinités des empereurs souillés de tous les crimes? Les scandales, les désordres allèrent si loin dans la ville de Vénus, que d'anciens Pères de l'Église ont cru que le Vésuve avait été le messager des vengeances divines lorsqu'il engloutit sous des torrents de lave des villes maudites, livrées à des excès qui révoltaient la conscience de l'humanité.

A ce tableau, resplendissant des rayons du beau ciel de la Campanie, qui semblait convier l'homme à jouir de toutes les délices de la vie de ce monde, succédera un tableau plein de sombres couleurs et de clartés célestes. Nous allons descendre dans les profondeurs de la terre pour y retrouver le chrétien primitif, poursuivant par des vertus surhumaines la conquête des félicités éternelles. Tandis que dans la Rome des Césars le polythéisme, déjà à son déclin, jetait un vif et dernier éclat, dans les ténèbres épaisses de Rome souterraine commençaient à poindre les premières lueurs de l'aurore du christianisme.

Rome, la ville immortelle, jadis la capitale et la merveille de l'univers, rerum pulcherrima Roma, Rome, si longtemps la capitale du monde catholique, mérite d'arrêter notre admiration. Ses musées sont riches des dépouilles des catacombes; ils sont riches des chefs-d'œuvre de l'art païen et de l'art chrétien.

Enfonçons-nous dans la terre; visitons ces lieux muets et privés de toute lumière,

In logo dTogni luce mttto.

(Dante.)

Sous ces voûteà lugubres où plane le silence et la nuit éternelle, dans ces galeries sépulcrales, peuplées de tombée" entr'ouvertes, rallumons la lampe qui éclairait le cercueil du martyr, et suivons le chevalier de Rossi, qui s'est illustré dans la science des origines chrétiennes. Dans ces obscurs souterrains ranimons la cendre de nos ancêtres dans la foi, et recueillons les traces non encore effacées des vertus, des croyances, du culte et de la discipline de la primitive Église.

Les derniers documents épigraphiques que la science contemporaine vient de retrouver dans les catacombes jettent un jour inattendu sur les progrès de la religion, qui réunit autour de son berceau non pas seulement les esclaves qui souffraient, mais encore les plus grands noms de Rome. Ces milliers d'inscriptions remplacent les premières pages perdues de Thistoire du christianisme naissant. Ces pierres sépulcrales parlent encore, lapides clamant, des martyrs qui les arrosèrent de leur sang, des prières dont elles furent l'écho, des vertus sublimes dont elles furent les témoins. Que de dévouements héroïques et surhumains se cachèrent sous la terre, parce que le monde romain n'était pas digne de les comprendre, et que le vice seul avait le privilège de pouvoir se produire au grand jour!

La peinture des catacombes révèle ce que l'épigraphie n'avait pas su expliquer complètement. Elle emploie les symboles les plus éloquents et les plus touchants pour exprimer aux fidèles ce que tous ne pouvaient pas savoir encore. Elle nous offre l'image ancienne de nos croyances actuelles et des mystères immuables de

notre religion. En parcourant aussi ce sanctuaire de Tart chrétien, ces stanzey ces chambres souterraines, j'y admire des fresques qui parlent à mon cœur, et dans ces essais antiques je cherche à reconnaître les types primitifs qui ont inspiré le génie de Raphaël.

Au milieu des sépulcres des anciens pontifes un seul tombeau de femme se trouve placé. Tout près de saint Urbain, j'ai remarqué le portraitde sainte Cécile, qui du haut des cieux a si souvent inspiré les grands artistes et les grands poètes; et pour légende chrétienne j'ai choisi celle de la sainte patronne des musiciens.

Mon dernier chapitre du second livre est consacré à des détails de la vie chrétienne aux catacombes. Quel contraste avec la vie païenne de Pompéi! C'est celui du vice et de la vertu, des jouissances matérielles de la terre et des aspirations aux plus pures délices du ciel.

Les chrétiens ont vaincu les Césars en leur disant au milieu des tortures : Votre cruauté est notre gloire, Crudelitas vestra glorianostr^aest (Tertullien). Lacroix sort des ténèbres des catacombes pour briller sur la couronne des maîtres du monde.

La religion du Christ triomphe, mais elle a de plus périlleuses épreuves à subir que celles des persécutions': l'opulence, le despotisme, l'ignorance. Si elle eût été sur des fondements humains, elle se serait écroulée avec le monde antique, durant le chaos qui a précédé la création de la société moderne.

Voici une religion contraire et nouvelle qui grandit en Orient. Elle emprunte à l'Évangile quelques vérités divines, mais elle les altère par un mélange de concessions faites aux passions humaines. Le sabre est son principal moyen de diffusion. Elle se répand, rapide comme l'éclair, terrible comme la foudre. Elle fait la conquête de l'Espagne, la terre des saints; elle transforme les églises en mosquées, substitue le Coran à l'Évangile, et la croix du Christ fait place au croissant de Mahomet.

Après avoir raconté comment les Arabes musulmans s'établirent en vainqueurs au milieu des Espagnols chrétiens, je passerai par Tolède, si riche encore des ruines des rois goths et des Maures; par Cordoue, si flère de ses califes et de sa mosquée; par Séville, si remplie de souvenirs et de monuments; enfin, je m'arrêterai à Grenade, où régnèrent les derniers rois arabes, où l'oii trouve encore tant de vestiges de la vie musulmane. Je montrerai les califes de Cordoue rivalisant de magnificence avec les califes de Bagdad, et leur cour brillant de tout l'éclat de la civilisation la plus avancée, tandis que les nations européennes, aujourd'hui à la tête du progrès, étaient encore si arriérées. Puis, comme un tapis qui se replie, la puissance arabe se retire de Tolède, ensuite de Cordoue et de Séville, tandis que Grenade, profitant du malheur des capitales arabes et héritant de leur opulence, devient l'asile, le boulevard et l'orgueil des musulmans d'Espagne.

Les rois de Grenade, après avoir aidé saint Ferdinand à faire la conquête de Séville, travaillent eux-mêmes par la guerre civile à leur propre ruine. Ferdinand et Isabelle triomphent. La dernière heure de la domination des sultans a sonné. Ils remettent euxmêmes, calmes et résignés, les clefs de l'Alhambra aux rois Catholiques, et s'éloignent entourés des respects dus à la majesté d'une grande infortune.

Sur ce mont, surnommé encore le soupir du Maure^ Boabdil, quittant Grenade, s'arrêta pour jeter un dernier regard sur le palais de ses pères, prêt à disparaître de ses yeux pour toujours à l'horizon lointain.

Des superbes alcazars des califes et des émirs, il n'est guère resté que des descriptions féeriques. Séville est fière sans doute de son palais mauresque restauré; mais les traces des Arabes y sont effacées ; on n'y retrouve que D. Pèdre le Cruel et la belle

Padilla. Le plus magnifique spécimen deTarchitecture musulmane d'Espagne, c'est l'Alhambra! Ce monument, riche en souvenirs, n'a jamais eu d'autres habitants que les sultans, et si Ferdinand, Isabelle, Charles-Quint y ont laissé quelques marques de leur passage, ces marques sont tellement distinctes de celles des rois maures , qu'elles ne servent qu'à les faire mieux ressortir. La cour des Myrtes, la cour des Lions, les splendides salles mauresques de l'Alhambra, les antiques cyprès, les fontaines, les lauriers- roses du Généralife, tout nous rappelle les Abdallah, les Boabdil, les Abencerrages et la belle sultane de Grenade. Vainement le mirab^ l'antique oratoire des enfants du Prophète, a été changé en tocador ou boudoir des reines Catholiques ; il est encore couvert des emblèmes et des versets du Coran. Plus d'un Arabe venant d'Afrique, à l'aspect de ces caractères sacrés pour lui, se prosterne, et lorsqu'il se relève on voit ses yeux remplis de larmes au souvenir de ses frères, à jamais chassés de ces lieux où ils régnèrent avec tant d'éclat.

Peut-être m'arrêterai-je avec trop de complaisance dans l'Alhambra, dont je voudrais donner une idée exacte, dont je voudrais pouvoir décrire les merveilles artistiques, les colonnes gracieuses, les arcades imitant la forme du croissant, les arabesques capricieuses, les guipures de pierre et de stuc, les fontaines féeriques, les jardins pittoresques dominant le plus ravissant pays du monde.

Nous avons recueilli à Pompéi des inscriptions païennes, et dans les catacombes des inscriptions chrétiennes; nous trouvons dans l'Alhambra des inscriptions musulmanes. Elles ne sont pas tracées au trait sur l'album des rues ou gravées sur les dalles sépulcrales; elles servent de décoration aux salles somptueuses, et l'or de leurs légendes se mélange comme ornement avec la pourpre et l'azur des arabesques, des guirlandes de fruits et de fleurs. La

poésie et la religion ont inspiré Tartiste qui entrelace des paroles d'adoration pour le Dieu du ciel avec des paroles d'adulation orientale pour le despote qui règne sur la terre.

Ces salles désertes, belles comme œuvres d'art, sont tristes comme souvenir d'une grandeur déchue. Je tâcherai d'animer leur solitude par la mémoire des générations d'une autre race, jadis si puissante, aujourd'hui si complètement éteinte dans ces lieux.

Quant aux légendes musulmanes, je n'ai eu que l'embarras du choix. Que de gracieuses ou tragiques aventures nous offrent les auteurs arabes et les romanceros espagnols ! Je dirai l'histoire d'un poète et celle d'une sultane. J'ai choisi cette dernière légende, parce qu'au visiteur de l'Alhambra et du Généralife tout la raconte, comme si elle datait d'hier, depuis la coupe d'albâtre encore rouge du sang des Abencerrages, jusqu'au cyprès antique, encore debout, au pied duquel la calomnie plaçait la scène des amours coupables de la plus pure et de la plus noble reine.

En contemplant la Véga, cette splendide plaine fertilisée par les Maures, nous étudierons les développements inouïs de la civilisation musulmane au moyen âge. Là s'offrira à notre- esprit un curieux problème : Comment les Arabes , qui n'avaient jamais été très civilisés dans leur patrie, ont-ils été des conquérants civilisateurs en Espagne, et comment ont-ils laissé la civilisation en Espagne, au lieu de l'emporter avec eux en Afrique? C'est avec enthousiasme que nous ferons ressortir les progrès qu'ils ont fait faire à l'agriculture, à toutes les industries, à toutes les sciences. Nous nous complairons surtout à écouter leurs auteurs et leurs poètes, que nous ferons souvent parler.

Pour pénétrer dans l'intimité de la vie musulmane et pour la bien comprendre, il fallait avant tout s'initier un peu à la loi et

aux enseignements du Prophète, séparés par un abîme de la loi et des enseignements de lareligion du Christ. Nous avons essayé une esquisse rapidement ébauchée, mais tracée nettement, de la figure de Mahomet, cet homme extraordinaire qui, après douze siècles, s'impose encore à l'adoration d'une grande partie de l'univers. Nous examinerons si c'était un envoyé de Dieu, un audacieux imposteur, un halluciné ou un profond génie. Son berceau n'est entouré d'aucun mystère ; sa puissance et son culte se sont développés au grand jour. Nous rechercherons dans les détails de sa vie intime quelques renseignements pour l'appréciation de sa vie publique. Nous étudierons son Coran, où s'entrechoquent le divin et le profane, le sublime et l'absurde, et nous verrons quelle influence ce code religieux, civil et guerrier, a pu exercer sur les peuples soumis à son empire.

Nous dessinerons à grands traits la vie musulmane en Espagne. Que de piété, que de pompe, que d'éclat dans ce peuple arrivé avant tous les autres à une brillante civilisation! Quelle grandeur orientale, qui, sans vouloir se confondre avec la majesté castillane, avait fini par refléter quelque teinte chevaleresque de ce beau pays du Cid! M. Hammer Purgstall a publié une savante dissertation sur la chevalerie des Arabes antérieure à celle de V Europe et sur V influence de la première sur la seconde.

Malheureusement ces Maures unissaient la foi punique à la valeur guerrière, la cruauté à la volupté, le mépris de la vie humaine à la prière, le fanatisme le plus féroce aux plus sublimes idées sur l'unité et la miséricorde de Dieu !

Après ce dernier tableau, où j'aurais pu épuiser les plus brillantes couleurs de ma palette, car le sujet se prêtait à des effets plus saisissants et moins connus, j'arrive à la conclusion.

Nous avons mis en présence trois civilisations : l'une est morte,

l'autre agonisante; la troisième, toujours attaquée, est toujours pleine de vie. Le paganisme, sous quelque forme qu'on essaie de le ressusciter, est éteint pour jamais, et si les idoles ont encore des autels, ce n'est que chez les peuples qui sont en arrière de dix-huit siècles sur notre civilisation.

L'islamisme règne toujours dans une vaste partie du monde ; mais pour ne pas disparaître de l'Europe, il a déjà dû recourir à répée des descendants des croisés; il a besoin de s'éloigner de sa . source et de briser les entraves imposées par le Coran s'il veut marcher dans la voie du progrès que le voile de l'avenir cachait aux yeux du prophète de l'Arabie.

Le christianisme, au contraire, n'a rien à changer de sa constitution, parce qu'elle est divine; il ne peut que gagner à se retremper dans les sources primitives. Il n'y a pas une vérité, une vertu à ajouter à celles qui ornèrent son berceau dans les ténèbres des catacombes.

Nous nous sommes demandé ce que serait devenue l'Europe si l'islamisme, au lieu d'être arrêté par Charlemagne, eût partout étendu ses conquêtes.

Chose étrange! l'Espagne lui dut une civilisation brillante, précoce, et lorsque le dernier roi maure de Grenade eut disparu, l'Espagne, au lieu de souffrir de l'expulsion des musulmans, arriva tout à coup, sous les rois Catholiques et sous Charles-Quint, à l'apogée de la puissance et de la gloire.

Nous compléterons nos obser\^ations par un parallèle final entre l'art païen, qui brille par la perfection et parle aux sens, l'art musulman, qui brille par la grâce et parle à l'imagination, et l'art chrétien , qui brille par la sublimité et parle au cœur, à l'àme.

Tant de savants ont approfondi les questions que je n'ai fait qu'effleurer, qu'il m'a fallu être sobre de citations pour ne pas

surcharger mes pages d'un étalage d érudition et pour rendre la lecture du livre plus facile (1).

Montaigne disait qu'en s'appropriant quelquefois des raisons, des comparaisons et des arguments, il en cachait Fauteur, et, riant d'avance des critiques, il ajoutait : « Je veux qu'ils donnent une nazarde à Plutarque sur mon nez, et qu'ils s'échaudent à injurier Sénèque en moi. » Ceux qui critiqueraient . les faits que j'avance pourraient bien donner quelque yiazarde aux savants les plus estimés.

Comparer à l'aide des monuments de l'art les trois vies, païenne, chrétienne et musulmane ; étudier trois civilisations en raccourci, visibles dans ce qui est le plus authentique, l'architecture, quel sujet fécond en considérations historiques et morales! Que l'intérêt du sujet fasse oublier mon insuffisance, et que l'éloquence des beaux lieux que je vais décrire supplée du moins à celle qui manque à l'auteur!

(1) Le Fanfulla de Rome disait, à l'occasion de mon ouvrage : Que artc squisita hanno cotesti francesi di dire le cose gravi piacevolmente, di non rompeiDi il capo con dolte citazione.,, (9 octobre 1887.)

Page 1