NAPLES ET LE MUSÉE
Aujourd'hui surtout que l'histoire a si bien compris les secours qu'elle pouvait tirer d'une alliance intime avec l'archéologie, estil un pèlerinage scientifique plus agréable et plus utile que celui de Pompéi?
Veuillez donc me suivre par le souvenir ou par la pensée dans ces belles contrées d'Italie que vous connaissez ou que vous désirez connaître. Avant d'avoir vu Pompéi, il faut s'arrêter à Naples, et après avoir visité Pompéi, c'est à Naples encore qu'il faut revenir. Il est utile avant de faire connaissance avec les Pompéiens de se faire une idée des magnificences du pays où ils ont vécu, et après avoir parcouru leur ville il faut en étudier les trésors d'antiquités, dans le musée qui en est le seul dépositaire.
Nul n'ignore le dicton populaire : Vedere Napoli e poi morire (voir Naples et puis mourir).
Ce n'est pas Naples qu'on devrait choisir pour se préparer à bien mourir; mais pour y bien vivre, peu de villes ont été plus richement dotées par la nature.
Les Grecs croyaient que Naples avait été bâtie par une sirène, Parthénope, dont elle porta longtemps le nom. L'antique cité fut un jour détruite, et lorsqu'elle se releva de ses ruines, elle fut appelée la ville nouvelle, Aeapolis.
Qui n'a lu la description de l'ancienne capitale des Deux-Siciles, des splendeurs de son beau ciel, de l'éclat de son golfe d'azur, de la variété de ses sites pittoresques, des îles qui émaillent sa mer éblouissante, des paysages qui lui font vis-à-vis, du \ esuve, qui décore le tableau avec sa colonne de feu ou de fumée? Eh bien, si parfois l'imagination du poète et de l'artiste va au delà de la vérité, ici, je l'avoue, la poésie et la peinture ne sauraient rendre toutes les beautés de ces lieux enchanteurs.
Dans ce ravissant séjour, tout respire la gaieté, le plaisir, la douce nonchalance. Les Romains les plus illustres allaient se délasser du gouvernement du monde dans la ville désœuvrée {otiosa Neapolis)j disait Horace. Une trop riche contrée et un trop beau ciel ne sont-ils pas des sollicitations perpétuelles au farniente? et quand la nature a tout fait, ne semble-t-il pas qu'il ne reste plus à l'homme qu'à se reposer et à jouir?
Dans cette contrée classique, on ne saurait faire un pas sans poser le pied sur quelque souvenir historique : In aliquam historiam vesligium ponimuSyAi^iCicévoïi. L'histoire romaine à Naples pourrait faire suite à l'histoire romaine à Rome. Je me garderai bien d'essayer ici ce chapitre. En racontant la vie éhontée des empereurs à l'île de Caprée et aux environs, j'aurais beau chercher les teintes les plus adoucies, les expiassions les plus chastes, il me serait impossible de ne pas écrire des pages dont une mère interdirait la lecture à sa fille.
Comme ville antique, Naples n'a pas conservé beaucoup de monuments de sa vieille origine. L'archéoloçue peut bien y retrouver encore des débris d'aqueduc contemporains d'Auguste
et de ces constructions romaines que le temps semble ne pouvoir entièrement détruire.
Des églises, en prenant la place de temples païens, en ont sauvé des restes précieux. La cathédrale, trinité composée de trois églises différentes n'en formant qu'une, s'élève aux lieux occupés jadis par les temples d'Apollon et de Neptune. Après avoir admiré les richesses artistiques et les peintures religieuses du Dôme (1), on admire encore dans les cryptes les fines sculptures de l'art païen.
L'église San-Paolo Maggiore (que le peuple appelle toujours San'Gaetan6)j montre qu'elle conquit le temple de Castor et de Pollux, en gardant, toujours debout à son portique, deux colonnes corinthiennes séparées du reste de l'édifice. Le théâtre où Néron chantait déguisé en histrion est devenu un couvent, où pendant des siècles furent chantées les louanges de Dieu.
Comme ville moderne, Naples est sans contredit la plus belle ville de cette Italie qui compte tant d'anciennes capitales déchues de ce titre, qu'elles savaient si bien porter. Par sa position sur le passage des bâtiments qui font le commerce entre l'Europe et l'Orient, par sa situation heureuse, par la splendeur de ses palais et de son ciel, par sa population, qui dépasse quatre cent soixante mille âmes, elle peut revendiquer sa place parmi les villes les plus importantes du monde.
Je regrette de ne pouvoir promener mon lecteur dans la belle rue de Tolède, sur la place du Palais, dans le quartier de la Chiaja, sur le quai de Santa-Lucia et dans la Villa Reale^ promenade célèbre par des merveilles de l'art et plus encore par les merveilles de la nature la plus riche en sites enchanteurs.
La population napolitaine, expansive, j'allais dire criarde,
(1) En Italie la cathédrale se nomme il Duomo, le Dôme.
n'a rien de la gravité romaine, et semble, après tant de siècles, conserver encore quelque caractère de son origine grecque. C'est dans la rue que le peuple traite ses affaires; c'est là qu'il vit. Les jeunes filles choisissent la rue pour faire leur toilette, et le matin on les voit, rangées les unes derrière les autres, s'aidant réciproquement, soigner en public leur brune et longue chevelure.
Les lazzaroni, qui ont pris saint Lazare pour patron, existent toujours, mais ils perdent peu à peu leur type par trop primitif. Ils commencent à se vêtir et même à travailler. On ne les voit guère dans les beaux quartiers, à moins qu'ils n'y exercent l'emploi de facteurs, facchini. Ils s'appellent en français faquins^ sans se douter de ce que ce mot a de malsonnant à nos oreilles.
Les monuments ne manquent pas à Naples. Les églises y sont nombreuses; on en compte 257, en outre 182 chapelles de cou- . vent ou de confrérie, et enfin 57 chapelles sérotines, où l'on réunit les ouvriers le soir, la sera.
La basilique, Santa-RestHuta, qui remonte au septième siècle, conserve encore des mosaïques du sixième siècle. Elle est réunie à la grande cathédrale, bâtie par Charles P' d'Anjou et à ces deux temples fut annexé, après la peste de 1526, le magnifique sanctuaire de saint Janvier, nommé il Tesoro.
En Italie l'étranger se demande souvent : Pourquoi tant d'églises? Il est évident que le culte catholique n'en exigerait pas un si grand nombre; mais parmi ces temples, où l'excès des dorures choque parfois le bon goût, que de peintures précieuses, que de tombes illustres, que de chefs-d'œuvre de l'art ont été protégés par la sainteté du . lieu contre la dévastation que la cupidité et de mauvais instincts inspirent trop souvent à l'homme !
En voyant des couvents admirablement situés, on se prend quelquefois à envier la charmante demeure du moine, sans songer
aux austérités qui lui sont imposées. Les chartreux ont bâti leur monastère au sommet de la montagne, à côté du fort Saint-Elme, qui domine la ville. Il y a peu de points de vue au monde qui puissent être comparés au panorama qu'offre, de ces hauteurs, Napleset son golfe, si justement renommé. Un étranger, ébloui à cet aspect, dit un jour au bon religieux qui l'accompagnait : « C'est ici un vrai paradis terrestre. — Oui, répondit naïvement le chartreux, mais pour ceux qui ne font qu'y passer, transeunûibiis. »
La grande curiosité de Naples, et l'une des plus grandes curiosités sans contredit de l'univers entier, c'est le musée Bourbon. Pourquoi lui ôter son nom pour lui donner celui de Musée national? N'est-il pas vrai que les Bourbons l'ont fondé et l'ont enrichi, à leurs propres dépens, de leurs trésors et des merveilles recueillies dans l'héritage des Farnèse?
La galerie des tableaux, comparée aux belles galeries du Vatican et du palais Pitti, ne paraît pas très riche et la salle dite des chefs-d'œuvre n'en contient qu'un petit nombre. Il y a cependant des toiles qui méritent d'être admirées, telles que le Mariage mystique de sainte Catherine par le Corrège, le saint Jérôme de Ribera, la Madonna de la Gatta, l'Ange gardien du Dominiquin. La Danaé du Titien, autrefois modestement retirée dans un boudoir particulier, est devenue plus hardie et s'expose sans pudeur à tous les regards.
La galerie lapidaire est d'une richesse inouïe, et après celle de Rome il n'en est pas en Espagne ni en Italie qui puissent l'égaler. Le nombre des statues et des bas-reliefs s'élève déjà à plus de quinze cents. Leur provenance est soigneusement indiquée. Chaque jour de nouvelles découvertes augmentent cette splendide collection. Ce serait une aride nomenclature que l'énumération de tant de chefs-d'œuvre, et un trop long travail que d'entreprendre de les décrire. Mais peut-on ne pas citer ces
2G POMPEI.
statues célèbres recueillies par les Farnèse : Drusus et Livie; le Gladiateur blessé; Ganymèdeet T Aigle; Jules César; Agrippine; le superbe groupe du taureau, provenant de Rhodes, selon Pline ; THercule, chef-d'œuvre de Glycon, transporté d'Athènes par Caracalla, enfin la fameuse Vénus Callipyge, tirée de la Maison d'or de Néron. Les dix portiques ou galeries du musée lapidaire charment et éblouissent le regard par la variété et le nombre des trésors antiques qui y sont habilement classés. La collection des
Drusus et LIvie.
vases étrusques est la plus belle d'Italie et du monde. Elle contient près de quatre mille objets. Pourquoi continuer à nommer ces vases étrusques? On en trouve ailleurs qu'en Étrurie. Il en a été recueilli de magnifiques dans les tombeaux des environs de Naples. Ils appartiennent à l'art hellénique transporté en Italie. Rien de plus curieux au^point de vue des costumes et des mœurs antiques que le vase de la prise de Troie et celui de Darius.
Le cabinet des gemmes renferme une infinité d'objets précieux par la matière, et plus encore par la perfection du travail. La
tasse Farnèse, pour ne faire qu'une citation, est une sardoine orientale ornée avec un art inimitable.
Ce qui rend le musée de Naples sans égal dans le monde, ce sont les fresques, les mosaïques, les bronzes, les terres cuites, les ustensiles de ménage, les instruments aratoires, les pierreries, les restes de comestibles, plus curieux que les pierreries, enfin tous les trésors conservés pour nous, depuis dix-huit siècles, par la cendre qui couvrait Stables, Herculanum et Pompéi.
Leur abondance est telle, qu'un savant a déjà trouvé, il y a quelques années, qu'on en avait trop et que la continuation des fouilles était inutile. « Pourquoi grossir, dit-il, un musée tellement plein qu'il existe en magasin vingt-deux mille objets d'antiquité non classés, et qui n'ont pas obtenu place dans les vastes salles dei studi? »
La science peut-elle se plaindre d'un embarras de pareilles richesses? Ne peut-on à Pompéi laisser dans quelques maisons les objets qui les meublaient? Surtout qu'on ne laisse pas disperser des raretés si précieuses. J'ai vu des banquiers espagnols étaler dans leurs galeries des curiosités pompéiennes. Que le musée napolitain élargisse sa vaste enceinte; qu'il ne se laisse pas dépouiller, et ce sera un musée unique, qui fera l'admiration des siècles futurs.
Les livres imprimés s'élèvent au nombre de deux cent mille volumes; six mille sont du quinzième siècle et sont nommés quatrocentisti.
Ce qu'il y a de plus rare, ce que nulle autre ville de l'univers ne possède, c'est une bibliothèque composée il y a près de deux mille ans. Un jour on découvrit à Herculanum des espèces de rouleaux noirs symétriquement rangés. Ce ne fut pas sans peine qu'on reconnut que c'était une bibliothèque antique, composée de dix-huit cents volumes. Quelle découverte pour la science !
que- de chefs-d'œuvre de Tantiquité ont fait naufrage dans les temps de barbarie ! II nous reste si peu de fragments de Selon, de Sapho, de Ménandre, d'Ennius et de tant d'autres qui excitèrent par leur génie Tadmiration des siècles passés ! Qui sait si Aspasie n'avait pas écrit ses mémoires! Cicéron nous apprend que Jules César avait composée des plaidoyers d'une rare éloquence. Que contenait la bibliothèque d'Herculanum?
L'imagination enthousiaste des bibliophiles dépassa toutçs les bornes. Un Anglais bondit de joie à l'espoir de retrouver ce qui nous manque de Tacite (I). Il n'avait oublié qu'une chose, c'est que Tacite n'a écrit que vingt ans après la disparition de Pompéi!
De graves difficultés se présentèrent lorsqu'on voulut lire des livres si précieux. Comment dérouler ces papyrus carbonisés par l'action de la lave embrasée? Quel désespoir pour les savants d'avoir sous les yeux des manuscrits contemporains d'Horace et de Virgile et de ne pouvoir les déchiffrer! Ils s'ingénièrent avec une ardeur sans égale en Italie, en France, en Angleterre, en Allemagne, à trouver le secret de lire ces écrits mystérieux et impénétrables.
Un simple moine génois, le P. Antonio Pioggi, eut la gloire *de découvrir, ce qu'on commençait à regarder comme impossible, une machine à l'aide de laquelle on parvint à dérouler et à fixer sur une membrane transparente ces papyrus cylindriques, tellement calcinés et friables que jusqu'alors on n'avait pu y toucher sans les réduire en poussière.
Cette admirable invention, qui excita avec raison les applaudissements universels du monde savant, n'a pas prpduit tout ce qu'on avait auguré. Le travail de déchiffrement est lent et pénible. Le résultat ne répond pas à la grandeur des efforts. Au
(1) E. Cheltwood, Classical tour trough Italy.
lieu de quelques-uns de ces chefs-d'œuvre perdus que Tantiquité admirait et que nous regrettons, au lieu, par exemple, du traité De gloria ou de quelque autre page de Cicéron écrite à Pompéi, que trouve- t-on? Quelques traités anonymes sur la colère, par exemple, quelques ouvrages d'auteurs peu dignes de sortir de l'obscurité où leur nom était enseveli, tels que Carnisci
Les balances romaines.
nisci amicabilia)y Chrysippe {Chrysippi De Provide\ Philodème, écrivain très fécond, plus au goût de Tan 1 nôtre.
Dans notre France civilisée, de quoi se composent ti vent les bibliothèques particulières? Est-ce d'un choix d ments laissés par nos grands génies, ou bien d'écrits de tance, parfois scandaleux, presque toujours frivoles, qui du bruit un jour pour tomber le lendemain dans l'oubl mérité? Combien de bibliothèques contemporaines où m Corneille et Bossuet, et où abondent une foule de li n'iront pas évidemment à la postérité !
Sans doute, parmi tant d'ouvrages qui. périssent en tr
30 POMPKI.
Tocéan des âges il y en a beaucoup qui sont peu regrettables; cependant une grande curiosité s'attache à des rouleaux qui n'ont pas été dépliés depuis les Romains.
Les fouilles faites à Porapéi, dans l'espace de plus d'un siècle, n'avaient jamais amené la découverte du moindre manuscrit. N'était-elle pas inexplicable, cette absence de livres dans une ville civilisée, où les vers des plus charmants poètes du temps sont inscrits sur les murailles, où Ton retrouve l'enseigne d'une librairie gérée par quatre associés?
Les explications qu'on donnait n'étaient pas admissibles. Scuis doute Pompéi était une ville de plaisir, mais elle était visitée par Cicéron et bien d'autres, qui savaient apprécier les plaisirs de l'intelligence.
Dans notre précédente édition nous disions : « Qu'on ne se lasse pas de rechercher ces inspirations du génie antique dans des cendres tant de fois séculaires! Qu'on recueille ces manuscrits qu'Herculanum et même Pompéi peuvent cacher dans leurs profondeurs inexplorées. Pour nous, la pensée sortie de la tête et du cœur de l'homme est plus intéressante encore que les plus beaux objets fabriqués de sa main. »
On a découvert à Pompéi, non point des livres chez un libraire, mais des comptes chez un banquier; non point des manuscrits sur papyrus et sur parchemin, mais des tabulœ, frêles tablettes de bois enduites de cire, sur lesquelles on écrivait avec un stylet.
On fouillait une maison peu brillante extérieurement, mais dont la décoration intérieure dénotait la fortune du propriétaire; ainsi une grande chasse est peinte au péristyle, et des tableaux ornent la salle de réception. Dans un coffre, caché dans une niche, on a trouvé 132 quittances. C'était un difficile travail que celui de déchiffrer les caractères presque effacés de ces fra-
giles bois calcinés par le volcan et qui s'émiettaient au contact de Pair et de la lumière. Sur les 132 quittances recueillies avec soin, on est parvenu par un prodige. d'habileté et de patience à en lire 127 en tout ou en partie. M. de Petra, qui dirigeait ce
Lampadaires, lampes, etc.
travail merveilleux, en a fait connaître le résultat dans un curieux mémoire : Le tavolette cerate di Pompei, et M. Mommsen a étudié ces notes au point de vue juridique.
C'était, comme on Ta dit, le portefeuille cTun banquier qui se nommait L. Csecilius Jucundus. Il présidait aux ventes à Ten-
can et avait pris à ferme des biens communaux de Pompéi.
La vente à l'encan (auctio) était devenue si générale, que dans certaines villes il y^avait des salles destinées à ces ventes, atria auctionaria.
Jucundus présidait aux enchères; il se faisait remettre les quittances des acheteurs dont il était l'intermédiaire, ou auxquels il avançait de l'argent, parce que l'on devait payer comptant. On comprend combien ces comptes des temps antiques peuvent fournir de détails curieux et ignorés sur le mécanisme de la vente à l'encan et sur l'administration des finances du municipe pompéien.
Espérons que la découverte de ces écrits, vieux de dix-huit siècles, ne sera pas la dernière.