LA BEAUTÉ FÉMININE
LES peintres pompéiens, conduits par leur époque, traduisirent souvent le sentiment d'Ovide qui lui-même s'inspirait de l'école d'Alexandrie. Suivant la ligne tracée depuis long-temps, l'auteur des Métamorphoses traitait la mythologie un peu en anecdote, se complaisant sur la grâce de ses héroïnes et sur leurs défauts, qui sous sa plume deviennent presque charmants ; tout y respire, comme dans Catulle et Properce, l'amour passionné de la femme, de Vénus. Les Pompéiens, comme nous le savons, furent les premiers à accentuer cet hommage. Pétrone, sous bien des rapports, et c'est l'opinion de jM. Anatole France, nous donne surtout la sensation pompéienne dans son exubérance. Ce n'est plus \ Iliade illustrée : l'Amour, Vénus, Bacchus et son thiase viennent étaler sur les murs toutes leurs
Mars et Vénus. (Pciiiluic du MusOc de tapies.)
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aventures. Jo, Daiuie, Jiéda et Euro|)e, dans des poses aimées des dieux
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Pcinliirc de la maison des Yellii.
Le cortège de l'Anioiir. (Peiiiluro do la maison des Vellii.)
montrent leurs Ijclles formes, tout en faisant accentuer le caractère folâtre de Jupiter. Vénus, quand elle n'est pas d;ins les bras d'Adonis, avec Mars s'attarde en do doux transports ; même dans un panneau décoratif composé de trois niches, nous voyons celle du milieu occupée par Vénus, tandis que son époux et son amant, Vulcain et Mars occupent les deux autres. Le pur Apollon lui-même ne fait que courir après Daphné; Hercule est souvent ivre et ne cherche que rapt, il veut enlever Aug-é, mais il est aussi représenté terrassé par l'Amour. Même dans un tableau de la maison do Siricus, une nuée d'Amours se ruent sur lui, l'accablent de leurs sarcasmes, lui enlevant sa massue, lui tirant les cheveux. Comme Gulliver entouré de Lilliputiens, il est harcelé, tandis que les dieux de l'Olympe, trônant dans le ciel, contemplent la scène avec complaisance, car l'Amour a tout envahi, il est maître du monde, comme le décrit si bien une épig-ramme de l'Anthologie : <( A oici ces Amours chargés de
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Bacchus hermaphrodite.
(Peintnre de la Casa dcl Cenleiuirio.
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dépouilles, vois m'cc quelle joie ces enfaiils portent sur leurs épaules les
l'sycliOs. (l'cinUirc de la maison dos Vcllii.)
armes des dieux, les tauibours et les thyrses de Bacchus, la foudre de
Jupiter, le bouclier de Mars et sou casque à la belle criuière, le carquois d'Apollou avec ses flèclies, le trident de Neptune et la lourde massue d'Alcide ; à quoi ne doivent pas s'attendre les mortels lorsque l'Amour pille le ciel et que Vénus s'empare des armes des dieux? »
C'est la m3'tbologie amusante, espiègle, bien digne des sceptiques et spirituels alexandrins.
Cependant à Pompéi, Bacchus est plus difficile à désarmer ; plus les dieux sont faibles plus il semble fort, il devient complice de ^ énus et de l'Amour, mais il est dompté à son tour jusqu'à en perdre sa virilité; par une de ces aberrations compréhensibles dans la Mythologie, il est efféminé à tel point que les peintures de Pompéi le représentent souvent hermaphrodite.
M. lleinaeh (i), en parlant de l'Eros de Praxitèle, dit : « Pas plus
lli Tjii.ijplii'udilo. (Pi-'iiilure du MusOe de Xaplos.)
(i) S. lieiuuch, iiolice de l;i pliiuche XIV, dans lu Nécropole de Mijrina.
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que Phèdre ou Channide, il n'est liennaplu-odite, il est beau de la double beauté de riionnne et de la feinnic, c'est le chef-d'œuvre, ce n'est [)as une erreur de la nature. f/in(luence des religions orientales, continue M. lleinaeh, à la fois mystiques et grossières et surtout la décadence des mœurs détruisirent l'idéal que la civilisation athénienne avait conçu.
T/IIermaphrodite ne fut [)lus la synthèse de deux beautés, mais celle de deux sexes. » C'est bien l'expression que nous trouvons traduite à Poni-
rîT-
Groupe diiusant. (Pointure du Musée de Xaples.
péi, où le Bacchus androgyne ne fut plus que le résultat d'une imagination blasée, se complaisant dans l'admiration équivoque de charmes indécis dont les deux éléments se retrouvent dans la formule du culte de la Venus physica poiupcifunt : A énus-Bacchus. Eros est maître de Pompéi, les murs sont peuplés d'Amours. Partout ces petits lutins se blottissent, se cachent, puis reparaissent frais, roses et dodus ; leurs ailes d'oiseau sont blanches et leurs cheveux sont blonds, ils ont pour conq)agnes les petites Psychés aux ailes de papillon. Ils folâtrent ensemble, mais ils travaillent aussi et à tous les métiers; sont cordonniers et fleuristes, vendangeurs et foulons, même médecins (i). (Voir pi. hors texte n" ^ .)
lie et Satyre, (reinlurc de Musée de Xaples.)
(i) I^ottier, les Sintiieites de lerre cuite, a La poésie Alcxaiulrie, dit ?*L Pottier, niodifie tout et la Xllvi' à laquelle l'Amour avait donné ses ailes comme un brillant trophée devient le
Nous voyons encore les pfroupes dansants ainsi que les figures isolées ([ui doivent se rattacher au cycle de Dionysos; tout son cortège y défile : Bacchantes, Faunes, Satyres, Les trois Grâces aussi nous représentent la même femme dans diverses poses également gracieuses. De même ces figurines faites de grâce et de légèreté, au mouvement élégant plein de séduction ; elles s'agitent, tournent, s'étreignent, s'embrassent, et se laissent enlever non sans coquetterie. Toutes ces danseuses de Pompéi, enveloppées
Canéphorc. (Pcinlnrc de la Cnsn del Cenlenarin.)
Cam'phore dansant. (Pcintiiro do la Cnsa del Cenlenarin.)
Daiiseuse. (Peinture de la Casa di Mcleaifro.)
de voiles légers, laissent voluptueusement leurs corps sveltes s'onduler dans un abandon caressant, aussi présentent-elles toujours une dominante ; tantôt la poitrine saillante piquée de deux boutons roses offre les plus moelleuses fermetés, ou bien celles vues de dos possèdent le charme accentué des callypiges. Des draperies légères et flottantes, par un habile subterfuge, ne servent qu'à faire valoir une particularité féminine.
pendant féminin d'Ki'os ; la Victoire se met alors à danser comme les Amours, et c'est aux statuettes de Myrina, selon l'avis de M. Cartault, que l'on peut affilier les figures d'Amours et de Psychés de Pompéi.
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Du reste, les ligures (lrii[)ées isolées on les héroïnes de quelque scène, sont toutes imprégnées de cette môme tunbiance amoureuse ; elles ont toutes une ainudjle silhouette ; les Pompéiens avaient entre tous cet art gracieux par excellence.
Bien curieuse aussi est la facture de ces danseuses, exécutées avec le brio digne d'un Watteau (i).
Quelle vie et quelle liberté d'allures ! D'autres ne sont
Les ti'ois Grâces. (Peiuture du .Musée de Aaples.)
qu'esquissées et jetées sur le mur avec une aisance qu'un Degas pourrait revendiquer. Fantin-Latour aussi est représenté à Pompéi, tant i)ar la facture que })ar le galbe des corps de femmes.
Puis une Leda debout, dont nous donnons une reproduction en couleurs (pi. n" 1), est d'un procédé bien moderne. Les traits du pinceau ressemblent à ceux du pastel librement exécuté ; le modelé est obtenu par des touches juxta-
(i) Il est piquant de remarquer que Watteau, Fragonard et Boucher sont les peintres modernes qui se rapprocheraient le plus des Pompéiens. Un ^^'attcau [le Jugement de Paris, musée du Louvre, salle Lacaze) semble provenir de Pompéi. Du reste,
la fin du xviii'' siècle peut rivaliser avec le i" siècle de notre ère, où la délicatesse enveloppa
d'un charme vicieux les choses les plus vulgaires.
Danseuse. (Peiuture du Musée de Aajjle
Vd.C
posées et superposées en diagonale; le passage des lumières dorées aux ombres transparentes est obtenu au moyen de })etites hachures roses,
Contiiurc et Bacehanlc. (PcinUirc de la villa de Cicéroii. Musée de Naplos.)
orangées, verdàtres et rouges s'harmonisant de loin, et ayant quelque analogie avec la façon do peindre do ^I. Henri Martin.
Enfin ce Centaure dompté par une lîaccliante pout-il être plus mouvementé, plus décoratif? L'original n'est que poché, le dessin est peu précis; nuiis, malgré cela, quelle charmante composition où l'énergie se joint au mouvement avec délicatesse.