‹ Pompeia décrite et dessinée (volume 2)Chapitre 4 sur 64 · PO M PEU · texte numérisé non relu

PO M PEU

villes, les filles bien-aimées de la mer, étaient arrachées à ses embrassements ! Pendant une longue suite de siècles, elle étendra vainement ses bras azurés, ne les retrouvera plus, et gémira sur les tombes de ses enfants perdus! » «

A ces détails, que nous fournissent l'histoire et la poésie, nous en ajouterons quelques autres extraits des auteurs contemporains, ou que l'état des lieux a permis de constater. Les feux souterrains du volcan , dans leur effort pour s'ouvrir un passage, firent sauterie sommet de la montagne, qui roula en lave brûlante jusqu'à la mer, ou fut dispersé en éclats, ou en cendre si subtile que les vents la portèrent jusqu'en Égypte et même en Syrie. A Rome, dans la matinée du 24, le soleil fut obscurci par la masse énorme de cendres et de fumée que le volcan avait lancée dans les plus hautes régions de l'atmosphère. Herculanum, Retina ( Résina ) et Oplonte 2 furent ensevelies sous la lave dans quelques parties , mais principalement par un déluge d'eau et de cendres que vomit la montagne, et qui remplit ces villes comme le métal en fusion remplit les concavités du moule. Cette espèce de ' mortier devint bientôt par le refroidissement aussi dur que la pierre, et les malheureuses cités se trouvèrent englouties sous une couche solide de plus de 20 mètres d'épaisseur.

Pompéi au contraire, soit parce que sa position élevée la préserva de ces torrents, soit parce que les courants d'eau et de lave prirent une autre direction, fut aussi bien que Stabia recouverte seulement d'une couche de 6 à 7 mètres de cendres et de petites pierres ponces qu'on nomme à Naples Lapilli. Cette pluie volcanique tomba sans doute par ondées successives, et non en masse, car aucun des habitants n'eût échappé; tandis que jusqu'à présent on n'a encore trouvé qu'environ 500 squelettes, nombre bien faible pour les deux tiers dune ville dont les calculs les plus modérés évaluent la population à près de 40,000 âmes.

Dion dit, et une foule d'auteurs ont répété après lui, qu'au moment de la catastrophe, le peuple presque entier était au théâtre, et y fut enseveli. Les auteurs qui ont adopté la version de l'historien de Nicée n'ont pas réfléchi qu'elle est absolument contraire à la nature et à l'action des volcans, et particulièrement du Vésuve dont les éruptions sont toujours précédées d'indices sur lesquels il n'est pas permis de se méprendre. D'ailleurs, ce qui est bien plus décisif, un seul squelette a été découvert dans le théâtre. Il est donc certain que la plupart des habitants eurent le temps de s'échapper, et nous verrons que beaucoup de ceux qui périrent furent retenus par des causes indépendantes des effets du volcan, ou furent les victimes de leur cupidité et de leur amour pour leurs richesses. Les matières volcaniques ne s'élevèrent nulle part au-dessus du premier étage des maisons; et si les étages supérieurs, assez rares du reste, furent détruits et avaient entièrement disparu, ce dut être d'abord par l'effet de l'éboulement

i The last days of Pompc'i. B. V., c. 10.

5 Oplonte occupait à peu près le site de la Torre deirAnrmnziatn.

causé par la combustion des charpentes et le poids des pierres et cendres accumulées sur les toits , et plus tard , par suite de l'intempérie des saisons , et du peu de solidité de la construction. On a trouvé des indices qui portent à croire qu'après la destruction de la ville, quelques habitants revinrent fouiller leur demeures pour retirer leurs effets les plus précieux 1 ; il fut même question de reconstruire les villes détruites , car nous lisons dans Suétone 2 : « Le règne de Titus fut troublé par des événements aussi tristes qu'imprévus; l'éruption du Vésuve dans la Campanie; à Rome, un incendie qui dura trois jours et trois nuits, une peste dont les ravages furent effroyables. Il montra dans ces malheurs la vigilance d'un prince et toute la tendresse d'un père , consolant les peuples par ses édits, les secourant par ses bienfaits. Des consulaires désignés par le sort furent chargés de réparer les désastres de la Campanie. Les biens de ceux qui avaient péri dans l'éruption du Vésuve sans laisser d'héritiers furent employés à la reconstruction des villes détruites. » Quoi qu'il en soit, ce projet de reconstruction n'eut pas de suite , soit à cause de la mort de Titus arrivée moins de deux ans plus tard, soit parce que Ton reconnut que la dépense excéderait le bénéfice, et qu'il valait mieux abandonner un territoire voué pour plusieurs siècles à la stérilité.

Quelques auteurs, tels que Ignarra et Laporte-Dutheil , ont avancé que Pompéi n'avait pas disparu dans l'éruption de 79 , et que réparée , elle avait encore subsisté, jusqu'à l'an 471, époque à laquelle un tremblement de terre l'aurait définitivement engloutie; ils se fondent sur ce que Pompéi se trouve encore sur la carte de Peutinger, exécutée à Constantinople à la fin du ive siècle ; mais ils ont oublié une remarque bien importante et qui anéantit compétement leur système : c'est, que jusqu'à ce jour, dans les ruines de Pompéi, on n'a pas trouvé une seule médaille postérieure au règne de Titus et à l'année 79. Si le nom de Pompéi existe encore sur la carte de Peutinger , c'est qu'une partie de ses habitants avait élevé à quelque distance de la ville détruite un bourg qui sans doute en avait pris le nom. Cela est si vrai, que l'on a retrouvé entre Bosco reale et Bosco tre case, au nord de Pompéi, et plus près du Vésuve, cette nouvelle Pompéi, qui gardait aussi des bronzes magnifiques et des statues des meilleurs temps, vieux débris arrachés sans doute à son ancienne splendeur; mais les maisons qui renfermaient ces bronzes et ces statues étaient, comme architecture et comme peinture , tellement en désaccord avec ces chefs-d'œuvre de l'art, qu'évidemment plusieurs siècles séparaient les uns des autres.

Pompéi n'avait pas été entièrement, oubliée dans l'antiquité, car Alexandre Sévère y fit faire des fouilles, et en tira une grande quantité de marbre, de colonnes, de statues d'un très-beau travail, qu'il employa dans les constructions

1 Voy. Maison de la Chasse, rue de la Fortune, n. 14.

2 Titus. \TIT.

nouvelles qu'il faisait élever à Rome. Vinrent enfin la barbarie et ses ténèbres qui recouvrirent Pompéi mieux que n'avaient pu le faire les cendres du Vésuve, et la malheureuse ville fut pour longtemps effacée de la mémoire des hommes.

Nous voyons cependant reparaître les noms de Pompéi , d'Herculanum et de Stabie dans des ouvrages bien antérieurs à leur découverte. Dès 1488, Nicolô Perotto en fait mention dans sa Cornucopia; dans la carte d'Ambrogio Leone, 1513, on trouve marqué au lieu qu'occupe Portici Herculaneum Oppidum; Leandro Alberti (Descrizione di lutta Vltalia , 1561), rappelle les villes d'Herculanum, de Pompéi et de Stabie, ensevelies par le Vésuve, indiquant le site où à cette époque on croyait qu'elles avaient existé; dans YHistorm Ncapoliiana de Giulio Cesare Capaccio , publiée en 1607, on lit un chapitre consacré aux antiquités d'Herculanum 1 ; Camillo Pellegrino ( Apparato aile antichità di Capua , 1651), dit en parlant de la ville d'Herculanum qu'on pense qu'elle occupait le site actuel de la Torre del Greco; le dictionnaire géographique de Baudran , 1682 , mentionne les villes détruites ; enfin , en 1688, Francesco Balzano publiait Y Antico Ercolano ovvero la Torre del Greco tolta dalïobblio, plaçant, il est vrai, Herculanum dans un lieu tout différent du véritable.

Il est bien difficile de comprendre comment, mentionnée depuis plus de deux siècles par tant d'auteurs différents, Pompéi put rester enfouie pendant 1676 ans, quand la cendre recouvrait à peine le sommet de ses édifices, quand la plus haute muraille du grand théâtre s'élevait au-dessus du sol , quand les remparts ayant retenu dans leur enceinte toutes les matières que le volcan y avait vomies marquaient distinctement toute l'étendue de ses constructions; quand le célèbre architecte Dominique Fontana, chargé, en 1592, de conduire les eaux du Sarno à la Torre delïAnnunziata , creusait un canal souterrain qui traversait la ville et rencontrait souvent les substructions de ses édifices; quand enfin le nom de Cività donné à cet endroit semblait annoncer qu'il restait encore quelque souvenir de la ville qui y avait existé.

Il est bien plus étonnant encore de voir Herculanum , engloutie à plus de 20 mètres sous un massif de pierre, se révéler au monde la première; telle fut pourtant leur destinée.

En 1684, un boulanger, creusant un puits à Portici, rencontra quelques ruines romaines; ce puits, qui existe encore aujourd'hui, descendait précisément au milieu du théâtre d'Herculanum! Le prince Emmanuel d'Elbeuf, français de naissance, envoyé à Naples h la tête d'une armée impériale, y ayant épousé la fille du prince de Salsa, fit en 1706 l'acquisition du terrain où se trouvait le puits, et y bâtit un palais. Vers 1713, en élargissant ce puits, il trouva des

i Admiranda Antiquitatum Herculanenshm a Claris Italis descripta, illusirata alqve ab obirectatiunibus vindicala L. I., c. 9.

marbres dont il orna ses terrasses et ses escaliers, et trois statues de femmes drapées qu'il envoya à Vienne , d'où elles sont passées à Dresde. De nouveaux travaux exécutés par ses ordres amenèrent la découverte d'un temple circulaire, soutenu par 48 colonnes d'albâtre.

Découverte d'Herculanum.

Bientôt le gouvernement napolitain intervint et fit suspendre les fouilles, et ce ne fut que plus de vingt ans après, vers 1736, qu'elles furent reprises par ordre du roi Charles III. Une nouvelle entrée fut pratiquée à Résina, et l'on découvrit successivement le théâtre, des temples, des édifices privés, des inscriptions et des médailles qui ne laissèrent aucun doute sur l'identité de ces ruines avec celles de la malheureuse cité d'Herculanum.

Une anecdote rapportée par Winkelmann1 peut donner la mesure de l'esprit qui présida à ces premiers travaux. « Au-dessus du théâtre, dit l'antiquaire allemand, il y avait un quadrige, c'est-à-dire un char attelé de quatre chevaux; la figure placée dans le char était de grandeur naturelle; ce monument était de bronze doré, et Ton voit encore la base de marbre blanc sur laquelle il était assis. Quelques personnes assurent qu'au lieu d'être un char à quatre chevaux, il y en avait trois à deux chevaux chacun; variété dans les rapports qui prouve le peu d'intelligence et de soin de ceux qui ont conduit cette

1 Lettres sur les découvertes d'Herculanum, IVe partie.

n POMPEIA.

fouille. Ces ouvrages de sculpture, comme on le croira sans peine, avaienl été renversés par la lave, écrasés et mutilés; cependant, quand on les i; découverts, toutes les pièces existaient encore. Mais de quelle façon s'est-or conduit lorsqu'on a recueilli ces précieux débris? On les mit pêle-mêle sur ur chariot qui les transporta à Naples; on les déchargea dans la cour du château où ils furent jetés indistinctement dans un coin. Ce métal demeura longtemps dans cet endroit, regardé comme de la vieille ferraille; ce ne fut que lorsqu'on se fut aperçu que plusieurs morceaux manquaient, pour avoir été dérobés, qu'on résolut de mettre en honneur ce qui en restait ; et voici en quoi l'on fit consistecet honneur; on fondit une grande partie du métal pour former en grand les deux bustes du roi et de la reine! »

Heureusement tout le bronze ne fut pas employé à cette destination, et de>

Cheval de bronze du théâtre d'Herculanum.

débris qui restaient on est parvenu depuis, à force de patience et de talent, à composer un magnifique cheval, qui est aujourd'hui un des morceaux les plus précieux du musée de Naples, où l'on conserve aussi quelques-unes des figures de demi-relief qui ornaient le char lui-même.

Cependant, les excavations prolongées h une profondeur de vingt- quatre mètres, dans un massif très-dur, et sous les villes de Porlici et de Résina, étaient fort difficiles, et entraînaient à des frais considérables; aussi les travaux marchaient-ils très-lentement. En 1748, un laboureur creusant un sillon sur le sol de Cività, près du Sarno, heurta une statue de bronze du soc de sa

charrue; on se rappela alors que déjà, en 1689, des paysans avaient trouvé en ce lieu quelques débris antiques, un trépied, et un petit priape de bronze; le terrain fut acquis par le gouvernement, et des fouilles furent commencées. Pompéi élait découverte! Bientôt on reconnut qu'à peu de frais on pourrait la dépouiller tout entière de son linceul de cendres, et, de ce moment, Herculanum fut presque entièrement abandonnée. On avait fait aussi quelques tentatives sur Stabia; mais la cherté des terrains, et le peu d'importance des objets que Ton découvrait y firent également renoncer, et toute l'attention du gouvernement se concentra sur Pompéi.

Dans le commencement, on se contentait de déblayer les édifices pour en retirer tout ce qu'ils pouvaient contenir, puis on les recouvrait avec le produit des fouilles des édifices voisins. Enfin, on conçut l'heureuse idée de rendre la ville au jour en la dégageant des cendres et des scories dont elle est recouverte, et c'est à cette pensée féconde que l'on doit de jouir aujourd'hui de tant de monuments qui auparavant ne faisaient que revoir le jour un instant, et disparaissaient aussitôt à tout jamais. Les fouilles régulières dirigées par les soins et les conseils éclairés du général Championnet, qui, en 1799, occupa le royaume de Naples au nom de la France, celles qui furent exécutées en 1812 et 1813 en présence de la reine Caroline, et depuis par l'ordre du gouvernement napolitain, ont eu les plus heureux résultats. Tous les objets portatifs sont déposés à Naples au musée des Studj, aussi bien que les principales mosaïques et peintures. Parmi ces dernières, celles qu'on ne juge pas dignes d'être détachées de la muraille, sont couvertes de châssis vitrés ou de paillassons.

Les différentes couches qui recouvrent la ville des Morts, comme l'appelait Walter-Scott, forment une hauteur totale de 5m 50 environ, composée de cendres, de lapillo, et d'un peu de terre végétale, dont l'épaisseur varie de 0m 22, à 0,n 60. Le travail est donc très-facile , le lapillo se remuant à la pelle , et presque sans le secours de la pioche. Aussi notre impatiente curiosité s'étonne-t-elle de ne pas voir pousser les travaux avec plus d'activité; il nous tarde d'avoir le mot de tant d'énigmes que les découvertes qui restent à faire doivent plus tard expliquer; mais peut-être aussi est-il heureux de voir procéder avec soin au développement des bandelettes qui recouvrent encore cette cité momie. Cette lenteur même est une garantie pour la conservation tant des monuments mêmes, que des objets si précieux qui s'y rencontrent à chaque pas. D'ailleurs si , tout en déplorant le sort des infortunés Pompéiens , nous ne pouvons nous défendre d'une sorte de jouissance secrète en retrouvant, après dix-huit cents ans, une ville que le Vésuve nous a conservée pendant tant de siècles, il y aurait peut-être un égoïsme coupable envers les générations futures à regretter de ne pas contempler aujourd'hui la totalité de la ville. En effet, à moins d'une nouvelle catastrophe, ce que nous voyons maintenant, ne pouvant plus échapper au sort commun, doit bientôt disparaître pour toujours; mais si les excavations

continuent à être faites avec la même lenteur, il est réservé à nos descendants d'hériter de ce que nous n'aurons pu leur ravir. Les générations à venir auront même sur nous cet avantage qu'en jouissant du spectacle de leurs nouvelles découvertes, elles pourront rétablir à l'aide de nos travaux ce qui aura disparu , et composer ainsi un ensemble complet dont nous sommes privés.

Fontaine du Propylée, ou enti-éedu Forum triangulaire.

Page 1