‹ PompeiaChapitre 135 sur 267 · L. XXXV · texte numérisé non relu

L. XXXV

rence entre les habitations des citoyens que leur décoration et les pièces accessoires que le luxe ajouta à celles qui étaient indispensables. Quand donc nous aurons parcouru en détail la maison de Pansa, expliquant le nom, l'usage et la disposition de chacune de ses parties, ce que nous aurons dit pourra s'appliquer aux diverses habitations que nous aurons à visiter plus tard, et dans lesquelles nous trouverons cependant encore à faire quelques nouvelles découvertes.

Plan de la Maison de Pansa.

L'architecture et la distribution de la maison de Pansa, ses ornements, ses fresques, ses marbres, tout indique qu’elle appartenait à l’un des premiers citoyens de la ville. Découverte de 1814 à 1814, elle occupe une fle entière, insula, c’est-à-dire un espace circonscrit par quatre rues*, et formant un rectangle presque régulier de 98 mètres de longueur sur 37",80 de largeur, entouré d’un trottoir de 0”,66 environ. La facade principale, qui forme le côté méridional du rectangle, donne sur la rue des Thermes; outre la porte qui se trouve au milieu, elle présente six boutiques ; les deux grands côtés de l’île en sont également garnis. Les boutiques qui occupaient ainsi la partie extérieure du rez-de-chaussée de presque toutes les maisons de Pompéi n’ont pour la plupart aucune communication avec le reste du logis, et étaient données à loyer. Nous dirons quelle était la destination de quelques autres, percées de portes ouvrant sur l'intérieur.

Nous passerons en revue les boutiques qui l'entourent avant de pénétrer dans l'intérieur de la maison de Pansa, et nous commencerons

par la dernière, à l’occident, marquée À sur notre plan, et derrière

1, Cicéron appelait le produit de quelques habitations ainsi disposées Merces insularum, le revenu des îles. Ad Atticum, L. XV, ep. 17.

248 POMPEÏIA.

laquelle est une petite cour 2. Dans cette boutique et dans les deux suivantes, 3 et A, on a trouvé des espèces de comptoirs en maconnerie et les couleurs nécessaires à la peinture murale‘. On y voit également des traces d’escaliers qui indiquent que cette partie de la maison avait un second étage. Chacune des boutiques 3 et 4 était accompagnée d’une arrière-boutique 5 et 6.

Les pièces marquées 7, 8, 9, 40, 41 et 12 composaient une boulangerie complète avec toutes ses dépendances. La pièce 7 sans communication avec la rue dut être le magasin de la farine ou du combustible ; mais il serait difficile de décider laquelle des deux boutiques, 9 ou 40, servait au débit de la marchandise ; seulement, si les anciens avaient la même prédilection pour les coins de rue que nos marchands modernes, il doit y avoir présomption en faveur de la boutique 40, qui d’ailleurs était placée sur la rue principale, et qui était accompagnée d’une arrière-boutique 12. La pièce 9 à offert une particularité que Mazois n'a pas manqué de signaler : sur la paroi intérieure du trumeau existait une peinture représentant un serpent, symbole d’une divinité custode, ou gardienne de la maison, et à côté était scellée dans le mur une brique en saillie, qui servait à porter la lampe qui brülait continuellement en son honneur. En face de cette représentation toute paienne, et bien en évidence, était une croix latine en bas-relief, ou du moins un objet qui en a toute la forme; il serait bien singulier qu’il fût permis d’y voir un symbole de la nouvelle religion du Christ.

La pièce la plus intéressante est le Pistrinum * 8, où se trouvent encore trois moulins à bras en lave, à peu près de la forme de nos moulins à café”, des chaudières sur des fourneaux, et le pétrin dans lequel

1. Quatre de ces couleurs étaient dans leur état naturel et n'avaient encore subi aucune préparation; c’étaient du blanc, une sorte de terre verte, de-l’ocre jaune et de l’ocre brune. D’autres couleurs étaient composées ; l’analyse chimique a fait connaître que le rose tirait son principe colorant de l’alun, et que les divers bleus étaient formés d’oxyde de cuivre, de chaux et d’alun.

2. Les peuples de l'Asie connaissaient depuis longtemps l'emploi des moulins quand les Romains broyaient encore le grain dans des mortiers, de là les noms de Pistrinum et Pistor donnés à la boulangerie et au boulanger. On nommait aussi ce dernier siliginarius, de siligo, farine de froment.

3. Pompéi était renommée pour ses meules et ses pressoirs, dont elle faisait un grand commerce. Carto, De re rustica, c. XXII.

on préparait la pâte. On y a trouvé également divers vases de terre cuite qui avaient servi à contenir l’eau, la farine et le sel, et à côté desquels était un puits dont on voit encore la margelle. Dans un angle de cette salle est l'entrée du four dans lequel étaient encore plusieurs pains. Ce four présente une disposition particulière dont nous trouverons plusieurs autres exemples à Pompéi; sa bouche n’ouvre pas directement sur le pistrinum, mais sur une espèce de couloir ou de conduit semi-circulaire ayant à ses extrémités et à des niveaux différents une ouverture sur le pistrinum et sur le magasin 7. Cette espèce de ventilateur avait pour effet d'activer la flamme quand le four était allumé, et plus tard de chasser la buée qui se dégageait du pain déposé dans le four. C’est en avant de ce conduit qu'est l’arc extérieur du four qui se fermait, comme chez les modernes, par une porte de fer sans gonds munie de deux poionées ‘. Au-dessus de l’arc du four était un bas-relief dont il est bien difficile d'expliquer la présence en ce lieu; c’est une image phallique colorée en rouge et accompagnée de l'inscription : Hic habitat felicutas %e

La pièce 11 enfin a dû servir de logement au boulanger. Revenons à la facade sur la rue des Thermes.

La boutique 13, la seule qui communique avec l’intérieur de la maison, témoigne de l’existence, chez les Romains, d’un usage qui s’est perpétué en Italie, et principalement à Florence, où le vinajo a remplacé le dispensator ou institor, comme le petit guichet percé dans la muraille du palais a succédé à la boutique où se tenait à son comptoir l’esclave qui, chez les anciens, était chargé de débiter le vin et l'huile que le propriétaire récoltait dans ses domaines. L'espèce d’arrière-boutique 14 dut servir de demeure au dispensator de Pansa, qui probablement remplissait aussi les fonctions de portier, sa loge ouvrant sur l’Atrium.

Les boutiques 15, 16, 17 et 18 sont entièrement indépendantes les unes des autres ; derrière la boutique 17 est une arrière-boutique 20.

Une pièce plus grande 19, éclairée par une fenêtre sur la rue de la

1. Plusieurs portes semblables provenant de divers fours sont déposées dans le petit musée de la rue du Forum.

2, Une image semblable en terre cuite avec la même inscription a été trouvée rue de Stabia, le 30 avril 1819. Por. Anr. Hist., IV, 5.

Fullonica et contenant un puits et un grand four‘, accompagne la boutique 18. Sur la même rue se trouvent trois appartements, 21, 24 et 25, composés chacun de plusieurs pièces sans communication avec l’intérieur ; ces appartements étaient sans doute loués à quelques familles de ces citoyens qui, n'étant point propriétaires, habitaient des appartements à loyer et étaient désignés sous le nom d’/nquilini?; l’esclave chargé de la perception des loyers se nommait /nsulaire. Dans l’appartement 25, on a trouvé quatre squelettes de femmes avec des boucles d'oreilles en or, des anneaux avec leurs pierres gravées, trente-deux pièces d'argent et beaucoup d’autres objets.

Revenons maintenant à la rue des Thermes et présentons-nous à la porte de la demeure de Pansa. L'entrée principale 22, ainsi qu’on peut le voir par notre plan et par la vue que nous en donnons ici, était, comme toutes celles de Pompéi, fort étroite, très-haute et simplement décorée de deux pilastres avec des chapiteaux de fantaisie. Sur le pilastre de gauche, on a trouvé, le 41 août 1814, l'inscription

suivante peinte en lettres rouges dont il reste peu de traces :

PANSAM AED. PARATVS ROG.

« Paratus invoque l’édile Pansa 3, »

Cest d’après cette inscription que l'édifice qui nous occupe a été désigné sous le nom de maison de Pansa; peut-être était-ce aussi bien la maison de Paratus; peut-être même son propriétaire ne portait-il ni

l’un ni l’autre de ces noms. Toutefois l'inscription étant une de ces

1. Ce four n’a pas le ventilateur que nous avons signalé plus haut.

2. Les Romains regardaient comme une honte de ne pas posséder une habitation en propre, et d’être inquilini, locataires. Pour éviter cette humiliation, les demi-riches se réunissaient trois ou quatre ensemble pour bâtir ou acheter à frais communs une maison dont l’un possédait le rezde-chaussée, l’autre le premier étage, un autre le second, ou une partie de ces étages, etc.

Denys p’Hazrc., X, 32.

3. Beaucoup d'inscriptions trouvées à Pompéi renferment le nom de l’édile Cuspius Pansa.

En voici une dont la découverte remonte au 1° septembre 1764.

CVSPIVM PANSAM AED. FABIVS EVPOR. PRINCEPS LIBERTINORVM.

« Fabius Euporius, prince des affranchis, invoque l’édile Cuspius Pansa, »

Pop. ANT. Hisr., I, 160.

MAISONS ET BOUTIQUES. 251 invocations adulatrices dont on retrouve tant d'exemples sur les murs de Pompéi, il paraît assez vraisemblable qu'elle put être tracée sur la

demeure même de l’édile Pansa auquel elle s’adressait '. Quoi qu'il en

Porte de la Maison de Pansa.

soit, la porte de l’habitation que nous continuerons de nommer la maison de Pansa n'existe plus aujourd’hui, ayant été, comme toutes les autres portes de Pompéi, détruite par le feu du Vésuve ; on sait seulement, par les portes feintes qui ont été trouvées peintes sur plusieurs murailles, et surtout par la porte de marbre de l’un des tombeaux que nous avons décrits, que les portes étaient ordinairement en bois de chêne, à deux battants, à panneaux, et ornées de bulles, gros clous à têtes dorées, et que, comme les nôtres, elles portaient souvent un marteau ; elles étaient ordinairement surmontées d’une imposte éclairant Île vestibule, ce qui explique leur hauteur si peu en rapport avec leur lareur. D’après un règlement de police, elles ne pouvaient s'ouvrir qu'en dedans ; Denys d’Halicarnasse et Plutarque nous apprennent qu’au seul Valerius Publicola, en récompense des services qu'il avait rendus à la

République, il fut permis de faire ouvrir en dehors les portes de la

1. «Je n’ai pas besoin que mes portes se couvrent d’éloges tracés au charbon. »

Impleantur meæ foreis elogiorum carbonibus.

PLAUTE, Mercator, Act. II, sc. 3.

maison qu’il possédait au pied du Palatin. Les portes tournaient sur des pivots, et se fermaient par des verrous perpendiculaires qui entraient dans des œillets creusés dans le seuil. Les linteaux ont tous disparu, mais on à pu reconnaître qu'ils n'étaient ordinairement composés que d’une planche épaisse supportant une architrave en moellons.

Chez les Romains, l’entrée de la maison était placée sous la garde de quatre divinités : Janus qui présidait à l’ensemble de la porte, janua ; Forculus qui avait sous sa protection les battants, fores: Limentinus qui veillait au linteau et au seuil, limen : enfin la déesse Cardea où Carna” qu’on invoquait pour la conservation des gonds, cardines.

D'un passage de Suétone, nous devons inférer que la porte était ordinairement, comme chez les modernes, accompagnée d’une sonnette

Après avoir franchi le seuil du pied-droit*, on se trouve dans un corridor de 2,80 de largeur; c’est le prothyrum ou aditus, que les Grecs appelaient aussi diathyrum et où se tenait le portier, l’ostiarius, accompagné ordinairement d’un chien qui n'était quelquefois qu'une peinture sur la muraille ou une mosaïque incrustée dans le sol, comme nous en verrons un curieux exemple.

Quelquefois des portes percées dans les murailles du prothyrum

donnaient accès à la loge du portier, cella ostiarii ‘, et à des salles

4, Le 1° ou jour des Calendes de juin était consacré à cette divinité. J J V. Ovine, Fastes, L. VI, v. 101 et suiv.

2. « Comme Auguste était fort assidu dans le temple de Jupiter Tonnant, il rèva que Jupiter Capitolin se plaignait qu’on écartàt de lui ses adorateurs, et qu'il lui répondait qu’il lui avait au contraire donné Jupiter Tonnant pour portier. En conséquence, il mit des sonnettes aux combles du temple de ce dernier, comme on en avait déjà mis probablement aux portes, ideo mox tintinnabulis fastigium ædis redimiit, quôd ea ferè januis dependebant. »

SUÉTONE, Vie d’'Auguste, XCI.

3. Franchir le seuil du pied gauche eût été du plus fâcheux augure, et, souvent même, sur la porte du triclinium ou salle à manger, se tenait un esclave dont l’unique emploi était d'éviter à ceux qui entraient le funeste oubli de cet usage.

« Un des esclaves préposés à cet office s’écria : Du pied droit ! »

Exclamavit unus ex pueris, qui super hoc officium erat positus : Dextro pede ! PÉTBONE, Sutyricon, XXX.

4. Une foule de témoignages antiques ne permettent pas de révoquer en doute le singulier

servant d’antichambre. Ces pièces n’existent pas dans la maison de Pansa!.

Au fond du prothyrum on voyait dans le sol comme un second seuil en mosaïque sur lequel on lit le mot sALvE *, souhait de bienvenue pour les visiteurs. Franchissant ce seuil et une seconde porte qui n’existe plus, on entre dans l’atrium ou cavædium AAAA, petite cour rectangulaire de 14°,10 sur 9*,40, enlourée de portiques et partie essentielle des habitations romaines à laquelle correspondent le cortile de l'Italie moderne et le patio des Espagnols ; et qui avait été imitée de l’«brxx des Grecs.

Il existait chez les anciens cinq espèces d’atrium ; le plus simple, et celui de Pansa est du nombre *, était l’afrium toscan, tuscanicum , le seul qui fût en usage dans les premiers temps et que Pline désigne comme ayant été construit ex more veterum, à la manière des anciens. Ce portique n’était point soutenu par des colonnes, mais simplement par quatre poutres dont les extrémités étaient scellées dans les murailles de la maison, et sur lesquelles venaient s'appuyer les quatre toits en appentis qui versaient dans un bassin ou compluvium B, qui occupait le centre de la partie découverte, les eaux de pluie qui de là s’écoulaient ordinairement dans une citerne. L’atrium tétrastyle ne diflérait de l’alrium toscan que parce que les quatre angles du portique étaient

usage d’enchaïiner quelquefois par les pieds l’Ostiarius lui-même pour l'empêcher de quitter son poste.

Tibulle, pour mieux veiller sur sa maîtresse, ne refuse pas de porter les fers aux pieds.

RARE detreclo non ego vincla pedum.

LOT, leg. 5:

Ovide invoque aussi le portier de sa Corinne : « Portier, toi que chargent, d indignité! de lourdes chaïnes, fais rouler sur ses gonds cette porte rebelle. »

Janttor (indignum!) durd religate catend, Difficilem moto cardine pande forem. Amores, L. I, Eleg. 6.

Et plus loin, dans la même élégie : « Puisses-tu (si tu m'’ouvres) être affranchi de ta longue chaine ! »

5e Sie unquam longä relevare catend.

On voit, par ces derniers mots, que la chaîne était longue ; cela était en effet indispensable pour permettre au portier de faire son service.

4. Cette circonstance vient à l’appui de la supposition que nous avons émise que chez Pansa le dispensator était en même temps le portier. Nous trouverons du reste plusieurs autres indications de ce cumul des deux fonctions.

2. Cette mosaique est au musée de Naples, dans la première salle des petits bronzes. Nous en verrons une répétition encore en place à la maison des Vestales.

3. Nous ne croyons pas avec M. Bonnucci que l’atrium de Pansa ait été entièrement découvert.

soutenus par autant de colonnes, ce qui permettait de donner un peu plus d’étendue à la partie découverte.

L'atrium corinthien était le plus beau, le plus vaste et le plus complet de tous. Ses portiques , soutenus par des colonnes, entouraient une cour pavée de marbre dont le centre était occupé par le bassin.

L'ensemble de la cour se nomme atrium ou cavædium, mais, à proprement parler, on appelait cavædium * les portiques, et impluvium la partie découverte, qui se divisait elle-même en deux parties distinctes : le compluvium ou bassin, et l’area, l'aire qui l’entourait.

Les deux autres espèces d’atrium sont beaucoup plus rares ; l’un, l’'atrium displuviatum, ne différait des autres qu’en ce que les toits des portiques inclinés en sens inverse, au lieu de verser l’eau dans l'impluvium , la rejetaient dans des chéneaux contre les murailles de la maison; l’autre, l’atrium testudinatum, qu'on ne connaît que par la description fort obscure qui en est donnée par Vitruve, paraît avoir eu son impluvium couvert d'un toit semblable à une carapace de tortue , testudo, élevé sur des poteaux qui permettaient à l’air et à la lumière de pénétrer dans l’atrium, tout en le mettant à l'abri de la pluie et de l’ardeur du soleil. Quelquefois les autres atrium étaient couverts dans le même but d’un voile teint en pourpre nommé cortina *. Ce voile pouvait avoir encore une autre utilité: celle d'empêcher les regards d’un voisin curieux de plonger dans l’atrium et d'y surprendre les secrets les plus intimes de la vie privée. Si nous en croyons Plaute, cet incon-

vénient était parfois à redouter *.

Page 1