PREMIÈRE PARTIE
I la grosse élégance, ni la sérieuse ri chcsse des rues qui avoisincnt le parc Monceaux ne se sont " étendues à l'avenue de Villiers.
Avec les voies qui
rayonnent vers elle,
cette avenue forme
un quartier bien à part dont le caractère, quoique
tout y soit neuf et très neuf, n'est pas précisément
d'être neuf, mais d'être jeune, un quartier de
jeunes : les gloires récentes, les arrivés de la veille, peintres, sculpteurs, comédiennes, à leurs premiers succès, accourent s'épanouir là, heureux, glorieux d'y briller, ne fût-ce qu'un jour.
11 y a de l'espace, de l'air, du silence ; point de boutiques, point de voilures, peu de passants. C'est morne, mais ce n'est pas triste parce que ce n'est pas grave. Et puis ce n'est pas mauvais ton ; les Balignolles ne s'y sont pas plus glissées que l'avenue Van-Dyck ou que la rue Rembrandt ; un peu de l'un et de l'autre sans doute; cependant ni l'un ni l'autre.
A part quelques vastes et belles demeures, les constructions sont généralement modestes, mais de cette modestie qui n'exclut pas une coquetterie 1res sensible presque partout, très visible et quelquefois même rlsîble dans sa naïveté.
Le plus souvent les façades, qui offrent des échantillons de tous les styles, du plus simple au plus compliqué, donnent en plein sur la rue, n'ayant point cette recherche aristocratique de l'isolement par la cour ou le jardin. C'est que les gens qui habitent là n'ont rien à donner au superflu ; ils ont calculé le terrain qui leur était strictement nécessaire, aussi bien qu'ils ont calculé le prix de ce terrain, et l'on sent que ce qu'ils ont cherché, avant tout, c'a été un toit pour s'abriter et loger la famille ; ce qu'ils ont mis sous ce toit : façade, décoration, n'a
(jas toujours été ce qu'ils auraient voulu, mais ce qu'ils ont pu.
De là une habitation souvent restreinte, mais qui n'en est pas moins gracieuse ou pimpante. Une jolie
ri
femme et de beaux enfants peuvent s'y montrer dans un cadre suffisant. Une grande œuvre peut y trouver la place qui lui est indispensable, l'atelier du peintre ou du statuaire prenant presque partout la moitié de la maison .
Au moment où celle avenue commençait à se bâtir, on vit s'élever une construction qui semblait devoir faire un contraste frappant avec les maisons de ce quartier, où l'on en trouve cependant de tous les styles.
Que serait-elle ?
C'était la question que s'étaient posée ces badauds et ces oisifs qui, n'ayant plus rien à faire qu'à s'en aller droit devant eux en flânant, se donnent pour mission d'inspecter et de surveiller les travaux qui s'exécutent dans le rayon de leurs promenades habituelles.
Lorsque le premier coup de pioche' avait entamé le terrain, les questions avaient commencé, et bien que rien ne se dessinât encore, les conversations avaient pu aller leur train, en voyant les tombereaux des gravatiers charger les amas de pierre et de terre qu'ils avaient apportés là quelques années auparavant. Car il est arrivé cela de particulier pour ce quartier qu'avant de continuer le boulevard Malesherbes, il a servi de décharge pour les terres crayeuses et les pierres qui ont été enlevées lorsqu'on a ouvert ce boulevard à travers un monticule accidenté.
La fouille avait dit quelle serait la disposition de la construction, qui se composerait d'un corps d'habitation sur la rue avec cour derrière.
Mais quelle serait cette construction?
Sur ce point les raisonnements, les suppositions, les explications avaient d'autant plus varié que ce qu'on voyait sortait do l'ordinaire.
Était-ce une petite église, un temple, une école, un atelier, une habitation particulière ? Chacun avait eu son idée.
Lorsque la construction avait été complètement élevée et qu'on avait commencé à descendre le ravalement, tout le monde avait pu voir que l'explicatiori « maison » était la seule bonne ; mais, comme la façade de celte maison était ornée de pilastres cl de colonnes avec entablement, corniche, cymaise, tympan, frise, architrave, ornement d'oves, lambrequins cl méandres, le tout 1res développé cl traité avec grand soin, ceux qui avaient parlé de temple ou de toute autre chose n'avaient point été trop honteusement battus.
En réalité, c'était une maison grecque telle que les successeurs d'Ictinus et de Gallicrate eussent pu en construire une à Athènes, et que l'architecte parisien qui l'avait élevée s'était appliqué à approprier aux usages de la vie moderne, tout en lui conservant, partout où cela était possible, la pureté du style classique.
Qu'on eût la fantaisie de se faire construire une maison de ce genre, c'avait été un nouveau sujet d'étonnement et de bavardage pour les curieux.
Qui donc devait habiter cette maison grecque
où la recherche du conforl s'alliail à celle de l'élégancp ?
Ceux qui s'intéressaient à ces questions avaient vu une dame d'une cinquantaine d'années venir pres-
que chaque jour visiter les travaux et parler eu propriétaire aux entrepreneurs el aux ouvriers.
Bien que n'étant plus jeune, cette dame avait coiisei"vé des restes d'une grande beauté, et n'étaient ses cheveux blancs qu'elle ne cherchait point à cacher, on ne lui eût certes pas donné cinquante ans ; avec cela un air de distinction dans toute sa personne, de
la douceur et de la bonté dans le regard, de l'affabilité dans les manières, mais aussi quelque chose de maladif sur son beau visage pâle, de fatigué, d'épuisé dans son attitude.
Elle se nommait madame Casparis ; elle était veuve d'un négociant de Marseille mort depuis vingt ans, et cette maison qu'elle faisait construire était pour son fils Georges Casparis, le statuaircj eu ce moment à Rome, ou il achevait sa dernière année d'études à la villa Médicis ; et elle voulait la lui offrir pour l'habiter avec lui lorsqu'il rentrerait en France.
C'était un naufrage qui avait rendu madame Casparis veuve ; en revenant de Taganrog, où il avait un comptoir pour le commerce des grains, Jean Casparis montait un petit vapeur qui avait été abordé dans la mer Noire et qui, en coulant à pic, avait englouti avec lui son équipage et ses passagers.
Madame Casparis aimait tendrement son mari, qu'elle avait épousé par amour, et qui, en dix années de mariage, ne lui avait pas causé un chagrin ; cette catastrophe avait été pour elle un coup effroyable qui l'avait écrasée, et qui peut-être l'eût tuée ellemême si elle n'avait pas eu un fils. L'enfant avait sauvé la mère. Elle avait vécu pour lui. Elle avait retrouvé de la force, elle s'était relevée pour ce petit être qui resterait seul au monde si elle s'abandonnait et se laissait aller au découragement.
Mais, si elle avait voulu vivre pour lui, par contre,
elle avait voulu qu'il vécûl pour elle; dans son isolement et son désespoir il lui fallait quelqu'un à aimer, mais encore il lui fallait quelqu'un qui l'aimât, qui le lui dit, qui le lui montrât à chaque heure.
Au moment de cette catastrophe l'enfant venait d'être mis au collège : elle l'en avait retiré, se donnant à lui entièrement du malin au soir et du soir au matin ; la nuit dormant près de lui, souvent même lii main dans la main ; le jour se faisant son précepteur et suppléant les maîtres qu'elle lui avait donnés, aussi bien le maître de latin, de français, que le maître de dessin et de gymnastique ; apprenant ce qu'elle ne savait pas pour le lui enseigner, ne reculant devant rien : peine, fatigue, ennui, tout lui étant bon à faire ou à apprendre, pourvu que cela dût servir à son fils, à son éducation, à sa santé ou à son plaisir.
Les affaires de son mari étaient prospères, mais cette mort subite était un désastre qui les avait gravement compromises, la main du maître n'étant plus là pour les diriger et les soutenir. Cependant la liquidation, menée par des gens d'affaires, lui avait laissé à elle, mais non à son fils ruiné, un actif de cinq à six cent mille francs et une maison de campagne aux environs de Marseille, du côté des Aygalailes.
C'était là qu'elle s'était retirée, consacrant ses
trente mille francs de rente à l'éducation de son fils, vivant simplement, mais convenablement, ne faisant pas plus d'économies que de dettes.
Celte villa, construite sur une colline rocheuse, au milieu d'un bois de pins eL en vue de la mer qui baignait l'exlrémité de son parc, était dans une situation à souhait pour élever un enfant, qui trouvait là,
sans sortir, l'air pur, le soleil et l'espace; aussi le petit Georges Casparis, qui se fût peut-être étiolé dans les étroites cours d'un collège, y avail-il grandi el s'y élail-il développé sans avoir jamais une journée d'indisposition ni même une heure de ces petits malaises dont les écoliers profilent avec tant d'empressement quand une leçon les ennuie : vigoureux, souple, habile à tous les exercices du corps, résistant
h foules les fatigues, insensible à l'extrême chaleui" comme au grand froid.
C'est un axiome qu'émettent les pédagogues, proviseurs, maîtres de pension, professeurs, et que répètent les parents qui, pour une raison ou pour une autre, ne peuvent pas faire l'éducation de leurs enfants ou la surveiller, que les garçons ne peuvent s'instruire qu'en commun et en polissant pendant diï ans avec leurs fonds de culottes les bancs des collèges. Cependant Georges Casparis, dirigé par de bons maîtres et surveillé par sa mère qui travaillait souvent avec lui, n'avait pas fait un mauvais élève, et, bien qu'il usât plus de souliers à courir librement en plein air que de fonds de culottes à rester assis, le dos voûté el la poitrine rétrécie, pour copier et recopier tout le fatras qu'on appelle des devoirs de classe, il avait plus d'une fois étonné les amis de sa mère qui venaient la voir dans sa retraite et qui interrogeaient d'un air railleur a ce pauvre garçon élevé en femme » . S'il avait eu un chant de Y Enéide à expliquer dans son année, il savait ce que c'était que {'Enéide, qu'on lui avait lue en entier dans une bonne traduction ; et chose plus extraordinaire encore, il connaissait même Virgile. Si on l'interrogeait sur VIliade, il ne s'en était point tenu au chant qu'il avait dû traduire et il pouvait parler du poème entier, depuis le premier chant jusqu'au dernier. De même pour Sophocle, ii savait que l'œuvre du tragique
grec ne se bofnail pas au seul Œdipe roi. II osail même avoir un sentiment personnel sur ce qu'il avait lu, et c'était sans rougir qu'il expliquait aux gens graves qui voulaient bien s'entretenir avec lui, que VIpkigénie d'Euripide lui paraissait admirable et celle de Racine ridicule, ce que bien certainement il ne se fût pas permis s'il avait suivi les classes du collège; d'abord parce que le peu qu'il aurait connu de ces deux pièces ne lui aurait pas permis d'avoir la moindre idée de l'une ni de l'autre; et puis parce qu'on lui aurait enseigné là quelques phrases toutes faites qu'il auraitrépétées jusqu'au jour où il aurait pu avoir une opinion, si toutefois il avait eu jamais le temps de s'en faire une.
De ses différents professeurs, le préféré de Georges avait été son maître de dessin.
C'était un peintre de talent qui, n'ayant pas les reins assez forts pour se faire à Paris la place qu'il
avait la conscience de mériter, était revenu tristement dans son pays natal, désenchanté de ia vie, mais non de l'art qu'il aimait toujours passionnément et qu'il servait même plus fidèlement que beaucoup de ses anciens camarades arrivés aux honneurs ou
à la réputation, et que le succès avait jetés dans le métier.
Sous sa direction intelligente et dévouée, Georges Gasparis avait fait de tels progrès que souvent le brave homme ne pouvait s'empêcher de s'écrier :
— Quel malheur que vous ayez de la fortune I Vous feriez un grand artiste. Vous êtes doué.
C'était une règle pour madame Gasparis d'assister à toutes les leçons de son fils, non dans la salle même de travail où se donnaient ces leçons et de façon à être sans cesse sur le dos des professeurs, mais en se tenant dans un petit salon en communication avec cette salle, et d'où elle entendait tout ce qui se disait pendant ces leçons, les explications aussi bien que les observations, les gronderies et les compliments.
— Et en quoi donc la fortune empêche-t-elle d'être un grand artiste ? avait-elle répondu un jour en quittant sa place pour venir dans la salle de travail.
— En ce qu'elle conduit les gens riches au dilettantisme, qui fait des amateurs et non des artistes.
— Fatalement?
— Je n'oserais pas l'affirmer d'une façon absolue ; mais enfin, il faut reconnaître que, quand on n'a pas besoin de travailler, on ne travaille pas; or, si bien doué qu'on soit, on ne devient un artiste, un vrai artiste, que par le travail, et cela dans tous les arts, la pein-
turc comme la musique ou comme là littérature ; voyez les œuvres des amateurs quand elles sont eiposées au grand jour cl soumises au jugement du public!
— Et si Georges travaillait?
— Ahl s'il travaillait! certes il irait haut, très haut ; car je n'ai jamais vu un élève mieux doué que lui, aussi bien pour le sentiment que pour la main; mais travaillerait-il ? C'est une douce chose que la rêverie. C'en est une commode que l'à-peu-près. El quand on n'obéit pas à la dure loi de la nécessité, on flotte entre les deux : on rêveàce qu'on fera demain; ou bien on se contente de ce qu'on a fait la veille. L'art n'accepte ni la rêverie, ni l'à-peu-près; il veut l'effort, l'effort persévérant, sans cesse répété; et tout effort est assez fatigant, assez douloureux pour qu'on ne se l'impose pas volontiers quand on peut faire autrement.
— Je n'ai pas peur de l'effort, au contraire, avait dit Georges, qui lâchait de comprendre ces distinctions un peu abstraites pour lui.
C'avait été une lourde responsabilité à prendre que le choix d'une carrière pour son fils, et qui, dans ses nuits, lui avait fait de longues heures sans sommeil.
Un .seul point était arrêté dans sa volonté, sur tout le reste hésitante et perplexe : il ne serait pas oisif; il ne vivrait pas de son revenu en attendant celui
que lui apporterait un jour la femme riche qu'il épouserait.
Tutrice de son fils, elle avait, îl est vrai, pour l'assister, un subrogé-tuteur qui était un oncle paternel de Georges; mais ce frère de son mari, lancé dans
de grandes affaires et tout entier à l'ambition, n'avait guère le temps de s'occuper de sa belle-sœur et de son neveu ; comment penser à une femme et à un enfant qui, en somme, n'avaient besoin de rien, quand toute son intelligence, tous ses elîorts étaient pris par ses occupations personnelles? Cependant, comme
eétait un homme aimable et poli qui pratiquait la religion des convenances, il ne manquait jamais de répondi-e à sa belle-sœur toutes les fois que celle-ci le consultait, ce qui arrivait fréquemment; mais sa lettre était toujours la même, à ce point qu'on pouvait croire qu'il la prenait sur son copie de lettres: «J'accepte les j eu\ fermés ce que vous me proposez dans l'intérêt de Georges; vous savez quelle confiance j'ai en votre jugement droit et sûr. Faites donc comme vous dites et croyez-moi votre dévoué. » Quelquefois au lieu de « jugement droit et sûr », il y avait « jugement sûr et droit » ; mais c'était le seul changement qu'il se permit ; quant « aux yeux fermés » , ils ne s'ouvraient jamais.
A quoi bon lui demander conseil? Si elle lui écrivait, il lui répondrait par saleltreordinaire : « J'accepte les yeux fermés » ; si elle allait le voir, il l'écouterait en apparence avec le plus vif intérêt, mais, en réa- ■ iité, en pensant à toute autre chose qu'à ce qu'elle lui dirait, et sa réponse serait : « Je m'en rapporte les yeux fermés à votre jugement droit et sur. »
Il fiillait donc qu'elle se décidât seule.
Commerçant, Geoi^es ne voulait pas l'être; et elle ne désirait pas elle-même qu'il le iùi pour continuer son pèie et mourir peut-être comme lui.
De quel droit eût-elle exigé qu'il se fit magistrat ou ingénieur?
S'il n'allait pas haut, très haut comme on le lui
prédisait, il trouverait toujours dans l'art une occupation pour sa vie, et pour son intelligence une excitation. Qu'importait qu'il gagnât ou ne gagnât pas d'argent !
■ Artiste, elle pouvait l'accompagner, vivre près de lui, avec lui, jusqu'au jour où il se marierait et où il aurait des enfants. Quelle douce espérance pour elle!
Mais cette considération, qui eût peut-être entraîné une mère moins dévouée, était justement celle qui l'empêchait de se décider dans ce sens. Ce n'est pas à elle qu'elle devait penser, c'était à lui. Ce n'était pas ce qui pouvait être bon pour elle qu'elle devait rechercher, c'était ce qui pouvait être le meilleur pour lui.
Et longuement, anxieusement, eile avait poursuivi celte recherche, résistant à son fils, se résistant à eUe.
— Attendons; nous verrons plus tard; rien ne presse; finis tes classes et travaille toujours.
Mais, par la force même des choses, ce travail avait été dirigé plutôt du côté artistique que du côté scientifique. Ne fallait-il pas qu'il apprit à connaître dès maintenant ce qu'il pratiquerait peut-être un jour?
C'était ainsi qu'il avait soigneusement étudié l'histoire de l'art chez les ÉgypUens et les Assyriens, puis dans le moyen âge, la Renaissance et les temps modernes.
Les jours de congé, il avait souvent visité le musée de Marseille qui, sans être bien riche en œuvres remarquables, possède cependant dans la galerie des antiques quelques morceaux curieux de l'art grec Irouvés dans le pays même ou apportés de l'Orient par des négociants et offerts à la vilie.
A Toulon, ils avaient été voir les cariatides de Pug'et qui soutiennent le balcon de l'hôtel de ville; à Avignon, le château des papes; à Arles, l'amphithéâtre romain; à Orange, le théâtre et l'arc de triomphe de Germanicus; à Saint-Chamas, le pont Flavien.
Une année, pendant les vacances, elle l'avait conduit à Florence et à Pise, l'année suivante à Rome, la troisième à Venise.
El pendant les soirées d'hiver, quand la journée de travail était finie et que les devoirs donnés par les professeurs étaient faits, les leçons sues, le temps se passait à regarder des ouvrages à gravures représentant les monuments ou les œuvres d'art de tous les pays.
Comment les dispositions naturelles de l'enfant, le goùl du jeune homme ne se fussent-ils pas développés?
En même temps ses progrès en dessin continuaient et de plus en plus souvent, son maître s'écriait :
— Ah! si vous n'étiez pas riche!
Enfin, le moment que M'" Casparis avait toujours reculé éUait arrivé : les classes finies, il avait fallu se prononcer.
C'est-à-dire qu'il avait fallu céder.
Comment eût-elle résisté à son fils qui la priait ?
Comment se fût-elle résistéà elle-même?
Comment n'eùt-*lle point partagé des espérances, qui pouvaient n'être que des illusions, mais qui pouvaient être aussi des réalités?
Mais, pour la première fois de sa vie, le subrogétuteur, lorsqu'elle lui avait soumis sa résolution, n'avait point répondu : a J'accepte les yeux fermés ce que vous me proposez, et je m'en rapporte à votre jugement droit et sûr. »
— Artiste! quelle drôle d'idée! C'était donc vrai? Sans doute il avait entendu parler de cela. Georges lui-même l'en avait entretenu en lui montrant des petites machines en terre qu'il pétrissait et qui n'étaient pas belles du tout; mais jamais il n'avait pris cette fantaisie au sérieux. Qu'on se fit artisie plutôt que de creverde faim, cela se comprenait ; en somme cela valait encore mieux que de se laisser mourir ou de se décider à voler. Mais quand on avait une petite fortune, pourquoi ne pas employer son intelligence à l'augmenter? Cela était facile. Pour lui, il était prêt à aider son neveu de ses conseils. Mais quant à approuver une résolution qui ne tendait à rien de moins qu'à mener un honnête garçon qu'il aimait, à tra-
vaiiler comme un manœuvre, c'était une responsabilité dont il ne se chargerait jamais.
Et dans son dévouement pour son neveu, il avait voulu le voir lui même, afin de lui adresser les observations d'un homme qui connaît la vie et qui ne se laisse pas leurrer par les chimères de la vingtième année.
Et ces observations, il les lui avait faites amicalement, mais aussi avec fermeté, en se plaçant non au point de vue du sentiment, ce qu'il ne faisait jamais, mais au point de vue pratique, ce qui était son fort:
— Vois-tu mon garçon, il n'y a en somme que deux manières de gagner sa vie en ce monde : la première consiste à travailler soi-même, la seconde consiste à faire travailler les autres à notre profit. Eh bien, si je ne me trompe, quand on est artiste, on travaille soi-même, n'est-ce pas, sans l'aide de personne, avec sa tête aussi bien qu'avec ses mains, c'est-à-dire qu'on s'use doid)lemenl, et cela pour un travail limité. Si lu rélléchis, je suis sûr que tu comprendras que c'est là un métier de dupe, et que tu ne le prendras pas, tu es trop intelligent pour ça.
Cependant Georges Casparis l'avait pris, ce métier de dupe.
Quittant Marseille avec sa mère qui, bien entendu, avait voulu le suivre, il était venu s'établir à Paris et
il était entré à l'École des beaux-arts, dans l'atelier de Joufiroy.
L'argent dont il pouvait largement disposer pour
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ses fantaisies et ses plaisirs ne l'avait pas empêché de travailler, et donnant un démenti à son vieux maître de dessin de Marseille, il avait, au bout de cinq ans d'études sérieuses, remporté le grand prix de sculpture.
Il élail alors parti pour Rome, où sa mère ne l'avait pas suivi, mais où elle avait été passer près de lui quelques mois tous les ans.
Ne fallait-il pas lui laisser un peu de liberté?
Et puis le climat de Rome était mauvais pour sa santé affaiblie, et les médecins ne lui avaient permi?de rester en Italie que pendant les mois d'hiver.
D'ailleurs, sa présence était nécessaire à Paris, car elle voulait que son fils, en rentrant en France, trouvât un atelier où il pût travailler et produire le chefd'œuvre qu'elle altendait de lui, et c'était pour faire construire cet atelier qu'elle avait acheté le terrain de l'avenue de Villiers.
Jusqu'à ce jour ils avaient mené la vie d'apprentissage et d'épreuves, lui à Rome, elle à Paris ou sur la roule de Paris à Rome; maintenant ils allaient être réunis, et c'était une existencede paix et de tranquillité qui allait commencer pour eux, — pour lui de gloire.
ETTE maison de l'avenue de ViUiers était une surprise que M"* Casparis voulait faire à son fils, qui ne savait rien de sa construction, et ne se doutait guère qu'à retour à Paris il troum bel et grand atelier it à le recevoir, et dans
^ J pourrai!, le lendemain
même de son arrivée, se mettre au travail.
Avant de décider l'acquisition de ce terrain et la construction de cette maison, M""" Casparis avait longtemps hésité, car c'était chose grave pour elle qu'une pareille résolution à prendre.
Son fils aimerait-il ce qu'elle aurait fait faire pour lui?
Heureusement ils avaient assez souvent parlé ensemble de cette maison idéale, que tant d'artistes construisent en rêve, pour qu'elle sût quels étaient à ce sujet ses idées et ses goûts.
Combien de fois les lui avait-ïl expliqués et développés dans leurs promenades sous tes ombrages solitaires des villas des environs de Rome, ou au milieu des bois d*Albano et de Tivoli en marchant côte à côte !
— Quand j'aurai gagné une bonne somme...
C'était ainsi qu'il commençait toujours, car la maison qu'il bâtissait dans sa tête, il voulait l'olTrir à sa mère et ne pensait pas à la recevoir de celle-ci; or, comme il ne lui était rien revenu de la succession de son père, dévorée par les gens d'affaires, et que leur fortune appartenait en propre àsaraère, ilfallait bien qu'il eût gagné la bonne somme dont il parlait pour réaliser son désir.
Donc, quand il aurait gagné une bonne somme, il achèterait un terrain du côté du parc Monceaux , sur lequel il ferait élever une petite maison, une toute petite mai-son, juste assez grande pour les loger tous deux. S'il faisait des économies sur le terrain et le cube de construction, c'était parce qu'il voulait que cette construction fût très soignée. Là-dessus il avait des idées arrêtées, des principes dont il ne se dépar-
tirait jamais : ce qu'il voyait chaque jour, ce qui l'entourait, ce qui lui appartenait devait être beau : choses matérielles, gens, bêtes ; jamais il n'habiterait une maison dont il serait propriétaire si elle manquait de style ; jamais il ne se ferait servir par un domestique camard ou boiteux. Le style qu'il voulait pour sa maison, c'élail le style classique, grec et non romain ; et il avait longuement expliqué comment ii comprenait ce style. Pour la distribution intérieure, il était beaucoup moins exigeant : — au sous-sol la cuisine, la cave, la salle de bain, le calorifère, — au rez-de-chaussée une salle à manger et un salon en communication avec l'atelier, qui devait être vaste et très haut; ce sont les peintres qui peuvent faire de leur atelier un salon, parce que la peinture n'est pas sale; mais les sculpteurs, qui ont besoin déterre glaise mouillée, de baquets el d'épongés, et qui vivent dans la poussière du marbre ou du plâtre, ne peuvent travailler que dans un véritable atelier où l'on n'a pas souci de la propreté : — au premier étage l'appartement de la mère; au second celui du fils.
Décidée enfin à faire exécuter ce plan. M"' Casparis ne lui avait apporté que de légères modifications : les appartements de son fils seraient au premier étage ; les siens, à elle, seraient au second : depuis longtemps elle n'était plus qu'une mère ; ce ne serait pas chez elle qu'on viendrait, ce serait chez lui; — l'atelier, au Heu d'être dans la maison même
où il prendrait trop de place, serait dans In cour, appliqué contre la maison, de façon à lui donner tout l'espace nécessaire et à ce que des statues ou des groupes de hauteur monumentale fussent à leur aise sous son vitrage ; enfin, dans cette cour, assez grande, il y aurait une écurie, afin que Georges pûl avoir un cheval de selle qu'il monterait tous les jours, ce qui l'obligerait à faire de l'exercice et à ne pas s'absorber dans le travail.
Puisque désormais ils habiteraient Paris, elle n'avait plus besoin de sa maison des Aygalades : elle l'avait vendue et elle avait destiné le prix qu'elle en avait tiré, — prix plus que double de celui de l'acijuisition, — à sa construction de l'avenue de Villiers et à son ameublement.
Quoique ce fussent là pour elle de lourdes alTaires, elle avait cependant un souci qui la tourmentait plus que les marchés à conclure avec le propriétaire des lernùns et les différents entrepreneurs de la construction — c'était cette construction même.
Sans avoir reçu une forte éducation première, elle n'était cependant pas une ignorante, et en suivant son fils dans ses éludes, elle avait appris beaucoup de choses que les femmes ne connaissent pas ordinairement; mais enfin, bien qu'elle pût parler de l'ordre dorique, de l'ordre ionique, de l'ordre corinthien, de l'ordre composite en sachant ce qu'elle disait etsans s'exposer à attribuer les feuilles d'acanthe
à l'ordre dorique, ou de confondre les modillons de l'ordre dorique avec ceux en forme de S de l'ordre corinthien, elle n'était pas assurée pourtant que l'architecte ne commettrait pas quelques hérésies de style qu'elle laisserait échapper elle-même et qui scandaliserai! son fils quand celui-ci les verrait.
Que de tourments pour elle, dans cette inquiétude qu'elle n'osait pas cependant calmer par des questions directes.
Alors quand un doute la prenait, c'étaient des détours sans fin pour arriver à dire, sans le dire franchement :
— Est-ce bien réellement grec?
— Jamais les Athéniens de Périclès, disait l'architecte, n'ont été aussi Gi'ccs que nous.
— Ah ! ne plaisantez pas.
— Je ne plaisante pas, je vous assure; ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient, et d'instinct ils pouvaient s'égarer dans des innovations : nous , nous savons ce que nous faisons, et il n'y a pas de danger que nous fassions quelque chose d'original ; c'est classique, c'est pur.
A mesure que la maison approchait de sa fin, une inquiétude d'un autre genre la tourmentait : la verrait-elle s'achever? aurait-elle la joie d'en faire les honneurs à son fils ?
Sa santé, depuis longtemps délabrée, était devenue de plus en plus mauvaise : la marche de
raflaiblissemenl élait sensible chaque jour, même pour elle.
— Nourrissez- vous, lui disait son médecin, prenez des forces; dans voire étnt, ce qui est mauvais c'e^t la dénutrition.
Tout ce qu'on lui ordonnait elle le faisait consciencieusement, mais l'afraiblissement continuait, et il était évident que si les choses conlinuaient ainsi, elle n'en avait pas pour longtemps à vivre; elle le sentait.
Vivrait-elle jusqu'au retour de son fds?
Le revoir! L'installer dans cette maison qu'elle avait été si heureuse de faire construire pour lui !
— Hàtez-vous, disait-elle à l'architecte, promettez une prime aux entrepreneurs s'ils finissent leurs travaux avant l'époque convenue.
D'autre part, elle disait à son médecin qu'elle voulait voir chaque jour :
— Soutenez-moi, prolongez-moi; je ne vous demande pas des années, je vous demande quelques mois, quelques jours.
Et elle se fixait une époque.
Celle du retour de son fils en France : Et comme beaucoup de malades désespérés, elle trouvait dans cette date un soutien : ce qu'elle demandait était si peu ; n'est-il pas possible de prolonger sa vie par un effort de volonté? li lui semblait que cela devait être en s'observant bien ; en faisant tout ce
que les médecins ordonneraienl; en ne vivant que pour vivre.
Et le temps qu'elle pouvait prendre sur le traitement méticuleux qu'elle s'imposait et dont elle exagérait la rigueur, elle l'employait à presser les entrepreneurs et les tapissiers.
Bien souvent elleavait été sur le point d'écrire à son fils pour lui demander de hâler son retour; plusieurs fois même elle avait commencé sa lettre ; mais jamais elle n'avait poussé son idée jusqu'au bout.
Devait-elle l'inquiéter?
Et puis, d'autre part, la maison n'était pas finie ; cette surprise qu'elleavait si laborieusement préparée et dont elle s'était promis une si grande joie serait donc manquée.
Il fallait attendre, attendre encore jusqu'à l'extrême limite.
On revient vite de Rome à Paris; elle aurait le temps de le prévenir et il arriverait toujours pour qu'elle le pût embrasser.
Si chaque jour qui s'écoulait était un jour de vie pour elle, — et elle avait la terrible certitude que ceux qui lui restaient étaient strictement comptés, — c'était aussi un de moins à attendre.
Encore deux mois, encore un, encore quelques semaines, encore quelques jours seulement.
Enfin les pièces du rez-de-chaussée et du premier étage, c'est-à-dire celles qui devaient servir à son
lils, iJtaienl terminées comme ameublement, et elle avait déjà commencé à installer au second étage son vieux mobilier qu'elle conservait pour son usage personnel lorsque, se sentant plus faible, elle avait été obligée de s'aliter.
Par suite de ce déménagement commencé, son appartement se trouvait dans le plus complet désordre, et il ne restait guère en état que la chambre à coucher; cependant elle avait résisté aux instances de ses domestiques, une vieille cuisinière et un vieux valet de chambre à son service depuis plus de trente ans, qui voulaient qu'on ta transportât dans la maison neuve de l'avenue de Villiers, où l'on pourrait la mieux soigner et où l'on trouverait tout ce qui manquait dans cet appartement démeublé.
Elle avait opposé le même refus à son médecin ; mais avec lui elle l'avait appuyé d'une raison à laquelle il n'y avait guère à répondre :
— Je ne veux pas que cette maison neuve, si gaie, si riante, que j'ai eu tant de bonheur à préparer pour mon fils, soit attristée par un souvenir qui la lui rendrait peut-être inhabitable.
— N'ayez donc pas ces idées; nous n'en sommes pas là, Dieu merci ! Nous en sommes loin.
— Si , docteur, nous en sommes là ; je lesens ; peutêtre cela vaut-il mieux ainsi : j'aurais été certes bien heureuse d'habiter cette maison avec mon fils; mais puisque je dois mourir, il vaut mieux que je ne l'ha-
bite pas du tout et que je meure ici ; cela sera moins Irisle pour Georges. Après tout, ne me trouvcra-t-il pas à chaque pas dans cette maison ? j'y serai pour lui; ce sera sa mère vivante, non sa mère morte qu'il reverra, et je sens que cela vaudra mieux.. . pour lui.
Elle ne se trompait pas.
Elle était morte, en effet; et bien qu'elle eût prévenu son fils aussitôt qu'elle avait perdu l'espérance d'échapper à celte dernière crise, comme elle avait échappé à celle qui avait précédé celle-là, il n'était pas arrive à temps pour recevoir son dernier baiser.
Si la mère avait ardemment désiré et anxieusement attendu le retour de son fUs, le fils avait vivement désiré sa réunion avec sa mère.
Cette séparation de cinq ans avait été longue pour lui et à mesure que le temps s'était écoulé, plus longue et plus lourde.
Enfant, il avait aimé sa mère d'instinct, sans bien savoir pourquoi, ni comment, ni combien : il était joyeux lorsqu'il la voyait, chagrin lorsqu'il ne la voyait pas ; il avait plaisir à l'embrasser, plus grand plaisir encore à être embrassé tendrement, longuement caressé par elle ; mais jamais à sa joie et à son plaisir ne s'était mêlée une pensée de reconnaissance : elle était sa mère et par cela seul il trouvait tout naturel qu'elle fût pour lui ce qu'elle était; il ne sentait pas, il n'imaginait pas qu'il y eût une autre manière d'être mère.
C'était plus tard, dans la séparation, par l'épreuve et l'expérience de la vie, par la comparaison de ce
qu'il voyait avec les tendres souvenirs que son cœur gardait qu'il avait senti ce qu'elle avait été. Alors un sentiment de reconnaissance émue lui avait fait désirer de rendre à cette mère tendre et dévouée ce qu'elle lui avait donné; de vivre pour elle, comme elle avait vécu pour lui.
Maintenant les rôles seraient intervertis : il serait la mère ; elle serait l'enfant. Les années et le travail avaient fait de lui te fort: les années, les fatigues, les maladies avaient fait d'elle la faible. Maladive, il la soignerait comme elle-même elle l'avait soigné enfant. Elle l'avait promené, amusé, distrait; à son tour, il la promènerait, il l'amuserait, il la distrairait. Elle l'avait instruit, il l'instruirait. Elle l'avait aimé enfant, il l'aimeraiidemème, ne lui faisant pas plus sentir sa faiblesse qu'elle ne lui avait fait sentir la sienne; la relevant au contraire, comme elle-même l'avait relevé, soutenu, encouragé.
— Ma mère !
Ce mot dirait tout.
Les indifférents ou les imbéciles salueraient, les intelligents admireraient.
Quelle bonne vie ils allaient organiser à eux deux.
Le jour, le travail ; au déjeuner, au diner, à la soirée, l'intimité du lête-à-téte : « (Ju'as-tu fait ? que vas-tu faire? » ce serait là qu'ils échangeraient leurs
espérances; qu'ils se consulteraient, qu'ils s'entendraient, car jamais il n'entreprendrait rien sans lui demander conseil; où en Irouverait-il un plus sûr, plus éclairé? la femme de tète en elle était l'égale de la femme de cœur.
Elle était musicienne ; de temps en temps, aussi souvent que possible, il la conduirait à l'Opéra, et pour cela il la ferait belle.
Elle aimait la campagne ; toutes les semaines régulièrement ils prendraient une pleine journée pour faire une excursion aux environs de Paris, dans les bois, sur les collines d'où se déroulent de si beaux horizons.
Ce serait elle, la maîtresse de la maison, qui ferait les invitations, qui recevrait leurs amis, et ceux-ci raimeraient, l'estimeraient, l'admireraient comme elle le méritait.
Ainsi chacun de son côté, elle à Paris, lui à Rome, elle pour lui et lui pour elle ; ils avaient ai-rangc leurs rêves, préparé leurs surprises.
Et en arrivant, il l'avait trouvée froide sur son lit de mort.
Le coup avait été terrible.
Et ce qu'il avait appris, ce qu'on lui avait dit , l'avait rendu plus écrasant, plus cruel encore.
— Nous avons tout fait pour que madame ne reste pas dans un appartement démeublé, avaient
dit les domestiques, mais elle n'a pas voulu nous écouter; elle avait son idée.
II n'avait pas besoin qu'on la lui dit cette idée.
Elle expliquait sa mère : depuis le jour où elle s'était enfermée avec lui aux Aygalades, jusqu'à sa dernière lueur, sa vie n'avait eu qu'une inspiration : le dévouement.
El lui, il n'aurait jamais rien pu faire pour elle.
Au moment même où il allait pouvoir enfîn lui rendre un peu de ce qu'elle lui avait si généreusement donné, elle mourait.
Il avait cru qu'ils allaient vivre ensemble, et ce serait seul qu'il vivrait.
De ses projets, de ses espérances, de ce qu'il avait combiné, caressé, il ne restait qu'un souvenir.
— J'aurais fait...
En revenant du cimetière, il voulut entrer ets'installer tout àc suite dans cette maison qu'elle lui avait préparée.
Mais l'émotion fut si poignante qu'il resta longtemps anéanti dans son atelier, n'osant pas visiter ces pièces qu'ils devaient habiter ensemble.
Cet atelier vaste et élevé, aux murs peints en rouge étrusque, était tout prêt pour le travail; sur ses murs étaient accrochés les esquisses et les moulages qu'il avait laissés à Paris avant son départ pour
Rome ; çà et là se voyaient des selks de toutes dimenttons et de toutes hauteurs, c'est à dire de ces sortes d'établis à plate-forme tournante sur lesquels les sculpteurs exécutent leurs groupes, leurs statues, leurs bustes, et qui sont pour eux ce que les che^ valets sont pour les peintres; puis dans un coin étaient rangés les baquets pour la terre glaise, les seaux pour l'eau; le mobilier était complété par deux grandes tables en chêne, deux longs divans recouverts en vieux cuir, des fauteuils et des chaises.
Assis devant l'une de ces tables, la tête enfoncée entre ses mains, Casparis était là depuis longtemps déjà, lorsque machinalement et sans trop savoir ce qu'il faisait, il ouvrit un des tiroirs de cette table; il s'y trouvait du papier à dessin, des fusains, des crayons.
Alors une idée traversa son esprit bouleversé : pourquoi n'essayerait-il pas de se mettre tout de suite à l'esquisse du monument qu'il voulait élever à sa mère ? sans doute il n'était pas maître de son esprit et de sa volonté; sans doute sa main était crispée et tremblante, mais qu'importait après tout, c'était une esquisse; ce qui était essentiel pour lui c'était qu'il s'y mît tout de suite, et qu'elle eût pour date ce jourmême: l'idée, il n'avait pasà la chercher, elle s'imposait : la Maternité à laquelle il donnerai! les traits de sa mère.
Pendant plus de deux heures, il s'appliqua à ce travail, l'interrompant, le reprenant, mais sans s'occuper de la tête de celte figure, car bien qu'il y eût là des portraits de sa mère, il n'aurait pas pu les regarder en ce moment, et fixer ses yeux sur ces doux yeux qui n'étaient plus qu'une image.
Ce travail lui fil du bien et ce fut seulement après l'avoir avancé qu'il se décida à parcourir sa maison du haut en bas.
Mais plus d'une fois les larmes obscurcirent ses yeux en voyant comme elle le connaissait bien et comme elle l'avait deviné.
Il eût donné le plan de cette maison, il l'eût meublée lui-même qu'elle n'eût pas été nuire qu'il la trouvait.
Un des effets de la douleur chez les artistes, c'est de détraquer en eux le grand ressort qui donne l'impulsion à leur intelligence et en règle les mouvements; aussi le plus difficile pour ceux qui ont été frappés est-il de se ressaisir et de s'appliquer ; la direction de leur esprit leur échappe, ils ne peuvent le diriger. Le travail que Casparis s'était imposé avait eu cela de bon qu'il l'avait justement empêché de s'abandonner entièrement. Il avait un but , quelque chose à faire qui finissait toujours par le reprendre h un moment donne et le maintenir un certain temps.
Mais ce travail ne suffisait pas pour remplir sa vie, si différente dans son isolement de celle qu'il avait espérée et qu'il s'était arrangée. Paris, comme sa maison, était vide pour lui.
Si les cinq amiées que les prix de Rome passent à la villa Médicisont cet avantage, en les dépaysant, de les placer dans un milieu où ils peuvent s'élever au-dessus des préjugés ou des habitudes de leur éducation première, elles ont, par contre, cet inconvénient de les laisser bien isolés, bien étonnés lorsqu'ils rentrent en France. Que de choses se sont passées pendant cette absence ! Cinq ans, c'est pour beaucoup le quart de la vie utile. Que d'idées ont changé pendant ces cinq ans! Que d'hommes ont disparu ! au retour, c'est presque un nouvel apprentissage du monde qu'il faut recommencer, plus difficile, puisqu'on a à porter la dignité de sa position.
Cet isolement s'était produit pour Gasparis.
De famille, il n'en avait plus, au moins à Paris, et son oncle de Marseille ne pouvait guère compter, absorbé qu'il était par ses grandes afiaires, et ne se rappelant au souvenir de son neveu que par un mot qu'il lui avait répété plusieurs fols : « Quand donc leras-tu quelque chose qui force l'attention publique? »
Ses anciens amis, ses camarades s'étaient disper-
ses ; les uns étaient retournés dans leur province, chassés de Paris par le découragement, la misère ou le dégoût ; les autres étaient devenus des personnages trop graves ou trop peu graves pour lui; celui-ci avait sombré; ceux-là s'étaient mariés.
Parmi ses anciens camarades, celui avec qui il
s'était le plus étroitement lié, était un peintre appelé Sylvain Blanchon, plus Agé que lui de huit ou dix ans, mais en réalité très jeune par sa simplicité et sa naïveté. C'était un fils de paysans, qui avait commencé la vie par être un vrai paysan lui-même, sans éducation, sans instruction, sachant à peine lire et écrire, et qui s'était mis à la peinture, après vingt ans passés. Alors cet ignorant avait été pris de la
passion d'apprendre el il s'était jetô dans l'élude à corps perdu ; celle de son art aussi bien que celle de l'histoire el de la littérature ; le jour dessinant, peignant, la nuit lisant, ot ne donnant pas plus de quatre heures au sommeil. C'était cette ardeur au travail qui avait touché Casparis et commencé leur liaison. Puis les points de sympathie s'accenluant entre euï, ils s'étaient pris d'amitié l'un pour l'autre, et cette amitié avait résisté à l'absence. Ils avaient entretenu un commerce de lettres. Et un beau jour Casparis avait vu arriver Sylvain Blanchon, qui venait à Rome pour constater de ses propres yeux ce qui était chez lui un article de foi, — c'est-à-dire que la décadence de la peinture en Italie avait commencé avec Raphaël, el que les grands maîtres italiens étaient Giotto, Masaccio, et Fra Angelico qu'il venait étudier à Pise, à Florence et à Bologne. Revenu à Paris, le premier de .ses amis que Casparis avait cherché avait été Sylvain Blanchon. Surpris de ne pas le voir à l'enlerrement de sa mère, à laquelle Blanchon avait toujours témoigné un profond respect, il lui avait écrit; mais Blanchon ne lu! avait mémo pas répondu. Alors il avait appris que celuici, ayant gagné quelque argent, venaîl de partir pour la Belgique, Gand, Bruges et Anvers, afin de constater de ses propres yeux le second article de sa foi artistique, c est-à-dire que la décadence de la peinture fiamande avait commencé avec Rubens, et que
les grands maîtres flamands étaient Vun Eyck, Memling et Quentin Massys.
C'avait été une vraie déception pour Casparis, car il eût pu dans sa faiblesse s'appuyer sur Blanchon, qui était une âme loyale et un caractère ferme, et de plus il eût pu aussi parler de sa mère avec un homme qui l'avait admirée et qui avait vu ce qu'elle valait.
N'ayant pas réussi de ce côté, il s'était retourné d'un autre, mais sans être beaucoup plus heureux.
Ce camarade dont il avait voulu se rapprocher était un musicien : Félicien Falco, un prix de Rome, qu'il avait connu en Italie et avec qui il s'était lié. Mais Falco, revenu en France depuis un an, n'habitait pas Paris; il demeurait à Andilly, et bien qu'on fût en plein hiver il restait à la campagne, chez un fmancier de ses amis, un faiseur, M. Arbelet, qut lui avait offert sa maison, inhabitée pendant la mauvaise saison; il s'enfermait là pour travailler à son aise, sans être dérangé, vivant dans les bois et ne venant à Paris qu'une fois par semaine pour ses affaires et aussi pour assister aux réceptions de madame Arbelet, chez laquelle il faisait entendre sa musique ou au moins quelques-unes de ses compositions.
Casparis était donc resté seul, replié surlui-même, absorbé dans ces tristes pensées, n'ayant d'autre
gaielé, d'autre distraction autour de lui que celles que lui donnaient une levrette appelée Souris et une châtie appelée Palapon, la levrette et la chatte de sa mère qui étaient les vrais maîtres de la maison.
ternùé, définilivement ! sur le papier, Casivait commencp ^ mosa figure en teiTe, et lit mis à l'œuvre iié- 'eusemcnt, ne voulant 19 faire attendre à sa mère le monument qu'il lui élèverait de sa propre maiti, et qui, malgré son ardeur, exigerait un temps assez long ene pouvoir être achevé.
Le travail de la sculpture, en effet, ne ressemble en rien à celui de la peinture, et ce que le statuaire expose aux yeux du public, ce n'est pas comme le peintre son œuvre originale, ce n'en est que le moulage en plâtre ou en bronze, ou bien la copie en
marbre ou en pierre. Avant que l'œuvre soit mou-' lée en plâtre par le mouleur, coulée en bronze par le fondeur, taillée à coup de marteau dans le marbre par le praticien, elle doit être modelée en terre plastique par le statuaire lui-même, — puisque c'est sur ce modèle que s'exécutent les autres opérations.
Et il y a cela de particulier que le travail du modeleur, — c'est-à-dire celui qui fait le modèle de la statue, est juste l'opposé de celui du sculpteur, — c'est- à-dire celui qui reproduit ce modèle en marbre;
Sur une armature en fer et en bois qui doit être la charpente osseuse de la statue, le statuaire modeleur applique des morceaux de terre glaise mouillée qu'il prend dans un baquet, il les ajoute les uns aux autres et il les pétrit avec ses doigts ou avec un outil appelé ébauchoir jusqu'à ce qu'il ait donné à son œuvre la forme cherchée. .
Au contraire, le statuaire sculpteur se mettant en face d'un bloc de marbre ou de pierre abat à coup de ciseau ou de marteau les morceaux qui doivent tomber.
On était à la fin de janvier et les heures de lumière étaient courtes pour faire poser le modèle d'après lequel Casparis travaillait; aussi, pour ne pas perdrede temps, ne sortait-il pas dans la joui^ née ; c'était le soir seulement, après dîner, qu'il s'en
allait droit devant lui, marchant pour marcher, sans but déterminé, dans ce Paris où tant de choses étaient neuves pour lui, au hasard des rues qu'il prenait comme elles se présentaient, et n'ayant pas à s'inquiéter de savoir où elles conduisaient puisqu'il n'allait nulle part.
Le plus souvent il suivait son avenue jusqu'au
chemin de fer et, le longeant, il gagnait le bois de Boulogne, où il était sûr de trouver, en cette saison et à cette heure, une solitude aussi complète que s'il eiJt été au milieu d'une grande forêt, à dix lieues de Paris. Chaussé de grosses bottes, vêtu d'un bon paletot épais, coiffé d'une toque de fourrure, un solide bâton à la main, un mince caoutchouc roulé dans sa poche, il ne craignait ni le froid, ni la pluie, ni personne, el, par les allées silencieuses, il poursuivait
sa promenade aussi longtemps que le besoin de marcher et de respirer le poussait en avant, réiléchlssant, rêvant, regardant autour de lui les effets de paysages fantastiques qui se déroulaient devant ses yeux au caprice de la lune et des nuages.
La neige elle-même ne le retenait pas chez lui, tout au contraire, car il trouvait que sous son drap blanc éclairé par la lune, le bois avait une splendeur nouvelle qui méritait bien qu'on vint l'admirer, au lieu de rester à patauger ou à glisser sur les trottoirs des rues de Paris.
Un soir qu'il s'était ainsi mis en route, et qu'il avait été entraîné du côté de Boulogne, sans se rendre compte de la dislance parcourue, tout à la beauté du spectacle de ce paysage blanc éclairé par la pleine lune, il fut surpris par une averse de neige qui commença à tomber.
Quand il était sorti de chez lui à huit heures du soir, l'atmosphère était calme, et après une bourrasque neigeuse qui avait soufflé toute la journée, le vent s'était apaisé; aussi n'avait-il pas hésité à prendre le chemin du bois sans s'inquiéter de l'épaisse couche de neige qui emplissait les roules non frayées et où, dans certains endroits, personne n'avait encore passé. Que lui importait I II n'avait peur ni du froid ni de l'humidité. Enfermé toute la journée à la chaleur du calorifère, il était heureux de respirer un air pur, débarrassé de toutes les poussières et de toutes
les impuretés que la grande chute de neige du jour avait enlrainées. Et il était plus heureux encore de jouir en artiste de la splendeur de celte nuit lumineuse où tout brillait d'un éclat immaculé; le vent en soufflant avait fouetté la neige contre les arbres et les branches des taillis «posés au nord, c'est-à-dire du côté d'oii Casparis venait lui-même, de sorte qu'aussi loin que sa vue pouvait s'étendre, elle ne voyait que du blanc ; et cela était rendu plus saisissant encore, plus éblouissant par un curieux eflet de lumière ; aune certaine distance, il s'était formé un léger brouillard dans les taillis, et il fallait regarder longuement ce voile et l'étudier presque, . pour ne pas être convaincu qu'on avait en face de soi un mur de neige au-dessus duquel émergeaient les cimes grises des grands arbres.
Tant que la neige n'avait pas tombé et que le vent n'avait pas soufflé, ii avait marché droit devant lui ; mais la bourrasque de neige recommençant et le ciel s' étant obscurci, il s'était arrêté pour revenir sur ses pas ; à quoi bon continuer ? il ne voyait plus rien que les papillons blancs qui passaient plus larges et plus serrés devant ses yeux, en brouillant tout ; et il ne tenait pas à se faire mouiller et glacer pour rien.
Mais s'il avait marché agréablement et facilement lorsqu'il tournait le dos au nord, il n'en fut plus de même lorsqu'il lui fit face.
La bise soufflait si fort et si rude qu'elle lui coupait
la respiration, et que, de temps en temps, il fallait qu'il se retournât pour n'être pas suffoqué par cet air glacial, chargé de flocons de neige qu'il lui plaquait dans les yeux, dans les narines et dans la bouche.
Ces tourbillons blancs passaient horizontalement si rapides et si raides que c'était à croire qu'ils ne tombaient pas sur la terre et qu'ils s'en allaient ainsi indéfmiment dans un vol continu ; même la neige tombée dans la journée était enlevée de dessus les surfaces exposées au vent qui les balayait aussi ras que l'eût fait un balai invisible, et c'était seulement contre les arbres et les buissons qu'elle s'entassait en tournoyant, trouvant là un obstacle résistant.
C'était très curieux et très beau; maïs pour une simple promenade d'agrément c'était un peu trop fatigant et trop glacial; tandis qu'il était inondé de sueur sous son paletot bien boutonné, sa figure et ses mains étaient paralysées par le froid.
Il marcha longtemps, n'avançant guère vite malgré ses efforts.
Enfin il rentra dans Paris, et par le boulevard qui longe le chemin de fer de Ceinture, il se dirigea vers son avenue : là, il était moins exposé à la poussée du vent, qui d'ailleurs faiblissait en même temps que la neige diminuait et cessait do tomber.
On n'entendait pas un roulement de voiture, pas un cri, pas un bruit vivant; en bas un Hnceul blanc;
en haul une réverbération rouge; c'était à croire qu'on était dans une ville fantastique sur laquelle la main de la Mort se serait tout à coup appesantie.
N'ayant plus à lutter contre la bourrasque, il fut très sensible à celte impression qui lui serra ie cœur, et par une association d'idées toute naturelle, il pensa à sa maison que la Mort avait aussi frappée, et où il allait rentrer sans trouver personne, sans avoir à craindre de faire du bruit de peur de réveiller sa mère.
Comme il marchait réfléchissant ainsi tristement, approchant de sa maison, il crut apercevoir une forme noire blottie contre une grosse pierre de tiiille déposée sur le trottoir devant une maison en construction et abandonnée en attendant que le temps permit aux maçons de reprendre leurs travaux.
Qu'est-ce que cela pouvait bien être ?
Cette forme, d'un assez gros volume, n'avait point l'air d'un paquet de bardes, mais plutôt d'un corps noir poudré de blanc par la neige qui l'avait h demi recouvert.
Un pauvre chien sans doute, qui, surpris par la bourrasque et trouvant sa porte fermée, s'était couché là pour s'abriter contre le vent.
Comme tous ceux qui ont des bêtes à eux, pour les aimer et non pour les faire travailler, il avait le cœur sensible pour toutes les bètes, qu'elles lui appartinssent ou non.
Bien certainement cette ])auvre bête allait se laisser engourdir par le froid, et mourir là glacée.
Il s'en ajtprocha et touchant cette l'orme confuse du bout de sa canne, doucement :
— Allons, pauvre bêle, lève-toi, dit-il; allons bonhomme, lève-toi ; allons, viens ici, viens.
Mais ce n'était point un poil de bête que sa canne avait rencontré, c'était une étofTe, un vêtement.
Vivement, il se pencha en avflnt et il ne lui fallut qu'un coup d'œil pour voir que ce n'était point un chien comme il l'avait tout d'abord imaginé.
C'était un être humain, un jeune enfant d'une dizaine ou d'une douzaine d'années, ramassé sur lui-même en tas, le visage tourné, collé contre la pierre, et qui restait là endormi, évanoui, peutêtre morl.
Casparis n'était pas dans un de ces moments oij l'on est assez heureux pour n'avoir pas l'horreur de la mort, tout au contraire ; cependant , il n'hésita pas un moment ; cherchant la main de ce petit malheureux, il la tàta, il la palpa, elle était froide mais non glacée.
— Petit, dit-il, réveille-loi ; tu vas mourir là.
Et en même temps il secoua assez fortement cette main en tirant sur le bras.
L'enfant ne bougea pas et ne donna aucun signe de vie.
Casparis avait vu que cette main était noire, el que
les vêtements dont était habillé cet enfant étaient ceux d'une fille.
11 lui prit la tète et la souleva : c'était bien une petite négresse de dix à douze ans environ.
Il l'appela, il la secoua de nouveau, elle continua de ne pas bouger; évidemment elle était engourdie, privée de connaissance par le froid.
Que faire ?
Instinctivement il regarda autour de lui pour demander du secours ; mais aussi loin que ses yeux purent sonder dans les profondeurs bleues de la nuit, il ne vit personne ; il écouta, il n'entendit aucun bruit ; rien que la neige et le silence.
L'idée lui vint de prendre une poignée de neige et de lui frictionner les mains assez vigoureusement ; cela ramènerait peut-être la circulation.
Il le fit ; elle ne bougea pas. .
Il l'appela, il la secoua de nouveau ; elle resta inerte.
Il ne pouvait pas la laisser ainsi, ou bien elle allait mourir, et chaque minute de retard était sans doute un danger de mort de plus pour elle.
Ne ferait-il pas pour un être humain ce qu'il aurait fait pour une bête, pour un chien?
11 n'hésita pas : la soulevant, il la prit sur ses deux bras, et la serrant un peu contre lui pour qu'elle ne glissât pas, il l'emporta.
Il n'était qu'à une courte distance de chez lui ; vi-
goureui comme il l'était, ce fardeau ne l'empèchapas de marcher vivement; eu quelques minutes il fut à sa porte; mais là il fut obligédenela tenir que d'un bras pour ouvrir sa porte de l'auti'e, car ses domestiques, qui n'avaient pas l'habitude de l'attendre, étaient couehés depuis longtemps.
Une petite lampe à main brûlait dans le vestibule et éclairait l'entrée de la salle à manger; ce fut là qu'il porta et déposa sur le lapis la petite négresse toujours inanimée.
Alors il tira fortement la sonnette des domestiques et, courant au bas de l'escaUer, il les appela en même temps :
— Nicolas 1 Justine! descendez vite.
Puis il rentra dans la salle à manger vivement.
Soit que la friction de neige eût produit de l'effet, soit que la chaleur xie la pièce dans laquelle elle se li-ouvait l'eût ranimée, la petite négresse avait ouvert les yeux, et elle se tenait à demi soulevée, appuyée sur une main, regardant autour d'elle d'un air craintif et effaré.
■ — Comment te trouves-tu, mon enfant? demanda Casparis de sa voix la plus douce.
Elle le regarda craintivement et ne répondit pas.
— Tu ne me comprends pas ? dil-il, croyant qu'elle n'entendait pas le français.
Elle fit un signe de tète affîrmatif mais toujours sans parler.
Pourquoi ne répondait-elie pas et gardait-elle cet air effrayé comme un animal pris qui cherche par où il pourrait se sauver?
It voulut la rassurer:
— Comment Tappelles-lu ? dit-il, lu n'as rien h craindre, lu es chez un ami.
— Pompon, dît-elle d'une voix faible, mais sans aucun accent étranger.
ce momenl, is et Jusdans ]a salle à manger, accourant aussi vile que le leur permettaient leurs yeux encore troublés par le sommeil, et leurs jambes qui n'avaient plus la souplesse et la légèreté de la jeunesse.
C'était le mari et la femme, et ils avaient élevé Casparis qu'ils tutoyaient encore, mais avec des formes respectueuses autant qu'aiïeclueuses.
— Eh bien, monsieur Georges, qu'est-ce que tu as? s'écria Justine, dès la porte et sans voir Pompon.
— Es-tu malade, monsieur Georges? demanda Nicolas.
Leurs voix émues et leur empressement montraient la sollicitude inquiète que leur inspirait leur jeune maître.
— Tu auras eu froid, dit Justine.
Mais elle s'arrêta bouche béante, puis elle se rejeta en arrière.
Elle venait d'apercevoir Pompon.
— Ah ! la vilaine bête,s'écria-t-elle, qu'est-ceque c'est que ça?
Beaucoup moins impressionnable que sa femme, M. Nicolas, qui était un homme « et qui s'en faisait gloire, » disait-il souvent en parlant de lui-même, n'avait pas laissé échapper d'exclamation, mais il regardait ce corps noir avec des yeux ronds et un air peu rassuré; évidemment si sa dignité d'homme le lui avait permis, il eût reculé comme lorsqu'on so trouve tout à coup par surprise en présence d'un animal immonde.
— Ne restez donc pas ainsi, dit Casparis, vous voyez bien que ce n'est pas une bête; c'est une enfant que je viens de trouver évanouie dans la neige, aidez-moi à In réchaufTer; Justine, fais bouillir de l'eau ; Nicolas, allume le feu dans la cheminée ; allons, plus vite que ça.
Tandis que Justine courait pour descendre à sa cuisine, Nicolas attisait le feu dans la cheminée, où
quelques charbons encore rouges étaient enfouis sous la cendre et rulluninit.
Pendant ce temps, Casparis était entré dans le salon et il en avait rapporté une peau d'ours blanc avec un coussin, qu'il avait disposés en face la cheminée, mais à une certaine distance du foyer pour que la chaleur trop vive ne brûlât pas la petite négresse.
Puis, cela fait, il avait pris celle-ci doucement et l'avait installée sur la peau d'ours, en lui posant la tête sur le coussin.
Sans rien faire elle-même, sans rien dire, elle l'avait regardé de ses yeux de velours qui, s'ils n'exprimaient plus la crainte, n'exprimaient pas cependant encore une complète sécurité, mais plutôt l'étonnement et la curiosité.
Après l'avoir ainsi installée, Casparîs l'avait examinée plus attentivement, éclairée qu'elle était en plein par la llamme du bois qui tourbillonnait dans la cheminée : c'était en effet une petite négresse, du type noir le plus pur : chevcu\ crépus, front arrondi, yeux ronds à (leur de tète, grosses lèvres, et cependant elle était charmante par la gentillesse de sa physionomie, la grâce de ses attitudes, la flexibilité, la souplesse féline de ses mouvements, ta douceur de son regard aussi beau que celui d'une gazelle ; sur la peau blanche de l'ours à longs poils, sa peau d'un noir brillant faisait un curieux contraste.
Mais ce n'élail pas au point de vue artistique, de ce qui était ou n'était pas beau, de la ligne ou de la couleur, qu'il devait s'intéresser à celte pauvre enfant.
— Comment te trouves-tu? lui demanda-t-ïl doucement.
— Je ne sais pas.
— Tu es mieux?
— ^Oui, mais tout tourne.
Et comme elle disait ces mots^ elle se laissa aller sur le coussin; son visage pâlit et prit une teinte livide, ses yeux se fermèrent à demi.
— Il faudrait lui faire prendre quelque chose, dit Nicolas.
— Va presser Justine; monte de l'eau chaude; nousallons lui en faire boire avec du cognac.
Nicolas, qui depuis que le feu flambait était occupé à se boutonner et à arranger sa cravate, allait descendre lorsque sa femme parut portant une bouillotte.
En quelques secondes Casparis eut préparé luimême un grog qu'il présenta à Pompon :
— Bois cela, petite; brûle-toi un peu ; il faut teréchauiïer intérieurement.
Elle vida la lasse à petits coups, ne s'interrompant que pour le regarder d'un air profond dont il était difficile de définir l'expression vraie.
A mesure qu'elle buvait, elle reprenait sa couleur
naturelle, el ses yeux alanguis, presque défaïllanls devenaient plus vivants et plus vifs.
Justine qui l'observait se pencha alors vers elle :
— Ça va mieux, hein?
— Oui, madame, je vous remercie.
— Eh bien, il faut vous lever et vous a.sseoir sur une chaise.
Mais Casparis intervint :
— Laisse-la donc, elle est bien là.
La vieille bonne aimait son maître et le respectait, mais elleavait depuis longtemps pris l'habitude de ne faire que ce qui lui plaisait et de ne pas se gêner dans l'expression de ses idées : un maître qu'elle avait mouché !
Elle se pencha vers lui, el, à mi-voix ;
— S'il y a du bon sens de lui avoir donné la peau d'ours; elle va la noircir.
— Es-tu bêle ! dit Casparis en souriant.
— Je vous dis que ça a la peau sale ces animauxlà, ça sue noir.
— Tais-toi, dit Casparis sévèrement.
Mais Pompon avait entendu sans doule, car elle s'était levée, et elle avait fait deux pas en avant pour ne pas poser ses pieds mouillés sur la peau d'ours.
— Re^te couchée, dit Casparis, reste, mon enfant.
Et allant vivement à elle, il la prit et la força presque à s'étendre sur la peau, avec précau tion, doucement, comme l'eût fait une femme, une mère.
— Si tu te sens mieux, dit-il, causons un peu.
— Si vous voulez, monsieur.
— Comment te trouvais-tu le long de la pierre où je t'ai relevée évanouie?
Elle ne répondit pas, et détournant les yeux, elle parut vouloir cacher son embarras : des tiraillements agitèrent les muscles de son visage.
.Casparis, qui l'observait, fut frappé par cette expression de confusion et de honte, et il eut comme un regret de lui avoir adressé cette question, car son cœur s'était pris de pitié pour cette malheureuse
ifani, pour celle pauvre pelite bêle, el déjà il intéressnil à elk-.
De peur d'apprendre ce qu'il ne voulail pas savoir, changea de sujet :
— Où demeures-lu ? dit-il.
Elle ne répondit pas, el sa confusion augmenta.
Voyant cela, il pensa que c'était une enfant qui était sauvée de chez ses parents ou de chez ses mitres.
— Tu n'oses pas répondre, parce que tu as peur ue je te fasse reconduire chez les parents, dit-il.
— Je n'ai pas de parents.
— Chez tes maîtres.
— Je n'ai pas de maîtres.
— Ah ! en voilà une forle ! s'écria Justine en ïvanl les bras au ciel.
— Tais-toi, dit Gasparis, et laisse cette petite me épondre librement.
—r Elle vous conte des histoires, ou elle ne épond pas.
— Enfin tais-toi.
Cela fut dit d'un ton qui ne permettait pas la éplique; et bien que Justine eût un peu le fi-anc arler des servantes de Molière, elle n'osa pas coninuer ses observations.
— Tu n'es pas à Paris toute seule? dit Casparis "adressant à Pompon.
— Si, monsieur, toute seule; pas de parents, pas de maitres.
— Enfin, tu n'es pas venue seule de ton pays?
— Non, monsieur.
-- Quel est ton pays?
— Je ne sais pas.
— Tu viens cependant de quelque part; d'où ?
— De ia Havane ; mais la Havane n'est pas mon [Miys, c'est-à-dire, je ne crois pas.
— Avec qui cs-tu venue à Paris?
De nouveau elle hésita.
— Pourquoi ne veux-tu pas répondre? lu dois bien voir que tu n'as rien à craindre de moi.
Elle le regarda longuement ; puis tout à coup, se décidant :
— Avec mademoiselle Novar.
— Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Novar?
— Vous ne connaissez pas mademoiselle Novar, la chanteuse ?
Casparis avait lu ce nom, mais il ne le connaissait que vaguement et ne savait rien de cette chanteuse.
— Tu ne demeures donc plus chez mademoiselle Novar?
— Elle a quitté Paris pour aller en Italie chanter.
— Sans t' emmener ?
Elle fît un signe aflirmatif.
— Depuis quand est-elle partie ?
— Depuis huit jours.
— (Ju'as-lu fait depuis ce tcinpri ?
Elle se troubla et ne répondit pas, ■- - Tu as demeuré quelque part?
— Mademoiselle Novar m'avait donnée à un de ses amis ; mais comme ce monsieur n'était pas bon aour moi, je me suis sauvée de chez lui. Ah ! je vous m prie, monsieur, vous qui avez l'air si bon, ne ne reconduisez pas chez lui ; j'aimerais mieux nie aisser mourir de froid.
Casparis ne voulut pas insister sur ce point. Quand t'es-tu sauvée? dit-il.
— Il y a quatre jours.
— Tu avais de l'argent ?
— Non.
— Commentas-tu vécu? qu'as-tu mangé ? où asu couché?
— J'ai mangé ce que je trouvais dans les ordures, les croûtes de pain, des morceaux de pommes lourries; j'ai couché dans une maison qui n'était )as encore habitée; en pa.ssant j'avais remarqué :ette maison fermée et il m'avait semblé que je )ourrais entrer dans le sous-sol en me glissant entre es barreaux d'un soupirail; je ne suis pas grosse, !n me serrant beaucoup j'ai pu entrer; il y avait les copeaux, je n'étais pas trop mal ; mais ce soir 'ai trouvé le soupirail fermé en dedans avec des ilanches ! j'ai cherché d'autres maisons, mais par-
lout il y avait des clôtures; et puis la neige tombait et j'étais glacée.
— Ah ! la pauvre petite, s'écria Justine attendrie.
-— Ce qui me faisait très froid, continua Pompon,
c'est que je n'avais pas mangé, parce que la neige ayant recouvert les ordures, je n'ai pas trouvé de croûtes, alors je me suis assise contre une pierre. . . et je ne sais plus.
- Sa voix s'était allaiblio; elle parut prête à défaillir. — Mais elle se meurt de faim, s'écii» Caspai'is
va vite, Juatine, lui faire chauffer une bonne soupe.
— Je n'ai que le bouillon pour la soupe de demain.
— Donne-lui vite mon bouillon, tu me feras autre chose.
Justine eût volontiers donné sa soupe, à elle, mais elle ne pouvait pas admettre l'idée de donner celle de son maître ; est-ce que cette petite bête ne pouvait pas manger du pain ? c'est très nourrissant' le bon pain, surtout quand on a vécu de croûtes pendant quatre jours ; mais Casparis ne lui permit pas la résistance :
— Va vite, dit-il, et surtout ne partage pas ton bouillon, donne-lui tout.
Puis s' adressant à Pompon :
— Aimes-tu le pain dans la soupe, le pain bien trempé ?
— Oh! oui.
— Et les légumes?
— Oh ! oui.
— ■ Mets-lui du pain et des légumes ; dépêche-toi, et apporte ta soupe bouillante; toi, Nicolas, dispose le couvert.
— Je peux aller à !a cuisine, dit Pompon en regardant craintivement les domestiques.
— Ne bouge pas; ne quitte pas le feu; on va le sei'vir; jusque-là ne parie pas, note fatigue pas;
et tu ne disais pas que tu mourais de faim, pauvre enfant !
Justine ne tarda pas à revenir, portant une soupière fumante, et une odeur de soupe grasse se répandit dans la salle ; alors les narines de Pompon se dilatèrent en palpitant et ses yeux s'écarquillèrenl.
Casparis voulut la servir lui-même, et quand elle
se mil à manger, il resta à la regarder, tout attendri de voir l'avidité avec laquelle elle avalait les cuillerées de soupe les unes par-dessus les autres.
Après la première assiettée, qui fut vite engloutie, il lui en servit une seconde, puis après celle-là une troisième.
Pendant qu'elle dévorait ainsi, Justine était sortie, mais pour revenir bientôt, portant dans ses bras une chatte noire aux yeux d'or, et suivie d'une
Telte italienne au poil ras gris de souris à refiels rés, à la démarche distinguée, à l'attitude noble; entrant, elle posa la chatte sur le tapis et regarda qu'elle allait faire.
La levrette et la chatte restèrent un momeni entivcs, regardant cette nouvelle venue qu'elles ne inaissaient pas ; puis la levrette s'approeha de mpon qu'elle flaira, tandis que la chatte sautait
— la table.
Pompon venait de finir sa dernière assiette de ipe; elle tendit la main à la chatte qui, au lieu de uler, avança et se laissa flatter.
— Maintenant, dit Casparis, on va te coucher, in enfant ; demain nous verrons ce qu'il y aura à 'e: tu lui mettras une boule d'eau chaude dans i lit, Justine.
— Pardi ! il n'y a pas besoin de me recommander ; je sais ce que c'est qu'un enfant, peut-être bien. 4u bout d'un quart d'heure, Justine redescendit is la salle à manger, où Casparis était resté faut le feu, réfléchissant.
— La petite est couchée, dit-elle, et je crois elle en sera quitte pour la peur ; en voilà une
a eu une chance que vous passiez là ; c'est égal, ne crois pas que ce soit une mauvaise fille; j'ai ené exprès Souris et Patapon pour qu'ils la rent, et, vous avez vu, ils lui ont fait fête; quand î bêle est bien accueillie par les bêtes, on peut
avoir confiance en elle, car les bêles ont des connaissances que les gens n'ont pas.
— Mais les nègres ne sont pas des bêtes, dit Nicolas sentencieusement.
— Tu crois ça, toi; demande à M. Georges. M. Georges ne se prononça pas.
ÀSPARis était assez inquiet pour sa petite négresse; comment la malheureuse enfant aurait-elle supporté ce grand froid?
N'aurait-elle pas gagné une fluxion de poitrine, une pleurésie , quelque grave u.e?
Si cela était, qu'en ferait-il ?
L'hôpital ?
Se résignerait-il donc à la voir sortir de chez lui dans une civière ? Quelques mois plus tôt, cette pensée ne lui fût peut-être pas venue ; mais maintenant elle s'imposait, car ît était dans ces dispositions morales où la perte de ceux qu'on aime ouvre le cœur à la pitié, et où notre malheur nous rend compatissant au malheur d'autrui.
Qu'eût fait sa mère en pareille circonstance?
La réponse à cette question ne pouvait pas être douteuse ; il devait donc faire ce que sa mère eût certainement fait.
II ne la reverrait point et, quoique tout ce qui parlait de maladie ou de mort fût pour lui un sujet d'horreur en ce moment, il la ferait soigner.
C'était en s'habillant qu'il réfléchissait ainsi. Sa toilette faite, il descendit pour se mettre au travail, en attendant que le modèle arrivât; il était en retard, étant resté au lit plus longtemps que de coutume.
li y avait deux portes pour entrer dans son atelier : l'une qui ouvrait sur la cour, l'autre qui communiquait avec le salon; ce fut par celle-là qu'il voulut passer, la neige l'empêchant de sortir dans la cour.
Comme il ouvrait cette porte, il fut surpris d'entendre des aboiements joyeux et une voix qu'il crut reconnaître pour celle de la petite négresse ; alors il s'arrêta, la porte entre-bâillée.
Pour passer du salon dans l'atelier, il fallait descendre un escalier de sept marches; il resta au haut du perron, écoutant et regardant.
Au milieu de l'atelier, Pompon et la levrette jouaient à courir autour des selles, et c'était Pompon qui criait, répondant aux aboiements de Souris et les excitant. Sur un des divans, la chatte se tenait gravement assise et, de ses yeux ronds, elle regar-
it ces ébats qu'elle semblait présider, tandis que, js une selle, une tortue, que la lenteur majesiuse de sa démarche avait fait appeler Dignité, inçait sa petite tête curieusement et tout à coup la
ntrait vivement lorsqu'un cri trop fort venait
ffrayer.
Non seulement elle n'était pas malade, la petite
gresse,mais encore elle était si bien endiablée au
I qu'elle n'avait pas entendu la porte du salon )uvrir.
II en est du proverbe quiiait des chats les ennemis
des chiens, comme de beaucoup d'autres proverbes ; vrai le plus souvent, celui-là est cependant quelquefois faux, et les liaisons intimes entre chien et chai sont plus fréquentes qu'on ne pense, surtout lorsqu'ils ont été élevés jeunes ensemble. C'était le cas pour Souris et Patapon, qui étaient les meilleures amies du monde.
Tout à coup la chatte, qui s'était contentée d'assister à cesjeuï, voulut en prendre sa part et d'un bond
elle sauta entre Pompon et Souris, les yeux rayonnants, le dos bombé, la queue en l'air.
Alors ce fut une course folle à travers l'atelier, tous les trois courant les uns après les autres à tour de rôle, se roulant, se culbutant, criant, miaulant, aboyant.
De tous les animaux de la création, il n'en est pas assurément de plus souples, de plus agiles et de plus gracieux en même temps que la chatte et la levrette italienne ou levron, celle que les savants appellent canis itaUctis, et qui se distingue des autres lévriers par sa petite taille, ses formes délicates, ses proportions mignonnes, son poil ras et luisant. Le singe a
peut-être plus de hardiesse dans l'agilité que le chat, mais il ne fait rien sans grimaces et il n'a pas la grâce sérieuse du chat. Quant à la levrette italienne, il n'y a pas de bête au monde qui lui soit comparable pour la délicatesse de son allure, pour la facilité de ses mouvements, pour la noblesse de ses attitudes; c'est la perfection même dans la distinction.
Casparis connaissait bien sa chatte et sa levrette, et pendant ces heures de rêveries où l'artiste réfléchit et cherche, il les avait longuement étudiées ; elles étaient la gaieté et la vie de 'son atelier solitaire, où elles restaient près de lui la plupart du temps .
A les regarder jouer avec la petite négresse, il fut surpris de voir que Pompon était aussi gracieuse que Souris et presque aussi souple que Patapon; elle avait surtout des flexions ondulées, dans sa taille longue et fine, vraiment extraordinaires, et telles qu'on se demandait si elle avait des os et si ses articulations n'étaient pas celles du serpent; dans ses bonds elle avait la sûreté de la chatte; dans ses allongements, lorsqu'elle rampait à terre, la molle flexibilité de celle-ci; au contraire, lorsqu'elle s'arrêtait de jouer pour attendre l'assaut de ses nouveaux camarades qui s'étaient si promptement familiarisés avec elle, elle avait quelque chose de la finesse de Souris, lorsque celle-ci, posée sur trois pattes, la quatrième à demi repliée, le cou relevé fièrement, faisait la belle.
Un statuaire ne peut pas être insensible à la grâce
d'une altitude , à la souplesse d'un mouvement ; Casparis resta en admiration devant cette petite sauvage qui étaitsi près de la nature, la plus jolie petite bêle noire qu'il eût jamais vue et qui lui révélait des beautés qu'il n'avait jamais soupçonnées, lui l'élève de Grecs, l'amant du marbre immaculé.
 un moment donné, le hasard du jeu amena ce tourbillon au pied de l'escalier, sur la plus haute marche duquel il se tenait debout, appuyéàla rampe,
les regardant, les admirant silencieusement; alors Pompon, laissant là chatte et levrette, bondit jusqu'à lui, et avant qu'il sût ce qu'elle voulait faire, elle lui prit la main et l'embrassa à pleines lèvres.
Puis se relevant et le regardant avec un sourire épanoui qui découvrit ses dents blanches nacrées :
— Bonjour, monsieur Georges, dit-elle gentiment.
— Bonjour, mon enfant.
— • Vous n'êtes pas fatigué, monsieur?
— C'est à loi, pauvre petite, qu'il faut deman-
der si tu n'es pas souffrante après cette terrible nuit.
— Mot!
Elle se mit à rire aux éclats en frappant ses mains l'une contre l'autre joyeusement :
— Moi 1 Je n'ai jamais été malade; j'ai eu froid, j'ai eu chaud, j'ai eu faim, oh ! très faim, plus d'une fois, mais je n'ai jamais été malade. Sans vous, je n'aurais pas été malade, je serais morte.
— Tu devais être fatiguée, au moins ; pourquoi t'es-tu levée si tôt ?
— Pour rien.
Puis, après un moment d'hésitation, elle ajouta :
— Pour voir ; parce que hier soir ça m'avait paru très beau ici, et ce matin, j'avais envie de voir.
— Tu es curieuse ?
— Oh ! oui, quelquefois.
— Alors tu as vu ?
— Non, parce que madame Justine m'a amenée ici avec Souris et Patapon, en me disant de ne pas sortir et surtout de ne toucher à rien; j'ai joué, je n'ai touché à rien.
Disant cela, elle regarda longuement du côté de la statue à laquelle Casparis était en train de travailler et qui se dressait au milieu de l'atelier, enveloppée de linges mouillés, pour empêcher la terre de sécher trop vite ; de sorte qu'il était assez difficile de deviner ce que ce voile recouvrait.
— Tu as envie de savoir ce qu'il y a là-dessous,
n'est-ce pas ? dit Casparis, qui avait surpris ce regard curieux.
Elle prit un air sainle-nilouche.
— Oh ! moi, monsieur, je n'ai envie de rien.
Mais son regard démentit ses paroles.
El Casparis se mit à sourire ; avec son babil et sa rouerie enfantine, cette petite l'amusait.
— As-tu déjeuné? dit-il.
— Monsieur, j'ai soupe hier soir.
— Mais ce matin ?
— Je me suis levée.
— Alors tu n'as pas mangé ?
— J'ai joué.
— Mais [u mangerais bien, n'est-ce pas ?
— Si vous voulez.
Il était donc dit qu'il n'obtiendrait pas d'elle une réponse précise; il eut la fantaisie de la pousser.
— Et si je ne voulais pas que tu manges ?
— Je ne mangerais pas.
— El sije veux que tu manges?
— Je mangerai.
— Lequel des deux te sera le plus agréable?
— Ce qui vous plaira,
— Tu n'as donc pas de volonté ?
— Non, monsieur; je fais ce qu'on veut.
— Mais toi, ne fais-tu pas ce que tu veux quelquefois?
— Je ne l'ai jamais fait que depuis quatre jours dans la rue; mais je n'ai pas fait tout ce que j'aurais voulu, car j'aurais bien voulu ne pas coucher dehors cette nuit et manger à ma faim hier.
— Eh bien ! ici lu vas manger à ta faim et tant que tu voudras, car si je ne l'ai donné que de la soupe hier soir, c'est qu'il y avait danger qu'après ton jeûne trop de nourriture le fit mal; aujourd'hui ce danger n'existe plus et tu pourras manger tant que tu voudras.
— Oui, monsieur.
Il sonna et demanda à Nicolas, qui répondit à son appel, de lui donner sa soupe.
— Avec deux couverts, dit-il.
— La petite mange ?
— Mais certainement elle mange ; crois-tu qu'elle n'a pas faim ?
— Ce n'est pas cela que je veux dire, je dis elle mange avec...
Nicolas eût été le plus malheureux homme du monde de ne plus tutoyer son maître, car, pour lui, le tutoiement était une espèce de lien de parenté ou tout au moins d'afTection réciproque; mais par un sentiment de réserve et de discrétion, il ne voulait
pas en abuser, de sorte qu'il se donnait beaucoupde mal pour n'employer le loi que le plus rarement possible. Il allait dire : elle mange avec toi....; Use reprit.
— Elle ne mange pas avec nous ?
— Non.
Et pour atténuer tout de suite ce non, qui tout court eût pu peiner Nicolas et Justine, il ajouta :
— J'ai besoin de parleravec elle, de l'interroger; il faut que j'en apprenne plus que ce qu'elle nous en a dit hier.
Si Pompon ne disait pas ce qu'elle pensait, elle ne cachait pas au moins ce qu'elle éprouvait ; et ce qu'elle manifesta en avalant les assiettées de soupe que Gasparis lui servit, ce fut une satisfaction goulue qui montra combien elle avait été peii franche en ne parlant pas de sa faim. -
Et en la regardant manger, il pensait à l'heureuse insouciance de cette pauvre enfant qui, quelques instants auparavant, jouait sans autre souci que son jeu, et qui maintenant déjeunait gaiement sans s'inquiéter desavoir si elle aurait un autre déjeuner que celuilà et où elle le prendrait, libre et légère d'esprit comme un oiseau.
Mais lui s'en inquiétait pour elle.
— ■ As-tu confiance en moi ? lui demanda-t-il lorsqu'elle eut fini sa dernière cuillerée de soupe.
— Oh ! oui.
— Tu sens bien, n'est-ce pas, que je ne veux pas Ion mal ?
Elle le regardasanarépondre, mais avec des yeux si doux, si reconnaissanls, que les paroles n'étaient pas utiles, pour expliquer ce qu'elle ne disait pas
— Eh bien, mon enfant, il faut que tu me parles franchement, que tu me racontes tout ce que tu as fait depuis que tu es à Paris, et même tout ce que tu as fait ou tout ce qui t'est arrivé avant d'y venir. Tu dois comprendre que ce que je te demande là c'est dans Ion intérêt; il faut donc me parlera cœur ouvert, sans rien craindre, afin que je puisse ensuite faire ce qui me paraîtra le meilleur pour toi. Comprends-tu ce que je te dis et te demande ?
— Oui.
— Eh bien ! pendant que je vais travailler, faismoi ce récit, et dis-toi que, comme tu n'as rien à craindre de moi, tu ne dois rien me cacher. Assiedstoi si tu veux; promène-toi, si tu aimes mieux; seulement ne joue pas avec Souris ou Patapon pour ne pas te laisser distraire.
Et ayant défait les linges qui enveloppaient sa statue, il recula de quelques pas pour juger son travail de la veille.
— Va, mon enfant, je l'écoute.
vin
CEPE^DA^T Pompon ne parlait pas, elle regardait la statue avec une surprise dans laquelle il paraissait y avoir une certaine crainte, se demandant bien évidemment ce que pouvait être cette femme de couleur noirâtre qui tenait un enfant dans ses bras.
Ses yeux allaient curieusement de la statue à Casparis et à la terre glaise préparée ; quand Casparis prenait un morceau de cette terre et, après l'avoir pétri, l'appliquait sur la statue et le fondait dans la masse d'un coup de pouce nerveux, ou le modelait avec l'ébauchoir, elle restait les yeux arrondis, la bouche ouverte, les bras ballants :
— Et après ^dit-elle tout à coup.
— Quoi, après?
— Je veux dire : elle marchera ?
— Non, elle ne marchera pas.
— Eh bien, alors V
— Alors, ce sera une statue.
— Ah!
Elle n'en dit pas davantage ; mais à son air rcHéchi, il était facile de comprendre qu'elle se demandait à quoi bon faire des femmes qui ne marchaient pas.
Après l'avoir laissée un moment à ses réllexions, Casparis revint à ce qui le préoccupait :
— Je t'écûute, dil-U.
— Mais je ne sais pas.
— Tu ne sais pas médire d'où tu viens, ce que tu
as fait, ce qui t'est arrivé depuis que tu peux te souvenir ?
— Mais non, je vous assure. Où je suis née ? Je ne sais pas. Mon nom, je ne sais pas, au moins je ne m'en connais pas d'autre que celui de Pompon qui n'est pas un nom, n'est-ce pas? Il est vrai que je m'appelle aussi Isabelle et Mary, car on m'a donné des noms nouveaux, chaque fois que j'ai été baptisée.
-:— Tu as donc été baptisée plusieurs fois i
— Oh ! oui, je ne sais pas combien au juste, car je ne peux parler que de celles dont j'ai gardé le souvenir, mais j'en trouve deux au moins.
— Mais ton père i •—■ Je n'en ai pas.
— Ta mère ?
— Je n'en ai pas.
Casparis était en train de modeler le sein de la Maternité, le sein qu'elle pressait dans ses doigts pour le présenter aux lèvres allongées de son enfanl; il s'arrêta pour regarder Pompon :
— Pauvre petite, murmura-t-il, en se pariant à lui-même.
Puis s' adressant à elle :
— Quelle est la première chose que tu te rappelles? dit-il ; dans toute enfance, il y a des souvenirs qui noua frappent ; ainsi, moi, mon premier souvenir se rapporte à un bateau quema mère m'a donné;
on remontait un ressort et il marchait sur l'eau pendant longtemps.
— Comme cela devait être amusant 1 Vous l'avez encore voire bateau ?
— Non.
— Quel malheur ! Moi, mon premier souvenir, c'est des coups de fusil qu'on nous tirait. Dans quel
pays ?Jene sais pas. Pourquoi î Je ne sais pas. Mais enfin on nous tirait des coups de fusil, et il faisait trèschaud, dumoins, j'ai eu très soif. Nous couchions dehors, car je me rappelle le chant des oiseaux le matin, qui sifflaient au-dessus de ma tête et me réveillaient. Le jour, nous marchions dans des endroits où il y avait des pierres qui coupaient les pieds. Une fois, j'ai eu le pied coupé si profondément que je ne pouvais plus marcher. Alors il y a un homme qui m'a portée sur ses épaules. Je me souviens que
quand il courait je me retenais en me cramponnant les mains dans ses cheveux qui étaient crépus ; mais je ne sais pas s'il était blanc ou noir.
— S'il avait des cheveux laineux, il était noir : c'était peut-être ton père.
— Peut-être. Après m'avoir portée sur son dos, il me porta dans un sac suspendu à son cou, où j'étais bien mieux puisque je n'avais pas besoin de me retenir et que je pouvais dormir. Mais je ne dormais pas autantque j'aurais voulu, parce que les coupa de fusil me réveillaient. Alors, quand on se battait, il me déposait derrière un arbre ou derrière un rocher ou dans un trou ; quand la bataille était fmie, il venait me reprendre et m'emportait de nouveau sur son dos. Un jour, il ne revint pas.
— Sans doute, il avait été tué, ou blessé, ou forcé de fuir.
— Je ne sais pas. De même, je ne sais pas ce qui s'est passé alors. Je me trouve sur un navire, attachée à un banc et on me bat avec une corde : la corde fait flic, flic, et la mer, contre le bateau, fait floue, floue. C'est bête, n'est-ce pas que je merappellecelacomme si je l'entendais encore, et que je ne me rappelle pas pourquoi l'onme battait? Mais enfin c'est ainsi. Maintenant je suis dans une belle maison avec une véranda tout autour, d'où l'on voit et d'où l'on entend la mer. Là je suis très heureuse, puisque je ne me rappelle pas avoir été battue; je joue toute la journée
avec une petite fille blanche, douce pour moi, et qui quand elle mange de bonnes choses m'en donne toujours ; elle me permet de toucher à ses jouets et d'endormir ses poupées. Quoique nous ne puissions
pas nous comprendre, car je ne parlais pas sa langue, je commençais à l'aimer quand nous avons été séparées.
— Comment cela ? demanda Casparis, voulant l'encourager.
— Un soir, on m'a fait quitter la maison brusquement et on m'a emmenée dans une case très misérable, où je suis restée couchée plusieurs jours, je ne sais pas combien de temps ; j'étais malade de je ne sais quelle maladie, et c'étdt de peur que je communique celte maladie à ma petite maltresse qu'on me séparait d'elle. Quand j'ai été guérie, je ne l'ai pas revue j j'ignore pourquoi. Je me retrouve dans une autre maison, bien plus grande, bien plus belle que la première et qui n'est plusà la campagne, mais dans une ville, avec des toits tout autour de nous et aussi des jardins ; elle est pleine de noirs et de négresses ; mais la maîtresse de la maison est blanche, les maîtres sont toujours blancs, et elle parle français ; c'est plus tard que j'ai su que cette langue était le français : vous comprenez ?
— Parfaitement.
— Aussitôt mon arrivée, elle me fait venir devant elle ; on me déshabille, puis on m'habille avec un costume jaune ; alors elle me regarde en riant et me donne deui petits coups d'éventail sur la tête. Cela voulait dire qu'elle m'acceptait. Peut-être aurais-je dû être contente, mais je ne le fus pas, parce que celte dame avait l'air trop dur et qu'elle me faisait peur. Le lendemain, on me conduisit dans une chapelle, et ce fut la première fois qu'on me baptisa ; mais je vous assure que ce ne fut pas sans peine. Quand on me mit du sel dans la bouche, je le crachai, et quand on me
versa de l'eau sur la tète, je me sauvai en criant ; ce qui fit rire tout le monde, ma maîtresse plus que les autres. Ce fut peut-être cela qui fit qu'elle m'attacha à son service. Je ne la quittais jamais : chez elle, en voiture, dans les maisons où elle allait, je devais toujours être près d'elle. Pourquoi ? Je ne l'ai pas encore deviné, car je n'avais rien 5 faire qu'à me tenir près d'elle, le plu» près d'elle possible ; je n'avais permission de m'éloigner que quand elle était seule ; quand il venait du monde, je devais accourir au plus vite.
— Je comprends.
— Ohl bien, dîtes-le moi alors.
— Elle était très blanche?
— Oui.
— Jeune?
— Pas très jeune ; mais très belle et toujours très parée.
— Eh bien 1 toi, tu es noire; placée près d'elle, tu la faisais paraître plus blanche : tu étais ce que nous appelons un repoussoir.
— Un repoussoir? Je ne sais pas ce que c'est, mais je comprends tout de même; et je comprends aussi pourquoi elle m'appelait petit singe. Moi, ça me peinait d'être appelée petit singe et ça me fâchait contre elle. Est-ce que vous trouvez que j'ai l'air d'un singe?
— Pas du tout.
Elle sourit avec une orgueilleuse satisfaction, et
elle eul deux ou trois bnlancements de tête d'une coquetterie très gracieuse.
— Pour me venger d'être appelée petit singe, j'eus un jour l'idée de lui faire une malice; c'était une grande aflaire que sa toilette et qui prenait beaucoup de temps; je n'étais pas obligée d'y assister, cependant elle me faisait venir quelquefois : un jour qu'elle s'était faite plus belle encore qu'à l'ordinaire, parce qu'elle devait recevoir des visites, je lui plantai dans le chignon tout doucement une grande plume rouge ébouriffée, que j'avais arrachée à un plumeau. Elle ne s'était aperçue de rien, et elle était entrée dans le salon où j'avais pris ma place ordinaire près d'elle, gravement, mais avec une terrible envie de rire.
Disant cela, elle prit la pose grave dont elle parlait, et elle fît cela si drôlement que Gasparis se mit à rire. '
— Les visites arrivent; elle les reçoit; elle parle; elle se lève; elle marche toujours avec sa plume dans les cheveux. Et moi je ne quittais pas son chignon des yeux, ne me laissant aller à rire que quand j'étais sûre qu'elle ne me voyait pas. A la fin, cependant, elle se douta de quelque chose, et s'étant regardée dans une glace placée vis-à-vis d'une autre glace, elle vit la plume. Si j'avais bien ri, je pleurai plus encore, car elle me fil fouetter avec ordre de ne s'arrêter que quand je perdrais connaissance. Je ne
repris pas ma place au salon quand mes blessures furent guéries. Ma maltresse, exaspérée contre moi, me chassa, et un soir on me conduisit au port, où
l'on m'embarqua. Je ne me rappelle plus combien de temps je restai en mer.
Elle s'interrompit :
— Est-ce que vous trouvez que je bavarde trop?
— Au contraire, va toujours.
— C'est encore une dame qui m'achète, mais
celle-là laide et vieille ; elle parlait anglais ; si j avais parlé français avec ma belle dame au chignon, j'avais parlé anglais avec les domestiques et je savais à peu près les deux langues. Quand la vieille dame m'a bien examinée avec ses lunettes, elle me demande si j'ai de la religion. Moi je lui réponds que je ne sais pas. Là-dessus elle me dit que c'est une abomination, et qu'il faut que j'aie de la religion, parce que cela m'empêchera d'être menteuse, voleuse, gourmande. Le lendemain, elle me mène ellemême à une chapelle sans rien me dire à l'avance, et là elle me déclare qu'elle va me faire baptiser. J'avais envie de répondre que j'étais déjà baptisée, mais je n'ai pas osé, pensant que je l'avais été mal, puisque je n'avais pas de religion. Je me suis laissé faire, et cette fois j'ai été appelée Mary.
— Et Pompon?
— C'est plus tard ; c'est mon dernier nom et l'on ne m'a pas baptisée pour me le donner. Voulezvous que j'y arrive tout de suite?
— Non, continue, et suis l'ordre de tes souvenirs tels qu'ils te viennent; tâche seulement de te rappeler le nom des pays où l'on te conduit , et des personnes chez lesquelles tu es.
— Cela aussi viendra plus tard ; mais ces noms de pays, je ne les retrouve pas; je crois bien que je ne les ai jamais sus. Cependant je sais que ma maitresse s'appelle miss Topsy. Elle est très sévère, très
dure, mais avec des paroles douces, et quand elle me corrige, ce qui arrive dix fois par jour, elle me dit d'un air chagrin que je lui fais beaucoup de peine et que si elle me punit, c'est pour mon bien. Il faut que j'apprenne à lire et à écrire, ce qui est très difficile et ce qui me vaut beaucoup de coups. Si vous
saviez combien j'ai été battue parce que je ne peux pas prononcer les B. Quand elle ne me bat pas, parce qu'elle en est fatiguée, elle me prive de dîner ou de souper, et m'enferme sans me donner à manger dans ma chambre, une chambre dont la fenêtre a des grilles en fer. Je ne me rappelle pas combien de temps j'endurai les coups sans penser à me révolter, pleurant seulement et me trouvant si maî-
heureuse que je souhaitais devenir malade pour mourir, mais enfin l'idée me prit de me sauver. Puisque je voulais mourir, je n'avais rien à craindre; si je ne trouvais pas à manger une fois que je me serais sauvée, je mourrais, voilà tout; les morts ne sont pas battus. Une fois que cette idée se fut mise dans ma tête, je ne pensai plus qu'à cela et au moyen d'assurer ma fuite, car je ne voulais pas être reprise. Je décidai que ce serait la nuit et que je me sauverais par ma fenêtre, dont je descellerais un barreau.
A ce moment, la porte de l'atelier s'ouvrit, el une jeune femme de grande taille et de belle tournure descendit les marches.
Aussitôt Pompon se tut.
— Enfin vous voilà, dit Casparis d'un ton fâché ; il y a plus d'une heure que j'attends après vous; vous savez bien qu'au point oi!i j'en suis, je ne peux pas travailler sans le modèle.
— Je n'ai pas pu venir plus tôt.
— Parce que?
Elle mit la main droite sur son cœur, et parlant avec une emphase comique :
— J'aime!
Et comme Casparis haussait les épaules.
— Ne vous fâchez pas, dît-elle, nous allons rattraper le temps perdu.
— Alors, dépêchons-nous.
Puis s'adressant à Pompon :
— Assez pour le moment, dil-ii, nous reprendrons ton récit tantôt ; maintenant fais ce que tu voudras; joue avec les bêtes ; lis, dors, promène-toi dans la maison ; ou reste ici si tu aimes mieux.
— Si vous voulez, je resterai ici.
Et elle alla se mettre dans un coin, regardant curieusement le modèle qui avait pris sa pose sur l'estrade.
Ce fut seulement au déjeuner, et en tête à tête avec Casparis, que Pompon put reprendre son récit et le continuer.
— Décidée à me sauver de chez miss Topsy, je ne voulais pas m'exposer à être reprise, car je serais sûrement corrigée d'une terrible façon, pour mon bien : vous avez peut-être entendu dire qu'on pouvait frapper fort sur les noirs sans leur faire mal, à coups de fouet sur le dos ou à coups de bâton sur la (ête ; eh bien ! ça n'est pas vrai; je vous assure que, sur le dos comme sur la tête, ça fait mal, très mal. Aussi, bien que j'eusse hâte de me sauver, je pris mes précautions; je commençai par desceller un barreau de ma fenêtre, puis, comme elle était au second étage, je ramassai tous les bouts de corde et de ficelle que je pus. trouver dans la maison et au dehors, afin de m'en tresser une coi'de avec laquelle je pourrais descendre ; ce fut un travail difficile pour moi, car je ne pouvais m'y livrer que la nuit dans mon lit, saas
lumière, au clair de la lune; enfin, comme je ne voulais pas être exposée à mourir de faim, j'économisai tous les jours un morceau de pain sur ma nourriture, qui n'était pourtant pas très abondante; et, pour qu'il ne moisit pas, je !e fis dessécher dans le fourneau de la cuisine.
— Quel âge avais-tu alors ?
— Je ne sais pas.
— Combien y a-t-il de temps que cela s'est passé ?
— Il y a un peu plus de trois ans, je crois, mais je n'en suis pas sûre.
— Continue.
— Quand j'eus réuni toutes mes provisions, et pris toutes mes précautions, j'attendis une nuit sans lune. J'aurais pourtant bien voulu voir clair, car les nuits sombres c'est effrayant quand on est toute seule et qu'on a déjà peur; mais si je voyais clair, les autres verraient comme moi, et alors on pourrait
m'apercevoir quand je descendrais de ma fenêU'e dans la rue. Celle nuit arriva. J'attendis que tout fût endormi dans la maison et dans la rue. Alors j'enlevai mon barreau et j'atlachai un bout de ma corde solidement avec plusieurs nœuds à un autre barreau, puis je jetai l'aulre bout dans la rue, qui était noire et déserte. Il n'y avait plus qu'à descendre. Je passai à mon cou le mouchoir dans lequel j'avais serré ma provision de croûtes séchées, et prenant ma corde à deux mains, je commençai à descendre» mais sans me laisser glisser parce que ça brûle les doigts. J'étais à peu près à moitié chemin quand j'entendis un bruit de pas dans la rue. J'aurais bien voulu remonter. Mais celui qui venait marchait vite. Je m'arrêtai et me tins suspendue, collée contre \a muraille.
— Avais-tu peur?
— Peur à mourir; mais au lieu de me faire lâcher la corde, cela me faisait serrer plus fort. Et j'écoutais. Mon cœur, ne battait plus. Celui qui venait approchait. Allait-il passer sans me voir ? C'était ce que je demandais. Avec quelle crainte 1 vous pouvez vous l'imaginer. II était sous moi. Et je me faisais toute petite. Il s'arrêta. Je crus que j'allais desserrer les mains. — Hé, hé ! dil-il. Etenanglais il ajouta... Vous savez l'anglais?
— Non.
— Eh bien il dit : a Voici une jeune personne qui
a l'air de se sauver. » Je n'en pouvais plus. Je me laissai glisser à terre en me brijlant les doigts. II me mit la main sur l'épaule, puis doucement il me la promena sur le visage et ensuite dans les cheveux. Il faisait si sombre que je ne pouvais voir si c'était
un blanc ou un noir ; mais, à son parler, je reconnaissais un blanc. — Bien, dit-il, je comprends, nous nous sauvons.
— Tes cheveux lui avaient dit qui tu étais.
■ — Justement. Je n'eus pas la force de me taire.
— Oh! monsieur, m'écriai-jç, ne me rendez pas
à miss Topsy; si vous saviez combien elle est méchante ; je vous en prie laissez-moi me sauver. — Et où veux-lu donc aller? — Je ne sais pas. — Tu seras reprise demain. — Je marcherai bien fort. — On marchera plus fort que toi. — Eh bien, je me jetterai à la mer. Il me prit par le poignet : — Suismoi, me dit-il. Je voulus m'échapper, mais il me serra si bien que je dus marcher sur ses talons. Il ne disait rien et moi je n'osais plus parler. Cependant, comme nous nous éloignions de la maison, cela me rassurait un peu, car je pensais qu'il ne voulait f>as me rendre à miss Topsy. En marchant ainsi, nous étions arrivés dans une rue éclairée ; il s'arrêta devant une boutique où l'on vendait des liqueurs et qui était éblouissante de lumières. Alors il me regarda avec attention. — As-tu des parents? me demandat-il. — Non. — Bon. Moi aussi, je l'avais regardé pendant qu'il m'examinait : c'était un grand diable d'hoqime jaune, aux joues creuses, qui n'avait pas l'air doux. — Si je t'aidais à échapper à miss Topsy, me dit-il, que ferais-tu pour moi ? — Tout. — Tu comprends qu'en t'aidant à t'échapper, je m'expose à un danger ; il faut donc que tu me promettes obéissance; ou bien, si tu ne veux pas, je te mène à la police comme c'est mon devoir. — Je vous promets de faire tout ce que vous voudrez. — N'oublie pas que le jour où tu te conduiras mal avec moi je te rendrai à miss Topsy. — Je ne me
conduirai jamais mal avec vous. — C'est bien, suis moi.
Bien qu'elle ne s'arrêtât pas de parler, elle n'en perdait cependant pas un morceau, mange<ant rapidement, avec avidité, tout ce que Casparis lui servait sur son assiette.
Elle continua :
— II me tenait toujours la main et, par les rues que nous suivions, je voyais bien que nous nous dirigions du côté du port. Bientôt, sur le ciel sombre, j'aperçus les mâts des navires. — Tu comprends que si nous restions ici, me dit-il, miss Topsy ne tarderait pas à le retrouver, il faut donc que nous allions aussi loin que possible. — Où vous voudrez. — A pied, ce serait difficile, mais sur un navire c'est très facile; avec moi, bien entendu, car toute seule on ne te recevrait pas ; je vais le conduire dans un navire oîi tu vas te coucher, et demain nous mettrons à la voile avant le jour.
— Et tu l'as suivi?
— J'aurais suivi le diable. — Tu trouveras là des camarades, me dit-il, avec lesquels tu n'auras qu'à jouer ; et le soir tu t'habilleras avec de belles robes.
— Un banquiste ?
— Un directeur de théâtre d'enfants. Si je l'avais deviné tout de suite, j'aurais été joliment rassurée, car si je le suivais quand même, ce n'était pas sans peur; mais pour fuir miss Topsy, j'aurais été au fond
de l'eau . En arrivant au bout d'une planche qui fai-^ sail communiquer ce grand navire tout noir avec le quai, il me serra le poignet plus forl. — Ne glisse pas, dit-il. Je le suivis et il me conduisit dans une cabine basse, éclairée par une lampe lumeuse qui me montra sept ou huit personnes couchées par terre et dormant. — Couche-toi sans faire de bruit, me dit-il doucement, el sans réveiller personne. Je fis ce qu'il m'ordonnait, mais je fus longtemps sans pouvoir m'endormir. Quand je me réveillai, le navire était secoué par le tangage et le vent soufflait dans la mâture; nous étions en pleine mer. Il n'y avait plus personne dans la cabine. Comme la porte était ouverte, je crus que je pouvais sortir. Dans l'entrepont, je ne vis que deux ou trois matelots qui ne me dirent rien, et je montai sur le pont. Comme j'allais arriver au haut de l'escalier, j'entendis une musique de plusieurs instruments, un violon, une flûte et une trompette. Je m'arrêtai pour écouter et pour regarder. Auprès de mon nouveau maître étaient rangés trois enfants noirs qui faisaient cette musique, et devant eux quatre autres enfants noii-s aussi; trois garçons et une fille dansaient; des gens de l'équipage les regardaient, et quand un mouvement de tangage ou de roulis faisait perdre l'équilibre à Tun des danseurs, ils riaient en criant; Hip ! hip! Vous m'écoutez, n'est-ce pas, monsieur? — Comment, si je t "écoute !
— C'est que je vais vous parler de la grande joie et du grand chagrin de ma vie; moi, ça me touche et ça me donne envie de pleurer ; mais vous, ça peut vous ennuyer; si je vous ennuie, dites-le, je passerai.
— Ne passe rien.
— Celui qui jouait du violon était un garçon de
deux ou trois ans plus âgé que moi peut-être, mais il n'était pas vigoureux ; il était très maigre et très pâle, pâle comme un noir peut être pâle, bien entendu, il avait l'air doux et bon. Cela me fil plaisir, puisqu'il allait être mon camarade; j'étais contente qu'il eût l'air bon, parce que depuis que j'avais été séparée de la petite fille, qui me laissait jouer avec ses poupées,
je n'avais jamais vécu avec personne qut fût bon pour moi. Je montai sur le pont. — Voilà votre nouvelle camarade, dilmon maître. Et justement il dit à ce jeune garçon, qu'il appela Dick, de s'occuper de moi. Ça c'était de la chance, n'esl-ce pas? J'avais naturellement envie de savoir ce qu'était notre maître, ce fut la première question que j'adressai à Dick, qui me dit que c'était un homme extraordinaire qui savait tout, chanter, jouer la comédie, en composer, jouer de tous les instruments; il était directeur d'une troupe d'enfants et il donnait des représentations partout où il pouvait; ce n'était pas un mauvais homme ; seulement il était terrible quand il avait bu, ce qui lui arrivait assez souvent; alors les coups pleuvaient. Est-ce drôle qu'il y ait des gens qui ne pensent qu'à battre les autres ; est-ce que c'est comme ça à Paris?
— Quelquefois.
— Dick voulut bien me prendre en amitié et il me dit que j'étais gentille, ce qui me fit beaucoup de plaisir; c'était la première fois et c'a été la dernière; on m'a dit souvent que j'étais drôle, que j'étais un singe; il n'y a que lui qui m'a dit que j'étais gentille. Nous fûmes bienlèl amis, et si amis que, quoiqu'il eût été chargé par noire maître de m'apprendre à jouer du violon, il ne m'a jamais battue, pas même de son archet, pas même quand je ne pouvais pas allonger le petit doigt pour faire un si dièze sur la
chanterelle. Il fallait qu'il fût joliment bon garçon, n'est-ce pas? Pauvre Dick.
Elle s' arrêta, la voix tremblante et, vivement, elle essuya deux larmes qui roulaient sur ses joues.
— Ce n'est pas la peine que je vous raconte, n'esl-ce pas, dit-elle en reprenant, tout ce que nous avons fait, partout oii nous avons été? C'était en Amérique, nous donnions des représentations dans les villes ou dans les villages qui se trouvaient sur notre chemin, et je paraissais dans ces représentations pour jouer du violon avec Dick ; je m'étais si bien appliquée, ou bien, lui, il s'était si bien appliqué, qu'au bout d'un certain temps j'avais pu jouer avec lui, pas aussi bien, mais enfin je jouais, cl comme j'étais toute petite, on m'applaudissait.
— Cela te faisait plaisir.
— Je crois bien. Et à Dick donc ! Il y avait des gens qui venaient pour moi: on mettait mon nom sur les affiches et il y avait des journaux qui parlaient de moi. Dick n'était pas jaloux, au contraire ; mais cela n'est pas extraordinaire, parce que nous nous aimions comme frère et sœur. Lui aussi n'avait pas eu de parents; lui aussi avait été battu, et ça faisait que nous nous aimions ; il était mon père, ma mère, mon frère, mon maître et mon ami, et moi j'étais tout cela aussi pour lui. Enfin nous étions bien heureux l'un et l'autre, et nous nous le disions toute la journée. — Quel bonheur que tu sois venue avec
ous, répétait- il à chaque instant, came donne de i furce de t'avoir près de moi, et je ne suis plus lalade comme je l'étais avant: je m'ennuyais trop, [oi je disais la même chose. Et pourtant je vous ssure que nous avions bien du mal, et qu'il fallait irriblement travailler, toute la journée étudier sans îpos, et le soir, jouer pour le public. Ah! si cela vait pu durer, même le mal, mêmele travail, même ;s coups que le maître nous donnait quand il nous lisait travailler lui-même notre violon !
Elle s'arrêta un moment, brisée par l'émotion; puis Ile reprit:
— Nous devions aller dans une grande ville ; oh ! elle-là j'en sais le nom et je ne l'oublierai pas : la louvelle-Orléans ; mais au moment de notre dépari, n voulut arrêter notre maître en lui disant que la èvre jaune venait d'y éclater; il partit quand même n répondant que puisque tout ie monde se sauvait, ous gagnerions plus d'argent étant les seuls, et uc pour nous noirs il n'y avait pas de danger. Je e sais pas s'il parlait franchement ou pour nous assurer; mais nous étions à peine installés qu'un e nos camarades fut pris de fièvre et mourut, puis près celui-là un autre; puis Dick; quand il se entit pris par un tremblement des membres, il oulut m'empêcher de le soigner; mais vous pensez ien que je ne l'écoutai pas et que je restai près de ii;je ne pouvais pas faire grand'chose, mais au
moins je le soignais, je l'encourageais, et quand il se jetait de côté et d'autre en poussant des hurlements, je le reniellais sur son lit. C'est dans mes bras, devant mes yeux qu'il est mort.
Leslarmes lui coupèrent la parole.
Alors Casparis se leva :
— Pense à ton ami, dit-il doucement, pleure-le librement, mon enfant; ce soir ta reprendras ton récit.
assez longtemps déjà que Casi'élait remis au travail d'après le e qui avait repris sa pose, lorsque tout à coup il entendit les sons d'un violon dans le salon.
Évidemment c'était Pompon qui se faisait de la musique. Elle avait décroché un violon à un panneau d'instruments disposé dans le vestibule et elle s'amusait à jouer.
Bien que la porte qui mettait
le salon en communication avec
l'atelier fût fermée, Casparis entendait cependant
assez distinctement pour se rendre compte de ce
qu'elle jouait et de la façon dont elle jouait.
Ce qu'elle jouait était assez vulgaire : un motif dansant comme on en fabrique tous les jours pour les -orgues de Barbarie.
Mais ce qui était curieux, celait sa manière de jouer : sans avoir poussé bien loin l'élude de la musique, Casparis en savait assez cependant pour apprécier ce qu'il entendait autrement que le vulgaire; il fut frappé de la virtuosité de cette petite sauvage, qui faisait parler à son violon une langue d'un accent étranger tout à fait bizarre; sur le motif original, qu'elle interrompait à chaque instant, elle brodait des enjolivements qui rappelaient ceux des Tsiganes.
Interrompant son travail, il alla ouvrir la porte, mais aussitôt Pompon, abaissant son violon, se tut.
— Cela vous ennuie, dit-elle d'un air confus; je vous demande pardon; mais, en trouvan t un violon, j'ai eu l'envie de jouer sans penser que je troublais votre travail.
— Tu m'ennuies si peu que je te prie de venir jouer d^ns l'atelier, où je t'entendrai mieux et où je te verrai.
— C'est vrai? demanda-t-elle craintivement.
— Mais certainement c'est vrai ; viens, si tu veux.
— Oh I je crois bien que je veux !
El, le violon 5 la main, elle courut dans l'atelier.
— Que faut-il jouer?
— Ce que tu voudras; ton répertoire si tu veux.
— Tout ce que vous voudrez; tant que vous voudrez.
El, se campanl au milieu de l'alelier, elle se mit à jouer avec la liberté et la sûreté d'un musicien de profession, mais sans regarder Casparis, les yeux en l'air ou fixés sur son violon.
Casparis avait repris sa place devant sa statue, et il avait lancé à son modèle un « attention ! » qui disait que le travail allait recommencer et se continuer sérieusement; cependant, ayant jeté un rapide coup d'œil du côté de Pompon, il était resté à la regarder, saisi par la pureté de pose et la gracieuse élégance avec laquelle elle maniait son archet.
Comment diable cette petite moricaude avait-elle celte finesse de galbe , et cette amplitude de bras, et ce mouvement d'épaule ; cette ligne serpentine du torse?
Mais il revint à la petite négresse pour l'écouter : ce qu'elle jouait était étrange et ne ressemblait en rien à la musique à laquelle Casparis était hebitué ; c'était quelque chose de sauvage qui, jusqu'à un certain point, ressemblait à un chant d'oiseau, avec toutes sortes de serpentements fantaisistes, de balancements, de rythmes, qui déroulaient l'oreille comme une divagation folle ; l'esprit ne pouvait pas plus la suivre que l'œil ne suit le vol du papillon; et elle allait imperturbablement, jouant toujours sans s'arrêter, vous entraînant avec elle.
Tout à coup, elle s'arrêta et, lentement, elle se mit à jouer un andante qui, par son caractère doux et
tendre, ne ressemblait en rien à la musique sauvage qu'elle avait exécutée jusqu'à ce moment.
Elle s'était allongée sur son violon comme si elle avait voulu le mettre en conmiunication plus directe avec son cœur, l'enveloppant de son bras gauche, de son épaule, de sa tète, et elle jouait avec une énergie passionnée, les yeux levés au ciel, les lèvres entrouvertes, les narines palpitantes, toute frémissante de la léte aux pieds; puis une grosse larme
perla au bout de ses cils, roula sur ses joues et lomba sur le violon ; elle fut suivie d'une autre, puis d'une autre encore, et bientôt ce fut un Ilot qui jaillit de ses yeux.
Alors elle abaissa son violon, en s'écriant ;
— 0 Dick !
Et, se sauvant, elle alla se jeter sur un divan, la tète tournée du côté de la muraille.
Quelle étrange enfant !
Casparis n'essaya pas de la consoler ou de la calmer; que lui eût-il dit?
La laissant pleurer librement, il se remit au travail, ému lui-même; et bientôt, entraîné par son œuvre, il ne pensa plus qu'à sa statue.
Ce fui seulement quand le modèle fut parti qu'il revint à Pompon.
Elle était restée dans l'atelier à jouer avec les bétes, tantôt avec la levrette ou la chatte, tantôt avec la tortue, et maintenant elle le regardait envelopper sa statue de linges mouillés, stupéfaite de le voir l'arroser avec un arrosoir.
— Veux-tu continuer ton récit? lui dit-il; nous en étions restés au moment où la fièvre jaune avait désorganisé votre troupe.
— Notre maître lui-même fut malade, mais il ne mourut point ; quand il fut rétabli, il était impossible de continuer nos représentations, car nous n'étions plus que trois, deux garçons et moi. Ce qu'il fit des garçons, je n'en ai jamais rien su. Un soir il rentra seul, et il me dit que je ne les verrais plus. El comme ce n'était pas un homme qu'on pouvait interroger, je m'en tins à cela. Probablement, il les avait cédésà unautredirecteur.Eniin, je nesaispas. Au reste cela m'était bien égal, je ne pouvais pas avoir du chagrin pour d'autres que pour Dick. Ce qui me fil penser qu'il s'était fait de l'argent avec mes camarades, c'est que nous étions depuis assez longtemps sans le sou à la maison, n'ayant pour manger que ce que nous gagnions en allant jouer
dans les rues, cl que, du moment où ils disparurent, je revis des dollars dans les mains du maître. Quoiqu'il fùl encore très faible des suites de sa maladie, il me faisait travailler, et tant qu'il restait à la maison, je devais étudier mon violon; je devais même l'étudier quand il n'était pas là, et si, en rentrant, il ne m'entendait pas de loin et n'avait pas ainsi la
preuve que je ne perdais pas mon temps en son absence, c'étaient des coups et de rudes.
— C'est là le refrain de ton récit, pauvre petite : des coups.
— Et je ne vous dis pas tous ceux que j'ai reçus. A quoi bon? C'est toujours la même chose. Vous pensez bien que je ne travaillais pas avec le maître comme j'avais travaillé avec Dick, .et que les coups d'archet et les claques pleuvaient di"u. Combien cela dura, je ne me rappelle pas. Un jour il me dit que nous allions nous embarquer. Cela me faisait de la
peine de quitter la Nouvelle-Orléans, parce que j'y laissais mon pauvre Dick; mais pour le reste, que m'importait! il m'était bien indifférent aussi d'aller ici ou là. Nous voilà donc de nouveau en mer, et je joue sur le bateau. Où nous ailons, c'est à la Havane, et c'est de la Havane que je suis venue en France avec M"* Novar. Vous voyez que nous approchons de la fin.
— Mais je ne tiens pas à arriver à la un, au contraire.
Il avait allumé un cigare et, assis dans un fauteuil, il écoutait Pompon placée sur un escabeau devant lui. La nuit était tombée et le vaste atelier n'était éclairé que par la blanche réverbération de la neige qui couvrait les toits voisins. Voyant son maître immobile, Palapon avait sauté sur ses genoux où elle faisait ronron avec béatitude, engourdie par la chaleur du calorifère, tandis que Souris, assise sur son séant, avait fourré son fin museau sous la main de Casparis et restait ainsi immobile; des ombres emplissaient mystérieusement les coins de l'atelier, au milieu duquel se dressait la statue de la Maternité, lumineuse dans son blanc linceul.
— A la Havane, continua Pompon, on me fit paraître en public, toute seule, ce qui m'épouvanta, car je n'avais jamais joué sans Dick. Cependant, il parait que je ne jouai pas trop mal, car un riche planteur voulut m'avoir à son service pour lui faire de
la musique pendant ses repas, quand il serait seul. Au moins, ce fui ce que mon mailre m'expliqua en me disant qu'il m'avait cédée à ce planteur. Il n'avait
jamais été bien doux pour moi, mon maître, ni bon, ni tendre; il avait trop souvent levé et abaisse sa main lourde; pourtant cela me fit de la peine de le quitter ; il avait élevé Dick, et avec lui je pouvais parler de mon pauvre camarade. Il fallut nous sépa-
rer, el je m'en allai avec mon nouveau maître, qui m'envoya dans son eafetal. Vous savez ce que c'est qu'un eafetal?
— Une plantation où l'on cultive le café, je suppose.
— Justement; c'est très beau parce qu'il y a de grands arbres, tandis que dans les ingénias, là où l'on cultive la canne à sucre, il n'y a pas d'arbres. Ça été mon bon temps que j'ai passé dans ce eafetal. Je pouvais me promener une partie de la journée, courir, m'amuser comme je voulais, et l'on ne me grondait jamais, on ne me battait jamais. Pourvu que je fusse prêle à jouer du violon aux heures des repas, ou quand mon maiire avait envie de faire la sieste, c'était tout ce qu'on me demandait; pour le reste j'étais libre. Ah ! comme je regrettais que mon pauvre Dick ne fût pas avec moi ; comme nous aurions été heureux tous les deux! Mais cela ne devait pas durer; mon maitre n'était plus jeune; il avait la goutte ; une nuit il fut étouffé dans son lit. Il avait pour héritier un neveu qui s'installa au eafetal, mais il ne me fit jouer qu'une fois devant lui ; il me dit que j'étais une sauvage et que je lui écorchais les oreilles.
— Il n'aimait pas la musique ?
— Au contraire, mais il aimait la belle musique, la savante, pas celle des sauvages ; il ne manquait pas une seule représentation de l'Opéra et il était le plus grand admirateur de M"' Novar qui chantait en ce
moment à la Havane, où clic avait beaucoup de succès. Savez-vous qu'on fait des cadeaux aux artistes le jour où ils donnent une représentation à leur bénéfice : des fleurs, des bijoux, de l'argent. Au lieu d'envoyer des bijoux ou de l'argent à M"" Novar, mon nouveau matlre m'ofi'rit. Il me fît monter eu voiture sans m' avertir de ce qu'il voulait et il me conduisit chez M"* Novar : « J'ai longtemps cherché ce que je vous ofl'rirais bien d'original, lui dit-il, voilà mon cadeau. » Et il me poussa en avant. Si M"" iNovar fut surprise, je ne le fus pas moins qu'elle.
— Je comprends cela.
— Et que voulez-vous que je fasse de rn? dit M"*" -Novar en riant. Alors mon maître expliqua que je jouais du violon d'une façon bizarre, que je dansais, que je pourrais amuser ses amis, surtout en rentrant en Europe, où je serais une curiosité; et il ajouta qu'il est toujours bon pour une artiste de frapper l'attention du public parune bizarrerie. M"*' Novarm'accepta, el me voilà installée chez elle sous le nom de Pompon qu'elle me donne, mais sans me faire baptiser. Là non plus je ne fus pas malheureuse. Elle est très bonne. M"* Novar, et si elle avait toujours eu de l'argent, je serais encore chez elle. A la Havane, elle en avait tant qu'elle voulait, et elle le dépensait comme il lui venait, à pleines mains. Elle me fail habiller magnifiquement avec des robes à pail-
lelles, des bas tic soie et des souliers à talons d'or. Quand elle sort, je suis toujours à côté d'elle en voiture. Je mange avec elle. Lorsqu'elle joue, je l'accompagne au théâtre. Et quand elle reçoit des visites, il faut que je sois là. Par exemple, je dois êlre toujours en mouvement. Quand elle veut que je danse, il faut que je danse tout de suite; quand elle veut rire, il faut que je la fasse rire n'importe comment, ou elle se fâche. J'avais encore une autre chose à faire, plus difficile, mais très amusante : c'était, quand il y avait quelqu'un avec elle et qu'elle ne voulait pas êlre dérangée, de recevoir les personnes qui se présentaient; je pouvais leur dire tout ce qui me passait par la tête, mais il ne fallait pas les laisser entrer. C'était chaque fois des histoires nouvelles qui m'amusaient bien, et avec lesquelles je faisais rire M"* Novar, quand nous étions seules et que je lui montrais l'argent qu'on me donnait quelquefois pour dire la vérité.
— Tu prenais l'argent et tu mentais?
— Il fallait bien. Son engagement fini à la Havane, nous sommes venues à Paris, où elle a continué à me promener en voiture. Elle voulait chanter à l'Opéra de Paris; mais cela ne s'est pas arrangé; et comme l'argent n'arrivait plus aussi facilement qu'à la Havane, elle a accepté un engagement pour rilalie; moi je croyais que j'irais en Italie avec elle. Mais, au moment du départ, elle m'a dit que cela
élail impossible, el que je devais aller chez un de ses amis que j'avais vu souvent chez elle, et qui voulait bien se charger de moi; il me donnerait un maitre pour travailler mon violon et devenir une artiste. Cela m'a fait de la peine de me séparer de M"' Novar, mais je ne pouvais pas l'obliger à m'emmener malgré elle. J'ai été chez son ami... et puis...
Elle s'arrêta embarrassée ; mais ce fut au timbre de sa voix que Casparis devina son embarras, car la nuit était venue tout à fait et en la regardant il ne voyait plus que le blanc de ses yeux.
— Et puis je me suis sauvée... pçirce que je n'étais pas bien.
— Et où demeure cet ami de M"' Novar? Elle hésita :
— Je ne sais pas, dit-elle enfin.
Casparis n'insista pas plus pour connaitre les raisons qui l'avaient fait se sauver au risque de mourir de faim et de froid, que pour apprendre où demeurait cet ami de M"* Novar. Évidemment Pompon ne voulait pas parler^ et ce qu'il tenterait en ce moment pour lui desserrer les lèvres serait inutile; sa réponse était arrêtée, elle n'en varierait point :
— Je ne sais pas.
spARis resla très embarrassé.
Qu'a!lail-ii faire de cette enfant?
Sans bien savoir pourquoi, il avait cru qu'il trouverait dans l'histoire qu'il lui demandait quelque moyen pour décider cette question, au moins quelque indication pour le guider, pour l'inspirer.
Mais l'histoire racontée, la situation de la pauvre petite se présentait plus critique encore qu'avant qu'il sût rien d'elle.
M'" Novar, sur laquelle il avait jusqu'à un certain point compté, était impossible.
L'ami de M"' Novar, plus impossible encore.
Elle était donc seule.
S'il la mettait dehors, elle n'avait que le pavé en attendant la police correctionnelle et la maison de correction, à moins qu'elle ne mourût de froid et de faim, ce qui vaudrait mieux encore.
Il n'eût pas mis dehors un chien qu'il aurait trouvé; et si « la pauvre bête » qu'il avait ramassée dans la neige avait été vraiment une bête au lieu d'être une petite fdle, il l'aurait gardée, il l'aurait donnée pour camarade à Souris, à Patapon et à Dignité; mais une petite fille était autrement gênante qu'une pauvre bête, et dans le présent et dans l'avenir, alors surtout que cette petite fdle était une négresse; en ce moment elle pouvait être In camarade de Patapon et de Souris, elle pouvait jouer avec elles et animer l'atelier par sa jeunesse et ses chansons; mais plus tard? quand l'enfant serait une jeune fdle?
Elle était restée devant lui, et pendant qu'il réiléchissait ainsi, elle se tenait immobile, gardant le silence, attentive, anxieuse, comprenant évidemment que c'était son sort qui se décidait en ce moment, sa vieprésente et son avenir;dans l'obscurité on ne voyait que leblanc de sesyeux qui brillait.
— Et qu'espérais-tu en te sauvant? demanda tout à coup Casparis, qui suivait sa pensée et voulait toujours trouver en dehors de lui ce qu'il ne trouvait pas en lui.
— Je n'espérais rien, je'ine sauvais.
— Mais une fois que lu te serais sauvée lu ferais^ quelque chose ; quoi ? Tu te demandais cela, sans doulc.
— Non; je n'avais qu'une idée : me sauver.
— El après ?
— Après ! mais il n'y a pas d'après. (}ue voulez vous que je me demande ? Je ne connais personne à Paris. Je n'ai donc rien à atlendre de personne, puisque je ne peux m'adresser à personne.
Casparis eul le cœur remué de celle réponse, et il fui aussi louché de celle détrasse que de celte dîscréiion instinclive : bien ccrlainemenlelle nesavail pas ce que c'élail que la discrélion ; et si elle parlait ainsi c'était naturellement ; mais cela n'en était que plus earaclérislique ; il y avait donc un cœur dans « cette petite bêle ».
Il garda un moment le silence, et quand il le rompit, ce fut pour parler d'autre chose; au moins Pompon dut le croire.
— Est-ce que tu jouerais devant quelqu'un ce que tu m'as joué tout à l'heure ? demanda-t-il.
— Devant quelqu'un?
— Oui, devant un de mes amis, un musicien que j'attends ce soir et qui va dincr avec nous ; je voudrais qu'il t'entendit ; moi, je ne suis pas nmsicien, ce que tu m'as joué m'a plu.
— Ah!
— Beaucoup même; mais c'est une impression, ce n'est pas un jugement ; je voudrais que lui te jugeât et me dit ce qu'il pense de tes dispositions.
— Je jouerai devant qui vous voudrez et ce que vous voudrez.
— C'est bien.
L'ami queCasparis attendait c'était Félicien Falco, qui, venant ce jour-là d'Andilly à Paris pour passer la soirée avec madame Arbelet, lui avait promis de dîner avec lui.
Mais viendrait-il par ce temps affreux ? La neige couvrait la terre, et à la campagne, les chemins ne devaient pas être frayés encore : d'Andilly à Paris, la course serait longue, pour un homme qui devait la faire à pied. C'était plus que l'économie qui obligeait Falco à habiter la campagne dans une maison abandonnée où il ne payait pas de loyer; c'était la misère, une misère qui ne lui permettait pas de prendre le chemin de fer et l'obligeait à venir et s'en retourner à pied.
Comme Casparis se posait cette question, le timbre de l'entrée résonna ; sans doute c'était Falco, car il n'attendait pas de visites, qui, dans .son isolement, étaient rares.
Il se rendit vivement dans le vestibule.
11 ne s'était pas trompé, c'était bien Falco qui venait d'arriver, et qui se secouait pour faire tomber la neige dont il était couvert jusqu'à mi-corps ; mais
Falco si singulièrement accoutré qu'il fallait le regarder avec attention pour le reconnaître ; il était coifl'é d'un petit chapeau mou et vêtu d'un manteau à capuchon gris-bleuté comme ceux des chasseurs à pied ; dans sa main droite il tenait un bâton d'épine, etsous son bras gauche il portait un assez gros paquet enveloppé dans du papierciré.
— Comment; te voilà par ce temps affreux?
— II n'y a pas de temps pour moi ni beau ni affreux; il y a un jour, le jeudi, et le jeudi, je viens à Paris.
— Est-ce que tu as apporté ce paquet d'Andllly? demanda Casparis, voulant le débarasser. .
Mais Falco se défendit.
— Avec précaution, jeté prie, car ce paquet, que tu traites si familièrement, est ce que j'ai de plus précieux au monde : ma toilette de soirée, c'est-à-dire mon habit, mon gilet, mon pantalon, ma chemise, ma cravate, mes bottines.
— Et tu apportes ça d'Andilly*
— Il le faut bien ; je ne peux pas me promener sur les grands chemins en habit noir et en giletà cœur.
— Pourquoi ne le laisscs-tu pas à Paris?
— Parce qu'il me fallait pour cela un endroit sûr, et que cet endroit je ne l'avais pas jusqu'à ce jour trouvé. Tu te rappelles Thomassel, ton camarade ? Eh bien ! depuis que Thomassel a quitté l'école, il a loué un atelier rue Rochechouarl; mais, dans cet ate-
lier, on ne fait guère de sculpture, et s'il y est entré quelquefois de la terre, ce qui a dû arriver rarement, il n'y est jamais entré de marbre. Thomasset cause
ses statues et elles sont superbes en paroles, mais il ne les exécute jamais.
— De quoi vit-il, le brave garçon ?
— Il ne vit pas, il meurt lentement ; mais en attendant et pour queson atellerserve à quelque chose, il le meta la disposition de ses amis qui pratiquent le noctambulisme. Quand on connaît Thomasset, on
est toujours certain de trouver à coucher. On va rue Rochechouart quelle quesoit l'heure, on cric son nom au conciei^e, et dans la cour, au rez-de-chaussée naturellement, à gauche, en lâtant, on met la main sur une clef; la porte ouverte, on est dans l'atelier et dans la chambre de Thomasset ; s'il y a encore de la place dans le lit, on peut s'allonger à côté de Thomasset, qui ne se réveille pas pour cela ; s'il n'y en a plus on s'arrange comme l'on peut et où l'on peut. C'était chez Thomasset que je m'habillais pour ma soirée, et que je me déshabillais après pour retourner à Andilly ; car je ne couchais pas dans ce dortoir, qui n'a jamais été pour moi qu'un simple cabinet de toilette.
— Et tu ne voulais pas laisser ton habit chez Thomasset ?
— Si j'avais laissé mon habit chez Thomasset, il aurait servi à tous ceux des amis de Thomasset qui auraient eu besoin d'aller dans le monde, de faire une visite, ou tout simplement d'avoir un vêtement sous leur pardessus trop mince, et, dans le nombre, il aurait pu s'en trouver qui ne l'auraient pas rapporté... le jour où j'en aurais eu besoin. Voilà pourquoi le jeudi je voyage avec ce paquet ; ça n'est pas commode, il est vrai, mais au moins c'est sûr.
— Où se trouve la maison dans laquelle tu vas en soirée ?
— Avenue de Messine.
— C'esl-à-dire à deux pas d'ici.
— ■ Ce qui nie sera julimcnl commode ce soir par ce temps mauvais, pour mes boUiiies.
— ■ Ce qui le sera commode luus les jeudis si tu veux, el ce qui te dispensera de voyager avec ce pa-
quet, au cas où tu voudrais bien avoir en moi plus de confiance qu'en Thomasset.
— Ce n'est pas la même chose.
— Tu arriveras tous les jeudis pour dîner avec moi ; ensuite tu endosseras la toilette de soirée que tu auras laissée ici, et tu t'en irasavenue de Messine;
In suirée finie lu reviendras, et si tu ne veux pas coucher lu repartiras, après avoir repris tes vêlements de tous les jours qui auront eu le temps de sécher, — ce qui ne devait pas arriver chez Thoinasset.
— Au contraire, ils s'imbibaient.
— Kst-ce dit ?
— J'accepte.
— Eh bien, pour commencer, laisse-moi le conduire à ta chambre où tu quitteras tes vêlements mouillés. Quand tu redescendras j'aurai un service à te demander.
— Alors je redescends tout de suite.
— Prends ton temps.
Quand Falco redescendit en toilette de soirée, gilet en cœur, chemise à plastron, cravate blanche, SCS cheveux noirs bien peignés, sa barbe frisanle, et qu'il entra dans le salon où Casparis lui avait dit qu'il l'attendrait, il fut surpris de voir une petite négresse installée au coin de la cheminée et en grande conversation avec son ami, qu'il croyait trouver seul; il s'en fallut de peu qu'il ne laissât échapper une exclamation.
— Mon cher Falco, dit Casparis, je te présente une petite amie dont j'ai fait la connaissance hier soir : mademoiselle Pompon.
Falco salua, mais en se demandant si Casparis ne
se moquait pas de lui, et aussi ce que cette petite moricaude pouvait bien faire là.
Quant à Pompon, elle se tenait droite sur son fauteuil n'osant pas bouger.
— Ma petite amie, continua Casparis, est une artiste; elle joue du violon et elle a donné des concerts... en Amérique; je désire que lu me fasses l'amitié de l'entendre.
— Avec plaisir, si elle veut bien jouer devant moi.
Pompon eut un sourire.
— Je veux tout ce que veut M. Georges.
— E\ bien ! joue, mon enfant, et ne te trouble pas ; je t'ai dît que mon ami Falco était un musicien de talent, et cela doit te rassurer, car plus le talent est grand, pliïs est grande aussi l'indulgence.
— Oh ! je n'ai pas peur du tout, je vois bien que M. Falco est bon.
— Et où vois-tu cela? demanda Casparis en souriant.
— Je ne saurais pas vous le dire, mais je le sens là.
Elle mit la main sur son cœur.
— Que dis-tu de cela ? demanda Casparis, tout joyeux de cette réponse.
— Je dis qu'elle est charmante.
Elle avait répondu franchement en disant qu'elle n'avait pas peur ; à la façon dont elle prit son violon cl l'accorda, il fut évident qu'elle était pleinement à son aise.
— Que faut-il jouer? demanda-l-elle en s'adressant à Casparis.
— Ce que vous voudrez, mademoiselle, répondit Falco.
—r Oh ! mademoiselle, fit-elle en se cachant à demi derrière son violon, c'est cela qui va me faire peur; je ne pourrai plus jouer.
— Ce que tu voudras, petite Pompon.
Elle sauta en l'air joyeusement.
— Alors, je joue tout de suite.
Et bravement, gaillardement, elle commença. Après son premier morceau, elle allait passer à un second, mais Casparis l'arrêta.
— Bravo 1 mon enfant, dit Falco, c'est très bien.
Mais ce n'était pas un compliment banal que Casparis voulait, il attira Falco dans une embrasure de fenêtre.
— Eh bien? demanda-l-il à voix basse.
— Eh bien, c'est très curieux. Je ne dirai pas que celte petite est un prodige, mais c'est vraiment une curiosité. D'oii vient-elle?
— De la Havane.
— Cela me déroute un peu; à l'agilité de son doigté, à la façon dont elle accorde son violon, et à
plusieurs aulres points caractéristiques, je croirais volontiers qu'elle a travaillé avec quelque Tsigane.
— Cela est possible.
Ils furent interrompus : la porte du salon venait de s'ouvrir.
ELUi qui faisait ainsi son entrée vivement, tendant d'un même mouvement la main droite à Casparis et la main gauche à Falco était Sylvain Blanchon.
— En voilà une chance
que de vous trouver tous
les deux! s'écria-t-il.
Et il embrassa Casparis.
C'était un homme de
quarante ans environ, d'apparence robuste, la tête
grosse, les épaules larges, le buste puissant, le
visage énei^ique, en tout un gaillard bâti pour
labourer la terre ou fendre un arbre.
Les contrastes étaient frappants entre ces trois hommes unis par une solide amitié, mais séparés par des dissemblances de nature nettes et tranchées: Blanchon, un vrai paysan.
Casparis, au contraire, d'allures distinguées, élancé, bien découplé, la (été ofTranl un profil d'une beauté sculpturale, le visage montrant tous les nobles instincts, l'honnêteté, la droiture, la franchise, la bonté; avec cela une extrême simplicité dans la tenue comme dans le tangage, les cheveux noirs coupés en brosse, la barbe qu'il portait entière taillée courte aussi sur les joues, en pointe au menton.
Faico, enfin, un joli garçon de manières féminines, de complexion tendre, un passionné avec un visage creusé, ravagé, et des yeux mélancoliques ou rêveurs.
Blanchon jeta un coup d'œil sur Pompon, qui le regardait curieusement ; mais il avait autre chose à cœur que de donner son attention à cette petite.
— J'arrive d'Anvers à l'instant même, dit-il, ef il n'y a pas deux heures que j'ai ouvert ta lettre; cela t'explique, mon pauvre Casparis, pourquoi je ne suis pas venu et je ne t'ai pas répondu.
11 s'établit un silence ; aucun des trois ne voulant parler pour ne rien dire, et ne voulant pas davantage parler pour dire ce qu'il avait dans le cœur.
Ce fut Blanchon qui le premier prit la parole :
— Si j'avais su, dit-il, je serais venu; mais là-bas j'ai vécu aussi étranger au monde que si j'avais été au centre de l'Afrique.
— Et qu'as-tu pu faire pendant si longtemps ? demanda Falco.
— Tu sais que j elais parti pour aller voir l'Holbein du musée de Bruxelles, un petit portrait de Thomas Morus large comme les deux mains, mais grand comme la nature même, le Van Eyck el le Memlîng de Bruges, el le Quentin Massys d'Anvers. J'avais réuni difficilement l'argent nécessaire pour cela, mais pas plus, juste le nécessaire: voyage en troisième classe, logement dans les auberges des faubourgs, pipes modérées. Seulement j'avais largement escompté le temps que je donnerais à cbocun : deux joure à Bruxelles, trois jours à Bruges, trois jours à Anvers. Mais voilà qu'à Anvers je suis pris d'une passion si violente pour le Quentin Massys que je sens que si je ne copie pas son Ensevelissement du, Christ, je n'aurai plus de tranquillité, et que je serai obligé de revenir à Anvers. Tu connais ce tableau, n'est-ce pas, Casparis?
— Non, je n'ai jamais été en Flandre ni en Hollande.
— Eh bien, alors, dis que lu ne sais pas ce que c'est que la peinture ; la vérité el la conscience dans l'art, la réalité dans le détail, l'effet dans l'ensemble, la puissance dans l'expression.
— Va toujours, dit Casparls en souriant.
— Non, car j'irais jusqu'à demain ; mais enfin, il y a une chose qui en dira plus que toutes les paroles : Anvers vil de la gloire de Bubens et dans la ville, dans la cathédrale, comme au musée, Bubens
est Dieu el Van Dyck esl son prophète; eh bien, il y ' a au musée un tableau de Rubens qui a de In valeur, ie Christ à la paille, pu is tout à côté se trouve le Christ de Massys, c'est-à-dire deux cadavres qu'on peut
comparer; la comparaison faite, on s'aperçoit que celui de Rubens n'existe pas.
— C'est-à-dire tu l'aperçois, loi, Sylvain Elanchon.
— Ne l'excite pas, dit Falco, ii ne finirait pas; laisse-le nous dire pourquoi il est resté à Anvers.
— Pour copier le Massys ! parbleu ; et si vous
croyez qu'un tableau avec dix personnages de grandeur naturelle, où tout est d'un fini merveilleux, se copie en deux jours, vous vous trompez. L'argent du retour prélevé, il me restait trente francs quand cette idée m'est venue. Il me fallait donc gagner le surplus. Savez-vous ce que j'ai fait ?
— Tu t'es embauché comme ouvrier sur le port pour décharger les navires, répondit Falco.
J'en ai eu la pensée ; mais, comme ce travail m'aurait abîmé la main, j'y ai renoncé et je me suis résigné à pis que cela : j'ai fait une petite copie du Christ entre les deux larrons, de Rubens, qui m'a été assez bien payée. Ce que j'ai souffert! Enfin, me voilà; dans un mois arrivera mon Massys.
— Qu'en veux-tu faire?
— ■ L'accrocher dans mon atelier et le regarder; sije.venais à faiblir dans mes idées, il m'empêcherait de me laisser influencer par les bêtises des critiques, ou de céder aux suggestions des amateurs.
On servit le dîner et l'on continua, ou plutôt Blanchon continua à parler du forgeron d'Anvers.
Puis la conversation tourna et ces trois camarades, ces trois amis réunis après une longue séparation en vinrent tout naturellement à parler d'euxmêmes, de ce qu'ils avaient fait depuis qu'ils ne s'étaient vus, surtout de ce qu'ils voulaient faire; Fnlco, du poème d'opéra qu'il espérait bientôt obtenir; Casparis, de la première exposition; Blanchon,
de la voie où il voulait faire entrer l'nrt pour le ramener à la sincérité.
Immobile sur sa chaise, Pompon les écoutait; ses regards allaient curieusement de l'un à l'autre, se fixaient sur celui qui parlait, ne se détachant de lui que lorsqu'il se taisait.
Mais il arriva un moment où son attention parut faiblir, el soit que ce qui se disait ne l'intéressât point, soit que la fatigue et le sommeil pesassent sur elle, elle ferma les yeux à plusieurs reprises.
— Tu es fatiguée, petite? dit Casparis qui avait remarqué qu'elle laissait tomber sa tête.
— Oh ! non.
— Vous pouvez être fatiguée de nous entendre, dit Blanchon avec bonhomie, je comprends cela.
— Va te coucher, mon enfant, dit Casparis.
Aussitôt elle quitta la table, el ayant fait une révérence à Falco et à Blanchon avec un gentil sourire, elle vint à Casparis.
Alors se baissant, elle lui prit la main et la lui embrassa comme elle l'avait lait le matin.
— Bonne nuit, monsieur Georges.
Arrivée à la porte, elle se retourna et lui adressa un dernier regard tout plein de tendresse, puis se faufilant doucement, elle disparut.
— ■ Quels yeux elle a, dit Blanchon ; positivement c'est du velours: je l'ai examinée pendant le dîner,
alors qu'elle écoutait si attentivement celui d'entre nous qui parlait» et je vous assure qu'il y a en elle quelque chose de l'animal intelligent, le chien, le chat, qui, ne pouvant pas vous interroger directement, vous regardent longuement pour deviner ce que voulez faire et remplace la question qu'il ne peut pas vous poser par un travail d'intuition et de calcul.
— Alors elle t'intéresse, cette petite? demanda Casparis.
— Je crois bien.
— Eh bien, puisqu'il en est ainsi, et puisqu'elle intéresse aussi Falco, nous allons tous les trois tenir une sorte de conseil de famille, moi en qualité d'auteur de ses jours, comme dit la loi.
— Comment, lu es le père de cette petite négresse, qui est d'un si beau noir?
— Non, mais elle ne m'en doit pas moins la vie, vous allez voir comment, -^ vous en qualité d'amis, si vous voulez être ses amis. ,
Et alors, il leur raconta comment il l'avait trouvée mourante ; puis U rapporta aussi ce qu'elle lui avait dit de sa jeunesse, de son arrivée à Paris, avec M"" Novar, et de sa fuite.
— La pauvre petite !
— Tu l'as sauvée.
— D'une mort immédiate, cela est certain, et
voilà comment je suis l'auteur de ses jours, mais après? Que va-t-elle devenir? Que vais-je en faire ?
Falco et Blanchon se regardèrent sans tôpondre.
— J'eslîme, continua Casparis, que quand on demande l'avis de ses amis, on doit commencer par leur dire ce qu'on pense soi-même; cela n'est peul-êlre pas très habile, mais la loyauté et la franchise valent mieux que l'habileté, n'est-ce pas?
— Bravo! s'écria Blanchon.
— Donc, en vous demandant ce que je dois faire de cette enfant, je commence par vous dire l'idée qui m'est venue : c'est de la garder.
— Tu ne peux pas la mettre sur le pavé.
— Sauver la vie aux gens vous impose des devoirs comme leur donner la vie.
— Évidemment, tout cela est juste, et je me le suis dit moi-même ; mais ce qui complique la situation, c'est que Pompon est la petite personne que vous venezde voir, qui t'intéresse, toi, Blanchon, par son intelligence; toi, Falco, par ses dispositions pour la musique. Si je pouvais l'envoyer à la cuisine pour aider ma vieille Justine, ce serait tout de suite fmi, je ne vous réunirais pas en conseil de famille pour décider son sort; mais lepuis-je? C'eslcequejevous demande.
— Que ne m'a-t-on envoyé à la cuisine quand j'étais jeune, dit Falco; au moins j'aurais aujourd'hui un métier qui me nourrirait !
— Qui nourriraîl ton ventre, dit Bianchon ; mais qu 'esl-ce qui nourrirait ta tête, qu'est-ce qui nourrirait ton cœur? Tu te calomnies, ami Falco; lu ne tiens pas tant que ça à ton ventre.
Falco sourit tristement :
— Je t'assure, ami Bianchon, que ton « tant que ça » est en réalité bien peu ; mais encore faut-il ce peu.
— Qui dit que celle petite ne pourra pas gagner ce peu autrement et autre part qu'à la cuisine? dit Bianchon. En ma jeunesse, j'ai eu un métier quime nourrissait; je l'ai quitte pour un autre qui, pendant de longues années, m'a laissé mourir de faim; eh bien I je vous donne ma parole que je n'ai jamais regretté ma résolution, même quand j'avais le ventre vide.
— Crois-tu Pompon incapable de devenir une artiste? demanda Casparis à Falco.
— Je ne sais si elle en est capable ou incapable; elle a des dispositions, voilà la vérité ; mais ira-t-elle plus loin que là où elle est arrivée? Ce qu'ellenous montre aujourd'hui n'a-t-il pas été acquis par une sorte d'imitation simiesque, si puissante chez les nègres? En supposant qu'elle acquière du talent pourrait-elle en tirer parti à Paris? Une négresse
jouant du violon ne ferait-elle pas rire? Voilà les questions qu'il faut se poser.
— Cela est très juste, répondit Casparis; mais pour ce qui est de la question relative à son éducation musicale, nous ne pouvons pas la trancher avant d'avoir tenté cette éducation.
— Et, pour ce qui est de la question de succès, continua Blanchon, nous ne pouvons non plus la décider. Qui sait si justement ce ne serait pas cette qualité de négresse, ou plutôt cette bizarrerie,cette originalité qui ferait pour une part ce succès ? Paris est bizarre lui-même dans ses engouements. Et puis, si elle ne réussissait pas à Paris, ne pourrait-elle pas réussir ailleurs? à Haïti, par exemple.
— Je vois, dit Falco, que ce que Casparis nous demande, c'est la confirmation de son secret désir, et que toi, Blanchon, tu l'appuies.
— Parfaitement.
— Eh bien, voici ce que je propose, moi : c'est de me charger de l'éducatinn de cette petite. Si elle est mal dirigée, si on lui enlève son originalité, elle ne fera rien de bon, et si ou veut lui enseigner le grand style, elle n'apprendra peut-être rien; il faut qu'elle soit dirigée dans le sens de sa nature. Si lu veux, Casparis, je la ferai travailler deux heures tous les jeudis. C'est te dire que j'accepte ton hospilaUté ; je rendrai à Pompon ce que tu feras pour
moi. Je n'aurai qu'à venir à Paris plus tôt. De quatre à sept je la ferai piocher.
— Mais... ditCasparis.
— Refuse, je refuse ; accepte, j'accepte.Pourquoi ne veux-tu pas que je fasse quelque chose pour celte enfant? Pense donc combien cela me sera agréable et utile; un homme qui ne peut rien pour lui et qui peul quelque chose pour un autre : mais c'est un soutien cela, au moins une consolation. Et puis lu sais que j'ai été premier violon au théâtre de Toulouse avant d'entrer au Conservatoire, je ne serai donc pas un trop mauvais professeur. C'est dit, n'est-ce pas? Maintenant je vous laisse délibérer en paix.
— Sais-tu que j'ai des remords, dit Blanchon lorsque Falco fut sorti. Je n'aurais pas dû parler de la question nourriture à Falco. Mais voilà, j'ai pu devenir artiste, je ne serai jamais un homme bien élevé. Sache que ce bon garçon est l'amant de M"* Arbelet, et qu'elle le garde là-bas à Andilly, où elle le nourrit des choux pourris de son jardin qu'il fait cuire lui-même, sans beurre, crois-le bien. C'est pour l'indépendance de sa vie et de son amour qu'il lui faudrait quelques sous, qu'elle se garde bien de lui faire gagner, ce qui serait facile pour elle avec ses relations. Oh! les femmes! Tâche de t'en garer, car tendre et passionné comme tu l'es, tu ferais toutes les folies. Heureusement tu vas avoir cette gen-
tille Pompon, à laquelle lu vas t'.itlacher, et comme avec les idées sur la femme et sui" la beauté, elle ne sera jamais à tes yeux qu'un joli petit animal, ce sera parfait; elle occupera ton esprit et ton cœur; elle les égayera.el lu n'auras pas d'autre maîtresse. .. sérieuse que la sculpture. Donc : vive Pompon! elle esl la bienvenue.