DEUXIEME PARTIE
PON avait grandi.
He netail plus une petite B, c'était une jeune fille.
Uais, en grandissant, elle avait "est-à-dire qu'elle était restée r la sveltesse, pour la sou- .si pour son air jeune, naïf et
Ce n'était plus la petite négresse fagotée en singe savant que Casparis avait ramassée dans la rue et qui pouvait provoquer le rire lorsqu'on la regai-dail dans son accoutrement bizarre inventé parunc comédienne habituée aux oripeaux du théâtre. Casparis et Blanchon lui-même, lestatuaire et le peintre, s'étaient
unis en collaboration pour lui composer une loilelle qui l'habillât bien sans la signaler à la curiosité : lelé, des robes de foulard écru ou maïs, avec toque de lophophore ; l'hiver, des robes de velours grenat ou bleu sombre, avec toque de castor naturel ou de loutre ; les jupes courtes laissaient voir les pieds chaussés de bas de soie noire et de souliers ; les corsages plats lacés par derrière et sans corset moulaient sa longue taille onduleuse el ses hanches; les manches de ces corsages étaient courtes, elles n'arrivaient qu'au coude et elles étalent garnies de petits sabots de dentelle bise ; c'étaient des ruches de cette même dentelle bise qui entouraient le cou; elle portait des gants de Saxe très montants ; enfin, ses cheveux, simplement disposés, étaient retenus par un peigne d'or mat.
Les maquettes de ces toilettes avaient été très longues à établir elle sujet de graves discussions le jeudi après le départ de Falco, le statuaire tenant pour le collant, le peintre pour lelofTé; mais enfin ils s'étaient mis d'accord, etCasparis avait pu les faire exécuter à peu près telles qu'il les voulait.
Ce n'avait donc plus été un singe qu'il avait eu devant les yeux, mais une petite fîlie noire, habillée avec goût et à son avantage.
S'il n'avait pu que difficilement faire accepter ses idées par les couturières, les chapeliers, les lingères, auxquels il avait confié le soin d'habiller Pompon, il
avait eu de la peine aussi, au moins dans le commencemenl, à amener celle-ci à renoncer au clin-
quant et au pailleté auxquels elle s'était habituée et qu'elle aimait d'instinct.
Quel chagrin pour elle de ne plus avoir des bottines à talons dorés et de ne plus ombrager sa tête
de plumes d'autruche qui lui pendaient dans le cou.
Quand les fournisseurs étaient venus pour la première fois et qu'ils avaient déballé leurs échantillons, Casparis avait vu quel regard de convoitise elle jetait sur tout ce qui lirait l'œil.
Comme au bleu sombre elle eût préféré le bleu clair, à la dentelle bise la dentelle blanche, au foulard maïs, le foulard écossais bariolé de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel !
Et quels détours ne prenait-elle pas pour savoir, sans le demander directement, si ce qu'elle désirait n'était pas plus cher que ce que Casparis choisissait.
Quand elle voyait que les prix étaient les mêmes, elle regardait Casparis longuement pour lâcher de deviner les raisons qui le décidaient et qu'elle ne comprenait pas.
Cependant elle n'avait pas une seule fois manifesté la plus légère velléité, sinon de révolte, au moins de résistance, et toujours elle avait eu des paroles de remerciement aussi bien que des sourires de reconnaissance pour ce qu'on lui donnait.
A mesure que Casparis avait appris à la connaître, il avait été frappé de cet esprit de soumission qui était on elle, non seulement pour les choses matérielles, mais encore pour les idées ; il eût affirmé en plein midi qu'il faisait nuit, qu'elle lui eût aussitôt
servi de témoin et de bonne foi l'eût juré ; il lui eût dit de s'habiller d'une peau d'ours, qu'elle eût bien vite trouvé que la peau d'ours était la toilette qui lui convenait le mieux et que c'était très joli.
Cette souplesse d'esprit et de caractère s'était manifestée en tout, et c'avait été avec une extrême rapidité qu'elle s'était pliée et façonnée à la vie nouvelle qui devait être la sienne.
De même elle s'était pliée aussi aux manies et aux exigences des deux vieux domestiques Nicolas et Justine qui, fout d'abord, avaient été offusqués de voir rinlrusion de cette nouvelle venue dans la maison, leur maison.
— Une négresse, une enfant trouvée, pense donc, Nicolas !
El Nicolas avait pensé exactement comme pensait sa femme, c'est-à-dire que tous les maîtres étaient des ingrats; et de plus, en son nom personnel, il avait pensé aussi que quand ces maîtres étaient des artistes, c'étaient des originaux bien singuliers.
— Si encore elle mangeait avec nous !
Cependant, en moins de huit jours, Pompon avait
trouvé moyen de les faire revenir de ces préventions et de les adoucir si bien, qu'ils s'étaient mis tous les deux à l'aimer comme si elle avait été l'enfant de la maison.
— Une enfant si genlille,qui a si bon cœur, pense donc, Nicolas !
Et Nicolas, non content de penser comme sa femme, ce qu'il faisait religieusement depuis trente ans, avait enchéri sur elle.
— Pensé donc,Justine,que depuis qu'elle mange avec M. Georges, il ne reste plus comme il restait pendant des quarts d'heure à regarder devant lui comme s'il n'avait rien dans son assiette. Il avait perdu l'appétit. Tu avais beau lui faire ce qu'il aimait le mieux autrefois, il n'y louchait que. du bout des dents. Le chagrin lui emplissait l'estomac; ça se comprend, dans cette salle, tout seul ; je faisais bien ce que je pouvais. Souris aussi, et Patapon; mais moi, Souris et Palapon, nous lui rappelions toujours sa pauvre mère.Tandis que cette petite,elle bavarde, elle rit, elle mange, elle joue avec la chienne, elle joue avec la chatte, elle fait mille grimaces, elle ades inventions de tous les diables; et lui, cause, rit, mange comme elle, sans s'apercevoir de rien, sans penser à rien, naturellement. Tu n'as plus besoin de soigner ta cuisine : tout lui semble bon.
— Pense donc, Nicolas, que le modèle m'a dit que M. Georges ne pouvait pas venir à bout de la ête de sa Maternité; il la recommençait toujours; jamais il n'était content. Voilà que cette petite s'en vient avec son violon lui jouer un air, et voilà qu'en un rien de temps il fait la têle qu'a maintenant sa statue.
— Juste la tête qu'avait noire pauvre dame quand
elle pensait à M. Georges et qu'elle restait sans rien dire, regardant comme si elle le voyait.
— Ça, c'est extraordinaire.
— Pour sûr ; car enfin elle était à Paris quand elle avait celte tête-là, et lui il était à Rome, il ne la donc jamais vue.
— Il l'aura vue sans la voir, comme madame le voyait sans le voir quand elle pensait à lui.
— M. Blanchon disait l'autre jourque c'était tout à fait beau.
— Sans la petite, il ne l'aurait peut-être pas pu faire : elle l'a calmé.
Ce n'était pas seulement parce qu'elle avait calmé leur maitre et lui avait rendu l'appétit, que de la répulsion et de l'hostilité ils étaient passés à la sympathie et à l'affection, elle les avait encore gagnés personnellement par mille petites choses pour eux capitales.
Au lieu de se faire servir, elle s'était appliquée dès le premier jour à ne les déranger pour rien et à se passer d'eux. Ainsi, en se levant, elle avait fait son lit et sa chambre, mettant bien tout dans l'ordre où elle l'avait trouvé, puis elle était descendue au sous-sol pour brosser ses vêtements et nettoyer ses chaussures. Tout d'abord Nicolas et Justine n'avaient rien dit, trouvant cela naturel et juste, a II ne manquerait plus que d'avoir à servir celte moricaude, pense donc, Justine ! — Pense donc, Nicolas! —
Toi ! — Moi ! » Pendant quelques jours ils s'étaient ainsi renfermés dans leurs droits et leur dignilé. Puis un matin Justine avait faibli, le lendemain du jour précisément où Pompon avait échangé ses bottines,— celles de M"* Novar, — contre les souliers que Casparis lui avait achetés. — « Est-ce que vous croyez que je vais vous laisser abîmer ces souliers-là ? avait dit Justine en les lui prenant des mains, des souliers tout neufs ; vous n'y entendez rien; donnezmoi ça... » Pompon était remontée à sa chambre, et elle avait trouvé Nicolas en train de la balayer. « — Est-ce que vous croyez, avait dit Nicolas, que je vais vous laisser abîmer les plinthes à coups de balai? c'est mon affaire de balayer, ce n'est pas la vôtre; désormais ne vous mêlez donc pas de ça; vous n'y entendez rien. »
Au Heu de les traiter en domestiques, elle leur avait montré la politesse et les égards qu'elle aurait eus pour des parents de Casparis; ne les appelant jamais que monsieur Micolas et madame Justine ; les écoutant lorsqu'ils lui adressaient des observations; cherchant à leur plaire dans ce qu'elle savait leur être le plus agréable ; et tout cela simplement, sans affectation, sans prétention , comme si elle était inspirée par l'instinct et non par l'habileté ou le calcul.
C'est que réellement ce désir de plaire ne provenait chez elle ni de l'habileté, ni du calcul, mais sîmple-
ment de la nature; ce n'élail point parce qu'elle avait calculé qu'il était de sou intérêt de se mettre bien avec Nicolas et avec Justine, qu'elle avait voulu
leur être agréable, mais simplement parce que cela lui avait été agréable à elle-même.
C'avait été avec tout le monde qu'elle s'était montrée ce qu'on appelle « une aimable enfant » ; et elle avait su se faire aimer aussi bien de ceuxquidevaieiit
lui être utiles dans la maison, que de ceux qui ne pouvaient rien auprès de Casparis, ni pour elle, ni contre elle.
C'était ainsi qu'en quelques jours elle s était fait du praticien de Casparis, un grand et beau garçon d'une trentaine d'années appelé Edmond Jottral, un ami chaud et dévoué.
La Maternité, complètement terminée en terre et moulée en plâtre, le moment était venu de l'eiéeuter en marbre, et la préparation de ce travail avait été confiée à ce qu'on appelle en sculpture un praticien, c'est-à-dire à celui qui doit ébaucher dans le marbre la statue que le sculpteur doit achever.
S'il fut un temps oiî les sculpteurs taillaient euxmêmes entièrement leurs statues dans un bloc de marbre, ce temps est loin. Aujourd'hui, ce travail du marbre, qui, pour le public peu initié aux choses du métier, semble devoir être le principal, à ce point qu'on se représentegénéralement le sculpteur le marteau et le ciseau à la main, ce travail est pour la plus grosse part, et quelquefois même pour toute la pari, abandonné au metteur au point d'abord, qui doit épaneler le marbre et le préparer, puis au praticien. Il semble que le sculpteur français ait peur du marbre et qu'il n'ose porter la main sur une matière aussi chère dont un coup de ciseau maladroitement donné peut détruire la valeur. Aussi, pour prévenir ce mauvais coup de ciseau, a-t-on inventé toutes sortes de
moyens géométriques qu'on confie au melteur au point, et de procédés industriels qu'exécute le praticien.
Bien que, pendant son séjour à Rome, Casparis eût appris son métier de sculpteur à l'école des Italiens, qui sont de merveilleux ouvriers en marbre, et qu'il fût capable d'être son propre praticien,
ce qui ne se rencontre pas toujours, il avait appelé un vrai praticien pour faire l'ébauche de sa Maternité.
C'était un de ses anciens camarades d'atelier, qui, trop pauvre pour continuer la sculpture, et ayant une mère infirme et une jeune sœur à nourrir avec son travail quotidien, d'artiste qu'il avait espéré devenir, s'était fait ouvrier sous le coup du besoin et de la misère : de quinze à dix-huit ans il avait rêvé
l'art avec toutes les nobles satisfactions qu'il peut donner : la création, la gloire, la fortune, et, avant même d'avoir pu savoir s'il était ou n'était pas capable de réaliser ce rêve, il avait dû renoncer à l'art pour le métier et se contenter d'ébaucher, à dix ou quinze francs par jour, des statues que plus d'une fois il n'aurait pas voulu signer,
Il y avait environ quinze jours que Casparis avait recueilli Pompon, lorsque Jottral avait commencé son travail.
Et avant la fin de la première semaine. Pompon et lui étaient amis ou plutôt camarades comme s'ils se connaissaient depuis des années.
C'était un garçon d'une nature tendre qui, loin de s'endurcir sous les coups de l'adversité comme cela arrive si souvent, s'était faite plus compatissante pour tout ce qui était faible, plus sympathique pour tout ce qui souffrait, plus enthousiaste pour tout ce qui était bon ; aussi s'était-il pris d'une véritable affection pour cette enfant, qui avait eu une existence si malheureuse, et au bout d'un mois avail-il demandé à Casparis de lui permettre de l'emmener quelquefois, le dimanche, passer la journée à Montrouge où il demeurait avec sa mère, pour que sa sœur et elle devinssent amies et camarades de jeu.
Et Justine, qui n'aimait pourtant pas à se déranger et qui affirmait haut son droit « d'avoir son di-
manche», s'était proposée elle-même pour conduire Pompon le malin à M"* JoUral et aller la rechercher le soir.
— Ça lui sera bon, à cette petite, de jouer avec une camarade de son âge !
ARES n avait pas borné sa sollicitude aux toilettes de Pompon , il l'avait étendue à son éducation.
Pour cela, un nouveau conseil de famille avait été tenu, et Casparis avait exposé ce qu'il voulait pour elle.
— Avant tout, je ne veux pas qu'elle soit une boite à musique, comme certains musiciens qui, lorsqu'ils n'ont plus leur instrument aux mains, sont bêles à manger du foin et ignorants comme des carpes. Mon avis serait donc de lui donner une maltresse qui viendrait tous les jours et qui lui enseignerail ce que toute femme bien élevée doit savoir. Je
pourrais peut-être la laisser s'instruire seule, au hasard de ses lectures, car elle aime à lire et se jette sur les livres, qu'elle dévore, n'importe lesquels.
Là-dessus Blanchon s'était récrié en secouant sa forte tête:
— Ne permets pas cela ; c'est ainsi que s'est faite mon instruction et je ne sais rien. C'est-à-dire que je sais à fond un tas de choses inutiles, et que j'en ignore un tas d'autres indispensables. Et cela parce que j'ai travaillé au hasard, sans ordre, sans méthode. Le jour où j'ai su qu'il y avait une méthode, il était trop lard pour revenir en arrière ; il aurait fallu tout recommencer; où en trouver le temps? Tous les dictionnaires du monde, que je pioche sans cesse, ne combleront jamais ces trous insondables. N'en laisse pas s'ouvrir de pareils dans l'esprit de Pompon ; il vaudrait mieux qu'elle fût complètement ignorante de tout; au moins elle n'aurait pas l'humiliation de pouvoir se rendre compte de son ignorance et la mesurer.
Elle avait donc travaillé avec cette maîtresse; mais, tout son temps n'étant pas pris par ses devoirs et ses leçons, elle en avait passé une grande partie dans l'atelier : tantôt jouant du violon pendant que Casparis et Jottral travaillaient eux-mêmes; tantôt lisant à haute voix quand Jottral ne faisait pas trop de bruit ; tantôt s'amusant avec les bêtes, qui s'étaient de plus en plus attachées à elle, au point qu'elle en
obtenait tout ce qu'elle voulait, même de la chatte; tantôt s' essayant à modeler la terre; tantôt restant étendue sur un des divans, la chatte dans ses bras, la levrette à ses pieds, et regardant à la dérobée Casparis de ses yeux fixes, de son regard profond qui semblait toujours chercher ou exprimer des choses mystérieuses que la langue ne pouvait pas expliquer.
Bien souvent Casparis l'avait examinée lorsqu'elle le regardait ainsi, et il s'était demandé, comme il lui avait demandé, ce qu'elle cherchait. Mais il n'avait pas plus trouvé de réponse à ses propres questions, qu'il n'en avait obtenu à celles qu'il lui adressait. Il y avait en cette enfant quelque chose d'étrange qu'il fallait renoncer à comprendre, comme il fallait renoncer à comprendre ce qui se passait en Patapon lorsque celle-ci, assise gravement ou béatement ramassée sur elle-même, les quatre pattes sous le ventre, la queue mollement allongée contre son flanc, le regardait de ses yeux ronds dont les prunelles s'agrandissaient ou se rapetissaient suivant le rythme de son ronron. Pompon, Patapon; elles semblaient aussi près l'une de l'autre par leur nom, que par leur nature.
Casparis avait dû se préoccuper aussi de l'éducation physique de sa petite négresse.
C'était beaucoup de lui donner du talent, beaucoup d'en feire une jeune fille bien élevée, mais
c'était beaucoup aussi et un point non moins essenliel, de penser à sa santé.
Après avoir travaillé son violon, appris ses leçons et fait ses devoirs, elle avait besoin de marcher, de galoper en plein air.
Elle avait, il est vrai, les dimanches qu'elle allait passera Monlrouge, etoîi elle jouait avec la sœur de Jottral ; mais ce n'était pas assez. Le petit jardinet de Montrouge, ou bien les glacis des ibrtifîca-
lions sur lesquels elle s'amusait à se laisser glisser, un pied dans une ornière mouillée, ce n'était pas assez pour une enfant de son Age, il lui fallait la campagne avec l'air pur et les longues courses.
Il avait donc organisé ces longues courses à la campagne, car à Paris, lorsqu'il sortait, il ne pouvait pas ie plus souvent la prendre avec lui. Qu'eût-il fait d'elle chez les amis ou les camarades qu'il allait voir? De quelle utilité pour elle, pour son plaisir ou sa santé, eussent été ces vi-sites? Quant à l'emmener
]a nuit avec lui, dans ses promenades à travers le bois de Boulogne, il n'osait le faire que rarement, car, à son âge, elle avait besoin de sommeil et elle était mieux dans son lit qu'à courir les bois la nuit.
Il avait décidé que tous les lundis ils s'en iraient aux champs; et Blanchon, consulté comme toujours, avait demandé à les accompagner : la vie de Paris commençait à lui être étouffante, et après vingt-cinq années passées dans son atelier de la rue de l'Éperon, il avait besoin de voir des arbres et des nuages.
Blanchon se faisait leur compagnon, Palco devait aussi se joindre à eux; n'étaient-ils pas inséparables, au moins dans ce qui était plaisir? Mais là s'était présentée une difficulté qui eût arrêté des amis moins étroitement unis et moins ingénieux à chercher des moyens pour s'être mutuellement agréables. Puisque la détresse d'argent de Falco était telle qu'il ne pouvait user des chemins de fer pour venir tous les jeudis à Paris, comment penser à lui faire payer sa quote-part dans les dépenses qu'entraîneraient ces promenades? et comment ne pas la lui faire payer sans le blesser? Mais les artistes ont des roueries pour arranger les difficultés d'argent ou d'amour-propre, dont les bourgeois ne s'aviseraient pas.
— Puisque l'ami Falco ne peut venir à nous, avait dit Blanchon, c'est à nous d'aller à lui. La partie nord des environs de Paris est toute aussi
curieuse que la partie sud. Je propose donc que
toutes nos promenades se fassent dans le nord. Que nous prenions la ligne de Rouen, de Pontoise, de
[Ireil, de Soissons, Falco est assez bon marcheur pour venir à pied nous rejoindre au point que nous lui fixerons à l'avance.
— Et comme je n'aimerais pas la cuisine des narchands de vin, avait dit Casparis, nous porterons lotre dtner avec nous; puisque nous viendrons en îhemin de fer, cela sera tout naturel; tandis que ;ela serait absurde de la part de Falco, qui aura me route plus ou moins longue à faire à pied.
Et comme des ouvriers qui font le lundi, comme le bons bourgeois, ces deux artistes, accompagnés le M"" Pompon et de M"* Souris, étaient partis eûtes les semaines, quand le temps le permetait, pour la campagne, emportant avec eux leur Uner.
Et, dès le départ, c'était un plaisir pour eux de 'oir avec quel mépris les gens qui se respectent, es gens bien mis, bien gantés, regardaient ces leux hommes charges de victuailles, celte petite légresse et cette levTctlc ; des saltimbanques, pour ÙT. Comment monter avec ces espèces ? Aussi le dus souvent les laissait-on seuls dans leiir compariment.
Falco avait donc pu prendre sans scrupules sa )art de ces dtners, puisque évidemment il ne pouvait >as apporter, de quatre ou cinq lieues de loin, son datdans ses poches ou sous son bras; cependant il
avait voulu qu'ils vinssent de temps en temps dans le bois de Montmorency, et il leur avait été impossible de ne pas lui faire ce plaisir.
Alors ils avaient vu comment il était installé el quelle misérEible existence était la sienne.
La propriété Arbelet, une des plus belles d'Andilly, étend son parc et ses pelouses sur les penies boisées qui de la forêt descendent vers la vallée de Montmorency; mais ce n'était point dans la niaisoii même, qui s'élève importante et de belle ordonnance
milieu de gazons verts, qu'habitait Falco, c'était is une sorte de fabrique à moitié ruinée, qu'on ne iscrvait que parce que, avec son revêlement de Tcs et son encadrement de hauts arbres, elle iail bien dans le paysage. Il s'était meublé une imbrc dans la partie la mieux conservée, celle où le pleuvait point, et il vivait là, travaillant sur un il piano d'Érard, un de ces instruments primitifs, ;inq octaves et demie, qui tiennent le milieu entre ilavecin et le piano, faisant lui-môme son ménage sa cuisine, — cuisine bien simple, qui consistait légumes du jardin, qu'il mangeait assaisonnés au , avec quatre sous de pain, sa grande dépense, se plaignant pas, attendant tout de l'avenir, et ireux dans le présent, quand la femme qu'il aimail laitde temps en temps lui apporter unpeud'amour le bonheur.
Hasparis avait été douloureusement ému de le détresse, la première fois qu'il avait vu Falco is ce triste milieu ; mais, malgré tout le désir qu'il avait , il n'avait rien pu faire pour la soulager, ' Falco n'était pas homme à accepter un prêt rgent, et ç'cùl été le fâcher que de le lui iposer. Il fallait même ne pas paraître douter i histoires qu'il racontait pour cacher en partie le détresse. De même qu'il fallait paraître croire isi aux raisons qu'il donnait pour justifier son ttur à Andilly, c'est-à-dire à son amour pour
la campagne, à son besoin de travail dans la solitude.
Et de fait, n claït-ce pas chose profondément touchante que de voir ce jeune homme de trente ans, qui avait un grand talent, et qui un jour, sans doute, aurait la gloire, vivre ainsi misérablement, un peu par amour, beaucoup par fierté artistique, pour ne pas faire mélier de son talent et l'abaisser dans des œuvres indignes de lui ?
— Je veux attendre mon heure, disait-il. Et il attendait sans se plaindre.
— Tâche donc de me donner un moyen pour que je fasse gagner quelque argent à Falco, avait dit le soir Casparis à Blanchon en revenant.
— Je ne l'ai pas trouvé pour moi, comment veuxtu que je le trouve pour toi, ce moyen? elje t'assure que cependant je l'aï bien cherché. Tu viens de voir comment vit ce pauvre garçon, et cela l'a ému.
Moi, j'ai appris sur lui une chose qui m'a peutêtre plus ému encore et qui m'a fait chercher ce moyen que lu demandes et que je n'ai pas trouvé. Bien que Falco ait arrangé sa vie de façon à n'avoir besoin que de bien peu d'argent, il lui en faut cependant; ne serait-ce que pour son pain de chaque jour, et surtout pour sou linge, ses cravates, ses gants, quand il va dans le monde. Sais-tu comment
ne? Cherche unpeu; mais dans l'impossible,
ivraisemblable.
s plutôt.
ibien, il vend des fleurs.
lomnient, les fleurs du jardin de cette
3s fleurs de M. Arbelet! Tu n'as pas réfléchi. se fait scrupule de manger les légumes qui s commencé à pourrir. Non, ce ne sont pas ■s qu'il vend. Ce sont des fleurs champêtres tières qu'il cueille lui-même dans les champs les bois, et qu'un paysan lui porte à la halle pour lui. En hiver, des fragons aux fruits qui font un eiTet charmant dans un salon, ù déchirent cruellement les mains lorsqu'on le, — et ces mains sont des mains de piau printemps, des scilles, ces petites fleurs 1 clochette qui tapissent les clairières des es jonquilles, des violettes. Plus tard du . Plus tard des digitales, ît-ce possible?
on, peut-être; cependant c'est vrai. Comme m'a serré les entrailles quand j'ai appris ça; à l'endroit où la faim se fait sentir. Et ml, en y réfléchissant, on se dit que cette e misérable n'est peut-être pas aussi male pour Falco qu'on pourrait le croire. Il cela est ceriiiin. Mais il travaille. C'est une
nature rêveuse cl poélique. La solitude où il vit est plus favorable à son talent que ne le serait le monde. Avec cela il aime. Je serais élonné si, dans ces conditions, il ne produisait pas quelque belle œuvre, originale et puissante.
Pendant qu'ils parlaient ainsi librement comme
s'ils étaient seuls, Pompon les écoutait, suspendue aux lèvres de Blanelion; el, s'ils avaient fait attention à elle, ils auraient été frappés par les regards interrogateurs qu'elle attachait tantôt sur Blanchon, tantôt sur Casparis, comme si elle voulait descendre en eux pour y lire ce que leurs paroles ne lui faisaient pas comprendre.
Et le jeudi suivanl Falco avait été surpris des allentions que Pompon avait eues pour lui , de sa docilité pendant la leçon, de ses prévenances, de sa sollicitude, de ses élans de tendresse pendant le dîner, de ses regards admiratifs.
'ompon était heureuse de sortir avec Casparis !
— folle de joie comme un chien dcchainc quand elle courait dans les champs, revenant sans cesse à lui, pour repartir aussitôt en poussant des cris de plaisir, passant à travers tout, saulanl les fossés, escaladant les obstacles, ne craignant ni rosée, ni poussière, ni] broussailles, ni froid ni chaleur; — r fière et superbe quand elle l'accompagnait dans les rues de Paris, relevant la tête et souriant à ceux qui la regardaient; par contre, lorsqu'elle restait
seule à la maison, elle tombait, aussitôt qu'il était parti, dans des accès de mélancolie que, malgré ses efforts, elle ne pouvait pas plus dominer que cacher.
— Il faudrait pourtant comprendre, disait Justine, moitié la consolant, moitié la grondant, il faudrait comprendre qu'un jeune homme ne peut pas emmener partout une petite fille.
— Je sais bien.
— Il faudrait comprendre que M. Georges a des amis, chez lesquels il va le soir, et où il ne peut pas conduire une jeune fille.
: — Je sais bien.
— Il faudrait comprendre qu'à son âge c'est tout naturel qu'il s'amuse : c'est un jeune homme; ce n'est pas une jeune fille.
El pour appuyer ses consolations par un exemple, JusUne ajoutait:
— Il n'emmène pas Souris, il n'emmène pas Palapon.
Mais ces raisons, si bonnes qu'elles fussent aux yeux de Justine, ne valaient rien pour Pompon.
Est-ce qu'il y avait une comparaison à établir entre elle et Souris, ou entre elle et Patapon? C'était pour elle une humiliation qui la faisait pleurer de honte et de rage la nuit dans son Ut, qu'on eiit toujours la pensée de chercher des points de ressemblance entre les bêtes et elle. Elle n'était pas un animal pourtant. Que Justine, que Nicolas, fissent
un pareil rapprochement, elle pouvait le supporter au moins dans une certaine mesure, en se disant que Justine et Nicolas étaient... Justine et Nicolas. Mais que Casparis, que Blanchon, que Faico, fissent ce rapprochement, c'était ce qui la torturait, le plus grand, le plus profond chagrin de sa vie nouvelle, sous tant d'autres rapports si heureuse. Combien souvent, lorsqu'elle était dans l'atelier, voyait-elle les yeuï de Casparis aller d'elle à Patapon et de Pataponà elle, soit qu'elles fussent l'une et l'autre en mouvement, soit qu'elles fussent au repos! Il ne disait rien, il est vrai; mais elle n'avait pas besoin qu'il parlât pour le comprendre; un geste lui apprenait ce qu'il voulait, un regard ce qu'il éprouvait ou ce qu'il pensait. Elle les avait si souvent suivis, ces yeux, lorsqu'ils allaient du modèle à la statue en train, ou de la statue au modèle, qu'elle ne pouvait pas se tromper sur leur expression lorsqu'ils allaient d'elle à Patapon ou de Patapon à elle: ce qu'ils étudiaient dans le modèle, c'étaient les points par où l'œuvre à laquelle il travaillait s'en rapprochait ou s'en éloignait, ce qu'ils étudiaient dans elle et dans Patapon, c'étaient les points de contact par lesquels elles tenaient l'une à l'autre. Eût-elle pu avoir des doutes à cet égard que Blanchon, avec son habitude de dire haut tout ce qu'il pensait, les eût fixés:
— Vois donc comme cette petite est près de la nature, s'écriait-il à chaque instant sans se douter
de ia blessure qu'il faisait, et simplement parce que son œil d'artiste voyait tout au point de vue de l'art et rapportait tout à son art,
Et non content de cette remarque, il la précisait, il l'expliquait :
— Vois donc .cette longueur de torse, celle souplesse de l'échiné, cette sveltesse de la taille, cette flexibilité dans les ondulations, cette grâce dans les allongements, cotte mollesse dans les attitudes du repos.
Sans doute, c'étaient là des compliments qui l'eussent flattée, si elle n'avait pas eu à les partager avec Patapon.
Aussi était-elle jalouse de Patapon, mais sans que cela l'empêchât d'aimer la challe et de traiter celle-ci en camarade, même quand Patapon, qui se plaisait dans le plâtre et dans la poussière du marbre sautait sur elle et lui faisait des taches blanches.
De même elle était jalouse aussi des amis de Casparis, et jalouse encore des amusements qu'il prenait chez eux et dont Justine lui parlait.
Quels étaient ces amis?
Quels étaient ces amusements?
C'était là pour elle un sujet de longues rêveries, non seulement lorsqu'elle était seule, mais encore lorsqu'elle restait silencieuse dans l'atelier, couchée sur le ventre le plus souvent, à. demi sou-
levée sur ses deux coudes, la lêle dans ses mains, le regardant el cherchant à deviner quels étaient les amis qu'il avait vus la veille, el à deviner aussi avec qui, à quoi, comment il avait passé sa soirée,
depuis l'heure oij il était sorti jusqu'à l'heure où il était rentré.
Si elle avait osé, elle aurait attendu son retour; mais de peur des gronderies de Nicolas et de Justine, surtout de peur d'une observation de Casparis,
elle se couchait toujours à son heure habituelle, qu'il sortît ou ue sortit pas; seulement, lorsqu'il était dehors, elle ne s'endormait que lorsqu'elle l'avait entendu rentrer.
Que d'heures elle passait ainsi à rêver, à chercher, appliquant son esprit et son imagination aux mille choses qui lui étaient inconnues et qu'elle tâchait de deviner ou de reconstituer d'après un mot qu'elle aurait entendu, mais qu'elle n'était pas sûre d'avoir bien compris; pleine de hardiesse dans ses investigations, de timidité dans ses conclusions.
Que de tristes pensées, qui presque toutes se résumaient dans un sentiment désespéré d'infériorité et d'impuissance: elle était noire; et Justine, Nicolas, Casparis, Blanchon, avaient bien raison de la comparer à un animal. N'en était-elle pas un?
Et elle eût tant voulu avoir quelque mérite, quelque qualité extraordinaire, l'esprif, le talent, la beauté.
Cela eût rapproché la distance qui la séparait de Casparis, et qu'elle ne mesurait jamais sans épouvante et sans désespoir.
Elle eût été si heureuse qu'il l'aîmâl plus que Souris et Palapon; non comme un animal plus ou moins gracieux qui distrayait son esprit et plaisait à ses yeux, mais pour ce qu'elle était réellement, comme une créature humaine qui, quoique bien loin de lui, et au bas de l'échelle dont il occu-
pail le sommet, n'en avait pas moins certaines qualités d'intelligence et d'affection.
Pour elle, c'était comme un Dieu qu'elle l'aimait ; Dieu de bonté, Dieu de beauté.
Elle n'imaginait pas qu'on put être aussi bon que lui.
Elle n'imaginait pas qu'on pût être aussi beau.
Pour la bonté, elle n'avail pas besoin qu'on la confirmât dans son sentiment : n'étail-elle pas une preuve vivante do cette bonté; et ce qu'elle voyait, ce qu'elle entendait chaque jour, non seulement pour elle, mais encore à propos des choses et des gens de la vie ordinaire, affirmait à chaque instant la générosité du cœur de Casparis. Qu'eùt-on pu lui apprendre qu'elle ne savait mieux que personne?
Mais, pour la beauté, elle avait des manières détournées de poser des questions à ceux qu'elle croyait en état de l'éclairer qui leur en eût appris long s'ils s'étaient donné la peine de réfléchir: Blanchon, Jottral, Blanchon surtout, toujours prêt k traiter des sujets d'esthétique, et qu'elle entendait tous lesjeudis et les lundis discuter des théories sur le beau.
Un jour qu'ils se promenaient tous les quatre dans la forêt de l'Isle-Adam, et que Casparis avait pris les devants avec Falco, tandis qu'elle était restée en arrière avec Blanchon, elle- avait demandé à celui-ci de lui expliquer le camn artistique, dont elle avait bien souvent entendu parler comme étant la loi idéale
de la beauté humaine. Et Blanchon, qui n'était jamais plus heureux que lorsqu'il pouvait professer, lui avait gravement expliqué ce qu'était le canon des Égyptiens, des Grecs et des Romains, où le pied est pris comme base de la mesure du corps humain; et ce qu'était celui d'Albert Durer et de Léonard de Vinci, oîi la tête est prise comme base de cette mesure. Elle l'avait écouté sérieusement, intelligemment, el en lui posant des questions qui prouvaient qu'elle comprenait ce qu'elle se faisait expliquer.
— Que diable dites-vous donc là de si sérieux? avait demandé Casparis survenant.
— C'est Pompon qui veut que je lui explique ce que c'est que le canon.
— Et pourquoi?
Elle n'avait pas répondu.
Casparis et Falco s'étaient mis à rire.
— Lequel est plus drôle, du professeur ou de l'élève? avait demandé Falco.
Blanchon s'était fâché, et Pompon n'avait rien dil ; mais tandis que son professeur se défendait, elle n'avait pas quitté Casparis des yeux; un peu meilleur observateur, Blanchon se fût sûreraenldemandé si elle ne cherchait pas précisément dans Casparis la démonstration vivante de ce qu'il venait de lui enseigner! et si dans Casparis il y avait bien deux têtes de la plante des pieds jusqu'au genou, deux du genou
au tronc, doux du Ironc aux seins, deux des seins
au sommet du crâne, comme Michel-Ange le veut.
Mais si les peintres, même quand ils onl du lalent comme Blanchon, ne savent pas toujours tirer les conséquences de ce qu'ils voient, les simples domestiques bien souvent savent en voir plus qu'eux et arrivent ainsi à des suppositions, quelquefois même à des conclusions logiques qui étonneraient bien les peintres de talent.
C'était ce qui s'était produit avec Nicolas et Justine, surtout avec Justine.
Bien que Pompon fût 1res réservée et très mystérieuse dans les manifestations de son adoration pour son Dieu,elle n'avait pas toujours pu se cacher de Nicolas et de Justine et échapper à leur curiosité de domestiques.
Ordinairement c'était de loin qu'elle regardait Casparis et qu'elle fixait sur lui ses yeux questionneurs et chercheurs, toujours craintifs, et très souvent attendris, qui étaient à la fois et des yeux d'enfant et des yeux de chien; mais quand elle voulait jouir librement de sa contemplation et s'en délecter, elle avait soin de se mettre dans un coin plein d'ombres oià l'on ne pouvait pas l'apercevoir; là elle demeurait durant des heures immobile et silencieuse, et bien habile eût été celui qui eût pu deviner ce qui se passait alors en elle, à quoi, à qui clic pensait.
Mais elle ne pouvait pas trouver toujours ainsi et à propos de tout ces coins sombres, de sorte que Justine, qui était la curiosité en personne et qui savait
voir ce qui se passait autourd'elle,avait fait certaines remarques et certaines observations dont elle avait tiré les conséquences.
Une nuit, il y avait à peu près une heure que Casparis était rentré , elle avait entendu la porte de Pompon s'ouvrir avec précaution, et bien que la petite uégresse eût, quand elle le voulait, le pas léger et velouté de Patapon, Justine, dont l'oreille était fine, l'avait entendue traverser le corridor et descendre au premier étage; puis, au bout d'un temps asscE long, remonter doucement et rentrer dans sa chambre avec les mêmes précautions qu'elle avait prises pour sortir. Que voulait dire cela? Le lendemain elle l'avait interrogée, mais sans rien pouvoir en obtenir, si ce n'est des réponses ambiguës qui ne disaient rien. Alors elle s'était promis, si ce bruit se reproduisait, ' de voir elle-même oii allait ainsi Pompon.
Au bout de huit jours, elle avait de nouveau entendu la porte s'ouvrir et Pompon passer; vivement elle s'était levée et, marchant doucement, elle s'était avancée au haut de l'escalier noyé dans l'ombre, tandis que le palier du premier étage était éclairé par une veilleuse qui brûlait là toute la nuit; alors, se penchant en avant, elle avait vu Pompon l'oreille collée contre la porte de la chambre de M. Georges et restant immobile. Que pouvait-elle faire là? Les minutes s'étaient écoulées : Pompon, enveloppée dans sa robe de chambre, ne bougeait pas; évidemment
îlle écoutait ; mais pourquoi se levait-elle la nuit et renait-elle écouler M. Georges dormir? Cela n'étail- 1 pas extraordinaire?
Un autre fait non moins extraordinaire l'avait encore frappée quelque temps après : un matin elle ■ ivait surpris Pompon dans la chambre de M. Geoi^es, m train de flairer l'habit que celui-ci avait mis la /cille pour sortir.
Elle s'était arrêtée et cachée pour mieux voir, iroyant s'être trompée. Mais ce n'était point une erreur : Pompon flairait longuement le collet et les 'evers de l'habit ; et elle revenait plusieurs fois au 'overs gauche, comme si un parfum particulier s'éail imprégné là. Puis, après avoir flairé ainsi l'haait, elle prit les gants jetés sur la table et les flaira de iième.
Qu'est-ce que cela voulait dire?
Mais la vieille bonne connaissait trop bien Pompon tour le lui demander franchement.
Pompon avait l'habitude d'aller et venir dans la maison au gré de sa fantaisie capricieuse, et d'entrer dans l'atelier quand cela lui plaisait, ce qui, à vrai dire, lui plaisait souvent et longtemps.
C'était même là qu'elle passait la plus grande partie de ses journéee, lorsqu'elle avait terminé ses devoirs pour sa maîtresse et étudié son Yiolon ; encore y venait-elle bien souvent apprendre ses leçons et travailler ses morceaux.
Elle y venait pour stm propre plaisir et aussi parce que Jottral l'y appelait.
— C'est joli ce que vous apprenez en ce moment, lui disait-il souvent; venez donc le jouer dans l'atelier, car je vous entends mal quand vous êtes dans le salon et que les doubles portes sont fermées.
— J'en ouvrirai une.
— Non, venez.
Jottral était une de ces natures d'artistes qui sont également bien organisées pour tous les arts, et qui
iment d'un même amour la peinture, la sculpture, i littérature, la musique, confondant tout dans un clectisme passionné d'amateur qui leur donne de ouces jouissances, mais qui, |iar contre, ne leur onnc presque jamais un talent hors ligne, car l'art st exclusif; un grand musicien n'est que musicien; n grand jroète ne comprend bien, ne sent bien que i poésie, et souvent que sa poésie. Jottral aimait assionnément la musique, et c'était pour lui un 'es vif plaisir d'entendre Pompon, non seulement uand elle jouait un morceau su, mais encore quand Ile le travaillait; doué d'une admirable mémoire, il pprenail même quelquefois le morceau avant elle, iut en taillant ou en polissant sa statue, il le fredonlait h voix basse, tandis qu'elle l'exécutait sur le viojn; il ne s'arrêtait qu'aux passages périlleux pour oir si elle allait les franchir sans accroc, mais sans ser la regarder, car alors elle se fâchait et déclarait |u"clle ne jouerait plus devant un critique qui ne écoulait que pour noter au passage ses fautes ou ses lésitalions.
— Voyez M. Georges, disait-elle, est-ce qu'il a le ces défiances ?
— Oh ! Caspai-is est un dieu; il sait d'avance ce [ui doit arriver.
— Farfaitemont : et vous, vous n'èlos...
Elle s'arrêtait pour s'amuser de l'air inquiet de lotirai.
— ... El vous, vous n'êtes... qu'un bon garçon.
Et elle recommençait son morceau, ou bien elle en jouait un autre dont elle était sûre.
Elle ne venait pas dans l'atelier que pour y travailler, elle y venait aussi pour son agrément personnel, pour ne rien faire, pour jouer, pour causer avec Casparis et Jottral, pour les faire causer surtout, car il y avait en elle une curiosité d'enfant qui n'était jamais satisfaite. Elle prenait intérêt à tout, regardait tout, et voulait tout comprendre. Et c'était des questions, des pourquoi qui s'enchaînaient comme un chapelet pour ne jamais finir. Tous deux se prêtaient de très bonne grâce à ces interrogatoires, et même ils y prenaient plaisir, car elle avait souvent une manière de comprendre les choses tout à fait fantaisiste et personnelle qui les amusait par son élrangeté; ou bien, quand elle ne comprenait pas, elle avait une manière drôle de paraître vouloir ne plus s'intéresser à rien, qui ne les amusait pas moins. Si les sourds sont quelquefois intéressants à écouter lorsqu'ils répètent ce qu'Us croient avoir entendu; si les myopes sont curieux à écouter lorsqu'ils expliquent ce qu'ils croient voir, combien plus intéressante, plus curieuse était cette petite sauvage qui ne savait rien de la vie et la comprenait d'après les fantaisies de son imagination primitive. Quels aperçus étranges elle entr' ouvrait I
Mais il vint un moment où cet atelier qu'elle aimalt tant, et dont elle était la joie, qu'elle animait, qu'elle égayait de sa jeunesse et de son babil, lui fut interdit,au moins à cerlainsjoursetpendant certaines heures.
Ce fut un jeudi qu'elle reçut cette mauvaise nouvelle.
Faleo était venu comme à l'ordinaire de bonne heure, pour lui donner sa leçon; puis était arrivé Blanchon un peu après le moment de se mettre à table, en retard comme de coutume, mais ayant mille bonnes raisons pour justifier ce relard: il était parti de chez lui dès deux heures de l'après-midi, mais il avait bouquiné sur les quais depuis le pont Saint- Michel jusqu'au pont Royal, et le temps avait passé d'autant plus vite qu'il avait trouvé un livre sur l'Egypte plein d'inlérèt : il s'agissait dans ce livre d'un temple dédié à Pacht ou à Bubastis, c'est-à-dire en réalité aux chats, et il y avait là des détails très curieux sur les chats qui l'avaient ravi, une phrase particulièrement qu'il avait retenue : « Les chats ressemblent aux dieux, car ils aiment les caresses et n'en donnent pas » ; comment n'eût-il pas perdu le sentiment des heures?
Ces explications avaient été longues, car Blanchon était toujours abondant dans ses discours, au milieu desquels il ouvrait des parenthèses, qui elles-mêmes donnaient naissance à de nouvelles
digressions; et lorsqu'il s'était tu, Falco avait pris la parole.
— J'ai un renseignement à te demander, avait-il dit à Casparis; quel prix demandes-tu pour faire un buste de femme, en marbre, bien entendu?
— Je ne veux pas faire de buste.
— Bravo ! dit Blanchon, puisque tu es assez riche pour ne pas sacrifier au métier, ne fais que du grand art. Tu as assez de confrères qui sont obligés d'accepter les bustes qu'on leur demande, pour que lu ne les leur disputes pas. Est-ce que ce n'est pas à devenir l'ennemi du genre humain que de voir toutes ces têtes de bourgeois et de bourgeoises qui encombrent nos expositions! comme un animal vous repose, au milieu de ce défilé de binettes plus laides les unes que les autres, insignifiantes ou prétentieuses, infiltrées et avachies par l'excès de nourriture, déprimées par les mauvaises passions.
— Tu ne diras pas que toutes les femmes qui font faire leur buste sont laides? interrompit Falco.
— Pires que laides, elles sont vulgaires.
— Est-ce que les têtes que l'on voit au musée du Capitule, dans la .salle des Empereurs et des Philosophes, sont distinguées?
~ Ce sont des têtes d'empereurs romains et
impératrices, ou d'écrivains, el cela sulfil pour i rendre intéressantes : ce sont des documents; e me fait que la tète de Tibère ou de Virgile soit lie ou laide ? ce n'est pas de leur beauté ou de leur deur que je m'inquiète, c'est de leur caractère; mmenl diable veux-tu que je m'inquiète du carac- ■edelaj^ede M. Gros-Jean, ou Gros-Pierre, ou mesdames leurs épouses? Ne donne pas dans le igot bourgeois.
— Ce n'est pas d'un magot qu'il s'agit, continua ilco, ou plutôt ce n'est pas d'une magote, c'est une femme jeune, intelligente, belle, qui a pour n talent la plus vive admiration ; en un mot c'est ( M'"" Arbelet.
— Ail!
— El ce nom suffit pour t'expliquer comment me suis chargé de cette négociation, que j'ai à
leur de faire réussir, non seulement parce que je Tai heureux de voir la beauté de M'"" Arbelet inrprétée par le talent de Casparis, mais encore trce qu'on me rendrait responsable de l'échec que éprouverais si tu persistais dans ton refus. Que tu 3 veuilles pas accepter tous les bustes qu'on peut proposer, je comprends cela et t'approuve; mais )ur un, pour quelques-uns même, ce n'est pas crifier l'arl,
— Canaille ! s'écria Blanchon.
— Sérieusement, dit Casparis, est-ce un service
que tu me demandes, ou bien est-ce une affaire que tu me proposes?
— Un service que je le demande, mais qui s'appuie sur une affaire, car on te donnera le prix que tu fixeras toi-même.
— Le service, je ne peux ni ne veux le refuser, par amitié, d'abord, par reconnaissance ensuite. Pompon ne me le permettrait pas; n'est-ce pas, Pompon?
Elle avait écouté sans rien dire; mais ainsi interpellée, elle dut répondre, comprenant très bien le sentiment que Casparis évoquait d'un mot et sans vouloir insister :
— C'est mon grand chagrin de ne pouvoir rien faire pour M. Faleo, dit-elle.
— Petite peste! interrompit Blanchon; vcux-tu bien te taire et ne pas mêler les questions de reconnaissance aux questions d'art; est-ce que la postérité s'occupera de savoir si Georges Casparis a eu ou n'a pas eu bon cœur? Elle ne s'occupera que de son talent; qu'il soil un gredin, un monstre, mais qu'il garde son talent.
— En attendant la postérité, dît C:i-paris en riant, il y a le présent, et dans le présent je tiens à faire tout ce que je pourrai pour Faleo; mais précisément pour cela, la question d'argent doit être écartée.
— Mais pas du toul, s'écria Blanchon en prenant la parole avec autorité; si je te laisse faire une première sottise, je ne t'en permettrai pas une seconde. Tu accordes le buste parce que Falco te le demande, c'est bon, ou plutôt c'est mauvais; mais enfin, dans les conditions qui te sont faites et dont la responsabilité retombe sur Falco, je comprends jusqu'à un certain point que tu ne refuses pas. Seulement, ce que je ne comprendrais pas, ce serait ton désintéressement, disons le mot, ta bêtise, dans la question d'argent. Ce n'est pas à Falco que tu offres ce busie, n'est-ce pas?
— Je le voudrais si j'avais le droit de disposer d'un buste de M"^ Arbelet, et si la possession de ce buste pouvait donner quelque plaisir à Falco.
Bien que les deux amis Blanchon et Casparis connussent à fond toute l'histoire de la liaison de M"" Arbelet avec Falco, ils étalent censés ne croire qu'à des relations amicales : c'était une sorte de convention tacite qu'ils respectaient, sans même sourire, lorsque Falco s'empêtrait dans quelque explication qui n'exj)liquail rien ou plutôt qui expliquait tout.
— Puisque tu ne l'offres pas, continua Blanchon, il faut te le faire payer, el le plus cher possible.
— Je ne peux pas écorcher les amis da Falco,
— Tu ne les écorches pas, tu gagnes leur estime et tu donnes toi-même de la valeur à Iwi œuvre, au moins à leurs yeux; crois-tu que si tu faisais payer Ion buste trois mille francs ils y croiraient?
— M"" Arbelel a le sentiment du beau, dit Falco.
— Et monsieur a le sentiment de l'argent, n'estce pas? Arrangeons donc les choses en conséquence : madame admirera l'œuvre parce qu'elle sera belle ; monsieur parce qu'elle sera chère ; oh ! mes enfants, quel beau jour pour l'art que celui où la mode permettra de mettre sur un cartouche, à la suite du nom du peintre, le prix que son œuvre aura été payée ; vous verrez la noble émulation des amateurs et leurs blagues!
— Fais ton prix, dit Falco.
— Ce n'est pas à lui de le faire, continua Blanchon, c'est à moi.
— Ne rends pas tout arrangement impossible, dit Falco.
— Ne crains rien; je vais fixer ce prix d'après la réputation et la situation de Casparis, — de Georges Casparis, premier grand prix de Rome, deuxième médaille il y a deux ans, première il y a un an; je ne parle que do ce qui est officiel, et non de la
m POMPON
place qu'il occupe dans l'estime de ses confrères el dans l'opinion publique, el je dis que dans celle silualion il ne peul pas, lui qui n'a pas besoin d'argent ef qui n'a jamais eonsenli à faire un busle, il ne peut pas demander moins do dix mille francs pour le portrait de M™ Arbelel, femme de M. Arbelet, le riche financier, le riche, etc., etc.
— Mettons huit mille, dit Casparis.
— Dix mille, insista Blanchon, pas un sou de moins, et comme je veux l'empêcher de faire des concessions bêles, voici le moyen que je trouve, que je suis fier de trouver, car il n'est pas trop maladroit. Si lu l'avais pu, n'est-ce pas Caspai-îê, lu aurais offert ce buste à Falco?
— Parfaitement.
— Eh bien, puisque lu es en veine de générosité, lu en offriras le prix à notre petite Pompon.
— Do grand cœur.
— Ce sera le commencement de sa fortune, — ■ dix mille francs c'est une fortune, huit inllle ce n'est rien, — et elle la devra à son bon ami Casparis et un peu aussi à son ami Falco.
— Et à son ami Blanchon.
— Cela aura coûté si peu à celui-là que ce n'est pas la peine d'en parler.
— Au mohis ce sera la peine de s'en souvenir, dit Casparis.
— Alors M"" Arbelet peut venii"?
— Dis-donc, Pompon, continua Blanchon, saistu que l'atelier ne va pas être drùle maintenant, quand celte belle dame va poser?
lande de Casparis ne pas attendre et ce fut rbelet qui l'apporta me dès le lendemain.
Hait enchanté, ravi, de reconnaissance pour son ami Falco, à qui ils devaient cette faveur, car ils n'ignoraient pas que c'était une véritable faveur.
il un petit homme grêle de corps, avec e chafouine, infelligciiic, rusée, pleine de feu; il parlait d'une voix flùtée, enchaînant les mots les uns aux autres sans respiration, entassant les politesses par-dessus les politesses, en homme qui tient
à se montrer aimable, mais qui en même temps a hâle d'arriver à des choses plus sérieuses. Casparis, qui avait si souvent entendu parler de lui, de son âpreté au gain, de son avarice, de son orgueil de parvenu et de ses démêlés avec le corps des ingénieurs des ponts et chaussées, dont il avait été exclu pour ses spéculations, le regardait curieusement, en se demandant comment il acceptait si facilement ce prix de dix mille francs, sans marchander, sans discuter, avec reconnaissance.
11 fut bientôt fixé sur ce point, qui tout d'abord l'avait déroulé.
— En nous adressant à vous pour ce buste, dit M. Arbelet, ce que nous avons désiré, avant tout, M"" Arbelet et moi, c'est une œuvre d'art; vous aurez donc toute liberté sous ce rapport, et nous n'aurons point, soyez-en convaincu, de sottes exigences bourgeoises : l'artiste maître de son œuvre, maître absolu.
Il avait débité ces quelques paroles d'un trait, il lit une pause .
Puis, voyant que Casparis ne répondait rien, il continua, mais plus lentement et en détachant chaque membre de phrase :
— De cela il résulte que... si vous vouliez... j'entends si cela vous est agréable et entre dans vos convenances... vous pourrez envoyer votre œuvre au salon .
— Voici mon exposition, dit Casparis.
Et il montra de la main un plâtre de grandeur iiaturelle, représentant une femme couchée, qui occupait le milieu de l'atelier.
M. Arbelet se leva et vivement il s'approcha du plâtre en se penchant dessus comme s'il voulait le respirer.
— Ouest cela? demanda-t-il.
— Eve endormie et tentée pendant son sommeil.
— Oh ! très beau, admirable, grande œuvre; ce mélange d'iunocence et de sensualité est tout à fait remarquable.
Casparis s'inclina sans dire si ce compliment lui était ou ne lui était point agréable.
— C'est le plâtre que vous exposez?
— Non, le marbre.
— Mais vous n'êtes pas limité à une seule œuvre ; vous pouvez en envoyer deux, n'est-ce pas?
— Parfaitement.
— De sorte que, avec cette Eve endorme, qui sera votre œuvre capitale, vous pouvez aussi exposer le portrait de M"" Arbelet ?
Casparis ne répondit pas, car il comprenait maintenant pourquoi on lui payait ce buste dix mille francs ; c'était une réclame de femme du monde qui veut faire du tapage, et cherche à ce qu'on s'occupe d'elle dans les journaux et dans le public.
— Vous savez, continua M. Arbelet, nous ne
sommes pas de ces bourgeois timorés qui prennent des affectations de réserve et de discrétion ridicules : vous n'aurez pas à nous cacher sous un X plus ou moins transparent et vous pourrez très bien faire figurer le nom de M"" Arbelet sur le Hvret. Ainsi, c'est entendu.
Casparis voulait être aimable pour le mari de
l'amie de Falco. Cependant il ne pouvait pas laisser arranger ainsi les choses.
— Mon intention n'est pas d'exposer de buste, dit-il.
— Ah! vraiment, s'écria M. Arbelet suffoqué. Vraiment !
Mais il se remit bien vite.
— C'est que vous ne connaissez pas voire modèle, dit-il, vous verrez qu'il est très beau, et alors vous changerez sans doute d'avis.
— Le modèle n'est pour rien dans ma détermination; mais, désirant ne pas continuer à faire des bustes, il me sera difficile de refuser ceux qu'on pourra me demander si, une fois, j'en ai exposé un.
— Enfin, vous discuterez cela avec notre ami Falcoj pour nous, je vous le répète, nous serons toujours à votre disposition. Quand M"*" Arbeletpeutelle venir?
— Quand elle voudra.
— Demain alors, à une heure.
Et le lendemain, Casparis vit arriver une jeune femme de vingt-six à vingt-sept ans qui, si elle n'était pas très belle comme on le lui avait dit, était cependant charmaiite et très agréable ; de grande taille, se tenant bien, la tète haute, les traits droits, la physionomie froide et énigmalique, blonde, blanche, les cheveux tombant en cascades ondulées, élégante, mais non parée; avec cela un air fin et faux qui cependant n'excluait pas une certaine candeur, une vraie Parisienne.
Elle se présenta sans son mari et très gaillardement, toute seule :
— Madame. Arbelet.
Puis elle ajouta :
— De la pari de notre ami Falco.
Cela, évidemmenl, n'était pas utile à dire, mais
il sembla à Casparis que c'était justement pour cela qu'elle l'avait dit.
L'atelier était désert, sans que Pompon, Jottral, Souris ou Patupon fussent là, bien en ordre, balayé soigneusement, et propre.
Elle alla tout d'abord à ÏÈve endormie, qu'elle ad-
ra inlelligemment, c'est-à-dire ni trop ni trop
il, et elle précisa son admiration en quelques
its justes.
Puis il s'établit un moment de silence : Casparis
icaminait franchement, Tétudiait longuement; et
e le regardait à la dérobée.
Elle s'était débarrassée de son chapeau et de son
mteau.
— Quelle pose dois-je prendre ? demanda-t-elle souriant.
— Aucune, si vous le voulez bien; car je ne sais aiment pas encore quelle est celle qui doit vous re la plus favorable ; il me semblerait que, pour ire un portrait, on devrait connaître préalablement n modèle, non seulement dans ses traits, mais enire dans son caractère; ce n'est cependant pas nsi que les choses se passent ; le modèle arrive ivant un artiste qui ne l'a jamais vu et lui dit :
Quelle pose dois-je prendre ? » Franchement, adame, je n'en sais rien et je vous demande la îrmission de chercher cette pose.
— Mais j'en ai plusieurs, dit-elle, que nous juvons essayer.
Et se mettant de trois quarts, les yeux à quinze is devant elle, hautaine, superbe, elle resta immoile durant quelques secondes.
■ — Voulez-vous celle-là ? dit-elle.
— C'est très joli.
— ■ En voulez-vou3 une autre ?
Et elle 96 mit de face, le regardant avec un sourire encourageant et tendre, alanguie, rêveuse : la femme de cœur.
— Très joli aussi.
— En voulez-vous une troisième ?
Et elle prit une pose sévère avec un air réfléchi et profond : la femjne de tète.
Puis après celle-là une autre, puis une autre encore.
Évidemment elle s'était longuement préparée devant son miroir; elle avait ainsi toute ime série d'attitudes à offrir à son portraitiste que sûrement elle avait baptisées et cataloguées : la sentimentale, la tendre, la noble, la hautaine, la fille des croisés, l'évaporée, la légère, la passionnée et dix autres qu'elle pouvait être, sans compter celles qu'elle improviserait au besoin.
Casparis était assez embarrassé, car la femme qu'il voulait, c'était celle qu'elle devait être pour Falco, et celle-là il ne la trouvait pas dans celles qu'elle lui avait montrées.
— C'est la nature que je voudrais, dit-il, c'est elle que je cherche à saisir.
— Voulez-vous que je vous aide ?
— Comment cela ?
— En vous disant ce que je suis.
Il ne pouvait pas refuser, mais il se promit de se
tenir sur ses gardes, car si elle était aussi sincère dans le portrait qu'elle allait faire d'elle, qu'elle l'avait été dans ses attitudes, il n'avait guère de chances d'arriver à la connaître telle qu'elle était et non telle qu'elle voulait paraître.
Ce fut en effet un portrait de fantaisie qu'elle traça : non qu'elle s'accordât toutes les qualités sans se reconnaître un seul défaut, mais parce que, dans les qualités et les défauts qu'elle déclara lui appartenir, elle fît un choix d'après ses goûts et ses idées; se donnant des défauts qu'elle n'avait réellement pas, mais qui. lui semblaient originaux ou de bon ton ; et se refusant des qualités dont elle était réellement douée, mais qu'elle ne voulait pas avouer parce qu'elle les trouvait vulgaires ou insignifiantes et qu'elles ne concordaient pas avec le type idéal qu'elle s'était tracé. ,
Et, pendant qu'elle parlait, Casparïs s'efforçait de retrouver dans l'expression de son visage tout ce qu'elle lui expliquait; dans ses yeux durs l'ineffable tendresse dont elle se gratifiait, et dans sa lèvre sensuelle la froideur qu'elle tenait à affirmer en parlant à un ami de Falco.
Enfin il se mit au travail sans parti pris, se disant que ce qu'il cherchait viendrait sans doute à mesure qu'il apprendrait à connaître cette nature complexe qui semblait prendre plaisir à se fausser.
Ils avaient heureusement un sujet commun de
conversation qui leur permettait de s'entretenir comme s'ils se connaissaient depuis longtemps déjà : Falco.
Mais, si Gasparis s'étendit longuement sur Falco,
sur son talent, sur son avenir, que l'œuvre qu'il achevait allait lui ouvrir glorieux, sur ses qualités aussi bien que sur ses mérites, M"" Arbelet parut bientôt ne vouloir pas le suivre ;
— M. Falco nous a parlé, dit-elle, d'une jeune fîlle qu'il fait travailler, que vous avez recueillie, une jeune négresse n'est-ce pas?
— Parfaitement.
— Il nous disait que vous l'aviez souvent auprès de vous lorsque vous travaillez.
— Quelquefois.
— Qu'elle courait dans la maison jouant d'une façon charmante avec une levrette et une chatte ?
— C'est une enfant.
— Vous aimez les enfants ?
— A vrai dire, je n'en sais trop rien, mais j'aime celle-là.
— Quel âge a-t-eile ?
— Nous n'en savons rien ; elie-raême ne le sait pas.
— Elle n'est pas une cause d'embarras pourvous?
— Elle nous est une cause de distraction.
— Elle vous accompagne dans vos promenades à la campagne ?
— Tous les lundis.
— Mais c'est très curieux, très intéressant, très original, cela.
— Au moins cela nous est-il très agréable à tous les quatre : à elle, dont les jeunes jambes ont besoin de courir ; à Falco qui nous rejoint, et à un autre de nos amis, le peintre Blanchon qui nous accompagne.
— Et le monde ?
— Le monde !
— Oui, que dit le monde ?
— Nous n'avons pas souei de savoir s'il dit quelque chose ni ce qu'il peut dire.
— Ne la verrai-je point ?
— Si vous le désirez, madame, je vous la présenterai.
— Je serai curieuse de la voir.
Curieuse ! Casparis regretta de s'être laissé entraîner, car il n'admettait point que ce ïùt par curiosité qu'on voulût voir Pompon ; par intérêt, par sympathie, oui, mais par curiosité, non. Cependant, il était trop avancé pour reculer.
— Quand nous nous reposerons, dit-il, j'irai la chercher.
— Eh bien, si nous nous reposions tout de suite ; je suis fatiguée.
Casparis n'eut pas loin à aller pour chercher Pompon ; comme il ouvrait la porte qui faisait communiquer l'atelier avec le salon, il la trouva devant lui.
— Comment ? tu es là.
Elle parut confuse, mais il n'insista pas.
— Viens, dit-il, M"* Arbelet désire te voir. Pompon se présenta sans embarras ; mais bientôt
ce ne fut pas sans gène qu'elle soutint les regards curieux que M*"" Arbelet attachait sur elle tout en
causant^ ne la quittant des yeux que pour aller à Casparis et revenir à elle aussitôt.
Aussi, lorsque Casparis parla de reprendre la pose, s'empressa-t-elle de saluer et de sortir de l'atelier.
l de Pomen disant à îlet : « C'est il»,Ca3paris avait sincèrement exprimé sa pensée ; elle n'était qu'une enfant pour lui, il la i fiUe ; sinon
-^ ^ H qu'il avait
ramassée dans la neige, au moins la petite fille qui jouait si joyeusement avec Souris et Patapon, si follement.
C'était en petite fille qu'il la traitait, et en petite fille que Falco et Blanchon la traitaient aussi, Blan-
chon surtout, qui parlait volontiers avec elle la langue que les nourrices emploient avec leur bébé : bobo nez ; et qui, au premier janvier, ne manquait jamais de lui apporter une colleetion de jouets qu'on donne aux petits enfants, et dont il s'amusait d'ailleurs luimême tout te premier, étant resté un grand enfant, comme le sont souvent ceux qui n'ont pas eu d'enfance.
Cependant tout le monde autour de lui ne la voyait pas ainsi, ne la traitait pas ainsi ; et il eut bientôt la preuve, qui le stupéfia, que c'était une jeune fille et non plus une enfant.
Un jour Jottral, chez qui il n'avait jamais été, le pria de venir dîner le dimanche suivant à Montrouge avec Pompon, sa mère ayant une demande à lui adresser et ne pouvant pas se déranger par suite de son infirmité, qui lui interdisait la marche et même la sortie en voilure.
Casparis fut assez surpris de cette invitation, et intrigué aussi de cette demande que M*' Jottral désirait lui adresser. A propos de quoi cette demande ? Il ne connaissait pas la mère de son praticien, et s'il entendait parler d'elle chaque jour, il ne l'avait jamais vue. Tout ce qu'il savait, c'est qu'elle était une brave et digne femme, qui adorait son fils et que son fils adorait. Cela lui donna à penser que c'était de lui qu'elle voulait l'entretenir. Peut-être se sentait-elle plus malade et, prévoyant sa
mort prochaine, voulait-elle le lui recommander ?
— Volontiers, dit-il, c'est entendu pour dimanche ; je serai heureux de faire ainsi la connaissance de madame votre mère, et aussi de celle de votre sœur, qui a toujours été si aimable pour ma petite Pompon.
— C'est Pompon qui a toujours été charmante pour Adèle.
— Et puis Pompon m'a dit que votre atelier était plein d'études, je suis désireux de les voir.
— C'est moi qui suis désireux de vous les soumettre... et anxieux aussi.
— Pas de ces mots-là entre nous, mon bon Jottral; n'avons-nous pas été camarades, ne le sommesnous pas ?
— Non ; mon ancien camarade est devenu un maître, et moi je ne suis devenu qu'un ouvrier.
Il secoua la tête avec tristesse, sa belle tête toute lumineuse d'intelligence et de feu :
— Enfm, ne parlons pas de ça, dit-il ; c'est folie, n'est-ce pas, de demander la réalisation de tous ses rêves de jeunesse ? Après tout it y a assez de bon dans ma destinée pour que je ne me plaigne pas... maintenant surtout.
Casparis ne comprenait pas très bien ce que voulait dire « ce maintenant » ; mais il ne se le fit pas expliquer , pensant qu'il s'appliquait sans doute aux satisfactions que Jottral éprouvait dans sa situation
— C'est entendu, dit-il, à dimanche. A quelle heure ?
— A l'heure que voua voudrez; mais, si vous pou- . viez ne pas venir trop tard, cela nous permettrait de causer avec ma mère avant le diner, et aussi de voir Pompon et Adèle jouer ensemble; c'est charmant, je vous assure.
— Alors, c'est dit.
Et le dimanche, de bonne heure, comme il l'avait promis, il s'en alla à Montrouge par le chemin defer de ceinture. ...
La maison qu'habitait la famille. Jottral était bâtie dans la plaine qui s'étend entre la route de Chàlillun et le chemin de fer de l'Ouest ; et bien que Pompon lui eût longuement expliqué le chemin â' suivre, il eut assez de mal à le trouver dans le dédale des rues qui se sont ouvertes là selon le caprice des propriétaires des terrains. Enfin il arriva devant une maisonnette d'apparence plus coquette et plus proprette que ne l'étaient celles de ce quartier, ol qui annonçait au dehors la profession de son propriétaire.
Elle s'élevait au fond d'un jardinet planté d'arbres fruitiers à hautes tiges : cerisiers, abricotiers, poiriers, et divisé en bosquets de liias qui venaient aboutir sur la rue à une claire-voie à barreaux de bois peints en brun Van Dyck, de sorte que l'œil du passant curieux pouvait enfiler ce jardin et aller jusqu'au
perron de la maison. Gomme on était alors en hiver et que les arbres n'avaient pas de feuilles, la vue
passait à travers ces bosquets et apercevait çà et là des bustes, des statuettes, des groupes en terre cuilc. Il y en avait partout : au bord des massifs, le long
des allées, au centre des tonnelles, de chaque côté du perron, et contre la maison même sur des socles entre les fenêtres. Il semblait que ce fût un musée, ou plutôt un magasin d'exposition d'un modeleur.
Et ce qui pouvait confirmer l'opinion de ceux qui s'arrêtaient à cette idée, c'était un assez grand atelier qui occupait un des côtés du jardin et était adossé au mur mitoyen : atelier modeste, construit en planches goudronnées, couvert en carton bitumé et éclairé par un grand châssis vitré.
Envoyant ces terres cuites, Casparis fut ému par un sentiment de douloureuse sympathie :
— C'était donc là, se dit-il, l'exposition des œuvres de ce pauvre garçon, qui , ne trouvant pas à placer ce qu'il faisait, travaillait quand même cependant le soir el le matin, et, trop pauvre pour se payer le marbre ou le bronze, se contentait de la terre des potiers. N'était-ce pas vraiment touchant ?
A son coup de sonnette, ce fut Jotlral lui-même qui vint ouvrir la porte, accourant joyeux et empressé, en gilet do tricot, les manches retroussées, les mains pleines de terre à modeler.
— J'arrive trop tôt, dit Casparis.
— Pouvez-vous penser cela? Je travaillais en attendant; il est vrai de dire cependant que nous ne comptions pas sur vous si tût, ce costume le montre, et ma mère dort encore, car c'est son habitude à la
pauvre femme de faire la sieste entre le déjeuner et le dîner, je vais la prévenir.
— Gardeztvous-en bien; la journée est à nous. Oii est Pompon ?
— Chez une de mes tantes, avec ma sœur.
— Eh bien I en attendant le réveil de votre mère, il me semble que c'est le moment, pendant que nous avons encore du jour, de visiter votre atelier.
Mais, au moment d' nlroduire Casparis dans cet ateUer, Jottral s'arrêta.
— Eh bien? dit Casparis.
Jottral eut un sourire .
— Est-ce jeune ! me voilà tout ému, presque tremblant !
— Allons donc ! dit Casparis, lui frappant amicalement sur l'épaule.
Ils entrèrent, Casparis, le premier, Jottral sur ses pas.
Bien que l'atelier, ou plutôt le hangar, fût vaste, il était presque entièrement rempli demorceaux de sculpture en terre et en plâtre, et, contre les murs mêmes, étaient accrochés des médaillons et des basreliefs : çà et là aussi se montraient quelques esquisses peintes.
Casparis fut stupéfait de cette production.
— Et où trouvez-vous le temps de faire tout cela? s'écria-t-il.
-— Si vous saviez comme on a du temps à soi
lorsqu'on se lève matin et qu'on se couche tard; mais la quantité n'est rien, c'est la qualité qui est tout. Je vous prie, si vous avez quelque estime pour moi, quelque amitié, parlez-moi en toute sincérité, comme un juge, la main sur la conscience.
Casparis commença son examen et il fut épouvanté : tout cela était plein de bonnes intentions, mais il n'y avait, par malheur, que des intentions, . pas de puissance, pas d'invention, pas d'originalité : partout des imitations, et tellement frappantes dans leur naïveté, qu'on pouvait dire de qui elles procédaient, et que, dans le même morceau, on reconnaissait plusieurs influences, celles des maîtres qui avaient marqué en ces derniers temps, celui-là pour la grâce, celui-ci pour la force, un autre pour la pensée; une seule qualité, la facilité naturelle de l'amateur, mais sans la difficulté acquise de l'artiste; pas une seule de ces œuvres n'était complètement mauvaise, mais pas une seule non plus n'était bonne; toutes étaient médiocres et banales.
Malgré l'appela sa conscience, il ne pouvait pas dire cela, cependant.
De quel droit rendrait-il un pareil jugement et ferait-il à ce pauvre garçon une si cruelle blessure ?
Son émotion fut profonde ; il avait l'horreur du mensonge et de la tromperie ; mais, d'autre part, l'horreur non moins vive de la cruauté... alors surtout que cette cruauté était inutile. A quoi bon dire à
Jottral : a Vous n'avez pas de talent, vous n'en aurez jamais ! » Ce n'était pas un débutant qui venait le consulter et lui demander la confirmation d'une vocation hésitante : c'était uri résigné qui attendait une parole de consolation.
Tout à coup JotLral, comme s'il était en communion d'idée avec lui, exprima justement cette pensée :
— Vous pouvez parleravec d'autant plus de franchise, dit-il, que votre jugement, que j'attends' avec une si poignante angoisse, ne changera rien à ma vie : ouvrier je suis, ouvrier je resterai; mais ce que je vous demande, c'est de savoir s'il y avait en moi un artiste.
Ce fut un soulagement pour Casparis, car sur ce terrain, la réponse était facile.
— Assurément oui, il aurait été un grand artiste... Seulement.
Et il n'avait pas été trop difficile de lui donner de bonnes raisons pour expliquer qu'il n'était pas ce qu'il aurait pu être. ^
Cependant le coup, si adouci qu'il fût, avait été rude encore :
— Je sais bien, répéta-t-il, je sais bien, c'est vrai, c'est juste, je me le suis dit moi-même souvent; mais voilà, dans ce qu'on se dit on croit le bon, et pas le mauvais; c'est si vivace l'espérance.
Après avoir visité l'atelier, ils étaient venus dans le jardin, Casparis voulant tout voir afin de trouver
de nouvelles occasions d'appuyer sur certains coraplimenls de détails qui pouvaient être une sorte de consolation.
Comme ils approchaient de la maison, ils aperçurent derrière une fenêtre du rez-de-chaussée un mouchoir blanc qu'on agitait.
— Ah ! maman est éveillée, dit Jottral, et comme elle ne peut pas quitter sa chaise roulante, elle nous appelle : voulez-vous que nous entrions tout de suite? Elle s'impatienterait peut-être.
— Allons vite, alors.
— Ce n'est pas qu'elle soit méchante, croyez-le bien : mais c'est si tristed'êlre paralysée etde ne pas pouvoir se servir de ses jambes, quand le cœur est bon et que l'esprit est alerte.
La maison, divisée en deux parties égales par un vestibule, se composait d'un côté d'une salle à manger avec cuisine, et de l'autre d'une grande chambre à coucher habitée par M"" Joltral.
Dès l'entrée, Casparis fui frappé de la propreté et de l'ordre qui se montraient partout : le carreau rouge du vestibule était soigneusement lavé, l'escalier était ciré, la pomme en cuivre de la rampe resplendissait.
Il en était de môme dans la chambre où JottraU'introduisit : mais là son attention était ailleurs qu'à l'ameublement en érable pâle et en cretonne claire : elle était tout entière à M"" Jottral elle-même, éten-
due sur une chaise roulante, et qui s'était soulevée pour saluer Casparis.
C elait une femme qui avait dû être belle en sa jeunesse, et qui, de sa beauté usée, avait conservé des lignes pures; mais ce qui plus el mieux^ue cela frappait en elle, c etail un air de bonté el de douceur, avec quelque chose de résigné qui tout de suite inspirait la sympathie.
— Je n'aurais pas dû appeler Edmond, dit-elle, car vous étiez en train de regarder son travail. Et il a si peu l'occasion d'être apprécié, le brave garçon ! N'est-ce pas, monsieur, que c'est beau?
Elle dit cela avec plus de tendresse que d'orgueil, et plutôt pour son fils lui-même que pour elle.
Casparis répondit comme il convenait el il trouva des louanges qui mirent des larmes dans les yeux de cette mère.
— Et c'est pour nous, dit-elle, pour sa sœur et sa mèrequ'ilarenoncé à devenir le grand artiste qu'il aurait été s'il avait pu attendre. Je ne dirai jamais assez souvent ni assez haut quel bon fds il a été et il esl. Et j'aurai toujours le chagrin de ne pouvoir pas lui rendre ie bonheur qu'il m'a donné. Mais enfin je voudrais l'essayer dans la mesure du possible et c'est pour cela que je vous ai demandé de vouloir bien venir ici, ne pouvant pas aller moi-même chez vous, comme je l'aurais dû.
— Soyez sûre, madame, que si je puis m'associer à vos efforls, je le ferai de grand cœur.
— Vous le pouvez, monsieur, vous pouvez tout, car ce que j'ai à vous demander, — je veux vous le dire franchement tout de suite, — c'est la main de votre pupille, de Pompon, pour mon flls. ,
un en, un vrai cri qui avait échappé à Casparis et non une simple exclamation de surprise.
— Vous voulez épouser Pompun? dit-il en s'adressanl à Jottral. — Je l'aime.
Ils se regardèrent, les yeux dans les yeux, durant quelques secondes.
Mais rexpression de ces deux regards qui se croisaient n'était pas la même.
Dans ceux de Casparis se lisait l'élonnemenl; — ■ il ne comprenait pas, son esprit n'admettait pas ce que ses oreilles avaient entendu.
Dans ceux de Jottral l'interrogation; — il cherchait pourquoi Casparis avait poussé ce cri et à quel sentiment il avait obéi; était-ce la surprise, était-ce la colère? La surprise, cela se comprenait, mais la colère ?
— Et Pompon? demanda Casparis.
— Pompon ne sait rien ; ou si elle a deviné que je l'aime, elle ne connaît pas mes intentions; ji 'était-ce pasà vous que je devais parler tout d'abord?
— Voilà mon fds, dit M"' Jottral.
— Je sais quel honnête homme il est ; ma demande ne portait donc que sur les sentiments de Pompon.
— Je ne les ai pas interrogés, je n'ai consulté que les miens, et c'est après avoir bien constaté leur so- Hdité et leur profondeur que je me suis décidé à cette demande.
— Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il l'aime, dit M™ Jottral, et il y a plus d'un an qu'il m'a, pour la première fois, parlé de son amour.
— L'année dernière au mois de janvier, le jour de ta fête, dit Jottral en précisant.
— Vous pensez bien, monsieur, que, comme vous, j'ai poussé un cri, continua M "^ Jottral. Je ne m'attendais pas à cela. Et puis franchement, il faut tout dire, n'est-ce pas, cela me paraissait impossible
à admettre que mon fils pût avoir l'idée de prendre pour femme une jeune personne qui... enfin, qui ■n'était pas blanche; ça me déroutait, pardonnez-moi le mot, ça me renversait.
— Qu'importe la couleur, dit Jottral ; j'en appelle à Casparis, qui sait mieux que personne ce que c'est que la beauté, et je lui demande s'il a jamais vu un ^ torse mieux modelé et plus souple que celui de Pompon, des attitudes plus gracieuses que les siennes...
— Mon fils m'a dit cela, poursuivit M""* Jottral interrompant, et moi je lui ai longtemps répondu : « C'est une négresse. »
— Ah I je vous assure, dit Jottral en souriant à sa mère, que Je l'ai entendu, ce mot que maman prenait pour un aliment.
— El puis, poursuivit M"' Jottral, on n'épouse pas une jeune fille parce qu'elle a un torse bien modelé, si artiste qu'on soit.
— On l'aime pour sa beauté, pour son charme, dit Jottral; on l'épouse pour ses qualités morales : quelle jeune fille est plus tendre, plus afi'ectueuse, plus douce, plus intelligente que Pompon?
— Ça, c'est vrai, dit M°" Jottral; depuis qu'elle vient ici, nous avons pu l'apprécier, et toutes les qualités que lui reconnaît Edmond, je les lui reconnais aussi. C'est par là que j'ai été décidée. Comment ne pas accepter pour bru, ne pas désirer une petite
femme aussi bonne que Pompon ? Nous avons pu la bien étudier depuis qu'elle vient ici tousles dimanches, et il est cerlainoment impossible de ti-ouver une meilleure nature. Les pauvres malades comme moi sont de bons juges; ils ont le temps d'observer, de réfléchir ; et puis on ne les gâte pas ;- on ne se met pas généralement en frais pour eux; pourquoi se gêner avec des invalides, des trouble-féte ? Aussi, quand on est attentif et affectueux ou patient avec eux, est-ce la preuve qu'on a du cœur. Eh bien, Pompon a été une fdle pour moi, aussi bonne, aussi tendre, aussi prévenante que ma vraie fille. Alors voyant cela, j'ai dit comme Edmond : « Qu'importe la couleur ! » J'aurai des petits-enfants qui seront des mulâtres; mais il y a eu des mulâtres, n'est-ce pas, qui ont été de grands hommes ?
— Parbleu, dit Jottral.
— Je ne voudrais pas faire de la peine à ce brave garçon, continua M""" Joltral ; cependant il me faut tout dire et parler comme s'il n'était pas là. Vous voyez, monsieur, en quel état je suis : malade, très malade.
— Veux-tu bien te taire, maman !
Et il l'embrassa tendrement pour lui fermer la bouche.
Mais elle ne se tut point.
— C'est folie, n'est-ce pas, de compter sur la vie quand on est en bonne santé, forte et solide; mais
combien plus grande folie serait-ce encore à une femme dans ma situation. Que deviendrait mon fils si je disparaissais? Vous avez passé parla, monsieur Casparis; vous savez quel vide et quel ti-ouble c'est de perdre ceux qu'on aime; je ne parle pas de la douleur. Encore vous, aviez-vous votre art, et mon fils m'a dit que votre douleur vous avait inspiré un chef-d'œuvre. Mais Iui> le cher garçon, il ne peut plus se réfugier dans son art, puisqu'il me l'a sacrifié. Ni son art, ni sa mère. Et n'oubliez pas que nous ne nous sommes jamais séparés depuis trente ans.
■ — Et vous ne vous séparerez pas de sitôt, dit Casparis.
— Je l'espère; mais enfin le contraire peut arriver. Il y a des hommes qui peuvent vivre heureux seuls, au moins on le dit, car pour moi je n'en ai pas vu. Ce que j'ai vu, c'est des hommes qui, n'ayant ni femme, ni enfants, semblaient parfaitement heureux, et qui, tout à coup, arrivés à un certain âge, se jetaient dans de mauvaises liaisons et finissaient par faire des mariages ridicules ou honteux ; ou bien, s'ils n'en faisaient point, devenaient tristes cl haj'gneux, insupportables à tous et à eux-mêmes. Je ne veux pas de celte vie, je ne veux pas de celte fin pour mon fils.
— Et je n'en veux pas moi-même, dit Jottral.
— Je veux, avant de m'en aller, avoir la conso lalion et la sécurité de me dire que, le jour où je ne
serai plus là, il aura une brave petite femme à aimer, qui l'aimera, et peut-être même, je l'espère, des enfants. Voilà pourquoi je vous demande en mariage votre pupille, notre chère petite Pompon, que j'aime déjà comme si elle était ma fille.
Jotlral avait jusque-là laissé sa mère exposer sa demande ; mais à son tour il prit la parole ;
— Vous savez que nous ne sommes pas riches, dit-il, il s'en faut. . . de tout ; cependant nous n'avons pas de dettes, et nous sommes propriétaires de celte maisonnette, qui n'est pas belle, j'en conviens, ni dans un joli quartier ; mais enfin, c'est une maison, c'est un toit sur la tête ; il y a un jardin pour les enfants, et pour la mère de l'air, du soleil et des échappées de vue sur la campagne, les bois de Glamart, les coteaux de Meudon, où l'on est en quelques instants de marche. Vous savez mieux que personne co que je gagne : cinq à six mille francs par an ; mais, en abandonnant toutes ces fantaisies que je vieps de vous montrer, et qui, je le sais bien, ne peuvent me conduire à rien, en travaillant pour le commerce, je peux facilement gagner en plus deux mille francs. Cela me donne donc un gain assuré de sept à huit mille francs par an ; c'est-à-dire que ma femme n'aura pas besoin de travailler elle-même et de courir la chance si périlleuse de paraître en public. Voilà donc ce que nous offrons : un mari qui Taime et qui l'adorera, et, d'autre part, un
homme d'énergie qui la fera vivre honorablemenl. Casparis avait eu le temps de revenir de sa surprise, et de penser à sa réponse :
— S'il m'est échappé un cri quand vous m'avez demandé la main de Pompon, dil-U, c'est qu'à mes yeux Pompon n'est qu'une enfant. Jusqu'à ce jour jamais la pensée ne m'était venue qu'elle pouvait se marier et qu'on pouvait l'aimer. Sans doute, cela est assez extraordinaire, car je reconnais en elle tous les mérites, dont Joltral parlait tout à l'heure avec enthousiasme; cependant cela est ainsi; je la vois jouant, rien de plus. Et puis je dois dire aussi, car je tiens à ce que ce sentiment de surprise, qui a pu vous blesser, soit bien expliqué, qu'avec mes idées sur la beauté féminine, mes études, mes travaux, mon idéal d'artiste, Jottral sentira cela. Pompon n'est pas une femme pour moi.
Il s'arrêta un moment comme pour chercher ses mots :
— J'aborde là un sujet délicat et d'autant plus difficile que je parle devant un amoureux ; mais enfin c'est un devoir pour moi de tout dire. Tout à l'heure Jottral s'élevait contre le préjugé de la couleur; eh bignl j'avoue que j'ai probablement subi ce préjugé à mon insu ; et même je me demande si Jottral, qui en est exempt en ce moment, ne le subira pas plus tard, soit de lui-même, soit parce qu'il lui sera imposé par le monde.
— Pompon est pour moi la plus charmante des femmes, et je ne connais pas de blanche qui soit son égale : où en voyez-vous qui aient son élégance ?
Casparis l'arrêta d'un geste amical :
— Ne discutons pas la beauté de Pompon, cela pourrait nous entraîner loin; ce que j'ai voulu dire, c'est que ce préjugé de la couleur doit être sérieusement examiné et mûrement pesé; mais ce n'est pas le moment, car, avant d"aborder cette question, il y en a une autre plus importante encore ; Pompon vous aime-t-elle et veut-elle se marier ? Voilà ce qu'avant tout il faut savoir.
— C'est juste, dit M"" Jottral.
— Mais vous, mon cher maître, demanda Jottral, approuvez-vous mon amour, je veux dire l'autorisezvous et me la donnez-vous pour femme?
Casparis resta un moment silencieux, embarrassé.
Une pensée égoïste le serrait au cœur : perdre cette petite Pompon, si gentille, qui était la joie de sa maison ; briser leur vie d'intimité à tous les quatre ; interrompre leurs promenades ; ne plus la voir; ne plus l'entendre, était-ce possible ?
Mais ce n'était pas à lui qu'il devait penser, c'était à elle, à son bonheur, à son avenir. De quel droit s'opposerait-il à ce mariage, si elle-même le désirait ; qu'avait-il à lui offrir en échange ?
Ce ne fut qu'un éclair.
— • Pompon esl maîlpesse d'elle-même, dit-il; ce qu'elle voudra, je le voudrai.
Puis, pour corriger ce que celle réponse avait d'un peu ambigu, il ajouta vivement :
— Si j'avais pensé à lui trouver un mari, je ne lui en aurais pas souhaité et cherché un qut m'inspirât plus de confiance que vous, mon cher Jottral, et
pour le cœur et pour le caractère, et pour la dignité de la vie ; vous serez pour votre femme ce que vous avez été, ce que vous êtes pour votre mère.
— Cela sûrement, dit M"" Jottral.
A ce moment, on entendit des éclats de voix dans le jardin et des rires; c'était Pompon et la sœur de Jottral qui rentraient.
— J'interrogerai Pompon ce soir en nous en allant, dit Casparis à Jottral; demain je vous donnerai sa réponse, et la mienne par conséquent.
La porte s'ouvrit vivement :
— Monsieur Georges I s'écria Pompon, dont le visage s'illumina; vois-tu, Adèle, que javais raison de soutenir qu'il serait arrivé : pourquoi n'as-tu pas voulu me croire ?
— Parceque Edmond m'avait dit que nous avions du temps à nous, répondit avec calme la jeune fdle, qui ressemblait à son frère, mais avec quelque chose d'apaisé et de froid.
— Puisque vous voilà, dit M"" Jottral, vous allez mettre la table et moi je vais m'occuper du dîner; Adèle, roule-moi dans la cuisine.
Casparis et Jottral restèrent seuls, mais il ne fut plus question de Pompon; Casparis parla de M°* Jottral et trouva pour dire l'effet qu'elle avait produit sur lui des mots qui mirent assez de joie au cœur du fils pour que l'amoureux ne J)rlt pas la parole.
Si Casparis avait été frappé de la propreté, de
l'ordre el de l'air de bien-être de la chambre de M"' JoUra!, il éprouva cette impression plus vivement encore en entrant dans la salle à manger, où le couvert en faïence de couleur était dressé sur une nappe bien blanche, aux plis droits et nettement dessinés ; l'argenterie tout usée et les couteaux à la lame amincie avaient un éclat brillant qui disait avec quel soin on les entretenait ; il n'y avait qu'une sorte de vin sur la table ; mais, à la légère couche de poussière qui recouvrait les bouteilles, on voyait qu'il venait de la cave et non de chez le marchand de vin du coin.
Le dîner fut des plus simples ; une soupe, une tourte apportée par le pâtissier et un gigot avec de la salade de barbe ; mais tout cela fut excellent, et le service fut fait gaiement par Adèle, aidée de Pompon.
— Quel doux intérieur, pensait Casparis, quelle bonne vie de famille !
s-Ti' fatiguée ? demanda Casparis à Pompon, en remontant en chemin de fer.
— Pas du tout.
— Eh hien, au lieu d'aller jusque chez nous, nous descen-
rentrerons par le bois de Boulogne.
— Quel bonheur !
Et elle sauta de joie : elle se serait promenée toute la nuit avec Casparis sans penser à la fatigue.
Quand, en sortant de lactation d'Auteuil, ils
entrèrent dans le bois, la lune venait de se lever, et à travers les branches sans feuilles des grands arbres et des taillis flottaient des vapeurs transparentes qui adoucissaient les contoui's des choses ' et noyaient les lointains dans une brume bleuâtre ; le ciel était pur, sans nuages, cribléd'étoilespâlesdont la lumière de la lune éteignait l'éclat scintillant ; pas de vent ; une douce température ; en tout, une belle nuit d'hiver, calme et lumineuse.
Ils marchèrent quelque temps cdte à côte en silence ; Casparis réfléchissant à ce qu'il avait à dire; Pompon regardant au loin les efîets de la lumière argentée brillant sur tes gazons, et allant se perdre dans les brumes azurées qui emplissaient les larges allées du bois; à vivre avec des artistes continuellement, à les écouter, à les accompagner, elle était devenue artiste elle-même, au moins par le sentiment, et elle s'intéressait aux choses de la nature que tant d'honnêtes gens ne voient même pas.
— Comment ne rencontre-l-on personne dans le bois la nuit? demanda-l-elle; c'est si beau. Cette solitude, ce silence, cette belle lune blanche, ce ciel bleu, ces vapeurs, cela ne dit donc rien?
— Tu vois.
— II est vrai qu'autrefois cela ne me disait rien non plus; je vous dois cela, comme je vous dois tant de choses, comme je vous dois tout, la vie, ce que je suis.
— Alors tu es heureuse ?
— Ce n'est pas sérieusemenl, n'esl-ee pas, que vous m'adressez celle question?
— Pourquoi ne serait-ce pas sérieusement?
— Parce que je serais alors bien coupable, bien bêle, bien ingrate de ne pas vous avoir dit, de ne pas vous avoir montré mon bonheur, — à vous si heureux défaire des heureux.
— Ne t'inquiète pas de cela; je n'ai pas voulu l'adresser un reproche, je sais que tu es heureuse; je le vois, tu me le montres et me le dis de toutes les manières, chaque jour, à chaque instant, dans tout. Ma question ne signillait qu'une chose : Es-tu aussi heureuse que tu peux l'être? Ne désires-tu pas davantage?
Elle marchait regardant droit devant elle; vivement elle se tourna du côté de Casparis et elle resta les yeux fixés sur lui, sans répondre, cherchant à comprendre ce qu'il y avait, tout ce qu'il y avait sous cette demande.
Mais, malgré la clarté de celte belle nuit lumineuse, elle le voyait ma! et ne pouvait pas lire dans les yeux qu'il avait, lui aussi, tournés vers elle, et qui rédéchissaient la lumière sans se laisser pénétrer.
— Tu n'es plus une petite fille, continua Casparis; tu es une grande fille, c'est-à-dire une jeune fille; et ce qui a pu le rendre pleinement heureuse, quand tu étais une enfant, n'est peut-être plus suffisant
pour la jeune fille que tu es devenue, pour la petite femme intelligente et tendre que tu es, la petite femme de tête et de cœur.
Ce fut au tour de Casparis de la regarder; mais
elle avait baissé les yeux et les tenait fixés à trois pas devant elle; il ne la voyait que de profil, la tête droite, les bras serrés contre le corps.
Il resta un moment embarrassé : la situation était délicate pour lui, difficile aussi ; il n'était nullement préparé aux rôles de père, et c'était un rôle qu'il rem-
plissait en ce moment, car it ne se sentait pas le père de Pompon.
— Mon enfant, dit-il en reprenant et en insistant sur tt mon enfant » comme si, en répétant les mots, il se pénétrait du sentiment qu'ils exprimaieni, il serait tout naturel qu'à ton âge tu eusses d'autres idées, d'autres désirs que lorsque tu étais la petite Pompon d'autrefois, et c'est à cela précisément que ma question faisait allusion : « Es-tu heureuse ? »
De nouveau il la regarda, et il crut remarquer que sa main et son bras étaient agités par un tremblement.
— Il ne faut pas que cela le trouble , ma mignonne ; tu ne dois pas craindre de me répondre en toute franchise ; ne suis-je pas ton meilleur ami ?
— Oh! oui, murmura-trelle d'une voix pleine d'une tendresse concentrée.
— Il faut donc, ma petite Pompon...
Elle se tourna vers lui.
— Il faut me répondre en toute franchise, en toute sincérité.
— En toute sincérité, oui.
— Car ce n'est pas seulement pour jouir de ce beau clair de lune que je t'ai proposé cette promenade solitaire, c'est pour que nous puissions nous entretenir librement en tête-à-tête, à cœur ouvert, sans être dérangés et sans qu'on nous entende: tu vois que l'endroit est à souhait.
Et de fait, il ne pouvait pas être mieux choisi : ils avaient dépassé la butte Mortemart et ils suivaient l'allée de ceinture du lac, déserte et silencieuse. Aussi loin que leur vue pouvait s'étendre, ils ne voyaient que les ombres des arbres qui s'allongeaient capricieusement sur le sable blanc de l'allée; et autour d'eux ils n'entendaient d'autres bruits que ceux de leurs pas sur le gravier.
— C'est la vie qui va se décider ce soir, ma mignonne, continua Casparis, et je te demande de ne pas te renfermer dans cette réserve que tu observes trop souvent.
— Ce n'est pas ma faute.
— Enfîn, fais un eflbrt et réponds-moi franchement : n'as-tu pas pensé quelquefois que lu te marierais ?
— Oh! monsieur Georges ! murmura-t-elle.
Et vivement elle posa la main gauche sur son cœur comme pour en contenir les mouvements désordonnés.
— Réponds-moi.
Elle hésita assez longuement ; puis enfm, d'une voix faible, à peine perceptible :
— Oui, dil-elle.
Puistoutde suite, et comme pour revenir sur cet aveu qui lui aurait échappé :
— Je l'ai pensé... quelquefois, dit-elle, mais jamais je ne l'ai espéré.
— Et pourquoi?
Elle détourna la têle sans rïen dire, maïs son geste exprimait si bien la confusion qu'elle n'avait pas besoin de parler.
— Alors tu crois que, parce que tu es noire, on ne peut pas f aimer ?
— Je n'ose croire qu'on peut m' aimer... comme je voudrais l'être.
— Eh bien, tu te trompes, ma petite Pompon.
— Ob! monsieur Georges.
— On peut t'aimer.
Elle s'était tournée vers lui frémissante, éperdue, et elle marcbait suspendue à ses lèvres, pendue à ses yeux.
— On peut t'aimer passionnément, on t'aime passionnément.
— Moi!
— Toi qui es charmante; lu ne t'es donc jamais regardée?
— Que trop !
— Alors tu ne t'es jamais vue; tu ne sais donc pas...
Mais il s'arrêta, sentant qu'il ne pouvait répéter à cette enfant ce qu'ils avaient dit d'elle, Jottral et lui, dans leur liberté d'artiste.
— Tu ne sais pas que lu es charmante, et que lu l'es pour ceux qui savent le mieux ce que c'est que la beauté de la femme.
— • Mon Dieu ! dit-elle toul bas.
Elle paraissait grisée, transportée.
— C'est vrai?répéta-t-eUe, c'est possible? moi!...
— Mais ce n'est pas seulement parce que tu es jolie qu'on t'aime; c'est parce que tu as les qualités de la femme qui sont les plus enviables et les plus précieuses, la bonté, la douceur, la tendresse, le dévouement...
— Moi, moi !...
— ... La droiture d'esprit, l'honnêteté de caractère, qu'on veut t'épouser.
— M'épouser?... moi!
Celte fois elle s'arrêta, incapable d'avancer, anéantie.
— Je vois à ton émotion que tu comprends enfin ce que je veux le dire, et que lu devines de qui je veux parler.
Elle était restée devant lui, immobile, les yeux baissés: elle n'osa pas les relever, et cependant son visage éclairé par la pâle clarté de la lune resplendissait de joie.
— Eh ! bien, oui, c'est lui qui vient de me deman- ■ der ta main.
Elle releva les yeux et ie regarda, ne comprenant pas évidemment ce qu'il venait de dire.
— Il s'est adressé à moi comme si j'étais ton père, et, sans l'avoir jamais avoué son amour, il m'a dit qu'il t'aimait.
Elle laissa échapper un soupir élouffé. el, baissant les yeux vivement, elle se remit en marche, devançant Casparis de façon à ce qu'il ne piltt pas lui voirie visage.
— J'ai répondu, continua Casparis, que je ne pouvais rien lui dire, el qu'avant tout je devais te consulter. Je dois ajouter que M™^ Joltral elle-même désire ce mariage.
Pompon continuait à marcher en avant sans se retourner, comme ai elle avait peur de se laisser surprendre.
— Je ne veux pas, poursuivit Casparis, peser en quoi que ce soit sur ta résolution, et même je dois le dire avant tout que ce ne sera pas sans chagrin, sans un très vif chagrin , que je me séparerais de toi et que je verrais rompre notre intimité si tu acceptes ce mariage.
— Je ne l'accepte pas, dit-elle d'une voix saccadée et sans se retourner.
— Comment cela ! s'écria Casparis stupéfait.
— Je ne veux pas me marier.
— Mais tout à l'heure tu paraissais si heureuse !
— Heureuse qu'on m'aimât, oui, cela est vrai; ■ heureuse qu'on voulût m'épouser, cela est vrai aussi; n'est-ce pas naturel chez une pauvre fille telle que moi ?. . . heureuse que vous me disiez que. . .
Elle hésita ;
— ... Que vous me disiez ce que vous m'avez
dit; oh oui, bien heureuse, folle de joie el de bonheur; mais je ne veux pas me marier.
Puis avec une sorte de cri :
— Mon bonheur c'a été de croire qu'on pouvait m'aimer.
— Mais on t'aime, lua petite Pompon ; je t'assure que ce bon Jottral t'aime passionnément.
— Moi je ne l'aime pas, s'écria-t-elle durement.
— Gomme tu dis cela ! As-tu quelques griefs contre lui?
— Moi? Oh ! non. Bien au contraire; car il me donne une joie qui m'est douce en me prouvant qu'on peut m'aimer; et ce n'est pas le premier venu.
— C'est un excellent cœur.
— ^C'est un artiste, comme vous le disiez, un de ceux qui savent le mieux ce que c'est que la beauté d'une femme.
Casparis fut d'autant plus surpris de ce sentiment d'orgueil et de coquetterie, que Pompon était ordinairement aussi timide que modeste : comme cela l'avait enivrée, exaltée, de savoir qu'on pouvait la trouver charmante !
Mais puisqu'il en était ainsi, comment n'était-elie pas touchée autrement que dans son orgueil de l'amour de Jottral?
— Et pourquoi ne veux-tu pas te marier ? continua-t-il. Y a-t-il quelque chose en Jottral qui te déplaise ?
— Oh non; je l'aime bien d'amitié, commej'aime aussi sa mère et sa sœur de tout cœur, et cela m'est dur de les peiner, je vous assure; mais je ne veux pas me marier.
— Laisse-moi te dire, sans vouloir peser sur toi, et seulement pour t'éclairer, que Jotlral serait un excellent mari, qu'il t'aimerait comme il aime sa mère, et qu'avec lui ta vie serait assurée.
— Voulez-vous donc me marier ? cria-t-elle désespérément.
— Je ne veux rien que ton bonheur, ma mignonne.
— Eh bien, mon bonheur, c'est que vous ne me parliez plus de ce mariage.
— Mais enfm, pourquoi le refuses-tu? as-lu des raisons ?
— Je n'aime pas JottraJ.
— Aimes-tu quelqu'un? parle franchement.
— Non, s'écria-t-elle, personne, personne, personne.
Elle dit cela avec une véhémence exaltée, mais comme si elle pariait pour elle-même aussi bien que pour Casparis.
Puis, après un moment de silence, elle reprit avec plus de calme, mais sans le regarder;
— Mon bonheur, c'est de vivre près de vous, comme vous m'avez permis de vivre jusqu'à présent, et comme je vous demande de vivre toujours.
— Mais, ma mignonne, je n'ai pas eu l'idée de ce mariage, et ce n'est pas de moi qu'est venue la pensée que nous pouvions nous séparer; jusqu'à aujourd'hui, je t'avoue même que je n'avais jamais imaginé que tu pouvais te marier; j'étais heureux de l'avoir près de moi et ne me disais pas que cela pouvait changer un jour ou l'autre ; mais évidemment, ce qui convenait pour l'enfant ne convient pas, ne conviendra pas toujours pour la jeune fdlc.
— Oh! je vous en prie, s'écria-t-el!e, laissez-moi être enfant, toujours, je vous en prie, toujours 1
Et elle se mit à pleurer nerveusement.
>ltral quitta Montrouge une heure plus tôt que (le coutume, et il arriva avenue de Villiers plus d'une heure et demie avant le moment où il entrait à l'a- .telier, tant il avait marché vite,poussé par l'anxiété.
Qu'avait-elle répondu?
Et il avait tâché de résoudre logiquement cette question d'après ce que Pompon avait été avec lui depuis qu'il l'aimait.
Incontestablement elle s'était toujours montrée affectueuse, prévenante, de belle humeur, gaie,
rieuse, joueuse : mais raflection, les prévenances, les complaisanceg, la gaieté, la belle humeur, ce n'est pas de l'amour, et cela n'engage pas le cœur.
Avec sa mère et sa sœur, elle s'était aussi montrée bonne et tendre, attentive h leur plaire, ingénieuse à leur faire plaisir toutes les fois que l'occasion s'en présentait, dévouée même en plusieurs circonstances; mais de ces sentiments d'amilié qu'elle leur témoignait, il aurait été excessif de conclure que c'était par amour pour lui.
Des preuves d'affection, il en avait de nombreuses, toutes aussi réelles, aussi solides les unes que les autres; mais des preuves d'amour il n'en avait aucune, au moins évidente et indiscutable.
C'était seulementsur des présomptions qu'il pouvait baser ses espérances : un regard, un sourire, un serrement de main en jouant, un mot tendre avaient été des indices qu'il avait interprétés au gré de ses désirs, et avaient inspiré sa demande; mais enfin ce n'étaient que des indices plus ou moins vagues.
Elle pouvait l'aimer, cela était certain; mais elle pouvait ne pas l'aimer et ne voir en lui qu'un ami, qu'un camarade, cela était possible aussi.
Se serait-elle laissé toucher par la demande en mariage?
Cela était une autre question et non moins difficile, non moins compliquée.
vanl lout, il aurait fallu savoir comment Cass l'avait présentée, celte demande, et s'il l'avait jyée;à cet égard l'inquiétude était permise, car d'abord il avait paru l'accueillir froidement, et lite il s'était renfermé dans une réserve assez nge s'il n'avait pas contre ce mariage une répulqu'il ne voulait pas avouer, et même s'avouer à nême.
n admettani que Casparis eût dit tout ce qu'il ^ail dire en faveur de ce mariage, il restait à niner comment Pompon avait accueilli cette deide et si elle avait été sensible aux intérêts mails qui pouvaient en résulter pour elle ; la vie irée, la tranquillité, la sécurité, un intérieur nête, un avenir de paix avec les douces joies de imille.
Itait-il dans son caractère de pensera ces choses? ;-iI de son âge de s'en préoccuper? Elle était ucianle, désintéressée, et jamais il n'avaîtremaren elle le moindre souci du lendemain; elle t traversé tant d'épreuves terribles sans jamais iccomber qu'on s'expliquait sa superbe confiance ; lain serait ce qu'avait été hier ; le passé lui rédait de l'avenir.
'était là, il devait le reconnaîtra, et il ne se faîpas d'illusion à ce sujet, de bien défavorables iitions.
[ais, d'autre pari,, il se demandait en même
temps pourquoi elle ne l'aimeraU pas comme luimême l'aimait, et cela relevait son espérance. Ils avaient vécu l'un près de l'autre depuis plusieurs années, elle le connaissait, elle savait ce qu'il valait, et, sans s'infatuer d'un fol orgueil, il trouvait qu'il pouvait toucher le cœur d'une jeune fdle.
Arrivé à la porte de Casparis, et ayant constaté
qu'il était d'une heure el demie en avance, il n'avait pas voulu entrer; sûrement Casparis n'était pas encore levé; que ferait-il en l'attendant ?I1 ne pourrait pas travailler; il se dévorerait dans l'impatience; mieux valait marcher, aller droit devant lui et user sa fièvre dans le mouvement.
Il avait donc rebroussé chemin, et, pendant une heure, il avait erré sur les boulevards des fortifica-
lions, interrogeant sa montre à chaque instant, et l'approchant de son oreille pour voir si elle n'était pas arrêtée.
Enfin, au bout d'une heure, n'y tenant plus, il s'était décidé à entrer : peut-être Casparis se serait levé plus tôt que de coutume.
Et de fait, Casparis était déjà au travail, seul dans l'atelier, c'est-à-dire avec les bêtes et sans Pompon.
En voyant entrer Jottral, il se leva vivement et vint à lui.
Mais il n'eut pas besoin de se servir de la phrase arrangée qu'il tenait prête pour annoncer à Jottral la réponse de Pompon :
— Elle n'accepte pas ! s'écria Jottral.
Casparis ouvrit les bras et baissa la tête sans parler.
Que dire ?
Jottral était resté immobile, cloué sur place.
Après un temps assez long il se dirigea vers l'armoi]*e où il accrochait ses habits, et comme tous les jours il défit son paletot et endossa sa blouse machinalement, sans savoir bien certainement ce qu'il faisait, la tête perdue, le cœur gonflé.
Puis lentement, à pas comptés, il vint à son marbre et prit un ébauçhoîr, mais ses mains tremblantes le laissèrent échapper.
Alors, brusquement, il vint à Casparis, qui s'é-
tait remis au travail, et les lèvres frémissantes, la voix rauque ;
— Pourquoi? demanda-t-ii.
— Elle ne veut pas se marier.
~ Ce n'est pas une raison.
— C'est la sienne.
— Elle aime quelqu'un?
— Elle n'aime personne.
— Ce n'est pas possible.
— Elle me l'a aiGrmé.
Jollral se prit la tête à deux mains et il resta un moment ainsi, mais bientôt il laissa tomber ses
mains, et, moatranl à Casparis sod visage convulsé :
— J'ai voulu faire le brave, dil-il, te fort; mais c'est la faiblesse et la lâcheté qui sont dans mon cœur; je l'aime trop; que je sache tout!
— Et que puis-je ? mon pauvre ami.
— Ce qu'elle vous a dit, tout ce qu'elle vous a dit, sans rien me cacher, sans me ménager; mieux vaut encore la vérité, si douloureuse qu'elle soit, que le doute; au moins je saurai tout, n'est-ce pas, tout?
— N'imaginez rien de blessant pour vous, rien d'antipathique ; elle ne veut pas se marier, voilà tout, et ce tout" est assez terrible pour que vous n'alliez pas au delà.
Et alors U lui répéta presque mot à mot ce qui s'était dit dans leur long retour.
Une fois seulement Jottrat l'interrompît, ce fut quand il expliqua que Pompon avait paru heureuse ou tout au moins fière d'être aimée :
— Mais alors! s'écria Jottral.
— Sans doute il y a là une contradiction ; pour moi, je me l'explique par le dernier mot de Pompon : i( Laissez-moi être enfant » ; c'est qu'en effet c'est et ce n'est qu'une enfant. Vous avez cru que c'était une jeune fdle, ce n'est qu'une petite fille.
Jottral- secoua la tête.
— ' Et c'est là, continua Casparis, ce qui doit être une consolation pour vous, et même un motif d'espérance. Pompon ne veut pas se marier en ce moment, mais néanmoins elle est Oattêe que vous r&imiez; il n'est donc pas impossible que, dans un certain temps, ses sentiments changent, et qu'elle désire alors ce qu'elle refuse aujourd'hui.
— Le croyez-vous? s'écria Jottral.
— Je ne peux pas dire que je le crois, mais enfin c'est possible; ne le sentez-vous pas comme moi?
— Je ne sens que le coup qui m'a écrasé; sans doute, je me disais qu'elle pouvait ne pas accepter; mais je ne croyais pas ma raison, je n'écoutais que mon amour. J'ai eu trop d'orgueil, j'ai cru que jei n'avais qu'à parler mariage et que je serais écouté. Mais elle a son orgueil aussi ; et c'est justice. C'est égal, je tombe de haut et durement.
Casparis lui tendit la main :
— Mon pauvre Jottral.
Devant cette marque de sympathie Jottral s'attendrit :
— Vous avez raison, dit-il, j'attendrai; j'espé-! rerai; je me ferai peut-être aimer, j'ai l'avenir devant moi ; mais ma pauvre mère, qui se croit perdue et qui voulait tant me voir marié avant de mourir, c'eût été pour elle une si douce sécurité. Enfin !
Et il fit quelques pas du côté de VÈve endormie.
Voulez-rous ne pas Iravailler aujourd'hui ? dit
— Au coatraire, je voudrais pouvoir travailler jour et nuit; j'ai eu plus d'un chagrin dans ma vie, et j'ai alors invoqué tous les saints du paradis; mais il n'y en a qu'un qui m'a exaucé, c'est sainl Travail.
Et celte fois prenant son ébauchoir d'une main ferme il se mit à l'œuvre.
Contrairement à ce qui se passait tous les jours, Pompon ne vint pas dans l'atelier pendant la matinée ; on ne l'entendit pas non plus étudier son violon dans le salon ; et Jottral se demanda si elle était malade ou si elle cherchait à ne pas le voir.
Après le déjeuner Casparis sortit, et il n'était pas parti depuis dix minutes, quand Pompon entra dans l'atelier, son violon à la main.
Jottral la pressentit plutôt qu'il ne l'entendit venir, et vivement il se retourna.
Alors elle s'arrêta et elle fixa sur lui ses yeux tout pleins d'une tendresse désolée.
Pendant quelques instants ils restèrent ainsi,puis doucement, sans le quitter des yeux, elle marcha vers lui, le bras tendu et la main ouverte :
— 11 ne faut pas m'en vouloir , dît-elle d'une voix qui brisa le cœur de Jottral.
Il détourna la tét« pour ne pas faiblir devant elle.
— Si malgré tout, continua-t-elle, voua voulez bien de moi pour votre camarade comme autrefois, pour votre amie, je vous assure que vous n'en aurez pas de plus fidèle, de plus dévouée.
Elle lui posa la main sur l'épaule, ce qui le fît tressaillir de la tête aux pieds ;
— Voulez-vous? dit-elle.
— Oh ! Pompon, s'écria-l-il dans un élan pas^ sionné.
Elle recula d'un pas.
Alors, rappelé à la raison, il recula aussi, et de loin lui tendant la main :
— Comme autrefois, dit-il, oui, comme autrefois.
Elle sourit tendrement et, lui donnant sa main :
— Non, dit-elle, plus qu'autrefois.
II la regarda longuement les yeux dans les yeux, et il crut sentir qu'il y avait en elle plus d'assurance qu'il ne lui en avait jamais vu, comme un sentiment de coi^ance et de supériorité.
— Vous est-il agréable que je vous joue quelque chose pendant que vous travaillez ? demandât-elle.
— Merci, dit-ïl, vous êtes bien la bonne petite fille que...
Il allait dire ; « que j'aime », maïs il retînt ce mot.
— Vous me ferez plaisir, dit-il.
Alors elle se mît à jouer, prenant les morceaux qu'elle savait qu'il aimait le mieux, et les jouant comme elle ne les avait jamais joués, même pour ' Fateo.
Quand Jotlral s'arrêtait de travailler pour la regarder, elle s'arrêtait elle-même bientôt, et doucement elle lui disait :
— Si je vous empêche de travailler, je vais m'en aller.
— Non, ne vous en allez pas.
Et lorsqu'elle fut trop fatiguée pour continuer de jouer avec la même ardeur, elle ne s'en alla pas.
Mais, s'installant dans l'atelier sur son divan, elle se mit à faire des projets pour leur prochain dimanche, de façon à bien marquer qu'elle entendait que rien ne fût changé dans leur vie, et qu'elle voulait être pour Jottral, pour madame Jottral et pour Adèle, ce qu'elle avait été jusqu'à ce jour.
Le temps s'écoula ainsi sans que Casparis rentrât.
Quand la nuit fut venue, Jottral se prépara à part tir; mais s'il s'était contenu jusque-là, il ne fut pas maître, au moment de la quitter, de retenir un cri de douleur :
— N'apprenez^ jamais, dit-il, ce que c'est que d'aimer sans être aimée.
Si h nuit n'avait pas étë déjà sombre , il aurait vu deux larmes rouler sur les joues noires de Pompon.
lagrins de Pomait que Casparis n'eût jamais rien fait d'après elle : pas la moindre élude, pas même un petit croquis.
£t cependant Souris et Patapon avaient leurs statuettes.
I l[|P II avait même
fait à Souris l'honneur du marbre : en belle place, dans le salon, sur un socle recouvert en velours rouge, la levrette dressait sa fine silhouette, posée sur trois pattes légèrement, la quatrième levée et à demi repliée, le nez en l'air; et ceux qui passaient
devant elle admiraient son attitude aristocralique si pleine d'élégance et de distinction.
Pour Patapon, elle avait été coulée en bronze, et, à l'autre bout du salon, elle faisait pendant à sa camarade et se montrait dans toute sa beauté : la tète droite, de façon à bien présenter sa large face de chat, la plus parfaite de la création avec celle de l'homme, le corps mollement allongé dans une pose qui développait ses belles proportions symétriques, ainsi que sa grâce onduleuse et sa souplesse.
Il les avait jugées dignes de l'art, et elle avait été oubliée, plus qu'oubliée, dédaignée.
Quelle humiliation !
Il lui avait préféré ces deux bêtes, qui, si charmantes qu'elles fussent, n'étaient en réalité que des bêles.
Etait-elle donc moins que ces bêles, pour lui ?
Que n'avait-elie pas fait cependant pour l'amener à la prendre pour modèle !
Jamais elle no le lui avait demandé franchement, car il n'était pas dans sa nature de rien demander, même ce qu'elle désirait le plus, surtout ce qu'elle désirait le plus; mais elle avait employé tout ce qu'il y avait en elle d'adresse, de fînesse, de détours, de diplomatie féline, pour lui suggérer l'idée qui ne se présentait pas en lui spontanément.
Combien do fois n'avait-elle pas lutté de souplesse avec la levrette et la chatte, dans l'espérance qu'un
mouvement gracieux séduirait Casparis comme l'avaient séduit ceux de Souris et de Patapon !
Avec quelle anxiété i'avait-elle alors examiné à la dérobée! ou bien, quand elle ne pouvait pas le voir, avec quelle émotion avait-elle attendu le mol qu'elle espérait et qui ne venait jamais. Pas un compliment, pas même une observation, rien; c'était à croire qu'il ne la regardait pas; et cependant elle voyait bien qu'il ia regardait.
Un Jour, cependant, elle avait cru qu'elle allait réussir. C'était pendant le printemps précédent. Ils étaient tous les quatre en promenade dans la forêt de Carnelle, et ils avaient déjeuné au bord d'une petite mare ombragée de grands arbres et bordée de taillis dont les tiges émergeaient d'un fouillis de roseaux et d'herbes aquatiques. L'endroit était si joli, si frais, si vert avec ses eaux sombres et son encadrement de feuillage tendre, qu'après déjeuner ils étaient restés là, assis sur l'herbe, causant et regardant les jeux de la lumière et des ombres sur le gazon et sur les eaux. A un certain moment, elle s'était levée, et, s'écartant un peu, elle s'était amusée à cueillir des tieurs, des scilles, des muguets, des renoncules d'eau, et dix autres encore dont elle ignorait les noms, malgré les leçons de botanique que Falco lui donnait dans leurs excursions. Sa récolte faite, elle était revenue à la mare, mais sur le bord opposé à celui où se trouvaient Casparis et
Blanchon, enfouis dans une savante discussion d'esthétique qui avait fait fuir Falco, dont la tête et le
cœur tournaient quand on abordait ces questions. Là elle s était assise tout près de l'eau, et étalant ses (leurs autour d'elle, elle avait commencé à les arranger en bouquet, ne s'interrompant que pour se
regarder de temps en temps dans !a mare, qui reproduisait son image aussi exactement que l'eût fait un grand miroir, avec tout ce qui l'enveloppait, les herbes, les fleurs et le dôme de feuillage suspendu au-dessus d'elle. De temps en temps, quand elle prêtait roreiiIe,elle entendait de l'autre côté de la mare des mois qui n'avaient guère d'intérêt pour elle : «grandeur idéale, ordre idéal de l'espèce, émotion, sensation esthétique » , qui la laissaient complètement indifférente, même lorsqu'ils étaient prononcés par Casparis, et lui permettaient de suivre sa rêverie ou d'écouter la chanson d'un oiseau caché dans les taillis. Tout à coup un bruit de pas ayant fait craquer derrière elle les branches sèches tombées dans l'herbe, elle se retourna pour voir qui venait la surprendre : c'était Falco. Mais au même instant retentit la voix de Blanchon : « — Ne bouge pas, ma petite Pompon; Falco, reste où tu es. — Eh bien, qu'estce qui te prend ? demanda Casparis. — Il me prend que Je tiens le plus gracieux tableau qu'on puisse voir : cette petite au bord de l'eau avec ses fleurs autour d'elle, et se retournant pour regarder qui vient la surprendre; est-elle jolie de mouvement, cette gamine-là! quelle grâce, quel naturel ! » Et tirant un petit album de sa poche,- il s'était mis à esquisser à grands traits la scène qu'U venait de décrire. Elle n'avait eu garde de bouger, car son cœxu- était rempli de joie. « Est-elie Jolie de mouvement, cette ga-
mine-là ! » Quelle douce parole pour elle ! et qui la prononçait? c elail un homme de talent; non le premier venu, mais un peintre dont elle entendait chaque jour aflirmer le mérite. Aussitôt que le croquis avait été terminé, elle avait couru de l'autre côté de la mare pour le voir. — Alors, c'est moi que vous allez faire poser, monsieur Blanchon? avait-elle dit joyeusement; tant que vous voudrez. — Toi ! Y penses-tu ? — Ah ! — C'est-à-dire que, si tu le veux, je te ferai poser pour le mouvement, que personne ne réussirait aussi bien que toi ; mais comment veux-tu que je te fasse poser pour la tête? Est-ce qu'il est possible de mettre une petite fiUc noire au bord d'une mare, dans la forêt de Carnelle , entre Presles et Saint- Marlin-du-Tertre? Je neveux pas faire un tableau qui soit un rébus, pour qu'en le regardant on se demande ceque j'ai voulu peindre. Au bord de cette mare, dans celte forêt, je ne peux mettre que des personnages qui soient en harmonie avec cette nature, c'està-dire une paysanne assise sur le gazon et surprise par son amoureux, un paysan, au moment où elle tresse une couronne de fleurs. Et vous verrez, mes enfants, que tout sera en harmonie, les personnages et la nature : il y a longtemps que je voulais essayer un tableau en plein air, de grandeur naturelle; je le liens, et c'est toi, ma petite Pompon, qui me l'as inspiré.
Malgré ce qu'il y avait eu de désappointaut pour
elle à n'êlre pas le modèle vrai de ce tableau, elle avait Irouvé là cependant un sujet d'espérance.
Puisqu'elle avait inspiré un tableau à Blanchon, pourquoi n 'inspirerait-elle pas une statue àCasparïs?
Puisqu'elle avait été jolie de mouvement pour l'un, pourquoi ne le serait-elle pas pour l'autre?
La statue n'avait pas besoin d'être en harmonie avec le paysage qui l'entourait, puisqu'il n'y avait pas de paysage.
Elle s'était confirmée d'autant plus fermement dans cette espérance que Blanchon avait voulu faire une étude peinte d'après elle, et que, pendant plusieurs jours, il était venu travailler dans l'atelier de Casparis, où ill'avaitfait poser habillée en paysanne, la complimentant à chaque instant sur la grâce aussi bien que sur la fixité de son attitude.
— Pose-t-elle bien, cette gamine ! Regarde donc, Casparis, un modèle de profession ne ferait pas mieux.
Et de fait, elle posait admirablement, car elle eût mieux aimé s'évanouir que de bouger ou d'avouer qu'elle était fatiguée.
Cen'étail pas pour Blanchon qu'elle posait, c'était pour Casparis.
Cependant l'élude peinte achevée, celui-ci n'avait pas eu l'idée de lui demander de faire pour lui ce qu'elle venait de laire pour Blanchon.
Et le tableau terminé, alors que de l'avis de tous, il
avait été proclamé que c etail une œuvre remarquable, la meilleure que Blanchon eût exécutée jusqu'à ce jour, Casparis n'avait pas eu davantage l'idée que ce modèle qui avait si heureusement inspiré son ami ne pouvait l'inspirer lui-même.
C'élail à désespérer.
Il ne la verrait donc jamais !
Et bien souvent dans sa chambre, la porte fermée au verrou, elle s'étaitétudiée des pieds à la tête devant sa grande glace, cherchant en quoi elle pouvait lui déplaire.
11 lui semblait cependant. . .
Mais alors elle n'osait pas aller jusqu'au bout de sa pensée, car c'eût été presque l'accuser ; sans doute il avait raison, et elle sûrement elle avait tort.
Ce n'était pas parce qu'il ne la voyait pas qu'il ne voulait pas d'elle; c'était au contraire parce qu'il la voyait et la Jugeait.
Et elle se disait que la statuaire a d'autres exigences que la peinture, et que ce qui est bon pour celleci n'est pas suffisant pour celle-là.
Et pourtant, Jottral lui avait plus de vingt fois demandé à faire son portrait, en buste ou en médaillon.
— Vous verrez comme ce sera charmant ; je sens que vous me porterez bonheur.
Et Jotlral, dans ce buste ou dans ce médaillon, ferait œuvre de statuaire.
Mais Jottral n'élail pas Casparis.
Elle se mourait d'envie d'être le modèle de Casparis, elle ne voulait pas être celui de Jottral.
Que lui importait un buste de Jottral?
Tandis que c'était passionnément, follement qu'elle désirait en avoir un de Casparis : « Offert à ma petite Pompon, Georges Casparis »; quelle joie, quel triomphe!
Ce qui la rendrait heureuse, ce ne serait pas seulement d'avoir son portrait fait par Casparis, ce serait encore, ce serait surtout de poser devant lui, pour lui, de se sentir enveloppée de son regard.
Bien qu'elle n'espérât plus guère que ce bonheur lui fût jamais donné, elle continuait cependant de chercher toutes les occasions qui pouvaient inspirer à Casparis l'idée de faire quelque chose d'après elle, car il n'était pas dans sa nature de s'abandonner et de renoncer à poursuivre, n'importe à quel prix, ce qu'elle voulait.
Un jour qu'elle était seule avec Casparis dans l'atelier, elle avait pris ainsi une pose qu'elle avait, le matin même, travaillée et qui lui avait paru heureuse.
Quelle émolion secoua son cœur quand elle entendit Casparis lui dire :
— Pourrais-tu rester ainsi quelques instants?
C'était la parole qu'elle avait si longtemps at-
tendue, le moment qu'elle avait si ardemment dé- . siré : enfin !
Mais tel fut son trouble, que, au lieu de faire ce que Casparis lui demandait, elle se tourna vers lui frémissante :
— Tu ne veux pas? dit-il.
— Olil si; je vous en prie.
Et, comprimant le tremblement qui l'agitait de la tète aux pieds, elle reprit la pose, mais pas tout à fait cependant celle qui avait plu à Casparis.
— Le temps de faire un simple croquis, dit-il.
— Oh! tant que vous voudrez.
El elle ne broncha pas pendant les quelques instants que Casparis avait demandés, mais qui en réalité se prolongèrent.
— Encore un moment, disait-il.
— Je ne suis pas fatiguée.
Enfin il arrêta son crayon.
— C'est fait, dil-il.
Et longuement il regarda son croquis sans parier.
Elle attendait sans parler aussi, se demandant avec angoisse s'il allait s'en tenir à ce simple croquis.
— Sais-tu qu'avec cela on pourrait faire une jolie étude? dit-il tout à coup, comme s'il se parlait à lui-même.
11 y arrivait donc?
— Seulement...
Mais il s'arrêta, retenu par un sentiment de réserve qui lui fermait les lèvres : comment dire à cette enfant ; « Seulement, il faut que tu poses comme un modèle. »
Bien que les artistes aient à l'égard du nu et de la chasteté des idées autres que le vulgaire, et qu'il ne fût en ce moment qu'un artiste, rien qu'un artiste en présence d'un modèle dont la beauté l'avait ému, il ne pouvait pas oublier que ce modèle était sa petite Pompon, et alors hésilant, emharrassé, il ne savait comment exprimer ce qu'il avait à dire et se demandait même s'il pouvait en parler.
Alors, comme il restait ainsi, elle vint à lui lentement, gracieusement, avec des ondulations félines, les yeux baissés, les lèvres entr'ouverles :
- — Je serais si heureuse, murmura-t-elle.
Et comme il la regardait, elle ajouta franchement, la tête haute :
— Et si fière !
OCR le sculpteur, il est un travail qui doit éder le sien , i du serrurier gé de construire l'armature de fer et de bois qui soutiendra la terre et l'empêchera de s'effondrer; c'est sur cette armature, qui est la charpente osseuse de la statue, que le sculpteur applique successivement les couches de terre à modeler qui en sont la chair.
— Je vais envoyer chercher le serrurier, dit Casparis. Quand il aura fait son armature et que
j'aurai préparé ma terre, nous nous mettrons tout de suite au travail.
Pompon, que la joie" avait transfigurée, laissa paraître un mouvement d'embarras et de confusion.
Casparis la regarda avec surprise, se demandant ce qu'elle avait, ce qui la troublait.
Mais si elle l'obligeait souvent à réfléchir et à chercher ce qui se passait en elle, il n'en était pas de même pour elle, et ce n'était que rarementqu'elle ne devinait pas ce qui le préoccupait et faisait travailler sa pensée.
Il n'eut donc pas besoin de l'interroger, elle alla au-devant de la question qu'il hésitait à lui poser :
— lotirai, dit-elle, les yeux baissés.
Comment n'avait-il pas pensé à cela ? Evidemment cette petite ne pouvait pas se montrer nue devant l'homme qui l'aimait; et même elle ne pouvait se montrer à personne; quand donc comprendrait-il que les idées des statuaires sur le nu ne sont pas celles de tout le monde et que rares sont les gens,qui, comme Goethe, trouvent tout naturel de demander à leurs amis de se déshabiller en pleine campagne, pour voir comment l'homme nu se profile sur un fond de verdure?
— Je vais envoyer Jottral au château du prince de Goye, où j'ai une gaine à préparer, dît-il; quand
il reviendra, nous aurons fini. Je recommanderai aussi à Nicolas de ne laisser entrer personne.
Jamais Pompon n'avait passé une nuit aussi agitée que celle qui précéda le jour où elle devait poser.
C'était par l'altitude et le mouvement qu'il avait été séduit.
Mais comment allait-il la trouver lorsqu'elle paraîtrait sans vêtement devant lui, le maître si difficile sur la beauté féminine, lui, l'élève des Grecs?
Était-elle digne de se présenter à cette épreuve qu'elle avait si ardemment désirée, mais qui, mainlenant que quelques heures seulement l'en séparaient, l'effrayait si terriblement, qu'elle l'eût reculée si cela avait été possible? Par l'éducation qu'elle avait reçue, par le milieu dans lequel elle vivait, par les entretiens auxquels elle assistait et où s'agitaient presque continuellement des questions artistiques, elle savait ce que c'était que la beauté. Était-elle belle? Gracieuse, oui; elle le savait; on le lui avait dit souvent. Mais belle? Elle n'en savait rien, bien qu'elle eût étudié toutes les statues de femmes qu'elle avait vues, et qu'elle eût fait ces études pour se comparer à elles. Elle s'en écartait par tant de côtés 1 Jamais on ne lui avait dit qu'elle était belle; pas même Joltral, qui la trouvait charmante.
Gracieuse, charmante, cela suffirait-iJ pour Cas-
paris, qu'elle avait si souvent entendu se fâcher contre le joli?
Mais quand même elle serait belle, le serait-elle de la beauté qu'aimait Casparis ?
Ce fut en tremblant qu'elle descendit de sa chambre pour se rendre à l'atelier; mais, en arrivant dans le salon, elle fut forcée de s'arrêter; les jambes lui manquaient, Témotion la serrait à la gorçe, et quelque effort qu'elle fit pour maîtriser sa pensée, il lui semblait qu'elle s'agitait dans un rêve.
Elle voulut se regarder dans la glace, mais aussitôt elle détourna les yeux, se trouvant horrible.
Ce n'était pas cela qui pouvait lui donner du courage; aussi resta-t-elle assez longtemps hésitante, se demandant si, au lieu d'entrer dans l'atelier, elle ne ferait pas mieux de remonter à sa chambre et de s'y cacher.
Mais elle se raidit contre cette faiblesse et vivement elle ouvrit la porte.
Du haut de l'escalier elle vit Casparis, les manches retroussées et déjà au travail.
— Arrive, arrive, dit-il sans se douter de l'angoisse qui la paralysait à demi, tu te fais attendre.
C'était l'artiste impatient d'avoir son modèle qui parlait et qui était déjà sous l'influence fébrile du travail.
Cependant elle retrouva bientôt Casparis dans un mot :
— J'ai fait charger le calorifère, dit-il et j'ai même bourré le poêle; le thermomètre marque 25", j'espère que tu n'auras pas froid.
Elle était" montée sur l'estrade.
— La pose du croquis, n'est-ce pas? dit Casparis.
Elle ne répondit pas, car elle avait peur que le tremblement de sa voix la trahit.
Lentement elle commença à délacer son corsage, puis elle fit tomber sa robe. Casparis ne la regardait pas. Cela l'encouragea. En un tour de main, elle se trouva déshabillée.
Alors Casparis leva les yeux sur elle, et, reculant de quelques pas, il l'étudia longuement.
Dans un mouvement d'une grâce ingénue, nonchalante et douce, les jambes droites, elle s'était jetée en arrière ; cambrée, le bras gauche arrondi et levé, elle soutenait sa nuque de ses doigts effilés, tandis que l'autre brasse tendait avec un détirement las. L'œil glissait lentement entre les paupières brunes un peu baissées. A peine souriantes, mais voluptueuses et tendres, ses lèvres restaient entr' ouvertes.
Après l'avoir examinée pendant quelques instants, Casparis changea de place et tourna autour d'elle.
Bien que son œil de statuaire fût habitué depuis longtemps à lire sous les vêtements, il ne connaissait pas Pompon : habillée, il l'avait vue Une, souple et onduleuse, mais sous la robe, il n'avait pas deviné la pureté des contours qui se révélaient à lui.
Sans muscles, sans os apparents, tout en chair, ce corps atteignait la perfection.
Une ligne d'un dessin délicat et moelleux partait de l'épaule charnue, et en suivant la taille fine et allongée, en se contournant légèrement à l'articulation de la hanche qui était à peine saillante en descendant le long de la cuisse élégamment arrondie, elle venait finir au talon ; les seins étaient mignons, le dos était étroit, le ventre tout petit el la tête, aux cheveux crépus coifl"és haut, se renversait dans une main d'enfant.
Il avait tourné plusieurs fois autour de l'estrade sans parler, la regardant, l'examinant, el la gorge serrée, respirant à peine, elle attendait un mot, — son arrêt.
Qu'allait-il dire?
Tout à coup il monta vivement sur l'estrade et, lui prenant le bras droit il l'abaissa un peu.
A ce contact, elle frissonna, son cœur s'arrêta de battre, elle crut qu'elle allait défaillir.
Mais Casparis ne parut pas s'apercevoir de ce qui se passait en elle, il lui avait posé les deux
mains à plat sur tes épaules et il les avait doucement poussées en avant.
— Comme cela nous éviterons le rapprochement des omoplates, dit-il.
Et, descendant vivement comme il était monté, il recula de quelques pas pour l'examiner.
Mais presque aussitôt il remonta, et cette fois ce fut pour diminuer la cambrure de la taille.
— Bon, dit-il.
Cependant ce n'était pas encore parfait, car il descendit el monta plusieurs fois, la maniant, la pétrissant comme il eût fait d'un mannequin articulé ou d'un bloc de terre.
Et elle attendait toujours, pleine d'espérance, quand il descendait de l'estrade, de crainte, quand il remontait ; elle ne pouvait donc pas réaliser ce qu'il cherchait.
Enfin, il descendit une dernière fois, et ayant encore tourné lentement autour d'elle, il s'arrêta pour la regarder.
Ne parlerait-il pas ?
Les minutes s'écoulèrent; il l'examinait toujours; tout à coup elle vit un éclair passer dans ses yeux et il ouvrit les lèvres.
Instinctivement elle ferma les yeux
— Cette fois nous y sommes bien ; si je ne fais pas quelque chose avec toi, c'est que décidément je n'ai aucun talent.
— Alors c'est bien, demanda-l-elle faiblement.
— Admirable, ma petite Pompon.
Quel coup au cœur ! quelle joie triomphante !
Admirable !
Elle était, il la trouvait admirable !
— Maintenant, au travail, dit-il.
Et, sans un mot de plus, il se mit à pétrir la terre avec fougue, à pleines mains, fiévreusement.
La sueur ne tarda pas à mouiller son front et à couler de ses joues sur ses mains, mais il ne s'arrêta pas.
Sans parler, il allait toujours.
Cependant il vint un moment où il pensa h elle.
— Quand tu seras trop lasse, dit-il, tu me préviendras.
Elle était lasse, et depuis longtemps déjà, mais elle ne l'avoua pas ; tant qu'elle ne tomberait pas épuisée, elle voulait se tenir debout.
— Tu peux aller encore ? dîsait-il de temps en temps.
— Oui.
— Eh bien, allons.
Mais à la fin il vit en elle des raai-ques si évidentes de fatigue, qu'il eut un mouvement de pitié.
— Reposons-nous et habille-toi.
Mais lui ne se reposa point, et tandis qu'elle se-
couait ses membres endoloris, ÏI continua de modeler sa statue.
Comme ce qu'il faisait en ce moment n'exigeait plus la même intensité d'application, il se mil à chanter.
Jamais elle ne l'avait vu si plein d'ardeur.
— Ça ira, disaîl-il, tu verras, tu verras.
, El il donnait un coup de pouce nerveux à la terre.
— Tu sais, ni ceci, ni cela ; Pompon tout court, rien que Pompon ; ce sera Pompon, et ce sera quelque chose, ah ! ah !
Et il riait fortement.
Pour elle, elle ne riait pas, mais elle s'envolait dans les nues portée par la joie.
Elle lui demanda bientôt s'il ne voulait pas qu'elle reprit la pose.
— Non, dit-il, cela n'est pas nécessaire en ce moment ; joue-moi quelque chose plutôt si tu veux.
— Si je veux !
Elle courut chercher son violon et se prépara à jouer, pendant qu'il continuait à travailler.
— Que désirez-vous que je joue ? demanda-t-elle.
— Du Mozart, dit-il, ce que tu voudras ; maïs quelque chose de simple, de naif, de tendre, de gai, d'aérien, qui soit enharmonie avec ce que je cherche; cela m'inspirera peut-être. Va.
Il fallut que Nicolas, à l'heure du déjeuner, vînt leur rappeler trois fois que les côtelettes refroidissaient.
— Nous y allons.
Mais en réalité ils n'y allaient pas.
Enfin, la troisième fois il annonça que Justine allait monter, et celte menace les décida.
— Alors, dépêchons-nous, dil Casparis; après déjeuner, nous ferons une autre séance de pose.
Mais Pompon était trop heureuse pour manger ; la joie l'avait grisée ; admirable, elle ne pensait qu'à cela ; déjà elle se voyait en marbre, et pendant tout le temps de la pose elle avait eu ce marbre devant les yeux.
Elle serait donc blanche : — statue il est vrai, mais enfin blanche et admirable.
Un mot de Casparis la jeta tout à coup à terre, et si rudement, qu'elle en fut étourdie.
— Te vois-tu en bronze, ma petite Pompon ? ditil gaiement.
— En bronze ? murmura-t-elle.
— Parbleu ! tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, que tu serais possible en marbre ?
Elle n'osa pas répondre.
11 lui fallut assez longtemps pour se remettre ; mais lorsqu'ils renti-èrent dans l'atelier, la douleur de cette blessure était à peu près calmée.
En bronze elle sermt admirable aussi bien qu'en marbre.
Et puis, après tout, qu'importait le marbre ou le bronze ? c'était pour Casparis qu'elle voulait être admirable, — et elle l'était : il le lui avait dit.
n'était pas seu- [nent parce que de Pompon lui le Casparis s'y it entier et y tramalin au soir les portes closes e monde ; c'était rce qu'il avait hâte de l'achever pour faire revenir Jollral.
Son marbre de VÈve endormie n'était pas en effet terminé, et il fallait encore un assez grand nombre de journées de travail de praticien avant qu'il pût s'y mettre lui-même; c'était là son œuvre capitale, celle sur laquelle il comptait le plus, qu'il avait le plus longuement méditée, le plus amoureusement
étudiée, et dans laquelle il se flattait d'avoir mis, pour la conception aussi bien que pour l'exécution, ce qu'il y avait en lui de talent; c'était le résumé de son éducation en même temps que l'expression de ses idées et de ses croyances artistiques; s'il obtenait jamais la médaille d'honneur, la seule récompense avec la croix qui pût lui être maintenant décernée,
puisqu'il avait déjà les autres, ce serait son Eve qui la lui donnerait; s'il entrait un jour à l'Institut, ce serait son Eve qui lui en ouvrirait les porles et qui voterait pour lui.
Il fallait donc qu'elle fût prête pour l'Exposition; il voulait même qu'elle le fût avant le mois d'avril i afin de s'assurer contre tout accident.
Enfin, la statue de Pompon se trouva assez avan-
cée pour qu'il pût écrire à Jottral de revenir, ce qui restait à faire consistant seulement en finesses el en souplesses dans la tête, les bras et les mains, n'exigeait plus la pose nue d'ensemble.
Jottral ne se fil pas rappeler deux fois ; aussitôt cette lettre reçue, il revint à Paris; séparé de sa mère, éloigné de Pompon, le temps lui avait été long.
Quand il entra dans l'atelier, Casparis n'était pas encore descendu de sa chambre; la première chose qui frappa ses yeux fui la statue de Pompon qui se dressait sur sa selle; mais comme elle était enveloppée de linges mouillés, il ne put pas reconnaître Pompon; il vil que c'était une statue que Casparis avait modelée depuis son départ, voilà tout; développer les linges pour la regarder ne lui vint même pas à l'idée ; cette curiosité indiscrète n'était pas dans son caractère.
— Cela va me faire du travail, se dit-il en se frottant les mains par un geste de satisfaction.
El il ne regarda pas plus longtemps cette statue nouvelle, pressé qu'il était de se remettre à Y Eve.
il allait commencer son travail quand Casparis entra dans l'atelier; alors vivement il alla à lui pour lui serrer la main, heureux de le revoir après celte séparation.
— Il parait que vous avez travaillé, dit-il en montrant la statue de Pompon.
— J'ai employé le temps de votre absence.
— C'est fini ?
— A peu près, je vais vous montrer ça; vous me direz ce que vous en pensez; vous serez le premier à la voir.
Et tout en parlant il s'occupait à défaire les linges mouillés.
Enfin le dernier tomba et la statue apparut dans sa nudité comme si on venait de la déshabiller.
— Pompon ! s'écria Joltral.
Il resta pendant quelques instants bouleversé, sa £ice était pâle et ses mains tremblaient.
Casparîs n'avait pas pensé à l'effet que devait, faire sur lui la vue de celte statue reproduisant dans sa nudité la femme qu'il aimait; mais il était trop tard maintenant pour ne pas la lu! montrer; et puis d'ailleurs il fallait bien qu'il la vît un jour ou l'autre.
Sans parler, avec une attention profonde, Jottral restait immobile, les bras ballants, le corps penché en avant, ne faisant qu'un faible mouvement d'yeux, toujours le même, de haut en bas et de bas en haut, pour descendre de la tête aux pieds de la statue et pour monter des pieds à la tête.
Tout à coup il se retourna vers Casparis et lui tendant les deux mains avec un élan irrésistible, les larmes dans les yeux, la voix tremblante, il s'écria :
— Mon Dieu, que c'est beau !
Ce cri d'admiration toucha profondément Casparis : quelle honnête nature que celle de ce garçon;
quel brave cœur, droit el loyal ; quel tempérament il'ai'tiste; devant cotte statue qui pouvait exciter eu lui des ^enlimenls si contradictoires, il n'avait écouté que $on émotion d'artiste, el ÎI l'avait manifestée franchement.
— Que c'e^t beau! répêla-t-il. Pvh, avec un retour 5ur lui-m^me :
— Ce n'e:*t pas à moi qu'il appartient de juger un niailr« tel que vou^, dît-il, mais quand une <i?UMV provi>que l'émotion que je viens de ressentir là. — il se frappa le cœur, — «ùrenient elle est U'Ile.
El. lentement, en délai), en tournant autour de la statue, il t'examina avec une contemplation relii:ieusc.
— Vous voyez, sécria-l-il. que j'avais bien jugé Pompon; quel tors*' admirable! Co;nme c'est elle!
En eiîel. c'était Pont|v>n dans sa langueur; c'était Pv>;'.!jK*n av<vs^*u ,!.-uïryy;i!\l. s^i fra:o!ie jvunesse et sa chair palpitante; un i^u plus gr.inU' que nature. ;r.-;s i-.îrî"ai:e de j - •j-^»r::.'n e! r>;T.d;;e avtx' une ori- 4:'r.s'.;;i juîsscv.iU' .j'.'.i a^.■.:: s;: uîr.rîo ^rrar-i ariàla :.".:'..-\>it ; c\:.î;î >.■;! c; s J"i;:;e «ic^is*- îv.*>llesse.
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avait répondu à la conception élevée du statuaire et, dans l'œuvre entière, ii n'y avait ni une hésitation, ni un doute, ni un souvenir; c'était vraiment un élan, un éclair, une inspiration de génie, quelque chose de spontané et de personnel.
Tant que Casparis avait travaillé à sa statue, il n'avait voulu la montrer à personne, pas même à Blanchon et à Falco, car c'était chez lui un principe auquel il se tenait fermement de ne pas accepter d'observations sur une œuvre en train, pas plus des comphments que des critiques; après, tout ce qu'on voulait; pendant, rien.
Mais l'ayant montrée à Jottral, ii n'avait plus de raisons pour ne pas la montrer aussi à ses amis; d'aillem's, au point où elle en était, il n'avait plus à craindre de se laisser influencer.
Comme c'était un jeudi, il fit disposer un certain nombre de lampes avec des réilecteurs autour de In statue, et quand les amis arrivèrent il les conduisit dans l'atelier :
— Je vous ai dit que je travaillais d'après Pompon , venez voir ce que j'ai fait.
Chez tous deux, ce fut le même cri d'admiration qu'avait déjà poussé Jottral.
Mais ce ne fut pas assez pour Blanchon d'avoir dit à Casparis tout ce que l'enthousiasme de l'artiste et la joie orgueilleuse de l'ami lui suggéraient; comme Pompon était près de lui, pour mieux se délecter de
•I la prît daDs ?e5 bras et U serraul «or l'embrassaDl :
mine, s'écria+il. je t'aim:.Î5 bien; mais l'aime plus encore : ~*â< fir-re de tuj . u as inspiré ud chef-d'œuvre, ani à Casparis :
idlafonle?dil-iI.
V0D5 le lem[»~,
M, D0U5 DavoRï fK"ï> \v tvzr,ir~: ji wm^ ne serons [tas prrtj f-.ur le àal-.-n.
D ! 5laisje naif^is rinttiit;vndVnvt.>ver ^alun.
ieu ! que les gens de iz-^tiit^ ?..-g: b^îes '. ion. Tu n'as J'^rK- [-is seiitt q'^e ;u «re^is vre? Rien De te la dit? E~t-ce dn!'!e <]ue ■tislîque s-jit aussi awu\' q^e h jsiter- ! C'est sur tun Eff que tu eL-nij'-es: ton e tii as I"^D;.Tiemeat tniva'.!.!-^, dait? Lanriis tout enti-:-r: eh t.- n oe sera f.^y'.- M que lu as ini[ n-irLstr' qj: te d.-ir.-e'ra jt J'^nc qu'cLI-r aille au soJ-.ri-D'alll-:urs. I, cri.i s*i-ra curi'.ui à et.;:.:a.'vr. ,.1-te de M" Ari^îc:. dl: Fal-x-.
i, récria B;.ir.cLja. tu dois av.-Ir e;:o..re qrje Ca-[-ir;-. c-îr tu es e::-,\'re j lus r-^v ". derroTide un f-eu ce ipe M" Art<l-t itrfc £r-p et Po:ny.n, M;ùs «.-e lV^ jas W traiter ce"e quesLo::. ir U rvcrvu-iri;
plus lard avec Casparis, quand nous serons seuls en têle-à-lête.
Et de fait, H la reprit le soir même, aussitôt que Falco fut parti pour aller chez M"' Arbelet, et que Pompon fut montée à sa chambre.
— Combien de temps encore te faut-il pour achever ta figure? dit-il.
— Quelques jours
— Alors, en pressant la fonte et la ciselure, lu peux être prêt.
— Mais je t'assure que je n'oserai jamais exposer Pompon. Tu sais que j'aî dans ton opinion une entière confiance, et que par conséquent je suis disposé à admettre sinon tout ce que tu dis, au moins une partie de ce que tu dis. D'autre part, je sens que j'ai fait quelque chose. Cependant, ce quelque chose, je n'ose le soumettre au public.
— Parce que?
— ■ Comment veux-tu que le public s'intéresse à une négresse? C'est une sorte de défi à son goût, à son éducation, à ses habitudes. — Où voit-on ça des négresses? dirait-on. — Est-ce que ça existe?
— Tout ce qui est humain n'est-il pas du domaine de l'art?
— Est-ce vraiment humain ? Il me semble que ce serait jouer imprudemment ma réputation naissante que de vouloir imposer cette petite à des Parisiens blagueurs.
— I**;iit-^lrfc esl-ce un coup hardi; mais n'es-tu [).T hr»rrim»r à ri>quer une originalité? Si par impos- -ihitr lu tombais, ne serait-ce pas un honneur plutôt qu'une honle? Mais tu ne tomberas p.is, c'est moi f{uî le le dis. Au reste, consulte d'autres juges que moi. Fais venir, je ne dis p>.-is tes camarades, tes :auserais tmp de peine), mais des mt indépendant et sûr : je m'en
:ens au jugement indépendant et sûr bon av.iit prtvu : (*e serait un crime rcetie st.i:u<^.
que Ca-iî..-.-!< ?*• rendit ; d'ailleurs il Il ia.r.~ SI scatue toutes sortes de ;u' f.i< y.' 7;.:-.> :..ut d'abord, et le vu. :■■' . u -- S-'."e i^uvre commen-
i— P.-, :«■■ . ;.:: n'avait jamais osé " , ..i-i-A; rur une belle dame
M-; . ..- ■..■'T u:: v.'.omenl d'émotion ; , ■ ■ r'. ;: :.:^. quand les mou- ^ ,. . •- • ..u'-^T st s;a".ue. et qu'elle --. - ..^^ : . - .-w.uî jvir lui couper
,-,. -, ,- . '.u ï s,-rle d'opération .. -v' >^/; .r i e'.'n'-mème, bar-
Elle avait déjà va mouler cependant; mais alors cela n'avait eu qu'un intérêt de curiosité pour elle, tandis que maintenant il y avait de sa vie qui était passé dans cette statue et qui l'animait, le meilleur de sa vie.
Les statues en bronze ne se présentent pas au public telles qu'elles sortent du moule du fondeur ; entre ces deux phases extrêmes, la fonte et l'exposition, se place untravail lent et délicat, celui de la ciselure.
Enfin cette ciselure, activement menée et soigneusement surveillée par Casparis, fut terminée en temps utile, et le même jour VEve endormie et Pompon arrivèrent au Palais de l'Industrie.
Dans le monde des artistes on avait beaucoup parlé de l'envoi de Casparis, qui ne se présentait pas dans des conditions ordinaires : « Une négresse , quelle idjée ! » et les bavardages allant leur train sur cette négresse dont chacun racontait l'histoire à sa manière; cette statue de Pompon était presque célèbre avant d'être connue.
— Une fière œuvre.
— Une ordure.
L'Exposition s'était ouverte, et le succès avait été plus grand encore que Blanchon ne i 'avait pressenti ; ce n'était pas VÈve, l'œuvre savante et réfléchie ; c'était Pom/»H, l'œuvre simple, jeune, inspirée, sincère, qui avait donné la gloire à Casparis.
C'avait été un grand jour pour Pompon, « pour la
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loule seule elle avait vu sa statue ; sur un cartouche on lisait : Médaille d'honneur.
Comme elle s'appuyait tremblante contre Casparis, celui-ci se pencha vers elle et à mi-voix :
— Voilà ce que je te dois, ma petite Pompon. Bien qu'il eût parlé bas, Blanchon l'avait entendu ;
à son tour il se pencha vers elle.
— Comme je te dois le succès de mon tableau ; tu nous as inspirés :
Mais elle ne put pas leur répondre, car les yeux de toutes les personnes qui se trouvaient dans la salle s'étaient ramassés sur elle et des voix disaient :
— C'est elle !