‹ PomponChapitre 6 sur 6 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

BIS était marié dequinze mois.

La maison de l'avenue de Villiers ne ressemblait plus en à ce qu'elle avait :iu temps ou tl était o„.^on.

L'ameublement du rez-de-chaussée et du premier étage avait été complètement changé; car ce qui était bon pour un homme n'était pas suffisant pour une femme jeune, élégante, mondaine, dévote passionnée de la mode.

Les exigences de M"" Casparis la mère, qui . s'était si scrupuleusement appliquée à ce que les

ées et les goûls de son fils fussent respectés en it, dans les grandes aussi bien que dans les petites oses, n'avaient pas été celles de Simonne. Cela n était plus grec, ni pur, ni simple ; oh ! mais s du tout.

Cependant cela n'était pas parisien non plus, ou jt au moins français.

Anglais, autrichien, chinois, japonais, russe, dien, turc, persan, de tous les pays du monde, cepté du sien ; car tandis qu'à Londres plus d'une mme à la mode tient à ne s'entourer que d'objets de meubles venant de Paris, à Paris on aime ce [i vient de Londres, de Vienne, de Moscou, de ikin'.

En meubles, bronzes, étoffes, porcelaines, tapis, belots, il y avait dans ces appartements des échanlons de tous les pays ; comme curiosité géographile, c'était complet, et même un peu trop complet, ut-être, car ce n'était qu'avec des précautions et ême une certaine adresse qu'on pouvait circuler 1 milieu de cet encombrement: le temps était loin 1 Casparis, en rentrant la nuit, pouvait sans alluer de lumière traverser la salle à manger et son Ion, sans se heurter aux meubles, sans en renrser aucun, et s'en aller dans son atelier noter le idée qui lui était venue, ou voir un détail qui ivait inquiété; s'il avait maintenant tenté une ireiile expédition, elle ne se serait pas terminée

sans une terrible casse, heureux encore s'il ne s'était pas cassé lui-même.

Dans l'atelier, un changement considérable s'était opéré aussi : une annexe lui avait été construite, et c'était là que quatre ou cinq praticiens travaillaient continuellement sous la direction de Jottral, sans se laisser troubler par les bruits et le mouvement qui emplissaient la cour lorsqu'on pansait les chevaux, lorsqu'on attelait les voitures, lorsqu'on apportait les fourrages.

Quant à Casparis, il travaillait maintenant seul le plus souvent dans son ancien atelier, où il pouvait ainsi recevoir les modèles qui venaient poser pour leur buste : grands personnages, femmes du monde, dont il était le sculpteur attitré et qu'il ne renvoyait plus comme autrefois : une belle galerie persane aux couleurs éteintes avait été étendue sur le sol depuis l'escalier du salon jusqu'à l'estrade sur laquelle s'asseyait le modèle, et c'était le chemin que suivaient les belles dames qui venaient lui demander leur portrait, ou Simonne, quand elle avait un mot à lui dire avant de monter en voiture.

Il était six heures du soir, et les praticiens avaient quitté le travail; mais Jottral, avant départir, était venu rendre compte à Casparis de ce qui s'était fait dans la journée, et lui demander ses instructions pour le lendemain.

Occupé à terminer la terre d'un buste, Casparis

ne s elait pas interrompu, il avait continué à pétrir des boulettes de glaise qu'il appliquait çà et là et qu'il fondait dans la masse avec lé pouce ou avec l'ébauchoir.

— Quand le buste de M"° de Lucilière serat-il terminé? demanda-t-il.

— Pas avant samedi.

— Et celui de lord Fergusson ?

— Encore huit jours de travail. . . et peut-être dix.

— Et le groupe de M"" de Blosseville ?

— Pas moins de trois semaines.

■ — Avez-vous été au Père-Lachaise ?

— Oui, mais ça ne va guère. Ils perdent leur temps. ^-

— Et à l'hôtel de M. Siméon Lévy.

— Il est furieux, M. Siméon Lévy; il dît que sa frise ne sera jamais finie.

— II a bien raison ; moi aussi je suis furieux et j'en perds la tête ; les gens du monde ne comprennent pas qu'on soit en retard ; ils payent pour avoir une chose au jour dit, ils la veulent et n'entendent rien; mais c'est aussi trop de retard ; prenez autant de praticiens que vous en trouverez, et hâtez tous ces travaux, mon brave Jottral ; il faut en finir, ou nous serons débordés; ce n'est pas seulement pour moi une question de tranquillité, c'est une question d'argent; j'ai besoin de recevoir au plus vite le prix de ces travaux. C'est dit, n'est-ce pas ? A demain.

Au moment où Jottral allait sortir, la porte du salon s'ouvrit, et un valet en culotte de soie, bas blancs et souliers à boucle d'argent, ayant descendu les marcbes, annonça :

— Monsieur Blanchon.

— Comment! tu te fais annoncer chez moi? dit Casparis.

— Dis que c'est toi qui me fais annoncer, répondit Blanchon.

Ils se serrèrent la main.

— Je suis heureux de te voir, dît Casparis.

— C'est parce que je l'aï pensé que je suis venu ; nous avons si rarement l'occasion de passer quelques instants ensemble... maintenant.

Mais Blanchon parut ne prononcer ce dernier mot qu'à regret, et même il le balança un moment, ce qui lui donna un sens plus précis que s'il avait été jeté au hasard de la conversation.

Comme s'il voulait détourner l'attention de Casparis, Blanchon recula de quelques pas en arrière, et regardant le buste :

— C'est joli, cela, dit-il.

Casparis haussa les épaules, et, nerveusement, il donna quelques coups de pouce dans la terre.

— il ne manquerait plus que ça fût laid. Blanchon le regarda longuement, et une fois

encore il parut hésiter sur ce qu'il avait à dire, puis tout à coup :

— Tu es pressé ? demanda-t-il.

— Très pressé; je voudrais que cela fût terminé pour demain, et je n'ai pu me mettre que tard au travail aujourd'hui; nous avons eu une première, hier; ce matin ma femme m'a demandé de l'accompagner à cheval au Bois, et en rentrant nous avons trouvé Gazéol qui venait déjeuner avec nous; il était deux heures passées quand je suis entré dans mon atelier.

— Tu le vois beaucoup, Gazéol?

— Oui, souvent; il est drôle, et puis il amuse Simonne.

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— Tu continues à ne pas manquer une seule première ?

— Cela amuse Simonne.

— On me disait que c'était à vous maintenant que s'adressait l'acteur chargé de nommer les auteurs.

— Quelle bêtise !

— Je vois Ion nom et celui de M"* Casparis dans tous les comptes rendus de premières: « La belle M"' Casparis ! » Ça me rend fier.

— Pas moi; mais cela amuse Simonne; quand on est marié, mon bon Blanchon, on appartient à sa femme; ainsi ces premières représentations que je ne manque jamais, ces dîners, ces soirées, ces fêles, ces bals, ces réunions, cette vie mondaine dans laquelle je suis plongé jusqu'au cou, cela ne m'amuse que parce que Simonne s'en amuse ; mais il suffit que cela lui plaise pour que cela me plaise aussi.

— Alors lu es heureux ?

— J'adore ma femme, et elle m'aime tendrement : notre bonheur est de nous rendi'e mutuellement heureux.

— Alors tu es vraiment heureux?

— Mais certainement. Comme tu demandes cela!

— C'est que cette vie mondaine est si peu celle d'un artiste, au moins de l'artiste que tu étais autrefois, que mon amitié s'en inquiétait.

— Te dire que je l'aurais choisie ne serait pas vrai, mais je l'accepte. Et puis, franchement, elle m'est nécessaire... à un certain point de vue. C'est cette vie mondaine, ce sont les relations qu'elle m'a créées qui m'ont donné tous mes travaux.

Blanchon secoua la tête.

— Je n'ai pas de secrets pour toi, continua Casparis; j'ai besoin de ces travaux. J'ai de grandes dépenses pour meubler celte maison, en bijoux, en toilettes, en chevaux, six domestiques, la maison, tes fêtes, l'argent de poche;' lu ne t'imaginerais jamais ce que nous dépensons. Il faut le payer.

— Mais ta fortune, celle de ta femme ?

— Ma fortune, j'en ai écorné une partie; celle de ma femme, je ne peux pas heureusement y toucher, puisque nous sommes mariés sous le régime dotal ; et d'ailleurs la dot de Simonne n'a pas été de huit cent mille francs en argent, mais seulement de quatre cent mille; pour les autres quatre cent mille, ma belle-mère nous en sert la rente. Il faut donc travailler, et je travaille. Tu ne m'en blâmeras pas, sans doute ?

Ce ne fut pas franchement que Casparis prononça ces derniers mots, ce fut avec une certaine hésitation.

Blanchon resta un moment sans répondre, embarrassé; enfin, il se décida :

: — J'étais venu pour te parler de cela, et cependant j'allais m'en aller sans t'avoir rien dit, cartes confidences sur tes besoins d'argent me fermaient la bouche ; mais cet appel à mon approbation m'oblige à parler quand même; je ne serais pas ton ami si je ne le faisais pas : oui, je te blâme de travailler ainsi.

— La production est-elle donc déshonorante à tes yeux?

Non, assurément; mais à condition que ce soit la production consciencieuse, qui est un mérite, car la fécondité est un des côtés du talent qu'un artiste doit le'plusgrandement envier; pour moi, j'ai peu d'estime pour ceux qui n'ont qu'une œuvre dans le ventre et qui sont vidés quand ils l'ont mise au monde. Mais si j'applaudis cette production consciencieuse dans laquelle l'artiste se donne tout entier, je ne peux pas applaudir de même celle qui est hâtée... Je ne dis pas lâchée.

— Mais tu le penses.

Blanchon continua sans répondre directement à cette interruption.

— Si tu pouvais travailler du matin au soir comme autrefois, tu ne produirais pas trop; mais avec la vie mondaine tu n'as que quelques heures fiévreuses à donner au travail, et ce que tu fais dans ces quelques heures exigerait la journée entière. Do plus, l'œuvre fiévreuse est toujours défectueuse par quelque côté; si elle est enlevée, elle n'est pas ratsonnée. Je te dis cela mal, je le sens; mais la forme n'y fait rien, car tu as le cœur trop haut pour t'en fâcher. D'ailleurs, tu sais comme moi que quand on se met au travail, fatigué des plaisirs de la veille, la tête pleine de souvenirs ou de préoccupations, la main alourdie, on ne se donne pas à ce travail éner-

giquement; on ne 1 elremt pas; on ne le domine pas, on esl dominé par lui, et alors on appelle le mélier à son secours. Grois-tu que ce soit pour mon plaisir que je ne vais nulle part, que je ne vois personne, que je me couche tous les soirs à neuf heures, que je ne déjeune pas, et que je ne donne qu'un jour par semaine au plaisir? Non, non. Mais ce n'est qu'à ce prix que je suis maître de moi et que je peux faire quelque chose qui me satisfasse... à moitié.

Casparis ne répondit pas, et s'éloignant de sa selle il se mit à marcher dans l'atelier, la tête basse, en proie évidemment à une profonde émotion; puis tout à coup il vint à Blanchon la main tendue :

— Merci, dit-il, lu as parlé en honnête homme et en ami; merci, mon vieux Blanchon. Sois tranquille, tes paroles ne sont pas tombées dans l'oreille d'un sourd. Je ne te demande que quelques mois encore de crédit, le temps de sortir de mes embarras. Au reste, il va y avoir une interruption forcée dans celte production, car dans une quinzaine nous allons nous élabUr à Clichy, dans la maison de ma belle-mère, qu'elle nous abandonne, et là, je vais travailler sérieusement, sans distraction; c'est là que je vais faire le groupe qui m'a été demandé pour l'Amérique; j'espère que tu seras content. Tu viendras toutes les semaines; j'aurai aussi Falco et Pompon. Nous nous retrouverons comme autrefois.

— Pompon m'a parlé décela; mais elle hésite.

- Décide-la; la campagne lui fera du bien; je la ve affaiblie, attristée; je crois qu'un mois ou i de grand air la remettrait. Cela sera bon pour

Et puis, elle pourrait me rendre service. J'aubesoin d'elle pour mon groupe de l'Esclavage; ement ilmc semble qu'elle n'est pas trèsdisposéeà !r, bien que je ne le lui aie pas demandé francheit.

- Case comprend.

- Et pourquoi ?

- Parce que ce n'est plus une petite fille ; c'est grande fille, et même une belle fille, une très i fille.

- Comme tu dis cela !

- Comme je le pense; autrefois, yy mettais plus nénagement, car je me demandais toujours si à nomcnl donné tu ne deviendrais pas amoureux e.'

- En voilà une idée; amoureux de Pompon, !

- Enfin, c'était une idée que j'avais et que par conlent je me gardais bien d'émettre, de peur de 1 faire partager une fois que j'aurais éveillé attention, qui n'était pas du tout tournée de ce

- Oh ! pas du tout.

- Mais comme maintenant tu n'es plus dans les nés conditions et que tu adores ta femme, je ne

suis plus tenu à la même réserve, et je n"ai aucun scrupule à avouer tout haut mon admiration pour elle, et à déclarer que si j'avais dû jamais éprouver de l'amour, c'aurait été pour Pompon.

— Pourquoi ne l'as-iu pas aimée ? pourquoi ne l'aimes-tu pas ?

— Parce que je ne suis pas un animal capable d'amour, c'est-à-dire d'un sentiment passionné en même temps que raffiné, et que je ne serais pas du tout l'homme qu'il faut à Pompon.

La grande porte roula sur ses gonds et une voilure entra dans la cour.

— Ma femme, dit Casparis; tu vas rester à dîner avec nous.

— C'est impossible; j'ai promis à Pompon de dîner avec elle.

ion que M°' Jaras ait à Glichy-enune grande et iction sans aucun caractère architectural, composée d'un rez-dechaussée et d'un étage avec combles à pentes raides; élevée au point culminant de la colline, elle dominait la forêt de Bondy, et des nombreuses fenêtres de sa façade plate, la vue s'étendait librement sur cette forêt et sur les plaines immenses de Blanc- Mesnil, de Gonesse et de Roissy, jusqu'à la ligne bleuâtre de l'horizon, fermée d'un côté parla forêt de Montmorency, de l'autre par les collines de Dammartin, et en face çà et là par les mamelons boisés

sur lesquels sont bâtis les villages qui peuplent ce pays de grande culture et de terre à blé.

Cette vue et son parc planté de vieux arbres étaient à peu près ses seuls agréments, aussi n'était-ce point volontairement que M°" Jaras l'avait achetée et gardée. Pour un prêt d'une somme importante, elle avait pris hypothèque sur cette maison ainsi que sur les bois qui en dépendaient, et une Hcitalion judiciaire ayant eu lieu, elle avait dû acheter le tout pour sauver son argent : les bois, elle les avait revendus en partie avec de gros bénéfices ; mais la maison et ie parc lui étaient restés sans qu'elle trouvât à s'en débarrassera de bonnes conditions, et elle s'était décidée à venir l'habiter durant deux ou trois mois de la belle saison.

Avec ses habitudes d'économie, M"" Jaras n'était pas femme à remettre en bon état cette maison déjà fort délabrée : elle avait même enchéri encore sur la parcimonie forcée du précédent propriétaire : plus de réparations; plus d'entretien; en dix ans, à l'exception des couvreurs, qui devaient se borner à empêcher la pluie de tomber dans les greniers, elle n'avait pas pris un ouvrier, pas un maçon, pas un menuisier, pas un peintre; dans le parc, on avait abattu les arbres qui commençaient à dépérir, mais on n'en avait pas replanté un seul; les mauvaises herbes, les orties, le chiendent, les chardons, les lierres, les ronces avaient tout envahi, les corbeilles

;omme les allées; et c'étaient deux vaches qui étaient :hargées maintenant de tondre les pelouses.

Elle avait cependant placé un gardien-jardinier lans sa propriété, mais il avait dû donner tout son emps et celui de sa femme à cultiver le jardin pota- [er, de façon à fournir les légumes et les fruits nécesaires à la consommation de la maison de Paris, du ;ommencement de l'année à la fin.

Bien que, dans de telles conditions,- cette propriété le lui fût pas onéreuse. M™" Jaras avait pourtant eslayé de s'en débarrasser en la faisant entrer pour une ;rosse somme dans la dot de Simonne; mais si le cendre s'était montré assez disposé à subir ce cadeau ■uineux dont il n'avait aucun besoin, la fille n'avait las été d'aussi bonne composition ; elle voulait de 'argent ou des valeurs et non une baraque ; elle l'était si bien défendue ; elle avait si adroitement fait ntervenir Casparis, que M"'' Jaras avait dii renoncer I ce projet longuement caressé cependant.

C'était le propre de M™* Jaras de compter serré, ^t quand elle n'avait pas pu faire une très bonne afaire, de tâcher de se rattraper au moins sur une paslable.

La bonne affaire, c'aurait été de colloquer cette naison à Casparis pour cent cinquante ou deux cent nille francs.

La passable, c'était de ne pas recevoir tous les am i Ciichy sa fille et son gendre pendant les mois d'été,

ce qui l'aurait entraînée à des réparations, à une tenue de maison, à des dépenses dont le total eût été onéreux pour sa bourse.

Alors elle leur avait offert sa maison, généreusement, sans leur rien demander bien entendu, simplement pour le plaisir de leur être agréable; et comme elle se rendait justice en sa' qualité de bellemère, c'est-à-dire qu'elle recomiaissait qu'une bellemère peut être une gêne dans le tètc-à-Iête de deux jeunes mariés et un trouble-fête pour leurs invités, elle leur laisserait cette maison en toute liberté, sans l'habiter avec eux, son intention étant, pendant qu'ils seraient à Clicby, d'aller en Bretagne et de se consacrer à sa fdle aînée, qu'elle avait vraiment trop négligée en ces derniers temps.

Cette proposition était trop gracieuse pour n'être pas acceptée avec reconnaissance par Casparis, qui, ayant à travailler, désirait ne pas s'éloigner de Paris.

Alors ce que M°" Jaras avait prévu s'était réalisé; Simonne avait trop souffert dans celte maison nioisie pour consentir à l'habiter dans letat d'abandon où elle se trouvait : maçons, menuisiers, peintres, jardiniers, tapissiers avaient été mis à l'œuvre ; les allées avaient été ratissécs et sablées, les pelouses fauchées, les charmilles taillées, les corbeilles bêchées; pour la première fois depuis plus de dix ans, on avaitvu d'autres fleurs dans les massifs que celles des champs, semées ou pousséeslà, par hasard, et qui

n'éclosaient que quand la langue des vaches les épargnail.

A l'intérieur, rameublemeotarail aussi élé réparé, cl une partie du mobilier de la maison de l'avenue de Villiers, qui ne convenait plus à Paris, avait été apporté à Cliehy : la cave avait été approvisionnée.

Enfin les écuries avaient élé nelloyées, ainsi que les remises, et Simonne avait pu s'installer avec ses domestiques, ses chevaux, ses voilures, de façon à ne pas mener triste vie, dans cette maison où elle s'était si fort ennuyée autrefois ; mais les temps étaient changes ; elle était maintenant maîtresse de commander, de faire ce qu'elle voulait, de dépenser ce qui lui plaisait, et le séjour de Cliehy dans ces conditions pouvait être agréable : les communications avec Paris étaient faciles et promptes, elle pourrait recevoir et s'amuser sans que Casparis, qui s'était organisé un atelier dans une ancienne orangerie, perdit son temps.

On était au mois de juillet, ef l'intention de Simonne était tle rester à Cliehy jusqu'en octobre. Pour avoir du monde tant que durerait son séjour à la campagne, ce à quoi elle tenait essentiellement, il fallait donc qu'elle partageât ses invités en séries, de sorte que chacun eût sa semaine ou sa quinzaine ; la maison était vaste ; les chambres étaient nombreuses, rien n'était plus facile à organiser ; à ce fond solide se joindraient ceux qui ne pouvaient pas

quitter Paris pendant un certain temps et qui viendraient seulement passer une journée.

Elle avait décidé que la première série se composerait de Blanchon, de Falco et de Pompon; cela serait agréable à son mari, et puis cela la débarrasserait une bonne fois pour toutes de ces amis d'autrefois qui n'étaient pas ses amis à elle, et qui, à l'exception de Falco, ne lui inspiraient que peu de sympatbie.

Mais si cela était bien combiné théoriquement, cela ne s'était point arrangé dans la pratique comme elle l'avait décidé.

Au lieu de s'installer à Clichypour une quinzaine, comme il l'avait promis, Falco n'était resté que quelques jours. C'est que le Falco de maintenant n'était plus le Falco d'autrefois. Cette fameuse symphonie de la Forêt, dont il avait élé si souvent et pendant si longtemps question, avait été enfin exécutée, et elle avait été accueillie avec les acclamations et les transports d'un enthousiasme délirant ; inconnu le matin, Falco s'était couché célèbre le soir. Le succès avait été ce qu'il est quelquefois au théâtre, étourdissant et fou. On n'avait plus parlé que de la Forêt ; il n'y avait plus eu qu'un musicien en France : Falco ; les journaux, le public, ceux qui savaient ce qu'ils disaient, comme ceux qui répétaient ce qu'ils entendaient, avaient chanté sa gloire. Quel talent ! quel génie I Le lendemain de l'exécution de la Forêt, il

s'élait trouvé cent mille personnes qui avaient entendu la Surprise, l'acte que Falco avait fait jouer cinq ans auparavant à l'Opéra-Comique, où il avait eu difficilement sept représentations en trois mois, lesquelles cent mille personnes, à l'audilion de ce seul acte, avaient pressenti la Forêt, et le génie de Falco. Quelle poésie I quel sentiment de la nature ! quel coloris 1 Et il y avait des discussions passionnées pour savoir quelle partie était la plus belle : — le printemps avec la renaissance de la forêt à la vie ; — l'été avec le travail interrompu par l'orage ; — l'hiver avec la chasse et la mort du cerf. Au moment où l'on avait enfin exécuté la Forêt, M. et M"* Arhelet commençaient à en avoir assez de Falco, le mari aussi hien que la femme, la femme aussi bien que le mari ; un pauvre garçon, pensait madame ; un fâcheux, disait monsieur ; mais le succès avait changé ces dispositions; le pauvre garçon, dont tout le monde parlait et qu'on acclamait, était devenu un homme de génie en qui madame avait découvert tout à coup des qualités qu'elle n'avait pas jusque-là soupçonnées ; et le fâcheux était devenu « mon grand musicien » ; sa Forêt, « ma forêt » . Monsieur s'en était paré : c'était chez lui, dans sa maison, que cette symphonie avait été composée, n'avait-il pas des droits sur elle? Ce n'avait pas été seulement sur l'œuvre qu'ils s'étaient attribué des droits, c'avait été aussi sur l'auteur luimême, qui eût été un ingrat s'il avait refusé de leur

appartenir complètement, et qui avait dû ne plus quitter Andilly, où l'on avait réparé sa maisonnette, la meublant à neuf, et remplaçant le petit piano à cinq octaves et demie par un magnifique piano à queue. Venu à Glichy pour un assez long séjour, Falco avait donc été rappelé dès le troisième jour pai* M"" Arbelet, et il avait obéi.

Quant à Blanchon, retenu h Paris par un travail pressé, il n'avait pu donner à Casparis qu'une semaine, et il était rentré à Paris, en promettant de venir dîner tous les deux ou trois jours, arrivant à Cliehy à sept heures seulement et repartant le soir même à dix ou onze heures.

Pompon était donc restée seule dans sa série, et si c'avait été pour elle une douleur que cette installation sous ce toit, c'en avait été une autre non moins cruelle que cet isolement qui la laissait quelquefois en tête à tête plusieurs heures par jour avec Simonne.

Que dire ?

Justement elle ne savait pas parler pour ne rien dire. Sans doute elle pouvait ne pas commencer : mais enfin, il fallait bien qu'elle répondit.

Ah I comme elle serait retournée vite aussi à Paris, si elle l'avait osé. Mais elle avait promis de rester, elle resterait. C'était déjà bien assez, c'était déjà beaucoup trop qu'elle eût peiné Casparis en ne posant pas pour le groupe de fEsclamge. II ne le lui

avait jamais demandé directement, il est vrai;, mais il s'y était pris de telle sorte qu'il s'attendait assurément à ce qu'elle s'offrît ; et cependant elle ne s'était pas offerte. Était-ce possible ? Quand elle avait été heureuse et fîère de poser devant lui pour sa statue, elle n'avait avoué à personne qu'elle l'aimait ; elle ne se l'était même pas avoué tout bas. Maïs maintenant, comment aurait-elle affronté les regards de Blanchon? Et puis, Casparis était-il maintenant ce qu'il était à ce moment ?

C 'était donc pour elle un grand soulagement quand des amis, arrivant à l'improviste ou étant invités à J'avance, venaient rompre ces tète-à-tête avec Simonne, si lourds et si pénibles pour elle.

Heureusement cela se produisait assez souvent, et parmi ces alliés qui la tiraient d'embarras, il y en avait un qui régulièrement lui venait en aide deux fois par semaine : c'était le comédien Gazéol, qui chaque dimanche et chaque jeudi arrivait pour déjeuner et ne partait que dans l'après-midi, à l'heure où il devait rentrer à Paris pour son théâtre.

Il fallait vraiment que cette peur du tête-à-tête avec Simonne fût bien forte pour qu'elle regardât celte arrivée de Gazéol comme un soulagement, car sous tous les autres rapports elle l'avait positivement en horreur.

Elle le trouvait laid, bien qu'il eût des prétentions à une certaine beauté ; elle le trouvait bêle, orgueil-

leux comme un dindon, insolent dans ses manières, grossier dans ses paroles, insupportable par ses affectations continuelles; enfin, à tous les points de vue, l'être le plus antipathique qu'elle eût jamais rencontré.

Comment Casparis, si simple, si modeste, si juste, si correct en tout, pouvait-il supporter à sa table un homme qui coupait à chaque instant la parole à toul le monde, pour parler de lui, de son talent, de ses succès, de ce qu'il avait dit, de ce qu'il dirait, de ce qu'il avait fait, de ce qu'il ferait ? qui s'imaginait qu'il n'y avait d'yeux et d'oreilles que pour lui et qui, naïvement ou bêtement, disait en se rengorgeant : « J'aurais pu, comme tant d'autres, prendre un nom de théâtre, mais j'ai gardé celui de Gazéol, parce que je savais que je le rendrais illustre; » ou bien : « Un tel, du talent ! allons donc, il est de Lille; » car pour I ui on n'avait du talent que si l'on était né au sud de la Garonne.

Comment M""* Casparis pouvait-elle se plaire dans la compagnie de ce bellâtre, qui ne disait pas un mot sans le souligner par une grimace ?

Et cependant Casparis l'accueillait avec plaisir.

Et de son côté M"* Casparis se montrait toul heureuse quand elle le voyait arriver : elle était pour lui aux petits soihs, elle le choyait, elle l'applaudissait, elle l'admirait et s'ingéniait de toutes les manières h lui faire plaisir; un jeudi qu'elle l'attendait

ît <]u'il n'élait pas venu, elle avait été maussade el lerveuse, s'irrilant de toul el contre tous, surtout lonlre son mari.

— Pourquoi Gazéol n'esf-il pas venu ? avait-elle lit vingt fois.

El comme Casparis avait répondu en riant qu'il 'était peut-être fait enlever, elle avait mal pris celle tlaisanterie et s'en était fâchée.

A8PABIS travaillait donc du matin au soir, et c'était à peine si, après le déjeuner, il donnait une heure à sa femme et à ses amis ; il ne prenait part à aucune des excursions organisées par Simonne pour le plaide ses invités, et quand ceux-ci \ restaient à la maison, retenus par la pluie où la grande chaleur, à un moment donné, sans rien dire, sans affectation, il disparaissait pour aller -s'efifermer dans son orangerie, où il ne recevait que les visites qui ne pouvaient pas le déranger, celles de Simonne, de Blanchon, de Falco, de Pompon. A celles-là, loin de fermer sa porte, il l'ouvrait toute grande. Il eût voulu avoir sa femme toujours près de lui. De même il étailheureux

lorsque Pompon, au lieu des'en aller à la promenade, venait s'installer dans l'atelier avec son violon et lui faisait de la musique comme autrefois.

— Encore ! ma petite Pompon.

Et pendant qu'elle jouait, il travaillait allègremenL

— Encore !

Cependant il arrivait un moment où Pompon, si heureuse qu'elle fût de jouer pour lui, était forcée de s'arrêter.

Alors, quand le modèle ne posait pas, c'étaient de longues causeries intimes.

Ils parlaient du peissé.

Casparis parlait de l'avenir; il interrogeait Pompon; il la confessait; ilfaisail des projets pour elle.

Puis fatalement, malgré elle, quoi qu'elle se fût dit, quoi qu'elle se fût promis à l'avance, elle en arrivait à parler du présent, c'est-à-dire de Simonne, non pas ouvertement et en la nommant, ni même par des allusions directes, mais par des détours dans lesquels elle excellait et où toujours elle manœuvrait si bien que, quelle que fût son émotion, elle finissait par atteindre le but qu'elle s'était proposé.

Or, ce but était toujours le même- : Était-il heureux? Simonne l'aimait-elle comme il avait espéré être aimé ?

Car bien que ce qu'elle voyait chaque jour et ce qu'elle entendait, les remarques et les observations qu'elle faisait, les conclusions qu'elle tirait fussent

pour elle la confirmation de ce qu'elle avait toujours pensé et qui était qu'il n'y avait ni cœur ni tendresse dans cette femme si admirablement belle, elle ne s'en tenait pas à ses remarques et à ses conclusions, elle voulait savoir, elle voulait qu'il le lui dit.

Aimé, non certes i! ne l'était pas comme il aurait dii l'être, avec dévouement, avec abnégation, avec admiration; mais croyait-il l'être ?

C'était lace qu'elle voulait apprendre de sa bouche.

C'était à cela que tendaient toutes ses questions.

Chaque réponse lui était une blessure; mais la réponse du lendemain serait-elle ce qu'avait été celle de la veille? Ne pouvait-il ^as ouvrir les yeux? Ne pouvait-il pas voir Simonne telle qu'elle était? Ne pouvait-il pas la juger?

Il lui semblait que, si elle était à sa place, il y aurait bien des choses qni la blesseraient et l'inquiéteraient.

Mais quelles étaient ces choses ?

Là, malgré sa curiosité, elle s'arrêtait.

Elle voulait bien l'interroger, et pour cela elle mettait en jeu tout ce qu'il y avait en elle de finesse et d'adresse.

Mais d'elle-même elle n'osait pas examiner certaines questions que cependant elle n'hésitait pas à lui poser.

De même avec Simonne elle s'arrêtait aussi pour bien des choses qu'elle aurait voulu savoir et que

cependant elle n'osait pas approfondir; quelquefob elle n'aurait eu qu'à ouvrir les yeux ou les oreilles, mais UD sentiment de pudeur la retenait, et au lieu de les ouvrir elle les fermait.

En venant à CUchy, Casparis avait arrangé ses affaires de façon à n'avoir pas d'absence à faire, si ce n'est pour aller à Paris de temps en temps surveiller ses travaux, snît dans son atelier, soit à l'hôtel du financier Simon Lévy, soîl au Père-Lachaise.

Mais tous ses travaux n'étaient pas à Paris; il en avait d'importants aussi au château du prince de Coye, qui de temps en temps exigeaient sa. présence.

Justement, pendant que Pompon était h CUchy, il reçut une lettre du prince qui l'appelait pour lut demander certains développements au projet primitivement adopté, et il dut partir pour discuter avec le prince ces changements sur les lieux mêmes.

Son absence serait de courte durée; et le lendemain même, il serait sûrement de retour.

Si Pompon avait osé, elle aurait profité de ce voyage pour rentrer à Paris ; mais, comprenant que c'était marquer trop ouvertement ses sentiments vrais pour Simonne, elle était restée : ce serait une mauvaise journée à passer; elle n'en était plus à les compter.

Casparis était parti de grand matin, et cette journée que Pompon redoutait s'était écoulée sans trop

d'ennui, grâce à une visite qui était survenue et qui avait occupé plusieurs heures.

Cependant elles avaient diné en lête à tête, ce qui avait été pénible; puis la soirée s'était passée tant bien que mal; se disant fatiguée, Pompon s'était retirée de bonne heure.

Mais cette fatigue n!avait été qu'un prétexte : rentrée dans sa chambre, au lieu de se coucher, elle s'était assise dans un fauteuil devant sa fenêtre, dont les persiennes seulement étaient closes, et, sans lumière, elle était restée là à réfléchir et à rêver.

Il faisait une belle soirée d'été, l'air était doux, le ciel radieux, et à travers les lames disjointes çà et là des persiennes à moitié pourries, la lumière de la pleine lune pénétrait dans la chambre, où elle faisait des grandes raies claires qui alternaient avec des raies d'ombre.

Peu à peu les bruits du village s'éteignirent, puis ceux de la maison; et Pompon entendit Simonne rentrer chez elle; comme leurs deux chambres, qui ouvraient sur le même palier, n'étaient séparées que par un mur, elle l'entendit aller et venir pendant assez longtemps; sans doute, elle aussi, n'avait pas envie de se coucher.

Cependant, comme ces bruits ne provoquaient en rien sa curiosité, elle n'y prêta pas attention et elle reprit sa rêverie sans penser à se mettre au Ht.

Le temps s'écoula sans qu'elle en eût conscience.

et les heures sonnèrent à l'horloge du village sans qu'elle les comptât.

Tout à coup, il lui sembla entendre un bruit de pas sur le gravier de l'esplanade qui entourait la maison.

A pareille heure, cela n'était pas possible; sans doute c'était une hallucination.

Mais le gravier craqua plus fort, c'était bien un bruit de pas, il n'y avait point à s'y tromper, malgré les précautions qu'on semblait prendre.

Qui pouvait marcher ainsi autour de la maison, à pareille heure ?

Comme elle se posait cette question, elle crut entendre qu'on jetait du sable doucement contre les persiennes de la chambre de Simonne.

Alors l'idée qui se présenta tout de suite à son esprit fut que c'était Casparis qui rentrait, et qui n'ayant pas pris sa clef, comme il le faisait ordinairement quand il sortait, appelait Simonne pour qu'on lui ouvrit la porte, et se levant vivement de son fauteuil elle regarda à travers ses persiennes.

Mais quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant ■que celui qui venait de jeter ces grains de sable n'était pas Casparis; — c'était Gazéol; l'erreur n'était pas possible, il tenait levée vers les fenêtres sa face rasée et la lune l'éclairait en plein.

— J'y vais, murmura une voix à travers la per-

sienne voisine de celle derrière laquelle elle regardait.

Et l'erreur non plus n'était pas possible pour cette voix, c'était celle de Simonne.

Elle ne rêvait pas; ce n'était pas une hallucination; elle voyait; elle entendait.

La porte de la chambre de Simonne fut ouverte avec précaution et l'escalier craqua; peu d'instants après, un faible bruit de serrure, qui n'eût pas été perceptible pour Pompon si elle n'avait pas suspendu sa respiration pour écouter, se fil entendre au rez-dechaussée, et de nouveau l'escalier craqua sous un poids plus lourd, celui de Simonne et de Gazéol.

Elle avait abandonné la fenêtre et elle se tenait l'oreille collée à la porte; elle les entendit traverser le palier à pas étouffés; puis distinctement elle les entendit entrer tous les deux dans la chambre, dont la porte fut refermée.

Bien qu'elle eût parfaitement distingué qu'ils entraient l'un et l'autre dans la chambre, elle voulait douter et se dire que cela n'était pas, lorsque, à travers le mur, en écoutant, elle entendît le faible murmure de leur voix.

Cela était donc possible !

Il fallait qu'elle le crût, puisqu'elle le voyait, puisqu'elle l'entendait.

Ainsi ces idées qui avaient, en ces derniers temps, traversé son esprit en voyant Simonne et Gazéol en-

semble, et auxquelles elle n'avait jamais osé s'arrêter, qu'elle ne s'était même jamais formulées franchement, la réalité les confirmait.

Cela était vrai !

Elle était restée anéantie, frappée de stupeur.

Il était vrai qu'elle le trahissait.

Elle le trompait, lui!

Lui qui l'aimait, lui si bon, si généreux, si tendre pour elle; lui, le plus beau et le meilleur des hommes.

Et celui qu'elle lui préférait, c'était ce Gazéol.

Cette pensée l'avait soulevée.

Elle ne supporterait pas cela; elle ne permettrait pas qu'à deux pas d'elle, sous ses yeux presque, ils le trompassent.

Le souffrir, c'était se faire leur complice.

Elle défendrait Casparis.

Elle réflécliit un moment, et le résultai de cette réflexion fut qu'elle devait aller frapper à la porte de leur chambre, se faire ouvrir, et exiger que Gazéol sortit.

Ils n'oseraient pas résisler, assurément.

Sans doute Simonne, telle qu'elle la connaissait, chercherait à se venger de cet outrage; et il était probable qu'elle y réussirait; mais ce n'était pas le moment de penser à cela, il fallait faire son devoir et défendre Casparis,' dût-il être ensuite perdu pour elle à jamais.

C'était cela qu'elle devait faire, rien que cela. Quoique résolue, elle voulut donner encore quel-

ques instants à la réllexion, et comme elle restait immobile devant sa fenêtre, s'eflbrçanl de calmer les mouvements de son cœur pour n écouter que la raison, il lui sembla entendre un bruit semblable a

celui qu'elle avait déjà entendu quelques instants auparavant, c'est-à-dire des pas sur le gravier, mais francs ceux-là, les pas de quelqu'un qui marche sans précaution et sans peur.

Elle regarda comme elle avait déjà regardé.

Casparis !

C'était lui qui rentrait et qui allait les surprendre.

Que faire ?

Alors, instantanément, l'idée qu'elle avait eue se présenta de nouveau ; il fallait qu'elle frappât à la porte, non pour chasser Gazéol, mais pour le sauver.

D'un bond elle fut sur le palier et, frappant à la porte plusieurs coups du plat de ta main en la secouant et en l'ébranlant fortement :

— Vite, dit-elle précipitamment, d'une voix contenue, mais distincte cependant, M. Georges arrive, il rentre; que M. Gazéol sorte tout de suite, vite !

11 s'était fait un brouhaha dans la chambre, mais la porte ne s'était pas ouverte.

Elle frappa de nouveau etplus fort, et si fort même que la gâche fixée dans le bois vermoulu se détacha à demi et que la porte s'entrouvrit. A la lueur d'une bougie, elle vit devant elle Simonne et Gazéol éperdus.

— Vite donc! cria-t-elle; sortez; il est temps encore.

Était-il vraiment temps? au moment même où

elle prononçait ces derniers mots, elle avait entendu la serrure de la porte du rez-de-chaussée se refermer ; il venait d'entrer.

Pompon s'était jetée sur Gazéot, elle le prit par la main et l'entraina :

— Dans ma chambre, dil-elle.

Ils n'avaient plus que quelques pas h faire, mais à ce moment Casparis arriva au tournant de l'escalier et sa bougie éclaira le palier.

Il vil Pompon et Gazéol, ou plutôt deux ombres, car il ne les reconnut pas tout d'abord.

— Qui donc est là? demanda4-il.

Il était trop tard; il avait vu qui ils étaient.

— Pompon ! dit-il, Gazéol !

11 était arrivé sur le palier et il les regardait; le gilet de Gazéol était déboutonné, sa cravate était déiàite ; sa contenance était eflàrée .

— Que se passe-t-il donc? demanda Casparis d'une voix sourde.

Il y eut un moment de silence terrible.

— Vous ne répondez pas? dit Ca-sparis.

Et ii regarda autour de lui, la porte de la chambre de Pompon ouverte; celle de la chambre de sa femme fermée.

Alors la résolution de Pompon fut prise; elle avança d'un pas et baissa la tête ;

— Il sortait, dit-elle.

— De chez toi ? s'écria Casparis.

Et il y eut un nouveau temps de silence.

Ce fut Casparis qui reprit la parole en s'adressant à Gazéol.

— Puisque vous sortiez, dit-il, je vais vous conduire ; nous nous verrons demain.

Simonne avait vivement poussé la porte de sa chambre sur le dos de Gazéol, et elle était restée collée contre, écoutant.

Mais son trouble et son émoi l'avaient empêchée de bien entendre.

Les paroles seules de son mari étaient arrivées distinctement jusqu'à elle, et encore pas toutes.

Qu'avait dit Pompon, dont elle avait reconnu la voix, mais sans entendre les mots mêmes qu'elle avait prononcés ? Qu'avait dît Gazéol ? Elle n'en savait rien.

N'ayant pas entendu le « il sortait » de Pompon, elle n'avait rien compris au « De chez toi » de Câsparis.

Ces mots voulaient-ils dire qu'il avait cru que Gazéol sortait de chez Pompon? Cela était possible; el elle admettait que les soupçons de Câsparis, en voyant un homme au milieu de la nuit dans sa maison, s'étaient portés ^ur Pompon. Mais alors

comment Pompon ne s'élait-elle pas défendue ? Elle n'avait qu'un mot à dire. El ce mot ne paraissait pas avoir été dit.

Comment Caaparîs se contentait-ii de mettre Gazéol

à la porte et de lui dire qu'ils se verraient le lendemain?

Il se passait quelque chose d'inexplicable pour elle, et qu'il aurait fallu qu'elle s'expliquât cependant avant que Casparis revint.

Mais, de quelque côté qu'elle se tournât, elle ne

trouvait que des questions ; nulle part des réponses.

N'était-ce pas une accusation contre elle, et des plus graves, qu'elle fût restée daas sa chambre sans sortir pour savoir ce qui se passait?

Aussitôt que cette idée se fut présentée à son esprit, elle remit tant bien que mal la gâche en place, et elle ouvrit la porte : mieux valait aller au-devant du danger que l'attendre; le braver c'était, jusqu'à un certain point, l'atténuer.

A ce moment même, Casparis, remontant l'escalier, arrivait sur le palier, tandis qu'un domestique arrivait enfin, attiré par le bruit.

— Eh bien! que se passe-t-H donc? demandât-elle.

Mais il ne répondit pas.

— Entrons, dit-il.

Ce fut seulement lorsqu'ils furent entrés dans la chambre et qu'elle eut elle-même refermé la porte, de peur qu'il remarquât l'état de la gâche, qu'il l'interrogea.

— Tu n'as donc rien entendu? demanda-t-il. Elle était debout devant lui, frémissante, ne

sachant ce qu'il allait dire ; le mot et la façon dont il fut prononcé surtout la rassurèrent jusqu'à un certain point ; « Tu n'as rien entendu ?» — Alors il ne soupçonnait pas que Gazéol sortait de chez elle ; cela paraissait d'autant plus vraisemblable que, s'il y avait en lui de la colère, ce n'était pas celle bien

îrtainement d'un mari qui vient de surprendre un manl sortant de la chambre de sa femme. Tout 'était donc pas perdu. £lle pouvait se défendre, au loins gagner du temps. Mais pour cela î) fallait ii'elle intt une extrême prudence dans ses réponses, isqu'au moment où elle saurait ce qui s'élait au iste passé, quels étaient ses soupçons et jusqu'oii s allaient.

— Je dormais, dit-elle; j'ai été réveillée en surlut par un grand bruit et j'ai eu un moment de ayeur qui m'a paralysée.

— Il y avait de la lumière dans ta chambre ?

— J'avais laissé brûler une bougie ; quand je me iiis un peu reconnue, j'ai entendu ta voix : alors je le suis jetée à bas du lit, puis je n'ai plus rien enmdu, si bien que je me suis demandé si je rêvais ; ependant j'ai passé une robe de chambre et j'ai uvert ma porte; je t'ai vu montant l'escalier, je n'ai onc pas rêvé ; mais comment ta voix m'a-t-elle paru enir du palier ?

Tout cela avait été débité lentement, à mi-voix, haque mot étant pesé à l'avance, et l'effet qu'il réduisait était noté avant d'en risquer un autre.

C'était maintenant à Casparis d'expliquer ce u'elle n'avait pas entendu.

— Il y a dans tout ceci des choses qui m'échapent, dit-elle; pourquoi es-tu revenu? Pourquoi ce ruit? A qui as-tu parlé? Enfin que se passe-t-il?

' — Une infamie, dît-il avec violence, une abomination.

Elle n'osa plus continuer ses questions, et l'assurance qu'elle commençait à reprendre s'évanouit.

Mais il poursuivit :

— Une chose qui ne devrait pas souiller les oreilles d'une honnête femme comme toi...

Elle respira.

— Mais il faut bien que je te le dise, puisque j'm à tenir conseil avec toi sur ce que nous avons à faire. Eh bien! rentrant à l'improviste, j'ai trouvé Gazéol sortant de la chambre de Pompon !

— De la chambre de Pompon I

Elle n'avait pas eu la force de retenir cette exclamation ; mais à peine lui avait-elle échappé qu'elle comprit que ce n'était pas de Pompon qu'elle devait parler.

— Gazéol ! dit-elle. Comment, GazéoJ? Gazéol ici? Tu te seras trompé.

— Trompé 1 Je lui ai parlé.

— Mais comment serait-il entré ?

— Elle lui aura ouvert.

— Mais alors?. ..

Et elle s'arrêta confuse, comme si elle n'osait pas formuler l'accusation qui lui était montée aux lè\Tes.

— Cela est .ainsi, dit Casparis en baissant la tête.

— 11 l'aura trompée, entraînée, la pauvre fille; c'est indigne.

Simonne comprenait maintenant comnienl les choses s'étaient passées ; mais ce qu'elle ne comprenait pas, c'était que Pompon n'eût rien dit pour afiirmer son innocence, c'était qu'elle n'eût pas crié : « Ce n'est pas de ma chambre qu'il sort. »

Tout n'était pas fini alors, car ce qu'elle n'avait pas dit le soir, elle le dirait le lendemain sans aucun doute.

Il fallait donc prendre les devants, de façon à ce que, quand Pompon voudrait se défendre, elle ne fût pas crue : Casparis s'imaginait que Gazéol était l'amant de Pompon; c'était parfait; il n'y avait qu'à le pousser dans cette voie, et à si bien l'y empêtrer qu'il ne pût pas plus tard voir où était la vérité. Qu'importait Pompon?

— Alors, dit-elle, comme si elle réfiéchissait et remontait en arrière, je m'explique pourquoi elle s'est montrée si préoccupée dans la journée, et pourquoi elle a voulu se retirer de bonne heure.

— Justement.

— Qui aurait cru cela d'elle ?

— Tu n'avais rien remarqué ?

— Oh! rien.

— Ni moi.

— Gomment supposer cela? El cependant...

— Quoi?

— Rien de précis; si ce n'est que ces yeux passionnés auraient dû nous mettre en défiance ; et puis mille choses...

— C'est ce misérable Gazéol qui l'aura entraînée.

— Oh ! une négrtfese !

— Qu'importe qu'elle soit noire ou blanche; par cela seul que Gazéol savait les liens qui m'attachent à elle, il aurait dû la respecter ; c'est une infamie.

— Qui te dit que ce n'est pas elle qui l'a entraîné !

— Allons donc.

— Moi, je n'ai jamais en confiance dans la vertu de Pompon ; et bien que je ne l'aie pas crue- capable de donner rendez-vous à son amant chez nous, sous mon toit...

— C'est là ce qu'il y a de honteux.

— J'ai toujours pensé qu'à un moment donné elle te causerait des ennuis.

— Dis une vraie douleur; lu me vois réellement désolé, peiné et fâché tout à la fois ; car moi, qui la connais bien, j'ai toujours eu confiance en elle.

— ■ Tu vois qui de nous deux avait raison.

— Enfin, ce n'est pas du passé qu'il s'agit maintenant, c'est du présent, c'est de l'avenir ; le mal est fait, il faut le réparer.

— Le réparer?

— Mais sans doute; crois-Ui que je vais abandonner cette malheureuse enfant ?

— ' H me semble qu'elle s'esl bien abandonnée

elle-même.

— C'est précisément pour cela que nous devons lui venir en aide.

— Nous?

— Moi, si lu ne veux pas me seconder dans cette tâche, qui cependant serait digne de toi, de ta générosité, de ton honnêteté.

— Mais que veui-tu donc?

— Que Gazéol l'épouse.

— Gazéol !

— N'est-ce pas ce qu'il doit?

Une fois encore elle s'était laissée surprendre.

Mais c'est qu'aussi tout cela était tellement extraordinaire qu'il y avait de quoi vraiment être stupéfaite.

Si encore elle avait pu réfléchir, se recueillir, raisonner; mais elle était sous le coup d'une émotion qui la paralysait; car, si le danger était retardé, il n'était pas écarté, il n'était pas supprimé; dun moment à l'autre il pouvait éclater, et elle-même, par un mot imprudent ou maladroit, pouvait provoquer cette explosion.

Comment tout rejeter sur Pompon et embrouiller les choses de telle sorte que Casparis ne pût pas sortir des doutes dont elle voulait l'envelopper, si

maintenant il était question de faire épouser Pompon par Gazéoi ? C!était là une complication si imprévue qu'elle se trouvait déroutée et n'osait plus faire un pas ni dans un sens, ui dans un autre.

— Je vois que tu es surprise, dit Gasparis l'examinant.

— Il y a de quoi.

— Comment cela ? Gazéoi a séduit Pompon, il l'épouse, c'est tout naturel.

— Une négresse !

— S'il a trouvé la négresse bonne pour être sa maîtresse, pourquoi ne serait-elle pas bonne pour être sa femme ?

— Ce n'est pas là même chose .

— En quoi ?

— Cela se sent, sans qu'il soit besoin de l'expliquer ; on se moquerait de Gazéoi s'il épousait Pompon.

— Peut-être ceux qui ne connaîtraient pas Pompon ; mais lui la connaît; il sait, il doit savoir quelle charmante créature elle est, tendre, douce, dévouée, intelligente, pleine de cœur, douée de toutes les qualités ; que lui manque-l-il ?

— D'être blanche.

— Peut-être ; mais cela n'est pas une raison pour lui, puisqu'il l'a aimée, bien que noire.

— L'aime-t-il?

— Comment s'il l'aime I C'est toi qui me fais cette question ?

Simonne comprit qu'elle ne pouvait pas continuer dans celte voie, car elle devait se réserver la ressource siiprême de plaider le lendemain l'amour de Gazéol pour Pompon, aussi bien que celui de Pompon pour Gazéol. Assurément, jamais femme ne s'était trouvée dans une situation plus dilTicile, plus délicate que la sienne. Elle ne pouvait pas avoir l'air de douter de cet amour, et cependant il fallait qu'elle éloignât de l'esprit de Gasparis celte idée de mariage qui compliquait si dangereusement les choses.

Elle se reprit :

— Je veux dire : l'aime-t-il sincèrement, profondément? N'est-ce point un caprice?

— Pompon est assez charmante, assez séduisante, pour que ce qui a peut-être été un caprice devienne un amour sincère et profond.

— Et elle, l'aime-t-elle?

— Pour cela, il n'y a pas le moindre doute; Pompon est une âme tendre et passionnée qui se donne entièrement. C'est parce que je la connais que celle idée de mariage m'est venue; car autrement je n'aurais jamais pensé à marier une adorable fille comme Pompon avec un fantoche comme Gazéol. Aurais-tu jamais imaginé, toi, qu'une honnête femme pouvait se prendre d'amour pour un grotesque tel que lui?

— Pourtant. . . on dit qu'il a des maîtresses.

— Des filles attirées par son étrangeté, séduites par ses grimaces, c'est possible; tout est possible dans ce monde-là.

— Pompon n'est pas une iîlle.

— C'est justement pour cela que je n'aurais pas cru qu'elle pouvait voir un homme dansGazéol; mais, puisque je me suis trompé, je suis bien certain maintenant qu'elle l'aime de tout cœur; et c'est pour cela que je veux que Gazéol l'épouse .

— Tuveux; mais si lui ne veut pas? Tu n'es pas le père de Pompon, pour parler en maître.

— Cela est vrai ; mais, si je ne suis pas son père, je peux au moins agir en père avec elle, et par là peut-être décider Gazéol, s'il est hésitant.

— Comment cela ?

— Tu sais que Pompon a une trentaine de mille francs à elle?

— Grâce à ta générosité.

— Je voudrais qu'elle en eût autant, grâce à la tienne.

— A moi I

— Je ne veux pas te demander de l'argent, mais je veux te demander ton approbation pour la doter moi-même. Gazéol n'a rien que ce qu'il gagne, soixante mille francs peuvent le tenter; sans compter que Pompon a assez de talent pour gagner autant que lui.

— Et où veux-tu prendre ces trente mille francs ?

— Sois tranquille ; je les prendrai seulement sur mon travail.

Enfin, Simonne trouvait un point sur lequel elle pouvait s'appuyer pour résister et s'opposer à ce mariage ; sans doute, il était déplaisant de se montrer avaricieuse, mais elle n'avait pas le choix des moyens à employer.

— Eh bien, dit-elle, je ne te donnerai jamais cette approbation ; tu travailles déjà beaucoup trop, je ne consentirai jamais à ce que tu travailles davantage. Sans doute, tu peux te passer de mon approbation ; mais, puisque tu me la demandes, je te dis ce que je sens.

— Mais...

— Oh ! lu es libre, bien entendu. Au reste, veuxlu me laisser réfléchir? Tout sela me bouleverse si profondément que je ne sais trop ce que je pense, et par conséquent ce que je dis. Tu ne veux rien faire avant demain, n'est-ce pas ?

— Sans doute.

— Eh bien, demain je te dirai si la nuit a modifié mes idées, et tu me diras aussi si elle n'a pas modifié les tiennes.

I E que Simonne voulait en I remellant au lendemain, c'était gagner du temps, pour réfléchir et tâcher de trouver le moyen de confirmer Gasparis dans son idée que Gazéol sortait de chez Pompon, et en même temps le faire renoncer à ce mariage insensé.

Mais les heures s'écoulèrent, le jour parut, le soleil se leva, la maison s'éveilla sans qu'elle eût rien trouvé.

Seule, elle ne pouvait rien.

Il eût iallu qu'elle vît Pompon en particulier. Il eût fallu qu'elle s'entendit avec Gazéol. Et cela était également impossible, car ce qu'elle devait éviter avant tout, c'était de provoquer les soup-

çons de Casparis. Heureusement il avait foi en elle, une foi aveugle, la foi de l'homme qui aime.

Elle n'avait en réalité qu'une seule ressource : s'opposer à ce mariage par toutes les raisons bonnes ou mauvaises qui se présenteraient à son esprit.

Et ce fut ce qu'elle fît quand Casparis, éveillé, lui demanda si la nuit avait modifié ses idées.

— Au contraire, elle les a confirmées.

— De mon côté, elle a aussi confirmé les miennes.

La veille, elle avait été blessée de ce que son mari avait dit de Gazéol, et de la façon méprisante dont il l'avait jugé ; mais c'avait été chez elle une colère de premier mouvement; si, en jetant maintenaht Gazéol à la mer, elle pouvait se sauver elle-même, elle ne devait pas hésiter.

— Ce que tu veux par ce mariage, dit-elle, c'est assurer le bonheur de Pompon, n'est-ce pas?

— Sans doute.

— Eh bien, j'ai longuement réfléchi à cela, car moi aussi je l'aime, cette pauvre petite Pompon, non seulement parce que tous ceux qui la connaissent ne peuvent que l'aimer, mais encore, mais surtout, parce que tu l'aimes, et que je partage tous tes sentiments.

— Chère Simonne!

— J'ai réfléchi, et plus j'ai envisagé ce mariage, plus je me suis convaincue qu'il ne pouvait pas être

heureux; tu me le disais bien toi-même : est-ce qu'on peut aimer Gazéol ?

— Puisqu'elle l'aime.

— Qu'en sais-tu?

— Pompon est une honnête fille ; si elle a succombé, c'est qu'elle a été entraînée par l'amour.

— Par ce qu'elle a cru de l'amour, je te l'accorde ; combien a-l-il fallu de temps, combien en faudrait-il pour voir qu'elle s'est trompée ?

— Pompon est la fidélité même.

— Je t'accorde cela encore; mais Gazéol, combien^lui faudra-t-il de temps pour ne plus aimer sa maîtresse, surtout si elle devient sa femme? Crois-tu qu'il soit la fidélité même, Gazéol ?

— Non, certes; si je n'ai pas confiance en lui, par contre j'ai pleine confiance en Pompon, qui a assez de qualités, assez de charme, assez de tendresse, assez de cœur, assez d'intelligence pour se faire aimer solidement, même par un Gazéol; sans doute, je ne l'aurais pas choisi, moi ; mais elle l'a choisi ; c'est ce que nous ne devons pas oublier.

— Je trouve que tu te charges là d'une lourde responsabilité.

— Si lourde qu'elle soit, je l'accepte, parce que je suis convaincu que mon devoir me l'impose.

— Je t'en prie, réfléchis encore.

— J'ai réfléchi.

— Rien ne presse.

— Au coniraire ; je veux voir Pompon d'abord ; puis j'irai à Paris pour voir Gazéol.

Elle ne pouvait pas insister davantage, sous peine de s'exposer à ce qu'il se demandât quelle était la cause de cette insistance.

Elle se tourna donc d'un autre côté.

— Veux-tu que je t'assiste dans ton entretien avec Pompon?

Sans doute c'était chose grave que de tenir tête à Pompon lorsque celle-ci protesterait de son innocence, surtout après ce qu'elle avait fait pour les sauver ; il faudrait aussi un grand empire sur sol pour ne pas se troubler et pour opposer un front impassible à ses dénégations, qui, à la fin, se changeraient assurément en accusations; mais enfin, si grave, si pénible, si périlleux que cela fût, il valait encore mieux être là; au moins elle saurait, elle verrait.

Mais Casparis n'accepta pas cette proposition :

— Non, dit-il, Je te remercie; pour Pompon, il vaut mieux qu'elle n'ait à rougir que devant moi seul; et puis, d'autre part, pour toi, il est mieux que lu n'aies pas à entendre certaines choses qui te blesseraient. Je vais revenu-.

Et il sortit pour faire appeler Pompon dans son atelier, où il voulait que cet entretien eût lieu librement, sans être entendu et sans être dérangé.

L'heure décisive avait sonné pour Simonne ; d'un instant à l'autre maintenant il allait falloir faire tête

à l'orage ; heureusement elle avait eu le temps de se préparer.

Et, afin de se mieux préparer encore, elle courut à une glace pour se composer un visage ; il fallait être calme; il fallait être forte, ne pas s'émouvoîr, lutter jusqu'à la fin.

Si elle savait dominer la situation, la victoire lui appartiendrait; entre elle et Pompon, Casparis ne devait pas hésiter.

Cependant, bien qu'elle se dit et se répétât qu'il ne. devait pas hésiter, c'était avec une horrible angoisse qu'elle attendait le retour de son mari ; elle n'avait pas pensé à cela en donnant rendez-vous à Gazéol ; revenir pour revenir, pour rien, pour le plaisir, quelle bêtise ! quelle folie! Est-ce qu'on fait de ces choses-là quand on se respecte !

Et maintenant elle était là à se dévorer dans l'attente, respirant à peine, suant d'anxiété et de peur, car elle avait peur; cela était misérable à s'avouer, mais enfin cela était ; elle avait une peur lâche et bête qui la paralysait. Pour la première fois de sa vie, elle avait honte d'elle-même, non pour ce qu'elle avait fait, mais pour ce qu'elle ne pouvait pas faire.

Être à la merci de cette petite Pompon, qu'elle détestait et qu'elle méprisait, quelle misère pour une femme comme elle !

Et elle s'indignait contre ce niais de Gazéol,qui, au lieu de se hâter quand Pompon avait frappé à la

porte, était resté hébété, ne sachant que faire, éperdu, ridicule, stupide; comme elle se moquerait de lui; un comédien ; si mal en scène !

Mais ce n'était pas à Gazéol qu'elle devait penser, c 'était à elle, à Pompon, h Gasparis.

De sa fenêtre, elle regardait dans le jardin du côté de l'orangerie, surprise de ne pas voir Pompon se rendre auprès de son mari; elle avait aperçu te jardinier, le valet de chambre, une allée et venue de domestiques, mais elle n'avait pas vu Pompon.

Que signifiait cela ?

Bientôt Gasparis était sorti, et, marchant vivement, il était revenu vers la maison.

Que se passait-il donc?

Elle n'eut pas longtemps à attendre, Gasparis entra dans la chambre.

— On ne trouve pas Pompon; il parait qu'elle est partie pour Paris, ce matin, par ie premier train.

Quel soulagement pour Simonne !

Elle respira; ses nerfs se détendirent.

— La pauvre petite aura craint des reproches, ■continua Gasparis, et elle se sera sauvée; je pars.

— Et...

— Grois-tu donc que je ne sois pas inquiet? je veux savoir où elle est, la voir, la rassurer.

Et vivement, sans rien entendre, il fit sa toilette pour partir au plus vite; ce qu'elle essaya pour le re-

tenir fut inutile; il ne l'écoutait même pas, lui d'ordinaire si atientif devant elle.

Elle voulut l'accompagner, car elle aussi était inquiète pour cette chère petite Pompon, mais il n'y consentit pas.

— Je reviendrai aussitôt que je l'aurai vue el que j'aurai vu Gazéol, dit-il.

Il partit, après l'avoir -tendrement embrassée, avec un cœur ému.

— Surtout sois douji pour elle, lui recommandat-elle.

— Ne crains rien; je me reproche déjà de l'avoir regardée trop sévèrement hier soir.

Et il s'en alla, touché des derniers mots de Simonne, se disant qu'il n'y avait vraiment que les honnêtes femmes pour être indulgentes.

Simonne était restée dans sa chambre, et il y avait à peu près dix minutes que Casparis était parti, quand on frappa à sa porte.

Quelle ne fut pas sa surprise de voir entrer Pompon.

— Vous!

Pompon inclina la tête sans répondre directement.

Mais le regard qu'elle attacha sur Simonne obligea celle^i à détourner les yeux.

11 y eut un moment de silence.

Enfin, au bout de quelques instants terriblemenl longs pour elle, Simonne releva la tête.

— Mon mari, dit-elle...

Mais Pompon la regarda de telle sorte qu'elle se reprit :

— . . -M. Casparis vous croit à Paris et il est parti pour vous y rejoindre.

— C'était ce que je voulais, car il me fallait la possibilité de vous parler en particulier.

Simonne fut frappée du changement qui s'était fait dans les manières et dans le ton de Pompon, qui, depuis qu'elle la connaissait, avait toujours eu une attitude timide et contrainte devant elle, et qui maintenant parlait la tête haute, d'une voix brève, avec un regard dur et méprisant.

— Quand j'ai frappé cette nuit à votre porte, continua Pompon, ce n'était pas pour vous sauver, ni pour sauver celui qui était enfermé avec vous.

— Je conviens, s'écria Simonne, que les apparences m'accusent; mais, quand je vous aurai expliqué pourquoi M. Gazéol était dans ma chambre, où il venait d'entrer et d'où il allait sortir, vous comprendrez que...

Mais Pompon lui coupa si nettement la parole qu'elle ne put pas continuer.

— Je vous prie de vous épargner ces explications, dit-elle, elles seraient inutiles, je n'en croirais pas un mot. Ce n'est donc ni pour vous, ni pour cet

^ homme que j'ai frappé à votre porte, mais pour M. Georges, pour lui épargner l'horrible douleur qui allait le tuer peut-être s'il vous surprenait. De même c'est pour lui aussi que j'ai dit que cet homme sortait de ma chambre.

— De votre chambre ?

Pompon l'interrompit et la regarda surprise de cette exclamation ; mais Simonne s'était détournée pour cacher les soupirs de soulagepient qui s'échappaient de sa poitrine. Sauvée! Plus de lutte! L'impunité !

Cependant, lorsqu'un peu de calme se fit dans son esprit et dans son cœur, ce ne fut pas un sentiment de reconnaissance qu'elle éprouva, et quand elle releva la tête, le regard que Pompon rencontra fut le regard hautain et dédaigneux auquel elle était habituée.

— Si je vous parle ainsi, continua Pompon, c'est pour que vous compreniez que je suis résolue à exiger de vous le payement du service que je vous ai rendu.

— Et qu'exigez-vous, s'il vous plaît ?

— Je vous ai dit que je n'avais pensé qu'à M. Georges, c'est à lui que je pense encore; c'est dans son intérêt que j'ai agi, c'est dans son intérêt que j'agis encore.

Simonne n'avait plus de ménagements à garder, car, puisque Pompon s'était sacrifiée, il était bien

certain qu'elle irait jusqu'au bout ; elle pouvait donc ' se venger des paroles de mépris qu'elle avait dû écouter jusque-là tête basse.

— Vous l'aimez donc bien î dit-elle en regardant Pompon des pieds à la tête avec un sourire ironique.

Sous ce coup qui l'atteignait en plein cœur, Pompon chemcela et des larmes emplirent ses yeux, mais elle ne s'abandonna pas :

— Et vous, vous ne l'avez donc jamais aimé, que vous lui avez préféré cet homme? Mais il est trop grand, trop noble, trop au-dessus de vous pour que vous puisiez l'aimer. 11 vous fallait un Gazéo!. Eh bien ! je ne veux pas que cette infamie dure pUis longtemps.

— Vous ne voulez pas !

— Je ne veux pas que M. Gazéol revienne jamais dans cette maison. Je ne veux pas que vous le revoyez jamais. Car je ne veux pas que vous déshonoriez votre mari. Je ne veux pas qu'il soit exposé à apprendre demain, dans quelques jours, ce que Je l'ai empêché de voir celte nuit. Voilà le payement que j'exige de vous. Et n'espérez pas que vous pourrez vous soustraire à celte condition, qui est le prix de mon silence ; car, si vos relations avec cet homme continuent,je parle.

— On ne vous croira pas.

— M. Georges a eu trop de mal à me croire

coupable quand je m'accusais moi-même, pour ne pas me croire innocente quand je lui dirai la vérité. Je vais quitter cette maison pour n'y rentrer jamais, mais vous savez que j'aurai le moyen de savoir ce qui se passera chez vous, et je vous jure, — elle étendit le bras par un geste d'une énergie désespérée, — je vous jure que le lendemain du jour où vous aurez revu cet bomme, M. Georges saura tout.

j arrivant à Paris, !^asparis avait couru tux Balignolles chez i'ompon.

— Comment, Pompon ! s étaient écriés \icolas et Justine ; nais elle est à Clichy.

— Elle a pris le train ce malin pour rentrer à Paris.

Nicolas et Justine poussèrent des crisd'émoi: que lui était-il arrivé ? Où était-elle ?

Gasparis, pour ne pas pousser de cris, n'en était pas moins plein d'anxiété, et lui aussi se demandait où elle était.

Aurait*elle été chez Gnzéol ?

Il ne pouvait le croire.

Et cependant !

Si la veille on lui avait dit que Pompon aimait Gazéol, il n'aurait paa non plus voulu Je croire, et il se serait trompé.

Bien qu'il n'eût jamais été chez Gazéol, il savait que celui-ci demeurait rue Le Peletier.

Use rendit rue Le Peletier; et, au numéro qu'il avait plus d'une fois écrit sur des billets d'invitation, il trouva une grande maison meublée qui avait tout l'air d'un hôtel à filles. Un domestique en tablier bleu et coiffé d'une loque de velours à gros gland «pendant sur l'oreille fumait un cigare accolé conlre la porte d'entrée.

— M. Gazéol ? demanda Casparis.

— il n'est pas chez lui.

— Vous en êtes sûr ?

— Comment, si j'en suis stUr, sa clefest au tableau, ce qui dit qu'il n'est pas rentré.

— Est-on venu le demander ce matin ?

Le domestique regarda Casparis sans répondre, et gravement il tira une bouffée de fumée de son cigare; Casparis comprit que c'était un homme qui savait le prix des paroles ; il lui glissa un louis.

— Une dame, il y a une heure.

— Jeune?

— Toute jeune.

— Noire?

— Comment, noire ?

— Je veux dire une négresse.

Le domestique se mit à rire.

— Oh ! pour ça non ; trop blanche même, va qu'elle n'avait pas épargné la poudre de riz.

Dès lors que ce n était pas Pompon, Casparis n'avait pas intérêt à savoir quelle était celte femme.

— Quand M. Gazéol doit-il rentrer?

— Ça, monsieur, je n'en sais rien; à midi peutêtre, avant sa répétition, pour prendre ses lettres; peut-être après, pour changer de linge et de bottines.

C'était une des coquetteries de Gazéol de mettre des bottines propres cinq ou six fois par jour. C'était même pour cela qu'il avait une chambre rue Le Peletier, qu'il n'habitait pas, mais qui, se trouvant à deux pas du boulevard, lui permettait de rentrer à chaque instant pour chausser des bottines nouvelles; et comme avec cela il portail des chemises à plastron immense, que le gilet découvrait de chaque côté jusqu'aux entournures, et en bas jusqu'au nombril, il était obligé, pour faire ses effets de linge, de changer de chemise plusieurs fois par jour aussi.

— Quand il rentrera, dit Casparis, vous lui remettrez cette carte en le priant de me fixer une heure où je pourraile trouver; je reviendrai.

Car la veille, dans son trouble, s'il avait dit à

Gazéol : « Nous nous verrons demain, » il avait oublié de convenir de l'heure.

Où chercher Pompon, maintenant? il n'en savait rien.

C'était un soulagement pour lui de voir qu'elle n'était pas venue chez Gazéol; mais où élait-elle?

Peut-être avail-elle été chez Blaochon, qui était son grand confident et à qui elle avait toujoiu^ conté ses joies et ses chagrins ; elle devait avoir besoin de se sentir appuyée, la pauvre petite, puisqu'elle le croyait lâché contre elle.

Comme i! avait encore plus de deux heures à lui avant midi, il alla rue de l'Éperon.

— Tu n'as pas vu Pompon ?

— Elle n'est donc pas chez toi ?

Casparis raconta ce qui s'était passé la veiÛe; comment, en rentrant à l'improviste de chez le prince de Coye, où il devait coucher, il avait, en montant son escalier, vu Gazéol sortir de la chambre de Pompon.

— C'est impossible !

— J'ai vu.

■ — C'est impossible.

— Je te dis, je te répète que j'ai vu.

— El moi je te dis, je te répète que c'est impossible.

— Je l'ai cru comme loi aussi, tout d'abord, que c'était impossible; mais j'ai vu; j"ai vu Gazéol sur

le palier, entre la porte de Pompon et celle de ma chambre; Pompon le tirait par le bras; d'où voulaistu qu'il sortit?

Blanchon avait eu le temps de réfléchir.

— Tu as raison, dit-il, de la chambre à Pompon évidemment.

— Elle me !'a avoué.

Mais cela encore jeta Blanchon hors de lui. — ■ Gomment, avoué?

— Sans doute.

— Elle t'a avoué que Gazéol sortait de sa chambre.

■ — Il le fallait bien, puisque je le voyais. De nouveau Blanchon avait pu refléchir :

— Évidemment, dit-il, il le fallait, puisque tu le voyais.

Mais il ne put ne pas résister ;

— Et que t'a-t-elle dit ? demanda-l-U.

— Qu'il sortait de sa chambre.

— Et après?

— C'est tout. Je voulais la confesser ce matin, mais, quand je l'ai fait appeler, on ne l'a pas trouvée, elle était partie pour Paris. La pauvre petite n'a pas osé affronter mes reproches; et pourtant, ce que je voulais ce n'était pas lui adresser des reproches, mais lui expliquer ce que j'entendais faire pour elle.

— Et que veux-tu ?

— La marier avec Gazéoi.

— Es-tu fou?

— Puisqu'elle l'aime.

— Elle te l'a dit?

— Crois-tu Pompon capable de recevoir dans sa chambre un homme qu'elle n'aimerait pas passionnément ?

— ■ Evidemment, évidemment, répéta Blanchon; mais Gazéoi ?

— Je dois le voir ce matin.

— Alors, tu ne lui as encore rien demandé?

— Non.

— Eh bien ! veuï-tu que je t'accompagne?

— J 'en serai heureux ; tu as les mêmes droits que moi à défendre cette pauvre petite, tu l'aimes comme moi.

— C'est justement pour cela que celte idée de mariage m'épouvante; as-tu pensé à cela? Pompon, notre petite Pompon, si tendre, si honnête, si délicate de cœur, la femme de Gazéoi I

— Puisqu'elle l'airae.

— Évidemment, évidemment; mais enfin ne s'est-elle pas trompée sur le compte de celui qu'elle... aime, et n'a-t-elle pas déjà reconnu son erreur?

— C'est ce que Simonne me disait justement.

— Ah ! tu lui as parlé de cette idée de mariage?

— J'ai voulu la consulter, car mon intention est de doter Pompon.

— El qu'a-l-elle répondu ? s'écria Blanchon iocapable de se contenir.

— Elle est opposée à ce marine.

— Ah ! elle est opposée.

11 Y eut un moment de silence.

— Cela t' étonne? demanda Caaparis.

— Au contraire... au contraire; évidemment elle voit Gazéol comme je le vois moi-même.

— Il ne s'agit pas de savoir comment tu le vois ni comment te voit ma femme, car il est bien certain que ma femme et toi vous ne pouvez juger Gazéol que conmie je le juge; mais il s'agit de savoir conmieut Pompon le voit ou plutôt l'a \u, et nous avons malheureusement la preuve qu'elle Ta vu avec d'autres yeux que nous, la pau\Te enfant. Tu comprends qu'elle l'aime, n'est-ce pas ?

— Certainement... puisqu'elle lui a donné rendezvous dans sa chambre.

— Alors, le mieux est qu'elle réponse ? Blanchon secoua la tète.

— Mais que veux-tu donc ? demanda Casparis en le regardant.

— Je ne veux rien ; seulement j'aurais voulu que tu ne reçusses point ce coquin chez loi.

Puis avec colère :

— Pourquoi l'as-tu reçu aussi? U ne pouvait être ni un camarade, ni un anoi pour toi.

— Ce n'est pas moi qui l'ai reçu : je l'ai trouvé

admis stlr te pied de l'intimité chez ma belle-mère, et il est venu chez moi comme il allait chez elle.

— Tu as eu tort.

— Il amusait Simonne par ses grimaces et ses cocasseries.

— Il fallait alors te contenter de conduire ta femme au théâtre où il joue.

— Qui aurait cru qu'il pouvait se faire aimer d'une honnête fille ?

— Il faut tout croire.

— Enfin, ce n'est pas du passé, c'est du présent que nous devons nous occuper ; allons chez lui.

En chemin, Blanchon ne dit pas un mot, et Casparis attribua ce silence au chagrin qu'il éprouvait; mais, en arrivant rue Le Peletier, Blanchon reprit la parole :

— Plus je réfléchis, dit-il, plus j'envisage ce mariage avec effroi, convaincu que je suis qu'il ferait le malheur de Pompon ; d'autre part, je suis également convaincu que Gazéol va repousser ta demande, car ce n'est pas un homme à se marier; je crois donc que tu ne devrais pas persister dans ta démarche.

Mais Casparis ne voulut rien entendre.

— Abandonne-moi si tu trouves que j'ai tort, dit-il.

— Je trouve que tu as tort, mais je ne t'abandonnerai pas, car je veux être là pour te rappeler à qui tu parles, si tu l'oubliais.

Gazéol était chez lui, attendant Casparis ; il le •eçut cérémonieusement ainsi que Blanchon, marîhant en rond comme sur la scène, avec des poses lobles, que l'étroitesse de la chambre malheureusenent étriquait un peu ; on sentait en lui le comédien [ui, avant de jouer les comiques, s'était essayé dans es jeunes premiers, où il n'avait pas réussi, et en 'egardant aux murs tout couverts de portraits de lui, m voyait un de ces portraits faits sept ou huit ans luparavant qui le représentait assez Odèlement dans e rôle qu'il venait de prendre.

— Après ce qui s'est passé cette nuit, dit Caspais, vous comprenez, je pense, ce qui nous amène ; 'DUS savez les liens qui nous attachent à la jeune ille, de la chambre de qui je vous ai vu sortir; elle stpour nous une enfant d'adoption, nous l'aimons endrement, et elle n'a que nous pour la protéger.

Casparis se tut, attendant une réponse; mais iazéol ne dit rien; malgré ses efforts pour être aime et surtout digne, on voyait qu'il était profondéûent troublé.

— Vous êtes l'amant de celte jeune fdle, continua lasparis, je viens vous demander si vous êtes prêt , l'épouser i?

— L'épouser, moi ! s'écria Gazéol en faisant un lond ; ah, par exemple !

— Puisque vous sortiez de sa chambre, dit Blanhon en appuyant.

— Je sortais... je sortais, certainement; mais enfin on n'épouse pas une fille seulement parce qu'on sort de sa chambre.

— Avez-vous quelque chose à lui reprocher? demanda Casparis.

— Moi !... mon Dieu non, rien, rien du tout.

— Elle a du talent, vous le savez, un très grand talent; de plus, elle possède une trentaine de mille francs, et mon intention est delà doter d'une somme égale à l'occasion de son mariage ; elle vous aime...

— Elle vous l'a dit ! s'écria Gazéol.

— Puisque vous sortiez de sa chambre, dit BlanchoQ.

— Oui, c'est vrai.

— Ce n'est pas en son nom que je me présente, continua Casparis, car je ne l'ai pas vue ce matin; mais c'est une honnête fille, et en vous recevant dans sa chambre, elle a cru recevoir son mari ; vous ne me direz pas le contraire ?

— Mais bien sûr que je vous dirai le contraire, que je vous l'affirmerai; car je vous jure qu'il n'a jamais été quesUon de mariage entre nous, jamais, jamais I

Cela fut dit avec une énergie où l'on sentait la sincérité 1

— ■ Me marier ! moi ! Mais jamais de la vie je n'ai pensé à me marier.

— Je m'adresse à votre honneur, dit Casparis, à

î cœur; vous ne pouvez pas vouloir que celte Te fille soit perdue ?

- Elle ne sera pas perdue parce que je ne luserai pas ; au contraire ; je serais un détestable , je me connais.

- Vous ne l'avez donc Jamais aimée ! s'écria laris, que l'indignation commençait à entraîner.

- Certainement, je ne dis pas... mais enfin, on ouse pas toutes les filles qu'on a aimées.

- On les épouse quand elles sont honnêtes, quand vous aiment, quand on n'a pas un reproche à

adresser, quand le mariage s'impose à un homme iineur comme une réparation, n voyant la tournure que prenaient les choses, iol s'était peu à peu rassuré ; bien certainement taris ne soupçonnait pas la vérité, et, grâce au songe généreux de cette petite Pompon, on pouespérer qu'il ne la découvrirait jamais; cela lui l rendu ses moyens et, insensiblement, le jeune lier avait fait place au comique.

- Vous savez bien, dit-il en souriant à demi, que qui travaillent dans le neuf ne font pas la reparu.

- Ce que vous dites là est une infamie ! s'écria )aris, et, dans les circonstances présentes, une été.

omme Gazéol allait répondre, Blanchon, d'un G énei^ique, lui forma la bouche.

— Je t'avais prévenu que cette démarche ne pouvait pas avoir de résultat, dit-il à Casparis, tout ce que tu ajouterais serait inutile.

— Oh 1 tout à fait, s écria Gazéol d'autant plus forlemeut qu'il comprenait l'intention de Blanchon.

Blanchon avait pris le bras de Casparis, mais celui-ci ne se laissa pas entraîner.

Au contraire, il lit un pas vers Gazéol.

— Vous avez compris, je l'espère, dil-il, que ma maison vous était interdite.

— Parfaitement.

Mais il dit mal ce dernier mot, plutôtavoc soulagement qu'avec regret; non en ami désolé de sortir d'une maison où étaient ses affections et ses habitudes, mais en homme prudent qui ne pense qu'au danger auquel il vient d'échapper.

— Maintesast, dit Casparis lorsqu'ils furent dans la rue, je vais retourner rue Bridaine voir si Pompon est rentrée.

— Je vais avec toi.

— Allons.

Mais au bout de quelques pas, Casparis s'arrêla.

— Décidément, dit-il, je crois que le mieux est que tu ne viennes pas avec moi.

— Et pourquoi?

— Si nous avions réussi c'était parfait, nous arrivions triomphants pour lui dire que son mariage avec l'homme qu'elle aime était assuré ; mais nous n'avons pas réussi.

— Nous ne pouvions pas réussir.

— En le voyant et aux premiers mots j'en ai eu le sentiment tout de suite, et c'est ce qui m'a empêché d'insister comme j'aurais pu le faire.

— A quoi bon?

— Aussi ne l'ai-je point fait ; à quoi eiit servi de

m' adresser à son cœur et à son honneur? Il n'aurait pas compris. N'ayant pas réussi, devons-nous aller tous les deux porter la triste nouvelle à cette pauvre petite? Elle sera déjà assez malheureuse de rougir devant moi. Pourquoi l'obliger à rougir devant toi ? Ne vaut-il pas mieux qu'elle s'imagine que je suis seul à connaître celte honteuse aventure ? Remarque que cela est possible, puisque personne que moi n'a été témoin de ce qui s'est passé celle nuit. Je ne crois pas que Gaz^ol s'en vante. Et, pour Simonne, tu comprends que ce n'est pas elle qui en parlera : elle est assez désolée de ce qui arrive.

— Cela se comprend.

— D'autant mieux qu'elle s'élait peu à peu attachée à Pompon, qu'elle aime comme nous l'aimons nous-mêmes. L'aventure peut donc rester secrète. Ne Irouves-lu pas cela mieux?

— Tuas raison, dit Blanchon, je ne vais pas avec toi.

— Quand te reverrai-je f —r- Demainj'irai à Clichy.

— A demain, alors.

Mais prft à s'éloigner, Blanchon se retourna et retenant Gasparis :

— Ménage-la, dit-il.

— Ah ! la pauvre petite I je suis bien plus disposé à la consoler qu'à la gronder ; songe donc quelle douleur cola va Hre pour elle, si tendre I

Kl ils se séparèrent.

Blanchon, au Hou de s'en retourner du côté de la rue de l'Éperon, continua de monter vers BatignoUes, marchant doucement, la tête basse, les mains derrière le dos, réiléchissant.

Pour Casparis, il allait au contraire à grands pas et il ne tarda pas à arriver rue Bridaine.

— Elle est rentrée, dit Justine, en lui ouvrant la porte ; mais qu'est-ce qui s'est donc passé, monsieur Georges? elle osl dans un état terrible, et elle n'a pas voulu répondre.

Il fallait que Casparis trouvât une raison justificative de ce retour subit et de cet état terrible.

— Des difficultés avec ma femme, dit-il à mivoix.

— Ah ! voilà ! s'écria Justine, ça devait arriver, je le disais toujours à Nicolas.

Bien que Pompon demeurât sous le môme toit et la même clef que Nicolas et Justine, elle occupait une pièce séparée, où elle était libre chez elle; c'était l'ancien salon de cet appartement, une assez vaste pièce que Casparis avait fait aménager en chambre et qu'il avait meublée coquettement et confortablement.

La porte de cette chambre donnait sur le vestibule ; Caspariç frappa doucement ; on ne répondit pas, il frappa plus fort.

— Entrez, dit la voix de Pompon.

Il entra.

Elle était ramassée sur elle-même, au fond d'un fauteuil dans une attitude de prostration complète ; mais, en reconnaissant celui qui entrait, elle se trouva subitement debout.

■ — Oh ! monsieur Georges !

Et elle se cacha le visage dans ses deux mains.

— Pourquoi donc es-tu revenue à Paris ? demanda-t-il doucement et d'un ton affectueux; tu m'as causé beaucoup d'inquiétude.

— Je n'avais pas pensé à cela.

— Quand, ce matin , je t'ai fait appeler et qu'on m'a dit que tu étais partie pour Paris,je'suis accouru ici,

et ne t'ai point trouvée; comprends-tu combien j'ai été tourmenté ?

— Oh! oui.

— Où étais-tu ?

— Dans !e bois.

Cela était vrai au moins en partie, car elle s'était cachée dans le bois pour le voir passer et revenir quand il ne serait plus là.

— Pourquoi donc t'es-tu sauvée ainsi, ma mignonne ?

— Parce que je n'osais plus vous revoir. El de nouveau elle se cacha le visage.

— T'ai-je donc jamais traitée durement ?

— Plus vous nie traitez doucement, plus je suis honteuse et désolée.

— Sans doute, mon enfant, tu as commis une grande faute; mais le cœur a des entraînements qu'il faut excuser, et tu as eu tort de craindre mes reproches.

— Ce n'est pas de vos reproches que j'ai eu peur, c'est de votre chagrin, — c'est de votre... mépris.

— Il est vrai que mon chagrin est profond ; mais ne parle pas de mépris, ma petite Pompon; jamais je n'éprouverai un sentiment de mépris pour toi, sache-le bien, répète-le loi..

Et, lui prenant la main, il la lut serra aH'ectueusement,

— C'est quand nous sommes malheureux, mon

enfant, que nous devons faire appel à nos amis et non nous éloigner d'eux ; ne suis-je pas le lien, le plus dévoué, le plus fidèle ? ne sais-tu pas que lu peux compter sur moi en tout, absolument et toujours, quoi qu'il advienne ?

Enrentendant lui parler ainsi, avec cette douceur, avec celle tendresse, elle ne put pas résister à la douleur qui l'élouflail, et un fiot de larmes jaillit de ses yeux.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! raurmura-l-elle faiblement.

— Il ne faut pas te désoler, ma mignonne, il faut au contraire te raidir contre ton émotion, car tu n'es pas au boutde tes peines, j'ai un coup à te porter qui va être bien cruel pour toi.

Elle le regarda effarée, n'osant pas l'interroger directement.

— En te faisant appeler ce malin, continua-l-il, je voulais le prévenir de ce que j'avais décidé pour toi : c'était d'aller trouver Gazéol et de lui demander quelles étaient ses intentions.

— Ses intentions?

— II me semblait qu'étant assez heureux pour avoir obtenu l'amour d'une belle et excellente jeune fille comme toi, il ne pouvait avoir qu'un désir : faire de loi sa femme.

— Moi ! s' écria-t-elle, incapable de retenir ce cri, malgré la prudence qu'elle s'était imposée pour ne

pas se trahir e1 continuer le rôle qu'elle avait assumé.

— Mais sans doute; ne devais-je pas en cette circonstance agir comme Ion frère f J'ai fait celte démarche. Je sors de chezGazéol. Ëh bien, ma pauvre enfant... j'ai la douleur de n'avoir pas réussi.

— Ah!

— Je n'ai pas à le dire, n'est-ce pas, que j'ai fait ce que j'ai pu, tout ce que j'ai pu i

Il ne convenait pas à Casparis de dire ce qu'il avait proposé à Gazéol, il ne parla donc pas des trente mille francs.

— Il n'a rien voulu entendre; non pas qu'il ail quelque chose à te reprocher, loin de là, mais il ne veutpas se marier; ah! ma mignonne, pourquoi l'aslu aimé ?

Elle baissa la tête silencieusement, se reconnaissant coupable.

— Enfin, reprit-il, nous ne sommes pas maîtres de nos sentiments.

— Oh ! non.

— Je ne peux donc pas t'en vouloir; et je ne t'en veux pas.

Puis, avec un soupir :

— Pourquoi l'as-tu aimé ?

Elle baissa la tête plus bas encore, n'ayant rien à dire pour sa défense.

— Je sais bien qu'on aime sans le vouloir, sans savoir pourquoi, malgré soi.

— C'est bien vrai?

— N'est-ce pas, ma pauvre Pompon! En lui donnant ton cœur tu ne savais pas qu'il n'était pas digne de toi, de ta jeunesse, de ta tendresse, de ta pureté. C'est un malheur que je ne ressens pas seulement dans mon affection pour toi, mais encore dans ma responsabilité : j'aurais dû te mettre en garde, et je ne l'ai pas fait; je t'ai exposée au danger; mais aussi comment supposer que ce garçon était dangereux et que tu pouvais l'aimer? L'idée ne m'en est pas venue, j'en conviens; et, à vrai dire, maintenant, après ce que j'ai vu et ce que tu m'as avoué, je me demande encore si cela est possible.

— Hélaa!

— Il faut bien que je le croie. Enfin ma démarche auprès de lui a toujours produit ce résultat de te le faire connaître. En voyant que celui à qui lu t'es donnée n'est pas digne de toi, tu te reprendras, je l'espère. Ohlje ne dis pas tout de suite. Mais enfin tu réfléchiras ; il arrivera un moment où tu regretteras ton égarement, et alors tu seras bien près de rejeter hors de ton cœur ce sentiment qui eût dû, pour ton bonheur, n'yjamais outrer.

Si Casparis lui avait parié durement, elle eût certes moins cruellement souffert qu'en entendant ces douces paroles toutes pénétrées d'une tendresse émue. Comme était grande son affection ! Comme était infinie sa bonté ! Comme il était réservé dans

l'expression de son mépris pour cet homme qu'il croyait qu'elle aimait ! Comme il méritait bien qu'elle se fût sacrifiée pour lui I

— J'espère, conlinua-t-il, qu'après ce que je l'ai dit, lu ne consentiras pas à le recevoir, ni à le revoir.

— Oh ! jamais.

— Certainement cela te sera dur ; mais maintenant ce serait plus qu'une faute de failUr. Si tu veux te relever, j'entends à tes propres yeux, ce ne peut être que par la fermeté ; c'est un sacrifice que tu dois faire à ta dignilé.à ton honneur.et laisse-moi ajouter, à notre amitié.

— Je ne le reverrai jamais.

— Il le restera le remords de cette fatale erreur; mais qui ne se trompe pas en ce monde ? Tu ne le connaissais pas, tu t'es trompée, il t'a trompée. Peu à peu ce remords s'effacera; compte pour cela sur le temps ; compte aussi, compte surtout sur mon affection et mon amitié qui ne te manqueront pas, sois en certaine.. Cependant je dois te dire. . ,

Il s'arrêta, hésitant.

— Je dois te dire que nos relations vont se trouver jusqu'à un certain point modifiées; bien que ce qui s'est passé celte nuit n'ait pas eu de témoin, de sorte que personne n'en saura jamais rien, je n'ai pu cependant cacher la vérité à ma femme, qui avait entendu le bruit de nos voix, et...

— Je ne dois pas revoir M"° Casparis ! s'écria-

l-flUe ; oh ! je ne l'aurais pas revue, je vous le promets; mais j'aurais tant voulu, monsieur Georges, que vous ne me le demandiez pas.

Et elle eut un sanglot.

Casparis lui prit les deux mains, el doucement, airectueusemeiil, il les iulciiressa.

— Calme-toi, ma [uignonne, je t'en prie, calmeloi ; le sacriiice que je te demande ne sera que de courte durée; notre vie reprendra bientôt son cours accoutumé , je te le promets ; (u sais que tu peux le fier à moi.

Et, par de douces paroles, il s'efForça de la consoler et de la soutenir ; puis, en la quittant, il lui promit de venir la voir le surlendemain et régulièrement tous les deux ou trois jours : il ne l'abandonnerait pas.

II y avait à peine dix minutes qu'il était parti quand Blanchoii, à son tour, frappa à la porte de Pompon.

Il la trouva noyée dans les larmes, qu'en l'apercevant, elle voulut cacher.

Il vint à elle vivement, et, lui écartant les mains :

— Pourquoi pleures-tu ?

— Oh ! monsieur Blanchon, s'écria-t-elle en détournant la tète.

— Regarde-moi ! brave enfant , et lève la tète, lève-la haut; allons, regarde-moi.

Et comme elle faisait ce qu'il demandait, mais timidement, honteusement.

— As-tu donc cru que je serais dupe ne ton sublime mensonge, moi qui sais que tu l'aimes? Viens dans mes bras, ma fille, que je t'ombrasse, tout fier de toi. Viens !

Elle se jeta dans ses bras.

Et comme elle se cachait la lôte, il la repoussa doucement :

— Ne te cache donc pas, puisque je te regarde pour t'admirer. Ce que tu as fait serait héroïque si tu ne l'aimais pas. Mais tu l'aimes, et tu n'as pas craint de te déshonorer à ses yeux ! Voyons, dis-moi comment les choses se sont passées.

Elle hésita.

— Ne vois-lu pas que, si je ne les sais pas dans les détails vrais, j'ai deviné l'essentiel? Cette misérable femme le trompe.

Elle fil le récit qu'il demandait.

Puis elle raconta aussi les condiUons qu'elle avait posées à Simonne.

— Tu as fait cela?

— Ne devais-je pas le faire 1

— Oui, puisque tu as eu ce courage; mais je crains bien par malheur que cela ne sauve pas notre pauvre Casparis. Elle l'a trompé. Elle le trompera. Et lu ne seras pas toujours là à point pour te aacriiier. Un jour la vérité se découvrira.

— Qui le dira ?

— Non celle-là; une autre que nous pouvons prévoir, mais que nous ne pouvons pas empêcher.

— Quelle douleur ce sera pour lui !

— Hélas! Mais dans son désespoir, sois sûre, petite Pompon, que ce lui sera un souiagemenl d'apprendre ce que tu as fait pour lui, et pour toi, ce sera l'heure de la récompense.

— Oh ! qu "elle ne vienne jamais, monsieur Blanchon, jamais!

jittant Pompon, Blann se demanda si, lui aussi , ne devait pas intervenir auprès de Simonne.

S'avail-il pas !e droit parler au nom de lamicomme Pompon avail lé au nom du dévouent?

Simonne était-elle femme à l'écouter, à s'arrêter dans la voie où elle était engagée, par cela seul qu'il te lut demanderait et lui dirait qu'il avait deviné la vérité?

Pour lui, elle avait en des amants avant son mariage; elle en avait en depuis ; elle en aurait toujours. Il n'y avait qu'à la regarder cinq minutes pour en être convaincu. Cela était dans son tempérament,

dans son sang, et plus encore dans ses goûts, une sorle de falalité de naissance.

El c'était fermement qu'il croyait au principe d'hérédité ; Simonne était une femme de théâtre, et elle l'était des pieds à la tête, de cœur, d'esprit, de manière; partout elle était en scène; partout elle avait besoin de faire de l'effet, de briller-, d'être admirée, applaudie; son niari avait pu lui plaire un moment; elle avait pu l'aimer, il l'admettait; elle avait été certainement heureuse et fière d'être admirée et applaudie par lui; mais, quand elle avait eu épuisé son répertoire pour lui, elle s'était fatiguée de ces applaudissements toujours les mêmes; il lui en avait fallu de nouveaux, et elle était alors venue, ou revenue à Gazéol, comme après ceiui-là, elle irait à d'autres. Avait-elle hérité de sa mère? Sans doute. Et aussi bien certainement de son père, qui, à coup sûr, n'était pas le grand-duc Ivan, mais plutôt quelque comédien.

Sicile était ainsi, et c'était chez lui une conviction, quel effet les discours qu'il pouvait lui adresser, prières ou menaces, produiraient-ils sur elle f

Est-ce avec des discours qu'on change la nature des gens ? avec des pai'oles qu'on guérit une infirmité héréditaire?

Ou elle se moquerait de lui, en niant tout.

Ou, s'avouant coupable, elle lui ferait les plus beaux serments du monde de ne plus pécher.

En admettant les serments, pouvait-on se fier à elle? Parce qu'elle aurait pris un engagement envers lui, était-il à croire qu'elle le tiendrait, sinon par loyauté, au moins par peur ?

Le plus probable, le plus raisonnnable, c'était de penser que cette intervention l'exaspérerait et qu'elle ferait tout pour s'en venger.

Pour lui, il n'avait pas plus à s'inquiéter de la haine que de l'amitié de Simonne, et qu'elle lui voulût du bien ou du mal lui était également indifférent.

Mais ce qui l'inquiétait, ce qui ne lui était pas IndilTérenl, c'était qu'elle le fâchât avec Casparis; el sûrement ce serait là sa vengeance. Quelle amitié, si solide qu'elle soit, quelle confiance, quels souvenirs peuvent ré.sisler à l'infiuence d'une femme qui s'exerce chaque jour, à chaque instant, dans les petites aussi bien que dans les grandes choses et qui ne recule devant rien pour réussir, alors surtout que celte femme est inteUigente et qu'elle est aimée?

Or, ce qu'il fallait, c'était que cette rupture entre eux ne se produisit pas, car le jour où Casparis dé- (;ouvrirait qu'il était trompé, et cela arriverait fatalement tôt ou lard, il importait qu'il pût se réfugier dans l'amitié.

Que deviendrait-il, le pauvre garçon, si ce jour-là i! ne trouvait pas une m.iin amie tendue vers lui pour le soutenir ?

Tout bien pesé, Blanchon se décida donc à ne rien

<lire à Simonne. Pompon avait parlé, cela devait suffire pour qu'elle n'osât plus voir Gazéol, qui d'ailleurs, mis à la porte par Casparis, ne pourrait plus se préscDter ni à Clichy, ni à l'avenue de Villiers. Après ce qui s'était passé, et à peine échappée au danger qu'elle avait couru, ce serait plus que de l'audace de la part de Simonne de ne pas rompre sa liaison avec le comédien.

Malheureusement, la diplomatie n'était pas le fort de Blanchon, pas plus que la finesse, la rouerie et la duplicité; ce qu'il pensait, il le disait; ce qu'il éprouvait, il le laissait voir, trouvant cela tout naturel et ne comprenant même pas qu'on pîlt faire autrement.

C'était ainsi qu'il s'était comporté depuis qu'il était entré dans la vie, et pas une seule fois il n'avait donné un démenti à sa fierté et à sa dignité, pas une seule fois il n'avait transigé avec son caractère ou ses idées arrêtées. Vivant seul, il n'avait jamais rien demandé à personne, ni une faveur, ni un service. Jamais il n'avait fait une visite qui aurait pu lui être utile. Jamais il n'avait aidé un camarade dans l'espérance et par cela seul que celui-ci pourrait l'aider à son tour. Depuis le jour oii il avait su tenir un pinceau, il n'avait fait que ce qui lui plaisait, et rien que ce qui lui plaisait, sans jamais consulter la mode ou la vogue, sans s'inquiéter des succès de ses rivaux, sans s'abaisser à la plus légère concession qui eût pu le

)pi'ocher d'eux. Tel il était, tel îi voulait rester, u'esl à prendre ou à laisser, disait-il à ceux qui reprochaient ce qu'ils appelaient sa maladresse; je ne Suis pas moi, ce n'est pas la peine; je ne ai pas plus ce qui n'aurait pas mon estime, que ne donne la main <i ceux que je n'eslime pas; t se tient dans la vie. »

Il'élait justement parce que tout se lient, qu'il lui it impossible de ne pas montrer à ceux qu'il mépiii les sentiments qu'ils lui inspiraient. Sans doute, 'allait point à eux, et, de but en blanc, il ne leur lit point en face : « Vous, je vous méprise » . Mais lait tout juste, car s'il ne le leur disait point brutalent et expressément, il le leur exprimait cepenit de loute-s les manières par son attitude, par ses ards, par sa façon de leur adresser la parole iqu'ii était contraint de le faire. Et cela à propos l'ien, sans autre raison que sa propre satisfaction, le besoin de justice efTeclive d'une conscience mpte à s'indigner. « Je sais bien que ça leur est 1, disait-il, mais moi ça me fait plaisir, ça me lage. »

In allant le lendemain àClichy comme il l'avait mis àCasparis, il s'était dit tout le long du chemin il ne se soulagerait point avec Simonne et qu'il derait pour lui le mépris et la haine qu'elle lui (irait. Et, tout en traversant la forêt de Bondy à :ir de la station du Raincy (car il était de ceux qui.

lorsque deux stations desservent un pays, choisissent toujours la plus éloignée), il avait réglé son attitude, ses paroles et ses regards ; il dirait ceci, il ferait cela, car les circonstances exigeaient, non de la franchise,

mais de l'adresse, et une lois dans sa vie, pour Casparis, il saurait se plier aux circonstances.

Mais à peine avait-il aperçu Simonne, assise à l'ombre dans le jardin, qu'il avait oublié ce qu'il s'était dit et promis, pour ne penser qu'à sa trahison, au malheur de Casparis et au sacrifice de Pompon.

De loin, en le voyant entrer, elle lui avait adressé de la main un bonjour amical (car elle avait toujours été très prodigue de démonstrations affectueuses avec lui et avec Falco), et il n'avait pas pu lui répondre ; à la lettre, sa main avait pesé cent livres lorsqu'il avait voulu la lever pour lui rendre son bonjour.

Et tout en suivant l'allée sablée qui le conduisait à elle, il l'avait regardée, éclairée en plein par les rayons obliques du soleil qui s'abaissait derrière Paris, à demi renversée dans son fauteuil de bambou, et se détachant harmonieusement dans sa robe de basin blanc sur le fond vert d'un massif de lauriers.

— Eh quoi, se disait-il, cette admirable créature n'est qu'une misérable femme sans cœur et sans honneur, la maîtresse de ce Gazéol; c'est pour ce coquin qu'elle trompe un homme comme Casparis. Mais qu'csl-elle donc?

Et au lieu de penser au rôle qu'il s'était promis de remplir adroitement, il avait cherché à comprendre, en la regardant ce qu'elle pouvait être; ce qu'il y avait en elle ; ce qu'on pouvait attendre d'elle de bon et de mauvais.

El raisonnant ainsi il marchait toujours, il approchait, il arrivait.

— Que je suiscontente de vous voir, dit-elle lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas; Georges m'avait assuré que vous viendriez, mais vous êtes si irrégu-

lier qu'on ne peut compter sur vous que lorsqu'on vous a. Bonjour ; comment allez-vous ?

Elle lui avait tendu la main, ainsi qu'elle en avait l'habitude.

Il devait avancer la sienne; mais cette main, qui tout à l'heure pour un simple salut pesait cent livres, en pesait cinq cents maintenant qu'il devait la mettre dans celle qui lui était tendue ?

Allait-il donc rester ainsi stupide?

Alors il eut l'idée triomphante de laisser tomber son chapeau, puis l'ayant ramassé, il se mit à le brosser soigneusement.

— Merci, dit-il, sans lever les yeux sur elle; et vous ?

Puis il demeura court, et le silence qui s'étabKt le paralysa tout à fait.

— Vous avez vu Pompon ?demanda-l-eile enfin.

— Oui.

— Comment est-elle, la pauvre petite ?

La pauvre petite ! 11 eût voulu étrangler Simonne.

— Bien.

— Ah ! j'en suis bien heureuse.

— C'est-à-dire qu'en réalité je ne sais pas trop ; puisque je suis censé ignorer ce qui s'est passé, je n'ai pas pu l'interroger.

Et il resta là, trouvant que c'était assez adroit, puisque cela lui permettait de ne pas parler de Pompon, ce qui lui était vraiment impossible.

Mais s'il ne regardait pas Simonne, il sentait qu'elle ne le quittait pas des yeux et qu'elle devinait, qu'elle lisait ce qui se passait en lui.

Alors ne valait-il pas mieux agir franchement et lui jeter à la face ce qu'il avait sur le cœur f ...

Cependant, il résista.

— Où est Casparis? demanda-t-ii pour dire quelque chose.

— Dans l'orangerie, il travaille.

— Je vais voir oii en est son groupe.

Et sans attendre Simonne, sans s'excuser, il se sauva.

H n'en pouvait plus, et, pour la première fois, il comprenait qu'on est peut-être sage de s'habituer, quand on est jeune, à contenir ses sentiments.

Heureusement la présence de Casparis rendit sa situation moins difficile; il put s'adresser à celui-ci, sans parler à Simonne autrement que pour lui répondre par quelques mots écourtés; d'ailleurs il eut la précaution, dès le potage, de se lancer dans une grande discussion sur le mérite des peintres primitifs, et cela le conduisit facilement jusqu'au dessert.

Mais lorsque, après le dîner, ils allèrent s'asseoir dans le jardin pour prendre le café, Casparis, qui ne pensait qu'à Pompon, et qui aurait interrompu Blanchon dix fois s'il n'avait été retenu parla présence

des domestiques qui faisaient le service de la table, put enfin parler d'elle librement.

Tout d'abord Blanchon se tint sur la réserve ; mais, peu à peu, ii oublia encore ses promesses, et, comme Je nom de Gazéol s'était tout naturellement présenté, il céda aux mouvements de son cœur.

— Si encore c'était pour un homme digne d'amour et qu'une honnête femme pût aimer, s'êcria-t-il, mais un misérable, un homme ridicule et bêle. Car il esf bêle, vous savez, il l'est, il est stupide. Et cependant ce n'est rien que d'être bêle, mais on trouve en lui toutes les platitudes, toutes les bassesses.

Il pariait sans regarder Simonne et sans se tourner vers elle, et cependant c'était à elle que s'adressaient ces paroles qui jaillissaient de ses lèvres irrésistiblement.

— ■ Ah ! si j'avais osé vous le faire connaître, conlinua-t-il, mais vous le receviez sur le pied de l'inlimité et je le ménageais.

— En paroles peut-êlre,interrompit Simonne, mais non par vos regards et votre attitude, qui marquaient bien vos vrais sentiments.

— Mais, madame...

— Oh I je ne vous blâme pas ; au contraire; j'aime <;olte franchise dans l'esfime comme dans le mépris; avec vous on sait tout de suite à quoi s'en tenir, si l'on est de vos amis ou de vos ennemis.

— Eh bien ! celui-là était de mes ennemis, et je

me reprocherai toujours de ne pas l'avoir dit plus franchement en justifiant mon mépris. Qui sait si, en le montrant tel qu'il est, et tel que me l'ont fait connaître des gens de son entourage et de son monde, qui vivent près de lui, qui le voient chaque jour, ce qui est arrivé n'aunût pu être empêché ? Gomment aimer un homme qui vil avec les filles et se fait payer par elles? carilestdescendu jusque-là, ce misérable. Ce matin encore on me parlait de lui, et l'on me disait qu'il était en ce moment l'amant de la vieille Raphaëlle et d'une petite actrice des FoHes qui se le disputent; Raphaëlle avec de l'argent et des bijoux, la petite Rosa Glady avec sa jeunesse. Et cependant, il venait passer la nuit ici. Si j'avais dit cela au lieu de me taire, n'y avait-il pas là de quoi lui faire fermer la porte?

— Oh ! assurément, dit Simonne avec un calme parfait, et vous avez eu grand tort de vous taire; si Pompon avait connu celui que vous venez de nous montrer, elle ne se fût certainement pas laissé tromper par lui.

— Et nous, continua Casparis, nous ne l'aurions certainement pas reçu chez noua.

— Et c'eût été moi, dit Simonne, qui me serais chargée de le mettre à la porte.

Puis, s'adressant à Blanchon sur le ton d'un reproche affectueux :

— Quand on a le bonheur d'avoir une conscience

sûre comme la vôtre, solide, droite, qui n'a jamais fléchi, pas puisqu'elle ne s'est jamais trompée, Il faul la laisser parler haut, toujours, partout, en toutes circonstances; c'est un guide, pour les autres, qui peut empêcher bien des malheurs.

Simonne avait-elle été sincère?

Ce. fut la question que Blanchon agita en rentrant ■ à Paris.

Il lui était difficile de le croire, el, à quelque point de vue qu'il l'examinât, tout en elle lui paraissait faux; des pieds à la tête, de cœur, d' esprit, de manières, d'habitudes, ses paroles, ses silences," ses sourires ou ses froncements de sourcils, tout n'était que mensonge.

El cependant, pourquoi n'aurait-eile pas été touchée par ce qu'il avait dit, sinon dans son honneur et sa dignité, au moins dans son amour-propre?

Rivale de la vieille Raphaelle el de la petite Rosa Glady? N'y avait-il pas là de quoi êlre cruellement humiliée ? N'y avait-il pas de quoi rompre cette liaison honteuse pour une femme comme elle, el même pour quiconque aurait eu un peu de fierté au cœur?

A la vérité, en parlant comme il l'avait fait, il

n'arait guère espéré provoquer celle fierlé, et s'il avait attaqué Gazéol avec celle violence, c'avait élé plulôl par rage, par indîgnalion, par défi, pour la faire souffrir, pour venger Casparis ; mais mainlenant il pouvait espérer qu'elle avait élé touchée , et que c'était sincèrement qu'elle lui avait répondu.

Alors tout serait donc fini avec ce Gazéol !

Longuement il avait examiné le pour et le contre, non seulement ce soir-là, mais encore le lendemain et les jours suivants.

Tantôt se rassurant lorsqu'il se rappelait ce qu'elle avait dit.

Tantôt, au contraire, s'inquiétant lorsqu'il se la représentait telle qu'elle était.

Mais qu'il se rassurât ou qu'il s'inquiétât, cela ne changeait pas ses sentiments envers elle ; il la méprisait, ii la haïssait autant un jour que l'autre. Quoi qu'il arrivât, elle ne pouvait être que la misérable femme à laquelle Casparis avait follement sacrifié sa pauvre petite Pompon, qu'il aimait maintenant plus tendrement qu'il ne l'avait jamais aimée. Sans elle, Casparis eût certainement ouvert les yeux un jour ou l'autre ; il eùf vu combien cette petite Pompon était charmante ; il eût compris, il eût senti tout ce qu'il y avait de qualités en elle ; il l'eût aimée, et ils auraient été heureux. Tandis que, marié à cette coquine, qu'elle gardât ou ne gardât point Gazéol, il ne pouvait être que malheureux, ridicule, déshonoré, et

cette pauvre Pompon ne pouvait être que rnàlheureuse aussi, puisqu'elle ne serait jamais aimée.

Ud des tourments de Blanchon, c'était de ne pouvoir tenii: conseil avec personne à ce sujet.

Depuis plusieurs aimées, et jusqu'à ce jour, il ne s'était jamais trouvé dans un embarras ou dans une situation difficile snns aussitôt soumettre son cas à Casparis ou à Falco. Ils vivaient tous les trois dans une si étroite intimité qu'ils n'avaient en réalité qu'une tête et un cœur. — Je demanderai à Blanchon, disait Casparis. — Je demanderai à Casparis, disaif Blanchon. — Demandons à Falco, disaient-ils ensemble. Jamais ils ne décidaient rien sans s'être consultés. Aussi, lorsqu'une difficulté se présentait devant l'un d'eux, qu'il fallait trancher immédiatement, celui-là se trouvail-il gêné et dévoyé : il se sentait incomplet; et, pour être sûr de lui, il aurait voulu le concours des deux autres.

Dans cette triste aventure, c'eût été un soulagement pour Blanchon de pouvoir s'ouvrir à Falco.

Si Falco avait été seul, il n'aurait pas hésité ; mais Falco ne s'appartenait pas, et lui dire ce qui se passait, c'était assurément le dire en même temps à M"' Arbelet. A qui celle-ci ne le répéterait-elle pas ?

Le temps s'écoula sans qu'il pût apprendre si Simonne avait ou n'avait pas rompu avec Gazéol, et sans que ses inquiétudes, par conséquent, pussent être calmées.

La seule chose qui pouvait, jusqu'à un certain point, le rassurer, c'était de savoir que Gazéol n'avait rompu ni avec Raphaèlie ni avec I^osa Glady, qui toutes deux continuaient à se le disputer.

Dans un de ses voyages à Clichy, il avait voulu raconter à Casparis et à Simonne ce qu'il avait appris à ce sujet, mais au premier mot Simonne lui avait feraié la bouche.

— Nous ne voyons plus ce monsieur, avait-elle dit sèchement, et pour moi je serais bien aise de ne plus entendre parler de lui jamais. Il est trop tard. Tout ce qu'on peut m'apprendre sur son compte ne peut que redoubler nos regrets de ne pas l'avoir su plus tôt.

Cela aussi était-il sincère ?

Était-ce le dépit d'une femme désespérée de s'être perdue pour un homme indigne d'elle?

Ou bien était-ce tout simplement de la rouerie ?

Les deux hypothèses étaient assurément possibles, l'une aussi bien que l'autre, le dépit comme la rouerie.

Cependant, à bien considérer les choses, Blanchon penchait du côté du dépit; elle devait avoir rompu, car si elle était encore la maîtresse de fiazéol, elle voudrait certainement entendre les détails qu'il lui offrait ; elle les refusait, cela semblait significatif.

Comme Blanchon se répétait ces raisonnements pour se convaincre que Casparis était sauvé, — au

moins pour le moment, — il avait reçu une lettre qui l'avait bouleversé.

N'ayant pas une correspondance très suivie, Blanchon lisait consciencieusement toutes les lettres qu'il recevait, du premier au dernier mot ; un soir, en ren-

trant chez lui, il en avait trouvé une posée en belle place dans son atelier, et, l'ouvrant aussitôt, bien que l'écriture grosse et lourde ne lui fût pas connue, il s'était mis à la lire :

« C'est parce que l'amitié qui vous unif à M. Casparis est connue de tout le monde, que je vous écris celte lettre, ayant la certitude que si vous supportez ce qui se passe, c'est que vous l'ignorez.

X Apprenez donc, monsieur, que voire ami est trompé par sa femme, qui est la maîtresse de Gazéol, le comédien de tant de talent que tout Paris aime et applaudit.

M Ce n'est pas d'aujourd'hui que date cette liaison; elle avait commencé avantle mariage de M"" Simonne Jaras ; elle a continué depuis le mariage, et elle continuera encore si vous n'intervenez pas pour la rompre

« Gazéol aime-t-il M*"° Casparis? Nullement. Mais il est flatté dans son amour-propre d'être l'amant d'une femme du monde, qui a une réputation de beauté et dont on parle dans les journaux.

a Je ne dis pas qu'il ne l'ail pas aimée ; mais pour le moment cet amour n'existe plus ; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à voua renseigner sur ses relations.

« J'entre dans ce» détails pour que vous compreniez que la rupture de cette liaison est possible, si vous voulez prendre en main la cause de voire ami, qui mérite vraiment une autre femme.

« Aime-t-elle réellement Gazéol ? Je ne peux répondre à cette question. En tout cas, elle a toujours recherché les comédiens, et on a raconté d'elle autrefois des histoires que vous pourrez facilement vous faire répéter, si vous prenez la peine d'interroger des personnes ayant vécu dans son monde, entre son âge de dix-sept à vingt-deux ans^ C'est peu de temps

après que le bruit de ces histoires a été un peu calmé qu'a commencé sa liïùson avec Gazéol, dont elle a fait la connmssance à Lochon. Écrivez dans cette ville, faites interroger, si vous le pouvez, les maîtres et les domestiques de Y Hôtel d'Anghterre, ils vous en conteront de drôles, et aussi le guide Capdeville. Vous voyez que je précise, et qu'il est facile de contrôler les renseignementsque j'indique. Maintenant elle ne l'aime plus sans doute, car elle ne brille pas par la fidélité, mais elle tient à lui parce qu'elle sait qu'on le lui dispute.

« Et elle y tient si bien qu'elle fera toutes les folies si vous ne l'en empêchez pas : elle sait qu'elle n'a rien à craindre de son mari, qui est sourd et aveugle.

« Vous voilà prévenu ; à vous d'agir, si vous ne voulez point porter la responsabilité de ce qui arrivera. »

Naturellement, cette lettre n'était pas signée ; après l'avoir lue, Blanchon resta atterré.

Il la relut une seconde fois, puis une troisième.

Était-il possible que Simonne eût été la jeune fille que disait cette lettre ?

Alors, comment Casparis n'avait-il rien su ? comment avait-il été trompé ? comment ne s*étail-il trouvé personne avant son mariage pour l'éclairer ?

Mais ce n'était pas du passé qu'il s'agissait

maintenant, c'était du présent, c'était du lendemain.

Une partie de sa nuit s'écoula à agilw cette quesi'um, et deux fois il ralluma sa bougie pour relire encore celle lettre.

Évidemment elle avait été écrite par quelqu'un qui s'intéressait à Gazéol, « le comédien de tant de talent que le monde aime et applaudit » ; et qui pouvait s'intéresser à Gazéol si ce n'est une femme, une de ses maîtresses : Raphaélle, Rosa Glady ou une inconnue ?

Une femme seule avait pu parler de Simonne avec cette méchanceté et cette perfidie, — une rivale à coup sur, inspirée par la jalousie et la haine, qui cherchait à se tromper elle-même en niant l'amour de Gazéol pour Simonne, et qui, ne réus^ssant pas cependant à rompre cette liaison, appelait qui elle pouvait à son secours, demandant aux autres de faire ce qu'elle ne pouvait obtenir elle-même.

Si c'était quelque chose de voir à peu pr6s d'où partait le coup, ce n'était pas tout; il fallait le parer, en ce sens au moins qu'il ne put pas atteindre Casparis.

Blanchon se leva le matin sans avoir rien trouvé de satisfaisant et de sûr.

Alors il se décida à partir tout de suite pour Audilly^, afin de voir Falco, e( de lui soumettre son inquiétude : les circonstances ne permettaient plus la réserve et la discrétion : il fallait agir, et la respoi:-

sabilité de son intervention ou de si non. intervention était trop lourde pour qu'il s'en chargeât seul; le moment était venu oij il fallait quand même « demander à Falco ».

— J'allais chez loi, dit Falco en le voyant entrer.

— Ah!

— Pour le communiquer une lettre que j'ai reçue hier soir.

— C'est aussi pour te communiquer une lettre que je suis venu.

— ■ Une lettre concernant Casparis?

— Justement.

Et Falco tendit sa lettre à Blanchon, tandis que celui-ci lui tendait la sienne.

(1 C'est parce que l'amitié qui vous unit à M. Casparis est connue de tout le monde que je vous écris c:!tte lettre... »

C'était la même qui, à deux exemplaires, avait été écrite à Blanchon et Falco.

— Que faire? dit Falco.

— C'est ce que je viens te demander.

— Je n'ai pensé qu'à cela cette nuit.

— El moi je n'en ai pas dormi.

Il se regardèrent s 'interrogeant des yeux.

— En as-tu parlé à quelqu'un? demanda Blanchon, pensant à M""' Arbelet.

— Non ; mais quand j'en aurais parlé, cela n'au-

rail pas d'imporlance ; c'est simplement odieux ; personne n'ajouterait foi à ces infamies.

Blanchon secoua la tête.

— Elles sont vraies par malheur.

Et il raconta ce qu'il savait.

— Quelle brave fille que Pompon ! dit Falco ; maïs notre pauvre Casparis ?

— C'est à lui que nous devons penser ; que pouvons-nous ? Faut-il agir auprès de Simonne ?

Ce fut sur celte question que la discussion s'engagea et se continua toute la journée en se promenant dans la forêt; car le temps n'était plus où Falco était heureux de voir ses amis arriver pour déjeuner; maintenant il pouvait les conduire au restaurant et il avait mené Blanchon au Château de la chasse.

Pendant ce déjeuner et après, il ne fut question que de Simonne et des moyens à prendre pour l'amener à rompre avec Gazéol.

Mais la discussion fut longue sur le point de savoir auprès de qui ils devaient agir.

Auprès de celle qui avait écrit? Cela n'avait pas grand 'chance de succès; et puis il fallait la trouvei-, et toutes : Haphaelle, la petite Rosa ou une autre nieraient sûrement.

Auprès de Simonne? Comment compter sur elle, après ce que Blanchon lui avait dit et ce qu'elle lui avait répondu?

Auprès de Gazéol? Èlail-ce possible? étail-ce ligne ?

Enfin, il fut décidé que ce serait auprès de >imonne, mais senlemeDl après avoir en mains l'âutres armes que ces lettres anonymes qui pussent 'iotiniider. Pour cela, il fallait remonter dans son mssé ; voir ce qu'avait été sa vie avant son mariage, ion seulement à Paris, mais encweà Luchon.

Justement Falco devait faire un voyage dans les Pyrénées; il se cbai^raitde cette enquête à Luebon, ;t ce serait seulement quand ils auraient un dossier qu'ils parleraient.

— Quittez Gazéol , conduisez- vous en femme lonnète ou nous disons tout à Cabris !

Le plan auquel s'étaient arrêtés Blanchon et Falco était peut-être le meilleur qu'ils pussent adopter; cependant il présentait des incoavénieDts qu'ils avaient d'ailleurs parfaitement pressentis, et dont le plus grave se trouvait dans le temps qu'il exigeait pour être mis à exécution.

Des dangers de toutes sortes pourraient surgir : Simonne pouvait commettre quelque maladresse qui la perdrait; on pouvait adresser une dénonciation à Casparis lui-même.

Ils devaient donc se hâter.

Malheureusement ils n'étaient guère aptes ni l'un ni l'autre à faire cette enquête, qui en théorie leur avait paru plus facile qu'elle ne l'était en réalité.

Aussi, voyant que leurs rech^*ches k Paris n'avançaient que lentement et sans résultats certains, Falco s'était-il décidé à partir plus tôt qu'il ne l'avait arrêté pour les P}Ténée8;en somme, ce qui était l'essentiel, c'était l'histoire de la liaison de Simonne avecGazéol

el puisque c'était à Luchon qu'avait commencé cette liaison, c'était là qu'il fallait l'étudier.

Il était parti.

Mais tout cela avait pris du temps, et une des hypothèses dont ils avaient eu l'idée, mais sans la croire immédiate ni même bien probable, s'était réalisée; une dénonciation avait été adressée à Casparis lui-même.

Un matin, avec les lettres qu'on lui apporta, il en trouva une dont l'écriture ne lui était pas connue ; il la mil de côté et ne l'ouwit qu'après celles qui l'intéressaient : elle ne contenait que quelques lignes.

D'un coup d'oeil il les lut :

M Une personne qui vous admire autant qu'elle vous estime croit devoir vous avertir que votre femme vous trompe : ne dites rien, ne montrez pas vos soupçons, mais ouvrez les yeux el vous verrez ; si vous la suivez quand elle va à Paris, vous serez fixé sur votre déshonneur, que vous êtes le seul à ne pas connaître. »

C'est un lieu commun que l'honnête homme qui reçoit une lettre anonyme ne peut pas en être affecté, el qu'il doit la rejeter avec mépris.

Cependant dans la réalité, ce n'est point ainsi que les choses se passent, et rares, très rares sont les honnêtes gens qu'une lettre anonyme n'écrase pas

ou ne jette pas dans un accès de désespoir, selon leur tempérament ou leur état.

Tout d'abord, Casparis n'avait pas compris, et il avait regardé l'enveloppe de cette lettre pour voir si elle lui était bien adressée : c'était bien son nom : « Monsieur Georges Casparis, à Clichy-en-rAunoîs, par Livry (Seine-et-Oise). » Elle était bien pour lui. La femme qui trompait son mari, c'était Simonne. Le mari dont le déshonneur était connu de tous, c'était bien lui.

Alors ce fut un mouvement de fureur qui l'emporta, de rage, de folie, mais non de douleur réelle, car ces mensonges odieux ne l'atteignaient ni dans son amour, ni dans sa foi.

Ouand un peu de calme se fit dans son esprit, et qu'il put examiner qui avait écrit cette lettre, il n'eut pas un moment d'hésitation, c'était, ce ne pouvait être que Gazéol qui se vengeait ainsi.

Et aussitôt que cette idée se fut présentée à lui, la colère et l'indignation cédèrent la place au dégoût ! Quel misérable.

Et il se dit qu'il ne devait plus penser à cette lettre.

Cependant, après l'avoir déchirée et s'être rerais au travail, il y pensa encore.

11 y pensa surtout lorsque Simonne vint lui annoncer qu'elle parUiit pour Paris.

— Comment tu vas à Paris aujourd'hui î s'écria- 1-il involontairement en l'examiDanl.

— Mais sans doute.

— Pourquoi donc?

C'était la première fois qu'il lui posait une pareille question; celait elle ordinairement qui disait ce qu'elle voulait faire ou ce qu'elle avait &it. Ce n'était pas lui qui le demandait.

A son tour elle le regarda.

Il baissa les yeux, honteux et malheureux.

— Tu me le raconteras quand tu rentreras, dit-il. Et tendrement ïl l'embrassa.

Puis, comme elle voulait entrer dans des explications, il la mit à la porte.

— Je ne veux pas, dit-il, tu croirais que je t'interroge.

Et ce fut avec honte qu'il reconnut qu'il avait eu précisément la pensée de l'interroger, poussé par cette lettre infâme.

Bien entendu, il ne lui en parla pas, et même il redoubla de confiance, comme un homme qui a une mauvaise pensée à se faire pardonner.

Cependant, quoi qu'il se dit, quoi qu'il voulût, sa foi en elle n'était plus la même qu'avant qu'il reçût cette lettre.

Cela était misérable, cela était lâche, il se le disait, il se le répétait, mais enfin cela était ainsi, et tous ses efforts ne pouvaient pas le changer.

Autrefois, jamais la pensée ne lui était venue de contrôler ce qu'elle lui racontait en revenant de Paris; maintenant, c'était avec l'attention d'un juge •d'instruction qu'il suivait les récits qu'elle lui faisait : il comparait les heures, il calculait les distances et, quand tout ne concordait pas, il restait inquiet et malheureux.

Autrefois, jamais il n'avait pris souci de ce que les gens qu'il voyait pouvaient penser de lui ; maintenant il les examinait anxieusement, se demandant si, parmi eux, il y en avait qui le croyaient déshonoré.

Une semaine après la réception de cette lettre, qui l'avait si cruellement tourmenté et qui avait bouleversé sa vie, changé son caractère et son humeur, il en trouva une autre de la même écriture dans son courrier du malin.

Cette fois, ce fut celle-là qu'il prit la première et qu'il décacheta tout de suite ; il eût voulu la rejeter, ne pas même la toucher, mais il n'eut pas la force de résister à l'horrible tentation qui le poussait à lire :

« Puisque vous n'avez pas écouté le premier avertissement qui vous a été donné, vous devez en recevoir un second, et celui-là sera précis, quand vous aurez vu, vous croirez peut-être. La prochaine fois que votre femme sortira seule, suivez-la vous la

verrez entrer à XHôlel de Vienne et d'Vlm, rue de Nancy, derrière la gare de l'Est; montez derrière elle, entrez en même temps qu'elle dans la chambre n° 1 i , et vous voua trouverez face à face avec votre ancien ami Gazéol, son amant. Si cela n'est pas assez, allez rue de Ponthieu, chez Samuel, marchand de chevaux, et si vous vous y prenez bien, celui-ci vous dira que c'est votre femme qui a payé le cheval qu'elle vient de donner à Gazéol ; vous voyez que cet avertissement n'est pas une accusation en l'air. »

Si ce n'était pas une accusation en l'air, à coup sûr c'en était une fausse.

Ce fut son premier cri : sa femme la maîtresse de Gazéol, sa femme le trompant; sa femme, prenant Gazéol pour amant ! c'était de la folie.

Mais, après celte protestation de son amour, le doute s'éleva en lui, faible d'abord, insaisissable ; puis peu à peu il grandit, et bientôt il l'envahit (oui entier, il le domina implacablement.

On n'invente pas des détails d'une telle précision, surtout quand il est facile de les vérifier.

C'était impossible, il ne pouvait pas, il ne voulait pas le croire; tout en lui protestait et se révoltait contre une pareille pensée; son amour, sa conscience, son honnêteté.

Il y eut un moment oii il crut qu'il allait devenir fou, il ne comprenait plus, il ne raisonnait plus; ses

pensées s'agilaient, se heurtaient, tournoyaient dans sa cervelle affolée sans qu'il pût s'arrêter à une seule.

Tout à coup une lueur traversa son esprit comme un éclair sinistre, lui montrant la profondeur de Tablme où il venait d'être précipité.

Si Gazéol était l'amant de Simonne, il n'était pas, il n'avait jamais été celui de Pompon.

Ce n'était pas de la chambre de Pompon que Gazéol sortait, la nuit où il l'avait surpris, c'était de la chambre de Simonne.

Tout s'expliquait ; ce qu'il y avait eu d'obscur el de mystérieux qu'il n'avait pas osé regarder devenait clair et compréhensible, — et la répulsion de Simonne à cette idée de mariage, — ■ et l'effarement de Gazéol, — el l'effroi de Pompon.

Il devait aller à Paris ce jour-là et il s'était habillé dès le matin pour sortir ; il prit son chapeau, et sans prévenir personne il courut à la station.

En arrivant à la gare de l'Est, il monta en voiture et se fit conduire grand train rue Bridaine.

En le voyant entrer dans sa chambre, Pompon recula effrayée.

— Tu m'as trompé, dit-il brusquement et sans autre parole.

Elle ne répondit pas.

— Pourquoi m'as-tu dit qu'il sortait de ta chambre, quand il sortait de celle de. . . ma femme?

— Vous savez f

— Réponds, n'inleiT(^ pas; réponds en toute rtiiicérilé, franchement, loyalement.

— J'ai voulu vous épargner la douleur qui allait vous Irapper.

— ■ Tu savais donc ?

— Je l'avais vu entrer.

— Dis tout.

Elle dît tout, au moins tout ce qu'elle savait.

C'était vrai ! c'était vrai !

Il resta stupide ; car bien qu'affirmatif dans ses paroles, il était plein de doutes au fond du cœur,, se cramponnant encore à l'espérance qu elle allait lui répondre qu'elle ne l'aurait pas trompé; et elle avouait : c'était vrai.

Pompon eût voulu le secourir, le consoler, le relever ; mais que dire ?

Comme il était malheureux !

N'allait-il pas mourir là, devant elle?

Elle vint à. lui lentement, avec précaution, et doucement elle lui posa la main sur l'épaule :

— Monsieur Georges, dit-elle.

Il releva la tête et la regarda.

Puis brusquement, violemment, il sortit de la chambre comme il était entré, et elle resta pétrifiée, n'osant le retenir.

11 avait gardé sa voiture ; .

— Rae de l'Éperon, dil-il à son cocher, vivement.

Blanchon était au travail.

— Toi ! s'écria-t-il en le voyant entrer.

— Lis cela , dit Casparis , lui tendant la lettre anonyme.

Blanchon lut lentement, mot à mol, en homme qui réfléchit.

— Eh bien! après, dit-il, est-ce qu'on s'inquiète des lettres de ce genre ; pas signée !

— Je viens de voir Pompon.

— Ah!

— Elle a avoué sa tromperie.

— Mon pauvre ami !

— Il ne faut pas me plaindre, mais me tendre une main virile ; ma douleur, je n'ai rien à en dire ; ce n'est pas d'elle qu'il s'agit, c'est de mon honneur ; je te le remets ; tu vas aller trouver cet homme; il faut que je le tue !

— Te battre avec lui t

— Je n'ai pas besoin de la constatation de ÏHôlet de Vienne, pas plus que de celle du marchand de chevaux; celle qu'a faite Pompon suffit.

— Tu ne peux pas te battre avec Gazéol.

— Et pourquoi donc ?

Blanchon ne se laissa pas entraîner.

Avant de répondre, il se recueillit, il réfléchit, et^ d'un coup d'oeil sûr, il analysa la situation.

Tout ce qu'il dirait de Gazéol n'aurait aucun elïet sur Casparis dans l'élat où celui-ci se trouvait ; c'était la rage, la fureur folle qui le poussaient; ce n'était donc pas de Gazéol qu'il fallait parler, c'était de Sim onne, et il devait le faire sans reculer devant rien.

— C'est parce que Gazéol t'a pris ta femme que tu veux le luer , dit-il; c'est parce qu'il t'a trahi !

— Que veux-tu dire?

Blanchon, sans répondre, alla à un secrétaire qui occupait un coin de son atelier, et, l'ayant ouvert, il en tira la dernière lettre anonyme qu'il avait reçue ; à la vérité, c'était un remède héroïque, désespéré, mais enfin ce pouvait être un remède.

— Lis cela, dit-il, et lu feras ensuite la part de chacun.

Il n'y avait plus de ménagements à garder, semblait-il ; mieux Casparis connaîtrait sa femme, plus il la mépriserait, et plus le mépris serait grand, plus sûrement, plus promptement il tuerait l'amour.

Casparis lisait, et le papier dans sa main tremblait, comme la feuille sur la branche secouée par la tempête.

Comme d allait arriver au bout de cette lettre, Blanchon lui en tendit une autre :

— Ceile-ci est de Falco, dît-il, qui a été à Luchon

pour contrôler ces accusations et elle les confirme : je viens de la recevoir .

— ■ "Mais c'est elle qu'il faut tuer, s'écria Casparis après avoir lu tant bien que mal.

— Ni elle ni lui ; un homme comme toi ne se bat pas avec un Gâzéol ; ÎI ne tue pas sa femme, si misérable qu'elle soit, et justement parce qu'elle est misérable.

Casparis fît un pas vers la porte, mais Blancbon se jetant sur lui le prit dans ses bras.

— Tu ne partiras pas, lu m'entendras, tu m'obéiras; la douleur, la fureur te rendent fou; c'est à moi de penser et d'agir pour loi ; tu m'as remis ton honneur.

— Et que veux-tu?

— Rien que ce que la loi t'accorde ; elle sera plus cruellement punie par la loi qu'elle ne le serait par toi ; tu ne dois même pas la revoir.

Casparis se laissa aller sur un fauteuil, écrasé, anéanti.

^>aî-fe

,it SIX se-

que Cas-

is.

Pendant les premières semaines qui avaient suivi

ce départ, Blanchon avait reçu de lui des nouvelles

assez régulièrement ; quelquefois de courtes lettres,

le plus souvent une simple dépêche.

Mais enfin c'était assez pour qu'on pût l'accompagner et savoir où il était.

Tout d'abord, il s'était rendu en Hollande, puis il

élait passé en Anglelerre, puis il était revenu en'Belgique, et de là, d'une traite, il avait été en Italie par la Suisse, ne pouvant assurément rester nulle part et tourmenté, à coup sûr, emporté par une furieuse agitation.

Cependant Blanchon avait pu quelquefois lui répondre et le tenir au courant de la marche suivie par la demande en séparation de corps qui devait être jugée sans plaidoiries, Simonne ayant accepté les conditions les plus dures, pour qu'une enquête n'eût pas lieu et que les journaux ne pussent pas publier les dépositions des témoins, ni celle du propriétaire et des domestiques de Y Hôtel de Vienne, ni celle de Samuel, le marchand de chevaux, ni toutes celles dont l'avoué de son mari l'avait menacée.

Mais depuis une quinzaine de jours Blanchon n'avait reçu ni lettres ni dépêches, et il commençait à être assez inquiet, quand il lui arriva une lettre datée de Naples, qui lui montra que ses inquiétudes et ses appréhensions n'étaient que trop fondées.

Elle n'était pas de Casparis lui-même, mais du médecin qui soignait celui-ci :

« J'ai l'honneur de vous prévenir que votre ami, M. Georges Casparis, est gravement malade à Naples, d'une méningite aiguë.

« Depuis trois jours, un délire bruyant et furieux s'est déclaré, accompagné d'hallucinations, d'illu-

sionsel d'impulsions Iocomotrices;iepoulsestàliO, le thermomètre s'élève au-dessus de 40° et ne baisse pas le matin; il y a contracture bilatérale.

« Vous voyez que c'est là un état des plus inquiétants, il est de mon devoir de vous en prévenir spontanément, puisque mon malade est incapable de le faire.

(c M. Casparis est arrivé à Naples, déjà malade, et sous le coup d'une excitation cérébrale des plus violentes ; le maltrederbôtel dans lequel ilétait descendu l'a fait transporter dans une villa du Vomero, — la villa du Belvédère, strada di Belvédère, où il est établi dans les meilleures conditions.

« Soyez assuré que les soins ne lui manqueront pas; cependant, peut-être serait-il bon qu'il eût auprès de lut quelqu'un de sa famille.

« Recevez, monsieur...

« D' Basalta. »

De famille, Casparis n'en avait plus; mais il avait des amis dévoués, et c'était à eux d'aller à son secours.

Blancbon courut chez Pompon.

— Casparis est malade à Naples, je pars pour le soigner, veux-tu venir avec moi ?

Pompon eut une défaillance, mais non une hésitation; elle était prête.

Malheureusement ils ne pouvaient pas se mettre

en route aussitôt, il leur fallait attendre l' express du soir.

La journée fui employée à envoyer une dépêche au docteur Basalta et à attendre la réponse.

El aussi à consulter un médecin en qui Blanchon avait conliance et qui étail de ses amis, car celte lettre du docteur Basalta n'était pas claire pour lui ; il y avait trop de mois de métier, un langage trop technique.

L'avis du médecin de Paris fut la confirmation de ce que disait le médecin de Naples : l'état était des plus inquiétants, et plusieurs symptômes, le délire furieux, la contracture bilatérale, l'impulsibn locomotrice pouvaient inspirer des craintes sérieuses; il était donc bon de partir au plus vite; en tout cas, la lettre de ce médecin ilaUen pouvait, dans une certaine mesure, donner confiance en lui; c'était un homme qui certainement connaissait son métier.

Sa réponse à la dépêche de Blanchon arriva dans l'après-midi :

a Même état, mais pas d'aggravalion... »

Arriveraient-ils en lemps ?

C elait la terrible question qu'ils se posaient chacun de son côté, mais sans oser la formuler franchement ni l'un ni Tautre, et qui les tenait éveillés, enfiévrés d'inquiétude.

— Dors donc, disait Blanchon à Pompon, tu auras besoin de toutes tes forces en arrivant.

— J'en aurai.

— ' Tu en auras davantage si tu les ménages ; dors.

Blanchon avait échelonné les dépêches d'après les heures de leur arrivée dans deux ou trois villes, de manière à en trouver à Turin, à Florence et à Rome, à mesure qu'ils avançaient. Mais quelle angoisse d'une station à l'autre ! Qu'allait dire la dépêche attendue !

c Toujours même état. »

Ce fut sur ce mot qu'ils quittèrent Rome, dont ils ne virent que la gare, passant au plus vited'un train dans l'autre.

Encore sept heures ; ce furent les plus longues de ce long voyage, les plus exaspérantes.

Descendus dans la gare de Naples, ils prirent une voiture; mais Blanchon ne savait pas mieux que Pompon où se trouvait le Vomero, qui est un faubourg de Naples situé tout au haut de la colline de Chiaja, et où l'on n'arrive que par des rues escarpées qui contournent le château Saint-Elme. Cette montée fut éternelle pour leur attente.

- — Presto, presto, disait Blanchon, qui ne savait pas l'italien.

Le cocher se retournait, les regardait en souriant,

répondait toutes sortes de choses qu'il ne comprenait pas, avec des gesticulations violentes ; mais il n'en allait pas plus vite, ce qui d'ailleurs était à peu près impossible ; enfin la côte fut gravie et la voiture roula rapidement entre des murs qui enclosaient des jardins.

Tout à coup elle s'arrêta devant une grille qui laissaitvoir une villa rose à volets verts au milieu d'un jardin. Blanchon fut obligé de courir pour rejoindre Pompon qui avait sauté à bas de la voilure. Un domestique était venu àu-devani d'eux; Blanchon l'interrogea vivement, mais en français, et le domestique répondit en italien.

Mais si le domestique n'avait pas compris leurs paroles, il avait deviné qui ils étaient; les précédant, il les conduisit au premier étage et leur ouvrit une porte.

C'était celle d'une vaste chambre que deux fenêtres ouvertes éclairaient, du côté du midi. Casparis était étendu sur le lit, serré dans une camisole de force qui cachait ses bras; au-dessus de sa tête, dont les cheveux avaient été coupés ras, un seau lui laissait tomber de l'eau goutte à goutte sur le crâne au moyen d'un fil épais le long duquel le liquide .coulait.

Pompon poussa un cri, mais il ne bougea pas ; il ne tourna même pas vers elle ses yeux ouverts qui louchaient. Évidemment il ne voyait pas, il n'entendait pas..

Elle regarda Blanchon désespérément, le visage baigné de larmes-

— Je vais envoyer chercher le médecin ! répondit celui-ci ne sachant que dire et les yeux pleins de larmes.

Mais le garde-malade comprenait à peu près le ii'ançais, car se levant de la place qu'il occupait auprès du lit, il alla mettre son doigt sur la pendule à six heures, ce qui signifiait clairement que le médecin devait venir à ce moment ; et il n'y avait plus que quinze minutes avant six heures.

Us purent alors regarder comment Casparis était installé : aussi bien que possible dans cette grande chambre; par les fenêtres arrivaient l'air frais et le bruit de ta mer,et en face de soi onavait le plus beau paysage du monde ; à ses pieds la ville de Naples avec ses toits, ses monuments, ses navires dans le port ; sur le côté à gauche mie ceinture de montagnes qui couronnait le Vésuve fumant, et dont les pentes descendaient jusqu'à la ligne bleuedes eaux qui frangeait de son écume blanche une série de villages : Portici, Herculanum, Terre del Greco, et tout au loin dans une verdure bleuâtre Castellamare, Sorrente etCapri.

Mais ce n'était pas cette vue que Pompon regardait ; c'était les aiguilles de la pendule qu'elle suivait, sans les voir marcher.

Enfin un bruit de pas retentit dans le vestibule, la

porte s'ouvrit et ils virent entrer un homme jeune encore, à la tenue grave, mais avec des grâces cependant, le docteur Baaalta.

— Est-il donc perdu ? s'écria Pompon.

Alors, dans un excellent français, mais lentement, comme un homme qui cherche ses mots avant de parler, le médecin expliqua la situation de son malade : il n'était pas perdu, mais il n'était pas non plus sauvé; le cas était très grave ; cependant, ce qui pouvait donner de l'espérance, c'était que la marche des accidents avait été régulière et qu'il n'y avait point eu de symptômes comateux.

— Heureusement, dît-il, le traitement a été dès le début énergique et rapide ; vos soins feront le reste.

— Alors nous le sauverons I s'écria Pompon passionnément; dites-nous, monsieur, expUqueznous ce que nous devons faire.

Longuement, minutieusement il leur donna ses explications.

Mais il y avait une chose qui désespérait Pompon; c'était cette camisole de force; ne pouvait-on pas la lui enlever?

— Ce serait une grave re^onsabilité à prendre et que je n'ai pu mettre à la charge de ceux qui le veillent, car, outre qu'il pourrait vouloir se jeter par la fenêtre, l'irrigation de l'eau ne serait plus continue ; il faudrait la remplacer par des apphcations

de glace dans une vessie sur la tête qui devraient être surveillées soigneusement car, la glace venant à fondre, l'eau de fusion s échaufferait et produirait un danger ; nous verrons plus tard. Je reviendrai demain matin.

Blanchon voulut rester avec Pompon; mais, quand la nuit fut venue, elle l'engageaàaller dormir dans la chambre voisine, lui promettant de l'appeler au besoin; d'ailleurs, en laissant la porte ouverte, U entendrait bien s'il devait venir à son secours.

Blanchon résista un moment, car son amitié voulait prendre sa part de ces soins ; il n'était pas venu à Naples pour dormir.

Et il lui fit toutes les observations qu'il crut propres à la toucher :

— Cela pouvait être dangereux. Elle pouvait s'endoi-mir. ,

— Oh ! non ! s'écria-t-elle.

, Et puis elle devait ménager ses forces ; ce n'était pas d'une seule nuit qu'il s'agissait.

■ Enfin lôut ce qu'un homme sage pouvait trouver dans son expérience de la vie.

Elle ne répliqua pas; mais, pendantqu'ii parlait, elle le regarda, et à la longue ce regard devint â éloquent que Blanchon s'arrêta ému et convaincu : avec ses yeux elle avait plus fait que lui avec toutes ses paroles.

— Oui, dit-il, c'est toi qui as rai^n; reste,; ma

petite Pompon, veilIe-le, soigne-le, il est à toi plus qu'à personne.

£t il passa dans sa chambre.

Mais presque aussitôt il revint près d'elle.

— Surtout, si tu as besoin de moi, n'hésite pas à me réveiller, dit-il ; tu sais bien que moi aussi je l'aime.

— Oh I monsieur Blanchon.

— Ne te laisse pas aller au désespoir : puisque nous sommes arrivés à temps, tout n'est pas perdu.

Elle était de celles qui croient aux pressentiments.

— Vous ne le sentez pas perdu ? demanda-t-elle anxieusement en le dévorant des yeux.

— Non, à couft sûr.

Et cette fois il sortit pour ne plus revenir.

Lorsque Blanchon fut entré dans sa chambre, elle s'installa doucement auprès du lit de Casparis, dans un fauteuil, de manière à le voir bien en face.

Gomme il était changé, amaigri, dévasté ; couché immobile sur le dos, la tête renversée en arrière, il ne dormait pas cependant ; ses yeux restaient ouverts, brillants et animés ; de temps en temps il grinçait des dents, et alors l'expression sàrdonique et les contractions de son visage augmentaient en même temps que ses pupilles se rétrécissaient; il ne p>arlait pas, bien que ses lèvres fussent agitées spasmodiquement.

Hélas 1 serait-il possible de le rappeler à la vie et

lui rendre jamais la sanlé ? Cette misérable créatm'e ne l'avait-elle pas tué ?

Depuis plusieurs heures, elle agitait cette question lorsqu'il parut s'assoupir.

Ses yeux s'étaient clos et sa respiration s'était

Dormait-il?

Elle n'osa pas se lever pour s'en assurer, et elle écoula, ne le quittant pas des yeux.

Tout à coup il remua brusquement, puis violemment il s'assit sur son séant; quelques sons à peine articulés s'échappèrent de ses lèvres tremblantes; ses yeux s'étaient ouverts.

Elle s'était approchée de son li^, mais il ne parut pas la voir.

Il fit un effort comme pour jeter ses bras en avant et se défendre, mais la camisole de force le retint. . — Ne m'écrase pas, dit-il en bégayant et d'un ton élevé.

Pompon se demanda si c'était à elle qu'il s'adressait, mais elle comprit bien vite qu'il parlait à un fantôme qu'il croyait voir :

— Ne le penche pas ainsi sur moi, continua-t-il, tu me glaces de ta froideur, tu m'ètouffes de ton> poids.

Et il s'agita comme pour s'échapper.

— Je t'ai donné la vie et tu m'accables. Non, je ne t'ai pas trahie. Tu es toujours l'œuvre chérie : la

Maternité. Ce n'esl pas vrai, je ne t'ai pas déshonorée. Pourquoi dis-lu cela ? ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai.

Les éclats de sa voix avaient réveillé Blanchou qui était accouru, mais qui, en voyant et en comprenant que c'était un accès de délire, une hallucination, s'était arrêté pour ne plus s'approcher de Pompon que lentement et avec précaution.

Casparis continuait :

— Eve, tu n'es pas juste ; tu as été mon œuvre aimée ; tu es une ingrate comme ta sœur la Maternité,

— Ses statues, murmura Blanchon en passant au chevet du lit.

— II les voit, 4it Pompon, il croit qu'elles veulent l'étouffer.

Il se débattait toujours contre elles, et à la faible lumière de ia lampe baissée, ils le voyaient secouer la camisole de force.

— Ce n'est pas vrai, je ne vous ai pas donné des sœurs indignes de vous ; jamais je n'ai sacrifié l'harmonie de l'ensemble au morceau ; pourquoi me ' reprochez-vous cela? Ce n'est pas juste; j'ai travaillé trop vite, c'est vrai, mais je n'ai pas donné un démenti à mes idées, jamais, jamais !

Use renversa en arrière, mais dans ce mouvement ses yeux rencontrèrent Pompon penchée sur lui, et pour la première fois il parut l'apercevoir ; mais, comme elle allait lui adresser la parole, il la devança

et, en l'entendant, elle comprit qu'il était encore sous l'iniluence d'une hallucination et que celle qu'il Toyait c'était la Pompon en bronze.

— Toi aussi, Pompon I s'était-ll écrié ; oh ! tu seras juste pour moi, toi si bonne, toi si douce, toi si tendre, tu ne m'étoufleras pas. Chasse-les.

Et il tourna vers elle son visage éploré, la suppliant.

— Réponds-lui, dit Blanchon à voix basse.

Elle fit un pas en avant et se penchant tout à fait sur lui :

— C'est pour vous défendre que je suis venue, dit-elle doucement.

— Cela est de toi.

— C'est pour vous sauver.

— Comme toujours; merci, ma petite Pompon; donne-moi la main, approche-la de mes lèvres que je l'embrasse.

Elle avait fait ce qu'il lui demandait; alors il s'appuya sur la main qu'elle lui tendait, et longuement il l'embrassa.

Puis regardant autour de lui :

— Tu les as chassés avec tes beaux yeux de velours; sais-tu qu'elles voulaient m'étouffer, ma mignonne? Tiens, regarde, elles m'avaient Hé les bras; détache-moi.

Elle jeta un coup d'œil à Blanchon, et celui-ci eut un geste d'efTroi.

Elle resta hésilaote.

— Est-ce que tu ne veux pas me détacher? demanda-t-il plaintivement; alors tu n'es donc pas Pompon ?

Elle n'hésita plus, et, prenant dea ciseaux posés sur la table, elle coupa les cordons qui laçaient la camisole par derrière, puis vivement elle la lui retira.

Alors il voulut étendre les mains vers elle comme pour l'embrasser; mais ce mouvement lui fut impossible, la contracture des muscles empêchant l'extension des bras.

— Merci, ma petite Pompon, dit-il, donne ta main, prends la mienne dans la tienne.

Et il se laissa aller sur son lit comme sous l'influence d'une prostration.

Cependant il ne fallait pas oublier la recommandation du médecin, qui avait tant insisté sur le froid à la tête.

Ne pouvant pas lui abandonner la main. Pompon pria Blanchon de mettre de la glace dans une vessie. Puis, quand il la lui eut apportée, elle la posa sur la tête de Casparis de la main gauche, tandis que de la droite elle le tenait toujours.

Alors il parut éprouver un moment de calme, les convulsions de son visage s'effacèrent, ii ferma les yeux, et bientôt sa respiration leur apprit qu'il dormait.

Ils restèrent près de lui : Pompon lui tenant toujours la main; Blanchon allant de temps en temps vider l'eau de la vessie et la remplir de glace fraîche.

Le jour parut ; Gasparis ne s'éveilla point.

De peur de troubler son sommeil, ils n'osaient pas parler, mais du regard ils se disaient leurs craintes

— N'était-ce point là ce coma, c'est-à-dire cet assoupissement terrible dont le médecin avait parlé et qu'il paraissait tant redouter?

Cependant le sommeil de Gasparis n'avait rieu de lourd ; au contraire ; et plus il dormait, plus ses traits s'adoucissaient; son visage crispé reprenait forme humaine.

Le médecin arriva avant qu'il se fût éveillé ; alors Blanchon passa avec lui dans la chambre voisine.

Pompon eût voulu le suivre pour l'interroger, pour entendre ce qu'il allait dire, l'arrêt qu'il allait prononcer, mais elle n'osa pas abandonner la main qu'elle tenait toujours dans la sienne.

Elle écouta; ce fut seulement un murmure confus de voix qui arriva jusqu'à elle, sans rien de distinct.

11 fallait qu'elle attendit.

Cependant, comme la conférence entre le médecin el Blanchon se prolongeait, Gasparis, qui avait jusque-là dormi avec calme, s'agita sur sa couche et se retourna.

Dans ce mouvement il abandonna la main de Pompon.

Aussitôt elle se leva pour rejoindre le médecin.

Mais, à ce moment même, celui-ci rentra avec Blanchon dans la chambre, et le bruit de leurs pas éveilla Casparis tout à fait.

Avec effarement il regarda autour de lui : Pompon d'abord longuement, puis Blancbon, puis le médecin; alors il revint à Pompon, qui s'était vivement pencbée et, lui prenant la main, il la serra à plusieurs reprises comme s'il la tâtait.

— Pompon! murmura-l-il sans bégayer, est-ce toi vraiment ?

. Et il la regarda, ne louchant presque plus. Puis, tournant les yeux vers Blanchon I

— Et toi aussi, Blanchon I

Blanchon lui sourit affectueusement sans oser répondre.

■ — Est-ce que vous arrivez? demanda Casparis; est-ce que vous étiez là cette nuil?

Pompon et Blanchon se regardèrent.

— Bépondez, dit le médecin.

— Oui, dit Pompon, nous sommes arrivés hier soir.

— Hier sou* ! Je dormais. Attendez donc. Est-ce que tu ne m'as pas parlé cette nuit?

Il leva sa main et la posa sur ses lèvres :

— Tu as mis ta main sur mes lèvres, je me souviens.

— Nevous fatiguez pas, ditle médecin; vousavez eu une crise, maïs Dieu merci I elle est traversée, et je crois qu'elle vous aura été salutaire : voulez-vous permettre que je vous examine ?

Et, lui prenant le bras, il lui lâta le pouls en comptant.

— Bon, dit-il, le pouls a diminué; c'est parfait, cela.

Et il lui introduisit un thermomètre sous l'aisselle.

— Voilà qui est encore mieux, trente-neuf degrés seulement ; vos amis vous ont guéri ; je n'ai plus rien à faire ici ; je n'ai qu'à les laisser continuer.

— Oh ! monsieur ! s'écria Pompon.

Le médecin se mit à sourire :

— Oh I je viendrai néanmoins, dit-il, quand ce ne serait que pour voir.

Cependant ce n'était pas la guérison, mais, au moins, c'était une amélioration très grande qui se continua et s'affirma chaque jour.

C'était Blanchon qui restait près de lui le jour, et c'était Pompon qui le veillait la nuit; car, à la longue, elle avait été domptée par le sommeil ; et, bien qu'elle eût voulu ne le quitter jamais, elle avait dû obéir au médecin et à Casparis lui-même, qui l'avait obligée à se coucher cinqou six heures dans la journée.

Elle eût mieux aimé les passer près de lui ces heures de la journée ; car alors, comme il ne dormait point, elle eût pu lui parler, le regarder à son aise; mais elle n'avait pas dû écouter son désir; elle était là pour lui, non pour elle, et la nuit elle pouvait lui être plus utile que le jour.

Deux semaines après leur arrivée à Naples, le

mieux ayant suivi une marche régulière, le médecin permit de courtes promenades en voiture qui, do jour en jour, s'allongèrent.

Une calèche découverte, toute éblouissante de cuivres brillants, venait les attendre à la porte de la villa, et ils montaient tous les trois en voilure, Pompon à côté de Casparis pour lui tenir un pa-

rasol au-dessus de la têle, et Blanchon leur faisant face.

Alors, ou bien ils descendaient à Napies par la strada dell'Infrascata, qui avait paru à Blanchon et à Pompon si longue à monter lorsqu'ils étaient arrivés.

Ou bien, entrant tout de suite en pleine campagne, ils s'en allaient dans les Champs-Pklégréens, au lac Agnano, à la grotte du Chien, à Pouzzolles, au cap Misène.

Et c'étaient de longues explications historiques de la part de Blanchon, qui passait ses matinées, le nez fourré dans les livres, à chercher ce qu'il devait voir, et ses soirées à contrôler ce qu'il avait vu.

Pour Casparis et Pompon, ils l' écoutaient ou ne l'écoutaient point, selon leur disposition du moment, aimant mieux bien souvent regarder la mer et la campagne, ou bien ne regardant rien du tout, mais se souriant.

Quant c'était le paysage qui les distrayait, Blanchon se fâchait; mais, quand ils se regardaient sans l'écouter, il continuait ses discours, souriant luimême intérieurement et se réjouissant.

Evidemment Casparis voyait Pompon avec d'autres yeui qu'autrefois; cela était sensible dans tous les regards doux et troublés qu'il attachait sur elle, dans la tendresse de sa voix, dans la façon dont il lui

prenait et lui retenait la main. El c'était là pour Blanchon un sujet d'espérance et de satisfaction : Casparis ne serait guéri que quand il aimerait Pompon; et cette brave petite Pompon ne pouvait être heureuse que quand elle serait aimée de Casparis. N'avail-elle pas bien gagné ce bonheur? Et Caspai-is n'avait-il pas été assez malheureux pour mériter enfin une femme bonne et fendre, dévouée, fidèle, qui lui fit oublier celle qui l'avait amené dans les bras de la mort. Il avait besoin d'être consolé, d'être aimé. Celait un naufragé, un désespéré.

A mesure que Casparis recouvra ses forces, ils allongèrent leurs promenades et les dirigèrent sur les fiancs du Vésuve et du côté de Caslellamare.

Comme le temps était beau, ils firent aussi de longues promenades en mer, dans ces barques à quatre rameurs qu'on trouve partout sur ces rivages.

Jamais Casparis n'avait parlé du passé devant Pompon, mais, seul avec Blanchon, il l'en avait quelquefois entretenu, quoique toujours brièvement et sans jamais prononcer le nom de Simonne ; il y avait surtout quelques détails qu'il avait voulu connaître, notamment tout ce qui se rapportait à ces lettres, et . Blanchon lui avait appris ce qu'il savait, c'est-à-dire qu'on croyait qu'elles avaient été écrites par Raphaëlle, la maîtresse de Gazéol ; les premières ménageant Gazéol qu'elle espérait alors ramener à elle,

[ui la faisait agir; la dernière le dénonçant pour

'engerde lui, alors qu'il l'avait abandonnée tout

liais si Gasparis ne parlait point du passé devant

npon, c'est-à-dire de sa vie de mariage, par

tre il parlait souvent et longuement de l'avenir,

ce qu'il voulait, de ce qu'il ferait en rentrant à

■is.

îieii que sa fortune eût été fortement ébréchée par

aze mois de mariage, il n'était pas tout à fait

lé ; il pouvait garder sa maison et y vivre con-

ablement ; d'ailleurs, il travaillerait. Ce serait

r ancienne existence qu'ils reprendraient dans

e maison, avec Pompon, Blanehon, Falco, et

si Nicolas et Justine, qui ne demanderaient pas

!ux bien sûr que de revenir à son service.

}uelle joie pour Pompon que ces projets d'avenir :

re près de lui, comme autrefois; le voir sans

ic, l'entendre, respirer le même air, et mainte-

it toujours.

cependant ce n'était pas de sitôt que ce retour à

■is devait avoir lieu; ils resteraient l'hiver en

ietous les trois, et ne rentreraient à Paris qu'au

atemps.

îlanchon n'avait tout d'abord rien répliqué ; mais

iicun point de vue cet arrangement n'était pour

iatisfaire, et il le trouvait mauvais autant pour lui-

même et son travail que pour Casparis et Pompon ; car tant qu'il resterait en tiers enti-e eux, ce qu'il espérait ne se réaliserait pas; il fallait les laisser en tête-à-tête, livrés à eux mêmes.

Quand il trouva Casparis assez bien, il annonça donc son intention de rentrer à Paris, et rien ne put l'y faire renoncer.

— Tu as Pompon, dit-il : tu ne sais pas ce qu'elle vaut, tu ne la connais pas.

— Tu crois?

— Tu la connaîtras mieux quand vous serez seuls. Et puis vous pourrez voyager plus facilement. Tu vas faire son éducation artistique à Rome, Florence, à Venise. Tout ce que je le demande, c'est de bien lui faire comprendre les primitifs à Pise et à Florence.

Et il partit.

Lorsque, après l'avoir quitté au port, où il s'embarqua pour Marseille, Casparis et Pompon remontèrent en voilure au Vomero, ils n'échangèrent pas une seule parole tant que dura le trajet.

Etait-ce donc le chagrin d'être séparés de Blanchon qui leur fermait ainsi les lèvres ?

Oui, jusqu'à un certain point; m^s c'était aussi un autre sentiment, un trouble profond, un embarras mystérieux ; car ce n'était pas seulement en paroles qu'ils se taisaient, c'était encore en regards. .

Ouand ils rentrèrent à la villa, !a nuit était venue.

En arrivant dans la chambre de Casparis, Pompon voulut allumer les bougies, mais il l'en empêcha.

— A quoi bon, dit-il, la lumière nous empêcherait de jouir de cette belle nuit ; viens à la fenêtre : veux-tu ?

Elle s'assit près de lui, en face de lui, et tous deux sans parler, ils restèrent longtemps les yeux fixés sur la mer argentée que frappait la lumière de la lune ; mais sans rien voir.

Les minutes s'écoulèrent ; tout à coup elle sentit qu'il lui prenait la main, et elle frissonna de la tête aux pieds, son cœur s'arrêta :

— Tourne tes yeux vers moi, lui dit-il; regardemoi, ma mignonne : sais-tu pourquoi Blanchon est retourné à Paris ?

Elle ne répondit pas, et même elle baissa les yeux.

— Pour nous laisser libres ; toi de m'entendre ; moi de parler-; libres de nous dire ce qu'il avait deviné depuis longtemps, et que je t'aurais dit déjà si...

Elle était défaillante.

— Et quoi! s'écria-t-il en se penchant vers elle, as-lu donc peur, chère Pompon, de m'entendre te dire que je ['aime?

— Paur ! . . . peur !

Elle glissa de son fauteuil, et tombant à genoux devant lui, elle lui jeta les deux bras autour du cou :

— Oh ! si heureuse I j'en meurs !

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