‹ PomponChapitre 5 sur 6 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

grande ambition de M"" Ar-

elet était d'avoir un salon, et,

force de persévérance, de

oionlé, d'habileté, d'aclivité,

e prodigalité, elle y avait à

eu près réussi.

Celle ambition lui tenait

'autant plus au cœur que ses

deux meilleures amies en avaient un ; pourquoi

n'en aurait-elle pas un aussi? elle les valait bien.

L'une, la duchesse de Villagarcia, bien que por-

tant un nom étranger, était uDe Parisienne pursang qu'un vfîuvage heureux avait faite Espagnole, et qu'un mariage plus heureux encore avait rendue à Paris. Fille d'un peintre de talent el en grande réputation dans le monde des amateurs, elle avait fait beaucoup parler d'elle de seize à vingt-deux ans, et comme son père, qui était veuf, lui laissait prendre toutes les libertés qu'eUe voulait, elle avait acquis, autant par son originalité que par ses aventures, une notoriété tapageuse qui, par cela même qu'elle écartait de cette jeune fille à marier les Parisiens avisés, attirait les étrangers intrépides ou naïfs. Parmi ces élrangerSjS'élaittrouvéunjeune Espagnol riche d'un grandnometd'unebelleforlune,leducdeVilIagarcia, qui justement possédait au plus haut point ces deux qualités : l'inlrépidité et la naïveté. Le jugeant bien el voyant que celui-là était de ceux qui épousent quand même, elle avait joué serré avec lui, et en quelques mois elle l'avait amené au mariage pieds el poings liés. Au bout de six ans elle était veuve, sans enfants, el légataire universelle de son mari. Alors, déménageant complètement son château de l'Estramadure el ne lui laissant que ses murailles, qu'eUe se promettait bien de ne revoir jamais, elle avait rapporté à Paris toute une collection merveilleuse de meubles anciens, de tapisseries, de tapis, d'étoffes, de cuirs, de bronzes, de faïences, d'armes, accumulée pendant des siècles par les Villagarcia,

el elle en avait meublé un pelil hôtel rococo de la rue François I", dont elle avait fait un véritable musée. Le nid bâti, elle l'avait garni. Ses anciens adorateurs, qu'elle n'avait jamais pris que dans un certain milieu brillant et bruyant, étaient restés presque tous ses amis. Invités par elle, ils s'étaient trouvés fiers d'avoir été aimés autrefois par une femme qui maintenant leur faisait honneur et relevait leurs souvenirs de jeunesse, et ils avaient formé un assez gros noyau d'hommes en vue, autour duquel, en usant adroitement de son nom, de sa fortune, de ce qui lui restait de beauté et de ce qu'elle avait acquis d'habileté, elle avait su assez vite en grouper d'autres.

La seconde de ses amies était la marquise de Tbury. Alliée aux familles les plus honorables de la vieille noblesse, M"* de Thury s'était fait une célébrité par le scandale des procès en séparation de corps qu'elle avait soutenus contre son mari. Condamnée par le monde dans lequel elle avait été élevée el où elle avait vécu jusqu'à ce moment, elle n'avait pas courbé la tête. Tout au contraire, elle l'avait relevée pour le défier. Et comme, malgré tout, les jugements qui la flétrissaient n'avaient pu lui enlever ni sa naissance, ni son nom; comme elle était riche, comme elle était belle, comme elle était intelligente, comme elle était aussi habile dans l'art de plaire que peu difficile dans ses relations, elle n'avait eu qu'à descendre de quelques degrés au-

dessous de son ancien monde, pour en trouver un nouveau, heureux de répondre aux avances qu'elle lui faisait.

A son grand regret, M"^ Arbelet n'était ni duchesse ni marquise ; mais, sous d'autres rapports, elle se croyait l'égale de ses honnes amies, et, sous un plus grand nombre, elle sentaitbien, sans aucune vanité et simplement parce que cela était vrai, qu'elle leur était supérieure.

Ce serait une curieuse histoire à écrire que celle de la fondation d'un salon, et qui montrerait ce qu'il faut d'efforts, de complaisances, de négocialions, de prévenances, de calculs, de diplomatie pour arriver à réunir toutes les semaines, à une heure donnée, un certain nombre de personnes appartenant aux diverses catégories de ce qu'on est convenu d'appeler tout Paris.

Mai» ce n'est pas ici le lieu ; il sufîit de dire que ces efforts, ces complaisances, ces négociations, ces calculs, cette diplomatie, M"" Arbelet avait su les mettre en œuvre assez habilement pour se voir tous les jeudis entourée de fidèles qui formaient réellement un salon, c'est-à-dire une réunion de gens qui tous occupaient un rang dans la politique, les arts, la science, la finance, l'industrie, et non pas seulement une collection de bourgeois venus là pour bien dîner ou pour écouter de la musique plus ou moins mauvaise en digérant.

Avec une abnégation assez rare chez une femme jeune encore et qui a des prétentions à plaire, elle n'avait point exclu lesfemmes de ces réunions ; tout au contraire, elle les avait attirées, recherchant les plus jolies et celles qui, par un mérite quelconque, la beauté, l'esprit ou le talent, pouvaient l'aider dans sa tâche et lui amener certaines personnalités que, seule, elle eût été impuissante à appeler ou à retenir.

Bien entendu, les divers éléments qui composaient ces réunions n'étaient pas d'égale valeur, et, dans le nombre, il s'en trouvait qui n'eussent certes pas été reçus dans un milieu moins brillamment, mais plus soigneusement choisi : quelques hommes avaient eu des affaires fôcheuses, quelques femmes des aventures dont le monde avait trop parlé; mais ces hommes avaient un nom, ces femmes étaient belles ou célèbres : c'étaient des étoiles, et cela suffisait pour que M"" Arbelel tinta les avoir; d'eux elle ne prenait que leur éclat ; le reste, elle le leur laissait ; c'était leur affaire, non la sienne, faisant ainsi les parts de chacun ingénieusement.

Bien que M. Arbeletne fùl que pour peu de chose dansée succès, ïl se l'attribuail comme s'il en avait été l'unique auteur ; el c'était vraiment un amusant spectacle que de le voir se gonfler de la gloire des invités de sa femme. Leur célébrité lui appartenait, et par cela seul qu'ilsvenaient chez lui, il la partageait avec eux.

Du moment qu'on avait franchi sa porte, on devenait son bien : on n'était plus un homme de talent ; on était son homme de talent. Jl avait ainsi adopté une formule qui faisait la joie de ceux qui savent voir le comique des choses : « — • Venez donc, cher ami, que je vous présente à mon grand savant. » Et après son grand savant, il vous présentait à son grand poète, à son grand général, à son grand ancien ministre, à son grand futur ministre.

II n'était pas seulement amusantà entendre alors, il l'était aussi à regarder : toute sa petite personne maigriotte se transfigurait; s'il vous présentait à son général, il prenait une attitude martiale, et sa voix flùtée avait de superbes ronflements; si c'était à son poète, l'inspiration enflammait ses yeux et relevait sa tête ; si c'était à son ministre, il prenait une pose d'orateur.

Et cependant sans sa femme il n'eût eu (bien que ce fût un homme intelligent) ni son savant, ni son poète, ni son général, car il eût été incapable de les faire venir chez lui, et, ce qui est autrement difficile, de les faire revenir. .

Si son grand poète était aussi assidu aux réunions du jeudi, c'est qu'à table on faisait une allusion délicate à son dernier poème et qu'on lui adressait des louanges qui chatouillaient son orgueil.

Et ce n'était pas le mari qui trouvait ces allusions et ces louanges, c'était la femme.

Celait la femme qui rappelait adroitement ie souvenir du combat dans lequel le grand général avait acquis sa gloire; — la femme, qui parlait au grand ministre d'hier de ce qu'il avait fait de remarquable pendant son administration; et au grand ministre de demain, du beau rôle qu'il avait à jouer; la femme, qui avait lu le dernier roman du grand romancier, de façon à pouvoir l'admirer en connaissance de cause ; la femme, qui connaissait à fond la biographie du grand savant, et amenait habilement une occasion d'énumérer aussi exactement qu'un catalogue les travaux auxquels il devait sa répuation.

Aussi était-ce pour la femme qu'on venait, et non pour le mari.

Aussi était-ce la femme et non le mari qui se faisait rendre compte de tout dans les lettres, dans les arts, dans la science, dans la politique, de façon à veiller à ce qu'aucune gloire nouvelle ne se levât sur Paris, sans l'attirer aussitôt chez elle.

Quand elle avait commandé son buste S Casparis, elle l'avait bien entendu invité, et celui-ci n'avait pu faire autrement que d'accepter.

Mais à ce moment Casparis n'était qu'un sculpteur comme il y en avait dix à Paris, et dont la réputation n'avait pas assez de célébrité pour faire de lui une étoile.

Il était venu avenue de Messine, cela sufltsail: on l'avait eu.

Et puis ce sculpteur ayant été assez maladroit pour ne pas exposer ce buste au salon, M. et M"' Arbelel, qui tenaient autant l'un que Tautre à cette exposition, avaient été exaspérés contre lui, et il n'avait plus été invité.

Mais l'acclamation publique d'abord, et, peu de temps après, le jury, avaient parlé si haut que l'exaspération de M. et M°' Arbelel n'avait pas résisté à ce vent de popularité, el que Casparis était devenu « mon grand statuaire » .

Non seulement il avait été de nouveau invité, mais en même temps on avait invité Pompon.

Tous les journaux ne pailaient-ils pas d'elle, el n'élail-elle pas, au moins pour quelques jours, une célébrité ?

« Nous comptons sur vous pour jeudi ; on entendra le violon de Pompon, cette jeune négresse extraordinaire qui a posé pour l'admirable statue de Georges Casparis. »

Ceux qui avaient été invités au dtner, et Falco s'était trouvé de ce nombre, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps, avaient eu le plaisir de voir manger cette jeune négresse — ce qu'elle avait fait comme une personne naturelle — proprement et même gaiement.

El ceux qui ii'élaienl venus que pour la soirée l'avaient entendue jouer un air varié de Falco, ce qu'elle avait fait comme une artiste de talent, d'un lalenl original et saisissant.

la mode par son succès, Casparis appartenait de droit au salon de M°" Arbelet, et s'ii avait voulu ■endre aux instances dont on l'entourait, il s'y serait montré régulièrement lorsque, à la rentrée de l'hiver, les réceptions du jeudi avaient été reprises.

Les gens du monde qui n'ont qu'à dépenser le plus agréablement possible leur fortune s'imaginent qu'ils font un grand honneur aux artistes et leur sont agréables en les invitant à partager leurs plaisirs : pour

quelques artistes qui ont le besoin de se donner en représenlalion, cela peut être vrai; mais en réalité, pour le plus grjjnd nombre, ces invitations sont, — refusées, une cause d'ennui ; — acceplécs, une cause de ruine.

Ce n'était pas au moment même où Casparis arrivait à la renommée qu'il allait se laisser absorber par des plaisirs mondains qui, pour lui, n'avaient aucun charme. Pourquoi donnerait-il son temps à ces gens ? Il n'avait pas besoin de la camaraderie des salons pour faire son chemin. Et, lui eût^ïUe été utile, qu'il n'en eût pas voulu. Que lui importait le grand savantou ie grand industriel de M. Arbelet? Ce qu'il rapportait de ces soirées, c'étaient uniquement de mauvaises dispositions pour le travail du lendemain, un esprit distrait, une volonté hésitante, une main paresseuse.

Cependant il n'avait pas pu se dispenser entièrement d'aller de temps à autre avenue de Messine, car M. Arbelet, qui tenait à son grand statuaire, lui avait dépêché Falco.

— Pourquoi ne veux-tu pas venir ?

— Parce que cela ne]m 'amuse pas. Quel plaisir veux-tu que j'aie à voir réunis des gens, intelligents chez eux, mais ridicules en public, et qui n'ont qu'un souci, celui d'attendre que leur personnalité soit mise au premier plan ? Je n'ai eu qu'un moment d'agrément l'autre soir, c'a été quand M. Arbelet

a reproché à son grand romancier de ne pas aller plus souvent dans le monde, et que celui-ci lui a répondu ; — « Qu'y fcrais-je? Si je vais chez des indifférents que je ne connais pas, je n'y vois rien d'intéressant, n'ayant pas le temps de les étudier. Au contraire, si je vais chez des amis que je connais bien, comme chez vous, par exemple, j'y vois toutes sortes de choses ; mais justement parce que je suis chez des amis, je deviens muet. Est-ce que je peux raconter les drames qui se passent dans votre maison, moi, votre ami? » J'avoue que les nez qui se sont alors plongés dans les assiettes m'ont fait rire. Mais ce sont là des instants trop rares qu'il faut acheter trop cher.

Cependant, pournepas peiner Falco, qu'on rendait évidemment responsable de ses absences, il avait consenti à aller avenue de Messine plus souvent qu'il ne laurail voulu.

— Pourquoi vous voit-on si peu? lui avait demandé M"" Arbeiet.

— J'ai à travailler.

— Vous travaillez donc la nuit?

— Non ; la nuit, je dors; mais quand je n'ai pas dormi la nuit, je ne travaille pas le jour ; la vie, pour nous autres artistes, n'est pas une série de fêles; il s'en faut de tout, et c'est pour nous, bien plus que pour les ordres religieux, que les vœux monastiques sont nécessaires.

— Même la chastelé ?

— Surtout la chasteté.

— C'est dommage.

M"* Arbelet était trop Parisienne pour ne pas attendre l'effet d'un mot de ce genre, lorsque le hasard l'amenait sur ses lèvres; elle attendit donc un moment pour voir ce que Casparis répondrait ; puis, comme ii ne disait rien, elle continua :

— Sans ce vœu, qui n'est pas éternel, je l'espère, j'aurais été heureuse de vous faire connaître quelque belle jeune fille qui vous aurait aimé et que vous auriez épousée. Car j'en tiens tout un assortiment, de jeunes fdies, plus charmantes les unes que les autres ; c'est même la spécialité de mon salon : confiance, célérité, discrétion.

Elle se mil à rire ; mais presque aussitôt reprenant le ton sérieux :

— Car enfin, vous vous marierez un jour, n'estce pas?

— Je n'ai jamais pensé à cela.

— II faut y penser, et le plus vile possible ; n'attendez pas, croyez-moi, car à mesure qu'on avance dans la vie, on s'aperçoit qu'il n'y a que sur un étroit intérieur, qu'il n'y a que sur les siens qu'où peut compter; ah! si j'avais des enfants!

Casparis aimait peu M"* Arbelet. D'abord parce qu'elle était la maltresse de son ami, et que nous sommes généralement assez mal disposés pour les

femmes qui aiment nos amis. El puis parce qu'il y avait en elle un manque de naturel, un besoin de se montrer ce qu'elle n'était pas réellement, qui le choquaient. Ce mot, dont l'accent était sincère, le toucha et le rendit plus attentif à ce qu'elle lui disait.

— Laissez-vous faire, continua-t-elle, et le plus vile sera le mieux.

— Encore, pour se marier, faut-il aimer quelqu'un.

— Mais, j'ai justement quelqu'un.

— Oh! mais, s'il en est ainsi, vous me faites peur, madame, car je croyais que noire entrelien était simplement théorique; dès lorsqu'il est pratique, je vous demande de ne pas le pousser plus loin.

— Avant même de connaître celle dont je veux vous parler?

— Justement; car, dans ces conditions, ma retraite ne peut avoir rien de blessant, puisque précisément je me relire devant quelqu'un que je ne connais pas et dont je ne sais même pas le nom, si elle est brune ou blonde.

— : Blonde.

— Jolie ou insignifiante ?

— Idéalement belle.

— Riche ou besogneuse?

— Huit cent mille francs de dot ; et après la mort de la mère, il n'y a plus de père, une assez belle fortune.

— Mais, madame, je ne veux rien entendre.

— Et moi je veux non seulement que vous entendiez, mais encore que vous voyiez; c'est pour cela que je vous prie de venir diner jeudi pfochain avec votre ami Falco; nous aurons M"" Jaras et sa rUle ; ce sera après que vous aurez vu Simone, ce sera après que vous l'aurez entendue, que nous continuerons cet entretien. Jusque-là, je ne vous écoute pas.

— Mais, madame...

— Vous voulez me dire qu'en théorie vous pensez ceci ou cela, que présentement vous n'êtes pas disposé à telle chose. Tout cela ne signifie rien. Quand même vous auriez juré de ne vous marier jamais, je n'attacherais aucune importance à ce serment. Est-ce que précisément le propre de l'amour n'est pas de nous faire oublier nos serments et de nous faire manquer à nos principes? Il n"y aurait qu'une chose qui me toucherait.

— Laquelle?

— Si vous me disiez que vous avez fait ce serment à une femme que vous aimez. Me le ditesvous ?

— Non.

— Eh bien ! alors, ne me dites rien, puisque vous ne pouvez me parler que de ce que vous pensez aujour d'hui, et non de ce que vous éprouverez jeudi prochain.

De quoi se mêlait M"' Arbelel?

S'il voulait se marier, ce ne serait pas à elle assurément qu'il s'adresserait pour la prier de lui choisir une femme, et ce ne serait pas de sa main qu'il en accepterait une. Il y avait même dans celte intervention quelque chose qui le choquait.

Et puis il ne voulait pas se marier, ou plutôt il n'avait jamais pensé au mariage.

Après la morl de sa mère, il avait éprouvé un vide effroyable, un ennui profond, un désenchantement de tout, qui avaient pu un moment lui inspirer l'idée de ne pas rester plongé dans la solitude morne qui l'engourdissait.

Mais maintenant elle n'existait plus, cette solitude.

Oue lui donnerait le mariage t

Une vie d'intérieur?

Mais il l'avait, celte vie ; Pompon n'était-elle pas toujours près de lui, à table, dans son atelier, dans leurs promenades à la campagne, associée à son travail comme à ses plaisirs?

Une femme à aimer?

Une femme qui l'aimerait ?

Il était exigeant en fait d'amour, et sa manière de le comprendre et de le rêver le rendrait peut-être trop difficile pour la réalité.

Que deviendrait-il si, au lieu de l'union- de deux cœurs, de l'accord de deux volontés qui n'en feraient plus qu'une, de l'estime et de la confiance récipro-

ques, du dévouement l'un pour l'autre complet et de tous les instants, de la joie de se rendre mutuellement heureux, de l'amour enfin tel qu'il le voulait, il ne rencontrait qu'une association banale dans la vie commune, ou même l'antipathie et la lutte !

Il était heureux; pourquoi risquerait-il le bonheur certain qui lui était assuré contre l'inconnu ?

Ce fut donc sans beaucoup penser à la belle Simone Jaras qu'il attendit le jeudi.

Cependant lorsque Falco arriva d'Andilly pour donner sa leçon à Pompon, il lui vint à l'idée de l'interroger sur celle qu'il allait voir dans quelques heures.

— M"" Arbelet m'a parlé d'une jeune fille idéalement belle avec qui nous devons dîner, dit-il au moment même où la leçon allait commencer : M"' Jaras; lu la connais?

— Parfaitement, charmante.

— Et sa mère, qu'est-ce ?

— Tu n'as jamais entendu ou lu le nom de M™ Jaras?

— Je crois que oui ; mais, si j'ai des souvenirs à ce propos, ils sont bien confus : Jaras, Jaras. . .

— M""" Jaras a été une chanteuse de grand talent qui a quitté le théâtre, il y a une dizaine d'années, dans tout l'éclat de sa réputation ; elle a eu des succès considérables à Londres et surtout à Saint-Péters-

bourg ; tu as dû à ce moment lire son nom à chaque instant.

— Parfaitement; maintenant je me rappelle; mais j'étais si loin de penser à une chanteuse que je ne trouvais pas.

Une chanteuse! c'était la fdie d'une comédienne qu'on voulait lui donner pour femme. Vraiment, M"' Arbelet était bien bonne.

iquait pas une seule des soirées de M"' Arbelet , c'était rarement qu'il était invité aux

/ dînera. A quoi bon l'attirer par la gourmandise, puisqu'on savait qu'il viendrait quand même?

La place qu'on

erait à la table,

trop étroite, serait mieux occupée par quelqu'un qui n'aurait pas les mêmes raisons de fidélité que lui.

Mais, lorsqu'il était par hasard invité à l'un de

ces dîners hebdomadaires, c'était son habitude d'arriver le premier : on se mettait à table à sept heures et demie; à sept heures précises il se présentait à la porte de l'hôtel de l'avenue de Messine, qui n'était pas encore grande ouverte; ainsi il parvenait à s'assurer quelques instants de têle-à-têle avec M"' Arbelet, quelques minutes qui pour lui valaient des heures.

C'étaient ses grands jours, ceux-là, ceux qui lui payaient ses longues semaines de solitude, et lui faisaient accepter sans se plaindre, en attendant, les furtifs serrements de main, les regards rapides, les quelques mots échangés çà et là des jeudis ordinaires.

Bien qu'en compagnie de Casparis il n'eût pas à espérer ces quelques instants de tête-à-tête, il voulut cependant arriver de bonne heure : au moins il la verrait.

Mais, si M"* Arbelet était toujours prête lorsque Falco arrivait seul, elle se fit attendre quand elle sut que Falco se présentait accompagné de Casparis. Ce n'était pas pour Casparis qu'elle allait négliger quelque chose dans sa toilette.

On les avait introduits dans le grand salon, brillamment éclairé, mais où ne se trouvait encore personne.

— Veux-tu savoir avec qui nous allons diner ce soir? demanda Falco.

— Tu connais à l'avance la liste des convives ?

— Je la lis.

Casparis regarda naïvement autour de lui, comme s'il devait apercevoir cette liste.

Falco se mit à sourire :

— Toi d'abord, dit-il.

— Il me semble que c'est indiqué.

— Ce n'est pas parce que tu es là que je le dis, ce serait trop bôle ; c'est parce qu'il y a dans ce salon quelque chose qui me l'annoncerait, alors même que nous n'arriverions pas ensemble.

— Et ce quelque chose, c'est ?

— Ces deux lampes à réflecteur qui éclairent le buste de 7/1"* Arbelet exactement comme dans une exposition.

En effet, le buste en marbre que Casparis avait fait de M"" -Arbelet, placé sur un socle vis-à-vis la cheminée du salon, se trouvait éclairé par ces lampes, comme si les invités qui allaient venir étaient appelés pour le juger.

— C'est une politesse pour toi, continua Falco, et qui dit que tu es l'étoile de la soirée.

— Mais je ne trouve pas cela de bon goût le moins du monde.

— Maintenant, regarde sur la console; qu'y voistu ?

— Un livre.

— Le titre?

— Des corps gras neutres.

— Le nom de l'autem* ?

— François JulUen, de l'Académie des sciences.

— Cela veut dire que nous allons voir arriver M. François JuUien, le grand chimiste, qui, en

trouvant sur cette console son dernier livre, ne pourra pas ne pas être flatté. Regarde encore.

— Pierre Favas : Œuvres oratoires.

— Remarque que le volume est coupé aussi, et même qu'il y a des pages cornées; nous aurons donc aussi le grand orateur Pierre Favas, qui, à un moment donné, s'approchera bien de cette console, car tous les auteurs ont un œil extraordinaire pour reconnaître de loin leurs volumes. Maintenant, va au piano.

Casparis fil ce que Falco demandait, et, sur un

magnifique piano à queue décoré de peintures dans

le genre Watleau, il prit un cahier de musique et lut:

— Poème symphonique, par Frédéric Jahr.

— Cela veut dire que Se grand pianiste Frédéric Jahr nous jouera ce soir son Poème symphonique.

— El toi ? demanda Casparis.

— Oh ! moi, je ne compte pas aujourd'hui, c'està-dire que ce n'est pas mon jour.

— N'as-tu pas cent fois plus de talent que M. Frédéric Jahr!

— Là n'est pas la question ; que j'en aie plus, que j'en aie moins, peu importe ; Jahr est à la mode, on parle de lui, la soirée doit lui appartenir; quand je serai à la mode, si j'y suis jamais, ce qui du train dont vont les choses pourrait bien ne pas arriver, elle m'appartiendra à mon tour. Pour le moment, je ne suis qu'un original qui vil dans les bois; si ma symphonie la Forêt réussit, celle originalité de vivre dans les bois me sera comptée comme un mérite, tandis que présentement elle ne m'est comptée que comme un ridicule.

N'esl-ce pas tout naturel ?

Ce n'était pas là une parole sincère, car, au fond du cœur, il était cruellement ulcéré de voir que, dans celte maison, chez celle qu'il aimait passionnément, avec une constance qui ne s'était jamais démentie une minute, cette soirée n'était pas pour lui. Toul ce qui faisait du tapage dans Paris passait par ce salon pour s'y faire applaudir et consacrer; et lui, qui eût dû yrégner en maître, trouvait à peine, de temps en temps, le moyen d'y occuper une petite place. Si c'était une profonde blessure pour son orgueil d'artiste, combien en était-ce une plus profonde encore

pour son amour ! Quelle joie de se voir apprécié, eslimé à sa valeur par celle qu'on aime ! Quel applaudissement vaut celui qu'elle donne d'un mot enthousiaste ou d'un sourire tendre ! Mais cette joie n'était pas pour lui. C'était aux indiflërents, aux passants, qu'elle prodiguait ses applaudissements quand ces indi/Tércnts étaient à la mode. Heureux encore quand elle n'exaspérait pas sa blessure par quelque parole de regret : — Ne noua ferez-vous donc jamais quelque chose de ce genre-là ? — ou de comparaison : — Voilà un homme qui a du talent. — Ce genrelà ! il lui eût été si doux qu'elle mît le sien au-dessus de tous les autres ! Il n'avait pas la prétention d'être le seul musicien de son temps; mais enfm il lui eût été si doux aussi qu'elle fit passer son talent avantcelui des autres, sinon parce qu'il leur était supérieur, au moins parce qu'il était le sien, ce qui pour elle eût dû être une raison déterminante. Est-ce qu'elle n'était pas pour lui au-dessus de toutes les femmes? En entrant dans le salon. M"" Arbelet interrompit leur entretien.

— Voilà un empressement de bon augure, dit-elle à Cnsparis en lui tendant la main.

Mais Casparis ne voulut pas qu'elle donnât cette interprétation à leur arrivée :

— J'ai accompagné Falco, dit-il tout simplement. — ■ Je crois que vous continuez à vouloir vous enfermer dans la défensive, répondit-elle en riant; c'est

parfail; ma vicloire n'en sera que plus complète tout à l'heure.

— Quelle défensive ? quelle vicloire ? demanda Falco, qui ne savait rien des projets de M°' Arbelet.

Mais l'arrivée du chimiste François Jullien et de M. Arbelet fit que cette question resta sans réponse.

M"" Arbelet avait maintenant en effet bien autre chose à faire qu'à contenter la curiosité de Falco et à s'occuper de lui : elle avait à présenter l'auteur de Pompon, M. Georges Casparis, le grand statuaire, à l'auteur des Corps gras neutres, M. François Jullien, l'illustre chimiste; à parler des Corps gras neutres à Casparis, de manière à chatouiller l' amourpropre du chimiste ; et à parler de Pompon à M. François Jullien, de façon à flatter l'orgueil du statuaire. Et ce n'était point une petite chose que de passer légèrement des Corps gras à Pompon, et de Pompon aux Corps gras, et de ne pas s'embrouiller dans le bronze et la glycérine.

Puis arrivèrent à leur tour Pierre Favas et Frédéric Jahr ; et alors aux Corps gras et à Pompon, il fallait qu'elle mêlât les Œuvres oratoires du grand orateur et le Poème sympkonique du grand pianiste.

Comment eût-elle pu trouver un mot ou même un regard pour Falco ? .

Car elle était seule dans ce grand salon pour répondre à ses invités, qui formaient cercle autour de

son divan, M. Arbelel se tenant dans ]e petit salon d'entrée pour recevoir les nouveaux arrivants et les amener à sa femme.

Peu à peu Casparis s'était éloigné de ce cercle, et. tandis que Falco, restait le plus près possible de M™ Arbelet, non pour qu'elle lui parlât ou lui sourît, mais pour être près d'elle, pour recevoir en plein l'éclat de son regard, pour entendre la musique de sa voix, il avait été se mettre tout seul dans un coin pour se mêlera l'entretien des auteurs des Corps gras et du Poème symphonigae.

Comme il restait là, un bruissement d'étofles se fit entendre, et il vil paraître au bras de M. Arbelet une femme de quarante à quarante-cinq ans, en toilette de gala, extrêmement décolletée, avec des diamants magnifiques dans la coiffure, sur les épaules, au corsage et aux bras, suivie d'une jeune fille en blanc et toute simple, aux grands yeux sombres veloutés.

Sans doute c'était M""" Jaras et sa fille Simonne.

11 ne se trompait pas, car, presque aussitôt, M"" Arbelet lui fil un signe pour l'appeler près d'eUe.

— Arrivez donc, dit-elle, que je vous présente à M™ Jaras et à ma belle Simonne.

Et la présentation se fit en règle , mais un peu longuement, car M""" Arbelel insista sur les

œuvres de son statuaire : Eve endormie, l'admirable Pompon et son buste.

Mais M."" Jaras et sa fille ne connaissaient ni VÈve endormie, ni Pompon, car, au moment de l'exposition, elles étaient en Bretagne dans les terres de la marquise de Gouessant, la fille atnée de M™* Jaras.

Le mot « les terres » fut dil sans trop de prétention, mais cependant avec intention ; et il en fut de même pour le titre, « marquise de Gouessant n.

Elles étaient désolées d'avoir manqué cette exposition si remarquable, Simonne surtout, qui aimait passionnément la sculpture, pour elle le premier des arts.

— Mais ce qui vous a été impossible au momenl de l'exposition, dit M"" Arbelet, serait facile maintenant. Cette statue est dans votre atelier, n'est-ce pas, monsieur Casparis?

— Oui, madame.

— Eh bien, invitez-nous à aller l'admirer un de ces jours.

Casparis ne pouvait que s'exécuter, ce qu'il fil.

— Ce n'est pas que M. Casparis en soit réduit à garder ses œuvres, continua M""" Arbelet, loin de là; mais, comme celte statue est jusqu'à un certain point un portrait, il n'a pas voulu la vendre; il a même refusé les réductions qui lui ont été dcman-

dées; en même temps que vous verrez la statue, vous verrez aussi le modèle qui l'a inspirée, et c'est très curieux, je vous assure.

De nouveaux arrivants interrompirent cet entretien et Casparis s'éloigna encore pour regagner son coin.

De là il put examiner, à loisir et franchement, M"° Jaras; c'était bien la jeune fille idéalement belle que M"° Arbelet avait annoncée : blonde de cheveux , blanche de carnation, le visage rose et frais , elle réunissait en elle un mélange de finesse, de grâce et d'élégance qui formait un ensemble d'une harmonie charmante. Mais ce qui plus que cela, mieux que cela encore touchait Casparis, c'était la pureté de dessin de ses traits, de son front arrondi mais un peu bas, de son nez mince et droit, de sa bouche aux lèvres en arc, de son menton frappé au milieu d'une mignonne fossette, et du contour entier de son visage, le plus suave qu'un artiste pût rêver, avec des épaules, un corsage, des bras, des mains dignes de la statuaire.

Mais un brouhaha vint interrompre son élude : le diner était servi.

M"" Arbelet s'était levée, et du bout des doigts elle avait fait;un signe à Casparis en lui désignant en même temps M"" Jaras, à qui il devait offrir son bras.

Dans la salle à manger, Casparis eut la preuve

qu'on le traitait en artiste à la mode, car M"*Arbelet le plaça entre elle et M"* Jaras.

Comme il s'asseyait, il regarda où se trouvait Falco, et il l'aperçut cherchant sa place tout au bout de la table.

Jamais le pauvre garçon n'avait eu cet honneur et le bonheur d'être placé à la droite ou à la gauche de celle qu'il aimait; pour que cela se réalisât un jour, il faudrait que la Forêt obtint un prodigieux succès... et encore!

avait à peine interroge j Falco sur le compte

de M""* Jaras et de sa fille en venant chez M"" Arbelet, il n'en fut pas de même le soir en rentrant avenue de Villiers.

— Comment ne m'ayais-tu jamais parlé de cette belle fille ? demanda-t-il,

— Quelle belle fille ! répondit Falco qui ne pensait pas plus à Simonne qu'à toute autre jeune fdle, occupé qu'il était eu ce moment à se demander pourquoi, en se séparant. M"" Arbelet ne lui avait pas serré plus tendrenent la main; qu'avait-il fait? en quoi lui avait-il déplu? Il avait cependant bruyamment applaudi et chaudement loué le Poème sympkonique. Il ne l'avait pas non plus trop regardée, ni

d'une manière significative, ce qu'elle lui reprochaîl si souvent en se fâchant.

— M'" Jaras.

— Et pourquoi t'en aurais-je parlé ?

— Parce que c'est vraiment une admirable créature.

— Elle t'intéresse donc ?

— Je la trouve splendide, et si j'avais su qu'une beauté aussi parfaitepouvait se voir chez M"* Arbelet, je t'aurais accompagné plus souvent; crois-tu que nous les trouvons à la douzaine, les belles fdles ?

Malgré la pluie qui était tombée dans la soirée, ils revenaient à pied, en suivant la rue de Courcelles déserte, marchant côte à côte ; mais, tandis que Casparis allait droit devant lui en homme qui ne s'inquiète pas de se crolter, Falco ne s'avançait qu'avec précaution, choisissant les pavés sur lesquels il posait le pied d.e façon à ne pas mouiller ses bottines, qui devaient lui durer le plus longtemps possible.

A ce mot cependant il se rapprocha de Casparis et, lui prenant le bras ;

— A propos, dil-il, explique-moi donc de quelle défensive el de quelle victoire M°" Arbelet t'a parlé tantôt.

— Alors M"* Arbelet ne t'a rien dit de ses projets ? demanda Casparis.

— Quels projets?

— Qu'elle voulait me faire épouser M"' Jaras.

■ — Tu veux le marier ?

— Pas du tout.

— Eh bien alors?

— Eh bien alors c'est justement pour cela qu'elle m'a demandé si j'étais toujours sur la défensive.

— Je comprends.

— El qu'elle a ajouté qu'elle attendait l'arrivée de M"* Juras pour lui donner la victoire.

— Et puis-je te demander ce qu'a produit sur loi cette arrivée ?

— Un sentiment très vif d'admiration.

— Seulement d'admiration ?

— Crois-tu pas que je vais devenir amoureux d'une fille que je ne connais pas, ni elle, ni sa famille ? et puis franchement je t'avoue que les gens de théâtre ne m'inspirent pas beaucoup de sympathie : il y a trop de fausseté dans ce monde-là, trop d'artifice, trop de convenu, pas assez de naturel, pas assez d'honnêteté féminine. Non seulement je n'ai jamais eu une femme de théâtre pour maîtresse, mais encore je n'en ai jamais désiré une, pas même quand j'étais lout jeune, à l'âge oii elles font rêver lant de collégiens.

— M"" Jaras n'est pas une femme de théâtre.

— Je ne dis pas qu'elle a joué la comédie, mais elle a dans ses manières, dans ses attitudes, dans ses façons de parler, surtout dans ses façons d'écouter, dans son rire de tête et dans ses regards circu-

laires quelque chose qui sent le théâtre hon-iblement.

— Tu as vu tout cela parce que je t'ai dit que sa mère avait été chanteuse.

— Peut-être.

— La vérité est cependant que si M"" Jaras a été une femme de théâtre, elle ne l'est plus depuis longtemps, et même je crois qu'on peut dire qu'elle est présentement le contraire d'une femme de théâtre. C'est même assez curieux. La mère de M"* Jaras était institutrice à la cour de Naples et chargée d'élever je ne sais quels enfants du roi ; tu vois que ce n'était pas une bohème ; c'était au contraire, paraitil, une femme d'une haute intelligence et très distinguée. M"" Jaras, celle dont nous parlons, la mère de Simonne, fut élevée avec les enfants royaux, et naturellement mieux élevée qu'eux, puisqu'elle leur servait de modèle. A ce moment le théâtre de San Carlo était un des meilleurs de l'Europe ; fous les grands artistes italiens y chantaient. Ce fut à leur école et d'après les leçons de quelques-uns d'entre eux que celle qui devait devenir M""* Jaras se forma ; non pour être chanteuse elle-même un jour, mais parce qu'elle était douée pour la musique et qu'elle possédait une voix superbe. Tu as vu ce soir que la femme avait dû être belle? Tu comprends qu'elle a trouvé facilement un mari : M. Jaras, un Français établi en Italie, grand industriel, ban-

quicr, etc. Il semblait que tout était réuni pour que ce mariage fût heureux. Au bout de deux ans, M. Jaras était ruiné, mais ruiné si complètement qu'il ne leur restait pas un sou. La mère de M** Jaras était morte, et elle avait un enfant, une tille;ce n'est pas Simonne; que faire pour vivre ? car on en était là. M** Jaras avait du talent, et ce qui vaut mieux souvent, une réputation. Elle entra au théâtre, pendant que son mari acceptait une place de commisdans une maison de banque de Rome.

— Mais c'est un roman !

— A peu près. Tu sais, ou lu ne sais pas, combien est nombreuse' la maison royale des Deux-Siciles ; M"* Jaras avait donc d'anciennes camarades d'enfance devenues princesses, grandes-duchesses, infantes, reines même. Elles daignèrent s'intéresser à leur ancienne amie, et M"' Jaras, qui savait se tenir à son rang, eul.des engagements un peu partout en Europe, au Brésil ; mais où elle réussit surtout, ce fut à Londres et à Saint-Pétersbourg.

— Où il n'y a pas de membres de la famille des Bourbons de Naples, cependant.

— Sans doute, mais où le public se prosterne respectueusement devant tout ce qui touche h l'aristocratie : M" Jaras, une amie d'enfance de la grande duchesse de n'importe quoi, de la reine de n'importe où, aurait pu n'avoir aucun talent, et justement elle en avait.

— Sérieusement ?

— Elle en a encore ; si un jour elle veut bien chanter chez M°" Arbelel.iu verras quel style elle a. Tous les ans elle allait donc faire une saison en Russie et une à Londres. Ici se place un incident important, au moins pour Simonne. On dit que M"" Jaras avait fait la conquête du grand-duc Ivan, et que Simonne serait du sang des princes de la maison de Holstein- Gottorp. Est-ce vrai? Est-ce faux ? Tu comprends que je n'en sais rien. Le certain, c'est que M""Jaras voyait peu son mari, resté à Rome, et qu'elle avait noué des relations dans le grand monde russe. Simonne est-elle la fille de Jaras, du grand-duc Ivan, ou de quelque comédien, ami de cœur de la chanteuse célèbre ? C'est ce que je ne me charge pas d'expliquer : tu dois comprendre cela, n'est-ce pas ?

— Il y a un fait, qui est qu'en l'examinant on croit trouver en elle le mélange de deux races éloignées : ces yeux sombres et cette carnation blonde, ce charme étrange qui frappe l'attention, comme cela arrive souvent pour les métis.

— Tout ce que tu voudras; je raconte ce que j'ai entendu, je n'explique rien. Cependant, ce qui est caractéristique, c'est que des relations amicales ont continué entre M"' Jaras et le grand-duc qui vient tous les ans à Paris et qui comble Simonne de cadeaux. A trente-cinq ans, dans tout l'éclat de son talent, elle abandonna le théâtre : sa fortune était

faîte, une belle fortune. Simonne avait alors dix ans; tu vois donc que ce n'était pas une femme de théâtre comme tu le disais, et que, si elle a vécu de la vie de théâtre, c'a été dans la première jeunesse, à un âge où cela était sans conséquence.

— El pourquoi M°* Jaras abandonna-t-eile le théâtre si jeune ?

— Elle dit que ce fut pour se consacrer à l'éducation de ses filles : son aînée, qui avait quatorze ans et la petite Simonne qui en avait dix ; car j'oubliais de te dire que son mari était mort; mais il a toujours tenu si peu de place dans la vie de sa femme que cela a peu d'importance. Elle vint alors habiter Paris, où, tout en s'occupanl de l'éducation de ses fdies, elle se faufila dans toutes sortes de sociétés de bienfaisance, en même temps qu'elle se mit à écrire et à publier de petits traités de morale mystique où le spirilisine se mêlait à un- catholicisme de fantaisie. Ce point est à noter, car c'est par là qu'elle a su se créer de belles relations. J'insiste là-dessus, pour que lu comprennes comment tu la vois chez M"" Arbelet, où l'ancienne chanteuse M" Jaras n'aurait pas été reçue familièrement.

Casparis se mit à rire.

— Drôle, dit-il.

— Enfin, c'est ainsi ; ce sont même ces relations qui ont fait le mariage de la fille aînée.

— Elle vaut la cadette ?

— Pas du tout ; il n'y a pas entre elles ia moindre ressemblance ; l'ainée est une personne simple, discrète, modeste, et qui n'a rien de la beauté éclatante de sa sœur : c'est cette simplicité et celte modestie qui lui ont permis de se contenter pour mari d'un petit gentilhomme breton de haute noblesse, mais de bien petite fortune : le marquis de Gouessant ; elle a voulu le titre, lui a voulu la dot, et ils forment le mé. nage le plus heureux du monde, au moins on le dit, car ils vivent presque toujours en Bretagne, où ils restent enfermés pour se mieux aimer, et être entièrement l'un à l'autre.

— Mais c'est charmant cela, et cette sœur aînée m'est tout à fait sympathique.

— Ce bonheur qii'elle avait sous les yeux n'a cependant pas séduit la cadette, qui, comme tu le vois, est arrivée à vingt-deux ou vingt-trois ans sans se marier.

— Poui-qupi ?

— Parce qu'elle a compté trop superbement sur sa beauté : à seize ans, elle a décidé qu'une fdie comme elle ne pouvait accepter pour mari qu'un prince, el même qu'un prince régnant ; il n'était pas nécessaire qu'il régnât sur un grand empire; mais enfin il devait régner, ne serait-ce que sur une principauté minuscule. Elle l'a attendu deux ans; il ne s'est pas présenté. Alors, à dix-huit, elle est descendue à un duc, mais de noblesse ancienne el

très riche. Gomme elle en avait dix sur sa liste, qu'elle n'avait jamais vus, bien enlendu, mais dont elle était sûre, elle pouvait attendre. A vingt ans, ce duc n'était pas plus venu que le prince régnant. Elle s'était rabattue sur un grand fmancier ou ungrand industriel, un des rois de l'époque, et elle avait dressé

une nouvelle liste, plus sûre, celle-là, que les premières, puisqu'elle avait abaissé ses prétentions. Vingt elun, vingt-deux ans ont sonné et elle n'est pas mariée. Assurément, il s'est présenté des maris et beaucoup, mais aucun ne réunissait les conditions qu'elle exigeait, et elle les a refusés. Maintenant, je crois qu'elle, abaisserait encore ses prétentions, ou

tout au moins qu'elle les changerait; c'esl-à-dire que, si elle trouvait un mari qui exerçât une sorte de royauté dans le monde parisien, car elle tient à Paris, un artiste de grand talent, un homme politique en passe de devenir ministre, elle le prendrait. Ce ne serait pas ce qu'elle a rêvé, mais cela serait mieux que d'être marquise de Gouessant en Bretagne ou ailleurs.

Ils étaient arrivés. Casparis ouvrit sa porte et ils entrèrent, car Falco couchait maintenant avenue de Villiers toutes les fuis qu'il allait chez M"* Arbelet et il ne repartait que le matin pour Andilly.

Ordinairement, à cette heure, la maison était endormie, mais ce soir-là ils virent de la lumière dans le salon .

— Pourquoi donc Pompon n'est-elle pas couchée? demanda Casparis.

Et il entra dans le salon, suivi de Falco.

Pompon était assise dans un fauteuil, auprès d'une table sur laquelle étaient posés une lampe et un livre.

— Comment ? lu n'es pas encore au lit ? dit Casparis.

— Je me suis attardée à lire un livre qui m'amusait, répondit-elle en regardant Casparis avec attention, comme si elle l'interrogeait de son regard profond et voulait fouiller en lui.

Falco avait pris le livre pour en lire le litre :

— 11 n'est pas coupé ton livre, dit-il. Elle parut confuse.

— Ce n'est pas ce livre que j'ai lu, dit-elle: je 1' ai pris tout à l'heure, celui-là.

Puis, changeant de sujet et s' adressant à Falco.

— Elle était intéressante aujourd'hui la soirée de M"* Arbelet ? demanda-l-elle.

— Très intéressante.

— Il y avait beaucoup de monde ?

Casparis se mit à rire :

— Saia-tu ce qu'elle veut avec ses détours ? dit-il, et pourquoi elle n'est pas couchée ? C'est savoir qui a fait de la musique ce soir, et pour qui a été le succès. Voyez-vous cette jalousie d'artiste ?

Puis amicalement :

— Un affreux pianiste, mon enfant, qui n'a pas eu un succès pareil au tien, je t'assure ; dors donc tranquille, bonne nuit.

C'est chose loule simple pour un artiste que de recevoir des visiteurs dans son atelier, et, pour le? artistes qui sont en vue, ces visites se répètent k chaque instant. Il semble qu'on n'ait qu'à se présenter chez eux pour être reçu el même bien reçu. Un compliment, un conseil même, quelquefois une critique, et ils doivent être reconnaissants de l'honneur qu'on leur a fait. Ne s'est-on pas dérangé pour eux ! Il est vrai pourtant que ces visites ne sont pas toujours inspirées par l'admiration ou la sympathie. On vient pour être les premiers à parler d'une œuvre qui doit faire du bruit. On vient pour voir comment ces gens-là, qui ont souvent de l'originalité dans le goût, ont arrangé leur intérieur, et s'inspirer de cette originalité en leur prenant une disposition d'ensemble ou de détail qu'on appliquera cliez soi ou chez une amie. On y entre pour se faire donner un croquis, une étude qu'on mendie avec des éloges éhontés; cela fait

tant de plaisir d'avoir quelque chose sans le payer ! si c'est mauvais on le cache ; si c'est bon on le met

dans sa collection jusqu'au jour où on le vendra le plus cher possible.

Casparis avait l'horreur de ces visites, et fort peu nombreux étaient les gens qui avaient franchi le seuil de sa porte ; cependant il n'avait pas pu, à

la demande de M""' Arbelet, répondre par un refus.

Mais précisément pour cela, il n'en était que plus ennuyé, comme il arrive toujours lorsque nous sommes obligés de subir une chose qui nous déplall.

Que venaient faire chez lui M"" Jaras et Simonne, qu'il connaissait à peine?

S'il avait été de ces artistes à l'orgueil naïf qui s'imaginent que le monde entier s'occupe d'eux constamment, et n'a souci que de leurs œuvres, la réponse à cette question eût été toute trouvée; mais il n'en était pas ainsi de Casparis qui, loin de s'exagérer la valeur de sa réputation, la diminuait plutôt : que les artistes connussent son nom et s'intéressassent à ce qu'il faisait pour le critiquer ou l'aj)plaudir, cela il le croyait, mais le public! On était déjà si loin du moment où l'on avait parlé de Pompon I

Comme il était au travail le samedi, dans son atelier, avec Jottral occupé à polir un marbre à l'émeri, et Pompon qui jouait du violon, la porte du salon s'ouvrit avec fracas.

C'était M™ Arbelet.

— Arrivez donc à notre secours, dit-elle du haut de l'escalier.

Vivement Casparis alla au-devant d'elle.

— C'est votre valel de chambre continua M"' Arbelet, moitié souriante, moitié fâchée, qui fait si

bonne garde à votre porte, que M"" Jaras et Simonne n'osent point me suivre,

Pendant qu'elle parlait, Casparis avait monté l'escalier, et il était entré dans le salon où se trouvaient M"° Jaras et Simonne ; M" Jaras debout, dans l'attitude d'une personne qui attend; Simonne en contemplation devant le marbre de Souris, et si pi-ofondément absorbée dans sou admiration, qu'elle n'avait pas même tourné la tête, n'ayant |>as entendu Casparis sans doute.

Mais au bruit de sa voix, elle se tourna vers lui et le regarda.

Cependant elle ne bougea pas et, restant devant le marbre, elle attendit qu'il vint à elle.

Alors, après les premiers mots de politesse banale:

— Qu'est-ce que cela ? demanda-t-elle.

— Ma levrette, dit-il.

— Que c'est beau !

— Alors elle est belle, car cela n'a pas d'autre mérite que la vérité ; c'est un simple portrait, celui d'une bête que ma mère aimait.

— Rendre la vérité, n'est-ce pas un mérite, alors surtout qu'on lui donne cette ' élégance et cette distinction ?

11 s'inclina sans répondre, mais non sans la regarder, attiré qu'il était par l'éclat de ses yeux sombres, en même temps qu'il était touché par l'har-

monie de sa toilelle de vilie, qui faisait admirablement valoir la pureté de ligne de sa beauté : une toque de fourrure sombl'e posée sur ses cheveux blonds; un paletot ajusté et court, de même fourrure que la toque ; une jupe en drap à plis, étroite et courte, laissant voir un pied fin et cambré; pas de bijoux, pas de pierreries, une simple cravate de dentelle au cou, Elle était retournée à l'examen de la statuette.

— C'est vraiment un portrait? demanda-t-elle.

— Vous allez voir l'original dans mon atelier, dit-il.

— C'est admirable.

Et, comme elle avait fini, elle se dirigea vers le bronze de Patapon.

— Et cela ! dit-elle, c'est aussi un portrait?

— Celui de ma chatte.

Alors elle appela sa mère :

— Viens donc voir, dit-elle.

Puis s'adressant à Casparis :

— Vraiment, c'est à souhaiter d'êlre au nombre de vos bêtes.

— Pour moi dit M""* Arbelet, je ne pourrais pas m'intéresser d'un homme qui n'aime pas les bêtes et les fleurs.

Après avoir loué comme il convenait, et avec des paroles qui montraient qu'elle sentait ce qu elle disait, le bronze de Palapon, Simonne avait pro-

mené lentement un regard circulaire dans le salon, allant d'une chose à l'autre avec méthode.

— C'est vous qui avez été votre architecte? deraanda-t-elle.

— • Non, c'est ma mère qui m'a fait construire cette maison et qui Va meublée pendant que j'étais encore à Rome; en arrivant j'ai trouvé la maison, mais je n'ai plus trouvé celle qui l'avait organisée.

— Je connais la JUaternilé, dit Simonne d'une voix émue, el je comprends maintenant le sentiment qui l'a inspirée.

C'était l'habitude de Casparis de se tenir en garde contre les éloges et de ne regarder qu'avec une prudente défiance les gens qui lui adressaient des compliments : « Si c'est par politesse, semblait-il dire, ce n'est pas la peine. » Ce n'était que quand il était bien sûr de la sincérité des gens qu'il perdait son sourire ironique.

Ce que Simonne lui avait dit du marbre de Souris et du bronze de Patapon l'avait laissé froid, mais son mol sur la Maternité le toucha el acheva ce que les éloges donnés à la maison avaient commencé.

— C'est une fille de cœur! se dit-il.

Et il la regarda avec d'autres yeux qu'il ne l'avait vue jusqu'alors.

Pourquoi le cœur ne serait-il pas digne du visage? Pourquoi l'âme ne vaudrait-elle pas te corps?

Elle continuait, pendant qu'il raisonnait ainsi, à promener partout son regard curieux, dans lequel se' lisait une approbation émue.

— Quelle bonne mère vous aviez, semblait-elle dire, et quelle femme intelligente ! quel esprit élevé elle devait être !

Assise sur un fauteuil en tapisserie que M"' Casparis avait lait elle-même d'après un vieux dessin persan, on eût dit, à la façon dont elle était posée, qu'elle avait peur de ne pas traiter cette relique avec assez de respect.

— Et Pompon? dit M™ Arbelet.

— Vous êtes pressée? demanda Simonne.

— Pas du tout; mais ne sommes-nous pas ici pour Pompon?

— C'est vrai dit M™ Jaras, qui jusque-là n'avait parlé que pour répondre aux excuses que Casparis lui avait adressées à propos de la résistance de Nicolas.

On entra dans l'atelier : Jottral était toujours au travail, et Pompon était assise sur un divan, lisant avec les bêles près d'elle,

— C'est vous que nous venons voir, mon enfant, lui dit M"* Arbelet en allant à elle.

Pompon s'était levée; elle répondit à M"* Arbelet par quelques mots de politesse balbutiés avec confusion; car si elle n'avait pas souffert quand sa statue avait été exposée au salon, elle éprouvait

un sentiment de honte et de colère à ce qu'on vint la voir dans râtelier. C'avait été une joie folle pour elle que Gasparis refusât de vendre ce bronze; c'en avait été une grande aussi qu'il ne cédât point aux offres qui lui avaient été adressées pour en faire

des réductions qu'on aurait mises dans le commerce. Mais maintenant cola lui était uiie cruelle douleur qu'il permît qu'on vint, par curiosité, la regarder. Des artistes, des camarades de Gasparis, des amateurs sérieux, des critiques, cela ne la blessait en rien ; ou plutôt, à vrai dire, elle en était fière, prenant dans une certaine mesure sa part

des éloges qu'on donnait à la statue. Mais des femmes du monde, des curieuses, cette belle mademoiselle Jaras, cela l'exaspérait et l'humiliait.

El cependant elle s'était arrangée pour être là, voulant la voir coûte que coûte.

Sans plus faire attention à Pompon que si elle ne la voyait pas, Simonne avait marché droit à la statue, et, s'arrètant à une certaine dislance, elle l'avait examinée en silence.

— N'est-ce pas que c'est beau I s'écria M"* Arbelet.

— Admirable ! répondit M"* Jaras.

Et toutes deux se mirent à accabler Casparis de ces adjectifs laudalifs qui, pour un artiste de bonne foi, n'ont aucune signiflcation.

Simonne ne disait rien; silencieuse, attentive, elle paraissait ravie dans une sorte d'extase.

Tout à coup elle se tourna vers Casparis, qu'elle avait à sa droite, et lui tendant la main, par un geste plein d'élan :

— Oh ! monsieur, murmura-t-elle faiblement d'une voix vibrante.

Ce fut tout; mais quelles paroles auraient valu l'accent de sa voix, l'enthousiasme, l'élan de son regard !

Ce fut seulement au bout d'un certain temps, en tournant autour de la statue, qu'elle parut apercevoir Pompon pour la première fois. Alors elle

l'examina longuement, ne ta quittant des yeux que pour regarder la statue, et revenant aussitôt à elle comme si elle cherchait à établir des points de comparaison.

A un autre moment elle s'arrêta assez près de Pompon et, lui faisant face comme si elle voulait être entendue d'elle, mais sans lui adresser la parole directement :

— Ce que j'admire surtout dans la statuaire, dil-elie, c'est qu'elle divinise ce qu'elle touche.

Puis tout de suite, la lête haute, regardant Pompon d'un air de superbe arrogance :

— Comme l'art aux mains d'un homme de génie est supérieur à la nature, dit-elle; je n'avais jamais senti cela si bien qu'aujourd'hui.

El ses regards allèrent de Pompon à la statue. Puis faisant quelques pas et changeant de ton, quittant l'enthousiasme pour le sourire :

— C'est maintenant plus que jamais, dit-elle, que je trouve que c'est à souhaiter d'être au nombre de vos bêtes.

Casparis resta un moment interdit ; mais presque aussitôt ii se remit, el, sans répondre à Simonne, il alla au divan sur lequel Pompon était assise, et, la prenant par la main, il l'amena presque de force à M"" Jaras :

— Permettez-moi de vous présenter ma petite

amie, dit-il, celle qui a donné son nom et la vie à oette statue.

Cela fut fait et dit avec une simplicité si pleine de fermeté que ce fut au tour de Simonne d'être interdite.

Mais elle se remit vite aussi :

— Me voilà désormais bouche close, dit-elle, car je ne vais plus oser adresser au bronze des compliments qui iraient tout droit au modèle. . . trop droit.

Alors elle se tourna du côté de Jottral, et d'une voix gracieuse, se faisant aimable, elle lui adressa quelques questions sur son travail, auxquelles il répondit à peine.

Comme son atelier était très grand, Casparis avait pu y conserver les modèles en plâtre de ses œuvres principales : la Maternité, VÈve endormie.

Simonne s'arrêta longtemps devant VÈve.

— C'est le modèle du marbre que vous avez exposé en inême temps que ce bronze, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

— Oui, mademoiselle.

Elle se pencha à son oreille et parlant à voix basse :

— Je crois bien que ce que je vais vous dire est une hérésie, mais c'est égal, je la dis quand même : si j'avais été le jury, VÈve aurait eu ia médaille d'honneur.

Quand M"" Arbelet avec M"" Jaras et Simonne sortirent de l'atelier pour remonter dans le salon, accompagnées de Casparis, Pompon resta sur son divan.

Aussitôt que la porte du salon fut refermée, elle s'allongea tout de son long, et se tournant le visage du côté du mur, elle se cacha la lête entre ses deux maitis.

Jottral était à l'autre bout de l'atelier, mais place de façon à la voir et il la suivait des yeux, ayant entendu les paroles de Simonne, et ayant remarqué l'effet qu'elles avaient produit sur Pompon, chancelante comme si elle allait défaillir.

Vivement il vint à elle, et comme il approchait il entendit un sanglot étouffé ; mais il n'avait pas besoin de ce sanglot pour comprendre ce qui se passait, il le voyait aux soubresauts qui la secouaient de la tête aux pieds.

Il se pencha vers elle, et d'une voix attendrie, compalissanle dont l'accent était une caresse : — Quelle méchante femme 1 dit-il.

Brusquement elle se redressa, et abaissant les

mains sans craindre de laisser voir son visage ruisselant de larmes :

— Comme M. Georges a été beau, s'écria-t-elle, et fier et noble quand il est venu à moi me prendre par la main! Comme il a bien dit : « Ma petite

— Casparis a fait ce qu'il devait ; il a éprouvé ce que j'éprouvais moi-même, car il ne faut pas croire que je n'ai pas été exaspéré; mais il était chez lui ; il pouvait parler; c'était à lui de vous faire respecter; moi, je ne le pouvais pas, malgré l'indignation qui me soulevait.

— Je ne lui ai rien fait.

— Jalousie de beauté ; elle a été malheureuse de voir une autre plus belle qu'elle, et elle a pôrdu la tête; l'envie l'a affolée; ne pouvant pas critiquer, elle a voulu injurier; cela est d'un cœur bas et d'une mauvaise nature.

— N'est-ce pas qu'elle est belle ? plus que belle ?

— Je ne sais pas.

— En quoi peut-elle n'être pas belle ? Comme il ne répondait pas :

— Vous voyez bien, s'écria-t-elle.

Puis, plus doucement :

— Si je ne la trouvais pas belle, est-ce que je ne céderais pas à ce sentiment d'envie dont vous parliez tout à l'heure, el ne ferais-je pas preuve d'un cœur bas et d'une mauvaise nature? Elle est belle pour moi : elle doit l'être bien plus encore pour un artiste. . . comme vous.

— Assurément elle est belle d'une beauté qui s'impose.

— Qui s'impose à un artiste, précisément, n'estce pas î

— Je ne sais pas ce qu'un bourgeois penserait d'elle; mais il est certain qu'un peintre, qu'un statuaire ne peut pas être insensible à la pureté de lignes de son visage, au modèle de son torse.

Tournée vers lui, le regardant en plein visage, les yeux dans les yeux, elle aspirait ses paroles. * — N'est-ce pas? murmura-t-eile.

— Mais que vaut la beauté physique sans la beauté morale? et si je reconnais en elle l'une de ces beautés, je nie l'autre; ce n'est pas un beau cœur, un bon cœur.

— Est-ce que ce n'est pas pour vous la réalisation du type grec ?

— Absolument; surtout pour la tête, qui est un peu petite avec le front plutôt bas qu'élevé; c'est là ce *qui fait précisément qu'on peut la critiquer ; peutêtre eût-elle obtenu le prix si, dans le concours de beauté pour la Vénus, elle avait comparu avec les jeunes Athéniennes devant Praxitèle; je ne crois pas qu'elle l'obtiendrait maintenant que le front antique n'est plus l'idéal de la figure moderne.

— Et si le juge était lui-même un Grec?

— Comme Casparis.

Il prononça ces deux mots à voix basse et sans la regarder, mais il voulut en atténuer l'efTet en les noyant dans un fiot de paroles :

— Quand nous serons seuls, dit-il, j'irai vous chercher dans la bibliothèque un livre sur l'Egypte,

et je vous monirerai une gravure faite d'après une médaille de Cléopâtre, qui est le portrait vivant de ■ M"° Jaras. Est-ce que vous trouvez que c'est enviable de ressembler à Cléopâtre ?

— Elle a été aimée.

La porte du salon s'ouvrit et Casparis reAtra dans l'atelier.

Un moment il s'arrêta pour regarder Pompon et Jotlral; puis, comme celui-ci retournait à son travail, lui-même revint prendre place devant sa selle.

Pompon avait quitté son divan, et ayant pris son violon, elle se dirigeait vers l'escalier.

— Où vas-tu? demanda Casparis?

— Travailler.

— Pourquoi ne travailles-tu pas ici avec nous ?

— Parce que j'ai un morceau difficile à étudier.

— Étudie donc plutôt quelque chose de brillant et à effet pour des bourgeois.

Elle le regarda pour lui demander ce que signifiaient ces paroles.

— M" Arbelet m'a demandé que tu viennes avec moi jeudi chez elle.

— Pour dîner?

— Non, pour la soirée, où tu te feras entendre. Bien qu'elle ne trahit jamais ses émotions par une

parole qui lui échappait, elle n'avait pas la même réserve pour ses gestes, et il y en avait un dont elle n'avait pas pu se déshabituer, qui disait clairement

ce qu'elle éprouvait : elle portail la main gauche à son cœur.

— Cela le contrarie? demanda Casparis, qui avait remarqué ce mouvement, chez elle irrésistible.

Mais pour savoir ce qu'elle pensait le bon moyen n'élail pds de l'interroger directement.

— Est-ce que M"' et M"' Jaras seront jeudi chez M"* Arbelet? demanda-t-elle au lieu de répondre.

Il laissa paraître un certain embarras dans lequel il y avait de la confusion et de la contrariété.

— Oui, dit-il sèchement.

Elle ne répondit rien, mais elle le regarda avec des yeux si désolés et qui exprimaient d'une façon si touchante la douleur qu'elle éprouvait, qu'il regretta la dureté de cette parole.

— J'ai promis, dit-il doucement.

— Oh ! j'irai, répliqua-t-elle ; ne croyez pas que j'aie eu la pensée de ne pas vouloir faire une chose que vous désirez.

El elle mil encore plus de tendre soumission dans ses yeux que dans ses paroles.

— C'est justement parce que M"" Jaras doit se trouver à cette soirée, dit-il, que je n'ai pas refusé l'invitation de M"" Arbelet.

— Ahi

— Je veux que ton succès lui prouve que tu es une femme de talent.

Si les premières paroles de Casparis avaient été une cruelle blessure pour Pompon, ces dernières lui emplirent le cœur de joie : n'étaienl-elles pas la continuation du mouvement par lequel il était venu lui prendre la main?

Elle sortit relevée : oui, elle jouerait ; oui, elle montrerait son talent; et si elle n'en avait pas ce jour-là, elle n'en aurait certes jamais.

Tandis qu'elle étudiait fiévreusement dans sa chambre, Casparis dans l'atelier essayait de se remettre au travail.

Bien qu'il eût pris depuis longtemps l'habitude d'être maître de sa volonté, il ne put pas se dominer : ses idées se heurtaient dans sa tête, sa main tremblait.

Il s'obstina cependant, mais inutilement ; alors, abandonnant le travail, il sortit pour user son agitation dans une marche rapide.

Il avait besoin de réfléchir librement, d'examiner froidement, si cela était possible, la situation; de se rendre compte de ce qu'il éprouvait et de ce qu'il pensait, car cette visite de M'" Jaras avait provoqué en lui des sentiments contradictoires qui le troublaient et l'inquiétaient.

Par ce qu'elle lui avait dit de sa mère, elle l'avait touché au cœur; évidemment elle était capable de tendresse et d'affection.

De même par ce qu'elle lui avait dit de VÈve endormie,ei par toutes ses observations sur la sculpture, . elle lui avait plu aussi ; c'était une fille intelligente qui sentait le beau et comprenait l'art.

Au contraire, par ce qu'elle avait dit de Pompon, par son insolence et son arrogance, elle l'avait profondément blessé. Pourquoi cette arrogance avec une bonne petite fille comme Pompon ? Pourquoi cette insolence que rien n'avait provoquée, que rien ne pouvait justifier ? Elle s'était rendue coupable d'une brutalité inqualifiable et qui semblait dénoter un fâcheux caractère. Plus il examinait ce qui s'était passé et ce qui s'était dit à ce moment, moins il le comprenait. Une seule chose expliquerait cet accès de colère, ce serait un sentiment d'envie. Mais étail-il vraiment possible qu'une femme, belle comme elle, eût pu être jalouse de la beauté de Pompon? Cela paraissait invraisemblable.

Et alors, amené à analyser cette beauté de Simonne, il la trouvait admirable.

Jamais femme n'avait réalisé aussi complètement pour lui le type de beauté qu'il avait si souvent caressé dans ses rêveries artistiques.

Allait-il donc devenir amoureux d'elle?

Jamais assurément il ne pourrait en aimer une plus belle.

En la lui proposant pour femme, M"' Arbelet n'a-

vait sans doute pas parlé à la légère ; elle n'avait pas dû s'avancer 3ans savoir ce qu'elle faisait et probablement même sans être autorisée à le faire. Ce n'était donc pas présomption de sa part de s'imaginer qu'il pourrait devenir le mari de Simonne s'il le voulait.

"asparis pensait à Simonne, Pompon Iravaiilail le morceau qu'elle (levait jouer le jeutli chez l M""» Arbelet.

Du malin au soir, on entendait son violon, non danrî i'alelieroùelle n'eût pas trouvé toute la liberté qu'il lui fallait de recommencer dix fois, vingt fois le même passage; non dans le salon, où elle étudiait cependant ordinairement, mais dans sa chambre, porte close au verrou pour n'être pas dérangée par Justine et Nicolas, qui trouvaient que a c'était des bêtises de

se faire mourir ainsi au travail », et qui, amicalement, montaient de temps en temps « pour l'empêcher de se tuer » .

Eût-elle dû se tuer réellement qu'elle aurait travaillé quand même, car elle voulait montrer à tous et surtout à cette insolente beauté qu'elle n'était pas une bête.

Mais ce qu'il fallait, c'était qu'elle ne se troublât pas et ne se laissât pas intimider, et c'était pour cela qu'elle travaillait avec cetacharnement désespéré, de façon à se savoir, à se sentir si bien sûre d'elle qu'elle ne fijt pas exposée à perdre la tête, quoi qu'il pût arriver.

Elle n'avait pas d'illusions à se faire, c'était bien certainement M"' Jaras qui avait soufflé l'idée de cette invitation, afin d'avoir l'occasion de lui înlliger quelque humiliation publique.

Eh bien, elle la braverait, cette humiliation, et puisque c'était la lutte, elle lutterait.

Quoi triomphe pour elle si elle pouvait justifier la confiance de Casparis et prouver qu'elle était une fenune de talent !

Quelle déiaite pour M"^ Jaras si ce morceau était assez brillamment exécuté pour provoquer les applaudissements de tous , même les siens ! Si dures que soient les dents de la méchanceté, elles ne moi-dent pas sur ie succès : « Faites-en autant, madcmoi-

De ce côté, il dépendait donc d'elle de sortir à son avantage du piège qui lui était tendu : elle n'avait qu'à bien jouer.

Malheureusement il y avait un autre côté où elle ne pouvait pas soutenir la lutte et où elle était certaine à l'avance d'être battue, où elle avait été battue, — celui de la beauté.

Elle n'aurait qu'à paraître, cette belle Simonne, la tête haute, le sourire aux lèvres, et sans dire un mot, sans rien faii'e, sans même se donner la peine de laisser tomber un regard sur ceux qui l'entouraient , elle aurait la gloire- de voir tous les yeux ravis la suivi'e aussitôt !

Quelle différence entre elles deux I

Quand elle paraissait quelque part où elle n'était pas connue, ce n'était pas le ravissement qu'elle lisait dans les yeux qui s'attachaient sur elle, mais l'étonnement et la curiosité. C'était là le double sentiment qu'elle provoquait, heureuse encore quand ce n'était pas un autre plus pénible ou plus mortifiant pour elle. Il fallait un temps plus ou moins long pour qu'on s'habituât à elle, et pour qu'on comprit et reconnût qu'elle avait pu servir de modèle pour la statue qui avait valu la médaille d'honneiîr à Casparis. Et encore étaient-ils peu nombreux ceux qui daignaient la voir ainsi.

Maintenant, il n'y avait bien certainement qu'une

femme au monde pourCasparis : cette belle Simonne Jaras.

Elle ne se trompait pas là-dessus et lisait à peu près clairement ce qui se passait en lui : ses incertitudes, ses doutes, ses inquiétudes, ses résistances au sentiment qui l'envahissait, mais aussi l'admiration très vive qui l'avait enthousiasmé et contre laquelle il ne se défendait pas.

Au reste, elle avait eu le pressentiment de ce qui devait arriver, et le jour même où, devant elle, Casparis avait interrogé Falco sur le compte de cette jeune fille idéalement belle, avec laquelle M"' Arbelet voulait le faire dîner, elle avait deviné que cette belle jeune fille, on voulait la lui faire épouser.

Bien souvent elle avait examiné en elle-même cette question du mariage de Casparis, et chaque fois qu'on avait prononcé le nom d'une jeune fille devant elle, elle s'était demandé si celle-là ne devait pas être sa femme.

Cependant, en ne l'entendant jamais parler de mariage, surtout en le voyant si heureux entre eux trois : Blanchon, Falco et elle, toute à son art et à l'amitié, elle avait fini par se dire qu'il ne se marierait peut-être jamais et qu'ils vivraient toujours ainsi.

Il y avait des gens qui ne se mariaient pas et qui étaient heureux; est-ce que Blanchon aurait jamais l'idée de se marier? Pourquoi Casparis ne serait-il

pas comme Blanchon, dont it partageait les idées el les goûts sur tant de |)oiiits?

C'était là son espérance, car jamais elle n'avait eu la folie d'aller au delà ; ils continueraient de vivre comme ils avaient vécu depuis qu'elle était entrée « pauvre petite bête » dans cette maison.

Rien de plus; mais cela même, c'est-à-dire pour elle le ciel sur la terre, un ciel constamment radieux, sans nuages et sans orages, le bleu.

Peu à peu, elle s'élait habituée à croire à la réalité de ce rêve et à se dire pi-esque sans appréhension qu'il pouvait durer éternellement.

Mais du moment où le nom de Simonne Jaras avait retenti à son oreille, cette sécurité dans laquelle elle se complaisait avait été remplacée par l'angoisse.

C'était là l'ennemie, il n'y avait pas à s'y tromper; celle contre laquelle il fallait lutter.

Quand elle jouerait son morceau de façon à obtenir un triomphe, cela empêcherait-il le triomphe de la beauté de Simonne?

Alors, si cette pensée lui étreignait le cœur, elle s'arrêtaitdejouer,paralysée par l'anxiété; mais, après un moment de faiblesse donné à son émotion , elle reprenait fiévreusement, désespérément, bien décidée à ne pas s'abandonner et à aller jusqu'au bout.

Quand elle n'arriverait qu'à lui faire plaisir, à lui, et à ce qu'il fût fier d'elle un moment, une minute.

cette minute où les applaudissements lui remueraient le cœur, ne serait-ce rien cela?

Elle avait écrit à Falco pour le prier de venir de bonne heure le jeudi, afm de pouvoir répéter plusieurs fois avec lui et se bien pénétrer de ses conseils avant la soirée.

Falco s'était rendu à sa demande, et dès trois heures, il était arrivé avenue deVilliers, ce qui leur donnait près de quatre heures de travail avant le diner.

Comme Falco devait l'accompagner au piano et que le piano était dans le salon, c'était naturellement dans cette pièce que la répétition devait avoir lieu, et non dans la chambre de Pompon.

— Quel morceau as-tu choisi? demanda Falco en descendant de sa chambre, où il avait été se débarrasser de son costume de route mouillé et crotté.

— La Rapsodie hongroise.

— Et c'est pour cela que tu me fais venir de bonne heure; tu la joues très bien.

— Je veux la jouer mieux, aussi bien que possible . Il la regarda, surpris de son accent ému qui n'était

guère en situation pour dire une chose aussi simple.

— Oh 1 je vous en prie, continu a-t-e lie, soyez sévère, ne me passez rien; faites-mol recommencer tant qu'il faudra.

Il se mit au piano :

— Alors, allons-y.

Celle rapsodie, qui débute d'une façon stridente, ne larde pas à passer à la mélancolie; puis à cette mélancolie succède une sorte de fureur vertigineuse qui retourne bientôt à une mélancolie plus déchirante, plus navrée, et s'éteint en mourant plaintivement.

Dès les premières mesures, Falco fut suipris de la façon dont elle exécutait ce morceau qu'il lui avait déjà fait jouer plusieurs fois, mais qu'il reconnaissait à peine; et, comme la partie de piano est sans importance, il put l'examinera son aise.

£lle arriva au bout sans qu'il lui eût fait une seule observation et sans qu'il l'eût arrêtée une seule fois.

Alors elle le regarda avec angoisse :

— Vous ne me dites rien, fit-elle craintivement. Mais au lieu de lui répondre, il alla à la porte de

communication du salon avec l'atelier, et l'ouvrant ; — Gasparis.Jottral, criait-il, venez donc ici un peu. Ils arrivèrent, Jottral, le premier, d'un bond.

— Asseyez-vous, dit-il, et écoutez : Puis reprenant place devant le piano :

— Recommençons.

Elle était interloquée.

— Vous ne me dîtes rien ?

— Je te dirai après; va, et attention, n'e.st-ce-pas? La recommandation était inutile; ce n'était pas

quanti Casparis était là, la regardant et l'écoutant, qu'elle allait jouer avec moins d'application que tout

d'abord ; ce lui était même un plaisir, et un grand de jouer pour lui seul.

Ils recommencèrent , et cette fois encore Falco la laissa aller jusqu'au bout sansl'arrêter; mais lorsque la dernière note expira, il sauta de son tabouret :

— Eh bien ! s'écria-l-îl, êtes-vous contents? Applaudissez donc cette petite fille qui vient déjouer comme un maître !

Pompon, jusque-là inquiète, eut un éclair dé triomphe, el, en rencontrant les yeux émus de Casparis, elle frissonna de la tête aux pieds.

— Ah ! si lu joues comme cela ce s jir, ma petite Pompon, continua Falco, qui, comme Casparis et Blanchon, la traitait toujours en enfant, je te prédis un beau succès. Quel feu et quel sentiment, quelle justesse et quelle variété d'accents d'archet I el puis quelle- fantaisie en même temps et quelle originalité I Je ne veux pas te gâter par les éloges, mais je ne serais pas juste de ne pas te dire que je suis fier de toi.

Et elle, comme elle était fière d'elle-même « la pauvre petite bête » , et heureuse! Quoi qu'ilse passât dans cette soirée, elle en sortirait femme de talent, et ce serait à Casparis qu'elle devrait cette joie, comme toutes celles qu'elle avait eues en ce monde, d'ailleurs.

— Maintenant, me pardonnerez-vous de n'être pas sortie lundi? dit-elle à Casparis; et vous, monsieur Jottrai, me pardonnerez-vous de n'avoir jias été

dimanche à Monlrouge ? Il me fallait travailler pour aujourd'hui, et j'ai travaillé.

— Du matin au soir, dit Casparis à Falco, et la porte de sa chambre fermée au verrou.

— C'était pour vous faire celte surprise.

— Et tu as réussi, ma mignonne, dit Caeparîs affectueusement; je n'ai pas l'autorité de Falco pour te juger; mais je veux te dire cependant que moi aussi je suis fier de loi.

— Oh ! monsieur Georges, murmura-t-elle. Lui ! il était fier d'elle.

Mais Falco ne la laissa pas à son émotion :

— Maintenant, dit-il en s' adressant à Casparis et

à Jottral, laissez-nous travailler; nous avons quelques passages à revoir, car il nous faut la perfection ; quand ce ne serait que pour moi ; je ne veux pas être trop au-dessous d'elle. Je ne suis pas pianiste.

Comme ils s'en allaient sans que Jottral eût osé dire un mot, Falco déjà assis au piano, leur cria de fermer la porte.

— Si vous vouliez, dit Pompon vivement, nous pourrions la laisser ouverte.

— • Si tu veux, cela m'est égal.

Elle courut à la porte que Jottral venait de tirer et qu'il tenait encore; alors, la rouvrant :

— Ne la fermez pas, dit-elle.

Puis, plus bas :

— Vous ne nous entendrez pas ce soir, vous.

Si Falco l'avait permis, ils auraienl répété la Raptodie hongroise JM?qa h Vheure du dîner, c'est-à-dire jusqu'au moment d'aller chez M"' Arbelet.

Quand Blanchon arriva, Falco quitta le piano.

— Il faut (e reposer, dit-il à Pompon, et ne pas le tendre les nerfs.

— Encore une fois , dit-elle , une seule , pour M. Blanchon.

Et ils recommencèrent.

Mais, si elle comptait sur les complimenls de Blanchon, elle fut déçue, au moins dans une certaine mesure.

— Très bien, dit-il, mais trop de feu, trop de passion; maintenant, calme-loi et tâche de dormir un peu jusqu'au moment du dîner ; on te réveillera.

Dormir! elle pensait bien à dormir vraiment, elle était bien en élat de dormir !

Quand elle fut partie pour monter à sa chambre,

Bianchon expliqua la froideur de ses applaudissements dont Falco et Casparis avalent été surpris.

— Elle a joué comme un ange, cette petite, ou comme un démon , dit-il d'un ton bourm .

— Pourquoi ne le lut as-tu pas dit? demanda Falco.

— Parce quej'aurais eu peur de l'encourager.

— Ça, c'est admirable i s'écria Falco en riant.

— Toi,je n'ai pasdereprochesà te faire, continua Bianchon avec son calme ordinaire, tu es une victime de la musique, il n'y a rien à te dire, tu ne comprendrais pas. C'est à Casparis seul que je m'adresse. Voyons, franchement, est-ce que tu devrais laisser cette enfant se passionner ainsi pour la musique? Tout en l'écoutant, je la regardais, elle me faisait peur.

Falco haussa les épaules.

— Oui, peur. Croyez-vous qu'on peut se donneiainsi tout entier, impunément? Croyez-vous que le cerveau, !e cœur, les nerfs peuvent résister à ces secousses incessamment répétées?

— Veux-tu qu'elle ait ou qu'elle n'ait pas du lalent? Interrompit Falco.

— Le talent de se tuer? Eh bien, non ! je ne voudrais pas qu'elle l'eût. Je vous dis que la musique ainsi comprise est un art malsain. Je vous dis que si j'avais jamais une fille (je ne sais pas du diable d'où elle me viendrait) ; mais enfin si j'en avais une, elle

ne serait pas musicienne. Que voulez-vous que devienne une femme quand vous avez surexcité ainsi en elle l'exaltation et la passion? Je vous dis que celte petite, que j'aime de tout mon cœur, m'effraye, et que je ne veux pas l'encourager par mes applaudissements. Voiià.

— Tu es absurde, dit Falco.

— C'est loi qui l'es, ou plutôt tu es aveugle; tu vois l'eflet produit sur le public; mais l'effet produit sur elle, tu ne le vois pas. El c'est celui-là qui m'inquiète, moi. Tu ne penses qu'au talent. Eh bien ! quand le talent ne s'élève pas jusqu'à la sérénité, et n'est que la nature même de l'artiste, au diable ! je trouve qu'il coûte trop cher et je n'en veux pas à ce prix. Donne cette sérénité à Pompon, si c'est possible ; mais ne surexcite pa.s en elle la passion ; ne l'enivre pas, ne la déprave pas, ou bien malheur à elle !

C'était l'habitude de Blanchon de parler longuement et de ne plus s'arrêter lorsqu'il avait entamé un sujet qu'après l'avoir épuisé; il alla ainsi jusqu'au diner, et encore n'avait-il pas fini ; mais Pompon, en entrant dans la salle à manger, lui ferma la bouche.

— Tu as dormi ? demanda-t-il.

— Non.

— Pourquoi?

— Parce que je n'avais pas sommeil.

Il ne répondit rien, mais il regarda Casparis el

Faico en hochant la lêle d'un air qui disait clairement : « Avais-je raison ? »

Non seulement elle n'avait pas sommeil, mais encore elle n'avait pas faim : tout ce que Casparis lui servit elle le laissa dans son assiette sans y toucher.

— Tu ne manges pas? dit Blanchon.

— • Je n'ai pas faim.

Et de nouveau Blanchon hocha la tête en regargardant ses amis : « Avait-il assez raison ? »

Comme après le dinar ils avaient tous les trois à s'habiller, ils le laissèrent seul. Mais il ne s'en alla point, et il attendit qu'ils redescendissent.

Ce fut F'ompon qui reparut la première, car, ayant commencé sa toilette avant le dîner, elle n'avait eu que sa. robe à passer.

— Viens un peu, dit Blanchon lorsqu'elle entra, que je te regarde.

Et il enleva l'abat-jour de la lampe pour éclairer Pompon en plein.

Elle était habillée d'une robe de safin noir de forme collante et à corsage plat qui, depuis les épaules jusqu'aux hanches, dessinait sa longue taille onduleuse, non sur un corset plus ou moins menteur, mais sur la cTiair même qu'elle moulait et reproduisait fidèlernent avec sa perfection de ligne; la jupe était un peu traînante; les manches étaient courtes; pas un seul bijou, pas un ornement dans les cheveux simplement retenus par un peigne d'or mat.

Longuement Blanchon la regarda de son œil de peinlre, et se mettant à sourire :

— Allons, dit-il, ce ne sera pas seulement avec Ion violon que lu auras du succès ce soir.

— • C'est bien? demanda-t-elle?

— Très bien.

— Comme je suis contente ! car c'est moi qui ai voulu être en noir, . . bravement noir sur noir.

— Tu as eu raison.

Falco descendit, pressé de partir, puis assez longtemps après, Casparis.

— Arrive donc, dit Falco.

— Nous avons le temps.

Ce mot fit plaisir à Pompon : il n'avait donc point hâte de la voir.

On partit.

Lorsqu'ils entrèrent dans le salon de M"" Arbelet, M"" Jaras et Simonne n'étaient point encore arrivées ; ce fut un soulagement pour Pompon, car il lui fallait toujours un certain temps pour se remettre des regards curieux qui la poursuivaient partout où elle se montrait et des chuchotements qui s'élevaient sur .son passage, ceux des hommes aussi bien que éeux des femmes.

Comment n'eût-elle pas élé mal à l'aise, pleine ■ d'embarras et de confusion au milieu de ce monde où elle ne connaissait personne, où on ne lui parlait

presque pas, mais où on la regardait tant et d'une façon si Iroublanle.

Comme elle était dans le coin, auprès du piano où

M"* Arbelet l'avait conduite, et qu'elle restait là sans qu'on s'occupât plus d'elle que si elle avait été en bronze, elle vit un mouvement se produire à la porte du petit salon, et presque aussitôt, entre une double

haie d'habils noirâ qui s'effaçaient pour livrer passage, parut M°" Jaras suivie de Simonne, qui distribuait à droite et à gauche ses sourires, mais d'une façon superbe, en souveraine qui daigne répondre de haut à l'enthousiasme de sa cour et sans s'inquiéter de savoir si elle connaît ou ne connaît pas ceux qui s'inclinent devant elle.

Pompon ne l'avait pas encore vue en toilette de soirée : elle fut éblouie; comme elle était belle dans sa robe de soie mate blanche, dont le corsage et la jupe drapés de tulle étaient fleuris de rose !

Pendant qu'elle l'examinait, les yeux de Simonne rencontrèrent les siens et leurs regards se croisèrent, se choquèrent; mais presque aussitôt Simonne tourna la tête dédaigneusement.

Cela ne blessa pas Pompon ; que lui importait le dédain de M"' Jai'as, tant qu'il ne se manifestait pas par quelque insolence publique?

Ce qui l'angoissait, c'était de voir ce que Casparis allait être avec elle; mais elle ne l'aperçut point; sans doute, il était dans un autre salon; et soit qu'il ne sût pas qu'elle était arrivée, soit toute autre raison, il ne s'empressait pas de venir à elle.

A la fin il parut; mais au moment même où il entrait, M"' Arbelef, accompagnée de Falco, vînt demander à Pompon de se faire entendre; et tandis que Falco s'asseyait devant le piano, elle prit son violon.

Le cercle s'était élargi autour du piano; alors, re-

gardant devant elle, elle vil Casparis qui s'asseyait auprès de Simonne sur une chaise que celle-ci désignait de la main en souriant gracieusement, presque tendrement.

Elle reçut un coup au cœur : eh quoi ! c'était là qu'il se plaçait pour l'entendre !

Mais ce n'était pas le moment de se laisser aller à son émotion, si poignante qu'elle fût.

— Nous y sommes? demanda Falco à voix basse.

— Oui, murmura-t-elle.

Et résolument elle leva son archet.

Précisément parce que tous les yeux étaient ramassés sur elle, elle ne voyait plus personne, Casparis excepté, qui était là devant elle, dont elle sentait les regards et pour qui elle jouait : ah! si elle était applaudie, si elle obtenait un succès !

Ce ne fut pas un succès, ce fut un triomphe.

Quand elle abaissa son violon, elle vit toutes les mains tendues vers elle et l'applaudissant longuement, ne s'arrêtant que pour reprendre.

M. Arbelet s'était jeté sur elle et il lui serrait les mains avec toutes les démonstrations de l'enthousiasme :

— Hein, quel talent! criait-il, quelle nature! quelle âme ! quel poignet !

— Admirable !

— Admirable , reprenait-il ; dites donc prodigieux, divin, et il répéta ce mot plusieurs fois, car

lorsqu'il en avait trouve un qui lui plaisait, il s'y tenait.

Quelques musiciens s'étaient approchés et ils la complimentaient plus sérieusement.

Mais lui, ne viendrait-il pas lui dire un mol?

Elle ne le voyait plus.

Tout à coup elle sentit qu'on lui avait pris la main et qu'on la serrait; elle n'eut pas besoin de tourner lia tête pour voir qui lui tenait ainsi la main; une bouffée de joie l'avait envahie, un frisson délicieux l'avait secouée; c'était lui.

Elle fut assez longtemps sans savoir ce qu'elle répondait aux compliments qu'on lui adressait; et comme elle commençait à se remettre, elle vit Falco s'asseoir de nouveau au piano, et Simonne se placer debout près de lui comme si elle allait chanter.

Elle chantait donc?

M. Arbelet réclamait le silence, qui s'établit aussitôt.

Elle chanta une mélodie de Falco, détachée de sa symphonie la Forêt et publiée depuis quelques jours seulement sous le titre de Premier printemps.

Pompon n'était pas en état de juger Simonne ; et cependant il lui sembla que, si la méthode était bonne, la voix était médiocre.

Mais elle avait dû se tromper dans ce juge-

ment, car les applaudissemenis éclatèrent bientôt, presque aussi nourris, lui sembla-t-il, que ceux qui avaient salué sa Rapsodie : plus fort que pour elle, M. Arbelet criait : r Divin, divin », et le répétait.

Ainsi, elle était battue sur le terrain . même qu'elle avait choisi; le succès qu'elle avait obtenu, elle devait le partager avec Simonne.

Encore ce partage ne se fit-il pas également, car pendant la fui de la soirée, tandis qu'elle restait seule le plus souvent, elle vit ceux qui l'avaient le plus chaudement applaudie s"empresser autour de Simonne.

Lorsqu'ils revinrent tous les trois en voiture, ce fut aussi de Simonne que Casparis et Falco parlèrent tant que dura le trajet.

— ■ Tu ne m'avais pas dit qu'elle chantait, dit Casparis.

— Je n'en savais rien : c'a été pour moi une révélation; et quand après la Bapsodie, — à propos, tu sais. Pompon, que si je ne t'ai pas fait publiquement mes compliments, c'a été pour le laisser toute à ton triomphe, — quand après la Rapsodie, elle m'a demandé tout à coup si je voulais l'accompagner, j'ai été très surpris. Mais quand je l'ai interrogée sur ce qu'elle voulait chanter et qu'elle m'a répondu : « Y olrc Premier printemps », la surprise a été rem-

placée par une joie très vive et très douce, je peux bien le dire.

— Je comprends cela.

— Alors je lui ai dit : « Vous connaissez donc mon Printemps. » — Vous allez voir, m'a-t-elle répondu. Dame ! lu sais, je ne suis pas gâté. Justement à cause de mon intimité dans la maison, je n'aurais pas osé parler de ma mélodie ; mais dès lors que c'était elle qui la proposait, tu peux t'imagîner avec quelle joie j'ai saisi l'occasion.

— Elle en a très bien rendu la poésie et la ten-

— D'une façon charmajite ; mais il faut dire qu'elle l'avait travaillée avec sa mère, qui est vraiment une grande chanteuse; c'est sa mère qui l'a fonnée ; sans doute, ce n'est pas une artiste.

— Tant mieux pour elle.

— Et puis, avec cette beauté, on n'a pas besoin d'avoir un bien grand talent.

— Pour moi, elle m'a fait un très vif plaisir.

— Et à moi donc ; il y a longtemps que je n'avais éprouvé un pareil bonheur, car enfin on a bien applaudi un peu ma musique aussi,

— C'était justement ce qu'elle voulait, m'a-l-«lle dit, quand je l'ai complimentée, et elle n'a chanté que pour cela; elle a du goùl.

— Et du cœur.

Ainsi celle qui avait triomphé dans cette spirée

c'était Simonne: ta beauté, le goût, le cœur. Que n'avait-elle pas?

A coup sûr, ce n'était pas l'habileté qui lui manquait ; elle avait su se faire de Falco un ami reconnaissant et dévoué.

Pompon n'avait pas pu dire un mot pendant le retour de l'avenue de Messine à l'avenue de Villlers; comment l'auraît-elle placé, ce mot? ils ne lui en auraient pas laissé le temps, également empressés qu'ils étaient i'un et l'autre à faire l'éloge de Simonne.

Et puis, aurait-elle pu parler, d'ailleurs, sans trahir son trouble et son émotion ?

Mais le lendemain malin, après le déjeuner, se trouvant seule en tête-à-tête avec Casparis, elle ne put pas résister à lui adresser les questions que, pendant toute sa nuit sans sommeil, elle avait agitées fiévreusement, les tournant et les retournant sans cesse.

Aimait-il Simonne?

Pensait-il à la prendre pour sa femme ?

Mais ces questions, elle ne les lui avait pas posées sous cette forme ; elle n'eût jamais osé le faire ; et puis, d'ailleurs, cela n'était ni dans son caractère ni

dans ses habitudes, ayant toujours la précaution, lorsqu'elle voulait savoir une chose, d'en demander une autre, aussi éloignée que possible de celle qui la préoccupait, mais pouvant cependant préparer ou faciliter la réponse qu'elle attendait.

— J'ai été bien heureuse, dïl-elle, de l'approbation que vous m'avez donnée hier.

— Je ne te l'ai pas donnée comme j'aurais voulu; mais, au milieu du monde qui t'entourait, je ne pouvais pas te dire l'émotion que tu m'avais causée et le plaisir que tu m'avais fait.

— Alors vous avez été content de moi ?

— Content ! Dis que j'en ai été fier , carj'aj naïvement pris ma part dans ton succès.

C'étaient là de douces paroles pour elle ; mais elles ne devaient pas, si agréables qu'elles fussent, lui faire oublier le but qu'elle poursuivait.

— Je veux vous demander, continua-t-elle, si vous pensez que maintenant je peux jouer en public.

— ■Comment, en public 1 Mais hier tu as joué en public.

— J'entends un vrai public, non d'invités, mais payant.

— Tu veux jouer dans un concert?

— Ne le faut-il pas?

— Et pourquoi donc le faut-il ?

. — Ne m'avez-vous pas fait travailler' pour que je devienne une artiste ?

— Sans doute.

— Pour que j'acquière du lalenl ?

— Tu l'as acquis.

— Alors, ne dois-je pas maintenant en (irer parti ? Casparis était habitué à ces manières de Pompon

qui, à toutes les questions qu'on lui adressait, répondait toujours par une autre question ; il ne s'étonna donc pas de la façon dont elle conduisait l'entretien, mais, par contre, il s'étonna du désir qu'il croyait constater en elle.

Il se mil à sourire en la regardant affectueusement :

— Je vois ce que c'est, dit-il, tu as été grisée par le succès, et, comme cela t'a paru bon, tu en veux plus encore.

— Est-ce mal? demanda-t-elle après un moment donné à la surprise de se voir si peu comprise.

— Pas du tout; avec un talent comme le tien on a le droit d'être ambitieuse et de ne pas se contenter des applaudissements de ses amis.

Cette fois ce yit un mot du cœur qui lui échappa :

— Ahl je vous jure pourtant que j'aurais voulu ne jamais obtenir que les vôtres.

Puis, tout de suite, voulant atténuer ces paroles, et surtout l'accent avec lequel elle les avait jetées, irrésistiblement entraînée :

— Mais cela serait-il sage ? demanda-t-elle triste, naent; ne faut-ii pas penser à l'avenir?

li la regarda doucement :

— Tu penses à l'avenir, ma petite Pompon? Une fois encore elle céda à l'élan de son cœur :

— Oh! oui, dit-elle d'une voix vibrante qui remua Casparis.

Mais tout de suite elle corrigea ce que ce cri pouvait avoir de trop significatif:

— N'est-ce pas tout naturel? dcmanda-l-elle.

— Assurément, mon enfant; seulement, tu es si jeune que ces paroles graves m'étonnent un peu dans ta bouche.

C'était un des chagrins de Pompon que Casparis ta traitât toujours en enfant et ne vît en elle qu'une petite fille, presque la petite fille qu'il avait recueillie. Ne s'apercevrait-il donc jamais qu'elle avait grandi ? Tout le monde ne la prenait pas pour une enfant, cependant ! Jottral ne l'aimait-il pas? N'avait-i! pas voulu faire d'elle sa femme ? On ne se marie pas avec les petites filles. Mais Casparis, comme Blanchon d'ailleurs, et comme Falco aussi, était si bien habitué à la voir gamine, que rien ne lui ouvrait les yeux. Ce n'était pourtant pas une gamine que le public et les critiques avaient admirée dans la Pompon qui avait obtenu la médaille d'honneur. Et c'était uji homme intelligent; c'était un sculpteur; il savait voir, et il ne voyait rien cependant.

— Maisjenesuis pas si jeune, dit-elle d'un ton réfléchi.

Il se mit à rire franchemenl, et chantant sur t'air de ta Vieille :

Oli '. la jeune, la jeuae, la jeune, Qui croyait avoir vingt ans.

— Mais j'ai au moins seize ans, fit-elle dépitée.

— Vraiment !

Mais elle ne répondit pas sur le ton de plaisanterie, car elle n'était guère en disposition de plaisanter ; c'était sa vie qui s'agitait en ce moment, son bonheur ou son malheur qu'elle allait décider elle-même peut-être.

Gasparis était assis au coin de la cheminée, fumant une cigarette el renversé dans un fauteuil, tandis que vis-à-vis de lui, de l'autre côté, sur une chaise, elle se tenait penchée en avant, ne le quittant pas des yeux, accoudée à la tablette de la cheminée, toute frémissante d'angoisse.

— Si je pense à l'avenir, dit-elle, ce n'est pas que je ne sois pas heureuse du présent, — et bien heureuse je vous le jure, — ni reconnaissante du passé. Soyez sûr que je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi.

— No parlons pas de cela.

— Je sais bien que vous ne voulez pas me permettre de vous exprimer ma reconnaissance, et que, toutes les fois que j'ai essayéde le faire, vous m'avezfermé la bouche... oh! amicalement. Mais ce que vous ne

m'avez pas permis de dire, vous n'avez pas pu ra' empêcher de le penser.

— Ce que j'ai fait, tout autre à ma place l'eût fait comme moi.

— En me ramassant dans la neige; oui cela, peut-être, et encore? Mais enfin je comprends qu'il y a des gens qui n'auraient pas pu accepter la responsabilité d'avoir laissé une enfant mourir de froid et de faim, sans se baisser pour la ramasser. Cependant voulez-vous me. permettre de vous dire franchement que ce n'est pas parce que vous m'avez sauvé la vie que j'ai été, que je suis pénétrée pour vous d'une si profonde gratitude ; c'est parce que vous me l'avez donnée. Que serais-je sans vous? Morte, d'abord ; mais cela ce n'est rien ; et je crois bien que quand je me suis couchée le long de cette pierre, j'ai eu l'idée que j'allais mourir là; et cela sans trop d'épouvante ; ça serait fini. Mais ne mourant pas là de froid, ou un peu plus tard de faim, que serais-je devenue sans vous? Une fille des rues, une vagabonde, une misérable. C'est quand je pense à ce que j'aurais pu être, et à ce que je suis, grâce à vous, que je dois me retenir pour ne pas me jeter à vos genoux et baiser la trace de vos pas.

— Mon enfant ! s'écria Casparis en la regardant tout ému de cet acte de graUtude qui semblait jaillir d'elle irrésistiblement.

Elle se tenait droite sur sa chaise, accoudée à la

cheminée, l'autre bras serré contre elle, comme si elle voulait contenir les mouvements tumultueux

qui ragitaienl et les paroles qui, du cœur, lui montaient aux lèvres.

Elle continua :

— M'arracher à la mort, c'était de la pitié, une

généreuse pitié que tout le monde n'aurait pas eue sans doute. Mais combien était-ce autre chose, et plus grande, et plus haute, et plus rare, et plus noble de faire ce que vous avez fait pour moi, pour moi pauvre petite bête, car c'était vrai, je n'étais à ce moment qu'une pauvre petite bête, bien pauvre, bien misérable. Cependant, vous m'avez associée à votre vie, et de la petite bête vous avez fait un être humain. Vous m'avez ouvert le cœur ; vous m'avez donné une intelligence; je suis devenue digne de vous comprendre, vous et vos amis ; j'étais moins que rien, un' jouet, un objet de curiosité comme un perroquet ou un singe... pas savant, je suis aujourd'hui... ce que je suis.

— Une petite fdle, pleine d'intelligence et de cœur.

— Enfin si je suis ce que vous dites, c'est à vous que je le dois, et c'est pour cela que je ne peux pas, quand Toccasion se présente comme en ce moment, ne pas vous parler de ma reconnaissance : ne m'en voudriez-vous pas si vous ne trouviez pas ce sentiment dans mon cœur ?

— C'est vrai.

— Laissez-moi donc vous en parler ; et puis cela m'est si doux.

Cela, elle le dit franchement, sans détours, sans réticence, avec une émotion sincère qui mit une larme au bord de ses paupières.

Mais tout cela avait été spontané ; ce n'était pas ce qu'elle avait préparé dans la nuit et ce qu'elle voulait dire; il fallait que maintenant elle y arrivât:

— C'est justement parce que je sais, parce que je sens tout ce que je vous dois, dit-elle, que je pense à l'avenir. Enfant, j'ai pu accepter ce que vous faisiez pour moi -si généreusement ; mais maintenant seraitil honnête à moi de continuer ainsi et de ne rien faire pour moi-même ?

— Ne te préoccupe donc pas de cela, ma petite Pompon.

— Au contraire, je dois m'en préoccuper, et il me semble que ce serait de la bassesse de compter toujours sur vous, alors que vous-même me dites que je peux me présenter devant le public.

— Et tu penses à cela sans peur, pauvre petite, intrépidement, avec l'audace de la jeunesse!

— Sans peur, non, mais enfin j'y pense.

Elle était arrivée, après tous ces détours, au but vers lequel elle tendait; il fallait maintenant qu'elle l'abordât.

— Je dois d'autant plus y penser, dit-elle le cœur serré et respirant à peine, les yeux baissés, car elle n'avait plus la force de le regarder, que vous ne pouvez pas, toujours et à jamais, vous occuper de moi, comme vous l'avez fait jusqu'à présent.

— Et pourquoi donc ? Qui peut te faire croire cela?

— Oh ! rien, bien sûr; mais enfin, si votre vie changeait... si je ne pouvais plusreslerprèsde vous.

Elle reculait, entassant les mots pour gagner du temps.

— Vous pouvez... (elle hésita), vous pouvez vous marier !

Elle prononça ces dernières paroles presque inintelligiblémenl, à voix étoufîée, puis le cœur serré dans un étau, elle attendit.

Il la regarda, mais elle n'osa pas relever les yeux.

— Qui t'a dit que je pouvais me marier ? demanda-t-il.

— Oh ! personne.

■ — Comment cette idée t'est-elle venue alors ? Casparis oubliait toujours que l'interrogation directe n'amenait pas une réponse chez Pompon.

— C'est possible, n'e-st-ce pas ? demanda-t-elle frémissante d'angoisse.

— Sans doute.

— Ah!

— Mais cela n'est pas ; lu n'as donc pas à t'inquiéter de ce qui arriverait si je me mariais.

Et il se leva, car l'heure de la reprise du travail avait sonné depuis assez longtemps déjà.

Quelle joie pour Pompon ! quel soulagement ! Cependant elle resta les yeux baissés, de peur do se trahir, s'efforçant de contenir les transports désordonnés qui la soulevaient.

ne pensait pas à se marier !

ait-ce possible ?

isurémenl, puisqu'il le disait.

s'était dirigé vers le salon pour entrer dans son

ir.

le iesuivit, car, malgré cette parole qui la rempHs-

d'un transport de joie, et qui devait, seniblaif-il,

tisfaire pleinement, elle avait encore une ques-

à lui adresser, qu'elle avait préparée dans sa

et qu'une irrésistible curiosité la poussait à ', quand même.

Itral n'étant pas encore revenu de déjeuner, elle ait parler.

Quand vous m'avez demandé tout à l'heure, le, comment j'avais eu l'idée que vous pouviez marier, je ne vous ai pas répondu.

Est-ce que tu réponds jamais ? dit-ii en rianl.

C'est en regardant... M''* Jaras, que cette idée

venue.

■ Comment cela ? demanda-t-il d'un ton brusque .

Elle est bien belle; car vous la trouvez belle ce pas ?

Très belle.

D'une beauté qui s'impose ?

Justement.

elle douleur pour elle de parler de cette beauté, c'était le seul moyen qu'elle eût d'apprendre ce le voulait savoir.

— Ce qui est remarquable en elle, c'est la pureté de lignes de ses traits, n'est-ce pas ?

— Dis que cette pureté de lignes est admirable.

— Admirable... c'était là précisément le mot que je voulais dire : c'est comme la blancheur rosée de sa carnation, n'est-elle pas admirable aussi ?

— Tu l'as bien vue telle qu'elle est.

— C'est justement parce que je l'ai vue... telle que vous la voyiez vous-même, que je m'étais imaginé que...

Mais la porte de l'atelier s'ouvrit; c'était Jottral qui rentrait.

Devant lui, elle ne pouvait pas continuer cet interrogatoire si cruel pour elle; mais à quoi bon aller plus loin maintenant ?

Admirable I il la trouvait admirable.

N'en avait-elle pas trop appris ?

Il est vrai que d'autre part, elle avait appris aussi qu'il ne pensait pas à se marier.

Mais s'il n'y pensait pas aujourd'hui, serait-il encore dans les mêmes idées demain ?

Casparis avait répondu avec une entière sincérité, lorsqu'il avait dit à Pompon qu'il ne voulait pas se marier.

Depuis le jour où Simonne était venue visiter son atelier et où il avait agité la question de savoir s'il pouvait l'épouser ou ne pas l'épouser, ses idées étaient restées les mêmes ; aujourd'hui comme alors, il se disait qu'il y avait de graves raisons qui devaient l'éloigner de ce mariage ; et ce qui l'avait inquiété à propos de la fortune et de la famille de cette belle fdle, l'inquiétait toujours.

Le seul changement qui se fût accompli en lui portait sur le sentiment d'admiration qu'elle lui avait inspiré la première fois qu'il l'avait vue : aujourd'hui ce sentiment était devenu beaucoup plus vif, beaucoup plus ardent, beaucoup plus profond.

Mais on n'épouse pas une jeune fdle seulement parce qu'elle est belle, si passionné qu'on soit pour le beau; on lui demande d'autres qualités.

Ces qualités sérieuses de la femme, de la mère de famille, les avait-elle ?

La question restait posée; rien jusqu'à ce jour n'étant venu l'éclairer dans un sens ou dans l'autre.

Cependant, si les choses n'avaient pas changé de côté, il fallait, pour être sincère jusqu'au bout, qu'il s'avouât que ce sentiment d'admiration pour Simonne tournait chez lui à l'obsession.

Elle s'était à ce point imposée à son esprit, qu'elle avait fini par s'infiltrer dans tout son être, et si bien que, quand il cherchait un croquis maintenant, ou même quand il laissait simplement son crayon courir sur le papier, c'était les traits de Simonne qu'il reproduisait inconsciemment, tantôt son front, tantôt ses yeux ou sa bouche, tantôt son image complète, et quoi qu'il essayât, il la reproduisait fidèlement comme si elle avait posé devant lui.

Cœnme Jottral, il avait remarqué la ressemblance qui existait entre elle et cette médaille de Cléopâtre reproduite dans un ouvrage sur l'Egypte, et cela lui avait suggéré l'idée de faire une Cléopâtre se présentant devant César, au moment oii, comme le raconte Plutarque, elle vient de sorUr du paquet de hardes dans lequel elle s'est fait apporter, et s'offre au vainqueur de Pompée, qu'elle va séduire.

Comme sujet de statue, Cléopâtre piquée par ïaspic eût sans doute mieux valu; mais ce n'était pas une idée triste qui pouvait occuper son esprit, pertdanl

qu'il pensait à Simonne ; ce n'était pas une Cléopâtre mourante qu'il voulait, c'était une Cléopâtre séductrice: Quelle douleur pour Pompon lorsque l'ayant, comme elle en avait l'habitude, interrogé sur le travail qu'il préparait, il lui avait répondu :

— Une Cléopâtre.

Elle était restée pendant quelques minutes suffoquée ; mais, comme toujours, elle avait voulu pousser la curiosité jusqu'au bout.

— Est-ce que vous ne trouvez pas qu'entre la Cléopâtre représentée dans votre ouvrage sur l'Egypte et M"* Jaras, il y a une certaine ressemblance?

— Dis une ressemblance frappante.

— Alors, c'est M"" Jaras qui vous a inspiré cette Cléopâtre ?

Ce n'était pas son habitude de poser des questions aussi directes, mais elle n'a'.ait pas eu la force de retenir celle-là.

— Précisément, dit-il.

Cependant il ne fit rien pour revoir Simonne, et le jeudi suivant, il n'alla pas chez M"* Arbelet, où il avait pourtant bien des chances de la rencontrer ; il passa la soirée au coin du feu avec Blanchon et Pompon, qu'il n'avait jamais vue aussi joyeuse, aussi pleine d'entrain, heureuse qu'elle était qu'il -ne fût pas sorti.

Le temps avait été si court pour eux qu'ils n'étaient pas encorecouchés lorsque Falco rentra.

— On s'est inquiété de toi, dit celui-ci à Casparis.

— Pourquoi donc ?

— Parce que tu n'es pas venu avec moi.

— Et qui donc ?

— Mais tout le monde : M"* Arbelet, M"' Jaras, la belle Simonne.

— Et qu'as-tu dit ?

— J'ai dit que tu étais un ours.

— Merci.

— Sais-tu ce que Simonne a répondu ?

— Que c'était vrai?

— Pas du tout ; que tu avais bien raison, et que les chefs-d'œuvre ne se faisaient pas en courant les salons.

— Ça n'est pas bête.

— Mon Dieu, cela est relatif; mais je crois bien que si j'étais resté à AndiUy, ma For^/ n'aurait jamais vu le grand jour, tandis qu'en allant dans un salon, celui de M"* Arbelet, j'ai rencontré là une personne qui me fera peut-être exécuter ma symphonie.

— Et qui donc ?

— M"' Jaras, qui s'est éprise de mon Premier printemps assez chaudement pour mettre h mon service ses relations et son influence, ce qui pour moi est considérable. Si j'étais resté ce soir au coin du feu avec vous, je n'aurais pas appris cela ; elle a déjà remué terre et ciel à mon insu ; et si elle m'a donné cette bonne nouvelle aujourd'hui, c'est parce qu'elle

foinpte sur le succès; lu vois donc que si les chefsd'œuvre ne se font pas dans les salons, les salons no sont pas inutUes à ieur éclosion, — même quand ces chefs-d'œuvre n'en sonl pas.

Le lendemain, comme Casparis était au travail, Nicolas lui avait apporté une carie.

— Tu ne pouvais pas dire que je n'étais pas visible ? s'écria Casparis, sans même regarder celle carie.

— J'ai essayé de le dire la dernière fois que celle

dame esl venue, répondit Nicolas, et ça n'a pas réussi.

li regarda la carte :

« Madame Jaras » .

Vivement il se lava les mains qui étaient pleines de terre à modeler, et il entra dans le salon, où il trouva madame Jaras seule.

— Pardonnez-moi de venir vous déranger au milieu de votre travail, dit-elle, mais j'espérais vous voir hier au soir chez M™^ Arbelet et vous adresser une demande que je n'ai voulu confiera personne, pas nifime à cette chère M"" Arbelet.

— Quelle demande ? pensa Casparis.

Elle continua :

— C'est une mère qui vient à vous, et ce litre, je" l'espère, vous rendra indulgent pour la démarche que je tente.

Casparis s'inclina.

— Elle l'expliquera aussi, poursuivit M"* Jaras, car s'il est un orgueil qui soit permis, c'est l'orgueil maternel, n'est-ce pas? J'avoue que j'ai cet orgueil et que je suis fière de la beauté de mafUle.

Casparis avait été tout d'abord déconcerté, et il s'était demandé sans le deviner le but de celte visite; ce mot le mil sur la voie.

— Bien que ce ne soit pas d'aujourd'hui que j'admire celte beauté, — vous voyez que je parle en vraie mère, — je n'ai jamais vpulu jusqu'"à' présent

cependant faire faire le portrait de ma fiUe. El cela pour deux raisons. La première c'est que je craignais que les éloges que ce portrait ne pouvait pas manquer de recueillir inspirassent de la vanité à ma fille. La seconde, c'est que je n'avais pas trouvé un artiste digne, — selon moi, à mon point de vue de mère orgueilleuse, — digne de comprendre et de reproduire cette beauté. Aujourd'hui ces raisons n'existent plus. Ma fdle n'est plus une enfant et je n'ai pas à craindre que, par un sentiment d'orgueil exagéré, elle refuse tous les maris qui se présenteront; quand elle rencontrera un homme qui, par son mérite personnel et par ses qualités, saura lui plaire, elle l'acceptera pour mari, sans attendre un prince, comme quelques envieuses l'en accusent. Et puis, d'autre part, et c'est là un point non moins important, j'ai renconli-é enfin l'artiste que j'ai attendu pendant plusieurs années.

Elle fit une pause et regarda Casparis en sonnant.

— Faut-il donc que je vous nomme ? dit-elle, et ne m'aiderez-vous pas ?

Casparis resta embarrassé.

— En pariant de portrait tout à l'heure, dit-elle, Je me suis mal expliquée. Ce n'est pas réellement un portrait, c'est-à-dire un tableau. J'estime, — et mon orgueil de mère va reparaître encore, — j'estime que la beauté de ma fille est digne de la statuaire; et

ce que je désire... ce que je vous demande, c'est un buste d'elle.

— Mon Dieu, madame, je ne puis être que vivement flatté d'une demande qui m'est adressée dans de telles conditions...

— Ne me dites pas que vous ne faites pas de bustes, interrompit-elle, car je vous répondrais que vous avez fait celui de M"" Arbelet, qui est une merveille, et à ce moment vous n'aviez pas de relations amicales avec elle. Vous voyez que je suis renseignée,

Casparis ne pouvait pas répondre que ce n'était pas pour M"" Arbelet qu'il avait fait ce buste, mais que c'était pour Falco; i! resta bouche close, hésitant.

S'il avait été question de toute autre que de Simonne, il aurait répondu nettement qu'il ne pouvait pas accepter ce travail, et il aurait trouvé des raisons telles quelles pour s'en débarrasser.

Mais cette beauté qui venait s'offrir, quand il l'avait cherchée lui-même depuis quelques jours avec une sorte d'obstination inconsciente, le rendait perplexe.

— Je vous dis que je suis renseignée, continua M"' Jaras; je le prouve : la beauté de ma fille ne vous a-t-elle pas inspiré l'idée d'une Cleopâtre?

— Eh quoi?

— Mon Dieu I oui ; votre ami M. Falco a parlé ;

lis il n'y a pas là de quoi lui en vouloir, j'espère; idiscrétion, si indiscrétion il y a, n'est pas bien ive. Eli tout cas, ce n'est pas elle qui m'a suggéré désir de faire appel à votre talent. C'est votre tait lui-même'. Ne vous en prenez donc qu'à vous, non h votre amï, qui est innocent.

Comme Casparis allait répondre, elle l'arrêta d'un ste amical.

11 est bien entendu qu'il n'y aura pas de conditions lébattre entre nous; les vôtres seront les miennes, lies de M'"^ Arbelct, si vous le voulez, ou de uvelics, si vous pensez que l'auteur de Pompon et

i'Eve endormie est dans une situation autre que ne tait l'auteur du buste de M"^ Arbelct ; ce qui, lur mon compte, me paraîtrait parfaitement juste, vous le dis tout de suite. Tout ceci expliqué, je iccepterai donc qu'une raison pour justifier votre fus, si vous n'accédez pas à ma demande : j'ai sez le respect de l'art pour comprendre qu'un arte ne peut faire que ce qui lui plaît, dites-moi que

beauté que j'appelle la beauté de Simonne ne us plaît point, et je me relire désolée, mais sans luter un mot de plus.

Il y eut un court moment de silence.

— Madame, je suis à votre disposition.

— Ah ! monsieur, vous me comblez de joie. C'est tout cœur que je vous remercie. Mon trouble vous

prime mieux que je ne le ferais moi-même com-

bien j'avais peur, car M. Falco m'avait dil que vou« refusiez tous les bustes qu'on vous demandait. Quand commencerons-nous ?

— Quand vous voudrez, madame.

— Eh bien ! la semaine prochaine.

Quand Casparisrenlra dans l'atelier, il se milan travail sans parler à Pompon, qui l'examinait craintivement.

Ce fut seulemeni après plus d'un quart d'heure qu'il s'adressa à Jottral :

— Nous voici avec un busle en préparation, ditil ; mardi, je commence celui de M"* Jaras.

Pompon resta un moment immobile sur le divan ; puis, au bout de quelques minutes, se levant et mar chanl la lèle tournée vers le mur de manière ;\ ce que Casparis, s'il la regardait, ne pût pas voir «on visage, elle sortit de Tatelier; elle élouffait.

ES séances pour ce

busle furent fréquentes

et longues; cependant

les sentiments de Casparis à I égard de Simonne

restèrent au début à peu près ce qu'ils étaient.

Mieux iila connut, mieux ill'étudia, plusil admira sa beauté .

Mais pendant longtemps il s'en tint à l'admiration.

Le statuaire était dans l'enthousiasme; l'homme était calme, retenu par des considérations graves qui tout d'abord l'avaient inquiété quand il s'était demandé s'il pouvait épouser cette belle jeune fdle ; l'âge de Simonne, avec tout ce qui pouvaient en résulter, sa famille, sa fortune.

Cependant, peu à peu, ses sentiments se modifièrent, et il s'aperçut qu'il l'avait tout d'abord jugée

plutôt avec des idées préconçues qu'avec une impartiale justice.

Car enfin, pour avoir vingt-trois ans, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'on se marie désespérée et qu'on demande à son mari de vous consoler de toutes les déceptions qu'on a éprouvées depuis cinq ou six ans.

Pour être fille d'une chanteuse, il n'en résulte pas fatalement qu'on a reçu l'éducation et qu'on a contracté les idées, les goûts, Iç^gpanières d'une femme de théâtre. -.^

Pour avoir huit cent mille francs de dot, il n'est pas prouvé que cet argent a été mal acquis.

On peut ne pas s'être mariée parce qu'on n'a pas trouvé le mari qu'on aimait; on peut, quoique fille d'une comédienne, avoir reçu l'éducation d'une honnête femme; enfin, on peut, quand on est chanteuse et qu'on a le talent de M""^ Jaras, gagner une belle fortune honorablement.

Voilà ce que disait la raison, au moins sa raison présente, celle qui s'était éveillée en lui après quelques séances de pose.

Mais que disait la réalité?

L'expérience lui montra bientôt qu'il n'avait pas étudié Simonne à tous les points de vue, et que, même pour ceux qui tout d'abord lui avaient déplu en elle, au moins pour quelques uns, il s'était trompé.

Ainsi, ce qui l'avait le plus vivement blessé, c'avait

été son arrogance et son insolence à l'égard de Pompon; et de là il avait tout naturellement conclu à un cœur sec el à un caractère gâté par l'orgueil.

Eh bien, il s'était trompé dans sa conclusion; il n'avait pas tardé à en avoir la preuve.

De peur qu'une scène semblable à celle qui s'était produite lors de la visite de Simonne se renouvelât, il avait prié Pompon de ne pas venir dans l'atelier lorsque M"'' Jaras po.serait. Et Pompon, sans répliquer, avait obéi, au moins pendant deux jours. Mais le troisième elle était entrée pondant la séance, ayant quelque chose de pressant à lui demander. Cela l'avaitfâché et encore plus inquiété. Qu'allait faire, qu'allait dire Simonne?

Mais elle n'avait rien fait, ellen'avail rien dit; elle avait regardé Pompon, et elle l'avait regardé luimême avec une insistance étrange comme si elle voulait lire en elle et en lui.

C'avait été le lendemain seulement qu'elle lui avait parlé de Pompon :

— J'ai lu quelque part, dit-elle, que Léonard de Vinci, lorsque posaient les personnes dont il faisait le portrait, tâchait de leur donner une physionomie heureuse en les disfrayant, et que pour cela, il les entourait de musiciens, de danseurs. Est-ce que M'" Pompon ne travaille pas ordinairement dans votre atelier?

— • Quelquefois, quand nous sommes seuls.

— Eh bien, es(-ce qu'il serait impossible de faire en ce moment comme si vous étiez seul ?

Casparis avait hésité.

— Vous ne voulez pas ?

— Simonne ! s'était écriée M"* Jaras.

Cette menace de grondcric avait décidé Casparis, qui avait été chercher Pompon dans le salon où elle se tenait.

— M"= Jaras demande à t'entendre, avail-il dit avec un certain embarras; voui-tu venir dans l'atelier jouer quelque chose?

Contrairement à ce qu'il prévoyait, Pompon avait tout de suite accepté, comme si elle était heureuse de cette demande, et elle l'avait suivi avec empressement.

Mais il n'était pas au bout de ses surprises ; eu voyant entrer Pompon, Simonne était venue audevant d'elle, affable et souriante :

— Je n'ai pas pu l'autre jour, chez M"* Arbelel, dit-elle, vous expi-imer toute mon admiration; voulez-vous me perniellre de le faire aujourd'hui; vous me rendriez bien heureuse si vous vouliez nous jouer votre Bapsodie.

Qu'est-ce que cela voulait dire?

— Avec plaisir, mademoiselle, répondit Pompon. Et tout de suite, elle se mit à jouer.

Quand elle eut achevé son morceau, Simonne la

mplimenta chaleureusement, et, pour la louer, e trouva les paroles les mieux senties, Casparis fut enchanté.

— On ne peut pas mieux réparer ses torts, se -il; elle est fantasque, mais elle a du cœur. Le lendemain, Simonne demanda encore à voir mpon, et tant que durèrent les séances, celle-ci nstalla dans l'atelier.

Casparis fut aussi content de l'une que de l'autre;

il chercha laquelle était la meilleure, de celle qui

rait si bien demander pardon de sa faute, ou de

Ile qui la pardonnait.

Aussi ces séances, où ii voyait Pompon et Si-

>nne réunies, furent-elles un réel plaisir pour lui;

nais il n'avait travaillé si agréablement ; et son

vail profilait de sa satisfaction ; ce buste serait

îurément une des meilleures choses qu'il eût

tes.

Cependant il y avait une question qui, queique-

s, se présentait à son esprit : « Pourquoi Si-

mne, qui devait devenir si charmante pour Pom-

n, avait-elle commencé par être si injuste et si

re? »

Grand fut son étonnement lorsqu'un jour M"" Ar-

lel répondit à cette question :

— Avez-vous deviné la cause de l'étrange algaie que Simonne a faite à Pompon, le jour où us avons visité votre atelier? lui dit-elle. Non,

n'est-ce pas? Eh bien, je vais vous l'apprendre; car, enfin» il est bon que vous connaissiez Simonne telle .qu'elle est. Elle s'était imaginé, ou bien on lui avait dit, je ne sais pas au juste, que Pompon était votre maîtresse.

— Pompon, ma maîtresse ! s'éiria Casparis.

— Dame ! ça en a bien l'air.

— Mais qui donc a pu croire cela?

— Tout le monde; moi la première, qui jusqu'à ce jour n'en avais jamais douté; enfin, Simonne le croyait; et comme, avec sa fierté, elle trouvait cela abominable, elle avait voulu en marquer à Pompon tout son mépris.

— Si quelqu'un avait mérité ce mépris, il me semble que ç'efit été moi et non elle.

— Vous parlez en homme, mais ce n'est pas ainsi que les femmes sentent et raisonnent. C'est quand Simonne a vu qu'on l'avait trompée et que Pompon n'était pour vous qu'une enfant d'adoption qu'elle s'est faite bonne flUe pour cette pelile, qu'elle avait blessée injustement. N'est-ce pas charmant?

Non seulement il reconnut que Simonne avait du cœur et que son caractère n'avait point été gâté par l'orgueil comme ii l'avait craint tout d'abord, mais encore il découvrit que son éducation par sa famille n'avait pas été celle qu'il avait supposée.

Pendant les premières séances, M"' Jaras avait

accompagné sa fille chez Casparis, mais un jour celle-ci était arrivée avec sa sœur et son beau-frère le marquis et la marquise de Gouessanl.

— Pardonnez-nous d'envahir votre atelier, dit Simonne en riant» mais ma mère a été retenue aujourd'hui, et ma sœur, qui a bien voulu m'accompagner, ne sort pas sans son mari : je vous pré-

senle ce qu'on appelait autrefois des tourtereaux, cl ce qu'on n'appelle plus aujourd'hui d'aucun nom, attendu que cette espèce n'existe plus.

Au lieu de se fâcher, le marquis et la marquise se regardèrent en se souriant tendrement.

Et tandis que Simonne prenait sa pose, ils allèrent s'asseoir au bout de l'atelier, sur le divan, côte à côte, tournes l'un vers l'autre, se parlant à voix

Si Casparis n'entendait pas ce qu'ils disaient, il pouvait les voir tout en travaillant, et, de temps en temps, il jetait un coup d'œil de leur côté.

M"* de Gouessant ne ressemblait en rien à sa sœur, bien que blanche et blonde ; cependant, quoiqu'elle n'eût que la beauté du diable, elle était charmante avec un air simple et bon. Quant au marquis c'était un grand gaillard de près de six pieds

de haut, qui eût fait un magnifique cuirassier, rouge de carnation comme un homme qui vit en plein air, et cependant distingué, sinon élégant, de manières et de tenue.

— Je vais vous faire connaître mon beau-frère, dit Simonne à voix basse en s'adi-essant à Casparis à un moment où il venait à elle pour mettre en place une boucle de cheveux qui se présentait mal.

El élevant un peu la voix :

— Albert Idil-ello.

Mais le mari et la femme étaient si bien absorbés dans leur entrelien qu'ils n'entendirent ni l'un ni l'autre cet appel,

— Albert ! cria-t-elle.

— Vous m'appelez? dit le marquis en venant à elle.

— C'est la seconde fois, dit Simonne en riant ; mais quand ma sœur parle, vous n'avez d'oreilles que pour elle.

— C'est vrai, pardonnez-moi.

— Je voulais vous dire que, comme la séance va être longue, vous pouvez allez vous promener si vous avez peur de vous ennuyer; vous viendrez nous prendre dans deux heures,

— Mais je ne m'ennuie pas du tout, dit le marquis qui s'empressa de retourner auprès de sa femme.

— Vous voyez, dit Simonne, il ne s'ennuie pas. Il est admirable. Ce qui l'ennuierait ce serait d'aller se promener seul. A Gouessanl, ils ne se quittent pas. Ma sœur, qui, enfant, était la poltronnerie en personne, chasse maintenant le loup et le sanglier avec intrépidité, accompagnant partout son mari, à cheval quand c'est possible, h pied quand il s'agit de la chasse à tir ; elle porte même dans ces occasions le pantalon et la blouse très gaillardement. Quant au marquis, malgré sa tournure d'hercule, il a appris à faire de la tapisserie, et si vous nous honorez un jour de votre visite, je vous montrerai une

chaise qui est son ouvrage. Madame chasse pour accompagner monsieur, et monsieur fail de la tapisserie pour rester auprès de madame.

\ — Vous le disiez, c'est admirable.

— Leur malheur, c'est de passer deux mois tous les hivers à Paris, où ils ne sont plus aussi librement l'un à l'autre. Si ma mère n'exigeait pas leur visite, je crois qu'ils nous abandonneraient. Ils trouvent toujours des raisons, meilleures les unes que les autres, pour nous voler quelques jours. N'oubliez pas que ce ne sont pas de jeunes mariés; il y a six ans que dure cette lune de miel .

11 n'y avait pas d'exagération dans ces paroles de Simonne, et, comme le marquis et la marquise accompagnèrent souvent celle-ci quand elle venait poser, Casparis put voir que cet amour du mari pour la femme et de la femme pour le mari était réellement admirable :. ils s'adoraient et ils ne paraissaient pas avoir d'autre souci ni d'autre joie en ce monde que de se rendre heureux l'un l'autre.

Il le vit dans son atelier pendant les longues heures des séances de pose, il le vit chez M"" Arbelet, il le vit chez M"' Jaras où il fut bientôt invité et où il ne put pas faire autrement que de se rendre.

Si ses premières idées sur l'éducation des Glles de comédiennes étaient fondées, comment M"* de Gouessant pouvait-elle être une si excellente femme pour son mari ?

Il s'était donc Irompé.

Et, ce qui semblait un point important à noter, c'était que M"* de Gouessanl, ce modèle de la femme aimante, avait cependant dû subir l'influence de celte éducation et de ce milieu beaucoup plusque sa sœur, moins âgée qu'elle de quatre ans.

De même il s'était trompé aussi sur M"" Jaras et sur la maison de celle-ci.

Admis dans cette maison, il l'avait vue ordonnée avec un ordre parfait, rigoureux même, et qui, dans quelques détails, trahissait des habitudes d'économie qui allaient peut-être jusqu'à l'avarice.

S'il en était ainsi, quoi d'élonnant à ce que M"" Jaras eût amassé une belle fortune : elle avait gardé ce qu'elle avait gagné, voilà tout, et cela était d'une bonne mère.

Et de fait elle se montrait en tout une maîtresse femme, malgré certains ridicules dont on pouvait sourire et qui étaient chez elle l'affectation d'une nouvelle convertie à de certaines idées et à de cei^ tains usages : comme de dire par exemple vigne folle au lieu de vigne vierge.

Mais quoi! Si l'on s'arrêtait devant les ridicules d'une belle-mère, on ne se marierait jamais.

nces pour î, la beauté nonne de jo liii plus éclatante, les excuses à Pompon, la vue des amours du marquis et de la marquise (le Gouessant, l'intimité, les relations presque quotidiennes, l'ordre de M"* Jaras, sa sévère économie, la réeularilé de sa vie, la tenue correcte de sa maison

du boulevard Malesherbes, tout cela, se réunissant et se groupant, avait grandement influencé les sentiments de Gasparis.

Cependant, il était resté toujours hésitant.

L'admiration purement artistique qu'il avait tout d'abord éprouvée pour Simonne avait changé de caractère, et cependant il hésitait.

Simonne était à ses yeux la beauté la plus parfaite qu'il eût jamais vue; il ne pouvait se trouver près d'elle sans ressentir une émotion délicieuse et un trouble profond; il la recherchait partout, à ce point qu'il ne manquait plus une seule des réunions où il avait la chance de la rencontrer, chez M"' Arbelet, chez la duchesse de Villagarcia, chez la marquise de Thury, au Bois, au théâtre; un mot d'elle le charmait ; un sourire de ses yeux mystérieux l'enivrait ; il se disait, il croyait qu'elle donnerait le bonheur au mari qu'elle choisirait.

Et cependant il hésitait à devenir ce mari.

Les choses menaçaient de continuer ainsi lorsque M"* Arbelet, par son intervention, leur imprima un autre cours.

Un après-midi elle arriva avenue de Villiers, et comme Gasparis, surpris de cette visite, cherchait quel en pouvait être le but, elle lui demanda quelques minutes d'entretien particulier.

Ils passèrent dans le salon.

— Vous êtes intrigué de savoir ce qui m'amène, n'est-ce pas? dit-elle?

— Un peu.

— Simonne.

— Ahl

— Mais ce n'est pas de sa part que je viens, ce n'est pas pour elle, c'est dans votre intérêt, si vous voulez bien me permettre d'intervwiir ainsi dans vos affaires sans en être priée; ce qui, à vrai dire, m'inquiète un peu, car avec votre tenue réservée, vos manières discrètes, votre sobriété de paroles et vos regards énigmatîques, vous savez que vous intimidez les gens.

— Ah ! madame.

— Enfin je me risque : la sympathie l'emporte sur la peur. En un mot, voici ce que je viens vous demander : Renoncez-vous à Simonne ?

Casparis fit un saut.

— C'est moi qui, la première, continua M"* Arbelet, vous ai parlé de Simonne; je peux donc continuer l'entretien aujourd'hui. Vous la connaissez maintenant, vous savez ce qu'elle est, ce qu'elle vaut. La voulez-vous pour femme ? Ou bien renoncez-vous à elle?

— Mais, madame...

— Écoutez-moi, interrompît M"* Arbelet; quand je vous ai parlé de Simonne, je n'étais pas le portevoix de M*" Jaras qui, vous'désirant pour gendre, me

chargeait de vous sonder; aujourd'hui je ne le suis pas davantage. Je vous ai parlé de Simonne, parce que j'ai cru que vous étiez faits l'un pour l'autre; aujourd'hui je reprends l'entretien, parce que je vois que ce mariage que je désire pour vous aussi bien que pour Simonne, et pour Simonne aussi bien que pour vous, ne se fera pas s'il ne se fait pas tout de suite. En un mot, je vous préviens que, si vous ne vous prononcez pas, il est possible que dans six semaines Simomie soit mariée.

— Comment cela?

— Vous vous êtes rencontré chez la duchesse de ViUagarcia avec le comte de San-Lucar; eh bien ! le comte de San-Lucar, qui, vous avez pu le voir, est un jeune homme charmant, d'un grand nom et d'une belle fortune, est amoureux fou de Simonne et veut l'épouser; lamèreest tentée, la fille résiste; voilà la situation, je vous la dénonce, car, avec l'intelligence des hommes supérieurs, vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez; maintenant que vous voilà averti, décidez, je me retire.

Cependant elle ne se retira pas tout de suite, et même elle insista longuement sur le chagrin qu'elle éprouverait si ce mariage ne se faisait pas ; il semblait si bien indiqué, elle n'en avait jamais vu aucun qui réunît des conditions, de l'un ou de l'autre côté, plus favorables.

Et elles les enuméra ces conditions, faisant la pari

égale, dans ses compliments, à Casparis aussi bien qu'à Simonne.

Ce qui le touchait directement le laissait indifférent; mais il n'en était pas de même pour ce qui s'adressait à Simonne : par cela même que ces paroles étaient la confirmation de ses propres sentiments, elles prenaient une importance décisive.

Cependant M"* Arbelet partit sans qu'il se fût pro^ nonce, et .si, en faisant cette démarche auprès de lui, elle avait espéré qu'il la chargerait de demander Simonne à M''*Jaras, elle dut s'avouer qu'elle n'avait pas réussi. ■

— Quel drôle de garçon ! se dit-elle en tirant la porte.

Et elle s'en alla sans savoir s'il se déciderait ou s'il ne se déciderait pas à ce mariage, se disant que, s'il ne se décidait pas, c'était qu'il était retenu par une liaison qu'il n'avait pas la force de rompre : sa liaison avec Pompon sans aucun doute; car, malgré l'explication qu'ils avaient eue à ce sujet, malgré les affirmations de Falco, elle était revenue à sa première idée : Pompon était la maîtresse de Casparis; pour elle cela était obligé, et ce n'était même pas sans une certaine honte qu'elle se disait qu'elle avait été assez naïve pour en douter un moment. Mais pourquoi ne la quittait-il pas maintenant ? Il y avait donc quelque chose de vrai dans ce qu'on disait de ces passions que les négresses inspirent parfois aux blancs, sî tyranni-

ques et si exclusives, que ceux-ci ne peuvent plus aimer d'autres femmes? C'élail curieux. Celte petite Pompon, qui aurait cru cela d'elle ? Et cependant, en y réfléchissant bien, en se rappelant la perfection de formes de sa statue, en pensant à la passion qui semblait la dévorer, et qui se trahissait aussi bien dans ses regards que dans la façon dont elle sentait et exécutait la musique, tout s'expliquait. Mais comment Falco n'avait-il rien vu ? Il est \Tai qu'il voyait si peu clair, le pauvre garçon ! Et c'était contre lui qu'elle s'était fâchée ; on n'était vraiment pas plus naïf; il vivait dans l'intimité de Casparis et de Pompon, et il n'avait rien vu, assurément il était aveugle, sourd, et...

Elle né se trompait pas moins sur Pompon que sur Casparis ; s'il ne lui avait rien dit de précis, ce n'était pas que son parti ne fût pas pris; mais il voulait faire ses afl'aires lui-même directement, et les eût-il confiées à quelqu'un que ce n'eût certainement pas été à M"" Arbelet.

On était au samedi; le lendemain Simonne devait aller aux courses du bois de Boulogne avec sa sœur et son beau-frère : il la verrait à Longchamp.

Elle dimanche, avant deux heures, il se promenait dans l'enceinte du pesage, où personne encore n'était arrivé.

Il eut une heure à attendre; et, comme il passait et repassait devant l'entrée, il vit enfin Simonne, vers

trois heures, descendre de voiture avec le marquis et la marquise de Gouessant.

11 n'alla point au-devant d'eux, mais au bout de quelques pas ils le trouvèrent sur leur passage.

— Vous ! s'écria Simonne, c'est une bonne forlune; vous allez m'offrir votre bras, et cela rendra la liberté à ma chère sœur et à mon cher beau-frère, qui, depuis que nous sommes en route, n'ont pas trouvé un mot à me dire, tant ils sont occupés d'euxmêmes.

Et avant qu'il eût répondu, elle lui tendit ellemême le bras; puis, passant la première, car avec sa sœur conrnie avec tout le monde et partout, elle prenait la tête, ils allèrent s'asseoir sur des chaises devant les tribunes.

— Et comment êtes-vous aux courses aujourd'hui ? demanda Simonne ; vous ne m'aviez pas parlé de cela jeudi quand je vous ai dit moi-même que j'y viendrais.

Casparis ne pouvait pas répondre franchement devant M. et M"" de Gouessant, qui les écoutaient; pour dire ce qu'il avait à dire, il lui fallait un moment de lête-à-tète avec Simonne, et il espérait bien le trouver; s'il ne se présentait pas par hasard, il l'amènerait quand même.

Comme ils se promenaient dans l'intervalle de deux courses, ils se trouvèrent séparés de M. et de

M""deGouessant, arrêtés par des amis de Bretagne; alors Casparis entraîna Simonne assez vile.

— Est-ce que vous voulez m'enlever? dil-elle en riant.

— Justement, répondit-il sur le même ton.

Et il l'amena autour de la pelouse sur laquelle on selle les chevaux qui vont courir.

Mais il ne riait plus, et Simonne sentait que le bras sur lequel elle s'appuyait était frémissant.

— Pardonnez-moi de vous avoir amenée ici, ditil à mi-voix, mais j'ai à vous parler, et je n'ai pas eu la liberté de choisir le lieu et le moment.

— Vous me faites peur, dit-elie en continuant à plaisanter.

— Rien n'est plus sérieux, car c'est de ma vie, de mon bonheur qu'il s'agit; je vous demande donc de me répondre sérieusement, sincèrement.

Elle marchait les yeux baissés :

— Sincèrement, je vous le promets, dit-elle sans, le regarder.

— Bien que je connaisse jusqu'à un certain point vos idées sur le mariage, il y a une chose que je ne sais pas et que je dois avant tout vous demander : accepteriez-vous pour mari un artiste ?

— Quel artiste ?

— Un sculpteur.

Elle hésita un moment avant de répondre et re-

garda autour d'elle pour voir si on ne pouvait pas les entendre.

— S'il avait du talent, dit-elle, un beau nom, une grande réputalion, s'il était un homme de cœur, s'il m'aimait... oui.

— Eh hien ! je suis cet artiste, j'ai du cœur et je vous aime.

— Mais ! . . .

— L'endroit est étrangement choisi pour vous parler ainsi, mais je n'ai pas été mailre d'en choisir un autre; laissez-moi donc profiter des quelques instants de tête-à-tête que nous avons pour vous dire, pour vous répéter que je vous aime, et que, si je ne vous ai pas fait cet aveu depuis longtemps, c'est que je voulais avoir éprouvé la solidité, la profondeur de cet amour, et être sûr que je n'étais pas subjugué seulement par votre admirable beauté ; cette épreuve , je l'ai faite ; cet examen de cœur, je l'ai répété chaque soir depuis que je vous aime; et quand je vous dis que je vous aime, je ne parle pas seulement pour le présent , maïs pour l'avenir, pour toujours, pour la vie entière.

Il parlait à voix basse et rapidement, mais sans qu'elle perdit un mot de ce qu'il disait cependant; ils s'étaient arrêtés depuis quelques instants déjà, et ils étaient seuls dans un coin de l'enceinte sans que personne vint de leur côté.

— Et ma mère, dit-elle, lui avez-vous parlé ?

— Non... pas encore, j'ai cru...

Elle le regarda en face :

— Vous avez bien fail, dil-elle; vous avez deviné que je n'accepterais jamais un mari qui traiterait la question d'affaire avant celle du sentiment. Je ne suis plus une petite fille, j'entends décider ma vie moi-même.

Doucement, elle lui pressa le bras :

— Maintenant, vous pouvez voir ma mère.

— Chère Simonne !

Mais elle l'interrompit :

— Voici ma sœur, dit-elle, ne nous trahissons pas. Puis, lui pressant encore le bras plus fortement.

— Venez ce soir même, dit-elle, je ne pourrais pas attendre jusqu'à demain.

dîner chez M"' Japaris ne rentra chez ans la soirée.

us ie trajet du boulevard Malesherbes . / à l'avenue de Vil-

\ liers, ce fut à Pom-

pon qu'il pensa plus qu'à Simonne.

Comment allaitelle accepter la nouvelle de ce mariage ?

Quel changement pour elle, au moins dans sa vie, ses habitudes, sa liberté !

Assurément elle le prévoyait et elle le redoutait, ce changement! les questions qu'elle lui avait adressées dans ces derniers temps en étaient la preuve.

Bien certainement cela serait pénible pour elle, il le sentait, il le voyait ; mais enfin 11 ne pouvait pas l'empêcher.

Pour éviter un chagrin à Pompon, devait-il ne pas se marier ?

Ainsi posée, la question était résolue à l'avance, et Pompon elle-même, s'il la lui adressait, ne la résoudrait pas autrement.

Pour avoir recueilli et élevé Pompon, il ne lui avait pas donné sa vie entière.

Elle aimerait un jour, sans doute : elle se marierail et ferait précisément ce qu'il faisait lui-même.

Lorsqu'il arriva chez lui, Pompon n'était point encore revenue de Montrouge, où elle avait été, comme tous les dimanches, passer la journée chez M"* Jottral.

Il l'attendit, car il voulait que cette explication, précisément parce qu'elle lui était pénible, eût lieu le soir même ; difierée, elle ne serait que plus pénible encore.

Au bout de quelques instants. Pompon arriva, accompagnée de Nicolas, qui avait été la chercher.

Quand il l'entendit dans le vestibule, il ouvrit la porte du salon et l'appela ; elle vint à lui vivement et gaiement, toute joyeuse de le trouver là.

— Les courses ont été intéressantes ? demanda-l-fiUe.

Si elle n'aimait pas répondre, par contre elle aimait questionner, et en cette circonstance, si elle parlait des courses auxquelles elle ne s'intéressait guère, c'était pour arriver à M"" Jaras, que Casparis, elle en était sûre, avait rencontrée à Long-

champ, où il n'avait même peut-être été que pour la voir.

— Très intéressantes, dit-il, mais nous avons à parler ; assieds-toi, je te prie. '

Au lieu de s'asseoir, elle resta debout devant lui, le regardant, l'examinant, le dévorant, toute frémissante.

Nous avons à parler !

Qu'allait-il dire ?

Le moment était donc venu V

Parler de qui ? si ce n'est de M"' Jaras.

Que dire, si ce n'est qu'il allait se marier avec elle?

Hélas!

Elle s'assit, car ses jambes tremblantes ne la soutenaient plus : un voile llottait devant ses yeux troublés; son cœurne battait plus; elle sérail tombée.

Et elle ne voulait pas tomber, elle ne voulait pas se trahir.

Ce coup ne la surprenait pas , cependant ; bien souvent, dans ses nuits sans sommeil, elle avait pensé, ou même, dans son sommeil agité par la fièvre, elle avait entendu qu'il lui disait : « Je me marie. »

Mais ce qu'elle avait .pensé, ce qu'elle avait entendu ainsi, ce n'était pas l'horrible réalité qui la frappait maintenant et la jetait à terre pantelante

C'était vrai, c'était vrai.

— Ma petite Pompon, dit-il d'une voix affectueuse en la regardant tendrement, car il voyait combien profondément elle était troublée, et il voulait autant que possible affaiblir la douleur qu'il allait lui causer; ma petite Pompon, je t'ai répondu il y a quelque temps, lorsque tu m'as questionné à ce sujet, que je ne pensais pas à me marier, et que, par conséquent, tu n'avais pas à t'inquiéter de ce qui arriverait sî je me mariais ? Tu sais que je ne trompe jamais personne.

Elle inclina la tête par- un signe affirmatif, incapable qu'elle était de faire sortir un son intelligible de sa gorge contractée.

Il continua.

— Au moment où je te répondais ainsi, ce que je le disais était donc vrai ; mais aujourd'hui les circonstances ont changé.

Il fit une pause, hésitant à prononcer le mol fatal, le reculant, comme si les temps qu'il prenait devaient la préparer, et ainsi la faire moins souffrir.

— Les circonstances ont changé, répéta-t-il.

Et il la regarda pour voir si elle ne l'aiderait pas.

Mais elle se tenait devant lui, les deux mains crispées autour des bras du fauteuil sur lequel elle était assise, la tête incUnée en avant, les yeux baissés , les lèvres entr'ouvertes et découvrant à demi les dents, immobile comme si elle avait été en bronze, vivante

seulement par sa poitrine qu'agitaient des mouvements tumultueux.

Il devait donc continuer; ce qu'ii fit :

— Mon mariage étant décidé. . .

— Ah!

Cette exclamation fut un cri et aussi une plainte ; elle laissa aller sa tête en avant comme si elle allait s'abattre ; mais presque aussitôt elle se releva et de nouveau se tint droit, sans parler.

— Mon mariage étant décidé, dit-il vivement ; car il avait hâte d'en finir, j'ai voulu que tu en sois la preinière avertie ; n'es-tu pas ma meilleure aniie !

Elle inclina faiblement la tête, comme pour le remercier; n'était-ce pas, en effet, par un remerciement qu'elle devait répondre à cet empressement et à ce témoignage de confiance, à cette marque d'amitié.

Et puis ce n'est pas seulement pour cela que je t'en parle, mon enfant, c'est encore pour te dire que, malgré les changements nécessaires que cela va amener dans nos habitudes, il est bien entendu que nous ne nous quitterons pas.

— Ah ! nmrniura-t-ellc faiblement.

— Mais sans doute.

— Entendu... avec M"* Jaras?

Il n'avait pas dit que c'était M"* Jaras qu'il épousait, mais pour Pompon était-il nécessaire de le dire?

— Non, répondit-il ; mais il est inutile que cela soit

enlendu avec elle, il suffit que cela le soit entre nous, ma petite Pompon. Je connais assez Simonne pour répondre d'elle ; elle sera- heureuse de m'aecorder ce que je désire. Tu as vu combien elle avait eu à cœur ie le faire oublier son mauvais accueil lors de sa prenière visite ici. Sois certaine qu'elle aura à cœur m.ssi d'être pour toi ce que je suis moi-même; cela ne iera-t-il pas tout naturel, puisque nous ne faisons pi'un, et que nous serons unis dans une même lensée ? Encore un coup je le réponds d'elle. Et si tu Tux qu'elle te répète demain ce que je te dis aujourl'hui, elle te le répétera Rien n'est plus facile : tu ;ardcras le second étage et tu aui'as l'appartement de na mère; il ne peut pas être mieux occupé que tar toi. Est-ce que je veux que nous nous séparions ?

Il avait parlé vivement, d'un ton affectueux et caessant ; la longueur de ce petit discours aurait peignis à Pompon de se remettre un peu si, à chaque nstanl; un mot n'était venu déchirer à nouveau sa ilessure el l'exiispérei" ; pourquoi inslstail-il ainsi sur on union avec Simonne, sur leur intimité d'idées el le sentiments ?

Comme elle restait la lêle inclinée, les yeux laissés, incapable de trouver un mot Ji répondre, il rontinua ;

— Eh bien, mon enfant, lu ne dis rien; pourquoi le me réponds-tu pas ?

Elle fit un efl'ort désespéré :

— Il le faut, munnura-t-elle.

— Que faut-it ?

— Que nous nous séparions.

— El pourquoi donc le faut-il, quand moi je te dis que je ne le veux pas?

— C'est impossible.

— Et pourquoi donc ?

— Vous ne pensez qu'au chagrin de cette séparalion,et c'est cela qui vous fait dire qu'elle est impossible, comme c'est votre générosité, votre bonté, votre affection, qui vous font m'offrir l'appartement de... votre mère. Ah ! si vous saviez comme cela me louche et dans mon dé.sespoir me donne de fierté, de bonheur et de force!

Malgré cette force dont elle parlait, elle éclata en sanglots, et, pour la première fois, elle laissa couler ses lai'ines librement, sans les cacher.

— Calme-toi, mon enfant, dit Casparis, remut'jusqu'au fond du cœur ; ne le lai.-ise pas aller à cctir émotion ; sois sage, sois ferme, ma petite Pompon.,

— C'est de bonheur que je pleure, c'est de voir combien vous m'aimez, — elle se reprit, — coinbier vous avez d'amitié pour moi.

— Oui, tu as raison de dire que je t'aime de loul mon cœur, mignonne, et c'est pour cela que (u ne dois pas te chagriner, et c'est pour cela que je ne veux pas cette séparation.

- — U la faut pourtant, je le sens bien, moi, et vou:=

le senlirioz aussi si vous nelicz pas retenu par la peur de me peiner ; vous !e sentiriez, vous le diriez comme tout le monde.

— Comment, comme tout le monde?

— Comme M. Blanchon, comme Nicolas, comme Justine.

— Blanchon ! Nicolas ! Justine ! et qu'ont-ils à faire entre nous ? s ecria-t-il.

— Oh I ne vous fâchez pas, je vais vous expliquer. . . Vous sentez, n'est-ce pas, que cette nouvelle que vous venez de m'apprendre ne m'a pas surprise ? Il y a longtemps déjà que je l'attendai-s. Vous voyant auprès de M"^Jaras, j'avais compris que... vous l'aimiez. Et, l'aimant, vous deviez l'épouser ; elle est si belle. D'autres aussi avaient vu ce que je voyais; et tout je monde parlait de votre mariage, quand vous-niême disiez que vous ne pensiez pas à vous marier. Alors j'ai pensé à ce que je devais faire à ce moment. Je vous en ai même parlé ; vous m'avez répondu que je ne devais pas m'inquiéler. Cependant je me suis inquiétée quand même. J'ai consulté M. Blanchon de peur de me tromper dansée que je sentais, et il m'a dit que, vous marié, ma place n'était plus ici ; qu'il ne devait y avoir personne entre le mari et la femme, et que lor-î même qu'on voudi'ait me garder, je devrais m'en aller, afin d'éviter que plus fard je sois exposée à ce qu'on me renvoie.

— Te renvoyer, toi ! Blanchon ne sail ce qu'il dit.

— Ce qu'il a dit, je le pensais, je le sentais; il n'a fait que me confirmer dans ma résolution qui, dès ce moment, a été arrêtée; c'est même pour cela que, dans ces derniers temps, vous m'avez' vue triste quel-

quefois; je pensais à mon dépari, et je me disais : tQuand ? Alors mon cœur se serrait, les larmes me gagnaient et...

Les larmes la gagnèrent encore, l'étoufTèreni et lui coupèrent la voix.

— Mais c'est folie I s'écria Casparis ; -pour partir il faut aller quelque part ; où veux-tu aller? Crois-tu

que je t'ai arrachée de la rue pour t'y rejeter, pauvre enfant? Quand je ne t'aimerais pas comme je t'aime, je ne le ferais pas; ce serait un crime. J'ai des devoirs à remplir envers toi .

— Mais j'ai où aller !

— Où donc ? chez qui ?

— Chez Nicolas et Justine.

^Nicolas? Justine?

— Comme moi ils se sont inquiétés de votre mariage. Ils sont vieux; ils ne pourraient pas s'habituer à une nouvelle maîtresse ni la bien servir. Us ont de quoi vivre. Alors ils ont décidé que quand vous vous marieriez, ils se retireraient à BatîgnoUes, tout près d'ici, et que j'habiterais avec eux. Moi aussi, par votre générosité, j'ai de quoi vivre, en attendant que je gagne de l'argent avec le talent que vous m'avez donné.

Casparis resta assez longtemps silencieux, ému el traublé.

Elle avait raison cette enfant; il avait raison Blanchon : il ne fallait personne entre la femme et le mari ; cela était vrai; mais, pour être vrai, cela n'en était pas moins cruel.

Pauvre Pompon !

Il n'avait pas assez pensé à elle.

Que ferail-il pour adoucir celte séparation ? 11 trouverait. Il ne fallait pas qu'elle fût malheureuse, cette chère petite, abandonnée, Lsolée. Il s'entendrait

avec Simonne pour cela : elle lui suggérerait quelque bonne idée féminine, pleine de cœur, digne d'elle.

Pendant qu'il refléchissait ainsi, Pompon s'était levée, car elle était à bout de forces ; elle avait besoin <l'être seule pour s'abandonner et pleurer à son aise, dans sa chambre, porte close.

Cependant, avant de sortir, elle se retourna vers Casparis, et d'une voix tremblante :

— ■ Quand ? demanda-t-elle.

— Dans un mois .

Le lendemain matin, Casparis descendit de bonne heure dans son atelier, et aussitôt il appela Nicolas et Justine, qui arrivèrent l'air embarrassé et chagrin.

— Pompon m'a dit hier qu'au cas où je me marierais, votre intention n'était pas de rester avec moi.

Jls se regardèrent l'un et l'autre, se demandant lequel des deux prendraitla parole : — A toi, disait Justine. — A toi, disait Nicolas. Quoique Nicolas revendiquât toujours hautement la gloire d'être homme, il, trouvait que, dans les circonstances difficiles, c'était le devoir de la femme de passer la première.

Justine se décida :

— C'est impossible, dit-elle.

Le premier coup porté, Nicolas n'hésita pas à l'appuyer :

— Impossible, répéta-t-il.

— Nous sommes vieux, dit Justine.

— Nous sommes vieux, répéta Nicolas fortement.

— El à notre âge, continua Justine, nous ne pourrions pas prendre de nouvelles habitudes. Tant que

tu aurais été garçon, nous serions restés avec toi, monsieur Georges.

—r Nous serions morts à ton service, dit Nicolas.

— Parce que toi, c'est toi, poursuivit Justine; mais, avec une jeune femme habituée au service des domestiques d'aujourd'hui, ça ne pourrait pas aller;

nous ne sommes plus assez vifs ; nous n'avons pas les reins assez souples ; enfin, nous ne saurions pas; ça irait mal, tu serais obligé de t'en mêler, monsieur Georges; tupremlrais parti pour ta femme, comme de juste ; lu nous ferais des observations ; et, vois-tu, des observations de toi ça serait trop dur; quand tu le mets en colère contre nous et que tu nous dis ; a Fichez-moi le camp, vous m'ennuyez ! » ça, c'est bon, on en rit; mais des observations sérieuses, fâchées, non, il n'en faut pas, il ne faut pas que lu le fâches contre nous.

— Ce n'est pas à dire, reprit Nicolas, que ça ne nous fait pas deuil de te quitter; tu le penses bien, n'est-ce pas ? Certainement tu pouvais te marier, mais tu pouvais aussi ne pas te marier. Au moins nous nous disions ça quelquefois entre nous ; alors nous mourions à ton service, monsieur Georges.

Nicolas avait une faiblesse, c'était de ne pas pouvoir parler de la mort, de la sienne surtout, sans s'attendrir; une larme mouilla donc sa joue, mais il ne s'arrêta pas cependant :

— Puisque tu te maries, c'est impossible, et le mieux pour tout le monde, pour toi, pour nous, pour la petite, est que nous nous séparions d'amitié; car il faut qu'elle aille quelque part, cette enfant. Nous l'aimons comme si elle était notre fille; elle vient chez nous; c'est tout naturel. Et pas malheureuse qu'elle y sera; n'est-ce pas, Justine?

— Poui- sûr.

— Mon épouse et moi nous avons chacun raille francs de renie à la Caisse de la vieillesse; avec ce que la petite a elle-même, c'est assez pour vivre. Elle ne sera pas comme chez toi, ça c'est certain ; mais elle ne sera toujours pas trop mal. Comme nous nous attendions à apprendre d'un moment à l'auti-e ce mariage dont tout le monde parlait, nous avions pris nos précautions, et j'ai en vue, rueBridaine, un logement qui fera joliment notre affaire : il y a un petit jardin devant avec un lilas, ça sera gai ; on entend le chemin de fer.

C'était avec émotion que Casparis les écoutait, les braves gens ; mais c'était en même temps avec un certain sentiment d'humiliation : ils avaient pensé à lui; ils avaient pensé à Pompon; et lui, avait-il pensé à eux? avait-il pensé à elle? Quand l'amour s'empare de notre cœur, en chasse-t-il donc tous les autres sentiments?

— Mon intention était de vous garder, dit-il tristement; mais, en vous écoutant, je comprends que vous avez raison aujourd'hui, comme Pompon avait raison hier soir; il vaut mieux en effet que vous repreniez votre liberté et que vous jouissiez d'un repos que vous avez bien gagné. Mais, si cela vous fait deuil de me quitter, vous devez bien penser que ce n'est pas sans chagrin que je vous vois partir. Je ne veux donc pas que nous nous séparions tout à fait.

— Il le faut, monsieur Georges.

— Vous viendrez tous les mois, le premier, toucher vos gages, que je vous continuerai.

— Ça, c'est trop.

— Ce n'est pas assez .pour les services que vous avez rendus à ma mère, que vous m'avez rendus à moi-même et que vous allez rendre à Pompon.

— Pour elle c'est de bonne amitié, parce que nous l'aimons c't' enfant.

— Moi aussi je l'aime, et je neveux pas.laissér à votre charge ce qui doit être à la mienne ; mai.s j'arrangerai cela avec elle.

A ce moment Jottral entra dans l'atelier pour son travail; mais, à l'air grave de Nicolas et de Justine, ainsi qu'à la tristesse de Casparis, il comprit qu'il venait de se passer quelque chose d'extraordinaire; cependant, sans rien dire, il quitta son veston et' endossa sa blouse; il n'était point dans ses habitudes de poser des questions indiscrètes,

— Mon. bon Jottral, dit Casparis, j'ai une nouvelle à vous annoncer ; je vous fais part de mon mariage avec M"* Jaras.

Un éclair de joie éclata sur le visage de Jottral, et vivement il tendit les deux mains à Casparis, en lui adressant de chaudes paroles de félicitation.

— Vous me rendez d'autant plus heureux, répondit Casparis, que vous me voyez tout ému et tout

Irisle; car ce mariage amène de grands changements <lans ma vie et dans ma maison : Nicolas et Jusfine étaient en train de me dire qu'ils me quittaient lorsque vous êtes entré ; c'est chez eux que Pompon va se retirer.

— Ah!

- Mais ce mol lui.avail échappé malgré lui ; ne pouvant pas le retenir, il eut la force de garder pour lui ce qu'il avait été sur le point de dire.

— Pour nous, continua Casparis, j'espère que cela ne changera rien à nos relations, je travaillerai marié comme je travaillais garçon.

— Oh ! assurément.

Cependant ce matin-là il ne put pas travailler; il était trop agité, trop ému. Il voulut cependant persister. Mais ce fut en vain. Alors il pensa à aller voir Blanchon, retenu chez lui par une hlessuro au pied, ce qui était cause qu'ils n'avaient pas fait leur promenade habituelle du lundi à la campagne. Ne devait-il pas cette nouvelle à son meilleur ami, à celui qui serait un de ses témoins?

Mais ce ne fut pas une nouvelle pour Blanchon.

-— Je l'attendais, dil-il.

— Comment, aujourd'hui?

— Aujourd'hui, demain, dans huit joui-s; enfin je l'attendais, car il était évident que ton, mariage n'élait plus qu'une affaire de jours; mes compliments.

Comme c'était un peu court et un peu maigre pour des compliments, Blanchon voulut ajouteiquelque chose.

— Tu connais mes idées sur ie mariage, dit-il, je ne peux pas en changer aujourd'hui, par cela seul que tu te maries. J'espère de tout cœur que ce que je verrai chez toi les modifiera : M'" Jaras est charmante, lu es un brave cœur, vous ne pouvez être que parfaitement heureux. Et Pompon?

Casparis raconta ce qui s'était passé la veille entre Pompon et lui, et le matin avec Nicolas et Justine

— Pauvre Pompon ! dit Blanchon Iristement.

— .\e lui as-tu pas doiuié toi-même ce conseil ?

— Assurément; mais cela ne m'empêche pas de la plaindre; et de tout cœur.

— Si elle s'était mariée, dit Casparis, je l'aurais dotée; je vais faire comme si elle se mariait et lui acheter une rente de mille francs; avec ce qu'elle a déjà, cela lui donnera quinze ou dix-huit cenis francs par an ; elle sera à l'abri de la misère. Je vais aussi m'occuper de lui meubler son appartement; je veux lui organiser un nid où elle n'ait pas à souffrir moralement et où elle retrouve le bien-être auquel elle était habituée, de façon à ce qu'elle se plaise chez elle.

— Tu es un bon garçon, dit Blanchon en lui serrant la main.

Puis, tout de suite, changeant d'idée, pour ne pas s'appesantir sur celle-là :

— Où dines-tu ce soir? demanda-t-il.

— Chez moi .

— Eh bien, j'irai dîner avec vous; en allant en voiture, je me traînerai; ça distraira Pompon, qui doit avoir bien du chagrin.

— Eh bien ! et moi, crois-tu que je n'en ai pas?

— Je tâcherai d'égayer votre lête-à-lêle.

Et Casparis s'en revint chez lui : sa visite à Blanchon avait augmenté son émotion au lieu de la soulager; il avait besoin de voir Pompon pour se convaincre de ses propres yeux qu'elle n'était pas si jnalheureuse que Blanchon semblait lui dire.

Elle était descendue tard de sa chambre, non qu'elle se fùl endormie, mais parce qu'elle avait passé beaucoup de temps à lâcher de faire di.sparaitre les traces de ses larmes qui lui avaient gonllé la figure, et qu'elle ne voulait pas laisser voir à Casparis.

Lorsqu'elle était entrée k l'atelier pour lui dire bonjour, coimne tous les matins, elle n'avait trouvé que Jottral.

— M. Georges n'est pas ici?

— Il est sorti.

Elle avait fait quelques pas pour se retirer, mais Jottral était venu à elle :

— Je voudrais vous parler, ,dil-il d'une voix légèrement (remblanle.

Elle le regarda, et trouva en lui toutes les marques d'une vive émotion.

— J'ai vu M. Georges ce matin, continua-t-ii; il m'a annoncé son mariage et m'a dît que votre intention était d'aller habiter avec Nicolas et Justine.

Elle inclina la tête sans répondre, n'osant pas dire à Jotli-al que c'était là un sujet cruel pour elle, et qu'il y auE'ait pitié vraiment à le lui épargner.

— Pourquoi vous êtes-vous décidée en fiiveur de Nicolas el de Justine? dit-il en poursuivant plus hardiment. Comment n'avez-vous pas pensé à moi?

— A vous ! Comment aurais-je pensé à vous?

— Que vous m'ayez répondu comme vous l'avez fait, quand vous espériez la continuation de votre existence dans cette maison où vous étiez si heureuse, entourée de ceux que vous aimiez, cela je l'ai compris; mais puisque voilà cette existence bouleversée, comment ne vous êtes-vous point rappelé que je vous aime ?

— Je vous prie ! s'écria-t-elle.

— Faut-il donc vous dire, continua-t-il -sans se laisser imposer silence, que je vous aime comme je vous aimais, plus que je ne vous aimais, puisque je vous connais mieux et que chaque jour vous

m'êtes devenue plus chère? Faut-il donc vous dire que ce que je voulais, je le veux encore, je le voudrai toujours? Comment n'avez-vous pas pensé cela?

C'était ce qu'il avait pensé, lui ; et quand Casparis lui avait annoncé son mariage, il n'avait vu qu'une chose : Pompon libre; de là la joie qu'il avait montrée; car, pour lui, le refus que Pompon avait opposé à sa demande ne s'expliquait que par certaines espérances dont elle s'élait bercée et que le mariage de Casparis anéantissait ; puisque Casparis se mariait, pourquoi ne se marierait-elle pas elle-même ? Sans doute la constatation de ces espérances chez elle, avait été une blessure pour l'amour de Jottral, mais elle l'avait ejcaspéré et non éteint ; il connaissait trop bien Pompon, il voyait trop bien ce qui se passait dans cette maison où il vivait lui-même pour avoir jamais admis la pensée qu'elle était la maîtresse de Casparis.

Pompon était restée assez longtemps sans répondre ; enfln, elle s'était décidée :

— Si vous saviez dit-elle, combien cela m'est cruel de vous peiner ; mais il faut que je vous répète ce que je vous ai dit ; « Ce n'est pas ma faute » ; ce que je n'ai pas pu alors, je ne le peux pas davantage aujourd'hui ; mon cœur n'a pas changé; votre amie si vous voulez, tant que vous voudrez; votre femme, jamais I

— Oh! Pompon.

— Mais regardez-moi donc, s'écria-l-elle désespérément, est-ce que je suis une fille qu'on épouse !

Ef sans l'écouter, sans se laisser retenir, elle se sauva en courant.

Lorsque Casparis rentra, il la trouva presque calme; cependant, bien qu'elle s'assît en face de lui au déjeuner, elle ne put pas manger.

- Voulant la consoler, il lui répéta ce qu'il avait dit à Blanchon de ses projets pour la rente et i'ameublemenl ; mais, si elle fut touchée et émue de ses paroles, elle n'en fut pas consolée, loin de là.

Après déjeuner, il s'habilla soigneusement, et il s'en alla chez M"' Jaras faire sa cour à Simonne.

Lorsqu'elle le vit entrer, elle vint à lui vivement, souriante :

— Ma mère vient de recevoir une dépêche qui me rend bien heureuse, dit-elle; elle a envoyé une dépêche hier au grand-duc Ivan pour lui annoncer notre mariage ; et le grand-duc répond qu'il viendra exprès à Paris : j'espère que cela sera chic.

ÉGLISE un peu

sombre était tendue

(le draperies bleues

à franges dVi^ent;

des fleurs fraîches,

disposées avec goût ,

entouraient l'autel ;

un éclairage brillant

faisait le chœur lumineux; à droite et à gauche,

tout près de la balustrade du sanctuaire, étaient

placés des prie-Dieu recouverts de velours rouge ;

un tapis aux nuances vives montait de la rue jusqu'à

l'autel.

Il y avait déjà foule dans la nef, les invités à la messe et aussi des curieux venus simplement pour voir un mariage dont on parlait dans les journaux; et, pour ceux qui se donnent la peine de regarder, il était facile de les distinguer les uns des autres : «ux invités les redingotes longues, les plumes, les étoffes claires, les robes habillées; aux curieux le veston court, la toque et la voilette, le paletot négligé ; les invités se saluaient, se parlaient; les curieux regardaient, ne se connaissant point entre eux.

Près de la grande porte se tenait un groupe de quatre ou cinq jeunes gens à l'air affairé, à la tenue peu soignée qui, bien que n'ayant pas du tout la tournure d'invités, s'entretenaient ensemble.

— Qui voyez-vous dans l'assistance qui mérite d'être nommé?

— Cherche.

— Ce vieux beau là-bas, à tête de comédien, avec des grâces de ténor pané et vanné î

— Mansini.

— Pas possible ; oh ! mes enfants ce que c'est que la gloire; un homme qui a tourné tant de têtes de femmes en chantant « La dona e mobile » , avec la bouche en cœur et les bras arrondis, qui a des filset des filles dans deux ou trois familles royales ou impériales, et voilà où il en est ; quelle dégringolade I

— Dame ! ça use, les familles royales.

— S'il n'y avait eu que les familles royales.

— On dit qu'il a été au mieux avec M"" Jaras. — ■ Ils ont chanté ensemble pendant plusieurs années.

— Où est le grand-duc Ivan?

— II viendra avec la famille.

— Dame ! puisqu'il en est.

— Et ce petit, là-bas.

Alors défilèrent une série de noms connus dans le monde des arts, la sculpture, la peinture, que celui qui interrogeait écrivait à mesure qu'ils étaient prononcés.

— Pour le remercier, veux-tu que je te donne la toilette de la mariée ?

— Je la verrai bien.

— Je te donnerai les mots de métier, je les tiens de Faugerolles lui-même.

— Alors, donne.

El il commença à écrire.

Mais presque aussitôt il se fit un brouhaha autour d'eux, un grand garçon de vingt-huit à trente ans, à la face rasée, aux joues bleues, le nez au vent, les cheveux frisés, dégingandé, trop bien babillé et ganté, faisait son entrée sous le porche, jetant des regards rapides à gauche, à droite, en avant, en arrière, comme s'il cherchait à se rendre compte de l'effet qu'il produisait-

— Tiens, Gazéol !

Et les mains des jeunes gens se tendirent vers lui.

Alors il prit une attitude comique et les toisant des pieds à la tête, il dit avec un accent méridional :

— Bonjour, viles foHlliculaires, vous faites votre métier?

— Et loi, illustre comédien ?

Il jeta son chapeau sous son bras gauche d'un air régence, et clignant de l'œil :

— Ami de la famille, dit-îl.

Puis prenant un de ces foHlliculaires par le bras, il l'emmena dans un coin où il n'y avait personne :

— J'ai réfléchi à votre machine, dit-il; décidément je ne jouerai le rôle que si vous me faites une entrée avec un sac de nuit à la main.

— Ce n'est pas possible ; dans un salon !

— C'est comme ça; je me vois avec un sac de

nuit ; je serai superbe ; c'est le succès de votre pièce, et elle n'est pas drôle, vous savez.

Et se faisant une tête noble, prenant une attitude distinguée, il se dirigea vers le chœuren regardant de haut autour de lui, disant à cette foule : « Vous voyez, c'est moi, aujourd'hui, ça ne vous coûte rien. »

Cependant l'église continuait à se remplir, chacun se plaçant de façon à passer le temps agréablement.

— ■ Est-ce que vous avez vu Pompon ? demanda un des journalistes.

— Non; elle va venir avec la famille.

— Ce n'est pas probable, attendu qu'elle joue un solo de violon ; elle doit déjà être montée aux orgues.

— J'aurais voulu la voir; est-ce vraiment son portrait que Caparîs a fait dans sa statue ?

— On dit qu'il l'a moulée.

— Allons donc.

— Je n'y étais pas , vous savez ; enfin, nous allons l'entendre.

A ce moment des roulements de voilure retentirent au dehors; il se fit un mouvement dans l'assistance ; toutes les têtes se tournèrent vers la porte; les orgues jouèrent une marche triomphale.

On vit paraître le cortège.

Simonne, dans une attitude de reine de féerie, s'avançait au bras de son beau-frère, le marquis de Gouessant. Elle était souriante dans sa dignité; mais

i elle élait heureuse, son bonheur devait la laisser aime et maîtresse d'elle-même. Vêtue richement, inon avec un goût bien sûr, elle était dans un de ses «aux jours. Elle portait une robe de damas dont les leurs capricieuses étaient brodées de jais blanc ; le orsage, de forme moyen âge, à manches plates, lescendait bas sur les hanches que dessinait un ga- 9n de velours blanc faisant pointe par devant : sous s voile de tulle, la traîne emperlée chatoyait éblouisante; des fleurs d'oranger de la tête aux pieds, dans Bs bouffettes des souliers et dans les boucles blonles des cheveux.

Casparis, en pantalon gris, redingote et cravate loires, venait derrière, donnant le bras à M"' Jaras, n toilette mauve d'un goût austère.

Puis à leursuile s'avançaient le grand-duc Ivan, qui ttirait tous les regards par sa prestance militaire ; la narquise de Gouessant au bras de Falco, M. et I"^ Arbelet, la duchesse de Villagarcia, la marquise ,e Thury, Blanchon et toute une suite de femmes en obes claires.

Quand la mariée fut agenouillée et que sa jupe et on voile furent convenablement disposés par ses derioiselles d'honneur pour retomber aussi gracieusement que possible derrière elle et sur le coussin de elours du prie-Dieu, la messe commença.

Et alors commencèrent aussi les observations, les 3uanges sur la beauté de la mariée, les critiques

sur sa toilette, les propos plus ou moins perfîdessur elle et sur sa mère.

Si ce n'était point un de ces grands mariages qui, par cela seul qu'ils réunissent deux noms aristocratiques, ont le privilège de provoquer l'admiration et l'émotion de certaines gens, c'était cependant a très chic », comme l'avait dit Simonne,

Peut-être voyait-on un peu trop de visages rasés qui sentaient le théâtre.

Mais enfin il y aurait des noms à citer dans les journaux, quand ce ne serait que celui du grandduc Ivan, qui faisait sensation, et qu'on se montrait, en expliquant tout bas (de façon à ce que les jeunes fdles n'entendissent pas), en quelle qualité il assistait à ce mariage.

Il y aurait aussi des toilettes à décrire : les robes en satin rouge des demoiselles d'honneur ; le chapeau Louis XIV à grandes plumes de la duchesse de Villagarcia ; le chapeau Reynolds de M"' Arbelet.

Cependant la cérémonie continuait, et à mesure que l'on approchait de l'offertoire, les invités commençaient à abandonner la mariée pour s'occuper de Pompon.

C'était à ce moment, en effet, qu'elle devait faire entendre sa Rapsodie hongroise.

— On ne l'a pas vue.

— Elle était entrée avant vous.

— C'est dommage ; j'aurais voulu la comparer à sa stalue. Est-ce qu'elle a ^Taiment du talent?

— Un talent extraordinaire.

— Divin, ajouta M. Arbelel.

L'orgue préluda, puis un coup d'archet strident éclata, et instantanément toutes les tètes se tournèrent et se levèrent vers les orgues; mais on n'aperçut pas la musicienne, qui s'était placée de façon à n'être pas en vue ; il n'y avait que ceux qui étaient au courant des choses qui pouvaient savoir que c'était Pompon qui jouait, et aussi ceux qui l'ayant déjà entendue, connaissaient sa virtuosité.

Il s'était fait un instant de silence, les conversations avaient cessé et l'on écoulait cette jeune fille qui, dans le monde des artistes, avait une légende.

La façon dont elle joua la phrase tendre et mélancolique qui suit le prélude aurait provoqué les applaudissements si l'on n'avait pas été dans une église ; un i'risson avait couru dans l'assistance et quelques yeux s'étaient mouillés, tant était saisissante l'émotion, tant était profonde la passion qu'elle exprimait.

Au contraire, c'avait été avec une intensité nerveuse pleine de violence, presque folle, qu'elle avait rendu la fureur qui vient ensuite.

Puis, quand elle était revenue à la phrase mélancolique du début, elle l'avait reprise avec une émotion, une .tendresse plus passionnées encore; mais tout à coup, avant que le morceau fût achevé, elle

s'était brusquement arrêtée comme sî son violon ou son cœur s'était brisé.

Aussitôt l'orgue avait repria largement, bruyamment, et ceux qui ne connaissaient pas cette ila/utufti?, et c'était le grand nombre, s'étaient dit que ça tournait vraiment un peu court.

Mais ceux qui la connaissaient avaient compris qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, et parmi eux Blanebon qui, abandonnant aussitôt sa place, était monté aux orgues, où il avait trouvé Pompon étendue sur une chaise, en proie à une crise nerveuse, à moitié évanouie, le visage baigné de larmes; cependant, elle le reconnut et lui tendit la main.

La première pensée de Blanchon fut de l'éloigner et de l'empêcher d'assister à la fm de cette cérémonie :

— Il faudrait prendre l'air , dit-il doucement ; si tu pouvais marcher, nous sortirions, je te soutiendrais.

Il la souleva et, la soutenant, la portant à demi, ils descendirent.

Quelques personnes se tournèrent vers eux quand ils arrivèrent dans la nef, mais il l'emmena rapidement et ils purent gagner la porte; là il la mit en voiture et monta près d 'elle, après avoir dit au cocher d'aller où il voudrait, n'importe où^ pourvu qu'il marchât vite.

Pompon était accotée, inerte, dans un coin de la voiture.

Illui prit les mains et les lui tapota; puis, avec son mouchoir, il lui essuya les joues et les yeux comme il eût fait pour un petit enfant :

— Cela va revenir, disait-il; respire, ma pelitei, respire; pourquoi diable as-tu joué?

— C'est elle qui me l'a demandé. J'ai bien vu que c'était ou pour me défier ou, pour qu'en refusant, je peine M. Georges, et j'ai accepté.

Mats ces paroles provoquèrent une nouvelle crise, elle se cacha le visage entre ses mains et elle éclata en sanglots :

— Oh! monsieur Blanchon, que je suis malheureuse, je voudrais être morte.

Blanchon n'était pas un habile maitre dans les choses du cœur, cependant il crut que le meilleur moyen de la calmer c'était de lui faire parler de sa douleur.

— Tu l'aimes donc bien? dit-il tendrement.

— Oh I ce n'est pas ma faute ! s'écria-t-elle ; vous qui êtes bon, vous ne me condamnerez pas, vous ne vous moquerez pas de moi ; est-ce que je pouvais le voir tous les jours, est-ce que je pouvais vivre près de lui sans l'aimer? Il est si beau, si généreux, si grand, si noble; je ne l'ai pas nimé exprès; je l'ai aimé sans savoir que je l'aimais, sans le vouloir, malgré moi. Si vous saviez tout ce que^e me suis dit.

tout ce que j'ai fait pour chasser cet amour de mon cœur I mais je n'ai pas pu, mais je ne peux pas.

— Pauvre petite !

— Vous me plaignez ; oh ! vous pouvez me plaindre, car je vousassure bien que ce n'est pas ma faute. Ceux qui sont heureux, qui ont des parents, un père, une mère, des amis, ils sont maîtres de leurs sentiments, peut-être, car ces sentiments ne sont pas aussi forts, n'est-ce pas, que ceux des misérables qui, n'étant rien, qui, n'ayant ni père, ni mère, ni parents, ni amis, mettent toute leur vie dans leur... amitié et se donnent tout entiers ; et c'est ainsi que je l'aime ; il est tout pour moi : mon père, mon Dieu, je n'ai vécu que pour lui, et j'aurais tant voulu vivre pour lui !

— Et il n'a rien vu I

— Mais je serais morte de honte, monsieur Blanchon ; comment vouliez-vous qu'il s'imaginât qu'une pauvre fille comme moi pouvait aimer un homme tel que lui ? Je me suis toujours jugée pour ce que j'étais, pour ce que je suis; et plus il me montrait d'amitié, plus je me sentais indigne de lui ; mais plus je me sentais indigne de lui, plus je l'aimais aussi.

La voiture, menée vivement, était arrivée à l'Arc-. de-Triomphe ; jetant un regard autour de lui, Blanchon vit où ils étaient; alors, ouvrant une glace, il dit au cocher de les conduire au Bois.

— Je vais rester avec toi, dit-il à Pompon, nous parlerons de lui.

— Mais vous êtes attendu.

— On n'a pas besoin de moi là où je suis attendu, tandis que toi tu as besoin de n'être pas seule ; nous marcherons, nous nous assiérons dans quelque endroit tranquille et nous parlerons de lui : cela te fera du bien. Ce soir je le reconduirai chez toi. Et puis demain, si tu veux, nous irons nous promener dans la forêt de Gamelle, à ta mare; et après-demain ailleurs. Ne suis-je pas ton ami? Ne suis-je pas son ami?

Le soir il la ramena rue Bridaine, un peu calmée; bien qu'il ne fût pas encore venu chez elle, il reconnut la maison au lilas dont Nicolas lui avait parlé ; comme ils allaient entrer, il entendit le sifflet d'une locomotive qui passait.

Et cependant malgré le lilas, malgré le bruit du chemin de fer, ce n'était pas gai.

Pauvre Pompon I

Elle eut cependant une consolation. Elle apprit par Nicolas que Casparis avait envoyé demander de ses nouvelles.

Il avait pensé à elle!

Naturellement la cérémonie n'avait pas été troublée par le départ de Pompon et de Blanchon; elle avait continué, et bientôt elle s'était achevée.

Alors avait commencé dans la sacristie le défdé des Invités devant les mariés et les deux familles, — celle de Gasparis représenlée par son oncle de Marseille qui, maintenant, croyait en son neveu ; — et celle de Simonne représentée par M"" Jaras, la marquise et le marquis de Gouessant, et peut-être aussi le grand-duc Ivan que M™ Jaras avait gardé près d'elle, malgré plusieurs tentatives qu'il avait faites pour se tenir à l'écart.

— Eh bien, monseigneur, n'êles-vous pas fier de votre fille ? lui avait-elle dit à voix basse ; ne voulezvous pas jouir de son triomphe?

— Fier, je le suis, mais en même temps jaloux un peu aussi ; celles que m'a données la grande-duchesse sont si chétives, les pauvres petites.

— C'est qu'elles n'ont pointeu, comme Simonne, l'Amour pour père.

Cela fut dit d'une voix émue et avec un regard plein de tendresse.

Mais ce n'était ni le lieu ni le moment des épanchements ; il avait fallu tout l'art de M''* Jaras à

dire les apartés, et en même temps il avait fallu le respect qu'inspirait le grand-duc, pour qu'ils pussent échanger ces quelques mots rapides.

Cependant le défilé avait continué au milieu du brouhaha et de la confusion, car il y avait eu, comme toujours, des gens qui, au lieu de suivre leur rang, avaient tenu à se faire remarquer et pour cela avaient

singulièrement redoublé les poigaées de main et allongé les compliments aui mariés et aux parents ; il y en avait même qui avaient voulu se faire présenter au grand-duc sans avoir aucunes raisons pour cela, mais simplement pour l'honneur.et pour la gloire.

Au moment où ce défdé, qui avait été long, semblait terminé, et où il n'y avait plus dans la sacristie que les parents et les intimes, on avait vu paraître le vieux ténor Mansini : il s'était arrêté sur le seuil et, lentement, il avait promené autour de lui un regai'd byronien dont l'expression était désolée et fatale; puis, la tête haute, les yeux à quinze pas devant lui, le chapeau collé sur la cuisse gauche, le bras droit plié et la main levée à la hauteur du visage, marchant en jetant ses jambes à droite et à gauche, en appuyant à chaque pas sur la hanche, il s'était avancé vers M°* Jaras, exactement comme s'il était entré en scène, prêt à lancer l'anathème sur ces gens qui l'avaient trahi.

Arrivé à quelques pas de M"" Jaras, dont le visage, en l'apercevant, s'était rembruni, il s'était arrêté, et les bras arrondis, le dos voûté, il l'avait' saluée avec toutes les démonstrations en usage au théâtre pour marquer le respect; et" ce n'avait été qu'après un certain temps qu'il lui avait tendu la main en lui adressant son compliment.

— Dé passaze à Paris, z'at tenou à vous adresser mes félicitations ainsi qu'à votre çarmante fille.

' Et il avait tendu la main à Simonne, puis à Casparis :

-^ Ençanté d'avoir thonmur de faire votre connaissance ; z'ai beaucoup aimé votre femme quand elle était oune enfant.

•Casparis avait répondu par une courte inclinaison de tête, peu ençanté de faire lui-même la connais-

sance de ce vieux ténor que M"* Jaras, blême de colère, regardait avec des yeux foudroyants.

Quant au grand-duc, de peur probablement que le vieux Mansini, qu'il avait connu autrefois, lui adressât la parole, il s'était esquivé, et il avait engagé un entretien particulier avec le marquis de Gouessant, le nez tourné vers la muraille.

Alors Casparis, pour couper court aux compliments de Mansini, avait été à Falco :

— Tâche donc d'aller ou d'envoyer rue Bridaine, chez Pompon, lui avait-il dit, je suis très inquiet, la pauvre petite se sera trouvée mal; on m a dit que Blanchon l'a emmenée; je voudrais savoir.

Pendant ce temps, Mansini s'était approché tout près de M°" Jaras, restée seule, et à voix basse, rapidement :

— Oh ! Clémentine, était-ce ainsi qaé zé devais revoir notre fille ? moi prévenou de son mariaze par lé zournaux!

Elle lui avait tourné le dos brusquement ; alors, ne trouvant plus personne à qui parler, il avait cérémonieusemmt salué ceux qui ne le regardaient pas, et il avait exécuté sa sortie non moins noblement qu'il avait fait son entrée, le chapeau sur la cuisse gauche, le bras droit relevé; à la porte, il s'était arrêté, et se retournant il avait de nouveau salué avec toutes les grâces qui lui restaient.

M"* Jaras était venue à Casparis, exaspérée, suffoquant de colère :

— ■ Un pauvre diable, dit-elle, à qui j'ai rendu service autrefois, et qui m'en remercie... à sa manière.

Casparis n'avait rien répondu; évidemment tout le monde pouvait avoir eu l'ennui de connaître des pauvres diables. Seulement, il trouvait que par ceux qu'il venait de voir, M"* Jaras en avait connu un peu trop.

C'avait été une grave afiaire de savoir comment on passerait cette journée, et Simonne avait eu l'idée de partir avec son mari en sortant de la messe; mais M""* Jaras n'avait pas consenti à cet arrangement, pour elle inconvenant, par cela qu'il ressemblait à une sorle d'enlèvement : la messe ne lui sulTisait pas, il lui fallait en plus une sorte de remise publique de l'épouse aux mains du marié : c'était plus honnête, plus patriarcal ; et plus elle avançait dans la vie, plus elle tenait à ce qui avait l'air patriarcal, la vie patriarcale, il n'y avait que cela ; le reste, erreur ou folie.

Il avait donc été décidé qu'après la cérémonie religieuse un déjeuner réunirait chez elle les intimes des deux familles : le grand-duc, M. et M^^Arbelet, la duchesse de Villagarcia, la marquise de Thury, Falco, Blanchon, en tout vingt personnes au plus, et que ce serait seulement en sortant de ce déjeuner que Simonne pourrait réaliser son idée de se faire enlever par son mari.

Où iraient-ils?

C'avait été une autre affaire non moins grave à discuter.

Casparis avait proposé l'Italie, qu'il serait heureux de montrer à sa femme, lui qui la connaissait si bien.

Mais Simonne avait trouvé que l'Italie, ça manquait de chic; les boui^eois font leur voyage de

noces en Italie, et elle avait horreur de tout ce qui pouvait la rapprocher d'une bourgeoise; pourquoi pas tout de suite en Suisse ou sur les bords du Rhin?

II y avait bien l'Ecosse, et l'Ecosse c'était chic, mais à l'automne, pas en ce moment.

L'Engadine, chic aussi, mais trop de neige en cette saison.

Le Pusterthal, 1res chic, plus chic même; seulement ça manquerait peut-être de confort, et elle tenait à ses aises et au bien-êlre.

Casparis avait été étonné de cette mobilité d'idées qui ne s'arrêtaient à rien : qu'importait le pays, pourvu qu'ils fussent ensemble?

M"' Jaras avait une maison de campagne à Clichy-en-l'Aunois, qu'elle mettait à leur disposition; de même le marquis de Gouessant leur offrait de venir en Bretagne ; mais ni à Clichy ni à Gouessant ils ne trouveraient la liberté qu'ils voulaient; on les regarderait, on saurait qui ils étaient, et justement ils voulaient, être inconnus, libres d'aller où bon leur semblerait sans qu'on leur parlât.

Alors Simonne avait eu une idée qu'elle avait trouvée triomphante : elle avait eu pour nourrice une Normande dont le mari était devenu garde dans la forêt de Couches; s'ils allaient s'établir chez ce garde, ou plutôt dans un pavillon de chasse qui se

Irouvail dans sa garderie, en pleine^ forèl, sur un coteau au-dessus de la Risle ; elle connaissaJl le

pays, qui était sauvage ; ils seraient là perdus au milieu des bois, et tandis qu'on les croirait dans le Tyrol ou en Ecosse, ils seraient à quelques lieues de Paris, où Us pourraient venir passer une soirée

au théâtre de temps en temps si l'envie leur en traversait l'esprit.

Casparis avait accepté cette idée comme il .en aurait accepté toute autre : il eût été au bout du monde; cependant, puisqu'elle voulait le lête-à- (ête et la solitude, il en était heureux.

Elle avait donc écrit à sa nourrice pour lui demander si ce qu'elle désirait était possible à réaliser, et, celle-ci ayant répondu affirmativement, elle l'avait fait venir à Paria afin de lui donner ses instructions et de bien s'entendre avec elle pour tout ce qu'elle voulait, ce qui était assez compliqué.

A tout le monde ils avaient dit qu'ils partaient pour l'Ecosse, et quand, après le déjeuner, on les avait vus disparaître, on les avait plaints; car il avait soufflé un vent assez fort dans la journée et la mer devait être mauvaise.

— Si vous ne les laissiez pas partir, avait dit M. Arbelet à M"* Jaras, la mer va être rude.

— Si, au lieu de s'embarquera Dieppe, ils allaient par Boulogne ou par Calais, la traversée serait moins longue.

S'ils s'étaient fait conduire à la gare de l'Ouest, ils n'avaient pas pris leurs billets pour Dieppe, mais ils étaient montés dans un coupé du train de Cher^ bourg retenu à l'avance.

A neuf heures du soir, ils arrivaient à Conches.

où une voiture les attendait, et par une route en pleine forêt, où le vent soufflait, mais sans qu'ils eussent à craindre le mal de mer, ils gagnaient le pavillon de chasse situé entre les deux forêts de Conches et de Breteuil.

La nourrice était devant la porte ouverte, une lanterne à la main, prête à les recevoir et à les conduire dans leur chambre, qui était immense, haute de plafond, avec une vaste cheminée dans laquelle brûlaient quatre ou cinq troncs d'arbres, qui éclairaient les murs et les poutres du plafond de lueurs capricieuses.

— Ce n'est pas pour le froid, dit la nourrice, car à la saison que j'élons il ne fait pas froid; mais c'est pour chasser l'humidité, depuis huit jours j'ai fait comme ça le soir une grande flambée.

Sur une table dressée dans un coin et recouverte d'une nappe en toile écrue à large liteau rose, était seiTi, dans une faïence à fleurs, un souper froid: un morceau de veau, un hâlclet de porc frais, une salade de pissenlits avec des œufs durs, du beurre et du fromage à la crème pour dessert, du cidre dans des bouteilles de grès et du vin.

— J'ai pensé que vous auriez faim, dit la nourrice, ça creuse, l'air de la forêt : je vas vous servir.

— Non, dit Simonne, nous nous seiTirons nousmêmes, ça sera plus drôle.

Conune la nourrice se dirigeait vers la porle; Simonne l'accompagna :

— Je reviens tout à l'heure, dit-elle à Casparis : quelques minutes.

Cependant ces quelques minutes furent longues : alors, après avoir lentement passé l'inspection de leur chambre, Casparis ouvrit une des deux larges fenêtres fermées avec des volets pleins, celle qui donnait sur le côté opposé à celui par où ils étaient entrés : une clairière s'étendait devant lui, et comme le pavillon était bâti sur la crêle de la colline, elle laissait la vue descendre jusqu'aux prairies où la rivière, frappée par la lumière de la lune, lançait çà et là des lueurs argentées; le vent qui passait dans les feuilles prinlanièrcs apportait des senteurs de sève; au loin, de temps en temps on entendait des rossignols qui se répondaient.

Gomme tout cela était doux, calme et frais. Quelle bonne idée Simonne avait eue de vouloir venir dans ces bois.

Au iftoment où il fermait la fenêtre, la porle se rouvrit, et il vit entrer une femme vêtue d'une sorte de limousine et coiffée d'une cape en grosse toile bise ; comme il la regardait, surpris, la limousine et la cape furent jetées en arrière, et Simonne, comme dans une scène de transformation de féerie, en sortit avec un éclat de rire. ,

Mais, au lieu de venir à lui, elle s'-arrêta : elle por-

lit une jupe courte en serge bleue et rouge, un cfisauin rouge, un grand col de toile bise et un tablier à avette en soie gorge de pigeon.

— Voilà, dit-elle, la suite de ma surprise': puisue nous allons être des paysans, il faut bien l'être n tout.

Puis, tout de suite, changeant de ton et prenant le arler paysan :

— J'allons mangé un morciau, hein, mn'hommc, t boire un coup ; c'est que quand ou a travaillé toute 1 sainte journée à la tarrc, on a faim tout de même.

Casparis la regardait avec stupéfaction.

— Que que vos avez dont mn'homme à me relu- [ucr comme ça ? C'est y parce que vos n'avez point os biaux habits ; vos les aurez d'main au malin, car B vos en avons fait faire itout des biaux : allais, marhais, ne craignez rien ; vos povez m'embrassais pis- [ue j'étions mari et femme devant nioussieu le mare, ît moussicu le curai ; ou bien ne volez-vous-t'y point n'embrassais. Morgue c'est l'y point un homme que 'ons épousai.

El elle se mit à rire aux éclats.

Pour Casparis il ne riait point, et il se demandait i quelle idée elle obéissait eu jouant la coniédie en ^e moment. Pourquoi s'être fait faire ce costume de wysanne par une couturière de théâtre? Pourquoi varier le paysan de Pierrot et de Charlotte du Festin ie Pierre ?

Eile cunlinua :

— Si c'est ia timidité qui vos embarrasse, mn'homme, c'est mé qui vé vos embrassais.

Et elle se jeta dans ses bras, mais par un geste de théâtre, en lui posant la tête sur son épaule.

Cette étreinte mit fin aux réflexions de Casparis. Quelle folie à lui de réfléchir en un pareil moment : c'était un jeu, voilà tout.

Et sérieusement, pour de bon, passionnément, il la prit dans ses deux bras en la serrant sur son cœur.

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