‹ Port-RoyalChapitre 22 sur 40 · PREMIER ARTICLE · texte numérisé non relu

PREMIER ARTICLE

Il me semble que quaiid on sait quelque chose de particulier et d'un peu nouveau sur Racine, on n est pas libre de le gardef pour soi et qu'on le doit à tous. Je suis dans ce cas depuis quelque temps. Grâce à . de respectables amis que ]'ai en Hollande et qui sont en partie les héritiers (et de bien dignes héritiers) des derniers papiers manuscrits, des dernières reliques de Port-Royal^ j'ai pu lire une Correspondance tout intime d'un des plus fidèles amis du poète, de l'un de ceux qui l'assistèrent dans sa dernière maladie et jusque dans ses derniers instants. Par lui , par l!4v^uilla£t(c'est f le nom de cet humble ami), nous avons quelques détails de plus, , parfaitement authentiques, sur les derniers mois de la vie de Racine, sur les circonstances de sa mort et sur ce qui suivit. Une de ces lettres est écrite du cabinet même de Racine, le jour du décès, et tandis que les restes mortels sont encore là, avant les funérailles^ Je ne m'exagère point l'importance de ces détails dont la plupart ont passé dans la Vie de Racine écrite par son fils ; mais, si l'on n'y doit rien trouver de tout à fait neuf, on sentira du moins une pure et douce saveur originale, je ne sais quel charme d'honnêteté

parfaite et d'innocence. Au lieu donc de réserver ce surplus de renseignements confidentiels pour une édition dernière de mon livre sur Port-Boyal que je prépare, je m*empresse ici, dès à présent, d'en faire part à tous nos lecteurs.

Mais auparavant, puisqu'il est question de Racine, je ne puis manquer de recommander la nouvelle édition de ses Œuvres qui ^, se publie dans la collection des Grands écrivains de la France, ] chez MM. Hachette. M. Paul Mesnard, qui s'en est chargé, et qui ^ s'en acquitte en toute conscience, a mis en tète une Notice biograf phique puisée aux sources, la plus complète qu*on ait et, je (Urai , même, la seule vraiment critique jusqu'ici. Racine fils, en effet, si utile et si abondant, n'a pas apporté en bien des points l'entière exactitude qu'on recherche et qu'on aime aujourd'hui. M. Mesnard a fait tout ce qui est possible pour éclaircir les points de généalogie, d'alliance, de parenté. Après être remonté jusqu'à l'aïeul et bisaïeul du côté de père et de mère, il a suivi Racine pas à pas dès sa naissance, dès son enfance, l'a accompagné dans le cours de ses études, l'a épié et surpris dans ses premiers divertissements, a insisté (et même avec surcroît) sur ses moindres relations de cousinage, les premières occasions prochaines de sa dissipation, et n'a rien laissé passer de vague ni d'indécis, pas plus dans sa vie de famille que dans sa carrière poétique : il a tiré à clair les amours de théâtre et les querelles littéraires. Parmi les choses controversées, il a discuté la tradition si courante de la disgrâce I de Racine, qui l'aurait frappé à mort. Sans la repousser ni sans l'adopter absolument, M. Mesnard la réduit à ce qu'elle dut être en effet, à un simple mécontentement du roi, à une éclipse passagère. Il n'en fallut pourtant pas davantage, sans doute, avec la sensibilité qu'avait Racine, pour lui donner cette maladie de foie qui^ un peu plus d'une année après, causa sa mort. Au nombre des textes nouveaux et des témoignages peu connus que produit M. Mesnard concernant le caractère de Racine et sa position à la Cour, je citerai le passage suivant des Mémoires de Spanheim, lequel était en ce temps-là l'envoyé de l'Électeur de Brandebourg et son chargé d'affaires à Paris. Ce passage, qui avait été publié pour la première fois par un curieux bibliophile suisse, M. Gaullieur, nous montrera comment un étranger, ' homme d'esprit, jugeait Racine, après en avoir causé sans doute avec quelque courtisan railleur et caustique. Les lettres que nous avons à citer nous-môme auront toute leur valeur et tout leur prix, quand on les mettra en opposition avec ce jugement dont elles sont la meilleure réfutation et dont elles montrent l'injustice.

( <c M. de Racine, disait Spanheim, a passé du théâtre à la Cour, où il est devenu habile courtisan, dévot môme. Le mérite de ses pièces dramatiques n'égale pas celui qu'il a eu de se former en ce

pays-là, où il fait toutes sortes de personnages^ où il complimente avec la foule', où il blâme et crie dans le tête-à-tête, où il s'accommode à toutes les intrigues dont on veut le mettre ; mais celle de la dévotion domine chez lui : il tâche toujours de tenir ceux qui en sont le chef. Le Jansénisme, en France, n*est plus à la mode ; mais, pour paroître plus honnête homme et pour passer pour spirituel, il n'est pas fâché qu'on le croie janséniste. On s'en est aperçu, et cela lui a fait tort. Il débite la science avec beaucoup de gravité ; il donne ses décisions avec une modestie suffisanté, qui impose. II est bon grec, bon latin ; son françois est le plus pur, quelquefois élevé, quelquefois médiocre, et presque toujours rempli de nouveauté. Je ne sais si M. de Racine s'acquerra autant de réputation dans Phistoire que dans la poésie, 'mais je doute qu'il soit fidèle historien. Il voudroit bien qu'on le crût propre à rendre service, mais il n'a ni la volonté ni le pouvoir de le faire ; c'est encore beaucoup pour lui que de se soutenir. Pour un homme venu de rien, il a pris aisément les manières de la Cour. Les comédiens lui en avoient donné un faux air, il l'a rectifié, et il est de mise partout, jusqu'au chevet du lit du roi, où il a l'honneur de lire quelquefois : ce qu'il fait mieux qu'un autre. SUl étoit prédicateur ou comédien, il surpasseroittout enPun et l'autre genre. C'est le savant de la Cour. La duchesse de Bourgogne est ravie de l'avoir à sa table ou après son repas, pour l'interroger sur plusieurs choses qu'elle ignore : c'est là qu'il triomphe . » . Et voilà pourtant comme se trompent ceux qui se croient fins et qui s'en tiennent au dehors. Tout certainement n'est pas faux dans ce portrait à demi satirique, et il y a des traits qui doivent avoir été observés au naturel. Le contre-sens est dans l'intention générale et dans l'ensemble. Il n'y esttenu aucun compte de l'élément intérieur, duTessort principal qui explique les actions et toute la conduite de Racine dans ses dernières années, de son inspiration religieuse véritable, de son âme en un mot: et c'est elle qu'un ami du dedans va nous découvrir dans toute sa sincérité.

Mais, avant tout, qu'était-ce que ce M. Vuillart que j'ai seulement 1 nommé, ce « cher monsieur Vuillart, » comme l'appelait Racine lui-même? M. Germain Vuillart était un homme lettré, des plus lettrés, et un saint homme. Il avait servi de secrétaire, pendant vingt-quatre ans et plus, à M. Le Roi, abbé de Haute-Fontaine, personnage estimable, généreux de nature et d'humeur libérale, de plus d'ambition peut-être que de talent, d'un mérite réel toutefois, et qui est fort connu dans l'histoire ecclésiastique du dixseptième siècle. Cet abbé de Haute-Fontaine, qui avait de grandes liaisons, les avait en quelque sorte transmises et léguées à son ancien secrétaire. Celui-ci était, à six mois de distance, du même âge. que Racine, et il avait tout près de soixante ans quand le grand poète mourait à plus de cinquante-neuf. Il vivait habituellement

dans le qniiiitr SaiûMftôqudS, près le (k^ége de Saint-Jeaihde- Beauvais, tout à la prière, à Fétnde et aux services à rendre aux amis. Il relisait avec M. de Tillemont les t olumes manuscrits de son Histoire ecclésiastique ; il surveillait la réimpression de» Mftendons morales du Père Quesnél ; il collatîonnait avec de nomveaux traducteurs de saint Augustin, et l'original k la main^ le texte de leur traduction. II correspondait fidèlement arec loi absents et les informait des nouvelles qui pouvaient les intéresser et les édifier. « Je vous régalerai, écrivaiMl à l'un d*eux (et il l'aurait pu dire également à cbacunen particulier), de tout ce qQ& la maiH de la Providence mettra entre les micomes et que je croi* rai pouvoir servir de nourriture agréable et utile à Tamour qœ Dieu vous a donné pour toute DérUé. » Les lettres que nous avons sous les yeux sont une de ces correspondances qui^ le croirait-<m? devinrent par la Suite un crime d'État. Elles sont adressée» à M. de Préfontaîne, frère de Tabbé Le Roi, et qui avait été seotô* taire des commandemens de Mademoiselle de Hontpensier : alers re^ tiré du monde, il habitait dans sa terre de Fresne près Monteire, dans le Vendômois. Quand on a lu cette correspondanee et qu'cna a vu de quoi s'entretenaient en secret ces hommes respectables; quand on sait de plus que, peu d'années après, M. Vuillart fut ar* ^ rêté un matin (2 octobre lt03) comme coupable de correspondance avec le Père OÙesnel et comme agent d'intrigueS^ qu'il fut mis ft la Bastille où il ne demeura pas moins de douxe ans et d'où il ne sortit qu'en 1715, après la mort de Louis XIV, peur mourir luimême presque aussitôt, à YhgB de 76 ans passés, on ressent «ne indignation profonde de ces iniquités qui flétrirent la fin d'un grand règne, et l'on conçoit ime horreur nouvelle pour les hypocrites ùu les fanatiques qui les conseillèrent. Je ne crains pas de dire que l'em-^ bastîllement de M. Vuillart est un des crimes moraux qui signalèrent l'influence triomphante des Tartufes sur la conscience de Louis ÎIV. Mais il nous faut chasser ces images et, pour aujourd'hui, novtÉ tenir avec l'humble et pieux M. Vuillart dsms la chambre de Racine malade où il nous introduit. H va rendre compte, dans ses lettres à M. de Préfontaine, du mal et du mieux, de la guérison que d'abord on croyait complète et des rechutes, de tout ce dont il est le témoin. Il y a un bon intervalle que remplit une fête de famille. Chaque parole, chaque action respire la piété et la simplicité. Notts le laîssetons dorénavant parler sans presque l'interrompre.

C'est dans une lettre datée du 5 novembre 1698 qu'on a la pre* mi ère nouvelle d'une maladie sérieuse dont Racine relevait à pane. S*excusant de n'avoir pu écrire de lettres pendant le mois précédent, M. Vuillart iionne pour raison divers soins qui l'ont partagé, des épreuves à corriger pour des éditions d'ouvrages du Père Quesnel et d'autres amis, et il ajoute :

« Mon ami M. Racine a été longtemps malade. Il me coûtoit de

deux jours Tun, et queI(|uefoîs tous les jours prôsqtle xiiie iïià€séé ou ime après-dînée ; car il le sotihaitoit^ et son épouse, eôuiiso , lui , m'assuroit que cela lui faisoit plaisir. Il est guéri, et il est â Melun pour la profession de sa seconde fille.... »

Ce voyage de Melun et les émotions qu'il y éptoutâ càtts&rent \ bien de la fatigue à Racine. L'apparence de Sa guérison ne laissait pas de tromper les amis ; ils espéraient ce qu'ils désiraient :

« Sa convalescence, après Une assez longue maladie qui rioU* tt fort alarmés, se confirme de jour en jour (18 décembre), et elle doit augmenter notablement par la grande Joie que lui donné l'heureux retour de son fila avec M. de Bonrepaux quî^l'aveif \ mené à La Haye et qui l*a talnéné, pour le remener en Hollande après un peu de séjour qu'il est venu faire à la Cour par ordre ou du moins avec l'agrément dti roi. î ^

Cependant, dans imé lettre i|U6 l*ôil Connaît d'ailleurs et que Racine écrivait à son fils, alors à Versailles, il Itli partait de la ( tumeur qu'il avait toujours au côté :

« Je n'en ressens presque auCune incommodité, lui dJsait-'iL i*al môme été promener cette âprès-dînée aux Tuileries avec votre mère, croyant que Pair ihé fortifleroit; mais à peine j'y ai été une demi-heuire qii il tu^a pris dans le dos un point insupportable quî m*a obligé de revenir au logis. Je vols bieil qu'il faut prendre pa-* tîèncè sur cela, èii attëtidaîlt le beau temps. *

Racine pariait ainsi, le 30 janvier 1699, à là veille d*tme rechute. Il s'était passé dans l'intertâlle un grand éténèment do- \ mesiique que l'état dé âa santé l'avait averti sans doute de conclure ^ sans trop de rétard. Sa fille athée semblait d'abord aussi peu disposée ail mariage que la cadette, et si Port-Royal, à cette date, avait pu recevoir deâ noviCes . il est fort possible et môme pro*î babie qiië sa vocation eût été de te côté. Mais Pobstacle qu'elle ti-oiivàîl à ce bonhéiir parfait dans le sacrifice la détermina autrement et Idî permit d'entrer dans les vUes de son père. Au lieu v d'une seconde prise de Voile, nous allons donc assister à hn ma- \ riâge chirétien, à la dernière joie de cœur de Racine. M. Vuillart ] eôt d'autant plus à écouter en cette occasion que ce fut lui qui ménagea le parti le plus sortable à la fille de son illustre ami :

« Mais Voici, dit-il <31 décembre 1698), une nouvelle particulière qui va vous faire un vrai plaisir. C'est le mariage de mademoiselle Racine avec le fils du bonhomme M. de Moramber. Voici ce qui donna lieu â l'idée qui m*en vint. On me dit que M. Racine pensoit à inarier sa fille. Moi qui savois qu'elle avoit passé ^ix mois nouvellement auprès de sa grande-tante l'abbesse de Port-Royal, je doutai d'abord. Pour m'assurer du fait, je dis à M. Racine ce que j'apprenois et le priai de former lui-même le langage que je tiendroisaux personnes qui m'en parleroient comme me croyant son ami. Alors il m'ouvrit son cœur et m'expliqua confidemhient

ses idées sur le mariage et la qualité de TalliaDce qu'il cherchoit pour sa fille, ajoutant que s'il trouvoit de quoi remplir solidement ces idées, comme seroit un jeune avocat de bon esprit, bien élevé, formé de bonne main, qui eût eu déjà quelque succès dans des coups d'essai et premieis plaidoyers, avec un bien raisonnable et légitimement acquis, il le préféreroit sans hésiter à un plus grand établissement, quoi que lui fissent entrevoir et espérer des gens fort qualifiés et fort accrédités qui vouloient marier sa fille. Il m'invita bonnement à y penser. M. de Moramber le fils, qu'on nomme Riberpré, du nom d'*n fief qu'a le père àÉclaron, me vint voir quelques jours après à son retour de la campagne. Il y avoit passé deux mois, à un autre lieu près de Beaumont-sur-Oise, où ils ont aussi du bien, et me dit que, durant ces deux mois, il avoit étudié sept heures par jour avec son père. Outre que je lui savois tout ce que M. Racine désiroit, je le trouvai de plus si formé et plein de tant de raison, de bons sentiments et de bon goût, qu'après avoir pris langue du père et de la mère qui m'applaudirent, je fis la proposition à M. Racine. Il l'agréa fort. On a fait ensuite toutes les démarches qu'il convient pour parvenir à ces bons comptes qui font les; bons amis. Tout a cadré à souhait. On est trèscontent de part et d'autre et des personnes et des biens. M. Racine ne donne que vingt mille écus, mais en très-bon bien. M. de Moramber ne veut pas qu'on le sache, en donnant plus de quinze mille à son fils qui a de grandes espérances encore de père, de mère et de sa sœur aînée qui ne se veut point marier.... La demoiselle a 18 à 19 ans, et le cavalier 26 à 26. Chacun les trouve assortis à souhait. M. Racine me nomme le Raphaël de cette alliance, et dit le dernier jour au pasteur et bon ami de Saint-Séverin * qu'il n'oublieroit jamais l'obligation qu'il a à l'entremetteur. Comme je suis témoin et charmé de la bonne éducation qu'ils ont eue tous deux, je n'ai qu'à souhaiter que le Raphaël valût prix pour prix

I la jeune Sara et le jeune Tobie. Ils seront mariés le 7 de janvier.

[ Les articles furent signés le 23 de ce mois. On publie les bans à trois fois selon l'ordre, et selon l'inclination de si bons paroissiens de part et d'autre. L'alliance est tout à fait belle du côté de madame de Moramber. Sa mère étoit cousine germaine du président de Périgny, père de mesdames Daguesseau et de La Houssaye, et alliée des Montholon, Seguier, LePicard,Le Coigneux, Angran, etc. Il n'y aura que neuf ou dix conviés de part et d'autre, et M. Despréaux avec le Raphaël, les deux amis des époux et des deux familles. Cet article est un peu long. Mais vous estimez M. Racine et vous aimez M. de Moramber, et vous daignez avoir mille bontés pour moi. Je recommande cette alliance à vos prières, Monsieur. »

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