‹ Port-Royal au XVIIe siècleChapitre 9 sur 69 · XI L'ART ET PORT-ROYAL · texte numérisé non relu

XI L'ART ET PORT-ROYAL

einture austère, peinture pénitente. Champaigne ne paraît presque jamais se souvenir qu'il est le contemporain et le compatriote de Rubens. Parfois son sang flamand paraissait se réveiller; et alors, comme dans ces magnifiques figures de saint Étienne et de saint Ambroise qui décoraient jadis une chapelle de Sai Germain-lAuxerrois et qui sont maintenant au musée de Bruxelles, il peignait des ors éclatants, des plis somptueux, des ornements précieux, et une chaleur soudaine animait son pinceau. Mais c'étaient là de rares ébauches. La joie de Champaigne, car il n’y a point d’art sans joie, était de pieusement traduire les mélan-

ir

[el coliques harmonies que font des blancs et des gris dans un jour sans éclat, et ce sera par le jeu de ces nuances qu'il exprimera toutes les émotions, toutes les tendresses de son cœur.

Janséniste par ce coloris tranquille, discret et subtil, Champaigne le fut aussi par la sévérité de son dessin, et davantage encore par la logique et la vérité de ses compositions. Il fut à sa manière un réaliste. Les Mémoires de l’Académie royale de peinture et de sculpture contiennent sur ce point un document bien significatif. C'était la coutume que les académiciens fissent des conférences sur les choses de leur art. Champaigne prit un jour pour thème la Aébecca de Poussin. Il loua Poussin de la clarté avec laquelle il avait traité le sujet, de la belle ordonnance des groupes, de l'expression vraie des figures; mais le critiqua d’avoir trop servilement imité les modèles de l’antiquité, ce qui lui attira une vive riposte de Le Brun. Puis, après de nouveaux éloges, il releva la faute que Poussin, disait-il, avait commise contre l’histoire en supprimant de son tableau les chameaux d’Éliézer, dont l’Écriture fait mention. Là-dessus une discussion s’engagea entre les académiciens. Le Brun intervint de nouveau et, parmi d’autres arguments, allégua pour la défense de Poussin que Racine dans son Alexandre n'avait point parlé des éléphants de Porus... Enfin, pour finir la querelle « et vider la question à l'avantage de M. Poussin », on fit observer que l’Écriture ne disait point à quelle distance les chameaux se trouvaient du puits de Rébecca, « de sorte que M. Poussin a pu supposer sur un fondement solide que ces

animaux avaient été tirés à l'écart, comme si la bienséance eût exigé qu’on les eût séparés d’une troupe de filles agréables, surtout dans le temps qu’on allait concerter un mariage avec une d’entre elles; ce qui demandait toute la circonspection et la propreté d'une entrevue galante et polie. » Cette controverse nous paraît enfantine. Mais Champaigne est là tout entier : il veut qu’un peintre se conforme à la vérité, sans autre souci.

Pascal disait : « Il faut de l’agréable et du réel. > Il ajoutait aussitôt : « Mais il faut que cet agréable soit lui-même pris du vrai. » A Port-Royal tout le monde n’allait pas aussi loin. L’ « agréable » effrayait Arnauld. Champaig grands tableaux relie du chrétien qui se dépouille pour obéir à la loi de Jésus-Christ? C'était de la pauvreté, et cela suffisait à des consciences jansénistes.

S'il aime la vérité, un peintre « habile en son art » peut — sans imagination — se montrer un grand portraitiste. Ceci est encore du Pascal : « L’éloquence est une peinture de la pensée, et ainsi ceux qui, après avoir peint, ajoutent encore, font un éableau, au lieu d’un portrait. > Champaigne ne savait pas « ajouter »; il fut admirable dans le portrait. Mais, en même temps, à défaut d’imagination, il était doué d’une profonde et délicate sensibilité. Elle perce dans toutes les œuvres où sont représentés des visages chers au peintre ; elle se contient; elle rayonne de très loin et comme à travers des voiles. Et c’est peut-être là le trait qui apparente le plus étroitement Champaigne à Port-Royal.

ne l’a évité parfois avec un soin qui choque le molinisme de notre goût moderne. S

eux trahissent une véritable pauvreté d'imagination. Était-ce bien la pauvreté volontaire

L’art prend toujours sa revanche. Un peintre est demeuré l'avocat le plus persuasif des ennemis de la peinture. Le jour qu’il a représenté dans une cellule nue deux cisterciennes en prière, il a, mieux que ne firent les docteurs, les théologiens et les moralistes, assuré la gloire de Port-Royal. Tout a péri, le monastère, l’église et e cloître; les sépulcres ont été violés et les os des saints dispersés; le bruit des disputes théologiques s’est éteint ; e souvenir des grandes pénitences et des grandes vertus a été souillé par les chicanes et les extravagances des Jansénistes du xvrir° siècle; il n’y a plus qu’un:petit nombre de lettrés et d’historiens pour tirer des bibliothèques es œuvres d’Arnauld ou de Nicole, Mais rien n’a terni le doux éclat du rayon divin qui, dans l’œuvre de

Philippe de Champaigne, éclaire la blancheur des robes, la

grâce des mains jointes, la pureté des visages en oraison. L’émouvante peinture parle toujours à la foule qui traverse les galeries du Louvre, à la foule qui, ignorante des querelles religieuses du xvr1° siècle, ne sait rien de Port-Royal, si ce n’est, peut-être, qu’il fut la retraite de Pascal et l’école de Racine.

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