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L'ART ET PORT-ROYAL XI

images que son père nous a laissées d’elle. Un joli portrait dessiné quand elle avait dix ans, et que le peintre a reproduit dans son tableau du Mariage de la Vierge (aujourd’hui dans la collection Wallace) nous montre une enfant dont les traits délicatement accentués annoncent un sérieux et une gravité précoces. Dans un admirable ex-voto, quinze ans plus tard, Champaigne peindra ce même visage encadré du voile noir des religieuses,

pâli par la maladie, transfiguré par la prière et l'espoir. Nous savons aussi que cette gracieuse jeune fille était une personne d’esprit; nous le savons par le procès-verbal de son interrogatoire au temps de la persécution, par ses fines et malicieuses réponses aux questions du confesseur qui, par ordre de l’archevêque, avait usurpé la place de M. Singlin. Il est superflu de conter ici comment, frappée de paralysie au point de « passer les jours et les nuits ou dans un lit ou dans une chaise », elle fut soudainement guérie après une neuvaine que fit la mère Agnès, et comment, en actions de grâces, Champaigne composa ce chef-d'œuvre que l’on appelle communément le tableau des Deux Religieuses, et qui est une des gloires du Louvre.

Le En maiïnte occasion il plaida leur cause; il fut un des plus courageux et des plus actifs soldats de la milice mondaine de Port-Royal. Il fit présent au monastère de plusieurs de ses ouvrages. Pour le maître-autel de Port-

peintre ne se crut pas quitte envers les religieuses dont les prières avaient sauvé la vie de son énfant.

Royal des Champs, il exécuta son célèbre tableau de la Cène, et la plupart des peintures qui ornèrent les salles conventuelles étaient de sa main. (On en trouvera l’énumération dans les notes iconographiques de M. Gazier.) Enfin il fut le portraitiste de Port-Royal. Nous avons déjà dit pourquoi la plupart du temps il dut

travailler de souvenir, ou bien d’après des masques mortuaires. Mais ces religieuses, ces solitaires, dont il n’a pu jamais obtenir qu’ils consentissent à poser devant lui, il les avait si souvent approchés, il avait eu tant de fois l’occasion de converser avec eux familièrement, qu’il pouvait sans effort donner à leurs portraits la ressemblance et la vie. C'est à lui et à son neveu Jean-Baptiste de Champaigne que l’on doit de connaître les traits de la mère Angélique, de la mère Agnès, de Saint-Cyran, de Singlin, d'Antoine Arnauld, d’Arnauld d’Andilly, d'Antoine Le Maître, de Le Maître de Sacy, de Hamon, de Martin de Barcos, etc. Quelquefois les originaux de ces portraits ont disparu, à moins qu'ils ne se cachent quelque part sous des noms erronés. On en

possède seulement des copies, qui toutes ne sont pas excellentes. Du moins, grâce aux grands graveurs du xvr1° siècle, l’œuvre du peintre n’a pas péri tout entière. Dans Robert Nanteuil, Jean Morin, Gérard Édelinck, Champaigne a trouvé des interprètes d’autant plus sûrs, d'autant plus véridiques, que sa peinture sobre et serrée it comme nulle autre à la traduction du burin.

se pri Ce que nous savons de la vie de Champaigne nous montre combien lui-même et sa famille furent n de Port-Royal. Lorsqu'il maria son neveu, parmi les noms des bourgeois de

« affectionnés > à la mais Paris qui signèrent le contrat se trouvaient ceux de Jean Angran et de Jean Hamelin, dont les familles s'étaient fait remarquer par leur attachement à la cause janséniste. Sa servante elle-même était une « arnauldiste », car elle légua ses économies au monastère, et le 9 avril 1674, la communauté chanta pour elle Zaudes et mille livres à l’abbaye, et

la messe, puis le Libera. En mourant, — quatre mois plus tard — le peintre laissa « un service fut célébré à son intention dans l’église de Port-Royal des Champs; la « grande messe » y fut chantée par M. de Sacy, cet ami délicat qui avait eu avec Champaigne tant d’entretiens édifiants sur la peinture. Disciple et collaborateur de son oncle, Jean-Baptiste resta fidèle à la tradition port-royaliste; il demeura l’ami ’oublia pas le monastère dans son testament.

des solitaires, fit deux beaux et vivants portraits d’Arnauld, et n Au lendemain de sa mort, dans une lettre de consolation adressée à sa veuve, Arnauld rappelait « la sine de son affection pour ses véritables amis qu’il aimait en Jésus-Christ, son détachement des biens de la terre, et tant, autant qu’il pouvait, en la personne des pauvres,

Sate

le soin qu’il avait d'en faire part à Jésus-Christ, en l’ass et en contribuant aussi à l’ornement de son temple ».

Champaigne tenait donc à Port-Royal par le sang, par l'amitié, comme par de profondes affinités spirituelles. Mais il ne fut pas seulement le peintre de Port-Royal par occasion, parce qu’il avait une fille religieuse dans le monastère, et parce que la fière simplicité de ses mœurs s’accommodait à merveille de la société des Le Maître et des Arnauld. Par la plus singulière des rencontres, il fut, parmi tous les artistes de son temps, celui dont la manière de composer et de peindre était la moins éloignée des goûts et des habitudes d’esprit qui régnaient à Port-Royal. On pourrait être tenté de croire que les entretiens et les conseils de ses amis ne furent point sans influer sur la forme de son talent. Mais nous avons noté la date de ses premières relations avec Port- Royal, et alors on pouvait déjà dans ses ouvrages observer cette sorte de « port-royalisme > qui restera le signe de sa peinture.

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