‹ Port-RoyalChapitre 1 sur 94 · MARW · texte numérisé non relu

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Le tome deuxième , publié deux ans après le premier, en 1842, portait cette' préface dans sa première édition.

L'indulgence extrême, avec laquelle on a bien voulu accueillir mon premier volume, m'a imposé de plus grands devoirs pour les suivants. Je ne comptais, je Tavoue, en publiant séparément le premier, que prendre date en cas de survenants et poursuivre ma rédaction première, tout entier à mon sujet demiobscur. L'attention si flatteuse, qu'on y a tout d'un coup portée de bien des endroits, m'a obligé de penser plus souvent au public nouveau qui intervenait, et qui avait aussi ses délicatesses particulières. On ne s'étonnera donc pas du retard involontaire que cette combinaison de soins m'a causé. Et puis dans tout sujet, même dans celui dont la base est le plus arrêtée, il est des détails imprévus qui se lèvent et qui prolongent; il est comme des plis de terrain que de loin on n'apercevait pas, et qu'on met bien du temps à franchir. On m'excusera, j'espère, en voyant tout ce que j'ai dû parcourir en replis de cette sorte, et la richesse, la fertilité réelle du si^get n'en res-

sortira que mieux. Le récit du premier volume allait jusqu'à rannée 1638; celui du second entame à peine l'année 1656 : c'est un espace de dix-huit ans seulement, mais sans compter les allées et venues, les digressions fréquentes. Nous n'atteignons après tout cela qu'au moment célèbre, à celui à partir duquel notre sujet s'éclaire, à proprement parler, et entre dans la gloire : ces deux volumes presque entièrement y sont antérieurs. J'ai eu plaisir, on le voit, à m'étendre sur cet espace d'obscurité relative, sur cette grandeur première et un peu éclipsée. Quoi qu'il arrive, j'ai achevé aujourd'hui de parcourir une première moitié, et celle qui, promettant le moins, m'a permis peut-être de tenir le mieux. Mon zèle du moins et mes efforts ne feront pas défaut pour m'aider à poursuivre .convenablement sur cette autre pente tout en vue désormais, et réputée plus belle.

!•' février 1842.

M. DE SAINT- GYRAN

(suite)

Le prifloimier directeur. — Antoine Amaald disciple de Saint Cyran ; ses débuts. — Passion et vocation doctorales. — Dell Yrance de M. de Saint-Cyran. — Sa visite à Port-Royal de Paris — à Port-Royal des Champs. — Entretien avec H. Le Maître sur les livres, sur la science, sur les enfants. — Théorie littéraire janséniste. — Balzac et les Acckdémistei.

Du fond de sa prison, et après les premiers mois de gêne entière, M. de Saint-Gyran, mieux établi, ne cessa de suivre ses anciennes directions ou d'en entreprendrov de nouvelles. H suffirait, pour s'en faire idée, de parcourir les volumes des Lettres écrites durant sa captivité, en y joignant les noms des personnes auxquelles il les adresse ^ Je ne nomme plus qu'en passant madame de Guemené, celle que nom avons vtie la plus belle femme de la Cour^ nous dit madame de Motteville, et qui l'était bien encore un peu. U dirigeait plus sûrement M. Guillebert, prêtre, régent de philosophie auGoIlége des Grassins, et qui, nommé curé à Rouville en Normandie, avait ajourné sa cure pour postuler

1. On trouve cette Clé des noms à la page 150 du Recueil de plusieurs pièces pour servirai' Histoire dePort-Royalj Utrecht, 1740.

le bonnet de docteur : M. de Saînt-Cyran Inî en fit reproche dans de belles Lettres sur le Sacerdoce, et M, GuUlebert, aussitôt reçu docteur, se hâta d'aller prendre possession deRouville, en 1642. Il y fit, comme on dirait aujourd'hui, un réveil religieux, qui se répandit dans tout le pays; on y appelait ces chrétiens régénérés les Rotcvillistes. En 1646, M. Pascal, intendant de Rouen, étant touché de Dieu avec tous les siens, se mit sous la conduite du docte et saint curé de Rouville. Voilà donc Pascal qui, au bout de cette allée, s'achemine de loin vers Port-Royal, comme déjà nous savons que Racine naissant grandit pour y être élevé. — De sa prison, M. de Saint-Gyran dirigeait, discernait encore M. de Rebours, qui allait devenir un des confesseurs de Port-Royal de Paris et le plus fidèle auxiliaire de M. Singlin. U conseillait et guidait le jeune M. de Luzanci, fils de M. d'Ândilly, alors âgé seulement de dixAuit ans, et qui, d'abord page du cardinal de Richelieu, puis enseigne dans la garnison du Havre, s'était senti saisi, durant une maladie grave, du saint désir d'imiter son cousin M. de Séricourt. M. de Luzanci se retira dans le premier moment à Saint- Ange en Gâtinais, terre de la baronne de Saint-Ange, une des meilleures amies de M. d'Ândilly et de M. de Saint-Gyran, femme du premier maître d'hôtel d'Anne d'Autriche, et qui, devenue veuve, sera religieuse un jour à Port-Royal sous le nom de sœur Anne-Eugénie. Dans ce commencement de retraite, le jeune militaire obtenait de M. de Saint-Gyran de se livrer aux fatigues de la chasse pour tromper toute feinte de l'oisiveté : « David, lui écrivait Texcellent guide, David jeune comme vous êtes, et déjà touché de Dieu, poursuivoit les lions et les ours, et, en les tuant, il se représentoit les victoires des Justes sur les Démons. > En même temps qu'il répondait par ses conseils à M.. de Lu-

zanciy M. de Saint-Cyran s'adressait aussi au jetme baron 4e Saint-Ânge l'alnë, qui en profita moins, sno céda à la charge de son père et eut, par la suite, toutes sortes de dérangements ^ : « Gomme j'ai une grande joie, leur écriyait-il, d'entendre dire que quelqu'un a dévotion pour Dieu, j'ai aussitôt une crainte,... à cause de l'expérience que j'ai qu'en plusieurs, je ne dis pas des jeunes gens, mais des hommes même, cette dévotion est semblable aux fleurs qu'on voit paroître an printemps sur les arbres et disparollre bientôt après, sans y laisser aucun fruit. » Et au jeune Saint- Ange en particulier, il écrivait comme dans un touchant pressentiment : « Je vous aime tellement que je sens bien que je commence à vous plaindre en vous voyant croître, parce que je connois à peu près toutes les aventures bonnes et mauvaises qui vous peuvent arriver. » M. de Luzanci persévéra. Un plus jeune Saint-Ange, frère cadet du précédent, et confié dès lors, par la sollicitude du saint captif, aux soins de Lancelot et de M. Le Maître, s'en montra digne jusqu'au bout. Voici en quels termes tout à fait tendres M. de Saint-Gyran écrivait à Lancelot pour achever de lui recommander cet enfant et un autre tout jeune fils de M. d'Andilly encore^ : « Si Dieu vous fait la grâce de m'accorder ce plaisir sans beaucoup de peine (car pour rien au monde je ne voudrois vous en faire), je prendrai, si je suis jamais en liberté, quelque petit enfant de vos

1. Ce doit être lui dont il est question chez Tallemant, tome Y, p. 286, et qui avait une femme si faite pour le déranger.

2. Ce tout jeune fils de M. d'Andilly, appelé aussi le Petit Jules ou M. de Villeneuve, bien qu'élevé si tendrement dans la solitude, rentra dans le monde, mais n'y vécut que trèH-peu et mourut à Calais au moment de commencer sa première campagne sous Fabert. Besoigne, dans son arbre généalogique des Arnauld (Fûtoire dePort-Royalf tome 1), le confond avec l'abbé Arnauld, l'aîné de la famille, dont on a les Mémoires,

parents pour reconnoître la charité qne vous ferez à cenz-cî à ma prière; outre que je vous aiderai d'ici à la leur rendre comme il faut, et serai, si vous voulez, leur som-maitre^ pourvu que vous me disiez de point en point tout ce qui se passera. » M. de Saint-Gyran sotLS-maitre, du fond de sa tour, à travers ses barreaux, quel plus adorable déguisement de la charité I Vers le même temps, ayant l'œil à tout, il envoyait au monastère des Champs le neveu d'un de ses gardes, un simple garçon cordonnier, que l'esprit de pi^té avait touché, et qui se nommait Charles de La Croix. Ce fut le premier domestique des ermites, et ermite lui-même. Il y eut ainsi par la suite, à Port-Royal, toute une série de domestiques solitaires et pénitents, dont ce Charles de La Croix est le premier ; il faut citer encore Innocent Fai, garçon charretier aux Granges. Ils ont tous place au Nécrologe à côté des plus illustres noms, des de Luines, des Lougueville et des Pascal; et pour eux, sur leur dalle funéraire, M. Hamon semble sculpter avec un redoublement d'amour ses pieuses Épitaphes d'un latin si fleuri.

M. de Saint-Gyran convertit ou du moins édifia, consola plusieurs de ses compagnons de captivité, des étrangers prisonniers de guerre à Vincennes. On cite les généraux allemands Ekenfort et Jean de Wert. Le premier était détenu au château depuis mai 1638, lorsqu'on agita de Téchanger contre M. de Feuquières fait prisonnier à Thion ville et allié des Arnauld *. M. d'Andilly ne s'y ménagea point; il avait rencontré plus d'une fois M. d'Ekenfort près de M. de Saint-Gyran, à qui le guerrier malheureux venait demander des consolations spirituelles. M. Arnauld {de Pkilisbourg) ^

1. Madame de Feuquières était la sœur de M. Arnauld {de Phi» lighourg) et la cousine-germaine de M. d'Ândilly.

UYRE DEUXIÈME. 9

ayant reçu toutes les commissions nécessaires à cet échange, avait déjà, par ordre du roi, tiré M. d'Ekenfort de Vincennes et l'avait mené coucher chez M. d'Andilly, le 16 mars 1640. Le lendemain matin, les chevaux étaient sellés dans la cour et Ton avait le pied à l'étrier pour le joyeux départ, quand deux fils de M. de Feuquières, arrivés en toute hâte, apportèrent la consternante nouvelle de la mort de leur père. « Nous demeurâmes, dit l'abbé Amauld ', qui était d'épée en« core et devait faire le voyage, nous demeurâmes sans parole et sans mouvement, comme des gens qui auroient été frappés de la foudre. M. d'Ekenfort lui-même en parut étonné comme nous; quoiqu'il vît en ce cruel contre-temps la ruine de ses espérances et un grand éloignement à sa liberté dont il avoit commencé à goûter la douceur, il surmonta par grandeur d'âme sa propre douleur pour soulager celle de ses amis et s'employa à notre consolation, comme s'il n'en eût pas eu besoin pour lui-même. > On le ramena le soir à Vincennes ; c'est alors surtout qu'il dut réclamer près de M. de Saint-Cyran les seuls remèdes solides, dont il parait que, même après sa délivrance et à la tète des armées de l'Empereur, il se ressouvint toujours*.

L'hiver de 1640-Ï641 fut célèbre à la Cour par les magnificences du Palais-Cardinal. On y donna la grande comédie de Miramôy « qui fut représentée devant le Roi et la Reine, avec des machines qui faisoient lever le soleil et la lune, et paroître la mer dans l'éloignement, chargée de vaisseaux*. » Quelque temps après, au même

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