‹ Port-RoyalChapitre 12 sur 94 · MASCARILLE · texte numérisé non relu

MASCARILLE

« Quelque toI de mon cœur, quelque assassinat de ma franchise.... Quoi ! toutes deux contre mon cœur en même temps! m'attaquera droite et à gauche! ah ! c'est contre le droit des gens: la partie n'est pas égale; et je m'en vais crier au tneurtre. » — Balzac, près de M. de Saint-Cyran, a trouvé d'avance une variante du fameux impromptu galant :

Au voleur ! au voleur I au voleur ! au voleur t

2. Notez le procédé continuel : il pousse à bout l'idée, afin d'avoir à redoubler les mots.

Combien de fois, vous entendant parler de l'autre monde et de la félicité, ai-je soupiré après elle et voulu l'acheter de ma propre vie! Combien de fois, si j'eusse pu vous suivre, m'eussiez-vous mené plus avant que n'a été toute Tancienne Philosophie I Tant y a que c'est vous seul qui m'avez donné de l'amour pour les choses invisibles, et m'avez dégoûté de mes premières et de mes plus violentes affections. Je seroîs encore enseveli dans la matière, si vous ne m'en aviez tiré ; et mon esprit ne seroit qu'une partie de mon corps, si vous n'aviez pris la peine de le détacher des objets sensibles, et de démêler l'immortel d'avec le périssable. Vous ôles cause que d'abord je suis devenu suspect aux méchants, et que j'ai favorisé le bon parti auparavant que d'en être. Vous m'avez fait trouver agréables les remèdes dont tous les autres me faisoient peur, et, au milieu du vice, j'ai été contraint de vous avouer que la vertu est la plus belle chose du monde.

c Ne vous imaginez donc pas que ni la pourpre de la Cour de Rome, ni le clinquant de celle de France, puissent éblouir des yeux à qui vous avez montré tant de merveilles. Ce sont les rayons et les éclairs de ces grandes vérités que vous m'avez découvertes, qui me donnent dans la vue, et qui foût, quoique j'aie résolu de mépriser tout, que j'admire encore quelque chose. Mais pour le moins. Monsieur, assurez- vous que ce n'est pas le monde que j'admire; au contraire, je ne le regarde plus que comme celui qui m'a trompé depuis vingt-huit ans que j'y suis *, et dans lequel je n'ai presque rien vu faire que du mal et contrefaire le bien. En quelque part de la terre que la curiosité m'ait porté, delà la mer et delà les Alpes, dans les États libres et aux Pays de conquête, je n'ai remarqué parmi les hommes qu'un commerce de pipeurs et de niais, des vieillards corrompus par leurs pères, qui corrompent leurs enfants; des esclaves qui ne se peuvent passer de maîtres ; de la pauvreté en la condition des gens vertueuï, et de l'avarice en l'âme des Princes. Maintenant que vous avez rompu les charmes, au travers desquels je ne

1. Si Balzac est né en 1594, il avait tretUê et un ans, et non vingt-huit j à la date de cette lettre qui paraît être de 1626 ou, au plus tôt, de 1625. Malgré ce qu*a d'incroyable l'idée de se rajeunir devant M. de Saint-Cyran, il faut admettre qu'il se rajeunissait.

pouYois recevoir qu'une légère impression de la vérité, je vois distinctement cette générale corruption, et reconnois quelle injure je faisois k Dieu, quand je faisois mes dieux de ses créatures, et quelle gloire je dérobois à la, etc. le 12 janvier 1626. »

Vers le même temps , M. de Saint-Gyran écrivait à M. d'Ândilly une lettre dans laquelle on lit ces mots : M ...Je ne sais, qui est ce monsieur de Yangelas qui c vous a écrit. Il me semble qu'il est de l'humeur de « M. de Balzac, duquel je fais plus de cas que de sa » lettre, que fax dessein de lire dans trois jovrsy pour ce « que j'ai d'autres occupations et que je désire que, par «mon exemple y vous apportiez quelque modération à « cette passion que vous avez aux paroles, dont la belle « tissure est moins estimable que vous ne pensez. > Et il continue dans sa première manière, non débrouillée encore, à raisonner sur la légèreté de cette tissure; je traduis sa pensée de la sorte : Si la Parole est ce qu'il y a de plus grand, les paroles sont ce qu'il y a de moindre.

Cependant la lettre de Balzac (je suppose que c'est celle-là même dont M. de Saint-Gyran vient de parler), après qu'il l'eut gardée trois jours entiers sur sa cheminée sans la lire, demeurait toujours, de sa paît, sans réponse. Un long mois après, Balzac qui, en retour de ses frais d'éloquence, attendait en affamé sa ration et comme sa pitance d'éloges, dépêcha un gentilhonmie de ses amis près de M. de Saint-Gyran, pour savoir de lui s'il n'avait pas reçu une lettre qu'il s'était donné l'honneur de lui écrire. M. de Saint-Gyran répondit qu'oui, et s'excusant sur quelques affaires qui l'avaient retardé dans sa réponse, il pria le gentilhomme d'attendre un moment, et qu'il l'allait faire en sa présence. Il la fil, dit Lancelot, et la lettre fut trouvée incomparablement plus belle et plus pleine d'esprit que celle que M. de Balzac avait pris tant de peine à composer; de

sorte que celai -ei fut eztrômement surpris quand son ami lui dit qu'elle avait été faite à la hâte en sa présence. M. de Saint-Cyran raconta ensuite cette histoire à M. Le Maître y qui n'avait pas été tout-à-fait exempt du même mal, et lui dit : « On ne pouvoit mieux confondre la va- « nité de M. de Balzac et le temps qu'il perd à faire ses « lettres, qu'en lui en faisant une tout en courant et en < présence de son ami, qui pouvoit le lui témoigner. » Mais voici qui est mieux et qui saisit le personnage littéraire plus au vif, ce me semble, que n'a fait jusqu'ici aucune anecdote connue. Un jour, comme, en présence de Balzac, M. de Saint-Gyran vint à toucher certaines vérités et à les développer avec force, Balzac, attentif k tirer de là quelque belle pensée pour l'enchâsser plus tard dans ses pages, ne put s'empêcher de s*écrier : Cela est merveilleux! se contentant d'admirer sans se rien appliquer. M. de Saint-Gyran, im peu impatienté, lui (Ht très-ingénieusement : « M. de Balzac « est comme un homme qui seroit devant un beau mi- « roir d*où il vqrroit une tache sur son visage, et qui se « contenteroit d'admirer la beauté du miroir sans ôter u la tache qu'il lui auroit fait voir. » Mais là-dessus, Balzac, plus émerveillé qiie jamais, et oubliant derechef la leçon pour ne voir que la façon, s'écria encore plus fort : Ah! voilà qui est plus merveilleux que tout le reste ! sur quoi M. de Saint-Cyran, malgré lui, se prit à rire; il vit bien qu'il avait affaire à un incurable belesprit, à un pécheur laps et relaps en matière de trope et de métaphore : il en désespéra.

Nous voici tout d'un coup entrés avec M. de Saint- Gyran, an cœur ou, si l'on aime mieux, au creux du taent de Balzac^ et par le défaut de la cuirasse; il n'y a plus qu'à profiter de cette ouverture*.

1. Un des rédacteurs de la i2evu6 chrétienne que dirige M. de

Jean-Louis Guez de Balzac, né en 1594, à Angonléme, d'un père gentilhomme de Languedoc et attaché au duc d'Épernon, fut d'abord lui-même attaché à ce seigneur fastueux et à son fils le cardinal de La Valette, pour lequel il fit le voyage de Rome (1621). Dix ans auparavant, il avait fait, pour son propre compte et en tout jeune homme, le voyage de Hollande avec le poète Théophile Viaud , qui , sous les verrous, plus tard en jasa. A son retour de Rome, il écrivait à Févêque d'Aire Le Bouthillier, qu'il y avait laissé : c Monseigneur, si d'abord vous ne connoissez pas ma lettre, et si vous voulez savoir qui vous écrit, c'est un homme qui est plus vieux que son père, qui est aussi usé qu'un vaisseau qui auroit fait trois fois le voyage des Indes, et qui n'est* plus que les restes de celui que vous avez vu à Rome. » Balzac, à celte date (1622), avait à peine vingthuit ans; le voilà qui, pour plus de cpmmodité, se constitue solennellement malade, un peu à la Voltaire; il se confine aux bords de la Charente, dans sa terre de Balzac, qui provenait de sa mère, et il n'en sort plus qu'à de rares intervalles, pour aller à Paris, où Tatlirent faiblement quelques lueurs de fortune sous le ministère de Richelieu. Il avait en effet, ainsi que M. de Sainl- Cyran, connu le prélat avant sa plus haute élévation. Au moment du séjour de l'évêque de Luçon près de la Reine-mère, à Angoulême, je crois distinguer non loiu de lui, dans un petit groupe, les trois figures assez agissantes de Le Bouthillier, de Samt-Cyran et de Balzac ^

Pressensé, M. Eugène Bersier a cherché à s'armer contre moi de ce passage môme qu'il m'empruntait au sujet de Balzac (décembre 1857), et s'est cru en droit de me ranger aussi parmi les rhéteurs amoureux de l'image; il est possible qu'il se soit mépris. (Voir V Appendice à la fin de ce volume.)

ï. L'historien de Louis Xlil, M. Bazin, dans une Notice sur Balzac, a fort bien esquissé le léger rôle politique du littérateur à ce moment.

Ce dernier pourtant ne tira jamais que peu du ministre; ce n'était pas le désir qui lui manquait; mais le Cardinal, tout en le complimentant publiquement par lettre, l'avait jugé phraseur, et un phraseur dont on ne faisait pas ce qu'on voulait, bien qu'il louât à outrance. Il y eut quelques lignes maladroites de Balzac sur la Reinemère et le Cardinal, qui déplurent à celui-ci *, et il dit

1. C'est dans une longue lettre adressée au Cardinal en lui envoyant le Prince, 1631 (la cinquantième du livre VU); au moment où Balzac se félicite de ne s être point piqué en marchant sur des ('•pineSj il s'y fourvoie et s'y enfonce bien lourdement : « La crédulité de la meilleure Reine du monde, écrit-il, a servi d'instrument innocent à la malice de nos ennemis, et la prière qu'elle fit au Roi de vous éloigner de ses affaires ne fut pas tant un effet de son indignation contre vous que le premier coup de la conjuration qui s'éloit formée contre la France , et qu'on lui avoit déguisée sous un voile de dévotion, afin qu'elle crût mériter en vous ruinant. Le Roi lui a voulu donner là-dessus toute la satisfaction raisonnable.... Il a été plusieurs fois votre avocat et votre intercesseur envers elle; il a voulu être votre caution et lui répondre de votre fidélité. De votre part. Monseigneur, vous n'avez rien oublié pour tâcher d'adoucir son esprit. Elle vous a vu à ses pieds lui demander grâce, quoique vous lui puissiez demander justice; elle vous a vu faire le coupable et offenser votrfi propre innocence, afin de lui donner lieu de vous pardonner.... Le Roi, qui lui accorda autrefois le pardon de plus de quarante mille coupables, n'a pu obtenir d'elle la grâce d'un Innocent.... » C'est ainsi que Balzac traduit la Journée des Dupes; il y trouva la sienne, et dans cette seule page il se perdit. On conçoit la colère du Cardinal contre le rhéteur lourdaud, en lisant celte longue bévue; mais il dut faire comme M. de Saint-Cyran, et, malgré tout, éclater de rire, quand il en vint au passage que voici : « Ce désordre que vous n'avez point fait vous afflige infiniment, et je sais que vous voudriez de bon cœur que toutes choses fussent en leur place Je ne doute point que vous ne pleuriez Tinfortune d'une Maîtresse que vous aviez conduite par vos services au dernier degré de félicité, et qu'ayant si longtemps et si efficacement travaillée la parfaite union de leurs Majestés, ce ne vous soit un sensible déplaisir de voir aujourd'hui vos travaux ruinés et votre ouvrage par terre. Vous voudriez, je m'en assure, être mort à La Bochelle, puisque jusque-là vous avez vécu dans la bicnveiilance de la Reine. » Mais, si risible que ce Xût^ une telle lettre imprimée ne laissait pas de faire assez sotte

un jour à Bois-Robert : « Votre ami est un ëtourdi. Qui lui a dit que je suis mal avec la Reine-mère? Je croyois qu'il eût du sens; mais ce n'est qu'un fat. » Disgrâce pour disgrâce, il vaut mieux être jugé par Richelieu, dangereux comme Saint-Gyran, qu'étounii et indiscret comme Balzac : cela, comme pronostic, est de meilleur augure.

Le célèbre écrivain passa donc à peu près une trentaine d'années sans interruption dans sa terre, tout en contemplation de lui-même et de son œuvre littéraire qui avait été précoce et brillante, mais qui ne mûrit plus. Ses ennemis l'appelaient Narcisse; il se mirait tout le jour, en effet, dans le canal de sa Charente, ou dans ce Miroir de la rhétorique qui lui semblait si beau. Il ne renouvela jamais son esprit par le monde et par la pratique des hommes. Il acheva de se boursoufler dans le vide. La solitude lui gâta l'esprit, comme le monde fait à d'autres, comme il fit à Voiture. Au reste, il fallait que Balzac eût l'esprit ainsi tout prêt à se gâter ; car la même solitude aiguisa plutôt Montaigne.

Nul ne représente plus naïvement que lui r Homme de Lettres pris comme espèce, dans sa solennité primitive, dans son état de conservation pure et de gentilhommerie provinciale, dans son respect absolu pour tout ce qui est toilette et pompe de langage, dans son inaptitude parfaite à toute le reste. M. de Saint-Cyran, en le blâmant, ne le distinguait pas des gens du monde ; mais ceux-ci, les vrais gens du monde de ce temps-là, n'avaient garde de s'y méprendre, et les spirituels, comme Bautru, le raillaient très-joliment*.

mine, et assez ennuyeuse au Cardinal, devant la Heine-mère exilée et qui s*en allait mourir à Cologne.

1. « Comment voulez-vous qu'il se porte bien ? répondait un joui- Bautru au cardinal de Richelieu, il ne parle que de lui-môme, et \ chaque fois il se découvre ; tout cela Tenrhume. »

Le premier volume de ses Lettres parut en 1624; ce senties plus extraordinaires et les plus hyperboliques; dans les volumes suivants» il tftcha d'être plus régulier ; mais les premières restèrent les mieux venues. Elles firent une révolution parmi les beaux-esprits et le portèrent du premier coup (c'est le mot) sur le trône de VÉloquence. Ses Lettres en 1624, son Prince en 1631, par la quantité d'admirateurs qu'ils lui valurent, le rendirent un Chef de partie dit Sorel.

Le succès littéraire de Balzac, dès son apparition, fut complet, c'est-à-dire qu'ils ne se composa pas moins de colères que d'applaudissements. Les auteurs à la mode, qui se croyaient les maîtres-jv/rés du métier, s'émurent de voir un nouveau- venu leur passer d'emblée sur la tête, n se fit tout un enchaînement de querelles % dans lesquelles je n'entrerai pas, dans lesquelles Balzac luimême (on lui doit cette justice) entra aussi peu que possible. Cette vivacité de querelles parut se ranimer à plus de- vingt ans de distance, lors de la publication des Lettres de Voiture, données après la mort de celui-ci par son .neveu Pinchesne. On se tuait de comparer et de préférer. Balzac restait le devancier et le maître, mais le disciple avait pris un chemin si différent I « Il n'est pas impossible, remarquait gravement l'abbé Gassagne, qu'un pilote n'ait enseigné l'art de la navigation à un autre pilote, quoique l'un ait fait tous ses voyages dans les Indes orientales, et l'autre dans celles de l'Occident. » On balançait, par ces grandes knages, les deux gloires épistolaires rivales, au sortir de la lutte des deux fameux Sonnets, de même qu'on opposa parallèlement, dans la suite, Bossuet et Fénelon, Voltaire et Jean- Jacques. Faste et néant de l'éloge I tous ces termes magnifiques ont déjà servi.

1. Bibliothèque françoite de Sorel, au chapitre intitulé : Des Lettres deM.de Balzac.

Dès rorigine, on louait surtout Balzac, et avec raison, d'avoir le premier donne à la prose française les nombres. M. Du Yair, qui obtenait tant d'estime, semblait, en ce qui regarde cette parâe de Télocution , en avoir eu plutôt tm/M6le soupçon qvf\me véritable connaissance^. Le cardinal Du Perron, si admiré comme génie, avait un peu manqué, on l'avouait, de grâce pour Vart^^ et M. Coêffeteau, si pur de langage, ne se taisait pas remarquer avant tout par Tharmonie. En un mot, ce que Malberbe avait exécuté pour la poésie, pour Tode, restait à accomplir dans la prose, et on reconnaissait que, quand ce poète si harmonieux s'était exercé hors des vers, il n'avait nen eu que de discordant et de dissipij par exemple dans ses traductions. L'ordre donc, la justesse des accords, la mesure, le pouvoir d'un mot mis m sa place; cette sage économie du discours quipermst (fm continuer toujours la magnificence^ ce furent là les mérites littéraires incontestables du style de Balzac. Malherbe, témoin du succès, en parlait un peu légèrement; il disait un jour à GkHuber^e, à propos des premières Lettres : < Pardieu ! pardiéu I toutes ces badine-

1. J'emprunte, autant qu'il m'eet possible, les expressions mêmes de la Préface qu'on Ut en tête de la grande édition de Balzac (2 vol. in-folio, 1665). Ce morceau fort estimable est de ce pauvre abbéCassagne qui mourut, dit-on, de douleur du vers de Boileau. Sa tAte du moins se dérangea. 11 fut enfermé à Saint-Lazare, où H voyait Brieone, autre fou plus gai et moins innocent, dont nous parlerons à la rencontre. Ils s'engagèrent à écrire de concert l'Histoire secrète du Jansénisme, mais Brienne seul donna suite à ce projet. Un jour ils eurent dispute sur Port-Royal : l'abbé Gassagne était contre \ Brienne qui quelquefois, dans l'espérance de gagner sa liberté, parlait de mettre le Jansénisme en poudre, avait pourtant des retours de tendresse vers ce parti. Le retour fut vif ce jour- là; cboquô des déclamations de Gassagne, il prit une pincette et l'en frappa : le pauvre abbé mourut des suites de cette scène. Sa Préface des Œuvres de Balzac ne décelait en beaucoup d'endroits qu'un écr(Vain judicieux et un admirateur éclairé des Anciens.

ries-Ià me sont venues à Tesprit, mais je les airebutées. » Malherbe avait le dédain de tout premier occupant et régnant à l'égard de son successeur inmiédiat. U se moquait volontiers, avec l'aristocratie du poête^ de ceux (jui disaient que la prose avait ses nombres; il ne concevait pas des périodes cadencées qui ne fiassent pas des vers, et n*y voyait qu'un genre faux de prose poétique. Balzac a bien pourtant l'honneur d'aVoir achevé l'œuvre de Malherbe en rappliquant à la prose, d'avoir introduit là un ton, un procédé qui n'est pas poétique, mais plutôt oratoire, une 'forme de développement, auparavant inconnue dans cette rigueur, et qu'il n'a plus été possible d'oublier : on la retrouve presque semblable, avec la pensée en sus et le génie du fond, dans Jean- Jacques.

Si Ton pouvait noter le mouvement, le nombre, les coupes, les articulations et comme les membrures de la phrase indépendamment du sens, il y aurait bien du rapport entre Balzac et Jean- Jacques.

Balzac, je l'ai dit ailleurs, c'est la prose française qui fait en public, et avec beaucoup d'éclat, sa rhétorique, une double et triple année de rhétorique.

Tous les grands prosateurs qui viennent après sont bien loin de reprendre nécessairement le moule de Balzac. Bossuet est bien autrement libre et irrégulier dans sa majesté oratoire ; on a madame de Se vigne et sa plume agréablement capricieuse; on a Montesquieu qui aiguise et qui brusque son trait. Voltaire qui court vite et pique en courant; mais chez tous ces styles, même les plus dégagés, on sent qu'il y a eu autrefois une rhétorique très-forte, et c'est Balzac qui Ta faite.

Aujourd'hui, quand on lit Balzac, on est frappé, avant tout, de l'uniformité du procédé : 1§ vide des idées laisse voir à nu et sans distraction ce redoublement continuel

de la phrase qui va du simple an figuré, du figuré au transfiguré; partout, dès le premier ou le second pas, Thyperbole avec métaphore.

J'en recueillerai quelques exemples en ne choisissant même pas et en ne faisant que me baisser pour les prendre. On se souvient de ce mot, précédemment cité, par lequel, au retour de Rome, écrivant à Tévéque d'Aire, il se dâXplm vieux que son père eiSivasin^é qu'un vaisseau qui aurait fait trois fois le voyage des Indes. A Bacan qui, dans une ode, l'avait comparé aux Dieux^ il écrit ( 1 625) : « n semble que la Divinité ne vous coûte rien, et qu'à cause que vos prédécesseurs ont rempli le Ciel de toutes sortes de gens et que les astrologues y ont mis des monstres, il vous soit permis à tout le moins d'y faire entrer quelques-uns de vos amis. » A Vaugelas (1625) : < Les Reines viendront des extrémités du monde pour essayer le plaisir qu'il y a en votre conversation, et vous serez le troisième après Salomou et Alexandre, qui les aurez fait venir au bruit de votre vertu.... » Et ailleurs : « C'est moi qui trouble votre repos, qui usurpe votre liberté.... Je vous dresse des embûches à Paris, à Fontainebleau, à Saint- Germain, et si, pour fuir mon importunité, vous pensiez vous sauver au bout du monde , elle feroit le voyage de Magellan pour vous y aller chercher. » La nature, l'histoire, la géographie, l'univers, n'existent que pour lui fournir son butin unique et favori, la métaphore. Sondons-nous bien, rentrons dans notre conscience littéraire : je soup-

Page 1