Chap. xvn de là III* partie. j
vrages de Tesprit y prévalut : ce qu*on appelle le style^ la forme y l'art, le selyle goûty ne vint qu'en second ordre et très-souvent n'y vint pas. C'est ainsi qu'on doit s'expliquer comment, dans l'innombrable quantité d'écrits de mérite sortis de cette école, il en est infiniment peu qui soient entrés dans ce qui constitue, mondainement et communément parlant, la littérature. Un fait extérieur traduit assez bien cela : aucun (Racine à part, et alors très-mondain), aucun de tous ces écrivains de Port* Royal ne fut de l'Académie*.
Faut-il regretter cette rigueur de direction, faut-il en tirer louange pour Port-Royal?^ Y a-t-il à le féliciter de cette al)négation et de cette négligence, ou à la qualifier de fôcheuse? Ceci tient à une question grave : Quel est le rapport de la littérature au Christianisme, et du goût à la morale? Le goût et la littérature, bien que souvent d'accord avec la morale et la pensée chrétienne, ne s'en écartent-ils pas tout aussi souvent ? ne sont-ce pas des choses dont le domaine est de ce mcmde, dont le triomphe naturel est d'y régner, comme la beauté du visage, comme la puissance politique ; de ces choses qui peuvent se rencontrer certainement avec la vertu chrétienne, mais qui peuvent tout aussi aisément s'en passer, comme elle-même se passe d'elles? Dante, je le sais, et Milton sont de grands poètes tout à fait chrétiens ; mais Shakspeare est grand poète aussi, et songe peu au Christianisme, et y fait peu songer; Molière de même. Et sî l'on descend de ces hauteurs de la pensée créatrice à la qualité de l'expression, au style et au goût à proprement parler, combien il est vrai de dire que l'esprit chrétien peut, très-indifféremment, ou s'y trouver à quelque degré, ou ne pas s'y trouver du toutl
1. Je ne compte ni Tabbé de Bourzeis, ni M. Du Bois, ni Barbier d'Aucourt. Je ne dis pas qu'il n'y ait pas eu des Janséoistos à l'Académie, je dis qu'il n*y a pas eu de Port-Royalistes.
U est mieux toujours de ne se point faire illusion, même dans les matières les plus délicates et les plus chères. Le goût sans doute tient par bien des racines à Tftme ; Vauvenargues a dit : c Le goût est une aptitude h juger des objets de sentiment; il faut donc avoir de V&me pour avoir du goût. » Mais Vauvenargues, nons te savons, accorde beaucoup à la nature humaine, et dans sa propre générosité il loi prête un peu. Il serait trop trille que son mot sur le goût fût tout à fait faux; mais on doit reconnaître qu'il n'est pas entièrement vrai. Malgré cjb qu'on aimerait à croire, il faut se résigner à dire : Le goût est un don, comme tous les dons, comme ceux de Tart particulièrement; c'est un sens singulier que l'exercice cultive, que la pratique aiguise. Il ne paraît jamais plus noble, plus complet, plus véritablement délicat et élevé, qu'au sein d'une nature saintement morale ; mais il se voit souvent très-développé chez des natures bien différentes. Une certaine corruption agréable (est-il permis de le confesser?) n'y messied pas, et en raffine même extrêmement plusieurs parties rares. Pour prendre des noms consacrés et d'un type reconnu de tous, qui donc a plus de goût que M. de Talleyrani ou que César ?
Gomme la peinture, comme la musique, comme tous les arts qui se rapportent aux plus délicats de nos sens et dont lui-mêïne U juge, le goût s'applique particulièrement à ce qui plaît, à ce qui sied selon les conditions mortelles. A la mort, quand tous les miroirs se briseront, il se perdra; il n'y aura plus de goût, et tout ce qu'il avait de bon et de vrai (s'il y a quelque chose d'absolu) rentrera simplement dans l'idée du Beau et du Vrai éternel*.
En attendant, ici-bas, il peut, comme tous les dons et
1 . « Videmus nunc per spéculum in lenigmate : tune autem facie ad faciem. » (Saint Paul aux Corinthiens, I, chap. 13, vers. 12.)
tous les talents, se greffer sur le bon et sur le mauvais, «t n'être pas moins brillaat pour cela ni moins flatteur. La langue même accuse cette confusion par les termes dont elle le nomme : le fin^ qni marque le htau (fim en anglais), touche de près au fin dans le sens de malin, au mal; or le goût, P agréable et le fin, littérairement parlant, c'est la même chose.
Dans le ménagement de tout talent de poète, d'écrivain ou d'artiste sous les diverses formes, un péril particulier se reproduit. Michel-Ange, vieillard, se reproche, se repent dans un éloquent sonnet d'avoir adoré Tart et de 8*en être fait une idole. Dante, je l'espère, et MUton ont échappé à ce genre d'idolâtrie *. Pourtant c'est là recueil des plus grands et des moindres en cette . carrière, recueil de Michel-Ange conmie de Balzac, comme de Racine, de ce Goethe que j'ai appelé le Talleyrand de Tart, comme de ceux que j'en appellerai les Roland, de ceux qui en ont le talisman mystérieux comme de ceux qui en font soimer Tépée magique et le cor d'ivoire. Si à chaque instant l'on n'y prend pas garde, il y a là, quelles que soient les belles choses qu'on dit, et même plus on dit de belles choses, une déviation morale très-prochaine, une tentation qui fait aisément qu'on s'occupe bien moins de les penser et de les praticpier que de les dire, que d'y inscrire et d'y enchâsser éternellem^it son nom comme Phidias dans le bouclier de sa Minerve. Balzac nous a offert la faute jusqu'au ridicule, à l'état de fétichisme,
1. Une belle amenât des plus hautement chrétiennes, a écrit ces paroles mémorables sur Tespèce de conflit entre Part et Dieu : <f Croyez-moi, il faut choisir entre Dieu et le monde, entre la beauté éternelle et la vaine apparence. Advienne que pourra de la littérature 1 Je suis persuadée que la poésie n'y perdrait rien, si le monde était chrétien; car Dieu est le plus grand des poètes après tout. Mais enfin, quand elle y perdrait, qu'importe ? Cest quelque <ihose de vrai et de sérieux qu'il nous ^ faut pour vivre et mourir,» (La duchesse de Broglie.]
pour ainsi dire, grossier, à Tëtat flagrant de rhétorique ; mais, sous de plus beaux noms et de plus spécieux, la maladie de l'art n'est pas différente en principe. Virgile ne dit autre chose de ses abeilles :
Tantus amor florum et generandi glorià mellis !
Dans cette émulation de gloire ou simplement de secret plaisir, la sincérité, la vérité de Tidée est presque inévitablement atteinte. Je Tai bien souvent pensé : si Ton pouvait discerner et ôter ce qui est du pur écrivain en verve^ de la plume engagée qui s'amuse, combien n*au* rait-on pas à rabattre peut-être du scepticisme de Montaigne, de l'absolutisme de De Maistre, du séraphisme de saint François de Sales, et du jansénisme de saint Augustin I
Mais nous aurons encore occasion d'ajouter quelques mots sur la théorie littéraire et Vesthétiqm (comme on dit) de Port-Royal à propos du livre de Jansénius, du formidable Àugmtinusy qui semble pourtant ne devoir guère prêter à ces points de vue-là.
VAugustinus de Jaoséoius. — Premi^ effet produit; fortune du livre. — Les cinq Propositions : y sont-elles? — Le chevalier de Grammont et mademoiselle Hamilton. — Examen de VAugustinus, — Première partie sur les Pélagiens, — sur les Semi- Pélagiens. — Questions étemelles. — Descartes et Jansénius. ~ Méthode de celui-ci : ses prolégomènes sur la raison et VatUorite, — Essai sur C Indifférence, — Méthode de charité.
n nous faut passer un peu brusquement des in-folio si vides de Balzac à Tin-folio substantiel de Jansénius. C'est le moment juste d'en parler; car il parut au joUr durant la prison de Saint-Cyran, il commença à faire éclat peu avant sa mort.
Jansénius, qui avait dû à son pamphlet du Mars GailicuSy en faveur de l'Espagne, l'évêché d'Ypres(1636)S ne le posséda pas longtemps. Dans les dix-huit mois ' qu*il y vécut, il se montra plein de zèle et de charité, vaquant en secret à la confection de son Av^stinus sans que cela le détournât en réalité des devoirs de sa charge. Quand le docte Huet fut devenu évêque d'Avranches, si quelques-uns de ses diocésains accouraient vers lui pour