‹ Port-RoyalChapitre 23 sur 94 · Mémoires de Lanceiot, 1. 1^ p · texte numérisé non relu

Mémoires de Lanceiot, 1. 1^ p

2. « Quelques commandements sont impossibles aux Justes à de certains moments; ils ont beau vouloir et s'efforcer : la Grâce leor

nauld (août 1641), que M. d'Tpres ayait laissé beaucoup de diffi>culté$ indécises dans son livre, qui est imparfait de ce côté-là^ mais qu'il l'avait ainsi youlu pour ne pas se départir de la méthode de tradition, et pour ne rien ajouter de raisonné, d'imaginé ni d'artificiel à ce qu'il avait trouvé dans les écrits des Pères et de saint Augustin sur la Grftce; et il l'en louait. Somme toute, il jugeait l'ensemble de l'œuvre tout à fait solide et comme un vaisseau fermement doublé qui doit braver les orages.

L'édition de Paris (1641) ne tarda pas & être suivie d'une autre à Rouen en 1643. Rome dans ses lenteurs se taisait encore ^ Le combat s'était engagé dès le premier jour à Louvain; il éclata publiquement à Paris par les trois sermons que M. Habert^ théologal de Notre-Dame et docteur jusque-là estimé, prononça en pleine chaire de la cathédrale, le premier et le dernier dimanche de l'Avent de 1642 , et le jour de la septuagésime de 1643 : ce furent trois coups de canon d'alarme. Les sermons avaient alors un retentissement immense. Durant tout le Moyen-Age, au temps de la Ligue et à cette époque du dix-septième siècle encore, avant la publicité des journaux, les sermoDS en tenaient lieu et étaient l'organe populaire le plus actif, un coup de tocsin à l'instant compris et obéi. Le résumé de toute cette dénonciation dont aussitôt une foule de chaires se firent les échos, c'est que Jansénius (je demande pardon du gros mot qui sent la chaudière) n'était qa*un Calvin rebouilli. M. de Saint-Gyran irrité, et libre enfin,

manque. » Voilà le sens net. On put en effet accuser Jansénius d'avoir dit cela.

1. La Bulle d'Urbain YIII, datée du 6 mars 1641 (style romain), ce qui revient à 1642 (car, selon le style des Bulles^ l'année commence ab incarnatione Domini, c'est-à-dire au 25 mars}^ ne fut publiée qu'en juin 1643.

lançait Amauld à la défense; les jeunes bacheliers de Sorbonne et de Navarre allaient prendre rang et faire renfort. Bref, jamais ouvrage ne trouva, en naissant, plus de patrons et aussi plus de persécuteurs tout éveillés que ce gros volume orphelin, dont la' fortune est demeurée si singulière. Habent sua fata libelli; il n'est cp'hear et malheur pour les in-folio comme pour les brochures. .

Ce qu'on appelle ailleurs talent, et qu'on ne sait trop comment nommer en matière si sombre^ entrait-il ici pour quelque chose? Dans la Vie de Jansénius par Libert Fromond, il est dit que plusieurs personnes avaient animé jusqu^au bout l'auteur à son travail, craignant que la production qu'elles. comparaient à la Vénus tApelks ne restât imparfaite. Cette Vénu^ est un peu forte, et nos doctes Flamands ne sembleront sans douta pas juges très-compétents en ce genre de grâce. Pourtant une sorte de beauté théologique, une beauté de pensée profonde, subtile, et que j'oserai dire, sinon dantesque, du moins miltonimnej reluit en bien des endroits de l'œuvre et mériterait déjà, seule, qu'on s'y arrêtât. Les adversaires eux-mêmes se sentaient obligés d'y reconnaître par places, dans le style, un vif et un brillaat qu'ils n'auraient pas attendu de cette plume, jusque-là inélégante et impolie, de Jansénius; on a pu supposer que Fromond, son ami, n'y était pas étranger pour la façon. Mais de plus (et c'est là l'intérêt principal), le livre de Jansénius a été Toccasion et le théâtre de tant de querelles, le lieu commun et le rendez-vous de tant de plaisanteries bonnes ou mauvaises, qu'il devient piquant autant que nécessaire d'en parler, après l'avoir, sinon étudié tout entier d'un bout à l'autre (je craindrais de me vanter), mais du moins pratiqué beaucoup, et labouré en bien des sens, en bien des pages.

VAugustinus a eu cela de particulier d'être le dernier monument de théologie en latin qui ait suscité, chez nous, un long et interminable combat, à la yeille du siècle de la légèreté et de l'incrédulité; il s'y est même trouvé mêlé tout derechef et de plus belle, la Bulle Unigenitm (1713) l'ayant comme renouvelé et remis en vue, dans son lointain, pour tout le dix-huitième siècle. Sans cesser d'être à la mode et dans l'intervalle de ses Contes morauXj Marmontel a pu en parler assez en détail ; chaque philosophe en a dit son mot k )a rencontre. Depuis le chevalier de Grammont jusqu'au chevalier de Boufflers, pendant plus de cent ans, le gros in-folio debout, comme le dernier rocher en vue, a essuyé la bordée et la risée du flot«

Nul livre de ce calibre ne se trouva si fameux en restant aussi peu lu. U est vrai que les Provinciales^ qui se jouaient devant, en furent à la fois l'illustration et la dispense.

Tous lés débats compris sous le nom de Jansénisme se livrèrent (et cette vue les simplifie) autour de deux ouvrages principaux. La première et la plus haute partie de ces contentions dépend iA VAugustinus de Jansénius, conmie la seconde dépendra des Réflexions morales du Père Quesnel sur le Nouveau-Testament. Dans la Bulle d'Innocent X contre Jansénius (1653), il n'y a que cinq Propositions condamnées; dans la Bulle de Clément XI contre Quesnel, il y en aura cent et une. On dirait d'une chute d'eau qui se brise et s'épand à la seconde cascade : c'est bien comme dans les cascades où le volume se multiplie en tombant. Nous ne nous embarquerons pas dans ce second bassin du Jansénisme; le livre du Père Quesnel sera notre limite. Raison de plus pour mieux embrasser le cercle où nous nous tenons.

Tout livre de théologie qu'il est, celui de Jansénius ne rentre pas dans la méthode dite théologique au sens de l'école. A voir les choses superficiellement et du de-

hors, OB peut appeler du nom de subtilité scolastique tout ce qui est raisounement sur les matières de métaphysique divine; mais le livre de Jansénius est relativement pur d'excès pédantesque. Lui et M. de Saint- Cyran, on lé sait, avaient pour principe de remonter aux sources, soit à celles des Pères et de rÉcriture, soit à l'observation immédiate de la nature humaine sous l'illumination de l'amour de Dieu et sous le rayon de la prière. On a entendu M. de Saint- Cyran, dans son bel entretien suprême avec M. I^e Maître, s*expliquer assez nettement sur la Scolastique, k commencer par saint Thomas. Jansénius pensait ainsi; il a évité la méthode sèche de division et de subdivision des Thomistes; il a &it véritablement un livre de première main, ou tout est de souche, un livre où la vie et la sève théologique percent à chaque rameau, bien que ce soit et que ce doive être une étude toujours assez difficile que de se diiiger à travers cette ramure.

L'ouvrage n'est qu'un tissu des textes de saint Augustin mis en ordre et en évidence, ^t formant un système complet. Saint Augustin lui ayant paru posséder l'entière vérité sur ces matières, il s'attache à bien retrouver et à démontrer la doctrine du saint docteur; il la développe en toute abondance et sans jamais perdre ^e vue les preuves, tournant contre les Semi- Pélagiens modernes et les Molinistes ce que ce Père avait dirigé contre ceux d'autrefois. En un mot Jansénius ne suit jamais la méthode scolastique, mais bien la méthode historiquej qu'il accompagne et cherche à éclairer par la méthode psychologique et métaphysique chrétienne ^

Le fondement du système de Jansénius, oti de saint

1. La méthode psychologique chrétienne diffère essentiellement de la méthode psychologique des philosophes en ce que celle-ci

Augastin selon JanséniusS est qu'il y a deux sortes d'états de Thomine, et deuj, sortes de Grâces, chacune par rapport à chaque état; que, dans le règne primitif: et d'innocence, l'homme était entièrement libre, et que la Grftce qu'il avait alors restait soumise à sa liberté; qu'il ne pouvait, il est vrai, faire le bien sans cette Grftce, mais qu'elle ne le déterminait pas du coup à le faire, et qu'il avait la faculté d*en user ou de n'en pas user. C'était à peu près pour lui comme pour les Anges^ avant que quelques-uns^ par- révolte^ fussent précipit.és. En un mot ce que, sinon les Pélagiens, du moins les Semi-Pélagîens disent de l'homme déchu, Jansénins le reporte à l'homme primitif et l'admet pour celui-ci, mais en déclarant tout aussitôt que ]a Chute a tout changé. Depuis la Chute en effet, il considère que tout l'homme est infecté et tombé par lui-même dans une habitude incurable et constante de péché ; que toutes les actions 9 en cet état, se trouvent autant de péchés, même les plus spécieuses, le principe et la source commune étant en\poisonnés ; qu'il n'y a, dans une telle misère, de ressourcé et de remède que moyennant ime Grftce souveraine, infaillible, qui descende en nous et se fasse victorieuse ; qu'elle seule peut relever et déterminer au bien la volonté malade et désormais incapable par elle seule de rien autre que du mal ; que tous n'ont pas cette Grâce ; que Dieu la donne h qui il veut, dans la profondeur redoutable de ses mystères ; qu'il ne la doit à personne, tous en masse étant tombés, et qu'il ne fait que justice en les y laissant et n'opérant rien;

s'étudie à suivre les opérations de l'ftme méme^ au sein du silence où elle se replie, tandis que Tautre s'attache à saisir l'impression directe du soleil de la vérité dans le miroir de notre ftme au sein de la prière,

1. Ellies Du Pin, Histoire ecclésiastique du dix^eptiètne Siècle, lome II, pag. 23 et suiv.

que la réprobation n'est que cette stricte justice, et ca laisser-fairej ce statu quo d'une chose accomplie par le fait de Thomme ; que la prëdestinatioUf l'élection, au contraire, est le décret étemel et insondable par lequôl Dieu a résolu d'excepter et de retirer qui il lui platt, et de donner au gracié secours pour persévérer; qu*enfiûy sans ce continuel et renaissant secours toujours gratuit et toujours victorieux, on sera nécessairement dans l'insuffisance de remplir le commandement. C'est de là qu'on a tiré la première Proposition parmi les cinq, si fameuses, qu'on a dénoncées et condamnées en ce livre; la voici :

< Quelques commandements -de Dieu sont impossibles aux Justes, à raison de leurs forces présentes, quelque volonté qu'ils aient et quelques efibfts qu'ils fassent ; et la Grâce par laquelle ces commandements leur seraient possibles leur manque ^ >

Jansénius a-t-il bien dit cela? a-t-il soutenu que saint Augustin l'avait dit? H est trop certain qp'il l'a affirmé dans un certain sens. C'est même la seule des cinq Propositions condamnées qui, selon la remarque de DÛ Pin, se trouve dans le livre en termes formels, • in terminis. L'abbé Racine, dans son très-partial et infidèle Abrégé d'histoire ecclésiastique, avoue qu'elle semble y être. Je me suis moi-même assuré du lieu précis'. Pour les quatre autres Propositions , elles sont induites , inférées , et comme disent les Jansénistes, fabriquées.

1. «c Aliqua Dei praecepta hominibus justis volentibus et conantibus, secuDduxn praesentes quas habent vires, sunt impossibilia; deest quoque iis Gratia qua possibilia fiant n

2. Il suffit, pour se convaincre, d'ouvrir VAugustimu au chapitre XIII, livre III, de la troisième partie {De GrcUia Christi Sakatoris), et d'y lire les premières lignes du paragraphe qui commence ainsi : Hœc igitur omnia, etc...; mais il ne serait pas juste de ne. pas joindre à cet endroit un aperçu de lecture du

Nous ne pouvions, dans aucun cas, échapper aux cinq Propositions de Jansénius; il faut donc les exposer de ;suite et nous exécuter de bonne grâce et une bonne fois.

Il suit de ce qui vient d'être dit, que la Grâce efScace, étant invincible, a toujours infailliblement son efiet et l'emporte nécessairement sur la concupiscence. U y a bien de ces grâces moindres que les Thomistes appellent suffisantes j et que lui, Jansénius, appelle excitantes; mais, si elles ne triomphent pas efGcacement, c'est qu'elles ne voulaient pas triompher et qu'elles ne devaient pas avoir plus d'effet que celui qu'elles ont atteint. On a tiré de là et composé la secondé Proposition condamnée : < Que dans l'état de la nature déchue, on ne résiste jamais à la Grâce intérieure ^ h

Jansénius admet encore que l'essence de la liberté en général ne consiste pas dans la balance intérieure, dans nne certaine indifférence qui permet de se porter ici ou là, mais dans l'exemption de contrainte et dans le pouvoir de vouloir. Adam, il est vrai, était indifférent dana Éden, et incomparablement plus libre que nous;. mais &a peut être dit libre encore sans être indifférent : il suffit qu'on ne soit pas absolument et comme matériellement contraint. En un mot, volonté et liberté deviennent pour lui une seule et même chose. Tout être vo-

chapitre XV où Tobjection naturelle est discutée, particulièrement dans le paragraphe qui commence ainsi : Ad argumentum igitur..,. 1. Pour se convaincre que Jansénius pensait quelque chose detrès-approchant, on peut lire chez lui le chapitre XXVII, livre II, de la troisième partie (De Gratta Christi Salvatoris), On a essayé (vainement selon moi) de trouver un correctif à cette doctrine, au chapitre II, livre VIII, de la même partie, dans le paragraphe qui commence ainsi : Tertio prœdeterminatio phy8ica..,j où il dit que la Grâce du Christ ne surmonte pas toujours toute résistance. C& qui importe, c'est le fond de Tidée : or, il croit que cette Grâce surmonte toujours plus ou moins et effectivement, à proportion juste de ce qu'elle est et de ce qu'eUe veut.

lontaire est libre, même lorsqu'en fait il n'y a pas lieu chez loi à une autre volonté que celle qui s'effectue. Les Bienheureux, par exemple, méritent dans le Ciel, par l'amour de Dieu volontaire, bien qu'il n'y ait point en eux d'indifférence et que leur volonté penche tout entière à cet amour. Ainsi, dans l'état de Chute, l'homme n'a guère d'indifférence réelle, à aucun moment, pour faire le bien ou le mal; sa volonté est toujours fléchie et déterminée à l'un ou à l'autre; ceux qui n'ont pas la Grâce sont dans la nécessité de pécher, quoiqu'ils ne soient pas nécessités à un péché particulier ; ceux qui ont la Grâce sont nécessairement inclinés au bien. Pour tout dire, quoique l'humaine volonté m elle^mime puisse se porter au bien ou au mal, elle se trouve toujours déterminée, en faity à l'un ou à l'autre. De là on a tiré la troisième Proposition condamnée : « Que pour mériter et démériter dans l'état de la nature déchue, il n'est pat nécessaire que l'homme ait la liberté opposée à la nécessité (de vouloir), mais qu'il suffit qu'il ait la liberté opposée à la contrainte. »

Pardon et patience I nous voici plus d'à moitié chemin. Cette troisième Proposition est une des plus subtiles et celle qui, dans l'Écrit à trois colonnes % a été le plus obscurément expliquée. H résulterait de l'explication, que la volonté humaine dans l'état déchu, bien qu'elle soit toujours déterminée nécessairement à chaque moment donné, reste libre en ce sens qu'elle peut être déterminée autrement dans le moment prochain,

1. On appelle ÉerU à trois colonnei un mémoire qui fût pré- . sente au pape Innocent X (en mai 1653) par les défenseurs de Jansénius, et dans lequel Iqs cinq Propositions incriminées étaient retraduites et rédigées, chacune selon trois sens exposés en regard, !• le sens hérétique et calviniste qu'on répudiait, 2» le sens augustinien et janséniste qu'on soutenait^ 3* le sens moliniste qui était l'inverse du second et qu'on ne répudiaitpas moins que le premier : les Jansénistes se piquaient de suivre le vrai juste milieu.

dans la seconde qui va suivre : il suffit que cette nécessité ne soit qu'actuelle, et sans cesse renouvelée, pour ne plus être absolue. La Motte, dans une lettre à Fénelon (janvier 1714), a dit très-spirituellement, pour railler cette prétendue explication qui retire à l'instant tout ce qu'elle a Tair d'accorder : « Nous sommes, selon eux, comme une bille sur un billard, indifférente à ee mouvoir à droite et à gauche; mais, dans le temps même qu'elle se meut à droite, on la soutient comme indifférente à s'y mouvoir, par la raison qu'on l'auroit pu pousser à gauche : voilà ce qu'on ose appeler en nous libertéyune liberté purement passive, qui signifie seulement l'usage différent que le Créateur peut faire de nos volontés, et non pas l'usage que nous en pouvons faire nous-mêmes avec son secours. Quel langage bizarre et frauduleux M »

En comparant et assimilant les doctrines des Semi- Pélagiens d'autrefois et des Molinistes modernes, Jansénius met au nombre des erreurs des Semi-Pélagiens celle-ci, — qu'ils admettaient, tant pour la foi et pour k commencement des bonnes œuvres que pour la per-

1. Si Ton voulait se donner le spectacle de tout rembarras d'un esprit subtil pris dans un détroit de contradictions, on pourrait essayer de lire la réponse de Jansénius aux objections sur ce point, chapitre XXXIV du livre VI de sa troisième partie {De Gratta Christi Salvatoris). Ses défenseurs ont beau dire, il ne' se tire pas de la difficulté. II donne raison à Bayle , qui compare ces questions de Grâce et de Liberté au* détroit de Messine, où Ton est toujours en danger de Charybde ou de Scylla : tous les efforts d'explication ne servent qu'à faire mieux mesurer les deux ineompréhensihilités qu'on veut joindre. C'est en songeant surtout à cette annulation de la liberté morale de l'bomme, qu'un moraliste a pu dire : « Le Jansénisme (si; par une abstraction soudaine, on en ôte le Christianisme) n'est en idéologie que le systèmie de Hobbes, et en morale que le système de La Rochefoucauld. On croit ces questions infinies et l'esprit humain à cent lieues dans les solutions diverses où il se place : tirez le rideau, ce n'est qu'une même chambre. »

jsëyéraDce, une grâce telle qu'elle était entièrement soumise au libre arbitre qui la rejetait ou en usait à son gré. De là on a tiré la quatrième Proposition condamnée : < Que les Semi-Pélagiens admettaient la nécessité de la Grâce intérieure prévenante pour toutes les actions, même pour le commencement de la foi, mais qu'ils étaient hérétiques en ce qu'ils voulaient que oette Grâce fût telle que la volonté de l'homme pouvait lui résister ou lui obéir. »

Eqfin, sur ce mot de TÉcriture que Jésus-ChrUt M mort pour tous les hommes^ Jansénius, qui n'admet pas que la Grâce, la volonté divine n'ait pas toujours son plein effet, et qui voit cependant que tous les hommes sont loin de vérifier cet effet de salut universel, se trouve conduit à donner diverses explications de ce mot tous les hommes; il suppose, par exemple, que l'Apôtre a voulu dire que le Sauveur est mort, non point pour chaque homme en particulier, mais bien seulement pour certains hommes élus de tous états indistinctement, de toute nation et condition, Juifs et Gentils, esclaves et maîtres.... D'où l'on a inféré la cinquième Propositioh condamnée, la plus odieuse au premier regard; on lui impute d'avoir avancé « que c'est une erreur semi-pélagienne de dire que Jésus- Christ est mort, a répandu son sang généralement pour tous les hommes ^ »

U y avait eu encore dans le principe une autre proposition dénoncée; mais on se réduisit aux cinq, et

- 1. On se fera une idée directe du sentiment de Jansénius sur ce point irritaçt, en lisant le chapitre XXI du livre III de sa troisième partie {De Gratta Christi Salvatoris). Également, au chapitre XXI du livre VIII de la même partie, on pourra voir, dans le paragraphe qui commence ainsi : Secundum est quod Calvinus,.,, avec quelle peine il s'efforce de se séparer de Calvin à l'article de la liberté. Il ne serait pas mal, pour se former sans trop de frais une théologie suffisante et une base de comparaison, d'y ajouter la lecture des chapitres XXI, XXII et XXIII du livre III de VJnstitw

c'est de celles-là qu'il a été tant et si diversement disputé pour savoir si elles étaient en effet dans Jansénius. Les indifférents et les railleurs qui ne manquent jamais en France en firent dès l'abord un sujet de plaisanterie interminable: y sont-elles? ou n'y sont-dlespas? Nous connaissons de tout temps le chevalier de Grammont dont les galanteries, le jeu, le bel air et les prouesses brillantes ont été si s^réablement racontées par son beau-frère Hamilton, celui dont Voltaire^ dans le Tem^ pk du Goûty a dit, en le mêlant au groupe des aimables épicuriens :

Auprès d'eux le vif Hamilton, Toujours armé d'un trait qui blesse,

tion chrétienne j^ par Calvin, dans lesquels Tauteur traite spécialelement de la Prédestination^ de l'Élection étemelle. La difficulté, pour y être abordée de front et avec audace, ne Test pas moins avec une adresse^ une précaution infinie. L'autorité de saint Augustin y revient sans cesse : « Si je voulois, écrit l'apôtre de Genève, composer un volume des sentence^ de saint Augustin, elles me suffiroient pour traiter cet argument, mais je ne veux point charger les lecteurs de si grande prolixité. » Jansénius, à sa manière, n*a fait, dans VAugusHnus, que remplir le desideratum du réforiàateur. « Jansénius a lu saint Augustin avec les lunettes de Calvin. » C'est un mot du Père Michel Le Yasser, quand il était prêtre de l'Oratoire. — Sur ce point de conjonction et ce nœud des doctrines luthérienne, calviniste et janséniste, je recommanderai encore , au tome XIV de la Bibliothèque universelle de Jean Le Clerc, un très-net et très-judicieux exposé qui achèverait de compléter. — Gibbon, dans son Histoire de la Décadence et de la Chute de V Empire romain, à l'endroit de la mort de saint Augustin, a glissé une note où il s'est plu & renfermer toutes les contradic* tiens et les ironies : « L'Église de Rome a canonisé saint Augustin et foudroyé Calvin : cependant comme la difllérence de leurs opinions est imperceptible, même à l'aide d'un microscope théologique, les Molinistes sont écrasés par l'autorité du saint, et les Jansénistes sont déshonorés par leur ressemblance avec un hérétique : tandis que les Arminiens protestants (semi-pélagiens) se tiennent à l'écart, en riant de la perplexité mutuelle des disputants. Peut-être un philosophe encore plus impartial rirait-il à son tour en lisant un commentaire arminien sur l'ËpUre aux Romains. »

Médisait de Thumaine espèce, Et même d^un peu mieux, dit-on.

Nous voici, ce semble, bien loin de Port-Royal; — pas si loin que l'on croit. Milord Muskry (ou Muskerry), Tun des plus grands seigneurs catholiques dlrlande, et milord Hamilton, durant la révolution d'Angleterre, avaient passé en France pour conserver leur foi; les épouses de ces seigneurs les avaient précédés avec leurs enfants. Mesdemoiselles Hamilton et Muskry furent mises à Port-Royal; elles durent y être dès avant 1655. Mademoiselle Hamilton , qui devint la comtesse de Grrammont, celle même que Ton voit faire si charmante, si noble, et pourtant si espiègle figure à la Cour de Charles II, était donc une élève de Port-Royal, et une élève fidèle et chérie. M. Gallaghan, prêtre irlandais, de ses parents, a pris place parmi les solitaires, les amis et Jies théologiens de Port-Royal. Au moment où le chevalier de Grammont se trouva si ébloui d'un coup d'oeil, à ce bal de la reine oh il la vit de près pour la première fois, elle n'avait guère quitté notre monastère que depuis deux années. L'éducation qu'elle y avait reçue, sans lui donner précisément de ces grâces, mais aussi sans les lui ôter, avait contribué sans doute à les nourrir de sérieux et à consolider son esprit délicat. Les profanes Mémoires disent d'elle en effet (je saute les détails par trop touchants sur le physique de sa beauté) : c. Son esprit étoit à peu près comme sa figure ; ce n'étoit point par ces vivacités importunes dont leè saillies ne font qu'étourdir, qu'elle cherchoit à briller dans la conversation. Elle évitoit encore plus cette lenteur affectée dans le discours, dont la pesanteur assoupit; mais, sans se presser de parler, elle disoit ce qu'il falloit, et pas davantage. EUeavoit tout le discernement imaginable pour le solide et le faux brillant; et, sans se parer à tout propos des lumières de

son esprit^ elle étoit réservée, mais très-juste dans ses décisions ^ Ses sentiments étoient pleins de noblesse ; fiers à outrance, quand il en étoit question. Cependant elle étoit moins prévenue sur son mérite qu'on ne Test d'ordinaire quand on en a tant. Faite comme on vient de 1q dire, elle ne pouvoit manquer de se faire aimer; mais, loin de le chercher, elle étoit difficile sur le mérite de ceux qui piouvoient y prétendre. » Le chevalier de Grammont y réussît.

Mademoiselle Hamiltdn, malgré les élégances, les gaietés et les malicieuses espiègleries d'alors, malgré les pièces qu'elle fait aux personnes ridicules de la Cour, à mademoiselle Blague et à sapropre cousine madame de Muskry ^; mademoiselle Hamilton, bien qu'elle eût pu paraître en de si affreux dangers à la mère Angélique, et que, comtesse de Grammont, elle n'ait peut-être pas évité ces dangers près de Louis XIV, sauva toutefois et garda finalement, à travers quelques naufrages, la reli-% gion dans son cœur. On la vpit, bien des années après, allant aux Eaux de Forges et y recherchant Du Fossé qui demeure près de là : « Nous trouvâmes, dit celui-ci, qu'il y avoit plus à gagner qu'à perdre dans la conversation de cette dame. Elle avoit été autrefois élevée à Port-Royal, et elle n'a j'amais rougi, au milieu de la Cour même, de parler dans les occasions pour justifier cette maison dont elle connoissoit par elle-même la solide piété aussi bien que nous. » On retrouvera une de

1. N'est-ce pas là^ trait pour trait, les qualités d*esprit voulues par Port-Royal^ bien qu'ici d'un usage un peu transposé ?

2. Femme de son cousin-germain et belle-sœur probablement d'Hélène de Muskry qu'on trouve dans la liste du noviciat de Port- Royal en I66I. C'est de madame de Muskry, laide, boiteuse et à prétentions, qu'Hamilton dit si plaisamment : « Un visage assortissant meltoit la dernière main au désagrément de sa figure. > Mademoiselle Hamilton lui joua le tour de la faire déguiser en Bar hylonienne pour le bal de la reine.

UyRB DEUXIÈME. lU9

ses filles, une jeune enfant, pensionnaire au monastère des Champs, lors de l'expulsion de 1679. Le franc-parl§r généreux de la comtesse pour tous ses amis en disgrâce, que ce fussent Port-Royal ou Pénelon, peut lui faire pardonner les qualités moins chrétiennes que madame de Gaylus et d'autres lui ont reprochées. Quand le comte de Grammont, à la fin, se convertit^, l'exemple qu'il avait reçu d'elle y dut être pour beaucoup ; de sorte que, jusque dans cette conversion si lointaine du héros d'Hamilton, nous retrouvons avec un peu dé bonne volonté le petit doigt de Port-Royal.

Des élèves comme* mademoiselle Hamilton d'une part, comme MM. Bignon de l'autre, n'assortissent pas mal, ce semble, dans leur diversité de nuance, la couronne (ne fût-ce qu'humaine et mondaine) de là maison d'où ils sortirent.

Mais tout ceci est pour dire que Louis XIV, un jour, se ressouvenant sans doute que la comtesse de Grammont avait été élevée à Port-Royal, ou peut-être le prenant sur ce que le comte, avant d'être chevalier, avait été abbé un instant dans sa jeunesse, le chargea, lui l'homme aimable et léger, pour le lutiner en qualité de favori, de lire le livre de Jansénius et de s'assurer s'il n'y trouverait pas les cinq Propositions tant disputées. Quand le comte de Grammont lui rendit compte .de sa lecture qu'on croira, si l'on veut, qu'il avait faite, ce fat en disant « que, si les cinq Propositions étoient dans Jansénius, il falloit qu'elles y fussent bien incognito, » Ce mot àHncognito étant encore assez neuf alors ' , cela parut un excellent bon mot qui courut et qu'on a transmis.

1. tf J'ai appris avec beaucoup de plaisir que M. le comte de Snmmont a recouvré sa première santé et acquis uue Douvelle dévotion....» (Lettre de Saint Êvremond à Ninon de Lenclos, 1696.)

2. On Ta rencontré déjà dans une lettre de Balzac^ à la page 70 de ce volume.

Le pape Alexandre YII fut plus heureiiz que le comte de Orammont : il affirma un jour au Père Lupus, docteur de Louvain, qu'il avait lu de ses propres lyeuo? lea Propositions dans Jansénius. Là-dessus nos boAs historiens vont jusqu'à insinuer que^ pour le convaincre, les Jésuites firent imprimer un exemplaire exprès, falsifié, qu'ils donnèrent à lire au pontife. Conjecture bien naïve dans son raffinement ! comme si^ avec un peu de prédisposition et de certaines lunettes, on ne pouvait pas lire dans le même livre ce qu'avec des verres seulement changés d'autres n'y lisent pas * .

C'est du moins avoir assez montré que les esprits badins et libertins, comme Tétaient alors le comte de Grammont, Hamilton et Saint-Évremond, n'attendirent pas Voltaire et le dix-huitième siècle pour trouver toutes les plaisanteries légères au sujet de la bombe tbéologique qui éclatait.

Mail» il nous convient d'entamer le sujet autrement que par des pointes, désormais fort émoussées, et autrement aussi que par les cinq Propositions extraites^ qui peuvent bien y être en un certain sens, mais qui, pour être jugées impartialement, doivent être vues en place et dans l'ensemble de la doctrine.

Dès sa préface Jansénius marque bien toute la portée qu'il aperçoit à cette idée de Pelage qu'il va combattre; rien n'égale Ténergie de son langage : « U y a un tel accord secret, dit-il^ entre ces dogmes ox^eÛleux et la raison qu'a corrompue l'orgueil, il y a un tel attrait perfide vers ces Sirènes pour les âmes chatouillées à la louange et k l'àdmiratioQ d'elles-mêmes, que, si cette Orftce céleste qu'ils attaquent de front, de flanc et par

1. Cette anecdote du Père Lupus, répétée par Tabbé Racine et tutti quanti se trouve pour la première fois dans V Histoire du Janténiime (tome II, p. 317) de Gerberon , qui se complaît et croit à tous les gros propos. Gerberon est le Dulaure du Jansénisme.

derrière, ne nous bonche les oreilles sur cette mer orar geuse de confoses doctrines où nous naviguons, et ne nous lie par la pensée à l'immobile autorité de saint Augustin, comme au mftt du vaisseau, à peine pouvonsnous, ou même à coup sûr nous ne pouvons pas ne pas être en partie séduits de cette funeste douceur. » — «On a remarqué, dit-il encore (et c'est là le caractère singijilier et propre de cette hérésie), qu'il existe une telle connexion entre toutes les erreurs du Pélagianisme, que, si on épargne même une seule des plus minces fibres et des plus extrêmes, et perceptible à peine à des yeux de lynx, une seule petite racine d'un seul dogme semi-pélagien, bientôt toute la masse de cette erreur superbe, toute la souche, avec sa forêt de rameaux empestés, reparaît et s'élance.... De sorte que (voyez l'enchaînement), si vous donnez un brin à Pelage, il faut tout donner ; que si, trompé par le fard de Terreur, parle prestige des mots, vous réchauffez dans votre sein ce serpent mort et lui rendez une seule palpitation, à l'instant, bon gré mal gré, et enlacé que vous êtes, il vous en faut venir à éteindre toute la vraie Grâce, à tuer la vraie piété, à supprimer le péché originel, à évincer le scandale de la Croix, à rejeter Christ lui-même, à dresser enfin dans toute sa hauteur le trône diabolique de la superbe humaine ; bon gré, mal gré, il le faut *. »

En même temps Jansénius reconnaît toute la difficulté de cette extirpation radicale et de ce discernement extrême : c Cette question où il s'agit du libre arbitre et de la Grftce est (il l'avoue) si délicate que, lorsqu'on défend le libre arbitre, on a l'air de nier la Grâce de Dieu, et qu'au contraire au moment où l'on maintient la Grâce de

1. £t il redit (ailleurs) le mot foudroyant de saint Augustin sur Pelage : « Savez- vous où tend toute cette dispute? à faire penser qu'il a été dit en vain : Tu le nommeras du nom de Jésus et il sera le Sauveur. »

Dieu on est suspect d'enlever le libre arbitre. » Mais, dans la poursuite qu'il fait d^ l'erreur pélagienne, il lui semble que c'est encore moins aux mots qu'au sens connu et à l'intention une fois atteinte et pénétrée qu'il s'agit de se * prendre, et que c'est là qu'il faut viser à travers tout le réseau et le voile des expressions. — Ainsi Satan, chez Milton, Satan, c'est-à-dire l'orgueil déchu, quand il veut s'introduire dans Éden pour corrompre Thomme, revêt la forme d'un ange adolescent, d'un chérubin du second ordre; il joue la modestie et semble orné d'une grâce convenable : une petite couronne se pose sur ses cheveux bouclés, et ses pas pleins de décence vont comme réglés au mouvement de sa baguette d'argent. Mais, à un sentiment d'envie, de désespoir et de haine qui a traversé son cœur et qui a percé sur son visage, Uriel l'a reconnu ^ C'est dans cette idée exactement, sinon sous cetfe image, que Jansénius, qui semble être par endroils le théologien dont Milton est le poète', nous dit : c Quand il s'agit de cette erreur, ce n'est pas comme des autres. : il ne faut pas mesurer le sens par les paroles, mais bien plutôt juger des paroles par le sens ; car ce mot de saint Augustin a plus de portée qu'on ne croit : Nous qui savons ce que vou^ pensez ^ notAS ne potj^ vans ignorer comment et en quel sens vous dites ces choses. » Il n'est pas possible de mieux entendre, et plus en philosophe chrétien, toute la gravité de. la doctrine de Pelage, de cet homme précurseur, sorti de la patrie, je ne dis pas de Wiclef, car il allait au delà de Wiclef •, mais de celle de Bacon et de Locke.

1. Paradis perdu, liv. III et IV, traduction de Chateaubriand.

2. Bien que Milton soit peut-être au fond quelque peu arien et pélagiea, mais je ne veux parler que d'un certain rapport d'élé- Tation et de beauté théologique sombre. On en donnera des échantillons encore.

Page 1