Au delà et même au rebours sur ces points de Grâce
UVRB DEUXIÈME. 113
Le premier traité de Jansénius, partagé en huit livres, est consacré en entier à Thistorique de cette iiérésie : Pelage d'abord, et ses disciples déclarés, Gélestius, Julien; puis cette seconde génération de disciples (s'il feiut leur donner ce nom) bien plus mitigés et spécieux, les Semi-Pélagiens de Marseille et de Lérins. Ces livres, tant comme récit et rassemblement des faits que comme exposition et discussion de doctrine, me paraissent constituer un grand et assez beau morceau d'histoire ecclésiastique qui n'a pas encore été mis à sa place .
La sagacité active et ennemie avec laquelle Jansénius poursuit et démêle jusqu'au bout les ruses, les arrièrepensées, les modérations affectées de ses adversaires, m'a tout à fait rappelé la façon par laquelle, en son traité ou plutôt son pamphlet contre Bacon, le grand De Maistre le perce à jour, l'interprète en le serrant et en le tordant, et le pousse, l'assiège comme à outrance en tout recoin de pensée. Il y a quelque rapport en effet, et, sauf les longueurs, le style du gros in-folio n'est pas non plus sans flamme et sans éloquence, ni surtout sans de ces coups bien à fond et qui pénètrent : « La méthode de Pelage et de ses disciples, écrit Jansénius, afin de plus sûrement tenter les esprits des homnfës et de les ébranler sourdement jusqu'à la ruine, c'a été de produire les difficultés contre la foi sous forme de questions et d'insérer dans leurs ouvrages ce qui étoit soulevé là-dessus, non point par eux, mais par d'autres. » On ne saurait mieux caractériser la méthode prudente et cauteleuse dont Bacon lui-même, et surtout Bayle, firent tant d'usage, cette méthode d'attaque et de sape qui va son tram sous air d'érudition. Saint Augustin en main, et s'armant de sa parole, qu'il possède et manie en tout sens comme un glaive, Jansénius démasque et perce cette marche rusée^ ces circuits du serpent, et il
se plait à montrer Pelage à son début, se mettant involontairement en colère et se trahissant si on évèque, à Rome, lui allègue ce mot d'Augustin qui enferme toute la vraie doctrine, ce mot qui est comme la pointe même du glaive : c Da quod jubés, et jvhe quod fis: 0 mon Dieu, donne-moi ce que tu m'ordonnes, et ordonne-moi ce que tu veux ! »
Jansénius (moyennant toujours son Augustin) poursuit donc le Pélagianisme dans tous ses états et ses déguisements successifs, à travers ses métamorphoses, en llnsultant, en l'exorcisant, en lui disant : Toi y encore toi ! Il le montre, d'une part, dégradant autant que possible l'homme jirimitif, l'Adam de l'Éden, et lui imputant déjà certains mouvements, certains plaisirs, certaine pudeur, une espèce de mort, enfin le propre déjà de la nature déchue; et, d'autre part, relevant et colorant cette nature actuelle de l'homme, comme si elle n'était pas tout à &it perdue et misérable. On conçoit, en efîet, ce double travail du Pélagianisme, qui, voulant combler Tabîme de l'intervalle, diminuait la hauteur de l'Ëden et relevait autant qu'il se pouvait la profondeur dû la terre. Quand Jansénius parle des misères de ce monde que les Pélagiens déguisent, il est éloquent; il l'est, ainsi qu'Augustin, à la manière de Pline l'ancien, qui nous fait voir l'homme nu, jeté, en naissant, sur la terre nue. Mais Pline en concluait contre Dieu; Augustin et Jansénius en concluent pour l'immensité de la Chute et la nécessité du Rédempteur ^ Parlant de ces
1. livre III (De Hâeresi Pelagiana), chapitre XV, et livre II {De Statu Natures lapsœ), chapitre I, dans lequel e^t cité un passage de Gicéron favorable à Tidée de Chute. — M. Joubert, dans ses Pensées, a merveilleusement touché et lait saillir ce pomt central du Jansénisme : a Les Jansénistes, dit-il, ont trop ôté au bienfait de la Création, pour donner davantage au bienfait de la Rédemption.... Ils ôtent au Père pour donner au Fils. » Les Pélagiens , au contraire, et tous les Déistes rendent d'autant plus au
maux qui affligent et écrasent (conterere)^ dès le ventre de nos mères, la pauvre humanité, cette vie humaine, sHl faut rappeler vie^ et reprochant aux Pélagiens de les déguiser, Jansénius dit : « Ils nient obstinément ces calamités évidentes, comme si, quand la nature entière gémit sous le poids, ils pouvoient, en niant bien haut, supprimer ce cri qui monte comme le mugissement de la mer, ou le couvrir de l'audace de leur voix.... Vel negando toUere^ vel clamando superare. » — Que ceux même qui répugnent aux remèdes proposés par ces croyants trop lugubres, les respectent au moins et les plaignent comme semblables, pour avoir si profondé* ment senti en eux, à de certains jours, le néant et la misère de la nature humaine, cet océan de vices et de douleurs, et son murmure, sa rage, sa plainte éternelle !
Quand il en vient aux Semi-Pélagiens (Massilienses)^ à ces hommes que Prosper lui-même, leur dénonciateur, reconnaît illustres et éminents de science et de vertu, Jansénius redouble de soin. Saint Augustin, durant près de vingt ans de combat contre les Pélagiens, était loin encore d'avoir épuisé et même embrassé dans leur plus secrète difficulté ces dogmes délicats, le mystère de la Prédestination et de la vocation des Ëlus; il
Père qu'ils tiennent à se passer du Fils, Il arrive donc, dans ces évolutions singulières et cette tactique, après tout limitée, de la pensée humaine, que les Jansénistes, à un certain moment, se trouvent contre les Déistes du côté des Athées, en tant qu'ils ôtent comme eux le plus qu'ils peuvent au Père; Jansénius et Pascal, quand ils jugent la nature, ne sont pas très-loin de Pline et de Boulanger. Ils n*en sont séparés que par la Croix, c'est beaucoup; mais il semble que sans elle ils ne croiraient à rien, et que, sans le Fils en un mot, ils auraient peine à remonter jusqu'au Père, La croyance en Jésus-Christ devient ainsi pour eux, s'il est permis de le dire, encore plus essentielle que pour d'autres, et plus unique.
n'y avait touché qu'en passant, pçir nécessite et avec prudence. Les arguments tout naturels et très-directs de Pelage avaient provoqué de sa part des réponses directes aussi et contradictoires. Cependant ces réponses de saint Augustin n'étaient pas toujours bien comprises de ses amis même. Quelques-uns les outraient et en abusaient; d'autres, qui en étaient moins satisfaits, se réservaient de les adoucir. Des moines d'Adrumète, en Afrique, crurent, d'après lui, qu'il fallait entendre la toute-puissance de la Grâce, sans plus du tout de libre arbitre : cela alla-t-il jusqu'à constituer l'hérésie contestée des PrédestinatienSy qu'on a présentée comme un excès de la doctrine de saint Augustin *? Quoi qu'il en soit, le grand docteur se hâta de maintenir le droit du libre arbitre, qu'en fait il avait eu l'air de nier. Mais presque aussitôt, effrayés sans doute de ces conséquences trop prochaines, les prêtres pieux et savants de Marseille et de Lérins jugèrent que décidément, la doctrine de saint Augustin étant excessive, il y avait quelque biais possible, et une voie moyenne à suivre, une part de mérite à introduire dans la sanctification des Justes. Ces objections, bien autrement considérables et plus intérieures qu'aucune de celles qu'on avait élevées jusque-là, forcèrent saint Augustin vieillissant à entrer en lice plus avant que jamais, à se lancer dans le détail et comme le détroit de ces périlleuses questions. Gardien vigilant, et espèce d'Empereur pour lors de la Chrétienté, il avait à en défendre, pour ainsi dire, toutes les frontières. Plus jeune, on l'avait vu passer de la guerre contre les Manichéens qui intronisaient le principe du mal, à la lutte tout inverse contre lesPélagiensqui le pal-
1. Jansénius et les Jansénistes n'admettent pas cette hérésie à l'état formel et distinct, et Us soutiennent de leur mieux que ce n'est qu'un nom donné et une exagération prêtée par les Marseillais à de fidèles disciples de saint Augustin.
liaient; et voilà qu'ici, déjà vieux, il a presque aussitôt à répondre, et en sens inverse, aux moines d'Afrique d'une part, et de l'autre aux prêtres de la Gaule : Gharlemagne, comme nous Ta peint Montesquieu, allait mettant la main à chaque limite menacée de l'Empire. J'ai regret de ne pouvoir le suivre ici, l'infatigable et l'ingénieux, dans ce démêlé si subtil et si intéressant avec les Semi-Pélagiens ; Jansénius ne fait, avec lui, que combattre dans Fausle et Gassien, — dans Molina auquel il pense, — les moindres retours de la volonté et de la préoccupation humaines*. Rien ne donne plus à réfléchir sur les lois de notre nature , sur l'origine et la filiation de ce qu'on appelle progrès philosophique, et ne fait mieux entendre historiquement ce qui est chrétien et ce qui ne Test pas. Du haut de cette tour d'Hippone relevée, on a un champ d'horizon immense. Deux ou trois grands traits généraux me suffiront.
Le point de départ des Semi-Pélagiens est uniquement dans la peur et le scandale que leur causa le dogme déclaré de la Prédestination : « Cet homme profondément sage, Augustin, nous dit Jansénius, avoit prévu (en différant de traiter la question) combien peu de Chrétiens pourroient ou atteindre par l'intelligence à l'élévation du divin décret, ou le supporter par l'humij lité : de telle sorte que, pour eux, tous chaînons et toute
1. Récidives inévitables! Partout où la doctrine de la Prédestioation et de la Grâce s'est relevée dans sa rigueur, bientôt il y a eu le palliatif tenté, et de la part même des plus éclairés et des plus fidèles. Âkisi firent les prêtres de Marseille tout à côté de saint Augustin. Au début même de la Réforme, et tout à côté de Luther, Mélanchthon ne tarda pas à reculer sur ce point et à se séparer des opinions de son maître qui lui parurent une fureur stoïcienne. Au sein du Jansénisme aussi, on yerra Nicole essayer, ver$ la fin, de négocier une certaine Grâce générale et conciliaote :
Nataram expellas furca, tamen usque recarret.
anse étant rompus, par lesquels on se figure que la nature offre prise et fait avance à la Grâce S — tous degrés étant mis bas, par où l'orgueil humain s'efforce toujours de gravir par lui-même pour la mériter, — le commencement, le milieu et la fin du salut, et le pivot même de séparation entre telle et telle âme en cette vie et en l'autre, allassent sans détour, en paroles claires et formelles, se fixer au très-libre, très-pur, très-miséricordieux et très-secl'et bon plaisir de la Volonté divine, et tout entiers s'y suspendre. » Saint Augustin sentait d'autant mieux la difficulté de croire si aveuglément, qu'il avait partagé lui-même, avant d'être évêque, l'opinion qui fut ensuite la semi-pélagtenne : < Les Semi- Pélagiens donc trouvoient très-dure une doctrine qui, anéantissant en quelque sorte l'efficace de tous les efforts humains, remettoit Thomme aux obscurs et inconnus décrets de Dieu, et exposent^ pour ainsi dire^ le vaisseau dénué de rames et de voiles sur le plein Océan de la divine Volonté. » Aussi (et c'est toujours l'expression de Jansénius que je traduis et que j'emploie), « pour obvier à cette apparente absurdité trop lourde à porter à des âmes trop chamelles et qu'aveugloit légèrement la fumée de l'orgueil, ils imaginèrent à grand artifice des espèces d'écbelles par où l'on pût monter aisément de la nature à la Grâce; et, pour qu'on ne dît pas que ces échelles tout entières pendantes du Ciel étoient tout à fait hors de notre pouvoir, ils imaginèrent d'en placer le dernier, le plus bas et aussi bas qu'on le peut concevoir, mais enfin un certain échelon dans, la puissance de l'homme : de telle sorte, au moins le pre-
i. Ruptis omnihui eatenœ illius ansulù,,.; en se rappelle cette anse restée après la Chute, dont parle saint François de Sales, plus commode que saint Augustin (voir au tome I, livre I , chapitre IX, p. 224). Nous aurons plus loin encore, par contraste, à nous en ressouvenir^.
mier pas de son salut ou de sa perdition dépendoit de lui*..
En me gardant bien de m'engager avec Jansénius dans le tissu ingénieux de ces échelles de Vdmey j'en ai dit assez pour faire entendre quelle vie et quelle vigueur colorée animent par places cette discussion qui s'agite à la fois dans le fond de la doctrine chrétienne et de la psychologie humaine, selon qu'on voudra Tap- . peler.
Rien de plus capable» je le répète, de faire réfléchir profondément un esprit sérieux et de l'établir au sommet et à l'origine de toute question sur la foi, sur la liberté, sur la condition même où l'on est ici-bas, qu6 l'exposition et la discussion si ferme et si déliée, si plongeante (qu'on me passe le mot), de cette doctrine semi-pélagieime, de l'expédient imaginé par ces hommes de Marseille et de Lérins si modérés dans leur embarras, lesquelS| tout en voulant sauver et maintenir la Grâce, la Rédemption et l'entier Christianisme, voulaient cependant avoir pied par quelque endroit, avoir au moins le bùut du pied sur la volonté humaine, pour garder l'unique mérite de se jeter de là eux-mêmes dans l'abîme absolu delà Volonté divine. Quelque jugement qu'on en porte, il y a, de ce point de vue admirablement démêlé et hardiment contredit par Jansénius , une féconde perspective de pensées sur notre nature morale, sur le Christianisme intérieur et véritable, et sur tous les degrés où l'on peut l'admettre : la philosophie et la religion s'y rencontrent et s'y traversent à chaque instant.
Concurrence remarquable I vers le mdmentoù s'achevait VAuguslinuSy une autre œuvre vouée à un succès bien différent allait éclater. Les Méditations de Descartes parurent en 1-641 ; le Discours de la Méthode avait paru