Liber proœmialiSy cap. XXI
2. L'infaillibilité plus que chrétienne, rinfaillibilitô aristotéliqtie de saint Augustin à Port-Royal est telle que les écrivains de cette école n'ont pas craint de prétandre que le saint évêque, bien qu'il n'eût aucune connaissance de la langue hébraïque, avait cepen»
Et reprenant cette expression étonnante et étonnée de rabime qu'il trouve entre le Ghri^anisme selon saint Augustin et celui des modernes théologiens, il va jusqu'à s'écrier :
c Cette théologie moderne diffère si fort de saint Augustin qu'il faut, ou qu'Augustin lui-môme se soit trompé en mille sens autant qu'on se peut tromper en si grave matière, ou bien que, s'il a enseigné selon le sens de l'Église catholique la vérité tant sur les autres articles que sur ceux en particulier de la Grâce et de la Prédestination contre les Pélagiens, les théologiens modernes à leur tour se soient à coup sûr écartés du seuil de la véritable théologie (et je le dis sans inculper leur foi), — mais écartés de telle sorte qu'ils paroissent ne plus* comprendre ni cette foi chrétienne qu'ils gardent pourtant en leur cœur comme Catholiques, ni l'espérance, ni la concupiscence, ni la charité, ni la nature, ni la Grâce, — la Grâce à aucun degré et sous aucune forme, ni celle des Anges, ni celle des hommes, — ni avant la Chute, ni depuis, — ni la grâce suffisante, ni l'efficace, ni l'opérante, ni la coopérante, ni la prévenante, ni la subséquente, ni l'excitante, ni l'adjuyante; ni le vice, ni la vertu; ni la bonne œuvre, ni le péché, soit originel, soit actuel; ni le mérite et sa récompense; ni le prix et le supplice de la créature raisonnable, ni sa béatitude, ni sa misère; ni le
dant mieux entendu le véritable sens de rhébrpu dans les Écritures que les Hébreux eux-mêmes. On lit dans la préface qui est en tête des Heures de Port-Royal : « Quoique la science de la langue hébraïque soit nécessaire pour bien prendre le sens des paroles originales, cela néanmoins est fort peu de chose au prix de cette lumière qui doit être prise de Tintelligence et du fond de récriture, et de son esprit inconnu à la plupart des Hébreui, qui n'ont presque tous connu que la lettre, et dans lequel saint Augustin a pénétré plus ayant qu'aucun des Pères, quoique l'obscurité de la version dont il se servoit lui ait souvent donné beaucoup de peine. Et c'est de cette lumière qu'on a besoin pour pouvoir déterminer la langue hébraïque qui d'elle-même est assez suspendue.... » Le docte et positif Richard Simon, qui cite ce passage {Bibliothèque critique ^ tome III, page 469), se rit beaucoup de cette iiiwiér« infuse en matière de traduction, et ne paraît pas disposé à croire que la méthode de charité supplée jamais à la grammaire.
libre arbitre et son esclavage, ni la prédestination et son effet; ni la crainte, ni l'amour de Dieu, ni sa justice, ni sa miséricorde ; enfin, ni V Ancien ni le Nouveau Testament; — qu'ils semblent, dis-je, ne plus rien comprendre à toutes ces choses, mais bien plutôt, à force de raisonnements, avoir fait de la théologie morale une Babel pour la confusion, et pour l'obscurité une région cimmérienne. j — (Et il ajoute aussitôt) : ii Tout lecteur modéré pensera que je jette ces paroles témérairement ou par hyperbole ; mais on le verra successivement et par le détail, à mesure que. Dieu aidant, je développerai les principes de saint Augustin, je n'en ai peut-être pas assez dit, »
Après de, telles paroles, on fait plus qu'entrevoir toute l'étendue de la réforme, de la révolution que le Jansénisme primitif médita et voulut. Il nous sera plus aisé dès lors d'apprécier la façon secondaire et moindre selon laquelle on défendit par la suite et on pallia les mêmes questions dans Port-Royal depuis la mort de M. de Saint-Cyran. Lancelot, qui est de la génération la plus directe' des fondateurs, et de qui l'on a déjà entendu de modestes plaintes S a écrit, au sujet des contestations soulevées par le livre de Jansénius, cette page de mémorable aveu :
ff Peut-être aussi que la manière dont on a agi pour défendre la Vérité n'a pas été assez pure, et que les moyens qu'on y a employés ont été ou trop précipités, ou trop peu concertés, ou même trop humains.... L'on gâte quelquefois plus les affaires de Dieu en se remuant trop qu'en demeurant en un humble repos.... L'on peut aussi ajouter -que Ton n'est pas même demeuré dans les termes marqués par M. de Saint-Cyran en se contentant (comme il le vouloit) de faire voir que la doctrine que l'on suivoit n'étoit pas de M. d'Ypres, mais de saint Augustin : on a cru qu'il étoit plus sûr de se jeter dans la distinction du droit et du fait pour laquelle on
1. Au lome I de cette histoire, livre Uf chapitre IV, p. 436.
a combattu durant dix ou douze ans >, y mêlant en même temps les chimères des Thomistes que M. d'Ypres avoit Toulu éviter ; ce que M. de Barcos n'a jamais pu approuver, se croyant trop bien informé dés intentions de M. d'Ypres et de son oncle pour les abandonner dans un point de cette importance.... »
En ce qui est des Thomistes, il nous est bien daif} d'après les citations précédentes de Jansénius, que tout ce qui était de leur méthode lui semblait à répudier. Et c'est ce que ne firent ni Amauld dès qu'il fut livré à lui-même, ni Pascal en ses Provinciales y où il reçut le mot d'ordre théologique d' Amauld. Ils songeaient avant tout à grossir leur groupe, et tour à tour, selon le jeu du moment, à gagner comme alliés ou à piquer comme faux-frères cette portion de théologiens thomistes, ces estimables Dominicains surtout, qui inclinaient au fond pour eux contre les Jésuites, mais qui n'osaient se prononcer*.
1. La tactique du second Jansénisme consistait à dire à Tautorité romaine : « Vous condamnez les cinq Propositions dogmatiquement, et nous aussi; nous nous soumettons au drot^; mais sontelles en fait dans Jansénius? Vous le dites, et jusqu'à plus ample informé nous en doutons. » Lancelot, dans Tidée de Saint-Gyran, eût voulu qu'on dît : « Que les «Propositions soient ou non dans Jansénius, c'est secondaire; Fessentiel est qu'elles sont dans saint Augustin; nous le prouvons, et c'est ce saint docteur (sachez-le Mcùa) crue vous condamnez en les condamnant. »
2. Pascal d'ailleurs varia sur ce point pendant la durée même des Provinciales. Plus tard, lorsqu'il eut davantage approfondi la question, je crois qu'il en revint à quelque chose de très-approchant de la conviction de Jansénius, de Saint-Cyran et de M. de Barcos, contraireiment aux expédients polémiques. Amauld n'en sortit jamais. Dans une lettre qu'il adressait à M. Denis de La Barde, évêque de Saint-Brieuc (15 décembre 1655), on peut voir combien il répugnait peu, au besoin, à faire profession de Thomisme, à accepter les distinctions subtiles des deux grâces des justes, et même la grftce tuffisatue qui ne suffit pas : « Je reconnois avec ce saint {saint Thomas) que le juste a toujours le pouvoir d'observer les commandements de Dieu, qui lui est donné par la
Dans les termes o& se posait le Jansénisme, il ] avait de quoi hésiter en effet. On peut juger par le pen d'extraits qui précèdent, combien une telle doctrine dut tomber formidable au sein de la théologie du temps. Cet étonnement, an reste, cette sorte d'épouvante que Jansénius éprouve et confesse en découvrant la contradiction essentielle de l'opinion approfondie de saint Augustin avec le Christianisme généralement régnant, je crois que quiconque (hors du Jansénisme et au G^vinisme) lira saint Augustin l'éprouvera de même; et je me souviens qu'un jour un des plus éloquents orateurs catholiques de notre âge ^, que je trouvais méditant sur
première sorte de grâce; mais qu'il n'a pas toujours cette seconde sorte de grâce, qui est le secours qui meut Tâme^ sans lequel néanmoins ce saint enseigne que l'homme, quelque juste qu'il soit, ne sauroit faire le bien., 9 Comprenez, si vous pouvez. Et à la fin de la lettre, il s'enveloppe d'obscurité sur Jansénius. C'était là une manière de concession par tactique, coîame d'autres fois, par tactique ' aussi, il outrepassait le fond. Il explique lui-même asse2 naïvement cette rhétorique dialectique dans la lettre à madame..., du 20 août 1660 : « Comme les hommes, quelque intéressés qu'ils soient, ont de la peine à passer pour extravagants et déraisonnables , nous avons cru que ce n'étoit pas assez de. ^ire passer les raisons des Jésuites.... pour fausses, mais qu'il fallqit de plus les, traiter de folles et d'extravagantes, comme el^es le sont en effets afia d'emporter de hauteur ce qu'on seroit pn danger de ne point emporter^ si on en parloit plus foiblement. Car enfin, Madame, il ne faut pas s'y tromper : il y a très-peu de personnes qui entrent dans la Vérité par la nue et la simple exposition de la Yérité; la plupart des es- .prits communs ont besoin d'être remués et agités ; et un certain ton de confiance avec lequel on propose les choses est ce qui fait souvent plus de la moitié de la persuasion.... » Qu'on rapproche ce curieux passage d'Amauld de la^ page tout à l'heure citée de Lancelot, et Ton comprendra U plainte de ce dernier. Ârnauld, avec toute sa candeur,. faisait souvent office d'avocat, à linstar de son très-ûigne père, employant des raisons de côté, des moyeils préjudiciels. Nous savons le cas si qélèbr^ , quand au lieu de défendre k maréchal Ney pour le fond, on alla argumenter, sur ce qu'il n*é- Jait pas Français : eh bient U y ade cette manière chez Ârnauld jilaidant pour Jansénius.