L'abbé Lacordaire
le saint docteur, m'avoua son étonnement aussi, ajoatant, il est vrai, qu'il ne pouvait s'empêcher de croire que sur tout un ensemble de points, le grand Docteur, tout grand qu'il était, avait poussé à l'extrême et avait sans doute erré.
Et en effet, je le veux dire en tout respect et comme simple considération de l'état des choses, ce que JanséniuB démêlait et dénonçait, moyennant saint Augustin, sous le nom de Semi^Pélagianisme, n'est autre, si vous en exceptez le. Jansénisme d'une part, et de l'autre le GalvinismCi avec tout ce qu'on entend aujourd'hui sous le nom de Méthodisme^ — n'est autre que l'ensemble du Christianisme général et vulgaire, tel qu'il s'est autorisé à travers les siècles, et partictilièrement dans toute l'Église catholique, par une transaction insensible. Cette généralité d'application historique donne même au point de vue de Jansénius une portée singulière et qui dépasse la secte. Si saint Jérôme a pu dire qu'à un certain moment du quatrième siècle l'univers catholique se réveilla prescpie Arien, il ne serait pas moins exact de dire avec Calvin, avec Jansénius, en résumant ainsi leur pensée, que l'univers catholique aux seizième et dix-septième siècles se réveilla Semi- Pélagien.
Et dans leur pensée encore nous dirions : C'est que le doux, le flatteur, l'oi^eilleux et étemel Serpent avait, durant le sommeil, insinué derechef ce mot de volonté toujours cher à l'oreille d'Eve ^.
1. Je crois Baisir ici la clef d'une contradiction qui a été relevée souvent. On a remarqué que ceux qui, à de certains temps, yienoent^ au sein du Christianisme, provoquer la liberté d'examen, ceux-là^ même contestent et ravalent volontiers la liberté morale : ainsi Luther, Calvin, Jansénius. Y a-t-il raison profonde et connexité en cette contradiction singulière? L*expIiquera-t-on vaguement en disant que, quand Thomme a tout entier penché d'un côté, par une suite même de sa faiblesse il se reprend tout d'un coup à l'autre
Y a-t-il pourtant là décidément j dans cette espèce de compromis entre la liberté et la Grâce, une corruption absolue de doctrine, une erreur? et faut-il en revenir de toute force à la rigidité augustinienne î Hâtonsnous d'ajouter que bien des théologiens, et des plus aiXtorisés, ne le pensent pas. Plusieurs estiment au contraire que saint Augustip, en renchérissant sur saint Paul et en le faisant passer à Tétat de système, fut en partie novateur en son temps. Jansénius ne s'est pas dissimulé l'objection, qui était celle des savants prêtres de Marseille*. Le docteur Launoi, Ellies Du Pin, parmi les neutres, en admettant que Jansénius a fort bien pris les sentiments de son auteur sur la Grrâoe, croient que le saint avait changé en effet la tradition à cet égard, et s'était écarté des Pères grecs plus conci-
côté et se reporte à Paatre extrême? Le fait me parait se résoudre plus simplement. Et d'abord il n'y a pas à s'étonner que ceux qui se séparent à quelque degré de la doctrine régnante fassent appel à la liberté d^ examen; ils n'ont pas le choix ^ il n'y a pas d'autre* moyen pour eux que celui-là. Et quant à nier ou à diminuer l'autre liberté, la liberté morale (ce qui fait ici la contradiction), il est assez simple, s'ils se piquent d'être Chrétiens rigoristes, qu^ils y arrivent. En effet, si on laisse aller le Christianisme sans l'approfondir et le régénérer de temps en temps, il s'y fait comme une infiltration croissante de bon sens humain, de tolérance philosophique, de Semi'Pélagianisme à quelque degré que ce soit : la folie de la Croix s'atténue. Or, dès qu'on prétend, à tort ou à raison, régénérer le Christianisme et redresser la Croix dans toute sa hauteur, il est presque impossible de ne pas revenir à renfoncer dans les esprits l'idée de Chute, la corruption originelle, l'abîme du péché, et par conséquent de ne pas attaquer et humilier la soi-disant liberté morale de l'homme naturel; ce point, comme but d'attaque, revient toujours. Ainsi il ne faut pas tant s'étonner ni chercher de liaison profonde pour deux circonstances qui sont des conditions séparément essentielles ou k peu prôs, chez tous les Chrétiens réformateurs, qu'ils se nomment Luthériens, Calvinistes, Jansénistes ou Méthodistes.
l. De Hœresi Felagiana, lib. VII, cap. XYII : Quotquot entm, etc., etc.
liants, plus humains, qui admettaient le salut par les bonnes œuvres, et la Grftce soumise à la liberté. Des personnages éminents dans l'Église ont été plas pu moins de cet avis aux divers temps : ainsi les cardinaux Gontarin, Sadolet, le docteur Génebrard de la Faculté de Paris*. Parmi les adversaires survenants de Jansénius, je trouve le Père Daniel qui a écrit la Défense de saint Avr gustin pour prouver qu'il n'a rien d'outré ; mais je peux lui opposer son confrère le Père Rapin, qui, dans son Histoire manuscrite (publiée depuis) du Jansénisme, n'a pas craint de raconter au long les vicissitudes et ce qu'il appelle les aventures de la doctrine de ce grand saint*
1. Aa tome III de la Bibliothèque critique de Richard Simon, on peut lire les chapitres XIII, XIV, XV et XXXIX, où ce point est discuté.
2. C'est à la page 459 et suiv. du livre imprimé. Le passage est curieux. Selon le récit de Rapin, dans im voyage et séjour qu'il fit à Tahbaye de Fontevrault en 1671, près de la docte ahbesse, il eut occasion de connattreun ecclésiastique du voisinage nommé Balthazar l^avillon, qui employait tous ses loisirs à approfondir par l'étude et sans passion la question, si en vogue alors, de la Grftce. Dans les conversations qu'il eut avec le Père Rapin, il lui fit part de ses résul;tats qui renversèrent bien des idées du spirituel jàuite ; celui-ci en convient et n'a pas l'air du tout d'en être fâché. Ce Balthazar Pavillon me fait l'effet, par moments, d'un interlocuteur responsable assez commode. Rapin a grand soin de déclarer d'abord que ce n'est pas son propre avis qu'il expose, mais celui du solitaire Balthazar; moyennant cette précaution, il pousse sa pointe sur saint Augustin, exposant comme quoi le grand docteur avait le génie trop vaste pour être fort exatt, qu'il a raffiné sur les dogmes de l'ËgUse de son temps, qu'il a innové, que sa doctrine sur la Prédestinatiofa, dans son dernier développement, n*a jamais été admise sans protestation, qu'elle a bien plutôt été condamnée à diverses reprises dans la personne de Gotschalk, de Wiclef, de Balus.... Mais je laisse Rapin en vis-à-vis du Père Daniel {OJfmscules, tome II, page 214) : qu'ils vident la contradiction entre eux. — J'ajouterai cependant encore une anecdote de source très sûre. Le duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV , le futur roi d'Espagne Philippe V, avait été fort bien élevé et par un sous-précepteur et par un lecteur (M. Vittement) qui avaient eu soin de lui faire lire divers endroits essentiels de saint Augustin. On avait de plus accoutumé le prince à
En Tain le Père Quesnel, dans une lettre au Père du Breuil, met-il en avant pour cette doctrine imc approbation de douze siècles et de tout ce qu'il y a eu de plus grands hommes et de plus grands Papes dans TËglise : les auteurs jansénistes répètent tous les uns après les autres la même phrase ; mais cette approbation continue est très-contestable, et cela ressort de Jansénius lui-même, qui semble assez hautement découvrir la Vérité conune perdue et la tirer d'un tombeau.
Ge qui me parait certain, c'est qu'une portion dev doctrines expressément déduites et assemblées de saint Augustin, après avoir été la vérité œcuménique de son temps y non sans quelque peine, il est vrai, non sans quelque tergiversation du pape Zozime, mais enfin après avoir été reconnues décidément et proclamées par les Conciles d'Afrique , plus tard par le second Concile d'Orange, ont été depuis lors plus ou moins omises, mitigées, amollies, au point que les mêmes doctrines expresses, reproduites dans leur première rigueur, se sont trouvées condamnées et atteintes par des Bulles également expresses, par celles de Pie Y et de Gré-
éoiire en latin de petits billets d'un style naturel et facile, adres* ses tantôt à ses frères, le duc de Bourgogne et le duc de Berry, tantôt à ses tnaîtres eux-mêmes. Un jour, le Père de La Chaise étant venu visiter le jeune prince lut quelque chose de sa compo* sition, et comme 6n lui parlait de ses petits billets en latin familier, il témoigna le désir d'en voir. Il y en avait un précisément tout prêt, dont le lecteur du prince, M. Vittement, ne savait pas encore le sujet. On le donna à lire au Père de La Chaise. Or, il se trouva que le sujet du billet était justement un petit éloge de saint Augustin, dont le prince avait eu l'idée à la suite d'une lecture de que.ques bçauz passages du saint. Le Père de La Chaise se mit à lire ; mais, quand il vit de quoi il s'agissait, il rougit, pâlit, parut embarrassé et finit par dire : « Cela est bien tourné. Monseigneur ; mais il faut convenir que saint Augustin doit être lu avec précaution. » — Ce mot échappé au )Père de La Chaise est la pensée de tout bon jésuite.
goire Xni aa seizième siècle contre Baïus, par les diverses Ëolles contre le Jansénisme durant le dix-septième siècle, et par. celle d'Unigenitus en dernier lieu.
Sans prétendre analyser et extraire an long et en stricte division théologique le gros livre d'achoppement, j'ai encore, après ces Prolégomènes de Jansénius sur la méthode chrétienne et sur l'autorité singulière de saint Augustin, à donner idée, des deux traités qui suivent, h en tirer de larges ^t, j'ose dire, de brillants lambeaux.
Le premier traité surtout me semble d'un haut intérêt et d'une véritable grandeur théologique. Il s'agit d*al)or(( de représenter l'homme avant sa chute, l'ftme humaine, la volonté et la liberté d'Adam dans l'Ëden avant le péché : c'est, on le voit, le même sujet que chezMilton, mais ici analysé, décrit par le théologien, au lieu d'être peint par le poète. Ces deux graves contemporains, Milton et Jansénius, et celui-ci antérieurement à l'autre, s'occupaient, chacun à leur manière, de ce sujet dominant. Je suis persuadé que, si Milton avait lu VAugrAS- HnuSy il en aurait pris occasion d'ajouter à la théologie de son Éden, à l'âme de son Adam et de son Eve, de nouvelles, sérieuses et spirituelles beautés.
Jansénius admet, d'après Augustin, qu'Adam, ainsi que les Anges, a été créé libre avec indifférence parfaite au bien et au mal, entièrement libre, quoiqu'il ne pût iaire le bien et persévérer qu'à l'aide de la &râce, mais cetta Grâce était' alors entièrement subordonnée à sa liberté. £n d'autres termes, Adam pouvait tomber par son plein arbitre, et il ne pouvait faire le bien dès lors qu'avec l'aide de la Gr&ce ; mais cette Grâce , lui le voulant, ne lui manquait pas. Figurez-vous l'œil en plein jour, un œil sain comme alors la nature d'Adam était saine, un œil qu'on peut fermer, si on le veut, et condamner aux ténèbres à toute force, mais qu'on peut
laisser ouvert aussi et qui voit moyennant la lumière ; et cette lumière, il Ta dès qu'il s'ouvre, il en est environné. Voil^ l'image de Tâme d'Adam dans sa liberté première. Les Thomistes admettaient au contraire que même pour les Anges, et pour Adam, avant leur chute^ il y avait 'grâce efficace, prédestination gratuite et prédétermination suprême, toutes choses embarrassantes qui redoublent le mystère et font obscurcissement autour de la justice et de la miséricorde de Dieu. Jansénius, h la suite d'Auguslin, diffère tout-à-fait des Thomistes là-dessus. Concevons bien sa pensée : tout ce que les Pélagiens et Semi-Pélagiens, les champions optimistes de la nature humaine actuelle disent volontiers en l'honneur de l'homme d'aujourd'hui, Jansénius le réservait et le transportait, en quelque sorte, à Thomme d'avant la Chute, à l'Adam primitif, mais en y mettant bien autrement de pureté, de chasteté, d'idéal, et aussi de précision théologique. La méthode de-Pélage, je l'ai assez dit, avait été, en relevant l'homme a-.tuel déchu, de déprimer l'Adam de la Création, de supposer qu'il n'y a pas entre eux si grande difTérence, en un mot de baisser la haie du Paradis et de réduire l'abîme d'intervalle à n'être qu'un fossé. Il imputait à l'Adam primitif le germe de nos cupidités, de nos passions, de noe désirs, de nos plaisirs, même une sorte de mort ; soB. Éden était grossier. Chez Jansénius rien de cela. La majesté, la gloire, la chasteté de l'Adam primitif, tel qu'il le déduit de saint Augustin, sont grandes ; l'Adam de Milton lui-même y reste inférieur. Chez Milton, Eve s'endort; Satan, déguisé en crapaud, lui parle à l'oreille en songe : elle croit voir une figure d'Ange qui, près de l'arbre de la Science, cueille la pomme et, l'ayant goûtée, s'écrie : « 0 fruit divin, doux par toimême, mais beaucoup plus doux ainsi cueilli, défendu ici, ce semble^ comme ne convenant qu'à des Dieux.... »
Et cette figure d'Ange fait l'effet à Eve de s'approcher et de lai porter à la bonche, à elle-même, une portion du fruit : c L'odeur agréable et savoureuse éveilb si fort l'appétit qu'il me parut impossible de ne pas goûter. » A son réveil, toute troublée, elle raconte le songe à Adam, qui, entre autres paroles rassurantes, lui dit : c ... Cependant ne sois pas triste ; le mal peut aller et venir dans l'esprit de Dieu ou de l'homme sans leur aveu, et n'y laisser ni tache ni blâme^ » Ici je crois entendre Jansénius, armé de l'oracle, qui s'écrie Non^ et qui ne voit dans cette explication portée au sein de TÉden qu'une vapeur grossière de la terre. Saint Martin, à la fin du Ministère de P Homme-Esprit, reproche à Milton, tout en Fadmirant, de n'avoir trempé tout au plus qu'à moitié son pinceau dans la vérité. J'ai mieux compris cette critique de l'aimable et grand théosophe et j'y ai attaché seulement une idée nette, depuis que j'ai considéré l'Adam de Jansénius, celui d'Augustin rassemblé et restauré. Adam avant le péché n'avait, selon eux, aucune concupiscence, aucun de ces désirs mauvais qui traversent l'esprit et y font combat. Le calme, la sérénité continue emplissait sa vie. Avoir à combattre, c'eût été déjà être faible et malade : tel n'a point commencé Adam dans son entière santé du corps et de l'âme, n'ayant qu'à persévérer aisément, encore tout conforme à l'idée de Dieu. Mais il est tombé ; l'a-t-il donc pu faire sans combat? Oui, il est tombé sans combat, par le choix libre de sa propre volonté dans la sphère rationnelle ; il est tombé dans la plénitude calme et souveraine de sa volonté raisonnable. Etant libre autant qpi'on peut l'être, il a péché aussi intérieurement et aussi uniquement qu'il a pu en vertu de cette haute liberté, et sans aucune surprise ni lutte obscure au dedans de lui. En