Mémoires de Tabbé Amauld
préservatif de précaudon, les opuscules de saint Aagustin concernant la -Grâce ; il n'exerçait d'ailleurs» à cette époque, aucune direction habituelle sur lui. La thèse appelée Tentative^ que soutint Arnauld pour être bachelier en novembre 1635, et qui eut de Téalat, se ressentit de cette lecture de saint Augustin et put faire sourciller M. Lescot. Le nouveau bachelier se disposa, par un redoublement d'étude, à gagner les grades supérieurs; il fut admis à loger en Sorbonne (hospes Sorbonicus) et entra en licence à Pâques 1638. Pourtant il menait, quant au reste, une vie relativement mondaine : il était recherché de mise ; il faisait rouler le carrosse à Paris, nous dit Fontaine ; il avait des bénéfices considérables et des dignités dans les églises cathédrales. Ses graves amis enfin gémissaient tout bas de ses faiblesses; ses neveux les Ermites l'appelaient dans leurs prières, le demandaient sans cesse à Dieu*.
1. Quand le bon Fontaine parle des bénéfices et des dignités dans les églises cathédrales dont aurait joui irrégulièrement le jeune Arnauld, il est pourtant un peu inexact, comme cela lui arrive quelquefois, écrivant de mémoire. Il veut parler d'une Chantrerie et d'un Canonicat à Verdun, que lui fit ofl'rir son cousin M. de Feuquières, gouverneur de la place. Mais on voit, par deux lettres d'Arnauld à madame de Feuquières, qu'il refusa d'abord sans hésiter cette Chantrerie, étant déjà sous la direction de M. de Sainttyran; et la mère Angélique, écrivant à M. d'Andilly, les U et v3 octobre 1639 : < Le petit frère est bien fâché contre vous^ dit- ^e, de ce que vous ne l'avez pas averti de ce qu'on fesoit pour cette Chantrerie . Le pauvre enfant est bien embarrassé, car il n'en veut pas, et il a raison.... C'a toujours été son intention de refuser, n avoit seulement peine de fâcher M. de Feuquières. » II n'accepta ensuite que sur l'insistance du Chapitre, et d'après l'avis formel de M. de Saint-Cyran. C'était, au reste, alors une grande dignité que celle de Chantre. Le Prélat du Lutrin n'est que le supérieur d'un degré et le rival du Chantre. On voit cette importance dans une phrase d'Arnauld à sa cousine : « .... Et je vous supplie très-humblement de croire que, comme pour n'être pas
Le cours de sa Licence dura deux années, depuis Pftques 1638 jusqu'au Carême de 1640. Ceux qui s'engageaient dans cette lice étaient obligés de soutenir trois actes publics, d*assister.à ceux des autres et même aux Tentatives des bacheliers, d*y prendre part et de disputer à leur tour selon l'ordre marqué : « Et comme ordinairement, nous dit le Père Quesnel en son Histoire de M. Arnauldy il se trouve un fort grand nombre de bacheliers dans la Licence, le travail y est grand, et on y est toujours en haleine, soit pour attaquer, soit pour défendre. Tout s*y fait avec vigueur et avec éclat; tout y est animé parla présence des Docteurs qui y président et y assistent, par le concours des premières personnes de TÉglise et de TËtat et des savants de toutes conditions.... L'on peut dire en effet qu'une Licence de Théologie de Paris est, dans le genre des exercices de littérature, un des plus beaux spectacles qui se trouvent dans le monde. » C'est bien aiubi que le conçut premièrement le jeune Arnauld, qui abondait de toute l'eSusipn de son cœur dans cette gloire de Sorbonne, autant que M. Le Maître dans celle du Barreau. Nous Ty verrons incliner toujours, et même converti, même plus tard exclu et tout k fait caché, caresser cet idéal de dispute triomphante et ces formes solennelles de combat. A la différence de M. de Saint-Cyran si intérieur, il n'aima rien tant tout d'abord que le gouvernement parlementaire de la théologie.
£n même temps qu'il poursuivait sa Licence, il professait un Cours de philosophie au Collège du Mans. Un jour , y présidant à la thèse d'un de ses élèves , Walon de Beaupuis, qui fut plus tard maître à Port-
Monsieur le Chantre, Je n'en serai pas moins heureux quoique moins riche, je n'en serai pas aussi avec moins de passion, votre^ etc.... »
Royal, et le voyant pressé vivement par M. de La Barde, chanoine de Notre-Dame, qui attaquait cette proposition : « Ens synonyme convenit Deo et creaturXy le mot Être est un terme également applicable à Dieu et à la créature, » il yint au secours du soutenant; mais se voyant pressé lui-môme par de solides raisons, au lieu de se tirer d'embarras par une ré^jonse telle quelle, il s'avoua tout d'un coup vaincu et promit publiquement de renoncer à son sentiment. Et en effet, six ans après, dans les thèses du même M. Walon de Beaupuis pour la Tentatlvey thèses composées ou conseillées par M. Arnauld, celui-ci ne manqua pas d'insérer la proposition contraire. C'est là ce que noà bons historiens appellent Vaction héroïque de M. Arnauld^ Nous voyons déjà sa
1. Le vénérable M. 'Walon* de Beaupuis, dans sa vieillesse et après un demi-siècle écoulé, se plais. it encore à raconter cette belle action scolastique de M. Arnauid. Je trouve l'écho fidèle d'une de ses conversations dans une lettre de M. Vuillart qu'il allait visiter chaque année et qui disait de lui, parlant à un ami : «C*est unancien disciple de M. Arnauid qu'il eut professeur de philosophie et sous le.|uel il en soutint un acte où son maître, qui l'avoit engagé à le soutenir, voulut (par une humilité et une simplicité, dès ce temps-là profondément enracinée dans son cœur et qu'il a toujours tenue jointe à la sublimité si extraonlinaire de son génie), voulut, dis-ie, que son disciple mit la morale de M. Guillebert, son ami, parce qu'il la trouvoit mieux digérée «t plus rangée que la sienne, qu'il avoit été forcé de faire à la hâte et de dicter comme malgré lui, au leu que son ami avoit avec loisir travaillé à la sienne et l'avoit extrêmement finie. Ce ne fut pas le seul grand exemple d'humilité que M. Ârnauld donna dans cette célèbre occasion ; car comme M. de La Barde, ce savantissime chanoine de Notre-Dame, frère de l'évêque de Saint-Brieuc, eut disputé contre le soutenant sur une question tenue pour fort problématique dans l'école, après que l'écolier eut répondu de son mieux, appuyé de son maître (|ui avoit encore de grandes ressources pour des réponses subtiles et spécieuses, cet humble maître y renonça hautement pour rendre gloire à la vérité et pour déAarer que l'opinion de M. de La Barde étoit plus solide que la sienne, et que par cette raison il i'embrassoit avec le répondant pour n'en avoir jamais d'autre sur ce sujet. Ceux qui savent combien les professeurs sont d'ordinaire jaloux de
chaude candeur : telle, à quatre-vingts ans, il l'aura encore.
Il soutint magnifiquement les quatre thèses voulues : la première appelée Sorbonniquej le 12 novembre 1638; la seconde dite Mineure ordinaire^ 21 novembre 1639; la troisième. Majeure ordinaire j 13 janvier 1640; et la quatrième et dernière, appelée l'acte de Vesperies^ 18 décembre 1641 ; tous ceux qui en furent témoins demeurèrent frappés d'étonnement, est-il dit, usque ad stuporem! Au début de sa Licence, M. Amauld n'était encore que tonsuré ; le temps pressait pour les Ordres, car les lois de la Faculté voulaient qu'on fût sous-diacre dans la première année, et diacre dans la seconde. Sur le conseil d'un savant et pieux docteur de ses amis, M. Le Féron, il prit un peu vi^e le sous-diaconat, puis en eut scrupule et s'adressa, pour s'en éclaircir, à M. de Saint-Gyran alors prisonnier; M. d'Andilly se chargea de sa lettre, datée de la veille de Noël, 1338 :
c Mon Père,
« Permettez-moi de vous appeler de ce nom, puisque Dieu me donne la volonté d'être votre Fils. Je reconnois assez devant lui combien je me suis rendu indigne de cette qualité, et que, votre charité m'ayant tant de fois tendu les bras pour me recevoir, je mériterois, par un juste jugement, d'être privé, à cette heure, d'un secours que je n'ai pas assez recherché lorsqu'il s'offroit à moi de lui même.... Je suis demeuré tant d'années dans une perpétuelle léthargie, voyant le bien et ne le faisant pas,... m'étant contenté d'avoir les pensées des enfants de Dieu, en faisant les ac-
leurs opinions et avec quelle subtilité ils poussent et forment leurs écoliers à les soutenir, admirèrent en cette rencontre Téquité, l'humilité , la générosité autant que |^ solidité de M. Amauld. Quoique Phistoire soit ancienne, j'ai cru, monsieur, qu'elle auroit pour vous la grâce et le prix de la nouveauté. Je la sais d'original, comme vous voyez. » (Lettre de M. Vuillart à M. de Préfontaine, du 27 juin 1697.)
^ons des enfants du monde,... et j'ai reconnu par une misérable expérience la vérité de cette parole : Fasdnatio nugacitatis obscurat bona (le bien en nous est obscurci par l'encbant^ment de la bagatelle). Enfin, mon Père, depuis environ trois semaines. Dieu a crié à mon cœur, et m'a donné en même temps les oreilles pour Pécouter.... »
M. de Saint-Gyran, lorsqu'il reçut cette lettre, venait à peine d'être retiré du grand Donjon pour habiter une chambre moins insalubre; très-souffrant, très-surveillé encore, il ne put que dicter cum multo timoré et tremorey dit-il : « Je n'ai ni la force ni la commodité de vous faire savoir ce que j'ai dans l'esprit sur votre sujet. Vous êtes trop heureux d'en être venu là où vous êtes, et je me sens heureux avec vous, s'il est vrai que Dieu vous ait adressé à moi pour vous conduire dans la voie où il vous a mis.... Vous êtes devenu maître de ma vie aussitôt que vous êtes devenu serviteur de Dieu. » Et avec ce tact qui lui était propre, il portait à l'instant le doigt sur le faible secret : « La dignité doctorale vous a déçu comme la beauté déçut les deux vieillards^. »
Âmauld fut un peu étonné et effrayé d'abord ; il se 4S0uinit à tout ; mais que devait-il faire ? lui fallait-il , renoncer au diaconat et, partant, à la Licence, quitter incontinent son logement de Sorbonne, et, par l'éclat qui en résulterait, exposer sans doute M. de Saint-Gyran à de nouvelles rigueurs : « Je vous supplie, mon Père, de ne prendre pas ce que je vous dis pour des prétej^tes.... Je vois fort bien par votre lettre que vous vous sacrifieriez volontiers pourvu que vous me gagniez à Jésus- Ghrist.... Vous m'obligerez donc de me mander si vous
1. « Le bonnet doctoral était la Suzanne et la Vénus de M. Arnauld. s C'est ce que dirait fiayle. Chacun ainsi a sa Vénus : Trahit sua quemque..,; et comme Ta dit le vieil Homère :
trouvez à propos que je me retire présentement*. » M. de Saint-Gyran, une fois maître du cœur, n'insista pas outre mesure ; il lui répondit de rester comme il était, sans changer même de demeure, et d'aller jusqu'au bout dans sa Licence : « La prière et le jeûne deux fois la semaine vcus serviront d'étincelles pour allumer le désir que vous avez d'être à Dieu. » Et il ajoutait comme fond la lecture de l'Écriture sainte, selon son précepte d'en peser les paroles, toutes les paroles, comme si Von pesait v/ae pièce à! or : « Car il faut vous bâtir une bibliothèque intérieure et faire passer dans votre cœur toute la science que vous avez dans la tête, pour la faire femonter en* suite et répandre lorsqu'il plaira à Dieu. Il n'y a rien de si dangereux que de savoir; et la sentence du Fils de Dieu est effroyable : Àbscondisti hxc a sapientibus (vous avez dérobé ceci aux prétendus sages). » Et il lui offre trois pauvreSy dont il lui indiquera les noms, pour lewr faire l* aumône le long de cette année; cslt V aumône est Vasyle âujeûne^ et tous les deux de V oraison^ et les trois ensemble de la pénitence. C'est ainsi que ce grand médecin corrigeait et rectifiait à sa source la science d*Arnauld. Il lui fit faire une donation intérieure, de son bien à Port- Royal avant sa première messe; les mesures à prendre pour exécuter ce dépouillement furent remises à un temps postérieur. M. d*Ândilly se prêta par avance à tout et, s'il le fallait, à la vente de l'hôtel patrimonial qu'ils avaient en commun*.
1. Lettre du 14 janvier 1639. — Se retirer^ pris d'une façott absolue, c^est l'expression consacrée dans ce style de pénitence.
2. Une grande obscurité couvre en général les mesures selon lesquelles les solitaires de Port-Royal donnèrent et assurèrent leur fortune à la Communauté. Il vint un moment où, de peur de confiscation, ils durent placer leurs fonds à Tétranger, en Hollande, à Nordstrand, etc., etc. Cette partie financière dut se compliquer en avançant, et s'organiser à mesure que le Jansénisme passa à l'état de parti. Ce serait un curieux chapitre économique que celui des
Ârnauld donc ne reçnt la prêtrise et ne prit le bonnet q[a'au terme permis par le saint directeur. Dans le serment que font les docteurs, à leur réception, ils s'engagent à défendre la Vérité en toute rencontre, usque ad efpusionem sanguinis, jusqu'à l'effusion de leur sang. Cette parole, qui, pour tant d'autres, n'était qu'une formule, eut tout son sens et son poids redoutable dans la bouche du jeune militant : ce sang qu'il brûlait de répandre pour la Vérité colora tout d'un coup son front.
UAugu^tinus de Jansénius venait de paraître en 1640 et commençait à faire bruit. Arnauld, poursuivant ses études au sein de la pénitence, s'essayait dès lors par divers écrits particuliers à sa grande guerre prochaine contre les Jésuites et à la défense du livre qui allait supporter tant d^assauts. Mais le plus grand résultat, trèsédatant et très-prompt, de son étude dirigée dans les voies de Saint-Cyran, ce fut le livre de la Fréquente Communion qui parut en 1643, et qui vint, en un sens pra-* tique, indirectement et plus efficacement que tout, aider aux rudes doctrines relevées par Jansénius. Nous ne parlons pas de l'ouvrage encore ; nous en saisissons seulement rinspiration dans l'âme d' Arnauld. On voit, par les lettres de Saint-Cyran, de quelle ardeur le prisonnier lui-même était dévoré & la suite de la publication de Jansénius, et quel zèle de feu il dut souffler au jeune et vaillant docteur. Le grand serviteur de Dieu, couvenons-eD, avait eu un instant de faiblesse : en mai 1640, à la sollicitation de M. d'Andilly, de M. de Liancourt, de M. de Ghavigny particulièrement ^y il s'était laissé aller
finances de Port-Koyal et du Jansénisme depuis la donation du grand Arnauld jusqu'à la hoîte à PerretU, Je crains que les éléments positifs du travail ne manquent ; car le secret absolu était précisément un ressort nécessaire de cette gestion.
1. Léon Le Bouthillier, comte de Chavigny^ était neveu de cet évoque d'Aire (Sébastien Le Bouthillier) avec qui M. de Saint-
à écrire une lettre à celui-ci, qui la devait montrer au Cardinal, — une lettre explicative, très-équivoquée, sur la contrition et YattritioUy accordant à cette dernière d'être suffisante avec le sacrement. Mais, la lettre à peine partie, il sentit sa faute ; il en eut un amer regret, une humiliation secrète, aussitôt suivie d'un surcroît de bouillon'^ nement qui le mit comme hors de lui; c'est dans ces termes qu'il en écrit à M. d'Andilly peu de jours après : « Je vous avoue que vos langages et vos tempéraments que vous donnez aux paroles, je dis les Académistes, ne s'accordent point bien avec l'éloquence des pensées, des actions et des mouvements que donne la Vérité divine à celui qui la connoit et qui l'aime ^ » C'est dans une
Gyran avait eu une si étroite liaison, et qui était oncle également de Tabbé de Rancé. Ministre, secrétaire d'État, gouverneur de Vincennes, Chavigny fit pour le prisonnier ce qu'il pouvait sans déplaire à Richelieu, dont il était le confîdentissime, dit Retz, et quelques-uns ajoutaient, le fils. Il paya cher cette faveur de position à la mort du Cardinal. Haï de la reine-mère, il devint la hête du Maxarin; dépouillé en grande partie du pouvoir qu'il avait espéré posséder en chef, il dissimula durant cinq ans, entra dans la Fronde, se rattacha à l'amitié de M. le Prince, fut mis à Vincennes, dans le propre château qu'il commandait, et en sortit pour intriguer de plus belle : génie habile, hardi, violent, léger, d'une ambition sans mesure, incapable de cette sagesse, dit La Rochefoucauld, qui consiste à savoir parfois s'ennuyer. Malgré son intimité près de M. de Saint-Cyran et ses visites à Port-Royal, oh nous le retrouverons en pèlerinage avec M. d'Andilly pendant quelqu'une de ses disgrâces d'ambition, il ne fut jamais qu'un converti, dans son genre, à faire le juste pendant de la princesse de Guemené. A l'article de la mort (octobre 1652), il fit appeler un peu tard M. Singlin, et lui remit en main, à lui et à M. Du Gué de Bagnols, des effets montant à neuf cent soixante et treize mille sept cent trente-quatre UvreSy pour être restitués comme peu sûrement acquis : il y avait toutes sortes de pots-de-vin là-dedans. M. Singlin, par délicatesse, fit prévenir du dépôt et des intentions la veuve, qui, comme on peut croire, éleva chicane: ce fut une grave affaire sur laquelle nous trouvons de curieux détails manuscrits. Il y sera revenu en temps et lieu. 1. A pai-t cette concession légère et sitôt rachetée, le captif ne se
saillie de cette ferveur retronvëe, de ce bonîllonnement qui ne le quitta plus, que fut écrite à M. Ârnauld une lettre décisive dont il faut citer les principaux passages ; on y voit bien à nu M. de Saiat-Cyran, relevé d'un moment de faiblesse, aiguillonnant et déchaînant, pour ainsi dire, le génie polémique du grand Arnauld :
c Tempus tacendd et tempus loquendi. Le temps de parler est arrivé ; ce seroit un crime de se taire, et je ne doute nullement que Dieu ne le punit en notre personne par quelque peine visible et très-sensible. Je vous ai dit souvent que je suis très-lent dans les grandes et importantes affaires ; mais, quand le temps est arrivé, il m'est impossible de changer ou de perdre un moment pour agir sans cesse dans UnUe l'étendue de ma lumière et de mon pouvoir.
f ... 11 n'y a point lieu de douter et d'hésiter dans cette affaire : quand nous devrions tous périr et faire le plus grand vacarme qui -ait' jamais été, nous ne devons plus laisser ses sermons {les sermons que M, Habert^ théoloyal de Paris^ prêchait à Notre-Dame contre les doctrines de la Grâce) sans répondre à tous les chefs en particulier ; nous ferions une grande faute, au jugement de tous les hommes sensés, si nous ne répondions pas.
c II est certain que le silence et la modestie que nous avons gardée jusqu'à présent nous a fait tort; mais c'est ma
laissa plus surprendre à aucun moment. Il n'eut jamais surtout le moindre relâchement à l'égard de la personne môme du Cardinal : à tous les compliments et aux protestations que celui-ci ne manquait pas de lui faire adresser de temps en temps, il ne répondait guère que par un respect d'absolu silence. S'il eût seulement dit qu'il était son serviteur ou quelque autre parole d'engagement, il eût cru se perdre et se briser devant Dieu : ce sont ses termes. Et comme M. Le Maître, à qui il disait cela, répliquait : « Mais, Monsieur, que l'aire donc ? encore faut-il bien répondre quelque chose? » il répondit: « Baisser les yeux, M adorer Dieu. »
nia solo fîxos oculos aversa tenebat.
(Virgile, Énéid, VI, 469.) Mais il faut ajouter pour lui :
lUe solo fixos oGuiosmentemque Tonanti..»*
coutume d'avoir longtemps grande patience en semblables affaires qui regardent Dieu et l'Église, où Ton n'a pas d'autre partie que des Docteurs catholiques. Nous en serons plus forts et plus assistés de Dieu en ce temps que nous devons nécessairement nous défendre....
c U ne faut plus user de silence ni de dissimulation de peur de nuire à ma liberté. Je me sens avoir un tel feu, en ce jour que je viens de célébrer la fête de saint Ignace {non fpas Ignace de Loyola^ on le pense bien)^ que, si j'étois libre, je ne sais ce que je ne ferois point.
c Gela me fait voir combien je condanme tous les silences et toutes les omissions qu'on feroit en cette affaire.
€ Il y faut une vigilance et une action continuelle, puisque le temps de le faire est venu.
c Ce qu'on dit contre moi maintenant plus que jamais est un effet de la cabale qui craint ma sortie.... Je ne puis que je ne prenne ces remuements qu'on fait contre moi à mon avantage, et que je ne m'en flatte un peu. Je vous dis encore une fois que, quand je croirois rentrer dans le grand Donjon où j'ai été six mois et où j'ai pensé mourir, je penserois faire ua crime de garder le silence en cette affaire, dans laquelle je vous prie d'agir avec toute l'étendue de votre esprit et de votre pouvoir...,
c Quand j'aurois fait tous les crimes du monde, j'aurois une grande confiance de mon salut, si Dieu m'avoit fait la grâce de défendre la Grâce, non pas seulement contre les Hérétiques, mais contre les Catholiques mêmes, qui la décrient d'autant plus dangereusement qu'ils ont droit de parler dans l'Église, et qu'ils tâchent par leurs paroles de pervertir tous les particuliers de l'Église.
c Je salue tous mes amis, et les supplie de prendre part à cette lettre, et de n'avoir non plus d'égard à ma prison que si j'étois en pleine liberté *. i
n écrivait ceci le l*' février 1643, après cinq années
1. Lettres chrétiennes et spirituelles de messire Jean du Verger,,,, (1744) pages 501 et suiv. La date est à rectifier, et elle a paru telle à l'éditeur des Mémoires de Laaceiot, tome II, page 126.
presque accomplies de captivité, encore moins maté que le premier jour.
S*étonnera-t-on maintenant de la réponse du Cardinal de Hichelieu à M. le Prince, qui s'intéressait près de lui pour procurer la liberté de M. de Saint-Cyran : < Savez-Tous bien, lui dit le Cardinal, de quel homme vous me parlez? t^ est plus dangereux que six armées^, »
M. Arnauld n'était pas encore prêtre et docteur lorsque, le 28 février 1641, il perdit sa sainte mère que sa réforme intérieure avait comblée d'une consolation suprême. La nuit qu'on lui donna l'Extrême-Onction (4 février), il vint, de la Sorbonne où il demeurait, coucher à Port-Royal où elle étidt religieuse depuis douze ans sous le nom de sœur Catherine de Sainte- Félicité. « Il pria M. Singlin de lui permettre de servir de clerc en surplis pour assister à la cérémonie ; mais M. Singlin (c'est Lancelotqui parle) ne le jugea pas à
1. On a parlé aussi du peu de bonne volonté du Cardinal pour Antoine Arnauld , et de Pespèce de pressentiment qui lui fit repousser ce jeune docteur. Les biographes ont tous insisté sur ce qu'Amauld, qui jouissait de Tbospitalité de Sorbonne {hospes Sorhonicus)j n^auraitpu, malgré Téclat de ses thèses, devenir a^^oct^ de la maison {soeius Sorbonicw) du vivant de Richelieir. £t en effet y Arnauld, reçu docteur en décembre 1641, ne put être admis comme membre de laSociétéde Sorbonne qu'à la Toussaintdel643. Lorsqu'il voulut Têtre en même temps que docteur, en 1641 , on souleva un article du Règlement contre lui : il avait fait son Cours de philosophie pendant et non avant la Licence, comme l'exigeaient les Statuts. La plupart des docteurs de cette maison étaient d'avis qu'on passât outre en sa faveur; deux voix résistèrent. On en référa au Cardinal mourant, au retour d'un de ses derniers voyages, n connaissait déjà Arnauld, et, la dernière fois qu'il avait lait visite en Sorbonne, il avait eu, dit-on, la curiosité de l'aller surprendre dans son cabinet pour le féliciter sur ses études. Mais ici il se prononça, d'un air de regret, pour l'observation stricte du Règlement. C'était peut-être un prétexte bien trouvé contre le disciple encore caché de Saint- Cyran; c'était peut-être simplement pédantisme; car il y avait aussi dans le Cardinal-ministre le PrO' tiseurde Sorbonne.
propos, croyant que, puisque c'étoit assez d'un derc, il auroit été contre l'ordre d'en fsdre entrer deux et que ce serait trop donner à la nature. Ainsi il n'y eut que M. de Saci qui entra pour assister M. Singlin. Mais M. Amauld le pria au moins de savoir de Madame sa mère ce qu'elle lui vouloit dire pour dernière parole, afin qu'il le considérât toute sa vie comme un dernier testament et comme exprimant Tordre de Dieu sur lui. » M. Singlin revint en apportant cette réponse : < Je vous « prie de dire à mon dernier fils que, Dieu l'ayant enc gagé dans la défense de la Vérité, je l'exhorte et le « conjure de sa part de ne s'en relâcher jamais, et de la « soutenir sans aucune crainte, quand il iroit de laperte « de mille vies ; et que je prie Dieu qu'il le maintienne « dans l'humilité, afin qu'il ne s'élève point par la conc noissance de la Vérité, qui ne lui appartient pas, mais « à Dieu seul. « Et quinze jours après, comme elle s'affaiblissait de plus en plus, M. Singlin lui demandant si elle n'avait rien à dire à son fils le futur docteur, elle répondit qu'elle n'avait rien autre chose à lui recommander que ce qu'elle avait dit déjà, à savoir quHl ne se relâchât jamais dans la défense de la Vérité. Ainsi, toute cette guerre infatigable que M. Amauld vâ poursuivre Jusqu'à l'âge de plus de quatre-vingts ans, cette guerre d'Aimibal et de Mithridate chrétien qu'il entretiendra et ranimera à travers tous les exils.
Errant, pauvre, banni, proscrit, persécuté*,
on la voit bénie au point de départ, et dans ses premières armes, par une mère mourante, par M. de Saint-Gyran captif.
Sa mère lui dit presque conmie celles de Sparte, en