Voir à VÀppendicc un résumé et un abrégé de la doctrine
cette formalité extërienre, l'effet de révolte que produisit le livre parmi la plupart des théologiens blessés, chez les Dominicains, les Jésuites, et à Rome. On ne comprend pas moins l'embarras qu'il dut causer à beaucoup de Chrétiens moins piqués au jeu, plus indifférents personnellement à la querelle même, mais qui le virent tomber et éclater comme une bombe de discorde. Ils 1% considéraient comme tout S fait compromettarUy en présence du monde déjà si éveillé, si façonné aux objections et si près de trouver le Christianisme impraticable. Il nous faut incontinent entendre là-dessus en peu de mots qpelques grandes voix, Bossuet, Bourdaloue ; même des hommes qui passent volontiers pour voisins des Jansénistes et qui ne sont que Gallicans, tel que l'abbé Fleury . Sans nous astreindre pour le moment à Tbistorique suivi des querelles, quatre ou cinq traits choisis feront lumière et achèveront, en la repoussant, de concentrer la doctrine.
La Bulle d'Urbain VIII, promulguée en 1643, n'avait pourvu qu'à renouveler et à confirmer, contre VAugustin/usy les Constitutions de Pie V et de Grégoire XIII, sans rien spécifier. La première dénonciation indicative, le premier extrait qui se fit des Propositions dites de Janséiiius, partit du sein de la Faculté de Théologie de Paris et vint du docteur Nicolas Cornet, alors syndic de cette Faculté. Ce fut dans l'assemblée du I ••'juillet 1649 que le coup s'essaya. Le sieur Cornet, comme rappellent dédaigneusement les Jansénistes^, dénonça d'abord sept E^opositions. Le docteur de Sainte-Beuve, pour neutra-
1. Il était d'Amiens, où sa famille a laissé de la descendance, M. Cornet-d'Incourt , par exemple. Ce dernier, fidèle aux traditions et à la race, soutenait les Jésuites à la Chambre sous la Restauration; il se prit un jour notamment à les défendre contre son collègue d'alors, M. Du Vergier de Hauranne; toute la Chambre partit d*un éclat de rire, et l'écho répéta l'oracle ; Pugnent ipsique nepotes.
liser un peu l'effet, demanda et obtint qu'on substitn&t à Tune des sept Propositions une autre tirée des Molinistes. Ce docteur de Sainte-Beuve dont le nom reviendra souvent, grande autorité ecclésiastique d'alors, inclinait fort aux Jansénistes et adhérait à saint Augustin, en se réservant toutefois une certaine ligne moyenne de conduite et une sorte de tiers-parti, ï)es commissaires furent nommés pour examiner les sept Propositions, ainsi modifiées. Après bien des lenteurs, bien des conciliabules et des factums contradictoires, un Arrêt du Parlement mit le holà, et il ne sortit aucune condamnation publique jusqu'en juin 1653, où le pape Innocent X publia sa Bulle décisive qui frappait les cinq Propositions^. Or, Bossuet^ encore simple abbé, ayant à prononcer en 1663 l'Oraison funèbre de Messire Nicolas Cornet, à qui il avait de grandes obligations comme à Tun de ses maîtres, et qui l'avait voulu faire son successeur en la Maison de Navarre, s'exprimait ainsi et illuminait, rien qu'en y passant, toutes ces sèches matières :
c Deux maladies dangereuses, disait-il, ont affligé en nosjours le Corps de TÉglise : il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance, une pitié meurtrière qui leur a fait porter des coussinssous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions '.•••
1. Au tome XIX des Œuvres d'Amauld (Lausanne, 1778, in-V), on trouve une préface historique et un factum qui épuisent l'afiaire au point de vue janséniste : Considérations sur VErUreprise de Maître Nicolas Cornet. Celui-ci y est donné pour un organe rusé de cabale et de zizanie; on Py accuse de s'être préparé une majo^ rite en introduisant dans rassemblée une foyruée de religieux mendiants, plus de moines qu'il n'était permis par les règlements ; méthode qui se renouvela depuis, surtout dans la censure contre Arnauld.
2. Ne semble- t-il pas, dès l'entrée, entendre l'accent de l'homme, ressaisir son geste et toute l'allure ? Le neveu de Cornet ayant fait imprimer en Hollande, vers 1698, cette Oraison funèbre qui n'avait pas été publiée jusque-là, Bossuet parut la désavouer, et ne souf-
Quelques autres, non mmns extrêmes, ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très-injustes : ils ne peuvent supporter aucune foiblesse..., (ils) détruisent par un autre excès l'esprit de la piété, trouvent partout des crimes nouveaux, et accablent la foiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu nous impose. Qui ne voit que cette rigueur enfle la présomption, nourrit le. dédain, entretient un chagrin superbe et un esprit de fastueuse eingularitéy fait paroltre la vertu trop pesante, rJËvangHe eicessif, le Christianisme impossible?»
Petitot, qui cite ce passage, remarque (et je suis de son avis en cela) que sous ces traits si définis, au fond de la pensée de Bossnet, on sent passer M. de Saint- Cyran.
Et Bossuet nous montre le sage Nicolas Cornet qui ne se laisse pas surprendre à cette rigueur affectée, et dont la prudence hardie se signale dans ces malheureuses dissensions sur le libre arbitre et la Orâce :
c Comme presque le plus grand effort de cette nouvelle tempête tomba dans le temps qu'il étoit Syndic de la Faculté de Théologie ; voyant les vents s'élever, les nues s'épaissir, les flots s'enfler de plus en plus ; sage, tranquille et posé qu'il étoit', il se mit à considérer attentivement quelle étoit cette nouvelle doctrine, et quelles étoient les personnes qui la soutenoient. Il vit donc {tout ce qui suil^ M, Cornet à part, est ta balance même) que saint Augustin, qu'il tenoii le plus
firit pas qu'elle fût réunie A ses autres Oraisons funèbres qu'oin réimprimait dans le môme temps. Il ne Youlait peint sans doute choquer les hommes de Port-Royal avec qui il s^était lié d'estime depuis 1669 et parmi lesquels il comptait beaucoup d'amie ; il l« voulait point, dans sa hatrte délicatesse^ râ^fier comme une o^ fense aux mdnes réconqiliés du grand Ârnayild. Mais rOraison, dans ce que nous avons à en citer^ est évidemment toute de lui.
1. Tout cela est admirable à dire, à entendre, mais j'y vois la phrase plus que le vrai et ne puis croire tout à fait au grand Nicolas Cornet comme au Neptune de cette tempête. — Bossuet a la parole grande, et pour qu'eUe ne soit pas disproportionnée/ il a besoin que les sujets soient grands.
éclairé et le plus profond de tous les docteurs, avoit exposé à PÉglise une doctrine toute sainte et apostolique touchant la Grâce chrétienne; mais que, ou par la foiblesse naturelle de l'esprit humain, ou à cause de la profondeur ou de la délicatesse des questions, ou plutôt par la condition nécessaire et inséparable de notre foi, durant cette nuit d'énigmes et d'obscurités, cette doctrine céleste s'est trouvée enveloppée parmi des difficultés impénétrables; si bien qu'il y avoit à craindre qu'on ne fût jeté insensiblement dans des conséquences ruineuses à la liberté de l'homme. Ensuite il considéra avec combien de raison toute l'École et toute l'Église s'étoient appliquées à défendre les conséquences; et il vit que (d'un autre côté) la Faculté des nouveaux docteurs en étoit si prévenue qu'au lieu de les rejeter, ils en avoient fait une doctrine propre ; si bien que la plupart de ces conséquences, que tous les théologiens avoient toujours regardées comme des inconvénients fâcheux, au-devant desquels il falloit aller pour bien entendre la doctrine de saint Augustin et de l'Église, ceux-ci les regardoient au contraire comme des fruits nécessaires qu'il en falloit recueillir; et que ce qui avoit paru à tous les autres comme des ècueils contre lesquels il fallait craindre d'échouer le vaisseau^ ceux-ci ne craignoient point de nous le montrer comme le port salutaire auquel devoit aboutir la navigation, »
Faire de l'écueil le port, c'est bien là en effet la prétention et Toriginalité un peu téméraire de la doctrine janséniste. Et quant aux personnes, à leur naturel et à leur génie, Bossuet, empruntant à Grégoire de Naziance une parole sur ceux qui causent des mouvements et des tumultes dans TËglise, rappelle que ce ne sont pas d'ordinaire des âmes communes et faibles ; il les qiiaiitie grarhds esprits^ mais ardents etchaudSj excessifs, insatiables et plus emportés qu'il ne faut aux choses de la religion :
€ Notre sage et avisé Syndic, continue-t-il, jugea que ceux desquels nous parlons étoient à peu près de ce caractère ; grands hommes, éloquents, hardis, décisiis, esprits forts et
lumineux (tout ceci 8*applique sensiblement à Amauld), mais plus capables de pousser les choses à l'extrémité que de tenir le raisonnement sur le penchant, et plus propres à commettre ensemble les vérités chrétiennes qu'à les réduire à leur unité naturelle '.... Cependant les esprits s'émeuvent et les choses se mêlent de plus en plus. Ce parti, zélé et puissant, charmoit du moins agréablement, s'il n'emportoit tout à fait la fleur de rÉcole et de la jeunesse, i
Gomme cela encore est bien dît et embellit en courant, embaume presque d'une fleur sobre et rapide ces sombres bancs sorboniques ! Poursuivant le fond, Bossuet préconise l'extrait donné des cinq Propositions, et nous le présente en termes pondérés comme une vraie quintessence :
«... Aucun n'étoît mieux instruit {que le docteur Cornet toujours) du point décisif de la question. Il connoissoit trèsparfaitement et les confins et les bornes de toutes les opinions de rÉcole , jusqu'où elles couroient et où elles commençoient à se séparer.... C'est de cette expérience, de cette connoissance exquise^ et du concert des meilleurs cerveaux de Sorbonne, que nous est né Vextrait de ces cinq Propositions*^ qui sont comme les justes limites par lesquelles la vérité est séparée de l'erreur; et qui, étant, pour ainsi parler, le caractère propre et singulier des nouvelles opinions, ont donné le moyen à tous les autres de courir unanimement contre leurs nouveautés inouïes.... »
Bossuet, sauf les mesures de langage, pensa toujours dç même sur les cinq Propositions. Plus tard, dans sa Lettre au maréchal de Bellefonds, il déclare qu'elles se
1. On comprend pourquoi je cite au long Bossuet : il est de telles expressions qui résument si pleinement, qu'elles ne sauraient se suppléer; dites une fois, il faut en passer par elles.
2. Et tout au contraire : « Nous voici arrivés enfin à Venfantement monstrueux de l'esprit de M. Cornet..., » écrivait le docteur Hermant en commençant le chap. I, liv. V, de son Histoire (manuscrite) du Jansénisme. Chaque chose ici-bas a deux noms : le troisième, qui est le vrai, s'il existe que'que part, n'est qu'en Dieu. Le chercher et parfois le deviner est le plaisir du sage.
trouvent bien véritablement dans Jansénins, en ce sens qu'elles sont Fàme du livre. Dans cette Oraison funèbre où il appelle si souvent Cornet grand homme^ et où il cède en ce qui est du -personnage à tout Tentrain du genre, on saisit bien à nu sa pensée sur les choses, avant les engagements de relations et les prudences commandées. D'une part, Bossuet, aussi bien que Bourdaloue et les autres vrais Chrétiens de la seconde moitié du siècle, profitait de cette réforme dans la pénitence qui valut tant d'iig'ures et de persécutions au grand Amauld, et qui, tout en triomphant jusqu'à un certain point, laissait au premier qui l'avait prêchée le vernis d'un novateur. En morale chrétienne , Bossuet adhérait donc volontiers à un côté du Jansénisme ; mais, d'autre part, sur la dogmatique, il s'en séparait profondément. Il jugeait tout à fait inopportune et malencontreuse, âans l'œuvre difficile de ramener le monde et 4a Cour au Christianisme, cette intervention tranchante d*une doctrine tout armée du premier glaive de l'Archange. Génie sensé, clairvoyant, mais pratique avant tout, il se préoccupait des difficultés présentes ; avec XLnfi haute prudence pour le temps, il avait peut-être une moins perçante prévoyance (je l'ai dit) et moins soucieuse de l'avenir. Je ne parle pas d'AmauId t^èsr inférieur de portée en ceci ; mais Jansénius, Saint-Cyran et Pascal, dans leurs éclairs parfois visionnaires, devançaient et rapprochaient les horizons* Du haut de leur tour d^Hippone, comme je l'appelle, ils plongeaient déjà au loin et par-delà le dix-septième siècle ; ils voyaient arriver confusément et grossir la grande invasion, si l'on «'y prenait garde, et ils poussaient comme des cris de terreur et de formidable défense, des cris, il est vrai, qui, en proclamant trop fortement l'ennemi, avaient pour danger de l'exciter et de le hâter peut-être. Jansénius surtout (puisqu'il s'agit de lui en ce mo-
ment), du haut de cette tour qu'il avait gravie jusqu'au dernier degré, voyait venir cette nouvelle et plus menaçante invasion de l'orgueil humain, ce qu^avec Saint- Gyran il appelait V Antt-Christy et il s'écriait : « Romrpez tous les ponts avec l'orgueil, avec la volonté humaine et propre ; rompez tous les ponts, même les moindres ; qu'il n'y ait rien, pas une simple planche de passage entre l'ennemi et vous ; que ceux qui veulent venir à la sainte Cité de Grâce se jettent dans Tabîme du fossé, dans l'abîme de la Providence ; le pont de Diçu se formera sous leurs pas et ira de lui-même les chercher. Mais ne leur laissez pas croire qu'ils peuvent commencer d'euxmêmes ce pont, qu'ils peuvent en jeter par leur effort le premier câble ou la première planche ; car ce commencement fera j^Zon^/ie en effet à tout le reste, et tout l'orgueil humain à la suite y défilera. » Voilà CQ que criait Jansénius, si on le condense en quelques mots. Bossuet trouvait que c'était là une crainte exagérée, que c'éttft, plus que de raison, être des Chrétiens de mal^ heur, des alarmistes du salut, et qu'en vociférant de lia sorte, on ne réussissait qu'à effaroucher davantage ceux qui n'avaient déjà que trop d'aversion par nature.
Je ne sais si je rends avec l'impartialité que je voudrais et si j'efface, comme il me sied, tout jugement absolu et toute préférence ; car je ne tiens qu'à bien marquer les situations et les vues diverses^ .
Bourdaloue aussi, l'un de cevix qui, dans la pratique, usèrent le plus des maximes de la pénitence restaurée par
1. Bossuet eut bien d*autres relations avec Port-Royal; on y reviendra à fond et avec suite. M. de Bausset {Histoire de Bossuet^ liv, II, xviii) adonné un bon chapitre là-dessus. Le comte de Maistre a parlé aussi de Bossuet par rapport aU Jansénisme {De V Église gaXlieane, p. 266) ; les reproches qu'il lui adresse sont en sen>^ contraire de nos remarques et rentrent pourtant dans la même idée de son caractère : Bossuet est un homme de jtiste milieu.
Port- Royal et professëe d'abord dans le livre de la Fréquente Communion^ Boardaloue qui, en prêchant, satisfaisait si bien les amis des solitaires et les lecteurs de Nicole, se crut obligé en plus d'un endroit, de noter le Jansénisme et de s'élever contre le dogme restrictif delà Prédestination, contre le Christ aux bras étroits. Ainsi, dans cette i^o^/iar^atton éloquente sur le Crucifiement :
c Ce n'est pas sans mystère qu'un Dieu mourant ou qu'un Dieu mort y parolt les bras étendus et le côté percé d'une lance. Il veut, en nous tendant les bras, nous embrasser tous; et dans la plaie de son sacré côté, il veut, comme dans un asyle certain, nous recueillir tous : je dis tous, et c'est ce que je ne puis tiop vous redire afin que çul ne l'ignore; car malheur à moi si par une erreur insoutenable, et contre tous les témoignages des Saintes Écritures, j'entreprenois de prescrire des bornes aux mérites et à la miséricorde de mon Sauveur!... »
Fleury lui-même que nous voyons si voisin de Tillemont, Fleury si scrupuleux, si en garde contre les envahissements de Rome, mais porté sans doute par sa modération même-à ne pas dépasser la situation posée et à ne pas franchir Thorizon, a pu dire, dans un Portrait qu'il trace du duc de Bourgogne, à quel point on avait prémuni ce jeune prince contre des disputes et une doctrine qu'il qualifie de pernicieuses. Ailleurs, dans un Éloge de M. de Gaumont, conseiller au Parlement, il reproduit sur ce point les aversions on ne saurait plus amères de ce magistrat : « Le Jansénisme est l'hérésie la plus subtile que le Diable ait jamais tissue.... » Et notez qu'il les rend sans les infirmer en rien. Enfin, dans une lettre à M. Pelletier, chanoine de Reims, il a écrit formellement :
c Permettez-moi de vous communiquer une réflexion dont je suis frappé depuis quelque temps. Toute la morale se rapporte à la pratique : on ne devroit donc y traiter que les questions qui tendent ît nous appvi««^dre ce que nous devons
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faire ou ne pas faire. Or quelle conclusion pratique tirerat-on de ces .propositions : « Que toute grâce est efficace et a toujours infailliblement son effet, et que toutes les actions des Infidèles et des autres pécheurs sont des péchés? » En conclura-t-on qu^il faut attendre que la Grâce nous fasse agir, sans faire de notre part aucun effort, même pour la demander, et qu'il faut désespérer de la conversion des pécheurs? Aucun Janséniste n'osera Pavouer. Qu'est-ce donc que ces questions, sinon des spéculations vaines, comme tant d'autres dont les écoles sont occupées depuis cinq cents ans? et non-seulement vaines, mais pernicieuses par leurs effetSi disputes, contestations, injures, calomnies, haines mortelles'?!
1. Nouveaux Opuscules de l'abbé Fleury (Paris, 1807, in-12).-« Fleury, dans sa restriction, va un peu loin ; la morale n'est pat tellement séparable de Tidée , et celle-ci ne reste pas toute spéculative : â la seconde génération une idée setni-pélagienne engendre une morale philosophique. Mais, en même temps, il a raison selon le sens commun et dans les termes dalentour. Chez Fleury, les contradictions sont, pour ainsi dire, yt(a;^a-posées ; pour peu qu'on les remue, elles s'entre-choquent ; mais il ne les remuait pas. Fleury me représente tout à fait l'inconséquence prudente des Gallicans, dans sa vue nette, fine, douce, mais peu longue et faihle à un certain point. Dès l'origine jusqu'à la fin, le Jansénisme fut ainsi côtoyé par le Gallicanisme^ le traversant quelquefois, mais sans s'y confondre. Dès le temps du Petrus ÀureliuSy François Hal- Her soutenait la même cause, celle des évêques, la défense de la Faculté de Théologie de Paris contre les Jésuites et contre toute prétention monastique ultramontaine. Et pourtant François Hallier, syndic de la Faculté après Nicolas Cornet, conspira autant ^e lui à la condamnation des cinq Propositions, qu'il alla même poursuivre à Rome au nom d'une portion des évêques. Il en revint avec toutes sortes de promesses et mourut évêque de Cavaillon. Fleury, vers la fin du siècle, pluh désintéressé, très-vif pour les libertés gallicanes, et dont le Discours sur ces libertés fut mis à l'index à Rome, Fleury, on le voit^ n'était pas plus janséniste que Hallier. Toute la théorie gallicane porte sur deux maximes, selon MM. Du Puy frères {Traité dei> Libertés de VÉglise gallicane) : la première est « que les Papes ne peuvent rien commander ni ordonner, soit en général ou en particulier, de- ce qui concerne les choses temporelles es pays et terres de Tobéissance et souveraineté du Roi très-chrétien, et, s'ils y commandent ou statuent quelque chose, les sujets du Roi, encore qu'ils fussent clercs, ne sont tenus leur obéir pour ce regard. » La seconde maxime est « qu'en-
Fleury^il est juste de le remarquer, écrivait ces choses en 17 17 y c'est-à-dire quand déjà presque toutes les mauvaises conséquences du Jansénisme étaient sorties et que les bonnes étaient épuisées.
Je pourrais multiplier les citations et montrer, dès la fin du dix-septième siècle ou même auparavant, la révolution, la réforme augustinienne, tentée par Jansénius et Saint- Gyran, comme à jamais perdue en principe, et un préjugé universel élevé contre elle de la part des plus illustres défenseurs de l'Église, de la part de ceux même qui avaient pris de cette réforme la morale sévère et bien des prescriptions pratiques. Irai-je jusqu'à dire que la théologie riante était alors devenue, par une sorte de réaction, formellement ou insensiblement Semi-Pélagienne ? Je trouve, dans un Éloge de Taîmableet ingénieux Fléchier par Tabbé Du Jarry, im mot qui me paraît le naïf du genre, et qui a pu être écrit d'un prélat par un prêtre sans choquer personne. Il s'agit des qualités toutes tempérées et de la nature bénigne de Fléchier : « H reçutdu Giel, avec un esprit incomparable, dit le panégyriste, ce naturel heureux que le sage met au rang des plus grands biens, et qui tient peu dki funeste lUritage de notre premier père^. » Qu'aurait dit, je vous le demande, saint Augustin en lisant cet éloge d'im évêque ? comme si le
core que le Pape soit reconnu pour le supérieur dans les choses spirituelles, néanmoins en France la ](^uissance absolue et infinie n'a poi!ift de lieu, mais est retenue et bornée par les Canons et règles des> anciens Conciles de TËglise reçus en ce ibyaume. » Le Jansénisme est tout autre chose. Les docteurs de Launoi, de Sainte- Beuve (surtout ce demiei), voilà, au dix-septième Siècle, les vrais eanonistes et sorbcnisteë qui, tout en étant plutôt favorables aux Jansénistes qu'à leurs adversaires, se tinrent encore danslà pleine voie gallicane. Les Jansénistes les tirent de leur côté, mais Pexem* pie de Hallier et de Fléury avertit de ne pas se laisset prendre au voisinage et de ne pas les confondre.
1. Nemo de suo habet nisi mendaeium et peccatum, personne n'a de soi-môme que mensonge et péché, a dit le deuxième Concile d'Orange.
plus OU moins de tempérament dans le naturel et dans leé passions faisait quelque chose, quand le principe même n'est pas régénéré ? comme si Fontenelle, par exemple, dans sa- froide finesse et sa tiède indifférence, était plus près d'être Chrétien que les natures impétueuses et bouillantes d'un M. Le Maître ou d'uuR.mcé ! Quand on en est venu à écrire ce mot de l'abbé Du Jarry, on a oublié le dogme fondamental du Christianisme. £h bienl cela ne choquait pas, tandis que saint Augustin, rendu dans sa substance pure, aurait choquée
Le train du temps, les doctrines excessives imputées à Jansénius et la pente où l'on glissait en les fuyant, menaient là; en repoussant la secte, on se jetait dans le siècle , et on y dérivait. On arriva ainsi en 89 avec un dergé en partie dissous, en partie réfractaire. Jansénius, au dix-huitième siècle, était remplacé par Quesnel, et même parmi les combattants on ne le lisait guère plus. Mais le préjugé contre lui régnait et dominait les secondes disputes. Et si on l'avait lu, l'aurait-on mieux jugé? serait-on revenu sur son compte? J'en doute. Car, dj'aî tâché de dégager ici ce que j'ai presque appelé (Dieu me le pardonne!) ses beautés, je n'ai certainement pas assez dit Coinbien, forme et fond, et le siècle de Louis XIV ayant passé dessus, il était nécessairement deyenu illisible, combien il s'était assombri, et à quel point il eût dû, en somme, pariaitre à tous prolixe, d'un latin ardu, insatiable et lourd de preuves, les offrant souvent blessantes, encore plus massives, en tout le contraire de Pascal et de ce goût dominant comme créé par Pascal contre le Jansénisme même.
Et à ce propos, pour clore la m^ière en la variant, pour montrer aussi, dé la part des nôtres, un dernier choc à l'idée courante, je n'ai plus qu'un trait à fournir;