‹ Port-RoyalChapitre 36 sur 94 · II- n · texte numérisé non relu

II- n

la religion romaine^. Or maintenant, si nous ouvrons un autenr aussi pan janséniste que possible et très-distingué littérateur en son temps, le Père Bouhours qui, avec Pellisson, Fléchier et Bussy-Rabutin, rendit des services à notre prose dans Tintervalie de Pascal à La Bruyère, si nous feuilletons sa Manière de bien penser dans les Ouvrages de l'Esprit, qui a eu de la vogue, nous y lisons précisément la critique de cette théorie. L'auteur suppose qu'Eudoxe, l'un des deux interlocuteurs qu'il met en scène, a fait un recueil de quelques fausses pensées.

€ Dès qu'ils furent dans le cabinet, Ëudoxe prit un cahier et y lut ce qui suit: c Toutes les manières d'éferire ne nous € plaisent qu'à cause de la corruption secrète de notre cœur: c si nous aimons dans une pièce bien écrite le genre sublime, f Pair noble et libre de certains auteurs, c'est que nous c avons de la vanité, et que nous aimons la grandeur et « rindépendance. » — Vous avez donc remarqué cela, dit Philanthe, conmie une fausse pensée? — Oui, repartit Ëudoxe ; car qu*y a-t-il de plus faux que d*attribuer à la corruption du cœur ce qui est l'effet d'un discernement exquis, et la marque de notre bon goût? Les ouvrages bien écrits plaisent aux personnes raisonnables, parce que dans les règles les belles choses doivent plaire, et que tout ce qui est parfait en son genre contente l'esprit ordinairement. La vanité n'a pas plus de part au plaisir que donne la lecture de Virgile et de Gicéron, qu'elle en a au plaisir qu'on prend à voir d'excellents tableaax, ou à entendre une excellente

l.'Le pape Urbain VIII, alors régnant, et qui le premier censura Jansénius, aimait les arts, cultivait la poésie latine ; oa a ses vers; il avait fait pour la Daphné du cavalier Bemin cette jolie épigramme, d'ailleurs très-morale :

Quisquis amans sequitur fugitive gaudia forms Fronde manus implet, baccas seo carpit amarat.

Ce qui revient à peu près à dire :

Tout aman t qui poursuit la beauté passagère,

Il n*atteint que feuillage, ou mord la grappe amëre.

musique. L'homme du monde le plus humble est touché de ces beautés comme un autre, pourvu qu'il ait de Pintelligence et du goût. Quand je lis l'Écriture Sainte qui, avec sa simplicité, a tant de sublime, pensez-vous que ce soit Tamour de mon élévation, ou la corruption de mon cœur, qui me fasse goûter ce que je lis? N'est-ce pas plutôt le caractère simple et majestueux de la parole divine qui fait impression sur moi? Et n'en peut-on pas dire autant du langage des grands maîtres en poésie et en éloquence? Quelle vision de s'imaginer que nous n'aifnons en eux la noblesse et la facilité de leur style que par un esprit de hauteur et 4'indépendance ! — Je suis là-dessus de votre avis, dit Philanthe, et je ne sais pourquoi on va chercher de fausses raisons, lorsque les vraies se présentent d'elles-mêmes *. »

Cela s'appelle une page de bon sens, d'un bon sens net et vif, un peu menu et superficiel toutefois. Non que Je prétende que le Père Bouhours ait tort en conclusion,

\. La Manière de bien penser dans les Quwretges de l' Esprit ^ premier dialogue. — L'auteur critiqué que Bouhours ne nomme pas, mais qu'il désigne comme le copiste de Pascalj n'est autre que Malebranche (voir Recherche de la Vérité y liv. II, partie III, chapitre 6) ; ce pourrait être aussi bien Nicole , Le Toumeux, ou tout autre Janséniste : sur ce point la doctrine se trouve la même. C'est dans la Manière de bien penser encore, au dialogue quatrième, que Bouhours s'é^aye si lestement au sujet de Saint-Cyran, et qu'il lui emprunte un exemple de galimatias tout pur, en citant un fragment défiguré d'une ancienne lettre qui ne laisse pas d'être fort singulière : « lA merveille est, continua Eudoxe, que celui qui écrivoit de la sorte passoit pour un oracle et pou^r un prophète parmi quelques gens. — Je crois, répondit Philanthe, qu'un esprit de ce caractère n'avoit'rien d'oracle ni de prophète que robsourité.... — Après tout, repartit Eudoxe, on ne doit pas s'étonner qu'un homme qui faisoit le procès à Aristote et à saint Thomas, fût un peu brouillé avec le bon sens. Il en déclare lui-même la vraie <a.use dans une autre lettre où il dit franchement : J'ai le cœur meilleur que le cerveau.,.. » Et voilà comment un homme d'esprit, de goût, un honnête homme, le Père Bouhours, «sait juger cet autre personnage que nous révérons; la robe de Jésuite et son tour d'esprit agréable ne lui laissaient pas un doute. Et c'est l'ensemble de tous ces jugements humains entre-choqués qui compose une gloire !

et que le plaisir qu'on prend aux belles choses soit une preuve de corruption. Pourtant la théorie qu'il raille si à Taise, et dans un exemple commode, a de la profondeur; c'est celle d'Augustin, de bien des grands Chrétiens. Il y faudrait opposer des raisons puisées dans le Christianisme même, quand on est Chrétien, ou du moins dans la nature humaine, si Ton tranche du philosophe. Mais point ; c'est déjà ici, chez l'auteur jésuite, la manière de Voltaire, la raillerie badine et qui court, un faux air du même goût libre et dégagé. Quelques Jésuites, gens du monde, et le Père Bouhours en particulier, bien qu'il fût un peu trop bel-esprît et trop amoureux de devises, avaient assez, dès le dix-septième siècle, cette fleur agréable et prompte, cette pointe fine et légère que Voltaire, élève du Père Porée, posséda si bien et marqua de son nom : inscripti nomina regum.

Fénelon, en cela comme en bien des points, opposé au goût plus inexorable de Bossuet dont la Poétique diffère moins de celle de Saiot-Cyran, Fénelon, dans son admirable Lettre à l'Académie française, a trouvé moyen, sans approfondir aucune de ces questions, et en ne suivant aussi que le goût courant de sa plume heureuse et de son souvenir ému, de tracer une sorte de Poétique charmante, toute remplie et comme pétrie du miel des Anciens, et d'y citer même Catulle pour sa simplicité passionnée. De tels ménagements ne sont qu'à lui. Mais nous voilà, ce semble, bien loin de Jansénius, et en effet| pour cette fois^ nous en avons très-réellement fini.

Du livre de la Fréquente Communion. ~ Son origine. — Effet produit. — Arnauld réformateur en style théologique. — Incomplet comme écrivain ; excès logique. -^ Pourquoi on ne le lit plus. — De la doctrine de la Fréquente Communion. — Parallèle de saint Charles Borromée et de saint François de Sales. -^ Sermons du Père Nouet. — Amende' honorable. — Le Père Petau ; Raconis; M. le Prince. — Ordre de départ d* Arnauld pour Rome. — Sa retraite. — M. Bourgeois, député près le Saint- Office. — Absolution de la Fréquente Communion. — Triomphe des doctrines; Bourdaloue sur le petit nombre des Élus.

Ayant de revenir pourtant au fil de notre récit, de reprendre l'histoire même de Port-Royal, tant du monastère que des solitaires, et le détail des derniers mois que vécut M. de Saint-Cyran, j'ai encore à considérer un ouvrage qui suivit de près et appuya celui de Jansénius, qui en fut comme le manifeste pratique et d'application en France, — le livre de la Fréquente Communion que M. de Saint-Cyran prisonnier suscita de la plume d' Arnauld, et qui, paraissant peu après sa délivrance (en août 1643), lui fut comme une consolation puissante dans ses derniers moments.

Ce livre, en effet, détermina comme ime révolution

dans la manière d'entendre et de pratiquer la piété, dans la manière aussi d'écrire la théologie. Sans ^e rien de bien nouveau pour les hommes mêmes de Port- Royal, lesquels d'ailleurs, à cette époque, étaient encore trèspeu nombreux, sans embrasser non plus toute l'étendue et la profondeur vive des principes de Jansénius et de Saint-Gyran, il proclama et divulgua en un instant au dehors cette doctrine restaurée de la pénitence, et le fit dans un style clair, ferme j méthodique, nourri et comme tissu de citations décisives des Pères et de l'Écriture ; il en informa le public, les gens du monde, les étonna,^ les fit réfléchir, les édifia. Ge fut, à vrai dire, le premier manifeste de ce Port-Royal de Saint-Gyran, qui jusquelà était demeuré assez dans l'ombre, dans ime sorte de mystère conforme au genre d'esprit du grand Directeur et à sa manière peu transparente tant d'agir que de parler. Sa prison sans doute et la retraite de M. Le Maître avaient fait grand éclat ; mais c'était un éclat ou un éclair dans le nuage, et le nuage s'était reformé. Âmauld vint rompre ces voiles, et nettement, à haute voix, expliquer à tous en quoi consistait cette doctrine nouvelle de piété et de pénitence, qui n'était autre que l'antique et unique esprit chrétien.

L'origine même du livre et l'occasion qui le fit naître recelaient les orages qu'il excita. La princesse de Gruemené, on l'a vu, se conduisait ou tâchait de se conduire d'après les conseils de M. de Saint-Gyran prisonnier. La marquise de Sablé la pressa d'aller au bal un jour qu'elle avait communié ; madame de Guemené s'en excusa sur la défense de son directeur. Le Père de Sesmaisons, jésuite, qui conduisait alors madame de Sablé, n'était pas si difficile. De là explication entre ces deux dames. Le Règlemefit de conduite que madame dfr (iruemené tenait de M. de Saint-Gyran ou de M. Singlin fut remis à madame de Sablé, ef par elle au Père de

Sesmaisons, Jeqnel, aidé des Pères Bauni et Rabardeau ses confrères, s'appliqua à le réfuter. Cet Écrit du Père de Sesmaisons, à son tour, revînt par madame de Guemené aux mains de M. Ârnauld qui en fut scandalisé. Il y avait, entre autres énormités de complaisance, que pliis on est dénué de Grdcey plus on doit hardiment s'approcher de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Le Père de Sesmaisons était, en un mot, de cette dévotion aisée^ dont Pascal a fait justice ; il était de ceux qui mettent des coussins sous les coudes des pécheurs^ pour parler avec Bossuet et avec TËcriture, et il eût donné envie dû dire comme dans la Ballade de La Fontaine :

C'est à bon droit que Ton condamne à Rome L'Évoque d'Ypre, auteur de vains débats; Ses sectateurs nous défendent en somme Tous les plaisirs que Ton goûte ici-bas. * En Paradis aU^t au petit pas, On y parvient, quoi qu'Arnauld nous en die. La volupté, sans cause, il a bannie.

Veut-on monter sur les célestes tours, Chemin pierreux est grande rêverie :

Escobar fait un chemin de velours.

Cfest contre ce chemin de velours si bien indiqué par le Père de Sesmaisons à ses nobles pénitentes, qu'Arnauld lança le livre de la Fréquente Communion, où il évita d'ailleurs, en mentionnant l'Écrit, de nommer et même de désigner le Jésuite réfuté : discrétion qui fut en pure perte et ne lui servit en rien auprès de la Compagnie*.

1. On avait pensé à entrer directement en matière, sans mentionner môme rÉcrit en question ; mais M. de Saint-Cyran avaitcraint, et non sans fondement, qu*on ne s'imaginât alors que M. Arnauld combattait en l'air. ~ Du côté des Jésuites, il fut reprocha à H. Arnauld d'avoir eu un tort grave de procédé, en divulguant, \ymtre toutes les lois de la société civile^ un Ëcrit qui n'était qu'une bttre particulière et confidentielle, et qu'une indiscrétion ouua

Depuis Vlntrodwtion à la Vie dévote de saint François de Sales, publiée au commencement du siècle, aucun livre de dévotion n'avait fait autant d'effet et n'eut plus de suites ; ce fut toutefois en un sens, on peut le dire, différent, le livre de François de Sales étant plutôt pour réconcilier les gens du monde par l'onction et l'amabilité de la religion, et celui d^Amauld pour leur en rappeler le sévère et le terrible. Mais l'un et l'autre vinrent à point et remplirent leur effet.

artifice seul avait pu foire passer en ses mains. On a discuté aussi sur le rôle et la part des deux dames dans cette indiscrétion. M. de La Rochefoucauld, qui n'y voyait que matière à plaisanterie, les appelait depuis ce temps-là l'une et l'autre « les fondatrices du Jansénisme, » de même qu'il baptisa plus tard madame de Longueville et mademoiselle de Vertus « les Mères de TÉglise. »Ce grand homme d'esprit qui ne lisait que le français faisait dater le Jansénisme du livre de la FréqtierUe Communion^ et les deux illustres consultantes •n avaient fourni l'occasion, quoi qu'on pût dire. Je laisse les chicaneries insignifiantes : le fait constant et#ien naturel, c'est que madame de Sablé et madame de Guemené s'étonnèrent un jour, dans quelque circonstance marquante, d'être en désaccord ouvert sur la règle de conduite à observer. — « Mon confesseur me le permet. — Mon directeur me le défend. » — Elles en référèrent alors de leur difl'érend à leurs directeurs eux-mêmes, et elles n'eurent rien de plus pressé que de se communiquer les réponses; celle du Père de Sesmaisons alla ainsi, par madame de Sablé et madame de Guemené, aux mains des Jansénistes. Arnauld y vit le prétexte d'un livre à faire, d'un livre à effet et à éclat; il n'y résista point, et il écrivit la Fréquente Communion. Je ne veux pas faire mes amis plus parfaits ni plus saints qu'ils ne sont.— Je veux même, puisque nous commençons à parler d'Âmauld théologien, présenter un Portrait de lui, peu à son avantage, en laid, mais ressemblant, tracé de main de maître par Bourdaloue dans un sermon sur la Sévérité chrétienne; les sermons de Bourdaloue étaient, on le sait, animés et comme égayés de portraits pour les auditeurs contemporains; j'y dislingue et j'en détache celui-ci, dans lequel la description, d'abord assez générale, se particularise peu à peu et finit par accuser, à ne pouvoir s'y méprendre , la figure d'Arnauld :

« On est sévère, mais en même temps on porte dans le fond de l'âme une aigreur que rien ne peut adoucir, on y conserve un poison mortel, des haines implacables, des inimitiés dont on ne revient jamais; on est sévère, mais en même temps on entretient

Après cela, le livre d'Amauldy à distance, reste bien moins aimable à lire, et moins de vive source que celui de l'évêque de Genève ; et d'abord il se présente comme autant dogmatique de forme que l'autre l'est peu.

Amauld a pour méthode ordinaire, quand il réfute, de mettre en tête du chapitre la proposition de l'auteur à réfuter ; au bas il écrit réponse, et il procède à cette réponse comme à une démonstration de géométrie. Tout est clair, solide, bien distribué; les autorités viennent

des partis contre ceux qu'on ne se croit pas favorables, on leur suscite des affaires, on les poursuit avec chaleur, on ne leur passa rien, et tout ce qui vient de leur partf on le rend odieux par les fausses interprétations; on est sévère, mais en même temps on ne manque pas une occasion de déchirer le prochain et de déclamer contre lui. La loi de Dieu nous défend d'attaquer môme la réputation d'un particulier ; mais, par un secret que TÉvangile ne nous a point appris, on prétend, sans se départir de l'étroite morale qu'on professe, avoir droit de s^élever contre des Corps entiers, de leur imputer des intentions^ des vueSj des sentiments qu'ils n*ont jamais eus; de les faire passer pour ce qu'ils ne sont point, et de ne vouloir jamais les connoitre pour ce qu'ils sont; de recueillir de toutes parts tout ce qu'il peut y avoir de mémoires scandaleux qui les déshonorent, et de les mettre sous les yeux du public avec des altérations, des explications, des exagérations qui changent tous les faits et les présentent sous d'affreuses images. (Cela rejaillissait à la fois sur Amauld et sur Pascal, mais ce qui suit s'applique au seul Amauld : ) On est sévère, mais en même temps on est délicat sur le point d'honneur jusqu'à l'excès; on cherche l'éclat et l'ostentation dans les plus saintes œuvres, et l'on y affecte une singularité qui distingue ; on est possédé d'une ambition qui vise à tout, et qui n'oublie rien pour y parvenir; on est bizarre dans ses volontés, chagrin dans ses humeurs, piquant dans ses paroles, impitoyable dans ses arrêts, impérieux dans ses ordres, emporté dans ses colères , fâcheux et importun dans toute sa conduite. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est qu'en cela* souvent on croit rendre service à Dieu et à son Église, comme si Von étoit expressément envoyé dans ces derniers siècles pour faire revivr,e les premiers, pour corriger des abus imaginaires qui se sont glissés dans la direction des consciences, et pour séparer l'ivraie du bon grain. » — Si, im jour, nous entendons Ârnauld s'exprimer à son tour sur le compte de Bourdaloue avec une vivacité injuste, nous ne nous en étonnerons pas.

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une à une, au long, à leur rang ; et la conclusion se tire après entière évidence. Les phrases, bien que longues et pleines de gue, et sentant encore un peu leur seizième siècle, sont pourtant soumises à une grammaire rigoureuse, et n'offrent jamais ni un membre réfractaire, ni une expression louche, ni une image hasardée. Yoilà le grand Arnauld dès son premier ouvrage, et tel qu'il demeurera jusqu'au bout ; seulement sa phrase, avec le temps, se coupera peut-être, se pressera un peu davantage. Au milieu du farrago scolastique, de la fadeur ou de la subtilité alambiquée qui corrompait la théologie d'alors, on conçoit les mérites si réels de cette manière nouvelle qui parut excellente à tous les bons esprits.

Par le livre de la Fréquente Communion, Arnauld donc, on est en droit de le dire, fit réforme en style et en méthode de théologie française, comme firent Mal» herbe et ensuite Boileau pour les vers. Corneille pour la tragédie, Descartes pour la métaphysique, Pascal pour le génie même et la perfection de la prose, madame de La Fayette pour les rpmans, Domat pour la jurisprudence. Quand Boileau admirait tant Arnauld, il lui devait cela en effet comme à un puissant devancier et auxiliaire dans Tassainissement du goût.

Bien des réserves ou du moins des observations sont à faire à côté et au sein de Téloge. L'appareil logique, chez lui, est et rest& toujours en avant; la forme géométrique s'applique perpétuellement aux questions morales J. Ce n'est pas Tordre et le mouvement intérieur qui le guide et qui engendre, pour ainsi parler, la

1. n poussait cette affectation de géométrie jusqu'au travers. Od a de lui une Dissertation selon la Méthode des Géomètres pour la justification de ceux qui emploient, en écrivant, dans de certaines rencontres, des termes que le monde estime durs; Dissertation qui a formé bien des géomètres dans le parti, remarque spirituellement le Père Sauvage. On y démontre par A plus B qu'on a le drQit, au besoin, de vous dire des injures.

composition de son discours. Son ordre polémique et logique, dans les pensées et dans le style, est opposé à Tordre naturel et insensible, autant qu'à celui de l'art véritable, et manque de vie. L'horreur de l'équivoque le jette dans les redites, l'enferme dans des compartiments sans cesse définis. On sent une volonté active qui meut une intelligence vigoureuse, mais rien d'autre ne transpire du dedans; il n'y a, pour parler avec les anciens rhéteurs, que les tendons, les cordes et les nerfs de la pensée, jamais la couleur, jamais le suc et le sang. Nul timbre, nul souffle ému^, seulement une durable et impétueuse haleine qui ne se lasse pas, mais qui lasse, une sorte de véhémence dynamique à remuer toutes ces propositions, à enchaîner tous ces textes, à gouverner toute cette trame. Et lorsqu'on vient à y distinguer, dans cette trame, quelque place particulièrement brillante ou vivante, c'est à une citation des Pères qu'elle est due ; car sa propre expression, à lui, n'est jamais que celle qui résulte des lois générales de la grammaire , de la logique, et en ce sens saine, juste, excellente, mais comme impersonnelle^ et ne s'imprégnant d'aucun reflet intérieur, d'aucune nuance. Tel nous semble le caractère, telle en même temps l'infériorité du grand Amauld écrivain. Pascal, Bossuet, Bourdaloue, surent être également clairs, logiques, solides, et à la fois être eux-mêmes, vivre sensiblement dans les vérités qu'ils enseignaient et les faire vivre pour tous autrement que d'une exposition abstraite et géométrique. La vérité, si haute qu'elle soit, a besoin de se faire homme pour toucher les hommes.

Amauld remua, ébranla, agita en son temps; il con-

1. Hormis dans un ou deux cas que nous indiquerons à l'occasion. Je parle de ses ouvrages proprement dits, car dans sa Correspondance il a quantité de belles paroles et qui viennent du cœur.

vainquit, il ne toucha pas, ou du moins, depuis que le feu particulier à ces querelles s'est éteint, il a cessé complètement de toucher, tandis que Pascal, Bossuet, Bourdaloue encore, sont restés vivants, et qu'ils continuent de parler à ceux-là même qui ne croient pas à leurs doctrines comme absolues vérités. De tout ce qu'a enseigné et proclamé Arnauld, il s'est fait deux parts : 1* les vérités logiques et de grammaire qu'il a contribué à fonder, à édaircir, ont passé dans l'héritage commun, et, n'étant marquées à son e£6gie par aucun cachet individuel, ne lui sont pas rapportées; 2® les autres vérités ou propositions plus particulièrement théologiques, sur lesquelles l'intérêt a cessé, sont restées chez lui classées, ensevelies dans ses quarante-deux tom9s, et on ne va pas les lui redemander, puisque rien d'essentiel à l'écrivain ne les entoure d'un jour immortel : de sorte qu'on se passe très-aisément de lui et de son souvenir, tant pour ce qu'on lui doit directement que pour ce qu'on a répudié.

Et cependant, tout l'atteste, Arnauld a été l'une des personnes les plus actives, les plus originales, les plus caractérisées de son temps, un symbole d'ardeur et de candeur : comment rien, à peu près rien de cela ne s'est-il peint en ses écrits?

Gomme les grands avocats et les grands acteurs, Arnauld a eu toute une part importante et la plus grande, j'ose le croire, de son génie et de ses qualités, qui n'a point passé dans ses ouvrages, qui s'y est figée plutôt que fixée. C'était un grand avocat de Sorbonne ; son vrai cadre ne sort point de cette lice ; il l'y fallait voir, héroïque jouteur, courir et lutter. Il avait du lion, comme l'a dit de lui Tévêque de Montpellier, Colbert, lequel tenait aussi de cette race léonine^ pugnace et généreuse^.

1. Troisième Lettre à l'Êvêque de Marseille (1730). ^ Dans ses

Lorsque Arnauld parlait, le feu, la couleur, la vie, étaient dans ses paroles, respiraient dans ses argu*ments; pour le peindre avec Bossuet, il charmait agréabkmentf il emportait presque la fleur de F École; il était beau de cette beauté dont la dignité doctorale reluisait alors. Quand il écrivait, caché, n'osant paraître, et qu'il était lu tout vif par un public passionné pour ces questions, par des lecteurs pour ou contre enflammés, il semblait encore le même; c'était de la parole toujours. Et pourtant, la matière se refroidissant, on allait trop tôt s'en apercevoir, à part la doctrine, à part un certain mouvement vigoureux, mais abstrait et décoloré, à part la lucidité, la fermeté, l'ordre, la méthode, qualités chez lui insatiables, il n'y avait pas dans ces pièces écrites de quoi représenter longtemps le grand Arnauld en personne. Pour dore d'un mot, il n'était pas surtout un écrivain.

Non, chose singulière! jamais peut-être une seule fois dans ses quarante-deux volumes in-quarto, jamais une expression qui attire et qui fixe, qui reluise ou se détache, qui fasse qu'on y regarde et qu'on s en souvienne, une expression qui puisse s'appeler de talent! S'il est lumineux, c'est d'une lumière uniforme et qui ne va pas au rayon. U n'a pas, que je sache, rencontré un de ces hasards de plume qui n'arrivent qu'à un seul ^

Considérations sur Ventreprise de Maître Nicolas Cornet ^ Arnauld fait éclater un bea^u mépris pour ces docteurs qui ont voulu combattre saint Augustin en renards et non en lions,

1. Je ne citerai, à Tappui de mon dire, qu'une petite preuve sin> gijdière. Dans la persécution de 1656 et lors de son élimination de laSorbonne, les pensionnaires de Port- Royal, même les petites, écrivirent une lettre de condoléance à M. Arnauld qui leur répondit On soupçonne aisément ce qu'aurait été une telle réponse sous la plume de François de Sales et de Fénelon, sous celle de Bossuet se faisant petit avec les petits; l'imagination sourit à l'idée de l'austère docteur persécuté, qui répond tendrement à cette gracieuse charité des jeunes filles. Qu'on se rappelle M. de Saint-Cy-

Nous avons de nos jours (et pourquoi nous le refuser?) un exemple plus brillant à certains égards, moindre assurément à certains autres, un analogue du grand Amauld écrivain, dans la personne de M. de La Mennais. Supposez ce dernier, en efiEét, sans cette imagination à la Jean-Jacques qui coloré son style, qui sillonne et revêt sa dialectique, et y donne parfois physionomie : réduisez-le à sa vigueur d'escrime, à sa lucidité logique, à la pure invective déclamatoire, à ce qu'il est déjà si sensiblement pour nous dans bien des pages de ses anciens écrits; figurez-vous enfin M. de La Mennais moins la faculté de métaphore et sans Téclair du glaive: vous aurez, pour la manière, quelque chose comme le grand Arnauld. Or, M. de La Mennais, ainsi réduit, serait déjà très-peu lu et rentrerait presque dans la condition d' Amauld*.

Je ne fais que brusquer ici le grand portrait déjà ébauché ailleurs* et que la suite achèvera. Nous avons plus de cinquante ans encore à vivre avec Amauld militant. Nous serons aidé, pour le saisir dans son entière portée et constance, par tout ce qui se ramassera en chemin sur lui et les siens. Goethe a remarqué que souvent, à la fin d'une nation, d'une famille, un individu surgit, résumant toutes les qualités des aïeux. Ainsi le docteur Arnauld : dernier né, il concentre en lui, dans son petit corps, il redouble tout l'esprit et le

ran écrivant de Vincennes à sa petite nièce. On a la lettre d'Arnauld 17 juin (1656) ; elle est bien; mais je n'y trouve pas un seul mot à retenir et à détacher.

1. Car qui est-ce qui lit maintenant les second et troisième volumes, par exemple^ de VEssai sur V Indifférence ? — Il n'est pas jusqu'à l'écriture de M. de La Mennais si nette et si nerveuse, si décidée et si dessinée , qui n'ait grand rapport avec celle d'Arnauld.

2. Précédemment, au chap. VII de ce livre deuxième, pages 11-25.

feu de la race. Voilà une bonne clef, ce semble, pour entrer chez lui quand il nous plaira. Nous aurons aussi à emprunter sur son compte d'admirables traits de crayon de Du Fossé et de Boileau.

Gui Patin peu flatteur, même quan,d il loue, nous l'a posé au physique avec une brusquerie piquante : « M. Âmauld est un petit homme noir et laid ^... » Il est vrai qu'il ajoute comme pour réparer : « C'est un des beaux esprits qui soient aujourd'hui dans le monde. » Bel esprit, non; ce terme, je le sais, est relatif; dans ce qu'il signifie pourtant d'essentiel, c'est-à-dire de brillant ou de léger, il ne va point à Amauld. Gardons* le pour Pascal, même pour M. Hamon.

n n'a été question jusqu'ici que de la forme et du style de la Fréquente Communion; le fond du livre nous est assez connu d'avance par ce que nous savons de la doctrine de Saint-Cyran. Il s'agissait d'établir, par l'autorité des Pères et de la tradition, la nécessité de la conversion intérieure avant l'extérieure et préalablement aux sacrements, la véritable repentance exigible du pécheur avant la confession, la contrition dn cœur (avec amour de Dieu) avant l'absolution^, la pénitence

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