‹ Port-RoyalChapitre 39 sur 94 · De la Pénitence publique · texte numérisé non relu

De la Pénitence publique

donc devenus dans nos querelles beaucoup plus cléments que ces dignes hommes d'autrefois 7 Je vois surtout en ^ux plus de mauvais goût.

Le Père Petau, ce profond auteur de la Doctrine des Temps et des Dogmes théologiquesy était peu habitué à se produire en français ; il ne s'y aventurait qu*à son oorps défendant, et cela saute aux yeux ; on se retrouve avec lui d'un bon quart de siècle en arrière du français d'Arnauld. « Il seroit marri, dit-il tout d'abord, de le Jblâmer -d'autre faute que à^un erreur d'entendement. » Il montre toutefois que ledit sieur Arnaulduse de finesse «t baille le change. Puis viennent des comparaisons empruntées à l'alchimie, à la sorcellerie ^ Ce qui frappe dans cette discussion poudreuse autour de la Frèqu&nUe Communion^ c'est combien ce livre gagne à la confrontation de tous ces autres styles malsains ou surannés, comr i)ien il se .détache par sa clarté, par sa rectitude de parole : on comprend véritablement alors le succès ^. Les Lettres d*Eusèbe à Polémarque, attribuées au Père Lombard, et qui avaient précédé de peu le volume du Père Petau, lettres écrites par un soi-disant évêque à un soi-

1. « Comme il se treuve des corps qui ont quelque malignité xachée, et qui poussent au dehors des qualités nuisibles : et dit-on qu'il est des yeux à double prunelle, dont les regards sont doiiçi^iageables et ensorcellent ceux qu'ils ont envisagés. Or, qu'il en soit de mesme de ce livre, nous en avons de fortes preuves....» (Liv. I, chap. I.)

2. Par exemple, pour citer quelques chiffres, quatre éditions furent enlevées en moins de six mois, et suivies, d'année en année, d'une multitude d'autres. La première notamment s'était écoulée en moins de quinze jours, et l'on avait pu comihencer par la dernière feuille , dont la forme n'était pas encore rompue, le tirage d'une seconde édition; celle-ci môme fut en vente et affichée à la porte des Jésuites avant que le Père Nouet eût fini ses sermons : ce qui Vétonnu, ajoute malicieusement le doux Lancelot, à qui l'on doit ce détail. Lancelot était très-assidu à ces sermons du Père Nouet, et il y prenait des notes.

disant haut personnage, homme de guerre et capitaine, affectaient des airs cavaliers et sentaient le collège à pleine gorge. Ainsi de tous. Le prédicateur Hersent eut ridée de se présenter comme médiateur entre les disputants : que va-t-il dire dans sa Dédicace au cardinal Mazarin? « H est quelquefois nécessaire en ces rencontres qu'il intervienne tm Mercure^ je veux dire un esprit ouvert, tranquille, facile et désintéressé.... » Mercure à propos de TEucharistie I — Ce fut bien pis quand Tévêque de Lavaur, Âbra Raconis, s'en mêla, personnage un peu follet, mystifié autrefois et mitre par Richelieu, étrillé d'importance alors par les Jansénistes : il alla même en mourir, dit-on, sous le coup, en son château de Raconis (1646). Boileau, depuis/l'a niché dans un vers* Une accusation piquait surtout le prélat de Cour, dans les réponses qu'il s'attira : on lui reprochait d'avoir le style de la classe^ et non celui du grand monde. Raconis

1. Alain tousse et se lève, Alain, ce savant homme, Qui de Bauny vingt fois a lu toute la Somme^ Qui possède Abelly , qui sait tout Raconis, . . (le Lutrin^ chant IV.)

Voir aussi^au tome IV de Tallemant^ l'historiette: VEsprit de Montmartre et Raconis. — Raconis^ né de parents calvinistes, s'était converti de bonne heure ; prêchant un jour, à ses débuts, dans réglise paroissiale de Saint-Jacques à Paris, il lui échappa de dire qu'tï bénissatt Dieu de ce quHl espérait d^étre sauvé , bien qtie son père et son grand-père fussent damnés ; ce qui tira du cardinal Du Perron ce mot pour tout horoscope : « C'est un jeune étoumeau qui a mangé de la ciguë, la tête lui tourne. » — On peut voir dans \b journal de d'Ormesson, à la date du 1*' janvier 1645, l'analyse d'un sermon prêché ce jour-là en l'église des Jésuites devant la reine par ledit Raconis, et dans lequel Arnauld, clairemeot désigné sans être nommé, était traité plus que jamais de calviniste : < Le prédicateur dit deux paroles que l'on remarqua, qui pouvoient être tournées en mauvais sens, Tune qu'il ne s'amusoit aux périodes et à l'éloquence, ayant à parler devant une reine qui ne se contentoit de paroles, mais vouloit des choses; et Tautre, Dilectus meus candidus et rubicundus (mon bien-aimé est blanc et rouge).... » Une allusion au Mazarinl C'était le bon goût de Raconis.

dédia sa réplique, intitulée: Brève Anatomie du libelle...^ au prince de Gondé, comme au généralissime du parti, de prince, en effet, avait lancé en 1644 des Remarques chré» tiennes et catholiqiieSj sur le livre de la Fréquente Communion; à la vérité son nom ne se trouvait pas en tête, mais il était dit dans le titre que l'écrit était imprimé par commandement. On devina; personne de Port- Royal ne répondit à l'adversaire Sérénissime. Se^ illustres enfants , madame de Longueville et le prince de Gonti, se chargeront bientôt des excuses et de la rançon ^ Il nous faut sortir de cette mêlée. Les Jésuites, battus dans la forme, avaient ressaisi sous main leurs avantages. Au plus fort de la controverse qu'excitait le livre d*Amauld (mars 1644), ils parvinrent à circonvenir assez la Reine-Régente et le cardinal Mazarin, pour que rordre fClt donné à l'auteur d'aller à Rome défendre son ouvrage devant le tribunal de l'Inquisition. Mazarin, en cédant là-dessûs, n'avait pour but que de donnergage à la Société et d'en tirer des services au début de son ministère ; le chancelier Seguier y mettait plus d'animosité*.

1. Le Père Rapin prétend que, dès ce temps-là, madame de Longueyille fut des premières à faire des railleries de récrit du prince son père, et* qu'elle alla jusqu'à dire, dans son admiration pour le liYre d'Amauld, que si jamais elle devenait un jour dévote, elle ie voulait être de cette façon. Dès lors, et du plus loin, le Jansénisme aurait été pouc elle son m cas de retour.

2. On lit dans le Journal de M. d'Ormesson, qui nous rend l'opinion de la haute bourgeoisie et du monde gallican : « Le ven- « dredi 11 mars (1644)» M. le chancelier dit que la reine envoyoit « M.. Amauld à Rome pour rendre raison de sa doctrine au pape , « qui étoit le principe de la doctrine, et qu'il ne lui seroit méfait, « étant mis en la protection du cardinal de Lyon. » — « Le ven- « dredi, 18 mars, M. de Machault me dit que Ton s'étoit assemblé « au Parlement sur le fait de M. Amauld pour empêcher son « voyage à Rome, comme contraire aux libertés de l'Eglise gallia cane. La Sorbonne s'étoit assemblée pour cela; maison avoit reçu « défense de rien délibérer; même ils avoient été trouver la reine

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Ce procès soudain, auquel on eût voulu soumettre et comme déporter Arnauld, avait surtout pour prétexte théologique une phrase que M. de Barcos avait assez maladroitement jetée dans la Préface du livre, en la revoyant, et où il était dit de saint Pierre et de saint Paul qu'ils étaient deiLX Chefs de l* Église qui n'en font qu'un. Il s'agissait d'expliquer cette proposition, qui a fini, en effet, par être isolément censurée. L'Université et la Sorbonne en particulier, le Parlement aussi, toutes les puissances gallicanes, s'émurent à cette idée d'expédier Arnauld à Rome, et y élevèrent obstacle. Le Cardinal- Ministre, au bruit qu'on en fit, s'excusa sur ce qu'étant étranger, il ne pouvait savoir encore tous les usages du royaume, et il renvoya au Chancelier*. A ne consulter que le jeune docteur lui-même, niaïf, ardent autant que véridique, il serait allé droit sur l'écueil volontiers : il se voyait déjà en lice devant ces juges de l'Inquisition (le mot à Rome était plus terrible que la chose), foudroyant ou éclairant ses adversaires, et reconquérant les alentours du Saint-Siège à l'esprit d'antique vérité. Ce rôle généreux et théologiquement chevaleresque lui souriait ainsi qu'à quelques-uns de ses amis ; plusieurs personnes du monde, qui, sur cette nouvelle, accoururent le com-

« pour lui faire entendre la conséquence de sa résolution. La reine a leur dit qu'elle verroit ce qu'elle feroit. Cette affaire faisoit grand « bruit et partageoit les esprits. »

1. Dans les Mémoires d Orner Talon, à l'année 1644, on peut lire le narré très-circonstancié de cette affaire, qui fit division dans le Parlement, mit aux prises Messieurs de la Grand'Chambre et Messieurs des Enquêtes, et entrava l'exercice de la justice durant un mois. On y voit à quel point les prédicateurs s'étaient diversement échauffés au sujet du livre d'Arnauld, dedans et dehors Paris dans les sermons de Carême de cette année 1644; qu'à Toulouse et à Amiens ils avaient partagé Vesprit des peuples; que dans Amiens en particulier, l'on avait pensé en venir atix mains et se cantonner sur la diversité de ces opinions. Un vieux levain restait encore partout des sermons séditieux de la Ligue.

plimenter à Port-Royal, madame de Longueville, qui y parut comme les autres, bien que séparée encore de sa conversion par toute la Fronde, M. de Ghavigny, M. Bignon, M. d'Andilfy lui-même, les uns par idée de déférence, les autres par idée d'éclat, y penchaient et conseillaient Tentreprise : < Oui, il fallait, s*écriait-on, il fallait aller à Rome défendre hautement la vérilé ; on en reviendrait glorieux^ et après cela les ennemis n'auraient plus rien à dire. > Nous avons eu de nos jours comme un écho de ces paroles; nous avons vu se tenter une pareille expédition pour Rome : on sait à quel bruyant naufrage elle a abouti. — L'ordre de départ accordait une semaine pour se préparer ; Arnauld, malgré tout, allait se mettre en route, avec un cortège de docteurs ; mais M. de Barcos, qui, à titre d'auteur de la phrase malencontreuse, se trouvait son coaccusé et devait être du voyage, M. de Barcos, plus avisé à la fois et moins curieux de rëclat, averti d'ailleurs, assure positivement Lancelot, de desseins très-suspects contre eux, lui fit dire au dernier moment qu'il le priait d'agir, ainsi que les amis et auxiliaires, à leur convenance ; que pour lui, il avait pris d'autres mesures, et là-dessus il s'absenta^. Âmauld ctut alors prudent de l'imiter; il se déroba aussi par la retraite, non sans avoir écrit une belle lettré d'excuses à la Reine, et il trouva successivement refuge chez plusieurs amis, à couvert, disait-il, sous V ombre des ailes de Dieu*.

Ainsi commença pour lui cette vie de labeur et de combat dans la fuite, dans la persécution, cette guerre

1. Cest chez la princesse de Guemené que se cacha M. de Barcos.

2. C'est particulièrement chez M. Hamelin , contrôleur des Ponts et Chaussées, qu'il demeura durant ces années. Ce digne hôte quitta exprès son quartier trop en vue et prit maison au faubourg Saint- Marceau, afin d'y garder plus sûrement son trésor^

de plume du fond des asiles. Depuis ce mois de mars 1644 y il va éviter de se montrer durant plusieurs années. On le retrouve dans un demi-jour au monastère des Champs, en 1648. Il s'éclipse de nouveau en 1656, pour ne reparaître qu'à la Paix de TËglise en 1668. Après un lumineux intervalle, il s'évanouit encore en 1679, pour rester invisible jusqu'à l'heure de sa mort, en 1694; et sa tombe elle-même fuit les regards. Voilà, de compte fait, trente et un ans cachés sur cinquante, durant lesquels pourtant il n'est bruit que de lui. Il grandissait singulièrement dans les imaginations par ce mélange d'éclat et de mystère.

Au moment de s'ensevelir dans la retraite, il lançait contre la nuée àHn-quarto soulevés à son sujet, le livre de la Tradition de V Église sur la Pénitence et la Communion, lequel n'est guère qu'un tissu des textes des Pères, traduits par M. Le Maître, mais dont la Préface, de sa façon, qui forme tout un ouvrage, ripostait avec force au Père Petau et arrachait, si Ton s'en souvient, de si grandes admirations à Balzac^..

Une censure restait à craindre du côté de l'Inquisition romaine, si personne n'y appuyait l'ouvrage déféré et inculpé par les Jésuites. Les Evéques approbateurs y avisèrent ; leur nombre s'était encore accru depuis la première édition, et allait jusqu'à vingt : ils députèrent à Rome en 1645, comme leur procureur en titre et comme avocat officiel du livre, M. Bourgeois, docteur de Sorbonne, et celui-ci réussit à le faire absoudre par le Saint-Office, sans pouvoir rapporter toutefois de témoignage écrit, ce qui eût été contre les formes du tribunal. Il a laissé de son voyaga une modeste et judicieuse Relation. Parmi les appuis et protecteurs qu'il trouva . dans le monde romain, c'est justice à nous de mention-

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