‹ Port-RoyalChapitre 38 sur 94 · Pie IV (Ange de Médicis · texte numérisé non relu

Pie IV (Ange de Médicis

3. Arnauld épuise un développement quand il le tient ; la variété du tour lui manque; il n'en sent pas le besoin.

Il — 12 ^

Par tout ce qu'il dit là des qualités héroïques et infati*^ gables de saint Charles et de cette magnanimité intrépide, Amauld abonde magnifiquement dans son sens et confesse son propre idéal; sans le savoir^ il se peint luimême. Mais laissons-le ajouter, à propos de saint Françoisy quelques traits plus adoucis, presque délicats, qui vont presque, une ou deux fois, à la nuance :

a Et parce que Dieu destinoit M. de Genève à la conversion des Hérétiques, ainsi que M. le cardinal Du Perron le reconnoissoit avec tout le monde, en disant souvent qu'il pouvoit bien convaincre les Hérétiques, mais que c'étoit à M. de Genève à les persuader et à les convertir. Dieu lui donna une douceur incomparable, absolument nécessaire pour adoucir Paigreur de PHérésie et pour vaincre l'esprit en touchant le cœur; une adresse non commune pour détruire leurs fausses opinions; une science plus de la Grâce que de Tétude, pour parler hautement des mystères de la foi ; un discours plein' d'attraits et d'une éloquence sainte ; un air de piété et de dévotion dans ses gestes, dana ses paroles, dans ses écrits; un visage agréable, capable de donner de Vamour aux plus barbares; une pureté angélique, quijeloit comme des rayons de son âme sur sonxorps^ une humilité pro fonde ^ opposée à l'orgueil de l'Hérésie, et une humilité grave^ opposée à ses mépris; et enfin une tendresse amoureuse et patiente, et des entrailles vraiment paternelles, pour embrasser avec des mouvements de piété ceux qui ont sucé PHérésie avec le lait, et dont les pères ont été les parricides, pour surmonter peu à peu Popiniâtreté de leur erreur,' et pour attendre du Ciel le fruit, quelquefois lent et tardif, des semences divines qu'il avoit jetées. »

U n'y avait certainement, à cette date de 1643, que très-peu de pages de ce ton' et de ce nombre en prose française, je veux dire dans le français moderne d'après Balzac et Y augelas, qui allait devenir celui du siècle*

Ce genre d'agrément s'en mêlant, le coup porta aussitôt; le vœu de M. de Saint-Gyran fut vérifié: Amauld, selon Pinstiintion du majire, se trouva d'emblée reconnu

le premier défenseur de la vérité et son avocat-général contre tous venants. Ce n'était plus comme pour l'Aure^ Im, dix années auparavant^ un pur succès de théologien ; nous approchons des Provinciales : les gens du monde, les gens d'épëe, les femmes spécialement (le Père Petau s'en plaint), lisaient le livre et étaient touchées. L'accroissement des solitaires de Port-Royal date de là*.

De leur côté, les Jésuites, atteints et blessés dans leur doctrine autant que dans la personne du Père de Sesmaisons, ne furent pas en retard d'emportement et de vengeance. Un Père Nouet, dès le dernier dimanche d*aoûty dans la chapelle de la maison professe de Saint-Louis (rue Saint-Antoine), se mit à dénoncer en chaire l'ouvrage qui était à peine en circulation, et à signaler les soi-disant réformateurs : « Ce sont, s'écriait- il, des personnes particulières, gens inconnus, qui font comme Calvin, lequel, avant que de répandre ouvertement son venin, demeura quelque temps caché dans des grottes qui sont auprès d&

1. La contradiction pourtant qu'excita le livre contribua fort à le Élire rechercher et goûte;: ; le bon abbé de MaroUes Ta remarqué avec bon sens; cet abbé était alors, et pendant que le livre achevait de s'imprimer (juin-juillet 1643), aux Eaux de Forges, où il avait accompagné la princesse Marie de Gonzague : a Pendant le séjour que nous fîmes en ce iieu-là, dit-il, on nous y montra quelques feuilles du livre de la Fréquente Communion de M. Arnauld, lesquelles nous semblèrent bien écrites. Mais comme il traite amplement cette matière, de sorte que cela fait un volume d'une assez juste grosseur, dont le sujet n'eât pas le plus agréable du monde, jd crois que, si ses adversaires ne s'en fussent pas émus si fort qu'ils ont fait, cet ouvrage auroit eu beaucoup moins de débit qu'il n'a eu, parce qu'outre son propre mérite, il faut avouer que la contradiction a bien aidé à le faire connoître et à le faire estimer. «On aura remarqué ces quelques feut/les qui furent communiquées à la princesse Marie avant (a publication : c'était une primeur dont on favorisait les amis du beau monde et ceux qu'on voulait s'acquérir. La princesse Marie fut une des conquôies de la Fréquente CornmunioTi,

Bourges j où j'ai été, » Et les qualifications de pharitastique, mélancholiquey lunatique^ de scorpion et serpent ayant une langue à trois pointes^ aiguisaient le tout. Ce Père avait professé la rhétorique précédemment, et son éloquence s'en ressentait. Le fond du reproche était qu'on voulait rendre les autels déserts et la sainte table inaccessible, sous prétexte de les honorer, et qu'il y avait partie liée (le mot est peu élégant) de couper les vivres aux fidèles^.

Ces sermons du Père Nouet, partis du centre même et du quartier général de la Société, firent vacarme : ils remplirent tout septembre et octobre, huit dimanches consécutifs : tant de violence et de précipitation ne s'expliquait pas. Le maréchal de Vitri, qui y assistait au début, dit tout haut en sortant, < qu'il falloit qu'il y eût anguille sous roche, et que les bons Pères ne s'échauffoient pas d'ordinaire si fort pour le pur service de Dieu. » L'archevêque de Tours, Victor Le Bouthillier (oncle de M. de Ghavigny et de l'abbé de Rancé), présent à l'un de ces sermons, et l'un des approbateurs du livre d'Arnauld, eut tout lieu d'être encore plus surpris ; car c'était, assure-t-on, le Père Nouet en personne qui, quelques

1. On lit dans le Journal de M. d'Ormesson (12 octobre 1643) : « M. Talon dit que chacun trouvoit mauvais que les Jésuites prissent « àt&che de réfuter ce livre (le livre de la Fréquente Communion) dans « leur chaire^ par la bouche du Père Nouet^ qui lui imputoit quan- «< tité de fausses opinions , dont il ne parloit point du tout; qulls « se faisoient grand tort , et que, si le roi n'imposoit silence à cha- « cun et ne défendoit d'écrire, cela diviseroit toute l'Église; que le « nonce en avoit fait instance auprès de la reine et qu'il étoitpour « M. Amauld. J'avois acheté et lu ce livre, et n'y avois rien vu ^ que de très-hon. » La prétention des Jésuites, en effet, c'est qu'il y avait dans ce livre d'Arnaiild<cun dessein général et découverteel un autre dessein « particulier et caché. » Ils y voyaieiit et y dénonçaient des arrière-pensées abominables. Nous qui lirons jusqu'au bout dans l'âme et dans les arrière-pensées d'Amauld, nous saurons à quoi nous en tenir. Le calvinisme secretd'Araauld est une chimère et une imposture.

mois auparavant, avait rédigé TApprobation en latin signée du prélat^ Il y avait en tête de la première édition des Approbations imprimées de seize évèques ou archevêques, et de vingt docteurs de Sorbonne; ces personnages avaient leur part dans l'injure. Assemblés alors pour d'autres affaires auprès du Cardinal Mazarin, les

1. Le Père Rapin (dans ses Mémoires^ tome I, p. 32), dit que cet archeTêque de Tours lui avoua qu'il avait donné son Approbation au livre sans l'avoir lu. Tant pis pour le prélat! Il en résulterait une preuve de plus que ce n'était pas lui qui avait écrit l'Approbation, mais qu'on la lui avait faite. L'annotateur des Mémoires de Rapin révoque en doute que ce soit le Père Nouet qui ait rédigé cette Approbation. 11 reste prouvé pour moi que le Père Nouet, parlant à l'archevêque, avait dans le principe loué le livre et opiné dans le sens de l'Approbation. Lancelotle dit positivement, et il déclare le tenir de la bouche môme de l'archevêque, dont tout le monde cite des mots et qui, à ce qu'il semble, parlait beaucoup. Hermant, dans son Histoire manuscrite, va plus loin; il nous dit : « Ils (les Je- « suites} commencèrent par faire monter en chaire dans la chapelle « de leur maison professe de Saint-Louis le Père Nouet qui avoit en» « seigné la rhétorique trois ou quatre ans auparavant et qui ne pourvoit se déclarer contre cet ouvrage que par une étrange prévarica- « tion : car on a su que, M. l'archevêque de Tours le lui ayant donné «à lire avant que de l'approuver, il en avoit rendu un témoignage « avantageux et n'y avoit rien trouvé à redire; et on assuroit môme « que c'étoit lui qui avoit composé l'Approbation latine de ce prélat.» L'annotateur du Père Rapin prétend là- dessus que je suis crédule à toute assertion janséniste (« M. S.-B. aux yeux de qui toute parole janséniste fait foi prend la chose pour établie.... »). J'ai trouvé les faits que j'ai redits, dans les Mémoires de Lancelot (tome I, p. 241). Je n'ai vu aucune raison d'en mettre en doute la vérité; non que je sois disposé à croire à toute parole janséniste : tout ce livre que j'écris témoigne à chaque page .du contraire; je sais les Jansénistes très-capables de prévention : mais quand c'est un Lancelot qui parle, quand c'est un Tillemont, quand c'est un Saci, j'ai en effet une extrême confiance en eux, et je ne fais aucune comparaison du degré de créance que méritent ces langues sincères et ces plumes véridiques, à ce qui est dû raisonnablement à leurs adversaires. Ceux-ci, par habitude, par éducation et discipline, sont essentiellement sujets à manquer de bonne foi et de droiture. Pascal le savait bien, et moi-même (si j'en puis parler par mon humble expérience) je le sais aussi.

évêques se plaignirent du scandale et demandèrent satisfaction. Le -28 novembre, le pauvre Père Nouet, tête nue et à genoux, assisté de quatre Pères de son Ordre, dut signer un acte de désaveu, et ne put s'empêcher de répandre quelques larmes : < humiliation involontaire, qui étoit infiniment au-dessous des excès de ce Jésuite, » nous dit le docteur Hermant qui aurait voulu je ne sais quoi déplus*.

Le savant et respectable Père Petau qui, pour réparer l'incartade du Père Nouet, se mit aussitôt à écrire un gros livre* contre celui d'Amauld, commence luimême son premier chapitre en rappelant cette coutume d'une ancienne cité d'Italie, selon laquelle tout particulier qui voulait proposer une nouveauté devait pardtre en public la corde au coly attachée d*un nœud coulant^ de telle sorte que, si sa nouveauté n'agréait, il fût incon- Hnent étranglé : « Cette façon, ajoute l'excellent Denys Petau qui pense à Amauld, pourra sembler un peu trop rigoureuse, mais l'intention en étoit louable, voire elle est nécessaire.... » Prenons garde! sommes-nous

1. Htsfoire (manuscrite) du Jansénisme, liv. III, chap. IV. — On lit à ce propos, dans le Journal de M. d'Ormesson : « Le lundi, « 16 novembre (1643), mon père me dit comme les évêques s*é- « toient assemblés chez le cardinal de La Rochefoucauld pour voir « ce qu'ils feroient contre les Jésuites qui les avoient taxés d'igno- «rance sur l'approbation du livre de M. Amauld. Les Jésuites, à «leur seconde assemblée, offrirent toutes sortes de soumissions, « désavouèrent le Père Nouet qui avoit prêché , même plusieurs « livres qu'ils avoient faits, comme n'étant jamais sortis de chez « eux; et néanmoins il paroissoit un nouveau livre fait par un des «c leurs qui nommoit ces livres et les auteurs qui étoient de leur « congrégation. La facilité qu'ils ont à souffrir que leurs Pères «c écrivent est pareille à celle de les désavouer, s'ils ne sont pas M bien reçus. Cette affaire les a fort décriés, comme ayant ou mau- M vaise conduite ou mauvais dessein. » C'était là l'opinion assez générale des honnêtes gens du temps, surtout dans le monde parlementaire.

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