Lancelot, Mémoires ^ tome I, p
2. Le médecin et le chirurgien, d'autre part (car rien n'est oublié) , admirèrent, on nous le certifie, la capacité de son cerveau et dirent qu'ils n'en avaient jamais vu un si grand pour la quantité ni de plus blanc pour la substance. (Lancelot Mémoires, tome I, p. 255). •
dessus des affections humaines et de famille, qu'on avait pu douter par moments si elle les ressentait ; mais, à cette beure de la mort de M. de Saint-Gyran, on vit bien que c*était cbez elle vertu, puisqu'elle ne marqua pas plus d'émotion que pour ses proches, et qu'elle n'eut dans ce malheur que deux paroles : Dondnus in Cœlo ! Dans le Ciel est le Seigneur I
L'enterrement se fit le mardi à Saint-Jacques-dn* Hant-Pas, avec concours d'évêques et d'archevêques qui témoignaient en cela de leur déférence persistante ponr. l'auteur présumé du Petrus AureliiLS. Tout ce qu'il y avait de prélats alors présents à Paris se firent un devoir d'y assister. « Cette vie pleine d'honneur, a dit 1& président Mole, méritoit bien ce tombeau honorable. » On voit l'effet de la cérémonie attesté par des témoins et écrivains, du reste très-peu jansénistes, tels que l'abbé de Marolles en ses Mémoires^. Une Altesse même y assista, sans avoir été invitée : c'était madame Marie de Gonzague, future reine de Pologne, et qui était depuis peu en liaison étroite avec la mère Angélique. Elle devait voir M. de Saint-Cyran et était venue en conférer le mercredi même avec la Mère ; mais M. de Saint-Cyran mourut le dimanche. Princesse douce, sensible, d'i* magination tendre et naturellement superstitieuse, elle fut induite sans doute à ce retour religieux, à la suite des pensées que la mort dç M. de Cinq-Mars, et l'éclat qui s'ensuivit pour elle, durent luisuggérer.Illepritiin
1. Ce bon abbé de Marolles avait vu cinq ou six fois M. de Saint- Cyran, qui avait même pensé à lui dans une circon>!tance pour un évôché. Petitot {Notice sur Port-Royal, p. 53) en fait un grief sérieux. Mais , en lisant le détail môme dans Jes Mémoires du bon abbé' (à 1 année 1632), on trouve que M. de Saint Cyran le dissuada plutôt par la description qu'il lui fit du péril et de la grandeur de la cbargj. C*est ce que Petitot, par passion, a dis>imulé. Le convaincre ainsi d'altération sur quelques points dispense de le réfuter sur beaucoup d'autres.
petit logement à Port-Royal ; elle y passait des journées entières, ainsi que la princesse de Guemené et la marquise de Sablé, autre conquête mondaine qui se fit dans le même temps. Ce trio de grandes dames donnait assez de peine à la mère Angélique : < Il faut que je m'en aille séparer nos Dames, disait-elle quelquefois les sachant ensemble, car elles se gâtent les unes les autres. » En restant toujours amies de la maison, elles n'y changèrent pas leur nature. Nous le savons assez pour ce qui est de madame de Guemené, celle des trois qui persé^ véra le moins. Madame de Sablé, ingénieuse, friande et peureuse, amie de M. de La Rochefoucauld et devant un jour avoir quelque part dans les Maximes^ madame de Sablé , une des patronnes actives du second Port- Royal, lors même qu'elle y eut pris son logement à demeure, ne resta pas moins remplie d'agitations et de susceptibilités, de ces exigences qu'on porte dans les amitiés mondaines : elle en tourmentait souvent la bonne mère Agnès, comme l'attestent nombre de lettres manuscrites. Pas plus qu'autrefois, depuis ce qu'on appelait sa conversiony elle ne dissimulait d'extrêmes frayeurs de la mort qui allaient à la fable et au ridicule, multipliant et raffinant, du monde au cloître, ces sortes de manies incroyables, dont l'ancienne société a gardé jusqu'au bout plus d'un exemple, et qui supposent beaucoup d'esprit, de luxe et de loisir^ Elle était
1. Tallemant des Beaux (tome II, p. 323] n'a rien exagéré sur elle. L'écho du clottre est exactement d^ccord là-dessus avec les propos du malin. Dans une petite Consultation m&.nuscn%e du docteur de Sainte-Beuve à madame de Sablé, après des réponses en forme à ses tentatioos^ contre la foi, à des difficultés qu'elle trouvait à la prophétie de Jacob touchant le Messie, le grave casuiste lui dit : <E Vou9 jugerez de nos conférences par vos besoins, je tâcherai de prendre mon temps pour cela; » et aussitôt comme article essentiel de précaution, il se croit obligé d'ajouter : « Je vois assez peu de malades^ je ne sors, hors la messe, que rarement ;
d'ailleurs Tamabilité, la politesse même. Son goût joignait le solide au délicat. Les Provinciales sembleront faites pour elle. Amauld lui envoyait en manuscrit le Discours préliminaire de la Logiquey pour la divertir une demi-heure et pour la consulter.
. Quoi qu'il en soit, une telle pénitente ne pouvait convenablement venir à Port-Royal que le lendemain de la mort de M. de Saint-Gyran.
Quant à la princesse Marie, qui nous apparaît pour la première fois à l'enterrement du granddirecteur, elleétait certainement moindre pour l'esprit que ces deux autres dames de Sablé et de Guemené, moindre surtout que sa sœur la célèbre Anne de Oonzague , glorifiée par Boa* suet. Romanesque, sensible à l'éclat et facile à éblouir, elle ne put résister à l'o&e de la couronne de Pologne
quand j*aurai vu^ quelque malade de maladie dangereuse^ je vous le ferai savoir, étant fort informé de votre hwneur exetssivemeni appréhensive, » C'était une idée fixe chez madame de sablé que cette peur de gagner du mal par contagion ; aucun suspect n'arrivait jusqu'à elle qu'après quarantaine. Les scrupules pour le moral se mêlaient bizarrement à ces chimères de maladie, et le tout se croisait en mille sortes de variétés des plus compliquées, des plus vaporeuses. Elle avait perdu vers la fin, ou s'imaginait avoir perdu Podorat, et en faisait des rêves affreux qui Phumiliaient. Dans une lettre d'elle à la mère Agnès (7 septembre 1669), je lis : a Ce que vous me faites l'honneur de me mander de la perte de votre, odorat est bien capable de me donner de la con- solation; mais hélas! ma très-chère Hère, je suis trop éloignée de votre vertu pour qu'elle me puisse être un exemple. Vous dites parfaitement bien que la privation que je sens peut me servir de pénitence sur le plaisir que j'ai pris aux bonnes odeurs; j'en suis tout à fait persuadée; ma raison. et ma volonté s'y soumettent; mais je vous avoue que mon imagination est si peinée de me voir, toute vivante, porter une espèce de mort dans une partie de moimême, qu'en dormant il m'en prend des tressaillements qui me réveillent Je voudrois bien savoir, quand vous aurez du loisir, si ces peines qui viennent de mon amour-propre peuvent entrer dans la pénitence.... >» Mais c'est assez d'échantillons pour le moment.
qui lui fat faite en 1645, et, comme On loi demandait si elle désirait voir d'avance le portrait du roi, elle répondit naïvement qu'il n'en était pas besoin, car elle épousait sa Couronne. Ce nom de Pologne, toujours émouvant, avait quel(pie chose alors de singulièrement grandiose et d'inconnu, un mélange d'Asie et de Scythie. L'ambassade des Polonais, avec son faste un peu barbare, paraît représenter à madame de Motteville cette ancienne magnificence qui passa des Mèdes aux Perses, et de ceux-ci, en droite ligne apparemment, aux descendants des Sarmates. La princesse qui faisait l'objet de cette ambassade me figure assez bien elle-même, par son tour d'esprit et par ses fortunes , une héroïne comme dans le grand Cyrus , à la Scudéry. Ce fut un bel instant , dit madame de Motteville encore , et sans doute le plus agréable et le plus glorieux pour la reine Marie ^ que celui du mariage, lorsque dans la chapelle du Palais*Royal elle se trouva placée au-dessus du duc d'Orléans, cet infidèle ' prince qu'elle avait dû épouser autrefois, et au-dessus même de la reine de France dont elle était sujette avant que son père fût devenu souverain et duc de Mantoue. La réalité, comme on dirait aujourd'hui, rabattit vite de ces scènes flatteuses. A peine arrivée en Pologne et montée sur ce trône si loin cherché, les désappointements pour elle ^mmencèrent. Elle entretint de là des commerces fidèles avec ses amis d'ici, et notamment une Correspondance très-suivie avec la mère Angélique, à laquelle elle écrivait qy^ tous les ordinaires, et qui lui répondait avec grande force et liberté comme elle aurait fait à l'une des sœurs ^. On a,
1. Les lettres de la mère Angélique ont été conservées malgré elle. On en tirait copie avant de les faire partir , ou même on en envoyait des copies de Pologne. Elle finit par s'en apercevoir et s'en plsdgnit. La mère Agnès était du complot pour qu'on n'en laissât perdre aucune : a II ne nous est point échappé de lettres à la rein*
oatre ces réponses, des conversations où la Mère s'explique au sujet de cette reine; Texpression peut sembler dure quelquefois. Par exemple, la reine de Pologne avait répondu d'une manière charmante à des amis qui lui conseillaient de modérer ses libéralités et ses aumônes, et de >mettre^ quelque chose en réserve pour l'avenir: « Non , je ne veux rien amasser, car, quelque peu que j'aie de bien, si je devenois veuve, j'en aurois toujours assez pour être reçue par la mère Angélique à Pôrt-Royal des Champs ^ » £t comme M. Le Maître commentait avec ime sorte de joie et d'orgueil cette parole devant sa tante, celle-ci répliqua : « Je ne sais si nous <c devons désirer qu'elle soit religieuse céans; car, à « moins qu'une Reine soit toute sainte , il est difficile c qu'elle ne cause de l'affoiblissement et du relâchement c dans une maison religieuse. Leur délicatesse est exce trème, et de plus je ne vois pas grand lieu d'espérer
< ce miracle en elle; car les Rois et les Reines sont des •4 néants devant Dieu, et la vanité de la condition attire c plutôt son aversion sur eux que son amour. Ils naisfli sent doublement enfants de sa colère, n'y ayant pres-
< que aucune princesse en qui l'esprit et la grâce de
(de Pologne) pendant que notre Mère étoit à Port-Royal des Champs) ; je craAs que nous ne puissions faire notre coup si aisément à présent, parce qu'elle écrit tard. Il y a plusieurs surveillantes établies pour cela. » (Lettre de la mère Agnès à la sœur ûorothée de Tlncamation Le Conte, du 1*' août 1653.)
1. Elle avait fait, non au monastère des Champs, mais à celui de Paris, depuis qu'elle était reine, un temps de retraite assez notable. On iitdans les Mémoires de Maroiles, ce fidèle historiographe et caudataire de la princesse tant qu'elle fut en France : « Au bout de quelques jours (après la cérémonie de son mariage) , afin de se reposer un peu de toutes ses grandeurs et vaquer à sa piété ordinaire, elle se retira liu monastère du Port-Royal, où elle acheva de faille sa maison et de donner ordre pour l'équipage de son voyage, à quoi elle avoit déjà travaillé. »
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< Dieu 86^ fasse parottre ^ » Nous reooiiDaissoiis bien, à ce ton de maître et à ce vigoureux esprit de spiritualité, la coopératrice dans l'œuvre, et Tégale, à sa manière, de M. de SainlrGyran. C'est ainsi encore qu'ayant à écrire à la reine d^ Pologne et à une madame ÂÛen, bonne et pauvre veuve de Paris, et ne pouvant trouver le temps de le faire à toutes deux, elle donnait la préférence à sa pauvre veuve. La mère Angélique appréciait pourtant en cette reine affectionnée beaucoup de bonté , d'aimable douceur , d'amour de la vérité, et une vie chaste, ajoutait-elle, conservée en tout temps, et intacte avant le mariage, elle en était certaine , malgré tous les méchants bruits de Cour. Elle ne cessa donc jamais de communiquer, d'octroyer, si l'on veut, à cette Majesté gracieuse et intéressante dans son faible, de sages et vrais conseils. Mais, dans ce commerce, c'était bien elle , évidemment, qui était la Remey une Christine de Suède au cloître et contrite. L'autre, exilée en sa Pologne, n'était aupjus qu'une espèce de reine Hortense de son temps.
Le tombeau de M. de Saint-Gyran, auquel cette Altesse et plusieurs prélats avaient rendu honneur dès le premier jpur, devint bientôt très fréquenté et l'objet d'un culte que grossirent naturellement les amis, — que les ennemis, tant qu'ils purent , dénigrèrent. Tous les samedis, on envoyait, à ce qu'il paraît^ des prêtres de Port- Royal qui venaient dire la messe à l'autel le plus proche de ce tombeau ; et ce n'était point la messe des Morts avec du noir qu'ils disaient, c'était une messe de Confesseur avec du bUmCy ce qui semblait présumer étrangement pour le défunt, et trancher, comme en son nom, du Bienheureux. On envoyait, 4ès la veille, laver
1 . Mémoires pour servir à VHis$bire de Port-Royal (Utrecht , 1742) , tome Uy p. 385 et 333.
et nettoyer la tombe avec un grand soin pour que l'éloge contenu dans l'Épitaphe se lût mieux. Les personnes de qualité y arrivaient en foule, et Ton se succédait dans les prières qu'on y faisait, comme devant le Saint-Sacrement là où il est exposé à Tadoration. M. d'Ândilly avait ^ fait graver l'image du saint abbé: on la distribuait dans le faubourg; on y ajoutait des aumônes. Ge concours de personnes/ de condition, ces carrosses à la porte , ces dames en prière sur la dalle funèbre, tout cet appareil dut promptement agir sur les esprits et donner dans les yeux du peuple , qui commença à se mêler en effet et à entrer à son tour dans cette dévotion. Quoique ce soient des ennemis qui racontent cela^, j'ai peine ici à ne pas les croire; il est trop naturel que de la part des vivants, dans la ferveur du regret et du zèle, les choses se soient passées ainsi. Toute mémoire s'altère si vite chez les plus fidèles! Les morts sérieux sont si peu honorés comme ils l'auraient entendu! M. de Saint-Cyran, s'il avait pu revenir, aurait-il donc voulu de ces honneurs? les aurait-il soufferts?
Ainsi disparut, à l'âge de soixante-deux ans , le chef suprême, le modèle de tous ces grands caractères, moindres pourtant que le sien, et auxquels, dès le lendemain, il manqua. Nous quittons le fondateur et le restaurateur original de cette doctrine spirituelle qui ne put jamais s'établir ni se développer comme il le désirait, et comme il le demandait à Dieu. La veillé de sa mort, il dit à son médecin, M. Guérin, qui était en même temps celui du Collège des Jésuites : « Monsieur, dites à vos Pères.que, quand joiserai mort, ils n'en triomphent point, et que j'en laisse douze après moi plus forts que moi. > Erreur 1 ces douze-là ne furent qu'une monnaie mieux cou-