‹ Port-RoyalChapitre 45 sur 94 · Le Père Rapin, Hisifiire du Jansénisme · texte numérisé non relu

Le Père Rapin, Hisifiire du Jansénisme

rante et mieux sonnante; eurent-ils en masse le même poids? Pour parler sans figure, il y en eut à Pdrt-Boyal de plus célèbres depuis , de plus brillants, de plus en dehors par les résultats obtenus; il n'y en eut aucun de plus fort, de plus essentiel que M. de Saint-Gyran. Je n'ai fait, en insistant sur lui si à fond, que le placer, par rapport à l'œuvre et aux hommes que nous étudions, dans ses proportions véritables. £t je l'ai dû faire d'autant plus que l'opinion, même de sa postérité et des siens, s'est obscurcie sur son compte; que, tout en le proclamant grand homme, les historiens de Port-Royal ne l'ont pas assez détaché de ses successeurs ni démontré dans sa grandeur propre et spéciale qu'aucun autre n'a remphe ; qu'enfin, avec le temps, les simples lecteurs et amateurs dés doctrines et des vertus jansénistes ont volontiers incliné à le considérer comme un esprit profond, mais un peu bizarre, imbu de doctrines particulières, et à lui imputer des difficultés dont on se serait bien passé sans lui. On a vu combien, certes, il n'en est rien, et on a pressenti au contraire que, si Port-Royal avait eu à être sauvé plus tard des inextricables chicanes où on l'enveloppa, ce n'aurait pu être probablement que selon sa méthode et son conseil / en le supposant vivant et présent, lui souverain, tout appliqué qu'il était à prendre les choses par le dedans et par Fensemble^

1. Comme il n*eut rien de lUUraire pour le talent, on ne trouve guère de jugements à recueillir sur lui hors du cercle théologique. Dans une lettre de madame de Sévigné (9 août 1671), on voit que M. d'Andilly avait donné à lire à cette grande liseuse le recueil des Lettres de M. de Saint-Cyran : « C'est, dit-elle, une des plus belles choses du monde; ce sont proprement des maximes et des sentences chrétiennes, mais si bien tournées qu'on les retient par cœur comme celles de M. de La Rochefoucauld. » Bossuet en j geait moins favorablement. La sœur Gornuau, religieuse à Jouarre, voyant ces dames de Lulnes, religieuses au môme couvent, lire les

Son neveu, M. de Barcos, qui lui succéda dans Tabbaye et dans le nom de Saint-Gyran , contribua sans doute à faire rejeter sur la mémoire de son onde quelque soupçon de particularité de doctrine ; car avec toutes sortes de vertus et une vaste science, il n'écrivit presque rien qui ne soulevât des difficultés sans nombre et qui ne fit achoppement.

Nous avons pour méthode d'étudier volontiers les qualités, les tendances du maître grossies jusqu'au défaut, forcées ou affaiblies dans le disciple ; de regarder Corneille à travers Botrou, de suivre M. de Genève jusque

Lettres de Saint-Gyran. avait écrit à plusieurs reprises à niiustre prélat qui la conseUlait, pour avoir la permission de cette lecture. Bossuet en est un peu impatienté, on le sent; il répond :« J'ou- Uierois toujours, ma fille, de vous répondre sur les Lettres de M. de Saint-Cyran, si je ne commençois par l|u Elles sont d*Hne spiritualité sèche. et alambiquée; je n'en attends aucun profit pour la personne que vous savez. Je ne les défends pas, mais je ne les ai jamais ni conseillées, ni permises, » Quel biais étroit entre ne ptu défendre et ne pas permettre! Bossuet avait alnsi^ sur bien des points, de ces biais singuliers pour un aussi puissant et absolu génie. — Les Lettres de M. de Saint-Gyran commencèrent à paraître moins de deux ans après sa mort : M. d^Andilly, qui en pro' cura la publication, les offrit à Messeigneurs les Archevêques et Évêques de France par une Ëpître dédicatoire, datée du 10 mars 1645. Le second volume parut en 1647; le premier avait déjà été réimprimé deux ou trois fois dans Tintervalle. — Un recueil de nouvelles et dernières Lettres de M. de Saint-Gyran, qui ne sont pas les moins importantes et dont j'ai fait un continuel usage, ne parut que près d'un siècle après (1744). — Au moment où les premières furent mises en lumière, elles furent beaucoup lues et on essaya même d^en introduire la lecture dans les établissements ecclésiastiques avec plus de zèle que de discrétion. M. Feydeau raconte que, dans un voyage qu'il fit à Beauvais, étant allé de bonne beure visiter le séminaire, il fut surpris d'entendre lire dès six heures du matin atix séminaristes des Lettret de M. de Saint-Cyran à des religieuses; consulté à ce sujet, U ne put s'empêcher d'en marquer son étonnement et de dire qu'un Traité de quelq^e Père de rSglise, une Êpître de saint Jérôme à Népotien serait plus utile à des clercs que des lettres destinées à des religieuses. Le directeur tint compte, à l'avenir, de son observation. *

UVRB DEUXIÈME. 215

dans M. de Belley: il ne sera pas inutile de rattacher à M. de Saint-Cyran, comme une conséquence tont immédiate, la personne de son neveu , et de vérifier rapidement dans ce dernier la pensée et la manière de l'autre poussée à ses limites et dans ses aspérités mêmes.

Martin de Barcos, neveu de M. de Saint-Gyran par sa mère, et né également à Bayonne, avait, jeune, étudié à Louvain sous Jansénius, et on entrevoit dans les Lettres de celui-ci que, tout en faisant cas de son élève, il le jugeait un peii pénible et lent à se débrouiller. Une étude opiniâtre avait triomphé de cette difficulté pre* mière qui n'était pas de la stérilité ; la terre pourtant, même dans sa culture, garda ses ronces. Revenu de Louvain, il ne quitta plus son oncle jusqu'à l'heure de la captivité : il travailla sous lui , devint aussi savant que lui *, rédigea probablement sous sa direction le Petrus AureliiLS ; en un mot, il fut initié à toute sa vie int érieure et à toutes ses pensées , comme il l'avait été à celles de Jansénius. M. de Saint-Cyran mort, l'abbaye fut demandée de mille côtés ; les adversaires redoutaient que le nom ne restât attaché à une personne du înême esprit: M. de Ghavigny l'emporta pour M. de Barcos. Lorsqu'il alla pour remercier la reine : « Eh I qu'auroit dit M. d'Andilly, répondit-elle, si je l'avois donnée à un autre? »

M. de Barcos fut tout aussitôt impliqué dans l'affaire du livre de la Fréquente CommunioUy pour la phrase, si l'on s'en souvient, qu'U avait ajoutée k la Préface, sur saint Pierre et saint Paul, les deux Ghe& qui n'en font

1. « Mon nsveu de Barcos est aussi savant que moi^ * répétait souvent M. de Saint-Cyran; il ajoutait même quelquefois : « Mon neveu mériteroit un Évôché, » Éloge suprême selon les idées qu'on lui connaît sur TËpiscupat. M. de Barcos cependant ne fut fait prêtre qu'en 1647, étant déjà abbé.

qu'un*. J'ai dit, au précédent chapitre, comment il ne donna pas dans l'idée d'AmauId d'aller à Rome et d'entrer en lice bruyante. Cette phrase mal trouvée, qui accrocha le livre de la Fréquente Communion, porta aussi le premier échec à Tautorité de M. de Barcos au sein de Port-Royal. Il en avait une grande à la mort de son oncle : M. Singlin ne consentit à rester confesseur et directeur que sur sa décision. Mais M. Amauld et d'autres lui en voulurent un peu de l'incident dont il avait été cause, et des écrits aggravants qu'il composa poui édaircir sa phrase et la justifier. Nicole, à son tour, en survenant, conçut de lui une idée peu souriante, comme d'un auxiliaire suranné dans la forme, assez fâcheux sur le dogme, et cette idée dans son esprit put rejaillir jusqu'à l'oncle. Bien que M. de Barcos rendit encore des services directs à Port-Royal, comme lorsqu'il contesta et ruina, au gré des Jansénistes, l'interprétation donnée par le docte Sirmond au manuscrit intitulé PrasdestinatuSj d'où l'on voulait conclure à une hérésie des Prédes^ tinatiens; bien qu'il se retrouve utilement, à titre d& collaborateur, dans plusieurs écrits polémiques, et qu'il ait réfuté avec avantage Abelly sur saint Vincent de Paul, pourtant il ne lui arriva guère, depuis la mort de son oncle, de produire aucun sentiment essentiel ni d'ouvrir aucun conseil de circonstance, sans qu'à l'instant la plupart de ses amis de Port-Royal y vissent à redh-e. H ne se pliait pas à la nouvelle tactique de défense et rompait presque à tout coup les mesures. Gela devint sur-

1. On fut frappé de cette proposition à Rome, surtout en raison du dessein qu'on avidt prêté au cardinal de Richelieu de songer à établir un Patriircat en' France. On paraissait craindre qu'à la faveur de cette doctrine, un Patriarche des Gaules, par exemple, ne se pût dire un jour successeur de saint Paul, comme à Rome on se disait successeur de saint Pierre. Le commissaire de l'Inquisition allégua du moins ce genre de raisons à i. Bourgeois.

Page 1