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Au chapitre I de ce livre II, tome J, p

sainte mère et mourait le jour de la Trinité (15 juin) 1642. Son enterrement se fît le soir même, et elle fut la première pour laquelle on commença de rétablir , à Port- Royal de Paris, l'ancien ordre d'enterrer les mortes dans la simplicité religieuse; car on avait rapporté de Tard, à l'époque de M. Zamet, la coutume de les parer de fleurs et de beau linge, et de prodiguer le luminaire. On revint au monastique rigoureux. La sœur Marie-Glairei est-il dit, avait trop aimé la pénitence durant sa vie pour n'en conserver pas les mai'ques après sa mort. — La mère Agnès, au même moment qu'on enterrait sa sœur, était en danger de mourir; mais elle en revint. Elle cessa d'être abbesse à la fin de cette année 1 642 ; elle gouvernait depuis six ans, ayant été réélue aprèsle premier triennat. La mère Angélique, élue à son tour, lui succéda : il lui fallut, sur le commandement de M. Singlin, reprendre cette charge qu'elle avait tout fait pour quitter. Il n'est pas croyable, disent nos Relations, comme elle en eut de douleur ; ses paroles ne trahissaient rien, mais son visage faisait compassion. Au moment dé la recon-naissancôy la voyant si triste, plusieurs des religieuses, malgré leur joie, ne purent s'empêcher de s'attendrir. Pour nous, nous sommes simplement heureux de la retrouver ainsi à la tête de son monastère, oti tout est réparé. M. de Saint-Gyran^ lui-même sortit de Yincennes le 6 février 1643. Richelieu était mort le 4 décembre précédent; mais on avait accordé deux mois aux bienséances. Il était mort, remarquèrent les Jansénistes, le jour même de la fête de saint Cyran. Us remarquèrent de plus que l'Épltre qu'on chantait ce jour-là à la messe dans le diocèse de Paris, pour la fête des Saintes- Reliques, et qui était tirée de la fin du dixième chapitre des Proverbes et du commencement du onzième, renfermait une étrange application et, pour parler leur langage, qu'ejfe était une terrible conjonctwre : < La crainte

de l'Éternel prolonge les jours, mais les ans des méchants seront retranchés'. » Quoi qu'il en soit de ces rencontres assez singulières, Richelieu mort, M. de Saint-Gyran redevenait libre. M. Mole en parla le premier au roi et obtint la grâce: M. de Chavigny pressa le moment^ M. d'Andilly, l'ami par excel--

1. remprunte ceci en particulier au chapitre XVI, livre II, du tome I, d*une Histoire du Jansénisme, manuscrite (Bibliothèque du Roi, 911 Saint-Germain), que j'ai eu précédemment l'occasion de citer au chapitre IX, livre I (tome I, p. 220) du présent ouvrage. J*ai indiqué déjà que cette Histoire manuscrite est de M. Hermant, chanoine de Beauvais, docteur en Sorbonne, ami de M. Ârnauld, et auteur, avec M. de Tillemont, des Vies de saint Âthanase, de saint Ambroise, etc., etc. Ce savant docteur, que nous aurons encore à nommer à la rencontre, est une figure peu particulière, qui dit assez peu, et qui rentre surtout dans les coins contentieux de notre sujet. Il fait preuve en cet endroit d'un esprit moins éclairé, ce semble, qu*dn ne le voudrait chez nos pieux amis. Ces sortes d'interprétations, au reste, sont généralement très-prodiguées à Port-Royal, aussi bien que les prédictions et les miracles, dont celui de la Sainte-Épine est le plus connu.

2. On a publié dans ces derniers temps (au tome IIÎ, p. 39, des Mémoires de Matthieu Mole, 1856) la lettre que M. MoIé écrivit à ce sujet à l'un des secrétaires d'État, qui parait être M. de Chavigny :

I MoQsiear, les vœax pablics qui se font pour notre Prince, pour la liberté qoll lui a plu d'accorder aux prisonniers qui étoient en la Bastille, m'obligent, cerne semble, de conjurer Sa Majesté de passer un peu plus avant et d'envoyer jusques au Bois de Vincennes, afin que M. l'abbé de Saint-Cyran puisse jouir du même bonheur. Je le conriois, il y a plus de quinze ans, et (il) prenoit soin de venir souvent au logis durant ce temps, et n'ai jamais rien reconnu en lui, soit pour sa doctrine, soit pour ses mœurs, qui puisse seulement porter ombre. J'en a vois parlé par trois fois à feu M. le Cardinal et lui avois ofi'ert d'être sa (âiution; enfin, il m'avoit promis à la première vue de Sa Majesté de lui en parler ; mais Dieu ne l'a pas permis. Il y a longtemps que l'auteur de sa prison (Quel tit cet auteur? le Père Joseph probablement) est mort. Je m'ose promettre qae si cette grâce lui est accordée, il achèvera l'ouvrage quMl avoit entrepris, je peux dire à ma prière, et auquel il avoit travaillé près de deux ans, qui est une réponse à un livre du ministre Le Faucheur contre le Saint- Sacrement ; un moia devant que d'être arrêté, il m'étoit venu donner assurance que toutes les matières qu'il devoit traiter étoient prêtes, et puisque les pierres étoient toutes taillées, que le bâtiment seroit bientôt achevé. Aossi a-t-on trouvé au nombre de ses manuscrits, qui furent dès lors prit, portés on sait bien où, et depuis examinés par toutes sortes de personnes

lence (comme l'appelait M. de Saint-Gyran), le voulut aller quérir lui-même dans son carrosse. Tout Yincennes était dans le transport ; les chanoines du lieu le vinrent féliciter; les gardes pleuraient de joie et de tristesse de le voir partir, et ils firent haie au passage avec mousquetades, fifres et tambours. Les premières visites, avant dé rentrer chez lui, furent à M. de Chavigny qu'on ne trouva pas (madame de Chavigny se montra un peu grande dame, et M. de Saint-Cyran se promit de n'y retourner jamais), puis àM. le Premier Président (Mole), qui le reçut d'un parfait accueil, puis à Port-Royal de Paris, l'asyle du cœur. On l'y attendait ; le matin même, au réfectoire, la mère Agnès, qui venait d'apprendre la délivrance, était entrée, et, sans faire inh*action au silence, avait délié sa ceinture devant la Communauté, • pour donner à entendre que Dieu avait rompu les liens de son serviteur. Comme on était déjà prévenu d'une grande espérance de cette liberté, chacune à l'instant avait compris : la joie se répandit du cœur sur les visa- , ges sans paroles et sans dissipation. La première entrevue fut moins solennelle pourtant qu'on n'aurait pu s'y attendre ; toute la Communauté s'était réunie au parloir de Saint-Jean, vers cinq ou six heures du soir, pour recevoir le Père tant désiré; mais lorsqu'il entra, M. de Rebours, qui avait la vue fort basse, prit une lunette pour lorgner, ce qui fit rire une religieuse, et celle-ci en fit rire une autre, et toutes, ayant le cœur plein de joie, éclatèrent. M. de Saint-Gyran dut ajourner les paroles

amies et ennemies, et auxquels on n*k su rien trouver à redire, un Traité de l'Église avec plusieurs autres. Dieu sera donc loué par cette action de justice, l'Église en sera servie, et le particulier (ou M. Afolé lui-même^ ou M. de Saint-Cyran, car ce n'est pas clair) tiendra celte faveur pour un singulier bienfait, quiTobligera toute sa vie, etc.

« S'il restoit quelque doute en l'esprit du roi de la doctrine de M. de Saint-Cyran, Sa Majesté peut envoyer vers lui M. Tévéque de Lisieux (M. Cospéan), qui a parlé de lui k feu M. le Cardinal. •

pbs graves : • J'avois bien quelque chose h vous dire, mais il y faut une autre préparation que cela ; ce sera pour une autre fois. » Et Ton se retira un peu confus de cet éclat d'allégresse innocente.

Il semblait, ajoute Lancelot, que, même en ce moment de dispense si naturelle, M. de Saint-Cyran se fût dit tout bas dans sa discrète révérence, selon cette parole du Sage : < Filix tibisunt, non ostendas hilarem faciem tuam ad Ulas; avez-vous des filles, évitez de vous montrer à elles avec un visage trop riant ^ »

Mais le jour de l'Octave de sa soitie, on lui proposa de célébrer à Port- Royal une messe solennelle en action de grâces. Il était trop faible pour la dire luimême, et il se contenta d'y communier avec Tétole*. Ce fut M. Singlin qui officia. M. Âmauld, en termes d'église, y faisait diacre, et M. de Rebours sous-diacre ; M. de Saci et Lancelot servaient d'acolytes. A la fin de la messe, les religieuses chantèrent le Te Deum, < Mais ce qui me parut plus remarquable que tout le reste, écrit Lancelot, fut ce que je vais dire. » Et je prie qu'on insiste sur chaque ligne de ee passage ; nous assistons d'un bout à l'autre à tous les actes de ces pieuses vies : qu'elles se peignent trait pour trait dans notre mémoire I

c Après le Te Dewn^ M. de Saint-Cyran envoya son domestique dans la sacristie, dire qu'il prioit tous les officiants et le Célébrant de s'assembler, et de lui tirer un Psaume tel qu'il plairoit à Dieu de nous l'envoyer, qui lui pût servir de cantique de joie et d'action de grâces pour dire à pareil jour, c'est-à-dire, tous les vendredis et tout le reste de sa vie.

1, Ecelétiattiquef chap. VIÎ, 26.

2.. Ce qu'U laisait volontiers, surtout dans celte demiôre année qui suivit sa sortie de prison. Il communia même de la sorte le jour de Pâques à sa paroisse de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, à la grand'messe , parmi le peuple ; et cette étole sur le manteau est un des grleCi du Père Rapin contre lui. IHitt, du Jans,)

Nous nous unîmes tous ensemble, et après avoir invoqué Dieu, le Diacre tenant un psautier, le Prêtre ficha une épingle dedans, afin de prendre ce que Dieu nous envoyeroit pour consoler son serviteur. C'est ici, ce me semble, où l'on a tout sujet d'admirer sa providence et sa bonté, et d'attendre avec patience le jugement qu'il prépare aux ennemis de la Vérité et de ses défenseurs ; car le Psaume qui nous échut fut le XXXIY* : Judica^ Domine ^ etc. (Étemel, plaide contre ceux qui plaident contre moi, fais la guerre à ceux qui me font la guerre), que l'on peut lire. On verra que c'est un Psaume tout de consolation pour le Serviteur de Dieu, et en même temps tout de feu et de colère pour ceux qui persécutent les justes : il seroit capable de faire trembler tous les plus emportés de leurs ennemis, s'ils prenoient la peine d'y faire quelque réflexion.... Quant à M. de Saint- Cyran, comme il avoit une extrême attention à suivre Dieu dans la pureté de son cœur et à le regarder jusques dans les moindres choses, il fut d'autant plus surpris de la rencontre de ce Psaume qu'il n'y en a point de plus formel pour la conjoncture oti l'on étoit, et qu'il avoit sujet de croire que Dieu le lui envoyoit par l'entremise des Ministres de l'autel, sans qu'il y eût aucune part. Il voulut le chanter à l'heure même, avant que de sortir de sa place. H pria pour cela que l'on fit retirer tout le monde de la Chapelle, afin qu'il pût se répandre avec plus de liberté en la présence de Dieu, lorsqu'il croyoit n'avoir plus d'autre témoin de son effusion que Dieu même.

c Néanmoins, nous fûmes bien aises de le considérer, M. Singlin et moi, d'un lieu où il ne nous pouvoit pas voir, pour nous édifier de sa dévotion. M. de Saint-Cyran étoit dans une effusion de larmes en chantant ce Psaume, à la fin duquel, ne pouvant plus se tenir, il se jeta la face contre terre, et demeura là longtemps à gémir et à soupirer devant l'autel. Les voies de Dieu sont si inconcevables qu'il n'y a que les Saints qui les puissent pénétrer; et lorsqu'ils voient son doigt marqué quelque part, sa grandeur les ravit tellement, qu'ils sont comme hors d'eux-mêmes et ne considèrent plus ce qui est sur la terre. Il me semble que c'est l'état où entra alors M. de Saint-Cyran, en repassant dans son esprit les merveilles du Seigneur, et la conduite qu'il avoit tenue sur lui dans sa délivrance. Mais je m'imagine qu'il deman-

doit aussi à Dieu par ce long prosternement, qu'il lui plût de changer en bénédictions toutes les vengeances que ce Psaume lui avoit fait prononcer contre ses ennemis, afin que leur mort ne fût qu'une destruction de ce qu'il y avoit de mauvais en eux, qui en fit des honunes tout nouveaux, comme le dit si souvent saint Augustin. >

Que vous semble de cette interprétation de la charité qui, devant un tel ravissement d'une âme, et au plus fort de son extase de prière, n'imagine rien de plus probablement présent à sa pensée que le pardon des persécuteurs? C'est quelque chose de cette inspiration commune à tout vrai chrétien, qui a depuis poussé l'abbé Grégoire, cet homme de bien et de colère, et souvent si loin du pardon, à ne pas terminer ses Ruines de Port-Royal sans un vœu de clémence pour les destructeurs mêmes ; il y prie, du fond de l'âime, pour les Jésuites*.

1. L'accent du passage est profond, sincère, et, quand je le lis haut, il m'arrache une larme. L'auteur n'y arrive que par degrés dans ce deroier chapitre plus éloquent vraiment qu'il n'appartient d'ordinaire à un érudit aussi saccadé et aussi peu écrivain ; mais ici le cœur l'a inspiré. « La méditation, s'écrie-t-il, semble habiter « cette contrée où retentissaient jadis des voix mélodieuses et le « chant céleste des vierges. Aujourd'hui le silence y règne; à peine c est-il quelquefois interrompu par le( claquet du moulin et les c gémissements du ramier solitaire qui habite les forêts.... Sur « cette terrasse de la maison des Granges où tant de savants « livrés au travail, à l'étude, méditaient les jours éternels, que de c foin j'ai visité ces arbres antiques plantés par la main de d'An- « dillyl... Que de fois du haut des rochers suspendus sur la route c de Chevreuse, au coucher du soleil, réfléchissant sur le soir de « la vie, je me livrai aux impressions qu'inspire l'aspect de ces c lieux, en pensant que pour la dernière fois peut-être mes yeux « contemplaient cette solitude I... Dans les lieux où la mort exerce « plus fréquemment ses ravages, au milieu des cités, on l'oublie; « ici, je retrouve son image : l'espérance lui ôte son appareil • lugubre; elle n'est plus que le passage des ténèbres à la lumière, t de la crainte à la certitude, du désir à la réalité, de l'exil à la « terre promise. Dans cette grotte, Saci , toujours valétudi-

Une autre visite qui ne nous touche pas moins et qui n'était pas'moins chère à M. de Saint-Cyran que celle qu'il fit à Port-Royal de Paris, c'est sa visite aux solitaires des Champs. Il connaissait à peine ce monastère des Champs ; il n'y était allé qu'autrefois, voilà déjà bien des années, en visite près de madame Amauld ; et, depuis l'abandon du lieu, il n'avait pas eu occasion d'y retourner. C'était donc tout ensemble en ce moment comme son premier et son dernier voyage, une apparition nouvelle et suprême au sortir et à la veille d'un tombeau. M. Le Maître surtout l'y appelait ; le saint disciple l'avait vu une seule fois durant sa prison, en mai 1642 ; mais ce n'avait été qu'un rapide embrasse ment. Ici, ils auront au moins une journée entière d'une intime et spacieuse solitude. Je suppose que ce fut en mars, à quelque premier rayon de printemps, que M. de Saint-Cyran, un peu remis, put faire le petit voyage. Fontaine nous a raconté, dans le plus présent et le plus vivant détail, cette visite et les u!tiles discours qui la remplirent; je lui empnmteraî, selon ma coutume, abondamment, d'est d'ailleurs le dernier entretien de M. de Saint-Cyran auquel nous assisterons, et cet entretien touche à tout, va au fond de tout, éducation des enfants, littérature sacrée, genre de goût et de talent permis dans Poft-Royal : ce sont autant de chapitres essentiels et, pour nous, fertiles à méditer.

c Je ne dis donc rien, écrit Fontaine, de la joie de M. Le Maître, ni de celle des autres sohtaires de ce désert : c'étoit

« naire, etc.. Sur ces chemins, je rencontre Hamon, etc. . . Ici Nicole, « fatigué dedisputes,... »Et il continue d'en umérer; c'est en achevant ' qu'il dit comme Lancelot, mais en marquant davantage Peffort du pardon : « Les sacrificateurs de Port-Royal léguèrent leur fureur « au siècle suivant; les victimes, en tombant sous le glaive de « l'iniquité, léguèrent leur douceur inaltérable. Les hommes qui « continuent d'outrager la Vérité et ses défenseurs doivent ôtre « l'objet spécial de votre tendresse et de vos prières, m

une joie où les sens n'avoient point de part. L'état des personnes pouvoit bien changer ; mais rien ne changeoit dans le cœur. La pénitence ne se relâchoit pas dans ces âmes ferventes qui en avoient été touchées, lorsqu'elles revirent de leurs yeux celui dont Dieu s'étoit servi pour allumer en elles ce désir. Cette vue, bien loin de les affoiblir, les fortifioit de nouveau. S'il y eut jamais rien qui pût faire quelque suspension à leurs saintes sévérités, c'étoit sans doute cette conjoncture : il sembloit qu'en voyant celui qu'on avoit tant désiré, on ne de voit plus penser qu'à la joie. Cependant les paroles, les regards, le silence, ettout l'air de ce sainthomme, ne prôchoient que la pénitence ; et on croyoit voir un nouveau Jean-Baptiste dans le désert. On rougissoit, en le regardant et en l'écoutant, du peu qu'on étoit et du peu que l'on faisoit; on ne pouvoit soutenir je ne sais quels rayons de sainteté, qui brilloient en lui de toute part. Quand on le voyoit, comme un juge qui avoit en main la balance, reprocher aux plus saints que leurs œuvr**s n'étoient pas pleines, appliquer partout une règle d'or, une règle inflexible, pour faire remarquer à chacun ce qu'il y avoit de moins réglé en sa vie ;... quand on le voyoit comme dans un tremblement continuel , de peur que le reUcnement n'entrât insensiblement dans les âmes que Dieu lui avoit données, la joie sans doute qu'on avoit de revoir un tel homme, quoique incroyable en soi et presque infinie, ne laissoit pas d'être tempérée par une frayeur secrète, qui faisoit rentrer tout le monde dans le fond de son cœur.

« Mais qui dira le transport que M. Le Maître et ce saint homme sentoient l'un l'autre en se revoyant? Avec quel feu M. Le Maître se jeta-t-il à ses pieds! Avec quelle tendresse M. de Saint-Cyran l'embrassa-t-il, comme celui qu'il disoit être le seul qu'il connoissoit être bien revenu à Dieu par la pénitence! »

Et ils se parlent du passé : M. de Saint-Cyran, le voyant dans un désert si propre à la solitude, lui touche quelque chose de la crainte qu'il avait eue en le sachant forcé d'en sortir pour aller habiter une ville, où le Diable se promène toujours plus que dans les champs. Durant le séjour à la Ferté-Milon, M. Le Maître était logé dans

une maison où il y avait des femmes, c sons un toit, comme dit M. de Saint-Cyran, où il y avoit diverses matières aux illusions dont s'accuse David dans ses Psaumes de la pénitence. » Ces femmes pieuses avaient parlé de se convertir et de suivre M. Le Maître au désert; M. de Saint-Cyran avait tremblé :

c Car pour moi, dit-il, je connoîs un peu le Diable, que c Tertullien dit n^être connu que des seuls Ghrétieos, et c beaucoup plus des uns que des autres, selon les ezpéc riences et les connoissances de chacun. Je puis dire, comme c FApôtre : Non ignoramus cogitationes ejus. Je sais qu'il c n'a pas besoin de grande familiarité ni de longues conver- < sations pour blesser les âmes, et qu^une seule vue lui c suffit, n'ayant pris David que par là. Il faut être vieux c dans les métiers pour en savoir les ruses.... Les moindres c nuages sont à craindre. »

On se rappelle que M. Le Mattre, à qui dans le temps on avait fait part de la crainte de M. de Saint-Gyran, s'était brusquement résolu à ne plus bouger de sa cellule et à ne parler à personne. Il revient, en causant, sur cette résolution, et M. de Saint-Cyran, de nouveau, l'en blâme comme d'une sensibilité trop vive :

€ Je vous supplie donc de ne plus faire à l'avenir, à l'oc- « casion de ces avis et d'autres événements désagréables, « ces sortes de résolutions, où quelquefois votre mouvement c vous porte, de ne bouger de votre chambre. Permettezc moi de vous dire que, si homme du monde avoit sujet de « faire ces résolutions, ce seroit moi qui ai éprouvé depuis c mon emprisonnement jusqu'où va le dérèglement des c hommes; je ne dis pas de ceux du monde, mais de ceux « que le monde estime en être dehors et n'avoir leur conc versation que dans le Ciel. Si j'avoîs pu être maître de « mon temps depuis ma liberté, pour employer en repos une c ou deux heures, j'aurob mis sur le papier, par chefs et c articles, la variété des jugements et humeurs des hommes, « et de mes amis, et des gens de bien, qui ont parlé pour

c moi '. Tout cela ne m'a pas porté plus avant, par la ^ce f de Dieu, qu'à des admirations intérieures; et je suis prêt f à rentrer dans les mômes combats avec les hommes, sans ff me soucier des événements qui en pourroient naître. Vous c jugez avec quelle ouverture je vous parle, et que je prends t plaisir à répandre mon cœur dans le vôtre ; je crois parler c à moi-même en parlant à mon singulier ami.... S'humilier, f souffrir et dépendre de Dieu, est toute la vie chrétienne, f si on fait ces trois choses continuellement et tous les jours f avec joie et tranquillité au fond de Pâme. »

M. de Saint-Gyran cessant de parler sur ce sujet, M* Le Maître loi met en main la traduction des t)ffice$ de Gicéron qu'il avait entreprise sur son conseil. M. de Saint-Gyraji s'excuse de Ty avoir engagé : il lui est toujours resté, dit-il, un scrupule sur cela. Pourtant, parmi les raisons qui l'ont déterminé, il allègue la plus con^dérable : Dieu, selon lui, s'est autant figuré^ avec toutes les vérités de l'ordre de la Grâce, dans l'ordre de là nature et dans Tordre civil que dans la loi de Moïse .\)r, Q a remarqué, en lisant autrefois les OffUes, une vérité concernant la puissance des Prêtres, qui lui frappa Tesprit et lui montra clairement que la raison d'un Païen avait mieux vu un principe fondamental de toutes les puissances civiles et ecclésiastiques émanées de Dieu aux hommes, qu'on ne l'avait fait depuis dans les Écoles : « Car, ajoute-t-il, il faut avouer que Dieu a t voulu que la raison humame fit ses plus grands efforts c avant la loi de Grftoe, et i^ ne se trouvera plus de Cir « ohrons ni de Yirgiles. » Vue ingénieuse, perspective inaccoutumée, qui tendrait à partager l'histoire littéraire en deux et qui la subordonne, comme le reste, à la Tenue de Jésus-Ghrist : le beau surtout d'un côté, le vrai de l'autre, G'est dans ce sens qu'un penseur ohrétien a pu dire : « Dieu, ne pouvant départir la vérité

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