‹ Port-RoyalChapitre 54 sur 94 · Henri Amauld, depuis évêque d'Angers · texte numérisé non relu

Henri Amauld, depuis évêque d'Angers

quelque temps à l'ëpoque du mariage de son père avec la seconde duchesse.

La translation de l'Institut du Saint-Sacrement à Port-Royal amena une autre cérémonie très-importante pour tout couvent, à savoir le changement d'habité Nos religieuses portaient auparavant le scapulaire noir de Bernardines. En embrassant l'Institut du Saint-Sacrement, fellait-il dépouilkr ce scapulaire et reprendre celui qu'avaient eu les sœurs au Saint-Sacrement même? La mère Angélique, sévère, était d'avis dé garder le noir. La sœur Anne-Eugénie, par un reste d'imagination peut-être, penchait pour l'autre costume, plus éclatant. Un coffret, ouvert par hasard, fixa l'irrésolution: on y trouva des habits venus du Saint-Sacrement et oubliés là depuis huit ou neuf ans, ce qui parut une indication d'en haut. Les religieuses prirent donc en toute cérémonie (octobre 1647), et pour ne le plus quitter, le scapulaire blanc avec la croix d'écarlate su; la poitrine. La solennité , après quarante jours de retraite, fut grande; M. Bignon, l'avocat général, y assistait; M. rOfficial donnait les habits. On y reconnut jusque dans les détails la vérification d'une ancienne vision de madame Le Maître qui avait cru voir en idée, dix-huit ans auparavant , les sœurs se revêtant ainsi. C'est là le côté petit de Port-Royal, et en quoi ces fortes et simples filles se retrouvent normes par quelque point.

Puis l'imagination, toujours, a sa part; si on ne la lui fait pas de bon gré, elle la ressaisit. Cette croix d'écarlate sur un vêtement blanc était de nature à frapper : blancheur de la robe des Rachetés à côté du sang de l'Agneau. Qu'on se figure autour du préau du cloître,

1. La règle ne fut pas changée pour cela; on resta sous celle de saint Benoit, en raccommodant seulement sur quelques points aux nouvelles obligations.

par un soleil baissant, cette procession chantante ou silencieuse! Les humbles sœurs, sans se rendre compta comme nous du pittoresque, le sentaient confusément, et plus merveilleux, mêlé à la religion même. La sœur Angélique de Saint-Jean aura parfois de ces songes, et trop forte, elle, pour y attacher du sens, elle aimera à en tirer du moins d'agréables symboles : « Je croyoîs être à Port-Royal de Paris en un lieu où il y avoit une grande fenêtre qui regardoit dans la galerie d'en bas, et que j'y vis toutes nos Sœurs deParis y marcher processionnellement, tenant toutes des branches de rosier fleuries de roses incarnates les plus belles du monde.... » Et elle applique les détails du songe aux circonstances dans lesquelles elle écrit , mais en insistant tout particulièrement sur le bel effet de ces habits blancs^ de ce vert et de cet incarnat de roses.

Quelque temps avant ce changement d'habit était morte la mère Geneviève Le Tardif, dont il a été parlé autrefois, la première abbesse élective de Port-Royal : < Je ne sais, écrit encore la sœur Angélique de Saint- Jean S si je dois dire une chose que nous remarquâmes à sa mort.... La Communauté étoit présente quand elle expira : on chanta le Sitbvenite selon la coutume ; mais ce qui nous parut à toutes de si extraordinaire, c'est qu'i^ nous sembUnt que d'autres voix étoient mêlées avec les nâtreSy et faisoient une harmonie qui nou>s parut surnaturelle. Peut-être , s'empresse-t*elle d'ajouter avec sa prudence rare , peut-être y avoit-il de l'imagination : mais toujours il y avoit une grande certitude de foi à croire que les Anges se réjouissoient en recevant cette ftme; et, si P erreur étoit dans nos sens, la vérité étoit dans notre cœur. » Quelle meilleure et plus humJble ex-

1. Vies intéressantes et édifiantes des Religietues de Port-Royal (1751), tome II, page 13.

plication de la merveille ? quelle plus jusle excuse de l'illusion? Qui pourrait mieux dire?

Pendant que le désert des Champs multipliait ses solitaireSy le monastère de Paris avait eu ses conquêtes aussi. Madame la marquise d'Aumont, veuve du lieutenant général de ce nom*, y venait demeurer (1646), et y voulut prendre l'habit blanc. Personne excellente, dévouée et solide, son crédit servit souvent auprès de l'archevêque, et ses bienfaits considérables aidèrent à maintes œuvres. Lorsqu'elle fut près de mourir (1658), elle demanda pour toute grâce qu'on l'enterrât comme une religieuse, et qu'aux prières qu'on ferait pour elle, on ajoutât après son nom, Sororis nostrœ (notre Sœur), bien qu'elle s'en reconnût fort indigne. Ces personnes du monde , telles que madame de Sablé et madame d'Aumont plus simple, trouvaient dans l'aimable mère Agnès un pendant de ce qu'on trouvait aux Champs désormais en M. d'Andilly. Madame d'Aumont disait un jour à M. Le Maître: « Je vous assure, monsieur, que je m'accommode mieu^ de la mère Agnès : notre Mère est trop forte pour moi. » H est vrai quli madame de Saint- Ange qui lui disait un jour la même chose, madame d'Andilly autrefois avait répondu : c La mère Angélique ressemble aux bons Anges, qui effraient d'abord et qui consolent après. »

Cependant la mère Angélique avait toujours eu regret et même remords d'avoir quitté son abbaye des Champs; certaines paroles, par lesquelles M. de Saint-Cyran lui avait recommandé d'y retourner dès qu'elle le pourrait, devenaient un ordre pour elle*. Une visite qu'elle y fit le

1. Née Hurault de Chiverni. — Le Père Rapin s'est mis en grands frais d'explications sur la manière dont cette noble et bonne veuve fut acquise à Port-Royal (Mémoires y tome I, pages 129 et suiv.) : cela lui tient à cœur.

3. Dans des Points sur la Pauvreté écrits de Vincennes^ M. de

10 septembre 1646 avait encore ravivé son désir, en lui montrant ces lieux en voie d'être assainis et embellis par les travaux de son frère et des solitaires. Elle obtint de rarchevêquey non sans peine, la permission d'y ramener une partie de ses religieuses. Ayant fait, dans le courant de l'année 1 647 , deux autres voyages pour avoir Tœil aux réparations, elle en revenait chaque fois plus édifiée de la piété qui y régnait : t Dieu, écrivait-elle à la reine de Pologne, y est toujours mieux servi qu'il ne l'y sera parmi nous. C'est une merveille de voir le silence, la modestie et la dévotion même des valets qui nous préparent les lieux avec une aussi grande affection que si nous étions des Anges qu'ils attendroient. » Quand la mère Angélique avait annoncé à Port-Royal de Paris la permission obtenue, c'avait été une grande émotion et même une désolation, car on pensait bien qu'elle retournerait la première aux Champs et qu'on allait la perdre. La plupart des religieuses se jetèrent k ses pieds , la priant avec larmes de les mener avec elle. La veille du départ, le Coadjuteur (Retz) se rendit à Port-Royal de Paris pour faire honneur à la Mère et lui dire adieu : c U eut aussi la bonté, ajoute la Relation, de vouloir voir toutes les filles qui la dévoient accompagner, et de leur donner sa bénédiction^ » Le mercredi 13 mai 1648, la mère An-

SaintrCyran avait dit : « Il faut que la nécessité soit urgente pour donner droit aux Religieuses de quitter la compagnie dés Anges, avec lesquels elles habitoient et louoient Dieu dans un même monastère. — Gomme les Anges ne quittent jamais un lieu saint que lorsque le commandement et l'indignation de Dieu les y obligent, il faut aussi y à leur exemple, ne le quitter jamais que par un manifeste jugement de Dieu. — Les lieux les plus misérables, s'ils ne sont pas contagieux ou inhabitables, sont plus convenables à ceux qui font profession de vivre en pauvres. »

1. On était à la veille de la Fronde, et le Coadjuteur n'était pas fâché de faire pi«uve d'égards tout particuliers pour une maison si liée à M. Amauid, qui, depuis le livre de la Fréquente Communion, avait un si grand renom et semblait être le chef d'un puissant parti.

gélique sortit donc avec sept religieuses professes de chœur et deux converses. Ce furent de nouvékux pleurs «t sanglots à ce moment, même de la part de celles, toutes joyeuses y qui partaient/ et qui, choisies par la mère Angélique , perdaient pourtant leur autre chère mère Agnès. On arriva à Port-Royal des Ghan;ips sur les deux heures après midi. Les cloches sonnaient k volées; c'était partout le pays solennité et réjouissance ; on retrouvait, on reconquérait la mère des pauvres, et elle-même retrouvait la patrie. U y avait deux bandes principales qui faisaient la réception: d*abord, d'une part, tous les pauvres des environs attroupés dans la <M)ur du monastère, et, parmi eux, de vieilles femmes qui avaient vu vingt-deux ans auparavant la mère Angélique, et qui , la revoyant , se jetaient à ses pieds ou à «on cou. L'autre bande, plus près de l'église, et plus en ordre, était celle des ermites, de ces Messieurs rangés derrière Tun des ecclésiastiques qui portait la Croix. Aussitôt que les religieuses furent entrées dans l'église, ils y entrèrent eux-mêmes en deçà du chœur, et entonnèrent le Te Deunij continuant de sonner les cloches.

Il y avait deuil pourtant chez quelques-uns de ces Messieurs qui durent provisoirement quitter le séjour, &ute de place. Us louèrent une maison à Paris proche du monastère. MM. Le Maître, de Séricourt et plusieurs autres se retirèrent à la ferme des Oranges, sur la montagne. M. d'Andilly resta dans son petit logement , et quelque part aussi M. Arnauld que nous retrouvons à demi reparaissant, et qui, dans cet intervalle de M. Manguelen à M. de Saci, devint, sous M. Singlin, le confesseur des religieuses^ La clôture exacte des lieux réguliers fut établie dans les trois jours qui suivirent

L « M. Arnauld est ici qui nous confesse; nous le cachons le mieux que nous le pouvons. » (Lettre de la mère Angélique à la reine de Pologne, 1648.)

l'arrivée , et consacrée le dimanche suivant par M. de Sainte-Beuve, délégué à cet effet par l'archevêque. — Peu à peu on bâtit aux environs, surtout aux Crranges, et les solitaires purent tous regagner leur cher désert. Ce rétablissement aux Champs, si peu complet qu'il fût d'abord, produisit dans toute la Communauté un renouvellement , et comme un rafraîchissement d'esprit et de règle, que volontiers on se figure. L'ancien printemps de mysticité et de grâce renaissait^ et il en circulait des parfums : < Il .est vrai, écrivait la mère Angélique en envoyant un plan des lieux à la reine de Pologne, qu'il ne se peut voir de plus belle solitude. » Mille expressions charmantes de la mère Agnès, en ses Lettres manuscrites^, attestent et dépeignent l'influence : c Je tiens à bon augure, écrit-elle à une religieuse qui avait fait le voyage, que vous ayez ressenti le lieu où vous êtes en l'approchant; c'est un certain mouvement de dévotion qui ne se ressent point ailleurs.... Cette maison si cachée et si enfoncée sera bien propre pour vous faire oublier tout ce qui s'est passé en la première, et pour vous faire croire qu j vous entrez de nouveau en religion, l'autre paroissant un monde au regard de celle-ci. Quand vous uurez prié Dieu dans cette église sombre et solitaire, vous ^ez encore mieux ce que vous aurez ressenti. » Et encore, dans un voyage qu'ellemême y fit : « Ce lieu saint me touche, ce me semble, plus que tous les autres; on y sent vraiment Dieu d'une façon particulière. Si nos Sœurs de Paris l'avoient éprouvé, je crois qu'elles demanderoient à Dieu des ailes de colombe pour y voler et pour s'y reposer. Mais, parce que Dieu aime toutes ces deux maisons, et qu'il y veut être honoré et servi également, il ne donne pas cette inclination à toutes, voulant seulement qu'elles

Page 1